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Médias

Fait partie de Portraits d'Hommes

extracted text
P ortraits d’Hommes
AVEC UN PORTRAIT DE T?AUTEUR PAR NEL AROUN

ALFRED VALLETTE. — MAURICE BARRÉS.

JULES

ALBERT SAMAIN.

RENARD.

LAURENT TAILHADE.
LÉON BLOY,
LOUIS DUMUR.

PAUL

JEAN LORRAIN

PAUL VERLAINE.

LEAUTAUD.

JEAN DE TINAN

JEAN MOREAS
REMY DE GOURMONT

LEON

DELAFOSSE

Huitième édition

PARIS

MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XX'VI

MCMXXX

Du même auteur :
AU MERCVRE DE FRANCE
LES HORS NATURE, mœurs contemporaines...............................................

1 vol.

LA TOUR D’AMOUR....................................................................................

1

L’HEURE

1

SEXUELLE..........................................................................................................

~

LA JONGLEUSE.......................................................................................................................

1

~

CONTES ET NOUVELLES, suivis du THÉÂTRE.......................................................

1



LA SANGLANTE IRONIE...................................................................................................

1



L’IMITATION DE LA MORT..............................

1



DESSOUS..................................................................................................................

1



LE MENEUR DE LOUVES................................................................................................

1



8ON PRINTEMPS....................................................................................................................

1



L’ANIMALE..............................................................................................................................

1



DANS LE PUITS, ou la Vie inférieure, 1915-1917, avec un portrait
de l’auteur par Lita Besnard ......................................

1





LE

CHEZ DIFFÉRENTS ÉDITEURS
VÉNUS (Flammarion)..............................................................................

1

LA HAINE AMOUREUSE (Flammarion)....................................................................

1

__

le CHATEAU dbs deux amants (Flammarion)................................................

1



LA SOURIS JAPONAISE (Flammarion).......................................

1

__

1

__

SAiGNEUR (Flammarion).............................................................................1

__

monsieur

LES

LE

RAGEAC (Flammarion).........................................................................................
grand

AU SEUIL de l’enfer (Flammarion), en collaboration avec F. de
Homem-Christo............................................................................

j

LE paro du mystère (Flammarion), en collaboration avec F. de
Homem-Christo.........................

I

__

LA PRINCESSE DES Ténèbres (Calmann-Lévy)................................................

1

_
_

__

LE THÉÂTRE DES BÈTBS (Les Arts et le Livre)..................................................

i

LA MAISON VIERGE (Ferenczi).................................................................

!

L’HOTEL DU GRAND VENEUR (Ferenczi).......................................................

j

_

REFAIRE L’AMOUR (Ferenczi)..................................
MADAME de lydone, ASSASSIN (Ferenczi)...................................................... *

j
!

_

MADAME adonis (Ferenczi).....................

. •

L\nSéS°™..?di.tiOn8.de

FranC6)’

en

collab°ration

avec

POURQUOI je ne SUIS pas féministe (Ed. de France).....................

j

ALFRED JARRY OU LE SURMALE DE LETTRES (Grasset).....................
la FEMME aux mains d’ivoire (Editions des Portiques)........................

i

LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE (Kundig).................................

*

PORTRAITS D’HOMMES

IL A ÉTÉ

TIRÉ ;

1Î exemplaires sur Hollande van Gelder numérotés à a presse

de 1 à 11
165 exemplaires sur vélin pur fil Lafuma numérotés de 12 à 176

Portraits d’Hommes
AVEC US PORTRAIT DE l’aüTEUR PAR «EL AROI'R

ALFRED VALLETTE.

— MAURICE BARRES. ----

WILLY

JULES RENARD. — JEAN LORRAIM
ALBERT SAMAIN. — PAUL VERLAINE.
JEAN DE TINAN
LAURENT TAILHADE. — JEAN MOREAS
LÉON BLOY. — LOUIS DUMUR. — REMY DE GOURMONT

PAUL LÉAUTAUD.---- LEON DELAFOSSE

muitième édition

Prêt

PARI

MERCVRE DE
XXVI,

RVE DE C(

MGMXXX

pi SAgS

T°us droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservé»
pour tous pays.
Copyright by Mercvrr db France 1930.

ce temps-là l’esprit de la litté­
rature soufflait sur les bocks du
cabaret de la Mère Clarisse, appelé fami­
lièrement ainsi par ses habitués. Un
cabaret dit alsacien, où la bière de Stras­
bourg venait de Strasbourg même !
Petit coin de la rue Jacob, un peu sombre,
tranquille, n’accrochant pas le regard par
des tons violents, seulement, orné de
bons tableaux du peintre Feyen-Perrin,
barques de pêche et vues du large sans
trop de houle pour les promenades

E

n

berceuses de la rêverie.
Se réunissaient là, autour de cinq ou
six tables, des hommes faits pour s en­
tendre à mi-voix : Van Muyden, graveur
de talent, qui esquissait les têtes de
ses amis sur un album, malheureu­

4

PORTRAITS d’hOMMES

sement perdu, Charles Cros, Beauclair,
Montaigu, le peintre, Alfred Poussin,
Paul Mûrisse, Albert Samain, Laurent
Tailhade, Jean Moréas, Georges Lorin,
Marsolleau, Paul
Arène, Metcalff,
William Vogt, Édouard Dubus, Louis
Denise, Ratez, Raoul Dumon, Bonheur,
l’ami et conseiller d’Albert Samain,
Alfred Vallette...
Discussions toujours courtoises et para­
doxes souriants qui n’affirmaient que le
plaisir de risquer des mots neufs sur
le vieux tapis de la controverse.
Ceux qui vont aujourd’hui au Bœuf
sur le toit et ont la coutume de lire les
derniers communiqués des batailles litté­
raires sur des murs tendus de drap d’or
seraient étonnés, sinon gênés, de retrou­
ver ce modeste endroit où des gens
les plus simples du jmonde célébraient

Alfred Vallette

5

entre eux, dans une ombre discrète, une
espèce d’office religieux en l’honneur de
la Littérature, déesse que les plus fer­
vents n’osaient implorer par son nom.
On ne la priait pas dans un but inté­
ressé, on ne lui demandait point de
miracle et on était pourtant certain de
son existence, ce qui suffisait à combler
ses fidèles. Timides les uns, réservés les
autres, plusieurs cachaient pudiquement
leurs enthousiasmes, redoutant les pro­
fanes ou les railleurs... et quelques types
de ces amoureux d’art moururent de
leur passion sans en avoir bien connu

toute la néfaste puissance.
On y buvait modérément. On y fumait
davantage, car les nuages bleutés du
tabac favorisent les divines apparitions.
On y citait des vers, anciens ou nouveaux,
sans les déclamer en s’appuyant contre

6

PORTRAITS D’HOMMES

une colonne... mais ils avaient, ces vers,
presque tous la consonne d'appui. On y
commentait des articles de journaux sans
vitupérer et, souvent, un très jeune s em­
portait, noblement, contre un pontife ou
un poncif.
Il n’y avait pas là & écoles, prônées
ou définies, de classifications aux éti­
quettes barbares.
Le naturalisme expirait sous le lourd
écroulement de ses propres pierres de
taille, si mal retenues par le ciment de
critiques ennuyeuses, et on aspirait à
des choses plus serrées, plus subtiles,
mais personne ne se déclarait prophète
et on pensait, d’un commun accord, que
le génie est d’une essence tellement rare
qu’on doit en avoir peur, d’une peur
hésitant entre la crainte de la folie et le
commencement de la sagesse.

ALFRED VALLETTE

7

En fait d’écoles, y eut-il jamais, du
reste, que le farouche désir... de ren­
verser l’ancienne, celle qui sut s’imposer
au public ?... Lorsqu’on a beaucoup
vécu, on s’aperçoit que les plus redou­
tables révolutions, en art comme en poli­
tique, n’amènent qu’à des évolutions plus
lentes. Quand tout est par terre, il arrive
un homme têtu, un révolutionnaire ayant
réfléchi, qui ramasse, entasse, met de
l’ordre à sa manière, et construit un
nouveau monument avec d’anciens maté­
riaux.
Cependant le symbolisme fut une belle
manifestation d’art, faite par des artistes
sincères, mais, à y bien songer, ce ne fut
peut-être que la silhouette du vieux
romantisme collée sur un étendard de

papier de luxe, une sorte de somptueux
épouvantail hallucinant auquel on ajou

POtrtRAITS d’hommes

tait, selon les circonstances, le chapeau
du jardinier en chef de la nouvelle culture,
qu’on ne choisissait pas toujours avec
discernement : tantôt une paille percée,
tantôt un bicorne à plumes, et parfois
la casquette d’un employé de banque.
Il sortit de tout cela quelques bonnes
aventures pour des mots oubliés de la
langue française, dont on ignorait rela­
tivement le véritable sens. Et en mettant la
charrue devant les bœufs, on laissa pousser,
dans le champ réduit à l’état sauvage,
une herbe libre qui tout en n’étant pas
du meilleur blé de France pouvait encore
servir de tisane dépurative à certaines
crises de gâtisme chez les chers Maîtres.
On luttait à coups de poésies trans­
cendantales qui ne... tranchaient rien du
tout, pas même les différends sur la
syntaxe, et on peina sur des livres abscons

ÂLFRÈD VÀLLETTË

9

qui prenaient du temps à leurs auteurs
tout en épargnant celui du lecteur. La
littérature qui produit le moins est tou­
jours la plus respectée : il vaut mieux
n’écrire qu’un chef-d’œuvre. Quand il y
en a plusieurs, dans la vie d’un écri­
vain, fussent-ils très ratifiés, ils ne font
qu’embrouiller l’idée qu’on désire avoir
de lui. Un bon livre c’est une légende ;
trois ou quatre bons livres égarent les
opinions. Le critique préfère en demeurer

au premier et les lecteurs s’imaginent
que ça n'est plus du même...
Si tous n’en moururent pas, durant ce
combat héroïque, tous en furent frappés
au meilleur coin de la médaille.
Dans la dernière guerre, la vraie, il y
a des gens qui se trouvèrent guéris de
leurs crampes d’estomac en vivant sous
les obus alors que d’autres, bien portants

10

PORTRAITS d’hommes

et robustes, furent écrasés par la mitraille !
11 a donc surgi du symbolisme des auteurs
solidement trempés, ayant parcouru tous
les dictionnaires, reprenant goût au fran­
çais tout court, et ceux qui en sont morts
ont droit à la couronne du martyre,
laquelle vaut bien le pain quotidien (ou
celui des quotidiens} au regard de l’éter­
nité.

Toujours hermétiquement serré dans
un veston-dolman qui ne laissait passer,
du faux col, qu’un mince filet de linge,
les cheveux en brosse, drus et bruns,
la moustache rousse, ou roussie par les
multiples cigarettes, le masque grave,
aux traits réguliers, l’œil incisif, Alfred
Vallette paraissait un peu trop sérieux,
1 air d un officier en bourgeois, mais
s égayait volontiers, au sujet d’un détail

ALFRED VALLETTË

11

perçu de lui seul, jusqu’à la raillerie
la plus impitoyable.
Le futur directeur de la revue que
vous savez parlait souvent de Flaubert
en ces réunions intimes de la Mère Cla­
risse. Avec Albert Samain etPaul Morisse,
les poètes tendres et délicats, il devi­
sait sur. une prose plus sévère, qu’il
voulait impeccable, la résumait d’un mot
coupant, revenant habituellement dans
ses conversations : synthèse. Le natura­
lisme l’offusquait presque autant que
les tirades romantiques et, s’il prisait
fort les perfections techniques de Bau­
delaire, il gardait un sourire narquois
devant les mèches éparses des Muses 1830.
Saisir la vie dans ce qu’elle a de bon ou
de mauvais, par le menu détail, soigneu­
sement choisi, fixer le paysage par sa
nuance propre et non par
dame

12

portraits d’hommes

d’un seul témoin, décrire un être en le
montrant par ses gestes sans y ajouter
des intrigues inutiles à sa personnelle
psychologie, était le travail qui le préoc­
cupait avant même la conception du
roman. Comme il le prétendait, une vie
ne suffirait peut-être pas pour accomplir
convenablement une pareille tâche.Plaire
à un public capricieux, amateur d’images
violentes, ou aimables, sans proportions
avec le sujet, ne l’inquiétait guère et il
ne se doutait pas que ce qu’il cherchait
dans le juste milieu du réalisme n’était
rien de moins que la trouvaille de l’ab­
solu!...Dès qu’il s’en rendit compte, ou
que la vie vint le forcer au fond de ses
retranchements, il cessa d’écrire... ce qui
est peut-être la plus noble façon de renon­
cer à 1 art pour le seul amour de l’art.
Il eut pourtant le loisir de créer une

ALFRED VALLETTE

13

œuvre sincèrement réaliste, aussi loin
du naturalisme que du romantisme, mer­
veille de patience et de vérité qu’un
éditeur (oh ! les éditeurs !) accepta en
l’affublant d’un titre ridicule. Mais la
puissance du souvenir de ce livre est
encore telle chez les survivants du petit
cénacle, que lorsqu’on leur en parle
ils peuvent en citer, de mémoire, cer­
tains passages. J’ai dit : loisir à dessein
au sujet d’une œuvre de grand labeur,
parce que les écrivains de cette époque-là
faisaient tous un autre métier que celui
d’homme de lettres. Ils écrivaient vrai­
ment pour leur satisfaction et selon leur
conscience.
Albert Samain était dans un bureau de
l’Hôtel de Ville. Alfred Vallette diri­
geait un atelier de lithographie, et est-ce
que le fondateur du Théâtre-Libre,

14

PORTRAITS D’HOMMES

Antoine, le grand Antoine, ne fut pas
employé à la Compagnie du gaz ?...
Ce qu’il leur fallait risquer de tours de
force pour aller renouer avec l’autre
étude, encore mystérieuse ! Mais aussi
quelle ivresse dans ce plaisir jusqu’à
un certain point défendu... dont les
écrivains modernes ont fait un métier
permis ! (Qu’on veuille bien remarquer
que je ne juge pas : je constate. Ancienne
par l’âge et moderne par l’utilisation
insolente du procédé, je ne blâme qui­
conque ! Mais j’ai été assez blâmée par
les critiques des deux époques pour
avoir, ou prendre le droit de dire toujours
ce que je pense, dussé-je encourir
perpétuellement toutes les foudres !)
Alfred Vallette, bourgeois de Paris,
issu d’une lignée de bourgeois bien rangés,
bien sages, avait et a toujours tous les

ALFRED VALLETTE

15

excès en horreur... à part les excès de
travail ! S il abandonna le travail litté­
raire pour lui, il l’organisa volontiers
pour les autres et devint, sans le savoir,
ni le vouloir, un animateur, celui de son
groupe. Et ce qui fut d’abord, pour ce
groupe fondateur, un passe-temps d’art
entre soi, devint une revue, celle
qui eut longtemps l’honneur d’être
appelée : la Revue des Deux Mondes des
jeunes !
Ce qui différencie le bourgeois racé de
l’aristocrate ou plutôt de l’autocrate, c’est
le mépris du panache (en l’espèce : de la spé­
culation), panache du luxe ou panache
de guerre, mais la destinée n’épargne pas
ceux qui doivent animer, réunir, diriger ;

des hommes de valeur
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux,

16

PORTRAITS D HOMMES

le premier qu’on choisit pour le
lier, peut-être le crucifier à une
œuvre, c’est celui qui acceptera la
plus lourde tâche, qui saura trouver
son bonheur en obéissant à la plus exi­
geante des consignes et demeurer le
soldat vainqueur, peut-être malheureux !
Nul ne saura jamais, excepté le jour­
naliste qui signe ces lignes, de quelle pa­
tience, de quelle abnégation et de quelle
terrible clairvoyance Alfred Vallette dut
s’armer pour enserrer dans les liens de
toutes les précautions le petit être turbu­
lent que fut cette revue à son berceau !
J’entends d’ici les bons camarades, vieux
ou jeunes, se chuchoter à l’oreille :
« Parbleu ! Nous en ferions tous autant
si nous étions sûrs d’en arriver là. » Non !
Personne, je vous le jure, n’en voudrait
faire autant pour en arriver à s’être tout

17

ALFRED VAtLÈTtE

simplement privé de la seule joie intellec­
tuelle de ce monde : vivre son rêve, rester
libre, faire de la littérature pour soi, se
mettre soi dans une formule au lieu d’y
maintenir les autres. Car, lorsqu’on dirige
une revue, ce n’est pas une fois qu’il faut
éprouver tout l’enthousiasme de la con­
ception d’une œuvre, c’est tous les jours, et
tous les jours il faut mettre son cerveau au
service de tous les cerveaux qui la for­
ment... sinon cherchent à la déformer !
C’est la main de fer... dans le gant
de papier et si on a la poigne suffisante
pour ne pas s’y briser les doigts on peut
y user son enthousiasme...

PORTRAITS DHOMMES.

2

N attend... La vie des lettres commence toujours par là. (La vie

tout court, aussi, d’ailleurs. Qui donc
peut se suffire de l’heure présente ?)
Le bureau-salle d’attente de ce traintrain littéraire est dans un désordre
inouï. Des papiers maculés d’encre, des
livres sans couverture, *s’entassent par
terre ou sur des tables et, au fond, il y a
un guichet fermé, un grillage hostile
derrière lequel se dresse un paquet soi­
gneusement cacheté, ficele, comme pour
un prochain départ le dernier wagon. Le
mot : caisse, en cuivre, illumine le vide.
Aux deux bouts d’une banquette mise

à la disposition du public, deux per
sonnages se morfondent : un monsieur,

22

PORTRAITS D’HOMMES

une dame. Le monsieur est un grand
garçon de vingt-deux ans, correctement
vêtu, avec une pointe d’élégance. La
dame a l’air d’une petite institutrice
pauvre, très sérieuse malgré son évidente
jeunesse ; robe de laine noire, veste noire
de coupe droite ; un feutre masculin
cache des cheveux courts, une origi­
nalité à cette époque et, anomalie, une
voilette olanche, très tirée sur le visage.
Elle baisse les» yeux en feuilletant un
livre qu elle ne lit pas. Alors le grand
garçon, qui s’ennuie, fait tout ce qu’il
peut pour éveiller son attention. Il se
lève, se promène de long en large, tourne,
finit par fredonner n’importe quoi d’une
voix relativement fausse. Enfin il s’arrête
devant la jeune fille :
Pardon, mad... mademoiselle, suis-je
indiscret en vous demandànt si vous

MAURICE BARRÉS

23

attendez l’éditeur ? Est-ce que vous le
connaissez ?
La voix est enrouée, beaucoup plus
âgée que la bouche.
La jeune personne lève des yeux sau­
vages, répond, d’un ton martelé, pas

aimable du tout :
— Naturellement, puisque c’est le
mien.
— Ah ! Vous avez un livre ici ? Moi,
c’est une revue et ça va fort mal. Je n’ar­
rive pas à rejoindre cet imprimeur. On
me donne rendez-vous pour des épreuves
et il n’y a aucun employé qui puisse me
renseigner. C’est insensé !... Qu’est-ce
que c’est que votre livre ? Des histoires
pour les enfants ? Ah ! très bien ! Il y a
des images. Pas fameux, ces dessins !
Vous êtes dans l’enseignement ?
La jeune fille, de plus en plus distante .

24

PORTRAITS d’hOMMËS

— Non. J’ai réuni quelques nouvelles,
des contes pouvant être donnés en vo­
lume d’étrennes ou en prix. Je tenais
beaucoup à cet ouvrage et voilà que l’édi­
teur fait faillite juste le jour de la mise
en vente.
— Avez-vous remarqué, mademoiselle,
que dès qu’on tient à une réalisation la
chance vous manque de parole ? Je finis
par croire qu’il ne viendra pas... ni garçon
. de bureau, ni domestique... le désert !
Au même moment une porte s’ouvre
et on aperçoit, spectacle touchant sinon
inopportun en la circonstance, une grosse
femme très mal peignée, la figure encore
bouffie de larmes, un bébé sur les bras
pendant qu un autre s’accroche à ses
jupes.

— Monsieur et Madame, débite-t-elle

comme une leçon apprise, mon mari est

MAURICE BARRÉS

25

en discussion avec le personnel de son
imprimerie. Il me charge de vous dire
qu’il n’a pas le temps de vous recevoir.
Vous pensez bien que nous sommes plus
malheureux que vous autres (accent du
Midi : vous otres) de ce qui nous arrive !
Vous vous adresserez au syndic. Moi je
n’y connais rien, je ne peux rien vous
dire...
Le jeune homme affecte une grande
courtoisie.
— En effet, ceci ne regarde plus que
les gens de loi. Nous regrettons de vous
avoir dérangée, chère madame.
La jeune fille désignant le paquet ficelé,

derrière le grillage :
— Est-ce que je peux avoir mon ser­
vice de presse ? Je sais qu’il est là et
votre mari m’avait, écrit de venir le
chercher.

26

PORTRAITS d’hOMMES

La femme hésite, puis murmure en

reniflant fort :
— Il ne m’a pas prévenue de ça. Il
est parti pour la journée. Maintenant tout
est sous séquestre (elle prononce : séquessé).
Faut toucher à rien, bien sûr. C’est dan­
gereux.
Elle s’en va et referme soigneusement
la porte sur elle et ses enfants. La jeune
fille en noir se met à rire, d’un rire
rageur.
— Et mes livres sont là ! Je pourrais
toujours les distribuer. C’est tout ce que
je retirerai de l’aventure !
La demoiselle semble réfléchir, exa­
minant successivement le guichet fermé
et le jeune homme aimable.
Dites donc, monsieur, si vous pas­
siez le bras par-dessus la grille, vous
qui êtes grand...

MAURICE BARRES

27

Il la regarde, très amusé :
— A quoi bon un service de presse
puisque vous n’avez pas même l’espoir
de vendre une édition de votre livre.
Cadeaux inutiles !

La jeune fille sort de la poche de son
veston une lettre.
— Lisez, monsieur. J’ai le droit. Pour­
quoi cette femme ne veut-elle pas me
les donner ?
La voix est nette, autoritaire. Le jeune

homme croit deviner que cette petite
institutrice a l’habitude de tancer des
gamins turbulents. Il ne daigne pas lire.
Il passe le bras au-dessus du grillage,
saisit le paquet par sa ficelle et le lui

tend.
— Pas très lourd, votre bagage littéraire,
mademoiselle, raille-t-il avec un brin
d’insolence.

28

PORTRAITS D’HOMMES

— Croyez-vous ? fait-elle d une voix

3m *4'
TfMpi

FJ

plus sourde.
Elle s’empare du paquet, mais pas assez
vite pour que le jeune homme en se
penchant dessus ne puisse lire un nom
étrange, un nom qu’il connaît :
— Vous ! L’auteur de Monsieur Vénus ?
Elle hausse les épaules sans dire merci,
tourne prestement les talons et s’en va.
Dans la rue, il la rejoint, la suit, très
ému :
— Mademoiselle, je vous supplie de
m’excuser ! Je viens de me conduire
comme un rustre. Est-ce que je pouvais
deviner, moi, que l’auteur de... faisait
aussi des histoires pour les petits enfants ?
Permettez-moi de les porter au moins
jusque chez vous ? Alors ? vous avez
vraiment écrit ce livre effarant, effrayant
et si... délicieux ? Ce qu’il me hante, ce

ÀîAÜRIÙÊ RÂRrÈS

roman-là ! (Il bredouille de plus en plus.)
Mais que signifie cette plaisanterie ? Un
livre d’étrennes ? C’est encore plus effa­
rant, plus terrible que l’autre histoire !
Ah ! par exemple, vous allez m’expliquer
ça !... Vous vouliez leur prouver que
vous avez plusieurs cordes à votre... lyre ?
Mais c’est vous abaisser, implorer un
pardon, c’est une faiblesse, mademoiselle,
ou il faut supposer que vous ne savez pas
ce que vous écrivez. Mademoiselle, je
vous en prie, ne boudez pas contre quel­
qu’un qui aime sincèrement l’audace de

votre œuvre.
Peu à peu, le long des quais, ils finissent
par mesurer et accorder leurs pas.
Ce ne sont plus que des flâneurs qui
dissertent au sujet d’un livre découvert
dans les cases des marchands de vieux
bouquins. Il critique, ou s’enthousiasme

30

PORTRAITS D HOMMES

avec un esprit des plus libres, mais d’où
il exclut tous propos libertins. Elle riposte
et se déride, mise en confiance par la grande
intelligence de ce collégien, féru de lettres.
Il sent qu’il est en présence d’un étrange
animal traqué, que la moindre plaisanterie
de mauvais goût fera fuir. Cette jeune
personne énigmatique est pourtant d’une
bonne famille de province. Ils sont donc
tous les deux du même pays ! Il tient
enfin son phénomène. On lui a tellement
raconté de choses : la condamnation en
Belgique, les deux ans de prison, les
deux mille francs d’amende ! Et il a lu
des articles féroces ou franchement
stupides, surtout celui du célèbre
tombeur des jeunes de ce temps-là,
le sieur Fouquier, où on la traitait
« d Aphiociite a longue chevelure d’or...»
Alors que vous êtes brune et que

MAURICE BARRÉS

31

vous portez les cheveux courts ! Si tout

est du même genre...
Il comprend très bien son humeur
farouche. Une femme pauvre est tou­
jours trop entourée. Quand on aime,
par-dessus tout, son indépendance et
qu’on a quitté le bien-être de la maison
de naissance où l’on vivait à l’abri de
toutes les misères sociales et morales,
on ne saurait trop se garer du passant
curieux. Que désire-t-elle, au juste ?
Gagner sa vie : réussir (en ce temps-là
on ne disait pas arriver) à se faire un
nom ? Quelle ambition pour une jeune
personne d’un si... mauvais caractère !

— Oh ! je connais la famille, la grande
bourgeoisie !... où l’on vous refuse de la
lumière pour écrire, le soir, parce que la
litératture est un art défendu aux jeunes
filles comme il faut. Et si vous saviez,

32

PORTRAITS d'hOMMÉÊ

monsieur, comme cela me réjouit de ne
pas manger à heure fixe... et même de ne
pas manger du tout !
Elle dit son mépris de l’argent et lui
son appétit de vraie gloire. Ils se com­
prennent admirablement et sont absolu­
ment à l’opposé l’un de l’autre.
— Moi, déclare naïvement le jeune
homme, je rêve d’être empereur, oui,
prince quelque part, n’importe où...
En attendant, quand vous reverrai-je,
mademoiselle ? (Il songe, tout à coup,
qu’elle ne lui a même pas demandé son
nom) et il se présente, timidement : Le
directeur des Taches T encre, monsieur
Maurice Barrés.
Et le grand garçon, à la fois intéressé
et railleur, lui remet, respectueusement,
le paquet de ses petits contes pour
enfants :

MAURICE BÀRRES

— Voici votre véritable erreur,
mademoiselle, mademoiselle... Baudelaire,
gronde-t-il avec un sourire malicieux. Si
je pouvais écrire un article sur vous,
c’est comme cela que j’essayerais de vous
faire passer à la postérité...
N’en déplaise aux critiques solennels qui
pontifient, aux snobs qui bêtifient et au
grand public qu’on mystifie, les acadé­
miciens ont commencé par être jeunes

et ne sont pas toujours nés avec une ligne
de conduite qui les a dirigés tout droit
vers la Coupole. Le succès, ou l’insucces,
comme le mouvement, dérange assez
souvent les lignes. Combien d’hommes
de génie... n’en auraient pas si on les
avait conspués dès leurs débuts ! Cer­
taines personnalités sont pareilles aux
plantes de serre ; elles ont besoin de pro­
tection, de tuteur et de vitrines bien
3
portraits d’iiommes.

34

PORTRAITS D’HOMMES

exposées aux rayons du soleil. Le sombre
cerveau de Verlaine ne se serait peut-être
point accommodé d’une conduite régu­
lière, mais le limpide esprit de Barrés,
son atticisme, ne se serait peut-être
pas épanoui dans l’obscurité de la vie
des bohèmes. L’essentiel, pour les gens
de lettres, est de découvrir leur milieu.
Maurice Barrés, prince de la jeunesse,
élu plus tard, par une fort bonne com­
pagnie de jeunes hommes qui croyaient
en lui et que soutenaient de vieux politi­
ciens habiles, eut d’abord l’idée de deve­
nir un révolté parce que tous les ambi­
tieux, de nobles ambitions, ont cette idéelà. Il s’arrangea donc pour vivre à Athènes
sous Périclès.Ce qu’il désirait, d’instinct,
c’était persuader une foule du haut d’un
péristyle, mais desservi par son accent
un peu embarrassé, il aurait échoué dans

MAURICE BARRES

35

un rôle de simple tribun sans la perfection
de son langage écrit. J’oserai dire que
la politique ne fut que son violon d’Ingres !
Il fit, durant les premières années de
son noviciat de démocrate, de la révo­
lution à froid.
Je me souviens d’une émeute au Bou­
lant, parmi une cohue d’etudiants très
animés qui clamaient des colères plus ou
moins séditieuses et renversaient des
tables, pendant laquelle séance il me disait,
moqueur : « Il faudrait résumer, ces far­
ceurs-là ne savent pas ce qu ils veulent. »
Nous étions bien sagement dans un coin

de la salle en train de manger des gâteaux.
« Est-ce que vous le savez, vous ? »
« Oui... seulement ils ne me laisseront pas
finir ! » Et il m’expliqua fort lucidement
de quoi il s’agissait. En ce temps la,

presque toujours vêtue en homme, je ne

PÔHTKAITS D'HOMMES

m’inquiétais pas plus des convenances
sociales que de socialisme ; d’un bond,
je fus sur notre propre table, et je me
mis à résumer... d’une voix tellement
claire et avec de telles précisions, que
j ’obtins d’abord mon premier succès d’élo­
quence intempestive et qu’ensuite un
sergent de ville me cueillit au vol pour
me conduire au poste... « Et lorsqu’on
songe, s’écriait Barres dégoûté de l’aven­
ture, que vous n’étiez pas convaincue du
tout de ce que vous leur disiez... » —
« Justement, répondis-je non moins dé­
goûtée des émeutes, c’est pour ça que
ça prenait si bien. Je pouvais soigner ma
diction ! »
Il fréquenta des anarchistes en dilet­
tante et les petits cénacles littéraires
en amateur. Il rencontra, chez moi, des
gens qui s offensèrent de son dandysme

MAURICE BARRÉS

37

qui renouvelait celui de 1830 en y ajou­
tant des aphorismes à la Ravachol très
avant la lettre.
Un soir où l’on s’évertuait à chercher
une idée neuve au sujet d’une possible
définition de Dieu, où les uns s’atten­
drissaient sur les émotions de leur en­
fance et les autres le déclaraient tout
à fait introuvable à Paris parce qu’on
y manquait de recueillement dans les

églises :
— La vérité, dit Barres, avec un sou­
rire de très impertinente condescendance
vis-à-vis des camarades parisiens, c’est
que Dieu est, par excellence, le grand
Provincial.
Je n’ai jamais entendu parole d évan­
gile... mondain plus profonde dans son
surprenant laconisme.
Laurent Tailhade déclarait

Barrés

38

PORTRAITS D’HOMMES

poseur. Jean Moréas, probablement parce
qu’il désirait demeurer le seul Grec de
l’assistance, le trouvait béotien (!). Jules
Renard l’accusait de pédantisme, car Jules
Renard n’était point féru de culture
classique. Quant aux bohèmes, buveurs ou
noceurs, ils le traitaient seulement d'aristo,
quitte à lui emprunter quelques louis,
jamais rendus.
— Vos amis ne m’aiment guère, me
disait-il avec un dédain marqué.
— Vous avez peut-être tort de leur
parler de monter à cheval, au Bois, le
matin, et d’aller au bal de l’Opéra. Ça
leur semble inutile à la littérature actuelle
et peut-être même un peu prétentieux.
—■ En quoi est-il prétentieux d’aller
respirer de l’air pur en des endroits
propres et de désirer contempler de jolis
costumes dans une féerie ? La laideur

MAURICE BARRÉS

39

est-elle une condition de la vie libre ?
Il couvait en lui les sages résignations
des grands bourgeois qui font le sacri­

fice du danger de l’aventure vécue... pour
l’amour de l’aventure écrite. Préférer son
génie personnel au génie de la vie hu­
maine est le secret des jeunes dieux !
L’aventure du boulangisme le tenta
cependant, mais je ne crois pas qu’il eût

une foi quelconque en ce sous-lieutenant
amoureux qu’on avait surnommé le
« brave général » et qu’il prisait, me
dit-il, parce qu’il était enfant au point

de jouer à lui cacher son chapeau !...
N’ayant jamais eu la faiblesse, ou
mieux la courtoise habileté, d’avoir un

album sur ma table, je n ai pu reçue
ainsi que le font précieusement toutes
les femmes de lettres, les primes pensees
de Barrés, fleurs sèches d’un velours un

40

PORTRAITS D’HOMMES

peu bien deuil. J’en ai gardé quelquesunes, éparses dans ses lettres. Je crains
qu’elles n’aient été reproduites ailleurs,
plus tard, et embellies d’un peu ‘de
gouache atténuante :
« Dans un désert, mon ombre domi­
nerait le sable, donc elle protégerait
quelque chose. Je suis né pour dominer
ou protéger, seulement je ne suis pas
forcé de me pencher sur des grains de
sable ! »
« Une vertu qui n’est pas agissante est
la négation même de la vertu, mais je

ne suis tenté d’agir que pour réagir
contre moi-même. »
« Dans la solitude et mes sanglots,
j ai quelquefois découvert plus de réelle
volupté que dans les bras d’une femme. »
Et il avait d’étranges théories, un
peu trop raffinées pour son âge, quand il

MAURICE BARRÉS

41

répondait à une belle fille de Bullier qui
le priait de la faire danser :

— Les Orientaux font danser les
femmes devant eux et ne se mêlent

point à ces exercices fatigants.
Il oubliait David dansant devant
l’Arche !
Barrés, le collégien studieux, sur le
chemin menant aux honneurs de la
Coupole, en passant par celui de la
Chambre, a, malgré lui, dévié deux ou
trois fois de sa ligne.
Il a eu tort, à mon humble avis, de
faire une préface littéraire à un mauvais
livre, vraiment mauvais parce qu’il n’était
pas très bien écrit. Il a eu tort aussi
de prendre la politique pour une Muse
alors qu’elle n’est jamais qu’un manne­
quin.
Et plus tard, beaucoup plus tard, il

PORTRAITS D’HOMMES

eut tort de se mettre au-dessus de la loi
en la remplaçant par Tesprit de famille,

ce qui est toujours d’un orgueil dange­
reux... Mais quel charmant égoïste ce
divin provincial !...

W1LLY
L’A PEU PRÈS GRAND HOMME

E type du spirituel viveur parisien,
JL_j le plus naïf et le plus doux des

hommes.
Il y a les coupables qui préméditent
et les innocents qui éditent... les œuvres
dangereuses des autres.
Il fut, par excellence, l’éditeur respon­

sable mais non coupable.
J’ai connu un Willy, jeune homme
du monde (et du meilleur), virtuose sur
tous les claviers de la raillerie^en sour­
dine. Il expliquait et louait Wagner d’un
ton réservé, plein d’une studieuse admi­
ration. Cet apôtre de Bayreuth a trans­
posé le génie du dieu allemand en un
français très clair et 1 a mis à la portée
de certains aveugles qui, sans cet inter­
médiaire conscient, ne 1 auraient jamais

PORTRAITS D’HOMMES

46

pu goûter. Avant de publier les Lettres
de l’ouvreuse, il avait déjà tout déchiffré
des nébulosités de la musique, trié les
étoiles dans les nuages d’encens, dégagé
les astres sous les désastres des mauvais
concerts. Homme de lettres, homme de
notes, critique délicieux déformant à
plaisir son érudition en des boutades très
indignes d’elle mais qui ressemblent à
ces dislocations de clowns retenant l’at­
tention aux passages difficiles. On a dit

jeux de mots, jeux de sots, on pourrait
ajouter : jeux de dévots. Ne plaisantait-il
pas tout "à coup pour échapper à son
propre enthousiasme ? Il y a des gens qui
dissimulent une véritable foi sous les
dehors d’une religion un peu trop ai­
mable. Je connais des prêtres pénétrés
de si bonne grâce qu’ils en attirent la
confession des athées.

WILLY

47

Un soir, le premier soir où l’on se ren­
contra dans le monde, lui et moi, nous
échangeâmes quelques propos éternels. Il
avait l’air d’un monsieur très bien. Moi,
j’étais en blanc pur. Et ce soir-là,je fus vic­
time, en qualité de nouvelle dans ce temple
des mystères célestes, sinon de la mysti­
fication, d’une brimade amusante de la part
du pontife qui s’appelait Camille Flam­
marion, l’astronome, et que sa femme, la
gracieuse Sylvie, appelait Flamme tout
court. Nous nous trouvions dans le
salon de l’observatoire de la rue Cassini
et l’on m’avait, jeune provinciale soidisant éberluée par toutes ces merveilles,
plantée devant l’objectif de la grande
lunette : cette grande lunette bonne à fai. e
peur aux gens, histoire de me montrer la
lune. On faisait cercle, très intéressé, trop
intéressé, me sembla-t-il. Déjà Camille



PORTHÀITS D’HOMMES-

Flammarion énonçait les différentes splen­
deurs de ce pays ignoré dont il avait
dressé la carte : le mont Arcturus, la mer
des Soupirs (ainsi nommée parce qu’il
n’y a pas d’eau), etc., etc.
Moi, je voyais...que je ne voyais rien.
Gouffre noir. Alors, je me mis en frais
de politesses et je décrivis, avec quelques
métaphores bien senties, ce que je ne
voyais pas puisque ladite lunette était
rigoureusement obturée. Tout le monde
le savait, bien entendu, excepté moi, mais
j’avais, j’ai toujours eu de mauvais yeux
et je pensais que c’étaient eux qui me
causaient cette déception. Ce fut la
double mystification. Et l’on en rit, et
l’on s’en félicita de part et d’autre.
On me présenta M. Willy qui ne
s appelait pas encore ainsi pour le public.
Il me dit à brûle-robe blanche : « Vous

49

WILLY

êtes poète, mademoiselle ?» — « Non,
monsieur, je voudrais écrire en prose et
ça me paraît déjà rudement difficile. » Et
on se mit à échanger quelques idées
là-dessus. Il parlait d’un ton doux, un
peu bas, comme au confessionnal. On
devinait chez lui la curiosité de pénétrer
dans un cerveau et il donnait des conseils
pleins d’ironie, cependant sans méchan­
ceté. Ce tombeur de musiciens et de
femmes de théâtre n’avait aucune amer­
tume, car, d’avance, il aimait la vie. On
le sentait indulgent pour les esprits
simples parce qu’il était, sans doute, un
esprit simple. Dans un certain milieu, la
bonté c’est de la confiance en soi et
aussi dans les autres. Les complications
viennent après et justement des gens
qui se méfient. La méfiance est la mere
de l’insécurité. Willy ne s’imaginait
PORTRAITS D’HOMMES,

4

50

PORTRAITS d’hOMMES

point qu’on pût le tromper sur la qualité
d’une âme.
Auréolé du fameux bord-plat, le cha­
peau légendaire, il allait son chemin en
jouant à tous les jeux et y allait volon­
tiers de son argent et de son cœur. On
peut lui être tendre aujourd’hui où il
se trouve dans une situation délicate, car
il fut toujours prêt à rendre service aux
camarades embarrassés. On ne fit jamais
appel à sa générosité sans le voir consen­
tant à toutes les démarches, à tous les
dons.
J’eus l’occasion de m’en offrir la preuve
quelque temps après avoir fait sa connais­
sance dans... le vrai monde.

Il s’agissait d’un tout autre milieu. Un
matin, parut à Lutèce, un petit journal
féroce et bien dirigé, de la rive gauche,
un article effarant contre une actrice,

WILEY

51

Léonide Leblanc, une ancienne beauté
encore persistante, possédant un esprit
curieux, très Louis XV, des diamants
ayant appartenu à la couronne de France
(le collier de Marie-Antoinette, je crois)
et un très réel talent de comédienne que
ces différentes richesses, un peu lourdes
à porter, écrasaient de tout leur poids.
Avec une bande joyeuse de jeunes cama­
rades du quartier Latin, j’allais chez
elle, matinées où l’on disait des vers
nouveaux, soirées où l’on dansait beau­
coup, et ne connaissant ni son passé ni
même son présent intime, je me conten­
tais de m’amuser de ses reparties, dont,
apprenti journaliste, je tirais des nouvelles
à la main. La dame avait de furieux
démêlés avec Jules Claretie, directeur
de la Comédie-Française, au sujet de

son entrée peu probable, mais vivement

52

PORTRAITS D’HOMMES

désirée, dans la maison de Molière. Ça
n’allait pas tout droit. A cette époque,
on prétendait qu’une femme riche ne
devait pas chercher la gloire sur les
planches, ou ailleurs, et que malgré tous
les mérites, elle devenait suspecte à cause
de la prétendue puissance de l’argent.
Autre temps, autre marotte ! Car je ne
pense pas que le poids de la fortune
de Mme Ida Rubinstein l’empêche de
danser... à l’Opéra !
L’article de Lutèce était de Willy. Il
ne laissait plus rien à la dame que ses
beaux yeux pour pleurer. Comme à ce
moment de ma naïve jeunesse je ne recu­
lais devant aucune absurdité, je promis
a Léonide d’aller voir le farouche signa­
taire de cet article pour lui expliquer des
choses.

Ce lut épique ! Je vois encore le bureau

WILLY

53

sévère, quai des Grands-Augustins, où
s’étageait la firme des Gauthier-Villars,
et le jeune employé de la maison qui
en était aussi le fils, assis derrière
un bureau, dissimulant son envie de rire
en recevant l’ambassadeur de la puissance
ennemie, sinon des ténèbres. Il m’écou­
tait avec une attention pleine d’une cour­
toisie de bon aloi, tâchant de débrouiller
la part de machiavélisme de la dame qui
m’envoyait et la part d’étourderie qui cer­
tainement était la mienne. A vingt et un
ans, on n’est pas très retors et, en outre, on
a des idées sur la justice, le droit au talent,
le besoin d’intellectualité qui prime tous
les autres, etc., etc. Quand j eus fini,
Willy me demanda si j’avais, moi, besoin
de gagner ma vie : « Pour être à 1 abii
de toute espèce de misere, je n avais qu à

rester chez moi, chez mes parents, en

54

PORTRAITS D’HOMMES

province, mais il n’y a pas pire misère
que l’appétit de certaines ambitions,
qu’on ne peut contenter ' » Alors, Willy,
clairvoyant, essaya de me détourner de
cette guerre que je faisais ou faisais faire
en l’honneur de cette honnête dame. Il me
parlait, ma foi, d’une morale à côté de la
question d’art et c’était vraiment drôle,

car il ne paraissait pas du tout se moquer
de moi. Or, il devait écrire encore un
article sur le même sujet et il me le
sacrifia : « en l'honneur des illusions que
vous avez sur elle ! » me dit-il grave­
ment.
Moi, en souvenir de cette causerie
genre apostolat, je ne croirai jamais au
Willy amoral qu’on nous a souvent repré­
senté, toujours auréolé du fameux bordplat et que moi-même j’ai cru aperce­
voir, influencée par d’autres visions.

WlLLY

55

Willy est un être essentiellement mo­
mentané parce que facile à convaincre
et à vaincre sur le chapitre de l’indul­
gence. Il est l’enfant terrible qui dit la
vérité, s’en amuse, en amuse les voisins,
et la complique d’un lacis de jolis mots
en amenant d’autres jusqu’à ce que la
guirlande soit complète : il épuisé ainsi
son panier de fleurs de rethorique. Ça
va très loin. Si on le tire par la manche
il témoigne aussitôt son chagrin d en
avoir fait. Il est de cette espece, bien pari­

sienne, qui tue son prochain pour lancer
un mot inédit, le représentant de ce genre
d’esprit qui mord, déchire, sans penser
à mal. C’est une maniéré d être, un
accent, un ton, mais il transposerait en
mineur aussi bien s’il ne redoutait, par
dessus tout, de devenir élégiaque. Quel
bon vivant a jamais consenti a gémir

56

PORTRAITS D’iIOMMES

d’avance... puisque c’est inutile ! Mieux
vaut demeurer très-rosse.
Le Willy de toutes les fêtes, de tous les
galas, de toutes les premières, de tous
les mondes, y compris le meilleur, a été
la terreur des gens sérieux. Ce personnage
de la grande comédie humaine qui doit
avoir un cœur de... cristal s’est souvent
montré sous un mauvais jour parce qu’il
ne voulait pas éclairer sa lanterne. On
aime mieux, parfois, s’assombrir que
transparaître. A quoi bon se plaindre en
un siècle où le bruit des grelots simule aussi
le bruit des sanglots ? Je n’ai pas d’in­
térêt à dire de Villy ce que j’en dis
aujourd’hui. Je répare simplement quel­
ques méprises à son endroit. Il faut
avoir vécu pour oser juger... et encore !
On juge si facilement, quand on ne sait
pas toujours se garer de l’enthousiasme

WÎLLŸ

ou de l’indignation. Le juste milieu n’est
pas du tout mon affaire. Si je ne découvre
pas le point du paroxysme, je ne vois
plus rien. L’esprit m’importune comme
une mouche. La douceur du caractère me
paraît musique fausse et ceux qui vivent
trop tendrement me font l’effet de malades.
Quand j’ai contemplé, jadis, notre Willy
national entre deux jeunes et très jolies
femmes qui se ressemblaient un peu par
le même amour du factice, c’est-à-dire
des planches, du même tremplin de la

monomanie de l’exhibition, je n’ai vu en lui
que le trait d’union entre un art très réel
et un machinisme d’art superficiel qui est,
cependant, l’expression de la vie dite pari­
sienne. C’est là une essence, un parfum
violent d’une ivresse toute particulière
qu’on ne peut admettre que si on l’a
respiré personnellement, ne fût-ce qu’une

58

PORTRAITS D’HOMMES

minute. Plaire, quand on y devrait laisser
sa réputation, son génie ou sa peau !
Paraître, à tout prix ! Tenir la corde,
mener le train, jouer toutes ses cartes...
Mais ces êtres qui semblent nés pour nous
distraire tous les matins entre notre petit
lever et nos grands travaux, aussi bien
inutiles, ont-ils moins de place dans
l’éternité de l’art que les autres artistes ?
Ne sont-ils pas davantage les personnages
du grand roman de la vie ? Les gens
sérieux, qui sont d’abord ennuyeux, ontils vraiment plus de puissance qu’un
air de violon bien joué ou une his­
toire d’alcôve bien contée ? Que font
les Romanciers les plus extraordinaires
sinon amuser le public par des tours
de passe-passe ingénieux ? Et les fa­
meux clowns de l’ecriture ne resterontils pas beaucoup plus par un geste

WILLY

59

ou un mot qui traversera les siècles ?
Si Willy, essentiellement musicien, a
joué sur nos nerfs et sur certains claviers
cérébraux, il a inspiré des œuvres peutêtre impérissables. En tout cas, il a su
les permettre au lieu de les étouffer par
une entrave à la liberté du travail.
Willy, c’est Paris affinant la plante de
province, l’émondant et la forçant en
serre pour qu’elle donne des fleurs
doubles. S’il ne crée pas, il recrée, ce
qui est encore plus malin, mais s’est-il
amusé autant qu’il a pu nous amuser ?
Ceci est le secret de son cœur, le cœur de
cristal dont j’ai parlé plus haut, où s’est
jouée, dans les reflets du prisme de sa
vie de fêtard très racé, la tragédie des
larmes rentrées, de l’amour sincère ina­
voué, même à lui-même, et du naïf etonneutent devant quelque chose, sinon quel-

60

PORl'HAITS D HOMMES

qu’un de beaucoup plus fort que lui...
et de tellement plus cruel !
Paris se doit à Willy, en souvenir des
feux d’artifice de jadis qu’il tira dans
ses étincelantes Lettres de POuvreuse. Il
nous a ouvert là un théâtre qui n’appar­
tient qu’à sa direction mentale. Qu’on
lui ouvre donc, aujourd’hui, un compte
illimité !...

JULES RENARD
LE PAYSAN PERVERTI

’humour est un corrosif qui ne
permet pas l’intégrité des senti­
ments. C’est une façon de voir plus
intense, moins juste, presque toujours
malveillante. Paire de lunettes jaunes,
couleur de bile, qui rapetisse le sujet
principal pour ne laisser dominer que sa
verrue ou son travers. La première vic­
time de l’humour est généralement l’hu­

L

moriste.
J’ai connu Jules Renard tout à fait à
ses débuts. Il était déjà le fils de M. et
Mme Lepic, mais n’avait pas encore eu
le temps de s’en douter ni d’exploiter
cette veine : « Je suis un terrien,
un paysan », me disait-il. Il me parut
outrer un peu son type et chausse! de

64

PORTRAITS d’tIOMMES

lourds sabots alors qu il aurait pu se
contenter de solides bottes de chasse.
Inquiet, pressé par on ne savait quelle
idée de gagner, de prendre une avance
sur les coureurs de son équipe, ce grand
et robuste garçon, haut en couleur, avait
des yeux en trous d’épingle dans un
abat-jour : on devinait qu’une lampe
brûlait derrière ! Aucune modestie ; il
disait nettement ce qu’il voulait et il le
disait avec une âpreté de conviction qu’on
prenait souvent pour une formule co­
mique, alors que ce n’était que l’énoncé
de sa foi en lui-même. Je ne l’ai jamais
surpris à douter de lui et, cependant, il
demeurait inquiet, non pas sur sa propre
valeur, mais sur la meilleure manière
de l’extérioriser. Ce qui m’était sympa­
thique chez lui, sa naïveté, faisait souvent
reculer les camarades, Moi, je n’ai jamais

65

JULES RENÀftD

eu l’envie de le blaguer parce que je
sentais qu’il avait beaucoup souffert
d’être méconnu par ses parents. On peut
parfaitement souffrir comme un homme
quand on est simple petit garçon, un

« Poil de Carotte » rabroué.
J’ai, de Jules Renard, des lettres fort
amusantes qu’Henri Bachelin m a deman­
dées quand il étudiait le sujet, si complexe,
de l’humour en question ; mais je n ai
pas voulu les lui donner parce que ces
lettres ne sont pas du Jules Renard que
connaît, maintenant, la foule. Il y a plu­
sieurs types dans un littérateur , le
meilleur est celui qu’on adopte. Pourquoi
le détruire ? Est-il bien utile de savoir
comment on le fabrique ou comment il s est
fabriqué lui-même ?
A l’heure actuelle, les snobs, partie
aristocratique du public, vous ont des
5

PORTRAITS D HOMMES.

66

PORTRAITS d’iIOMMES

manies séniles de vieillards qui n’ont plus
la conscience de leurs malsaines curio­
sités. J’en connais qui ne feuillettent
jamais un roman bien parisien sans répé­
ter, frénétiquement : « Qui ? Qui ? »
Ils veulent savoir quelle femme vous a
fourni votre héroïne, quel homme se
dissimule sous le héros. C’est en vain que
vous leur raconteriez, pour le seul art de
les duper, les plus invraisemblables des
événements ou les plus risquées des in­
trigues : il leur faut l’assurance que le
crime a ete commis et que le viol fut
consommé. De cette passion, non pour
la vérité, mais pour le dessous mal­
propre, sont nés les lecteurs de Mémoires,
et le public, le grand public innocent,
a suivi, d’enthousiasme. Les temps d’in­
famies fabuleuses où nous vivons y

prêtent. Le roman reste très en arrière

.IULES RENARD

67

de son époque ; il est presque impossible
à une imagination de feuilletoniste en
délire d’atteindre aux monstruosités des
simples faits divers. Alors, le critique,
le chroniqueur en mal de copie, découvre
ce qui doit rester couvert, remue cer­
taine pourriture cérébralejusqu’à en satu­
rer l’atmosphère et surtout détruire irré­
vocablement les illusions qu on pourrait
conserver. Voila du beau travail ! J ai
rencontré un bon gaga
ni a dit ceci,
textuellement, et j’espère que ces lignes

lui tomberont sous les yeux (avec mon
qualificatif !) : « Après avoir lu le Journal
de Jules Renard, on ne peut rien lire
qui puisse atteindre à cette iérocité
Fichtre ! Personnellement, je préféré tout
de même VËcornifleur à celui qui ecornifle et le Plaisir de rompre... à celui qui
rompit.

mai

68


u

POBTKAÎTS D’HOMMES

Il m’est tout à fait égal de savoir
comment on a conçu un chef-d œuvre.
Il me suffit de constater qu il existe. A
ce sujet, il faut prévenir charitablement
messieurs les snobs qu’il y a toute une
entreprise de Mémoires secrets destines
à paraître après la mort de gens de lettres,
fabriqués par ces mêmes gens de
lettres dans l’unique but de tenir les
amateurs pantelants devant des révélations
effroyables... et seront ainsi expliquées
les œuvres de pure imagination, afin de
les rehausser d’une pointe de réalité tout
à fait révoltante. Le malheur, c’est que
cette entreprise table sur un public
d’avenir qui sera probablement blasé
à ce moment-là, aura perdu le goût du
sadisme littéraire et demandera qu’on
fasse des efforts pour béatifier... Gilles
de Rais.

JULES RENARD

69

J’ai connu la charmante héroïne du
Plaisir de rompre. C’était une dame bien
en chair, très 1830, à visage classique­
ment beau, des yeux doux, une bouche
en cœur au sourire puéril, d’un décolleté
savoureux commençant a s amplifier.
Elle était de la Comédie-Française et en
avait toutes les qualités. Diction un peu
précieuse, geste dramatique en disant
bonjour et démarche royale pour traverser
la rue. D’une grande noblesse de cœur
et d’ancêtres, de tout point une excellente
créature. Je ne lui ai jamais entendu dire
du mal de quelqu’un et elle ne songeait

qu’à la gloire future de son ami. Cette
belle personne jouait les grandes utilités

au théâtre et peut-être dans la vie, car
nous avons tous besoin d un cœur-coussin

pour y appuyer la pesanteur de notre

tête. Elle apportait une lettre avec

70

PORTRAITS D’iIOMMES

même dignité qu elle posait la reine
mère assistant au sacre de son enfant.
Je me rappelle qu’elle me fit venir un
jour pour la voir figurer dans je ne
sais pins quelle pièce de Victor Hugo,
et comme elle me demandait mon avis
en présence de Jules Renard, celui-ci
coupa le propre effet du compliment que
j’allais lui offrir en disant d’un ton très
sérieux : « On a oublié de faire une
annonce !» — « Pourquoi, une annonce ?»
murmura l’actrice émue. — « Mais pour
prévenir que vous ne parleriez pas ! »
Un rien, une paille, à peine une épine
se retournant contre la rose, mais si l’amie
eut un bon rire, moi, je n’eus pas envie
de trouver ça drôle.
A propos de roses, la dame disait les
Roses de Jules Renard, car avant de
finir dans la peau d’un humoriste, il fut

JULES RENARD

71

un poète presque élégiaque. Elle les disait
partout, à propos de tout, avec une géné­
rosité de pendule qui ne peut que sonner
la même heure. Dans le jeune clan d’éco­
liers de lettres que nous étions alors,
on se gaussait de la dame qui disait
cela et ne disait que cela. Impatientée, je
fis remarquer à Jules Renard que c’était
peut-être lui qui était ridicule et non pas
elle. Il eut cette réflexion extraordinaire :
« Vous avez peut-être raison parce que
vous ne m’aimez pas. Quant à l’amour,
il est toujours le plus fort, surtout quand
il est ridicule ! » Il associait très bien
l’affection de la voisine et son humour
à lui.
En somme, il cultivait son jardin avec
la persévérance du jardinier philosophe
qui sait mélanger les guirlandes de fleurs

aux choux du pot-au-feu.

72

PORTRAITS D’HOMMES

Ce fut exactement la même chose
lorsque, plus tard, il vint au Mercure de
France. Il voulut donner un conte dans
chaque numéro de la revue, alors que
son format naissant ne pouvait contenir
de nouvelle aussi longue. Il fallait essayer
de lui faire comprendre que s’il dépassait
certaines limites, il empiétait tout natu­
rellement sur le droit des autres. Ici,
je citerai quelques lignes d’une lettre
virulente qu’il m’écrivit parce que j’a­
vais eu l’imprudence de le tirer par la
manche (ce qui, je l’avoue, ne me regar­
dait pas), pour l’empêcher de tirer à la
ligne.
« Rachilde, ma chère marraine, vous
ne comprenez rien à la vie parce que
vos beaux yeux demeurent encore aveuglés par le feu du ciel et qu’ils s’en
inventent trente-six chandelles tout en

JULES RENARD

73

oubliant d’éclairer leur lanterne1. Une
revue est faite pour nous aider. Si nous
ne nous en servons pas, ce seront, en
effet, les autres qui s’en serviront, et
ils ont beaucoup moins de talent que
nous : toujours ! Vous êtes agaçante et je
vous le dis tout cru : le dilettantisme,
c’est de la paresse !... »
J’ai déjà écrit que l’esprit m’importune
comme une mouche, mais l’humour, à
ce point-là, me semble dangereux, comme
le moustique des marécages. Ce n’est
pas la bête de l’orgueil, c’est la bête
de la fièvre.
De nos jours, l’arrivisme naïf de Jules

Renard paraîtrait fort anodin ; en ces
temps de la préhistoire où l’on pouvait
encore rencontrer de la pudeur chez les
I- J’ai eu les yeux brûlés par un éclair.

74

PORTRAITS D’HOMMES

gens de lettres, il me faisait de la peine.
Or, je crois, maintenant, en jugeant les
choses d’un peu haut, que Jules Renard,
averti par l’instinct farouche de ceux qui
doivent partir de bonne heure, voulait
courir sa chance le plus rapidement
• I
possible... et que c’était peut-être lui
qui avait raison. Il est bon de donner
sa mesure de son vivant, car après la
mort, si on n’a pas pris cette coura­
geuse précaution, il n’y a que la pitié
qui reste pour... les Tancrède Martel,
c’est-à-dire celle qui vous retue !
Élevé sévèrement par M. et Mme Lepic,
qui ne devinèrent pas en « Poil de carotte »
le garçon de génie et qui lui faisaient
fermer les poules tous les soirs, il sut
tout de même devenir un époux amou­
reux et un père admirable, laissant toutes
les libertés possibles à ses enfants, en

JULES RENARD

souvenir des très légitimes récréations
dont on l’avait privé. C’est Jules Renard
qui a écrit cette chose sublime :
« Quand un mari cesse d’accompagner sa
femme jusqu’aux cabinets, c’est qu’il
commence à l’aimer moins. » Ces sortes
de preuves d’amour m’auraient certai­
nement forcée à casser la figure à un
homme, fût-ce à mon mari, mais je
m’imagine que pour les femmes, norma­
lement femmes, ce doit-être le fin dufin\
Lors de l’inauguration du monument
de Jules Renard à Chitry-les-Mines, sous
la copieuse averse, de rigueur dans ces
sortes de cérémonies, nous écoutâmes
debout, respectueusement, les discours
où des allusions de politique rurale se
mêlaient aux citations littéraires, en son­
geant au sourire de madré narquois
qu’il aurait eu...

JEAN LORRAIN
LE FANFARON DE VICES

heures du matin. Je dors. On
frappe à ma porte de la rue des
Écoles. Qui peut venir à cette heure, me
déranger ? Ni le facteur ni ma concierge.
Je passe un peignoir et je vais ouvrir, car
je n’ai pas de bonne et, à part SansFrousse, un chat du Chat Noir, couleur
de nuit et méchant comme un diable,
personne chez moi ne vit pour moi...
ou contre moi...
J’entr’ouvre la porte et j’entrevois,
dans un très petit jour du matin, une
étrange silhouette de gamin pâle. Il est
mal habillé, semble avoir froid et mur­
mure des choses en dedans :
— C’est bien vous, mademoiselle Rachilde ?
ept

S

80

PORTRAITS D’HOMMES

_ Oui, monsieur, c’est bien moi.
Ce mot monsieur le fait sourire et le
rassure.il a une figure ambiguë, blanche,
des yeux qui glissent sous les paupières,
comme des billes d agate qui cherchent a
s’échapper de leurs fentes. Il n a pas 1 air
très convaincu que je puisse être moi.
Enfin, il ôte sa casquette et bredouille,
d’un ton confidentiel :
— Voilà, mademoiselle, ça presse,
c’est de la part de votre ami, m’sieur Jean
Lorrain, qui m’a dit comme ça : « Il n'y
a quelle qui puisse me tirer d'affaire. »
Si vous voulez que je vous explique, ça
sera trop long, il faudrait me suivre. Je
vous conduirai.
Ahurie et un peu effrayée, je me de­
mande ce qui a pu arriver pour que mon
grand camarade Jean Lorrain puisse
avoir besoin de moi... à sept heures du

JEAN LORRAIN

81

matin ! Je sais que Lorrain est un...
aventureux, pas un aventurier (trop bien
né pour ça !) mais je le crois incapable
d’une mystification. Où est-il ? En danger
peut-être ? Je fais entrer le monsieurvoyou et je l’interroge anxieusement :
— Il m’a dit comme ça d’aller vous
chercher parce que vous viendriez pour

le tirer de là, les yeux fermés !
Et le garçon a un drôle de rire. On
dirait de la moquerie populacière et une
sorte de compassion. Je ne peux pas en
savoir plus long. Alors, quoi ? J’ai pour
Jean Lorrain une sincère amitié... qui
se double d’une sorte de reconnaissance :
ce camarade-là ne me fait jamais la cour
mais m’a prouvé si souvent son affection
et si délicatement...
Allons-y ! Je laisse le personnage
louche en tête à tête dans mon petit salon
„PORTRAITS DHOMMES,
6

82

PORTRAITS D’HOMMES

avec Sans-Frousse qui gronde, se hérisse,;
des oreilles à la queue,le tient en respect?
comme un brave chien de chasse sur­
veillerait un gibier suspect, et je m’ha- ;
bille.
Jean Lorrain a besoin de moi ? Lui, ?
l’auteur du premier article que l’on fit !
sur mes livres ; de cet article terrible et ;
fou intitulé : Mademoiselle Salamandre ! |
Et je le laisserais m’appeler en vain ?
Ça, jamais !...
Ostensiblement, ayant noué ma voi- :
lette bien serrée autour de mon feutre, i
je glisse, dans ma ceinture, un couteau... |
a papier qui se trouve sur une table.
Ce n est pas du tout une arme de fan­
taisie. C’est une lame triangulaire bleue,
très solide, emmanchée d’un ébène strié
qui colle a la main qui sait la tenir, et
dans ce temps-là j’avais une main très

JEAN LORRAIN

83

volontaire. Aujourd’hui, il y a des femmes
sportives. Elles savent jouer à tous les
jeux. Je n’ai jamais été sportive... aussi
je pense qu’il n’aurait pas fait très bon
jouer à aucun jeu malgré ma volonté...
et Jean Lorrain qui faisait de l’escrime
avec moi connaissait aussi ce détail.
Nous voilà partis, le monsieur-voyou

devant moi, qui le suis des yeux, amusee
par ces façons inquiètes. De quoi peut-il
avoir peur ? Pas du couteau tout de
même ?...
La rue est encore noire, fumeuse du
brouillard de ce matin d’hiver. Pas de
passants, pas de voitures. Nous descen­
dons du côté de la fameuse place... et
enfin nous entrons dans la rue Galande.
Le gamin (a-t-il douze ans ou seize ?)

rase les murs en regardant tout autour
de lui. Puis il s’arrête devant un hôtel

84

PORTRAITS D’HOMMES

vraiment borgne en ce sens qu il n a
d’ouverte que sa porte devant laquelle
s’étale un tas d’ordures extraordinaires.
Des chiens, des chats et, sans doute, aussi
des rats, sont en train de fouiller là
dedans en attendant le tour des chiffon­
niers, car en ces époques... préhisto­
riques, on ignorait le confort des
poubelles.
— Alors, voilà, moi, je vous lâche...
parce que je tiens pas du tout à des
explications avec les patrons... rapport
à la casse. C’est la chambre numéro 8.
En haut, dans le corridor ! Bonne chance,
mademoiselle. J’ai fait la commission.
Et... comme dans un truc de féerie,
le gamin est escamoté. Il a filé le long
des murs comme une ombre, comme un
de ces chiens, un de ces chats, un de
ces rats... Plus personne !

JEAN LORRAIN

85

Fichtre ! Cependant, il faut savoir...
Aujourd’hui, sous ma lampe tranquille,
dans le calme profond de ce vieil hôtel
du Mercure de France, dont les issues sont
toutes défendues par des domestiques
dévoués, des employés un peu bien sé­
vères pour toutes les consignes, je
ressens de l’étonnement à relire ce que

j’écris.
Est-ce du roman d’aventures ?... A
tant de distance puis-je reconnaître la
jeune fille intrépide qui va entrer dans
un hôtel plus ou moins borgne de l’ignoble
rue Galande de ce temps-la ? Cepen­
dant, je vois cette maison et mon sou­
venir est tellement précis que je re­
trouve l’atroce odeur qui me saisit aux
narines quand je montais lentement cet

escalier sale, glissant, dont la rampe
était une corde.

86

PORTRAITS D’HOMMES

Chambre numéro 8 ? Pas de concierge,
pas de garçon pour vous renseigner.
Un couloir sombre, étroit. Un bec de
gaz qui danse, au fond. On n’entend rien.
Et il n’est peut-être pas prudent d’appe­
ler. Enfin, à force de regarder les portes
qui s’alignent avec des airs de portes de
cellule de prison, j’arrive au numéro 8.
Je frappe. Une voix forte, enrouée,
une voix d’enragé :
— Est-ce toi, Rachilde ?
Et j’entre. C’est bien Lorrain qui a
parlé.

(Ici, je mettrai une note, non pas pour
une pudeur inutile, mais pour la simple
vérité. Lorrain et moi, nous faisions
partie d’une joyeuse société intitulée :
la Feuille de vigne, dont le premier statut
ordonnait à tous ses membres de se
tutoyer, n importe où. Le prince Ro-

JEANJ LORRAIN

87

muald Giedroye, grand chambellan de
l’empereur de Russie, était obligé de me
dire : « Comment vas-tu ? » quand il me
rencontrait, ce qui le mortifiait prodi­

gieusement.)
... Et, en face de moi, je vis, détail qui
me fit une étrange impression, la tête de
Jean Lorrain comme coupée, posée sur
un drap blanc (plus ou moins blanc),

tandis qu’un autre drap le jugulait au
cou, bien étroitement. Jean Lorrain
n’était plus qu’une tête !...
Je restai au milieu de la chambre, les

yeux exorbités. Et quel désordre autour
de cette tête-là ! Chaises cassées, lava
bos démolis, vaisselle en éclats, un
table à l’envers, et surtout la fenetre
ouverte dont un rideau pendait,
quant comme un drapeau de bataill

- Tu es venue ! C’est bien. Je t at­

88

portraits d’iiommes

tendais. Ne me pose pas de questions.
Oui, c’est clair, on s’est battu ici, et je
t’assure que, d’abord, je ne me suis
jamais tant amusé. J’en ai démoli deux,
et le troisième, je te l’ai envoyé — un
bon petit gars, puisqu’il tenait à prendre
de mes nouvelles... Non ! Non ! Ne
t’assieds pas sur cette chaise, elle est trop
mal en point ! Ce qu’ils ont osé ? Ah !
les bandits ! Les immondes chenapans !
Ils m’ont volé mes vêtements, tous, y
compris ma chemise et mes boutons de
manchettes, tu m’entends, mes deux
pierres de lune serties de brillants, deux
pures merveilles ! Passe encore mon
porte-monnaie ! Mais mes pierres de
lune ! Alors, voilà. Sauf ton respect, je
suis nu comme un ver là-dessous !
Écoute bien ! Tu vas aller trouver M. le
chien de ton commissaire de police. C’est

jean

Lorrain

89

a deux pas, et tu lui diras de m’apporter
des vêtements, n’importe quoi. Je n’ai
même plus les clés de chez moi, com­
prends-tu ! J’étouffe de rage, mais pas
du tout de chaleur, je t’assure...
— Mon
blessé ?

pauvre

Lorrain...

Es-tu

— Oh ! rien de grave ! Ils le sont
sûrement plus que moi... Seulement, il
ne faut pas que l’histoire se sache... Tu
vois ça d’ici dans les feuilles, hein ?
Qu’on me fiche absolument la paix. Ça
ne regarde que moi, et tu diras à M...
qu’il agisse le plus discrètement possible.
Moi, il ne peut pas me sentir, mais, toi,
il t’adore, cet imbécile ; alors, il fera
tout ce que tu lui diras. Tu comprends ?...
— Mais pourquoi ne lui as-tu pas
envoyé tout de suite le voyou que tu
ni as envoyé ?

90

PORTRAITS D’HOMMES

_ Ma pauvre Rachilde, tu es encore
naïve de penser ça... C'est qu'il l aurait

gardé !
Je fermai la fenêtre, puis je tendis
mon couteau a Lorrain :
-r- En attendant mieux ! lui dis-je.
Et je partis sans me retourner, telle­
ment je commençais à être inquiète de
le savoir blessé plus sérieusement qu’il
ne voulait en convenir.
Et tout se passa très correctement.
M. le chien du commissaire (son secré­
taire) tira Jean Lorrain de ce mauvais
pas. Les bons camarades n’en surent
que ce que le héros de l’histoire voulut
bien leur en dire... dans l’Homme des
berges ou toute autre légendaire aven­
ture, et il en fit lui-même des gorges
chaudes, tant il avait peu le souci de la
morale bourgeoise. Très russe ou les

JEAN LORRAIN

91

Princesses d'or et d'ivoire ! Pauvre grand
enfant toujours courant après son propre

romantisme, car Jean Lorrain, l’auteur
de Monsieur de Bougrelon, était à la fois
le peintre et le modèle de ses héros. Qui
était vrai ? Qui était faux ? Le savait-il
lui-même ?...
Fou merveilleusement doué de la puis­
sance du verbe, très fort et si faible
devant la triste vérité.
« Je cours si vite pour me fuir que,
très souvent, je trébuche sur la chose la
plus simple du monde, et alors je n’y
comprends plus rien ! »
Mais quel ami tendre et si sage, qui
me disait, du haut de sa grande silhouette

de lutteur de chez Marseille :
— Toi, mon petit, tu seras aussi la
victime, un jour, de ce que tu écriras.
Fais-y bien attention ! Nous finissons

92

PORTRAITS d’hOMMES

tous par épouser notre cerveau parce
qu’il est le seul plus fort que nous.
Jean Lorrain était grand, bâti en
athlète ; à trente ans, je l’ai vu coucher
sur le sable un professionnel de la lutte,
et, plus tard, je l’ai vu pleurer pour des
maux qui ne se pouvaient pas dire, et,
avec ses yeux extraordinaires, ses yeux
gothiques, sa moustache rousse de Gau­
lois et son rire étrange de désespéré, il
ne me faisait pas peur parce qu’il avait,
au-dessus de tout, le respect de la belle
amitié. Au moins, lui, savait qu’un ami
c’est autrement précieux qu’une maî­
tresse...

ALBERT SAMAIN
LA GLORIEUSE MODESTIE

u penchant du vallon, quelques
ïjL arbres centenaires ombragent un
banc, une table, posés devant un jardin

où les fraises, très humblement, mûrissant
sous les rosiers, mélangent leurs parfums
savoureux à l’encens des reines fleurs. Et
le jardin descend jusqu’au verger, et le
verger va rejoindre le petit bois qui crée
du' mystère en mettant de l’ombre au
fond du paysage, si calme ! La maison
est assise, de coin, pour ne pas déranger
le développement de cette belle nature
tour à tour sauvage et utilement cultivée.
Elle est blanche, la maison, mais pas
neuve. Elle est blanche comme une
aïeule qui porterait un brin de poudre
sur des lignes pures, d’une noble simpli­
cité. Il doit faire bon vivre là. C’est la

96

PORTRAITS D’HOMMES

maison du bonheur... et son proprietaire
s’appelle ainsi à Magny-les-Hameaux... |
Un jour — je veux que ce fut un jour
d’été — M. Bonheur renversa sur la
table, à l’ombre des grands arbres cen­
tenaires, le tiroir plein de précieux papiers
d’Albert Samain, comme on viderait un
écrin dont on ignore le contenu. Sans
Raymond Bonheur, le doux et modeste
poète qui s’ignorait lui-même aurait-il
jamais connu la célébrité ? Et on opéra
le tri dans les bijoux, on fit la gerbe rare:
Au jardin de !Infante, dans le jardin de
Magny-les-Hameaux ! Quelle fête en
face du plein accord de la nature tendre­
ment exaltée ! Je vois d’ici les abeilles,
les papillons, tous les insectes curieux,
en atours de gala, d’azur ou d’or, s’affai­
rant sur les feuillets comme sur des pétales.
Ah ! que c’était donc là miel de France

ALBERT SAMAIN

97

et du meilleur !... Et au plus haut des
cieux une alouette chantait la gloire éter­
nelle de la mesure, de la saine et immuable

cadence, de la poésie.
Mélancolie, oui, peut-être, car à l’au­
tomne il faut que les fleurs tombent
et que l’odeur du chrysanthème enva­
hisse les cimetières, mais avant le soir,
quelle fraîche débauche de guirlandes
au flanc du vase avec tous les souvenirs,
latins ou grecs, de l'écolier studieux qui
n’oublie jamais d’asseoir sa Muse, cou­
ronnée de violettes, sur la colonne brisée
d’un temple ! Triste, non pas : seule­
ment résignée, sans fureur et sans cruelle
barbarie qui conduit souvent aux plus
cruels barbarismes. Rythme et rimes
richement unis, à fortunes égales. En
poème de Samain, c’est le beau mariage,
la belle alliance de l’amour et de la
,
7
PORTRAITS D HOMMES.

98

PORTRAITS D’HOMMES

bonne tenue et le verbe ne se fait chair
que sous l’égide d’une très noble senti­
mentalité.
Albert Samain fut, cependant, un mo­
derne, en ce sens qu’il put rénover l’art
trop classique en colorant le marbre
des différentes nuances du soleil délicieu­
sement mourant, qu’il portait en lui,
mais il n’aimait pas le rude exotisme
importé chez nous, qui tue les lignes en
les incendiant de ses clartés brutales.
Mystique sans l’exaspération des faux
prêtres, il a toutes les pudeurs des vrais
croyants de la volupté. Il fait chercher
l’aurore sous son écharpe de rosée, l’étoile
sous la frange de son nuage et suggère
le rayon avant de vous en éblouir. Il
est par excellence le poète des adoles­
cents et des femmes, mais il l’est sans
faiblesse vis-à-vis de ce public d’élite

ALBERT SAMAIN

99

qu’il ne cherche pas à conquérir par des
rêveries plus ou moins malsaines.
Et il eut la suprême gloire, pour un
poète, de mourir encore jeune sans avoir
connu toutes les amertumes et les étranges
complications de la célébrité.
Physiquement, Albert Samain repré­
sentait un homme très simple et très
doux. Un joli profil pur, un teint pâle et,

sous le lorgnon, des yeux rêveurs qui
s’attachaient difficilement aux choses pré­
cises de la vie. On peut dire qu il vivait
machinalement pour le côté pratique du
jour le jour... et il s’arrêtait pour re­
garder un coucher de soleil sur un
pont, malgré le rendez-vous pressé.
Je l’ai toujours déconcerte, un peu
effaré même, par mes allures cassantes,
et il prétendait ne pas pouvoir me situer
autrement qu’une cravache à la main.

100

PORTRAITS D’HOMMES

D’une étrange délicatesse de mœurs,
il ne supportait pas une plaisanterie bru­
tale sur l’amour, et je l’ai vu, un soir,
dans un cabaret des Halles, au supplice,
parce qu’un de ces affreux chanteurs
d’obscénités pour tournée des grands-ducs
nous régalait de son répertoire. A un
certain moment, je le vis poser son lor­
gnon, l’essuyer avec soin, puis il soupira :
« Ce qui me fait le plus de peine, c’est
de songer que ces choses sont en vers
(et d’un geste, comme s’il repoussait
quelque image abominable) : Sommesnous bien sûrs de ne pas être salis et
complices simplement par ce que nous
avons entendus ? »
Il pensait vraiment ce qu’il disait à
ce moment-là et en avait les yeux humides.
L’un des meilleurs amis d’Alfred
Vallette, il fut très inquiet lorsqu’il apprit

101

ALBERT SAMAIN

que je devais l’épouser. Il vint, presque
cérémonieusement, chez moi pour me
faire un joli discours de circonstance :
— Vous comprenez, Rachilde, c’est
moi qui vous ai présentés l’un à l’autre...
Pouvais-je deviner que j’étais en train
de nouer deux anneaux d’une chaîne ?
C’est effrayant ! Me voici responsable de
deux existences... surtout que je connais
tellement Alfred Vallette... Vous... Oh !
vous, que je connais moins... Je... je...
— Je comprends très bien ! Vous vous
souciez beaucoup moins de mon bon­
heur que de celui de votre meilleur ami,
et j’en suis touchée... car, en effet, il n y
a que cela qui compte : l’amitie.
Il était sur des charbons ardents ,
partagé entre son excellente éducation et
sa très profonde affection pour Vallette,
il ne savait comment me^jÜHX .GS—qU-il
| Ri-^LiOTf

1

102

PORTRAITS DgOMMES

redoutait* Pour le consoler et le rassurer,
je lui fis les plus solennels serments de
fidélité... que je n’aurais pas pris la
peine, certainement, de faire à son ami

lui-même !
— Le mariage, moi, ça me ferait peur,
murmurait-il. Moi, je n’oserais pas.
C’est tellement une aventure mysté­
rieuse !
Tant et si bien qu’il fut un de nos
témoins.., et que, distrait comme tous
les poètes, il passa toute la nuit de nos
noces en discussion sur la littérature sans
s’apercevoir le moins du monde que nous
étions mariés depuis la veille : je suis
d’ailleurs très forte sur les questions
d’esthétique... encore bien plus que sur les
questions d’étiquette.
Un jour on vit venir Albert Samain
au Mercure de France avec une petite

ALBERT SAMAIN

103

rougeur sur la joue... c était, hélas, le

premier baiser de la mort !
Raymond Bonheur le ramena, malade
et triste, à la maison de Magny-lesHamêaux. C’est la qu il s éteignit dis­
crètement, doucement :
D'une suprême défaillance

... Dans le silence de ce grand jardin,
à l’ombre de ces grands arbres cente­
naires, au penchant de ce coteau, dans
ce joli décor d’un coin de l’Ile-de-France,
où les lignes des collines vertes s’ins­

crivent sur le ciel des couchants roses,
comme en émoi d une tendresse inex

primée :
... O soleil, front du jour, ne rougissant qu'au soir...

Peut-être du remords de quitter notre terre ....

Maintenant la douceur du paysage est

104

PORTRAITS d’hOM31ES

partie avec celle du poète, et du fond de
l’horizon paraissent, les ailes tendues féro­
cement, les grands rapaces de guerre,
les avions, qui écrasent la paix des cam­
pagnes sous leurs rugissements.

PAUL VERLAINE
LE TENDRE MAUDIT

bleue, un peu bien
jeune fille malgré les deux épées
en croix qui balafrent le mur, l’étrange
personnage est couché, semblant tout
étonné de se retrouver là. Un mobilier
très simple, sur un fond de tenture d’un
azur gris, lui parle d’une créature énig­
matique, distante, surtout discrète, pué­
rile assez pour ne s’intéresser qu’aux
apparences offertes, aux surfaces qu’on
a voulu vernir en son honneur. U a déjà
remarqué qu’il y a du cristal ou du verre
ans la chambre

D

de tous les côtés.
« Je ferai bien attention à ne rien
casser », a-t-il déclaré, la veille, en en­
trant.
Mais cette déclaration ne leur suffit

108

portraits d’hommes

guère. Ils s’examinent

curieusement,

inquiets...
Il est installé trop confortablement
dans ce lit trop doux : ça le gêne.
Elle n’ose pas lui demander ce qu’il
va prendre pour son petit dejeuner : the,
café au lait ou chocolat ?...
On lui a amené cet homme fort mal
en point, une jambe blessée, des habits
en lambeaux, un feutre sur la tête comme
enfoncé à coups de poing, ombrant un
visage déjà sombre aux yeux luisants de
colère ou de larmes. Ce matin, ils ont
le temps de se regarder et ils se font la
surprise de se découvrir mutuellement :
— Alors, c’est vous ?...
— Oui, c’est moi !
Elle a revêtu une blouse d’infirmière
bien blanche, comme il convient quand
on a fait de la clinique, et ses cheveux

PAUL VERLAINE

109

courts vous laissent indécis au sujet de
son espèce.
Le visage de l’homme, qui peut avoir
aussi bien quarante ans que soixante, est
un masque bizarre, celui d’un faune ou
d’un guerrier mongol. Les yeux semblent
tirés en arrière par les deux ficelles minces
des sourcils, le nez s’épate ou enfle ses
narines comme s’il flairait ses mots et la
moustache ébouriffée dissimule des lèvres
sinueuses qui ont le sourire amusé ou
ironique des gens préoccupés d’autre
chosequedelaviecourante.il répété, cela
pour lui-même, ayant l’air de ne pas
y croire : « Du thé, du chocolat ou du
café au lait ? » Puis il se renverse sur le
traversin, en éclatant d’un rire qui fait
vibrer les objets de verre garnissant la

cheminée.
— Ah ! mademoiselle, que c’est drôle

110

PORTRAITS D’HOMMES

ce que vous me proposez là ... du the...
du chocolat ? Je suis donc si malade...

Je dois être mort ?
Elle est offensée par la brutalité du
rire et très saisie par le : je dois etre
mort.
— Je vous ai préparé du chocolat...
je sais très bien le faire, vous verrez !
Pourquoi diable cet homme au sombre
masque, dont le teint brouille a conserve
toute la suie en suspension dans les rues
de Paris, se sent-il menacé de la mort
parce qu’on lui propose de déjeuner le
plus naturellement du monde ? .
Elle va chercher la tasse odorante, la
tartine beurrée, le sucre, et revient en
tournant la cuillère dans le chocolat très
épais :
— Vous savez, c’est le chocolat espa­
gnol. Ça n’est pas de l’eau claire comme

PAUL VERLAINE

111

dans les crémeries. Il faut le faire fondre
d’abord lentement et puis le délayer avec
le lait en tournant toujours.
— Après tout, c’est peut-être bon,
mais vous m’excuserez, mademoiselle, de
vous avouer mon sentiment... j'aimerais
mieux une absinthe.
Il s’assied péniblement sur son lit et
grogne :
— Ce qu’on enfonce là dedans ! Je vais
bien sûr y laisser ma jambe comme dans
de la glu !
Puis il prend la tasse, flaire, tire une
langue étrangement pointue, goûte,
mange la tartine, avale tout le chocolat
et s’écrie :
— C’est bien pour vous faire plaisir,
chère mademoiselle. D’ailleurs, oui,
c’est divin ! Je crois que je m’y habi­

tuerai.

______ _

n’nOMMES

Elle s’est tenue debout devant ce lit,
en servante attentive, mais elle a le
cœur un peu gros.
L’odeur de l’absinthe lui cause un
invincible dégoût et elle est secrètement
indignée de songer que cet homme peut
préférer ce poison a son chocolat.
Derrière le lit, une draperie de soie
bleue sur laquelle s’enlève une énorme
lune de satin jaune ou se brodent, en
relief, d’extraordinaires oiseaux chinois
que menace un dragon aux multiples
anneaux reptiliens, intrigue 1 homme qui
se penche et lit une phrase écrite à l’encre

sur le satin :
Dans la lune on dit qu'un jour
Ceux qui meurent sans amour...

Il se tourne, subitement attendri :

113

PAUL VERLAINE

— C’est de vous, ces vers-là ? Rimes
masculines sans l’alternance féminine ?
Pourquoi ? En voilà des histoires à dormir
debout : Des oiseaux bleus qui roucou­
leront lorsqu’il ne sera plus temps !...
Ces vers ne sont pas aussi bons que votre
chocolat...
Et le voilà qui se lance dans une thé­
orie sur la poésie en general et 1 horreur
qu’il éprouve pour les amateurs. Il semble
s’amuser de son propre discours et parle
avec une verve terriblement sarcastique,
un rebondissement inattendu de termes
d’argot qui paralyse un peu 1 admiration
de celle qui l’écoute. Quand il a fini, il
ajoute :
— Comment ferai-je pour avoir ma
malle, mes vêtements, mes papiers ! Ah
chère mademoiselle, que vais-je deve-

nir ?...
,

-c

PORTRAITS D HOMMES.

s

114

PORTRAITS D’HOMMES

A quelque temps de là, j’avais fait la
connaissance d’un gamin de seize ans
qui dessinait fort bien et n’avait que de
très vagues notions de tenue mondaine.
J’écoutais une conférence dans une salle
de mairie où se produisait un de ces confé­
renciers ingénus qui pensent décou­
vrir une vérité première, déjà souvent
appréciée par le public et permettant
à ce public d’entrer en collaboration
directe avec le personnage, sinon de ne
pas le suivre du tout 1 J’en étais à la
période d’agacement durant laquelle on
rêve de sortir sans faire de bruit, de voir
se détacher le lustre du plafond ou s’écrou­
ler le buste de la République, lorsqu’une
petite main très fine, étonnante même
pour une femme, se glissa par-dessus
mon épaule et plaça sous mes yeux une
telle caricature du beau parleur quej’écla­

PAUL VERLAINE

115

tai de rire. Successivement, le gamin,
gardant tout son sang-froid pour dessi­
ner sur son genou, me passa différentes
attittudes du pauvre conférencier, et, enfin,
un profil de moi l’écoutant, les yeux
mi-clos.
C’était Cazals qui fit, plus tard, d’ex­
cellents portraits de Verlaine et une
effrayante tête d’Alfred Jarry en con­
damné à mort, très ressemblante. A cette
époque, on faisait ressemblant, on n’in­
terprétait pas et on ne remplaçait pas le
nez du modèle par une cheminée d’usine.
J’invitai Cazals à se joindre à mon cercle
du mardi, et un soir il m’amena Paul
Verlaine ayant eu une terrible discussion
avec son propriétaire, lequel proprié­
taire avait échangé avec son locataire,
non seulement des propos discourtois,
mais aussi des gestes violents, un Paul

116

PORTRAITS

D’HOMMES

Verlaine blessé, en loques, sans gîte et
sans ses manuscrits, chose plus grave.
Je n’ai pas l’habitude de réfléchir. Je
n’avais jamais vu Verlaine, mais je 1 avais
lu.
Les sanglots longs
Des violons
De P automne

firent pour lui ce que n’aurait jamais pu
faire aucune solennelle recommandation.
Et je l’installai chez moi,ruedesÉcoles,
le même soir, puis prenant sous le bras
Sans-Frousse, mon chat noir, animal
sacré, un sacré animal qui ne pouvait
souffrir aucune intrusion sans jouer des
griffes et des dents, j’allai coucher, quai
de la Tournelle, chez madame ma mère.
Paul Verlaine, tout en préférant l’ab­
sinthe au chocolat, était bien le plus déli­
cieux des... enfants terribles. Sous ses

PAUL VERLAINE

117

allures de bohème il dissimulait une édu­
cation et tout un atavisme de bon bour­
geois français. Quand venait l’heure du
chocolat, il se sentait heureux, me disaitil, comme un innocentât il était innocent,
ce tendre maudit, car il expliquait mer­
veilleusement ses pires aventures. Je

l’écoutais sans révolte.
Au fond, nous ne sommes des monstres,
certains monstres, que parce que c est la
majorité qui nous impose sa vraie mons­
truosité. Personne, pas même le Christ,
n’a réussi à séparer l’ivraie du bon giain
Alors le pain quotidien est certainement
fait d’une matière relativement inconnue
et on ne sait pas pourquoi les boulangers ont raison en face des pauvres qui
vivent de rayons d étoiles.
Pendant que Verlaine se reposait chez
moi, sans rien casser et sans trop réclame

118

PORTRAITS D HOMMES

son absinthe, je cherchai à le faire soigner
plus sérieusement dans un hôpital... vrai­
ment hospitalier.
Me croira-t-on si je dis qu’il fallut
près de quinze jours pour que ce prince
du sang de la poésie française pût être
reçu dans une de ces maisons ouvertes à
tous les voyous ?
Ce fut à Broussais qu’on le fit entrer
après de multiples démarches de la part
de deux de mes amis, des extravagants
selon le monde : le poète Tanchard,
toujours vêtu, hiver comme été, d’une
peau de bique, et son illustre parent :
le député musulman Grenier qui avait
la coutume de faire ses ablutions rituelles
sur les bords de la Seine, devant le PalaisBourbon. Ces deux excellents camarades
ne me demandèrent aucun détail. Il s’a­
gissait d un poete...et d’un poète maudit!

PAUL VERLAINE

119

Paul Verlaine fut admis à Broussais où
j’allais le voir et lui porter des douceurs
quand j’étais en fonds... (Pas souvent !)
— Que désirez-vous, monsieur Ver­
laine ?
Et les yeux du masque mongol, ou faunesque, brillaient :
— Je voudrais, mademoiselle... Vénus,
un foulard, un vrai foulard de soie ous
qu'il n'y aurait pas un fil de coton !
D’où, sans doute, le cher et immortel
poète tira son Hymne à Mademoiselle
Rachilde qui commence ainsi :
Tu nous rends régal des héros et des dieux
Et nous procurant d'être les seuls dandies,
Fais de nos orgueils des sommets radieux.
Non plus tels foyers de troubles incendies...

... Car je m’étais assurée de la grande
pureté de la soie puisqu’il s’agissait de
dandysme.

JEAN DE TINAN
LE BEAU TENEBREUX

dans une cape 1830, dont
un pan se rejette sur l’épaule pour
mieux montrer sa doublure de satin,
coiffé d’un feutre souple, dont un bord
peut se relever fièrement comme suivant
l’ondulation d’une plume, cejeune homme
paraissait descendre d’un cadre et l’on
cherchait, derrière lui, le jardin où rêve
Elvire, car le fond naturel de ces
silhouettes-là, c’est la légende amou­
reuse, fatalement tragique.
Jean de Tinan, lorsqu’il fit son appa­
rition au Mercure de France, tranchait
vraiment sur le milieu de la revue, plutôt
composé de jeunes bohèmes, jeunes
bohèmes qui devinrent presque tous de
fort grands seigneurs de lettres. Cepen­
rapé

D

124

PORTRAITS D’HOMMES

dant, il s’apprivoisa assez vite, et à part
Alfred Jarry, qu’il ne pouvait souffrir, il
adopta les autres, vint volontiers rue
de l’Êchaudé-Saint-Germain, une rue
étroite, rien moins que mondaine, parce
que les voitures de maîtres n y tournaient

pas.
Le beau ténébreux portait des gilets
de velours noir à vingt-cinq ou trente
boutons d’argent, des cravates à deux
tours, quelquefois des violettes sortant de
la poche, côté cœur. Très pâle, les yeux
cernés, le sourire de temps en temps mé­
lancolique, l’auteur de Penses-tu réussir ?
et (PAimienne était cependant beaucoup
plus amoureux de la vie, surtout de la
vie nocturne que... d’Elvire.
N’en déplaise aux femmes sentimen­
tales qui pensent qu’un amour éternel
en lin moment conçu peut garantir les

Jean De

î’ïnaN

12$

jolis garçons de ce qu’on appelle vulgai­
rement la noce, je crois pouvoir affirmer
que c’est assez souvent le prétexte qui
les y pousse.
L’homme, jeune ou mûr, est un animal
rempli de contrastes. Il accuse les femmes
de mensonges intentionnés, mais il est,
sans aucune intention, en perpétuel désac­
cord avec ses paroles.il s’arroge d’abord
le droit à l’infidélité, parce qu’il n’est
pas responsable de sa nature d’homme,
et ensuite il prononce solennellement des
serments qu’il sait ne pas pouvoir tenir.
J’ai reçu tant de confidences extraor­
dinaires dans mon existence de roman­
cier que je peux avouer que la prétendue
perversité de mes livres vient peut-être
des diverses influences que ces confessions

eurent sur mon imagination.
J’admets toujours, mais je ne corn-

126

PORTRAITS d’hommes

prends jamais ce cynisme de la tenue
allant de compagnie avec ce besoin de
passion plus éthérée.
Et cela inspire les plus beaux poèmes
comme les plus désolantes trahisons.
Jean de Tinan aimait éternellement,
au moins huit jours, toutes les jolies
filles qui passaient à sa portée, et sans
doute, ne pouvant avoir celle qu’il aimait,
il se contentait d’aimer celles qu’il avait...
seulement, avec les tirades 1830 en plus !
Cela faisait un cruel mélange de chairs
meurtries et de rêves bleus qui se traî­
naient voluptueusement dans une petite
fange de convention.
Arriviste dans le bon sens du mot, il
voulait réussir de toutes les façons, et
n’avait-il pas raison, le jeune fou marqué
par une amoureuse plus exigeante en­
core que celles qui passaient, celle qui

JEAN DE TINAN

127

nous fait passer : Madame la Mort ?
Fébrilement actif, Jean de Tinan tra­

vaillait partout, sur les tables de café,
entre deux bals, sur le coin de nappe du
cabinet particulier où la belle attendait,
debout, impatiente de lui voir draper,
pour le départ pour Cythère, sa fameuse
cape doublée de satin ; il écrivait aussi
sur ses manchettes, genre très à la mode
en ce temps-là. Je l’ai vu griffonner des
phrases, qu’il ne voulait pas perdre, sur
la rampe de l’escalier qui descend a la
salle de Bullier. L’esprit toujours en
éveil, le corps paraissant toujours souple
et dispos, il lui fallait mener la danse,
le train, le combat, et il s’occupait même
de politique, ayant l’idée, comme Barrés,
que la littérature mène à tout, mais à
la condition de ne pas avoir l’air d en
sortir. Ambitieux certainement, très

128

portraits d’hommes

honnête lutteur, scrupuleux jusqu’à la
manie et ne consentant jamais à des
promiscuités de mauvais goût. Un jour,
un mardi, de bonne heure, nous eûmes
tous les deux une assez violente discussion

à propos des... originaux que je recevais,
dont le féroce auteur iïUbu-Roi.
— Je ne comprends pas, Rachilde, que
vous, une petite bourgeoise, au fond,
vous receviez ce bonhomme-là, plus ou
moins douteux (surtout comme linge),
un grotesque, jouant des comédies
odieuses et ayant le paradoxe un peu
lourd. Il y a des bornes à tout, même à la
liberté des propos, sinon des gestes.
— Si la liberté des propos entraîne
à celle des gestes, c’est tant mieux,
puisque nous sommes avertis, les uns et
les autres, d’avoir à nous tenir sur nos
gardes. Préféreriez-vous l’hypocrisie ?

JEAN DE TINAN

129

— Je n’admets pas le manque d’édu­
cation.
— Parce que vous êtes d’un monde où
l’on élève les jeunes hommes dans l’art
de dissimuler leurs vices.
— Je n’ai pas de vices, je suis un nor­
mal.
— Il n’est pas normal de tromper sur
la qualité de son cœur. Vous avez dit à
la petite Fanny que vous n’aimiez qu’elle
et que vous désiriez l’enlever à celui qui
l’entretient.Elle est venue me consulter...
— Ça, c’est trop fort ! Non, je n’ai
pas du tout l’envie de m’encombrer de
cette jolie personne naïve... Est-elle si
naïve que ça ?...
— Elle a eu l’idée de séduire le/>én? Ubu,
car elle a le sens aigu du genie, et il est
toujours flatteur pour une femme de...
s’annexer le génie, et le père Ubu lui a
,
PORTRAITS D HOMMES.

9

130

PORTRAITS D HOMMES

répondu brutalement que, ne pouvant
pas payer, il s’abstenait. Je le trouve
beaucoup plus honnête, en amour s’en­
tend, que vous-même, qui promettez
sans pouvoir tenir... Ce que vous repro­
chez à Jarry, c’est beaucoup moins ses
mœurs que ses vêtements négligés. Vous
ne parlez pas de ce prétentieux Oscar
Wilde, toujours si correct, son œillet
blanc à la boutonnière et son sourire
attire-lady à la bouche,qui me dégoûtent
bien autrement que les jurons du père
Ubu.

Sur ce, Tinan, furieux, se mit à parler
d’autre chose, trop courtois pour insister.
A quelque temps de là, Jean de Tinan
eut une aventure délicieuse, qu’il a
d ailleurs contée dans Aimienne ou le
Détournement de mineure.
On beau soir, il rencontra à la terrasse

JEAN DE TlNAN

131

d un café du quartier Latin une jeune
fille, absolument jeune fille, qui voulait
vivre sa vie, la première de nos gar­
çonnes, certainement. Vouloir sauter à
pieds joints de la fenetre de ses parents
dans le ruisseau, pour en finir avec une
famille un brin tatillonne, est une idée
beaucoup plus fréquente qu’on ne se
l’imagine chez les vierges de quinze ans.
Cette petite serine échappée de la cage
et s’abattant sur la terrasse du d’Har­
court ou du Soufflet (je ne me rappelle
plus bien) eut la merveilleuse chance de
tomber sur un jeune héros, justement
assez sentimental (ou assez fatigué ce
soir-là) pour s’abstenir. Je n’en dirai pas
plus long, mais à la place de Jean de
Tinan un autre l’aurait probablement
épousée... ce qui, peut-être, les aurait
sauvés tous les deux.

132

PORTRAITS d’hOMMËS

Chargé par le Mercure de France de
tenir la rubrique « Cirques, cabarets et
concerts », il y fut aussi brillant comme
esprit et comme souplesse de style qu’un
acrobate pailleté s ’ébattant dans les cintres
et y réussit les plus amusants tours de
force. On peut même affirmer qu’il fût là
le promoteur de cette littérature, d’appa­
rence facile, qui engendre les journalistes
poètes, artistes adroits et trop souvent
résignés, dépensant en un article ce que
l’on mettrait de talent, si on était cons­
ciencieux, dans toute une nouvelle.
Que serait devenu ce garçon charmant,
qui mourut trop jeune pour qu’on en
fît un chef d’école, ce poète élégant,
toujours littérairement drapé de sa
cape 1830, mais en montrant volontiers
le revers de satin violet, comme s’il se
rangeait d avance sous la bannière du

JEAN DE TINAN

133

Mercure de France, la revue des symbolystes ? Un grand romancier ou un de
ces libres conteurs du xvnie siècle, qui
donne à l’amour une saveur philoso­
phique ?...
...Comme nous suivions, les yeux
humides, son convoi dans les méandres
fastueux du Père-Lachaise, Barrés me dit,
de sa voix rauque :
— La gloire est une courtisane qui
tue les enfants !
— Mais, lui répondis-je, il ne faut
pas les plaindre ceux qui n’eurent pas
le temps de se voir faner par elle...

v

LAURENT TAILHADE
LE POETE A LA CRAVATE ROUGE

possède une photographie de
J Tailhade qui date, je crois, de son
E

arrivée a Paris. Il venait de Tarbes et

sortait, tire a quatre épingles provinciales,
d une vieille famille très sage de magis­
trats et d’officiers ministériels. Comment
ce merveilleux poète, le promeneur non­
chalant ou rêveur du Jardin des Rêves,
devint un redoutable ennemi de la société
et se mit à glorifier, après les beaux rires
d'Aphrodite, le beau geste de l’anarchie,
la bombe civile ? ce sont là des mystères
qu’il est bien imprudent de chercher à
approfondir. Sur sa photographie, un
peu jaunie par les ans, il ressemble
vaguement à un élégant capitaine de
gendarmerie. Ce rhéteur, cet érudit et ce

138

portraits d’hommes

contemplatif fut le plus virulent des révo­
lutionnaires de cette époque où les Ravachol terrorisaient les bourgeois en dépo­
sant des engins explosifs qui faisaient
souvent beaucoup plus de bruit que de
mal. Mais qui aime le danger y périra.
Et un jour...
... Nous étions sortisi mon mari et
moi, ce jour-là, pour aller à une confé­
rence qui se donnait dans notre quartier,
celui des Écoles ; je marchais un peu
en avant d’un groupe de jeunes écrivains
qui devisaient fort tranquillement sur la
façon dont ils pensaient réussir, lorsque
parvenus à la moitié de la rue que j’ha­
bite aujourd’hui nous entendîmes reten­
tir une épouvantable explosion, et une
colonne de fumée, de poussière mêlée de
plâtras s’éleva dans les airs. C’était l’angle
du restaurant Foyot, celui qui fait le

LAURENT TAILHADE

139

coin de la rue de Condé.en face du Sénat,
qui sautait !

Tailhade et une dame de ses amies
dînaient dans ce coin-là... Il ne faut
jamais oublier, quand on est un anar­
chiste... amateur, qu’il est peut-être bon
de ne pas fréquenter les endroits de luxe !
« Qu’importent de vagues humanités si
le geste est beau ! »
Je me mis à courir en voyant grossir
la foule et un immédiat barrage d’agents
se former. Laissant derrière moi les
amis, je finis par me glisser au premier
rang, devant une voiture d’ambulance où
l’on transportait une masse informe
pétrie de rouge d’où pendait une tête

très pâle, un œil arrache.
— Tailhade ! Mon pauvre Tailhade !
m’écriai-je en larmes, pensant qu’il était
mort... ou allait mourir.

140

PORTRAITS D’HOMMES

Alors, sortant de la masse rouge et d’un

ton presque calme :
— C’est vous, Rachilde ? Ah ! prêtezmoi votre éventail... J’ai bien, chaud !
(Textuel.)
Tailhade, le beau Tailhade, l’intré­
pide capitaine de... l’armée contre les
Mufles (il devrait bien revenir, aujour­
d’hui !) était victime non pas de son
devoir mais de son dilettantisme. Cœur
peut-être froid, ce virtuose du verbe
manquait de sensibilité, au moins dans
ses vers, mais c’était un intrépide et un
brave qui... continua, lui aussi, la séance !

Loin de vitupérer ou de se plaindre il
déclara, une fois guéri, un œil de verre
glaçant son regard en le rendant encore
plus dédaigneux, qu’il trouvait, natu­
rellement, le geste aussi beau... contre
lui que contre les autres et il se remit à

LAURENT TAItHADË

141

fréquenter les réunions publiques plus

ou moins littéraires où son éloquence
faisait, certainement, une impression
redoutable. La bombe de son génie sarcastique, que l’on retrouve dans Au
pays du mufle et A travers les grouins,
et ses conférences féroces où son élo­
quence lyrique, la maîtrise de son incom­
parable diction lui annexaient des salles
entières, le rendaient très dangereux en
le montrant le plus terrible des agents
perturbateurs. Je me souviens qu’un soir
on voulut l’arracher de la tribune, les
uns pour le porter en triomphe et les
autres pour le conduire au poste ; il se
pencha vers moi qui me trouvais en
dessous : « Est-ce que vous vous amu­
sez, Rachilde ? » me demanda-t-il du
ton dont il aurait prononcé le fameux
mot : Charmante soirée, n est-ce pas ?

142

PORTRAITS d’hOMMES

qui est de tradition dans la banalité.
C’était bien le poète à la cravate rouge
et ce fut le poète qui fit de son manteau
de sang un vêtement purement mondain,
une sorte d’habit de gala dans le genre de
celui que les chasseurs endossent pour
forcer la bête !
En ce temps-là, d’ailleurs, l’anarchie
était à la mode. Un snobisme, de nos
jours remplacé par le défaitisme ou l’anti­
militarisme. Moins bête parce que c’était
avant et que la culture de ce genre
d’absinthe aurait pu arrêter le mouve­
ment guerrier des peuples en marche
les uns contre les autres. Malheureu­
sement ces libres propos, échangés dans
les salons, à l’ombre des palmiers arti­
ficiels, n allaient guère plus loin que leur
ombre.

Laurent Tailhade m’a dédié la pre­

LAURENT TAILHADE

143

mière édition de Au pays du mufle. J’en
suis très fière, cependant je dois avouer
que je n ai jamais eu une grande admi­
ration pour les opinions outrancières des
poètes, mondains, ou écrivains exaspérés.
Je pense qu’il ne faut pas scandaliser
le peuple, cet enfant à qui l’on ne doit
jamais faire nulle peine, même légère.
Que les grands amuseurs du public le
fassent rire ou vibrer par des procédés
romanesques en harmonie avec ses ins­
tincts primordiaux, soit ! mais que l’on
pousse à la ruée des individus qui ne
s’en soucient pas et qui finissent, un
beau matin, par tuer l’avocat de la partie
adverse parce qu?il a fait simplement
son métier, c’est toujours néfaste. J’ai
à me confesser moi-même d’un entraî­
nement de ce genre ; je fus attendrie
par un terroriste, un très jeune, qui venait

144

PORTRAITS d’hOMMES

au Mercure de la rue de l’Échaudé-SaintGermain, un gosse de vingt ans...
—Pourquoi diable, lui disais-je, portezvous vos bombes dans les endroits
déserts ? Ce n’est pas adroit. En voilà
un, votre meilleur ami, qui flanque son
engin dans l’antichambre d’une église
où il n’y a personne entre les deux
tambours de l’entrée. C’est idiot... puis­
qu’il s’est fait sauter lui-même !
Le gosse me regarda, effaré :
— Je pensais que vous étiez, madame,
de l’autre côté de la barricade.
— Cela ne m’empêche pas d’aimer
la logique ! lui répondis-je.
Au fond, ma sympathie de personne
raisonnable allait a Ravachol parce que
cet anarchiste-là était un saint à rebours.
Il donnait le montant de ses vols auda­
cieux à ses freres, ne gardait rien pour

LAURENT TAILHADE

145

lui et accomplissait le seul crime Qui,
j’ignore pourquoi, n’est jamais pardonné
sous le prétexte de sacrilège : il allait
deterrer les mortes pour leur enlever
leurs bijoux et les vendre au profit des
pauvres. Je trouve cela d’un courage
étonnant et d’une logique encore plus
parfaite, car on ne me persuadera jamais
de la nécessité qu’ïl y a de porter ses
bijoux jusque sous la terre alors qu’il
existe toujours des femmes et des enfants
qui crèvent de faim dessus ; et, enthou­
siasmée j’ai signé, ma foi, un article dont
je ne me rappelle plus le titre : Rava-

childe.
Où sont les bombes d’antan ? Quand
on pense que ça faisait moins de mal que

la grippe 1
Je devrais, en terminant cet article
sur le poète grandiloquent et si classique,
PORTRAITS D’HOMMES.

146

PORTRAITS D’HOMMES

presque parnassien, Laurent Tailhade,
rappeler au moins un de ses mots légen­
daires... mais comme ils sont justement
légendaires, tout le monde des lettres
les connaît. Je ne peux qu’offrir mop
témpignage pour l’un d’eux, à jamais
célèbre, dont, hélas, on ne peut bien
rendre le ton qu’en imitant l’accent mar­
telé du héros, cet*' accent qui n’était
méridional que juste ce qu’il faut pour
détacher les syllabes en coups de dague
ou en balles de fronton basque,
Dans une brasserie, agacé par uneper^
sonne d’un sexe différent qui, malgré
le dédain du poète, y mettait vraiment
un peu trop d’insistance, Laurent
Tailhade lpi dit, avec la plus parfaite cour­
toisie : « Vous m’inspirez, madame, un
sentiment bien vif... (un temps, comme
au théâtre) l’horreur du péché 1 »

de Laurent Tailhade, Jean
Moréas l’affrontait dans les cafés
de lettres où tous les deux se disputaient
la palme des belles récitations devant un
auditoire aussi féru de l’un que de l’autre.
S’aimaient-ils beaucoup ? Etaient-ils
jaloux ? Je l’ignore, mais ils disaient
l’un de l’autre tout le mal possible, et
comme il leur était difficile de se trouver
des torts littéraires, car ils se montraient
toujours des poètes accomplis, ils s’atta­
quaient à leur silhouette réciproque.
Celui-ci soignait trop son élégance vesti­
mentaire, celui-là négligeait vraiment sa
tenue. Et le pli de leur moustache les in­
quiétait également. Laurent Tailhade
avait, selon Jean Moréas, l’air d’un
officier en bourgeois qui exagérait son
ival

R

150

PORTRAITS D’HOMMES

grade... Jean Moréas, selon Laurent
Tailhade, exhibait, du même noir, la
moustache et les ongles. La galerie
s’amusait prodigieusement de toutes ces
petites histoires, pas bien cruelles, en
somme.
Jean Moréas était naïf et bon. L’au­
teur du Pelenn passionné conservait les
manières tendres d’un Ronsard. Ne l’at-on pas surnommé, du reste, le Ronsard
du symbolisme ?

Or, de ce doux poète, fort empressé
auprès des dames, je fis la connais­
sance par une gifle que je lui administrai
en plein café de lettres, au Soleil d'or !
Que l’on me permette la psychologie
de cette gifle. J’arrivais de ma pro­
vince, moi aussi, j’étais une fervente
admiratrice, non pas des nouveaux
Poètes, que j’ignorais totalement, mais

Jean môréas

151

du grand Ancien, Victor Hugo, qui
m avait donné ses encouragements :
applaudissements et encouragement, made­
moiselle ! en Dieu grand-père bénissant
tous les petits-enfants de lettres qui lui
adressaient des hommages en vers ou en
prose. Alors, ça m’avait monté la tête.
Quand on a quinze ans on s’imagine,
n’est-ce pas, qu’un Victor Hugo est un
patrimoine qui vous appartient et que,
nécessairement, il faut défendre !
M’étant assise à côté de ce beau Grec,
si... quartier Latin, je l’entendis raconter,
d’un accent singulier et avec une sorte
d’afféterie qui me donnait sur les nerfs,
des tas de bêtises au sujet de mon idole,
puis, enflant le ton et atteignant au vilain,
proférer son fameux leitmotiv : « Victor
Hugo est un... sot. » Pour la première
fois, peut-être, la petite fille encore très

154

PORTRAITS D’HOMMES

gage fleurait l'agent des moeurs. (Il est
bon que l’on sache ces choses puisque
j’ai l’occasion de les dire, bien qu’elles
ne semblent point croyables.) Ce per­
sonnage arriva chez moi de bonne heure,
le matin, et me demanda si j’avais le
dépôt de mes livres, ce qui ne tenait pas
debout comme démarche judiciaire
puisque le dépôt naturel des livres d’un
auteur, c’est généralement son éditeur.
Je lui indiquai l’adresse de Brancard,
en Belgique. Il ne se tint pas pour battu

et me déclara qu’il avait l’ordre d’opérer
une perquisition chez moi, parce qu’on
pensait que je détenais au moins une
édition du livre poursuivi. Et il ajouta :
« Je ne sais plus lequel, si c’est cette pla­
quette ou si c’est l’autre. » Alors je lui
montrai une pile de ladite plaquette :
« Prenez tout, si vous voulez, seule-

JEAN Moréas

155

ment ce volume-là n’est pas encore pour­
suivi et vous êtes à côté de la question. »
Perplexe, le simple agent se retira
pour aller en référer à je ne sais quel chef.
Dès qu’il eut les talons tournés, je
fus « saisie », moi, après mon livre,
d’une inquiétude assez naturelle. Je ne
suis pas très peureuse, mais à vingt ans

on se « frappe » facilement, et comme
j avais chez moi un service de presse de
Monsieur Vénus que je n’avais pas osé
faire tout entier, une cinquantaine de

volumes, je me demandai où j’allais
cacher tout ça ! Mon appartement, grand
comme un œuf, ne contenait ni placard
mystérieux ni escalier dans les murs !
Il fallait chercher ailleurs, et si un cama­
rade complaisant... Je songeais aux plus
proches de mes amis. Il y avait bien
Alfred Vallette, Léo Trézenik, le direc­

156

PORTRAITS

D’HOMMES

teur de Lutèce... le premier, ce fils de
bourgeois qui avait tellement horreur des
aventures... et puis Trézenik, dirigeant
un canard déjà suspect... Je fus subite­
ment illuminée par le nom de Jean
Moréas, un voisin de la rue des Écoles,
demeurant rue du Cardinal-Lemoine. Et
comme je me décide, quand je n’ai pas
le temps de réfléchir, je flanquai tous mes
livres dans un fiacre, j’allai résolument
frapper à la porte du poète. Ce fut
épique ! Jean Moréas me voyant arriver
à dix heures du matin n’en croyait pas
ses yeux, mais il relevait fièrement sa
moustache selon le geste rituel. Après
l’explication rapide, il ouvrit des yeux de
plus en plus stupéfaits. « Mais, fit-il,
avec son accent grec soudainement com­
parable à celui de Marseille, en ma qua­
lité d’étranger, je risque d’aller en prison,

JEAN MORÉAS

157

ces butors-là auront encore moins de

respect pour ma personne que pour la
vôtre !)) — « Alors, donnez-moi l’adresse
de Tailhade si vous la connaissez !... Il
est Français, lui !» — « Et moi j e suis Latin,
un Latin du quartier. Où sont vos livres,
mademoiselle ? » Il roulait des yeux furi­
bonds et frisait de plus en plus sa mous­
tache. En deux voyages on monta mes
livres et on les rangea dans un cabinet
noir. — « Monsieur Jean Moréas, vous
êtes un Dieu. Merci de tout cœur. » —
« Ne me remerciez pas, j’en ai l’habi­
tude. Dans mon pays, on est tous des
dieux ! »
Il était drapé dans une tunique de soie
ramagée de fleurs d’or, pas du tout majes­
tueux, car il était de taille plutôt moyenne
et sa moustache, presque bleue, tombait,
d’un côté, toujours du même, car les

158

PORTRAITS D HOMMES

pointes de moustaches qu’on relève ne
prennent jamais le pli.
Bon Moréas, si simple, si doux et
tellement en dehors de la vie commune,
toujours ronsardisant et l’imagination
cousue dans un pourpoint de velours !
Un jour, comme je me fâchais avec
un de mes camarades dans une salle
d’armes et que je le menaçais d’une épée,
fort heureusement non démouchetée, il
fit ce mot délicieux : « Je vous conseille les
excuses, monsieur l’étudiant, lui dit-il,
parce que si elle commence par les armes,
je la connais assez pour savoir qu’elle
finira par la gifle ! De toutes les façons
vous serez battu après votre mort ! »
Je me souviens, je me souviens :
Ce sont des défuntes années,
Ce sont des guirlandes fanées
Et ce sont des rêves anciens.

LÉON BLOY
L’ANGE EXTERMINATEUR

TL me plairait de démontrer la candeur
1 de cet homme terrible, de l’auteur

du Mendiant ingrat, car on l’a succes­
sivement mal connu, trop connu et
méconnu. Cet homme, taillé dans un
bloc de bois dur, ancien, peut-être le
même bois que celui de la vraie croix,
ce tout d'une pièce, d’apparence brutale,
avait toujours l’âme en avant, comme un
poing.

Les gens qui vont dans la vie ayant,
selon le mot populaire, le cœur sur la
main, ne sont pas des êtres sociables
parce que la société a inventé des tas
de gants que l’on doit mettre, et solide­
ment boutonner, quand on s’approche de
ses semblables à seule fin, précisément, de
dissimuler ses meilleurs sentiments.
PORTRAITS D’HOMMES.

11

162

PORTRAITS D’HOMMES

Léon Bloy ne dissimulait rien du tout,
ni ses sympathies, ni ses antipathies. On
savait donc tout de suite à quoi s’en
tenir, ce qui est préférable aux tâtonne­
ments psychologiques.
Brute sublime qui prétendait vivre
dans un absolu religieux alors qu’il n’y
avait plus autour de lui que des simu­
lacres de religion, des faux prêtres et
d’hypocrites dévots ! Il aurait dû naître
au moyen âge où l’on comprenait encore
le moine flagellant, sinon la véhémence
d’un évêque guerrier. Or on a mis en
doute jusqu a sa propre foi, et comme
croire c est s enthousiasmer, cela devient

un exercice dangereux parmi des indiffé­
rents. Les uns l’ont traité d’illuminé,
les autres se retranchant derrière les gros
défauts de son caractère de saint énergumène ont été jusqu’à lui contester son

LÉON BLOY

163

catholicisme un peu trop primitif pour
être compris des chrétiens dégénérés.
J’ai le malheur de ne pas croire en
Dieu, ayant, cependant, été élevée par
une famille tellement catholique dans le
mauvais sens de cette qualité qu’elle ne
sut rien de mieux, pour garantir mon
esprit des dangers de la littérature, que
mettre mon cerveau entre les mains d’un
père jésuite. Je n’ai pas besoin de dire
qu’on ne m’en remontre pas en fait de
casuistique et que j’ai parcouru,dès l’âge
le plus tendre, tous les petits sentiers qui
tournent autour de la montagne sacrée
dont je n’ai jamais aperçu la moindre
flamme éruptive. Et je suis, par mes
lointains aïeux, beaucoup plus proche de
l’inquisiteur que du pénitent battant sa
coulpe. Il est aussi malheureux pour un
mortel de ne pas admettre l’immortalité

164

PORTRAITS D’HOMMES

qu’il est pénible pour un homme d’être
impuissant. La vie... (et l’amour) sans
rêve d’au-delà ne signifie pas grand’
chose et il convient de répéter (on ne
le répétera jamais assez) le mot de saint
Augustin, qui fut un grand amoureux :
out ce qui finit est trop court.
Léon Bloy qui s’accusait lui-même
d’être un grand pécheur était aussi le
plus innocent des hommes. Apre au gain
de la charité publique, il mendiait effron­
tément, il forçait les serrures au nom
d’une pauvreté acceptée par lui comme
un cilice de conventuel. Il ne pouvait
pas s’expliquer, ce socialiste du temps
de saint Bernard, que toute la terre ne
fût pas transformée en vaste communauté
ou les riches doivent entretenir les
pauvres parce que les plus faibles sont
tout naturellement inféodés aux plus

LÉON 6toY

165

forts. Il est clair que l’aumône sollicitée
devient un droit de conquête i si je suis
nu, tu me dois la moitié de ton manteau !
Et je citerai une anecdote à ce sujet,
la jolie petite aventure de Léon Bloy
allant chez M. de Rothschild qui tient
des fonds à la disposition de la première
infortune venue, mais pas assez dispo­
nibles ou pas en rapport avec les besoins
voraces d’une très belle imagination
d’écrivain comme celle de notre saint
homme. Il s’était fixé un chiffre, mettons
deux mille francs, et on ne lui donna que
cinq cents francs, ce qui est encore un
assez joli denier... consenti. Il revint au
Mercure de France et roulant ses gros
yeux, d’une enfantine férocité, il s’écria :
« Ces s....ds-là me doivent encore mille
cinq cents francs ! »
Son exclamation prenait figure d’ingra­

166

PORTRAITS d’hOMMES

titude, cependant on arrivait à en décou­
vrir la logique, jésuitiquement parlant.
Lorsque je fis la connaissance de Leon
Bloy, la grande ingénuité de cet homme
traqué par tous les journalistes de l’époque
et mis au ban delà société parce qu’il
disait, avec génie, quelques vérités pre­
mières au sujet des mœurs en général et
de la particulière malpropreté de certains
seigneurs de lettres, m’amusa d’abord
prodigieusement, puis je finis par me
mettre au point pour le mieux apprécier.
Il partait simplement du cercle de l’éternel
pour juger les autres et s’extérioriser
jusqu’à eux. Ne sacrifiant rien à la cause
commune, demeurant toujours seul de
son avis et plus catholique, bien entendu,
que le pape, il finissait par ne relever
que de lui-même, anathématisant tout le
monde. Il m arriva un jour, sombre

Leon bloy

167

' comme un prédicateur de carême et,
des la porte, m’annonça que je vivais
en concubinage avec mon mari et que cela
ne pouvait pas durer ! Je sautai en l’air,
croyant qu’il me répétait quelques propos
de rédaction, pour aller lui chercher mes
papiers d’identité, mon contrat de ma­
riage... un peu plus je lui aurais sorti
le discours du maire et même l’article
de Jean Lorrain me couvrant de fleurs
d’oranger avec le tact qui caractérisait
les articles laudatifs de ce délicieux cama­

rades.
— Ce n’est pas être légitimement
mariée, Rachilde,que de Vêtre seulement
devant les hommes... et je compte bien,
ma chère amie, que, grâce à l’inflUence
de mes prières, vous allez repasser par
l’Église où je veux vous servir de témoin.
Je ne donnai pas suite à ce mirifique

168

PORTRAITS D’HOMMES

projet, très probablement parce que je
terminais un livre à ce moment-là.
— Vos livres, Rachilde, où il n’y a
jamais de viande... c’est encore eux, peutêtre, qui plaideront pour vous là-haut !
... Et puis il y eut l’histoire du duel !
Je ne connais pas de drame de cons­
cience plus affreux. Ecrivant dans Gil
Blas, il avait grand’peine à demeurer
lisible pour les frivoles abonnés de ce
journal, et quand il parlait d’amour, dans
ses contes, il devenait tellement effarant
qu’on le taxait de pornographie. Il ne
blessa pas que la morale courante, il eut
aussi 1 idee malencontreuse de malmener
un célèbre critique dans son divin lan­
gage d’aumônier des croisades auquel il
mêlait, pour la circonstance, quelques
termes des Halles. Ce fut abominable.
L autre (il était si célèbre que j’ai oublié

LÉON BLOY
169

son nom) lui dépêcha deux de ses amis...
pour une réparation par les armes.
Monsieur, répondit Léon Bloy,
ma religion me défend de me battre,
mais lorsque les j...-f... dépêchés par

vous apparaîtront sur le palier de mon
sixième, ils seront immédiatement préci­
pités dans la cage de l’escalier où ils arri­
veront en bas dans l’état que vous pou­
vez supposer !
Ni les adjurations de tous les confrères,
ni les supplications du directeur ne purent
vaincre son entêtement et il fut chassé
de la rédaction. Or cet homme, comme
franc-tireur, en 70, s'était particulière­
ment distingué... mais le dieu de la guerre
permet de venger les injures faites à la
patrie et non pas une injure personnelle.
Il y eut aussi la belle histoire de la
princesse, qui donnera la mesure de cette

170

PORTRAITS D’HOMMES

étrange mentalité d’homme tellement
simple qu’il en touchait à l’enfance. Je
recevais chez moi une fantasque personne
que nous appellerons la princesse tout
court, parce qu’elle a joué un certain
rôle à Paris dans la politique et dans la
littérature. Cette charmante créature était
Russe, par conséquent complètement
folle, et se permettait tous les caprices
les plus dispendieux. Elle ne sortait qu’en
troïka en plein Paris, et possédait les
plus beaux chevaux du monde, mais
comme elle avait le malheur d’être borgne,
elle les Conduisait de travers, montait
sur les trottoirs au grand effroi des pas­
sants, ce qui finissait toujours par des
contraventions. Ladite princesse avait eu
l’honneur de verser Victor Hugo sous
l’Arc de Triomphe en revenant du Bois
avec l’illustre vieillard, ce dont elle sem-

LEON BLOY

171

blait très fière, Un mardi, la sympa­
thique grande dame russe rencontra Léon
Bloy. Ce fut le coup de foudre. Ce bon­
homme, taille eii athlète et grondant
toujours comme un ours, attira l’œil
droit ou gauche de cette femme, plutôt
fatale, et elle me déclara que puisqu’il
était pauvre, elle désirait lui venir en
aide* Cette fantaisie me donna de l’inquietude ; pourtant Bloy, à ce moment-là,
cherchait à faire éditer un de ces ouvrages
inouïs que les bibliophiles se disputent
à prix d’or, de nos jours, mais dont les
éditeurs, jadis, avaient une salutaire
terreur car ils ne se vendaient point.
Le Mercure, jeune encore, ne pouvait
pas tout imprimer ; enfin, Léon Bloy et
moi, pour ne pas parler le langage des
pères de l’Église, nous nous montâmes le
coup !<*♦ On prit jour pour une lecture :

172

PORÏftAiTS d’hommes

« Je lui ferai passer les frissons des saints
anges en présence du Seigneur », me
déclara Léon Bloy rayonnant d’espé­
rance. Moi, je doutais fort que ce genre
de frisson intéressât beaucoup notre
capricieuse protectrice... Trois heures..*
quatre heures... cinq heures... six heures.
Bloy usait le tapis du salon du Mercure,
peu épais de sa nature, à l’arpenter en
soufflant comme un phoque pour s’éclair­
cir la voix... Enfin, le timbre retentit...
et la bonne m’apporte un télégramme. Je
ne résiste pas au plaisir de le copier :
« Ma chère petite Rachilde, je ne
viendrai pas au rendez-vous avec cette
espèce de prêtre défroqué que vous m’avez
présenté l’autre jour parce que j’apprends

qu’il a refusé, dernièrement, de se battre
en duel. Ce n’est certainement pas un
galant homme et je ne vous comprends

LÉON BLOY

173

pas de vous intéresser à son sort, vous
qui n admettez pas qu’on puisse reculer
devant la bataille. »
J étais hors de moi et je ne pouvais
pas lire...

— Allons, murmura le grand gosse
dépité, vous ne voulez pas me dire de
quoi il retourne... j’avais pourtant con­
fiance... c’était le miracle attendu...
et... vraiment, de par tous les prophètes,
Dieu me devait bien ça !
— Oh ! dis-je, les dents serrées, si vous
aviez été seulement un homme.,, galant.,.
— Hein ? fit Bloy roulant des yeux
désorbités, qu’est-ce que la galanterie
peut bien venir f... là-dedans ? Vous en
avez une sale imagination !..

LOUIS DUMUR
LE VOLONTAIRE FRANÇAIS

plus de trente ans, Louis
Dumur vit au Mercure de France.
Non seulement il y vit mais il aide à le
faire vivre. J’ai donc quelque raison de
le bien connaître et d’avoir pour lui une
sincère admiration, très motivée. Homme
d’une probité exemplaire, travailleur hé­
epuis

D

roïque, poète et dramaturge, romancier
dont les romans, terriblement documen­
tés, font foi en face de l’histoire de la
grande guerre, le célèbre auteur de Nach
Paris est une de ces figures graves, un
de ces caractères entiers, qui forcent l’es­
time des honnêtes gens et mettent les
autres en rage !... Il parle et peut tra­
duire six ou sept langues, a lu tout ce
qui est à lire, classiques ou modernes,
et cherche à apprendre tout ce qui doit
PORTRAITS D’HOMMES.

12

178

PORTRAITS D’HOMMES

s’apprendre. Je constate que le travail, le
plus austère des devoirs accomplis, con­
serve. Louis Dumur ne vieillit pas, ne
change pas ; tel je l’ai vu arriver au jeune
Mercure, à son retour de Russie où il vécut
plusieurs années en qualité de professeur,
tel il demeure, à peu de nuances près,
dans le vieux Mercure, qui lui non plus
ne change pas de physionomie, austère
érudit sous sa soutane violette, tour
d’ivoire en demi-deuil littéralement ina­
bordable pour une époque débordant,
en général, toutes les règles de la bien­
séance.
J’ai l’habitude de juger les hommes de
lettres, non d’après mes préférences, mais
d’après les besoins d’une logique sociale
que je respecte beaucoup si je m’en sers
assez peu. Je ne vois rien de plus opposé
que nos deux tempéraments d’écri­

LOUIS DUMUR

179

vains : Dumur est un esprit sage, pon­
déré, quoique un sectaire protestant en
sa qualité primordiale de Suisse de la
bonne roche ;je suis une fantaisiste vieille
France sans frein ni loi, et si j’ai l’amour
de la logique, souvent, par esprit d’oppo­
sition, j ’ai une grande estime pour les gens
raisonnables. Ce pourquoi nous nous en­
tendons très bien Louis Dumur et moi, et il
y a tout à parier que si j ’avais été seulement
une femme de lettres et lui un simple
sectaire protestant, nous serions depuis
belle heure brouillés à mort ! Mais il est
un point sur lequel nous nous retrou­
vons toujours et ce point-là ce n’est pas
rien puisque c’est la France. La guerre
nous a unis dans une férocité commune :
la haine de l’ennemi parce que, lui et
moi, nous avons appris à le bien connaître,
à ne rien oublier à cause de nos deux

180

PORTRAITS D’HOMMES

mémoires aussi cruelles que des mémoires
d’historiens faisant un sort romanesque ou
légendaire à tous les détails... ce que,
naturellement, les défaitistes, les anti­
militaristes , les internationaux de mau­
vaise foi et les bons petits snobs de
cénacles littéraires ne nous pardonne­
ront jamais.
Il paraît que nous sommes ridicules tous
les deux ! Dans l’époque singulière où
nous finissons de vivre la nôtre rien,
vraiment, ne peut nous faire plus de
réclame qu’un bon ridicule... si j’en juge
par les petits camarades... et pour nous
la séance continue !
J’ai eu l’honneur de défendre Louis
Dumur au Faubourg ; ce fut mon pre­
mier démêlé avec le grand public, tou­
jours fanatise par Léo Poldès, cette si
curieuse figure moderne qui a l’autorité

LOUIS DUMUR

181

d un tribun tout en conservant à sa tri­
bune la plus entière impartialité. Ce
jour-la un beau jeune homme, devenu
député depuis, tant à cause de sa réelle
éloquence que pour sa jolie silhouette
(les foules sont des femmes qu’on prend
surtout par les apparences aimables), se
mit en devoir de démolir Louis Dumur
et, ma foi, il n’en laissa rien parce qu’il
préparait son entrée dans le Parlement.
J’ai remarqué que pour devenir un dépu­
té socialiste on commence toujours par
le communisme à tous crins, de même
qu’un député socialiste quand il devient
ministre finit par se découvrir nationa­
liste, forcément. Au Faubourg, on attaque
d’un côté, mais de l’autre on permet
la défense... et Léo Poldès qui a l’œil
de l’aigle quand il s’agit de saisir le
tremblement d’indignation d’une... souris,

182

PORTRAITS D’HOMMES

se précipita de toute sa hauteur sur moi
en me demandant si j’avais quelque
chose à dirfc, en français, pour la défense.
Alors, entre autres plaisanteries,
presque gauloises, je déclarai ceci, aux
gens qui me menaçaient de leur courroux :
« Je préfère un Suisse qui fait bon Fran­
çais au mauvais Français... qui fait
Suisse ! » Ce n’était pas très sérieux,
mais ça fit éclater la salle et je pus dire
ensuite quelques autres vérités, un peu
plus convenables.
Je détache d’un grand article de Blasco
Ibaiiez un paragraphe de sa préface de
la traduction espagnole de Nach Paris .*
« Dumur a une grande supériorité sur les
autres romanciers de la récente guerre.
Il connaît l’allemand comme sa propre
langue et il a beaucoup vécu en Alle­
magne où il a pu emmagasiner toute

LOUIS DUMUR

183

espèce d’observations conscientes et sub­
conscientes sur la psychologie germa­
nique. »
Moi je ne connais pas du tout l’Alle­
mand, je n’ai donc pu le juger que par
ses actes... mais ça m’a suffi pour le
détester parce que je suis persuadé que
chez lui la parole ne signifie rien.
Maintenant, je dirai mon goût parti­
culier, dans l’œuvre de Louis Dumur,
pour ses récits de jeunesse, d’une déli­
cieuse fraîcheur de ton et d’une grande
sensibilité poétique : les Trois demoiselles
du père Maire, l’École du dimanche et le
Centenaire de Jean-Jacques Rousseau. Et,
plus tard, le Coco de génie, qui vint mettre
à la grande lumière de la publicité le don
satirique de l’auteur, cette manière de

forcer la gaîté du lecteur par les raisonne­
ments les plus imperturbablement graves

184

PORTRAITS d’hOMMES

sur un cas de folie... beaucoup plus fré­
quent qu’on ne le pense : l'art de plagier.
Puisque aussi bien j’en ai l’occasion,
je citerai les dernières lignes de ce récit,
qui atteignent à la plus haute philoso­
phie et à la meilleure des morales :
« Au fond, qu’est-ce que le génie ?
Qu’est-ce que l’inspiration ? Qui sait si
les hommes de génie ne sont pas des som­
nambules ? Les somnambules d’œuvres
écrites de toute éternité existant déjà
dans d’autres planètes ou dans d’autres
mondes peut-être, que nous ne soup­
çonnons pas. Un philosophe n’a-t-il pas
émis l’idée du retour éternel des choses ?
Qui sait ? »
Hum ! Ce que je sais bien, moi, c’est
que de tout temps il y eut les voleurs
et les voles. Ça fait tout de même deux
races !

REMY DE GOURMONT
LE LIBERTIN MYSTIQUE

jpvEux passants, un monsieur et une
JL7 dame, sont arrêtés devant une
petite boutique d’antiquaire comme il y
en a tant dans ce vieux quartier Latin.
Le monsieur, un peu en arrière, examine
la dame et la dame, le nez sur le vitrage,
contemple une potiche.
— Madame, ce n’est pas du ming !
Vous perdez votre temps.
Mais, monsieur, qui vous demande
votre avis ?
(La dame est certainement une per­
sonne originale. Elle porte un feutre
d’homme sur des cheveux courts, non
pas blonds mais oxygénés, des vêtements
discrets, de coupe droite, et sous son
bras un livre qu’elle a l’intention d’aller

REMY DE GOURMONT
LE LIBERTIN MYSTIQUE

188

PORTRAITS d’hOMMES

lire au jardin du Luxembourg. Le mon­
sieur, de tenue modeste, un peu négli­
gée, montre le visage pâle et souffrant de
l’ouvrier d’art qui demeure longtemps
penché sur son établi où il burine des
bijoux, à moins qu’il ne puisse être un
relieur, un de ces maîtres du livre qui
lui donnent son dernier tour de main,
son habit de gala pour aller dans le monde.
Cet homme a les yeux bleus, d’un azur
fané, des cheveux plats, un peu collés à sa
tête, imitant certaine coiffure de sémi­
nariste. Est-il vieux ou jeune ? Malade,
certainement. Sa bouche est rouge d’une
fièvre inconnue, ses yeux, par instants,
s’embuent d’une humidité inquiétante.
Son accent est celui d’un personnage
qui ne connaît pas d’empêchement à sa
pensée, fût-elle très libertine, et qui
ne mesure jamais une aventure à sa

REMY DE

GOURMONT

189

propre force. Il la tente par caprice
d abord, ensuite la développe par amour
des subtilités.
Je vous en prie, cher monsieur,
ne me suivez pas, car c’est vous qui
perdriez votre temps ! (Sourire ironique,
et la dame traverse la chaussée pour
entrer au jardin.)
Le monsieur qui suit : On ne perd
jamais son temps quand on ne veut rien.
Je me laisse toujours glisser sur une
pente mais sans but, car ce serait bien
vulgaire, parfois dangereux.
La dame (agacée, qui ne peut pourtant
pas s’empêcher de trouver une certaine
saveur littéraire aux paroles dites d’un ton
bas, très railleur, tout en dissimulant, en
essayant de dissimuler, un léger bégaie­
ment) : je ne sais rien de plus odieux
que les suiveurs sans but.,, parce que

190

PORTRAITS d’hOMMES

les suiveurs sans but... on ne peut pas
les faire arrêter.
(Arrivée dans une allée déserte, la dame
s’assied sur un banc. Elle a soif d’air
et vit enfermée chez elle, prisonnière
d’un travail exténuant.)
Le monsieur : Vous êtes pour la manière
forte ?
La dame : Quand le cas en vaut la
peine, oui. (Elle ouvre son livre, à une

page cornée, s’absorbe dans sa lecture
puis lève les yeux parce que le monsieur
s’est mis à parler tout seul. )

Le monsieur : Les deux sexes n’ont
pas d autre dérivatif à leurs propres
histoires que celles des autres. Une
femme qui lit cherche son visage dans
un miroir qui lui présente l’objet de ses
vœux ou par l’espérance ou par le sou­
venir. Quelle erreur de se condamner aux

kemy de goukmont

191

formes impalpables ! La voiupté de
l’heure ne se retrouve pas car l’heure
ne sonne pas deux fois de la même
volupté. Vous avez un profil grave,
madame, que dément un sourire gai.
Vous aimez la vie et vous en avez peur,

comme ces nageuses qui décident de tra­
verser la Manche et ont la crainte
puérile de se mouiller les pieds dans le
ruisseau d’une rue parisienne. Vous lisez,
je crois, 1 histoire d’Zréwe, impératrice de
Byzance. Vous avez choisi cette lecture
ou on vous l’a imposée ?
La dame, malgré elle : Comme vous,
je ne choisis pas ma pente. Le livre me
fut, en effet, imposé par... un ami.
Le monsieur : Nous y arrivons ! Vous
avez un ami. Le terrain que peut gagner
un homme sur un homme c’est de
savoir que Vautre existe.

192

PORTRAITS D’HOMMES

La darne ferme résolument son livre :
Pourquoi diable parlez-vous par apho­
rismes et surtout en dedans, pour vous
encore plus que pour moi ? C est fati­

gant, vous savez ?
Le monsieur, très ému : Vous me
plaisez extrêmement. Un être malheu­
reux et d’une certaine intelligence se sen­
tirait si bien de se confier à l’inconnue
pour se reconnaître en elle, à jamais
libéré du tourment de chercher. Je ne
suis pas riche, je ne suis pas beau, mais
je possède une immense ferveur de la
créature humaine et je sais tellement ce
qui lui convient pour son entier épanouis­
sement ! Les roses simples ou doubles,
de Véglantine jaune striée de brun, dite
la japonaise, à la rose France opulente et
royale, aucune de ces fleurs ne se passe
de jardinier habile au pincement des

REMY DE GOURMONT

193

greffes. Vous êtes une fleur pâle qu’ha­
bitent les deux scarabées verts de vos
yeux et leurs cils sont leurs pattes cha­
touilleuses. Je vous ennuie ?
La dame : Non Vous me faites seu­
lement la cour et j’ai horreur de ça. Je
venais pour me délasser de ma prison
et je vois bien que la liberté est un leurre...
Vous êtes, cependant, un homme intel­
ligent, aimant aussi la liberté, au moins
de vos propos, et vous allez me forcer
à m’en aller... parce que je ne suis qu’une
femme et que vous n’êtes qu’un homme...
je suis surtout une ouvrière si fatiguée !...
Un bon mouvement... allez plus loin, les
aventures que vous cherchez ne vous
manqueront pas... surtout dans la rue
voisine.
Le monsieur : Je vais m’en aller. Seule­
ment, il faut me promettre de revenir
PORTRAITS D’HOMMES.

13

194

PORTRAITS d’hOMMES

ici, demain. Vous êtes curieuse de moi,

je le devine.
La dame, qui étouffe son envie de rire :
Oui, oui, je reviendrai, cher monsieur,
Je suis, en effet, curieuse mais pas à la
façon des autres femmes. (Elle laisse
tomber son livre, dans un mouvement
d’impatience, le monsieur le ramasse et
surprend un paraphe, sur la page de
garde.) Moment de silence.
Le monsieur, étonné : Vous pouvez lire
du Paul Adam, vous ?
La dame : Il le faut bien puisque c’est
l’ami dont je vous ai parlé. Il aime à
savoir ce que je pense de ses livres.
Le monsieur lit la dédicace qu’elle lui
souligne de son index, car elle comprend
que ça ne peut pas la compromettre
beaucoup. Cet homme est un maniaque...
bien élevé. Il fait un geste ahuri :

REMY DE GOURMONT

195

— Alors, oui, je m’en vais... et vous ne
reviendrez pas. C’est une aventure qui...
qui tourne court. Je... je vous fais mes
excuses... madame.
Il s’en va tout doucement, traînant un
peu les pieds et ne se retourne pas. J’ima­
gine qu’il doit être seulement de très
mauvaise humeur. Ce n’était pas proba­
blement une femme de lettres qu’il cher­
chait à conquérir. Singulier homme,
espèce de libertin mystique posant des
jalons intellectuels sur la route de Cythère.
Cet homme, je le sus plus tard, c était
Remy de Gourmont, le plus célèbre de

nos philosophes modernes...


••••••••

Lorsque je revis mon suiveur du
jardin du Luxembourg, je fis semblant

1%

PORTRAITS D’HOMMES

de ne pas le reconnaître et il eut le bon
goût de m’imiter. Nous fûmes d’excel­
lents camarades à cela près qu’il ne me par­
donna jamais d’être une femme de lettres,
ce que j’ai d’ailleurs trouvé naturel.
L’homme, de lettres ou non, est un ani­
mal qu’il ne faut jamais décevoir, même
quand c’est lui qui a tort. Miné par une
cruelle maladie, l’auteur du Latin mys­
tique et de tant de chefs-d’œuvre au­
jourd’hui en honneur sur les rayons de
toutes les bibliothèques eut la vie la
plus misérable qui puisse être. Défiguré,
obligé à l’existence d’un reclus, n’osant
pas sortir de chez lui sans une ombrelle
par n’importe quel temps, cet homme
de tempérament ardent, presque un
impulsif, dissimulait sous les perpétuelles
fantaisies de ses paradoxes le désir qu’il
avait de vivre comme les autres hommes.

REMY DE GOURMONT

197

La gloire, la gloire aphrodisiaque, lui
apporta toutes les consolations qu’elle
prodigue à ceux qui ne peuvent plus
s’en servir. Il eut tous les snobs à ses
pieds l’entourant de leurs hommages
plus ou moins intéressés, venant se
frotter à son froc de bure parce qu’une
célébrité est toujours une proie digne
d’être conquise, de n’importe quelle
façon. On le guérit de son mal, un lupus
de la tuberculose, en y employant l’électrolyse, ce qui défigura complètement
ce pauvre visage, si clair, dans sa pâleur
studieuse. Bénédictin du couvent de la
pensée, descendant de plus en plus dans
les arcanes de la science du bien et
du mal, espèce de docteur Faust renon­
çant à la jeunesse et à l’amour pour
mieux savoir ce que peut gagner 1 âme
à la douleur du corps, il fut, à mon avis,

198

PORTRAITS D’HOMMES

plus grand par sa misère... et plus res­
pectable.
Un jour, au Mercure, devant plusieurs
de nos intimes il laissa échapper une
plainte, si poignante dans son enfantine
expression de désespoir, qu’il me donna
un étrange frisson. Rien n’est atroce
comme le cri qu’arrache, à un être
orgueilleux, le sentiment d’une infériorité
physique :
— Quelle femme, à présent, osera seu­
lement me regarder en face ?
— Vous exagérez toujours, mon cher
paradoxal, dis-je en riant et voici une
réponse.
Je lui pris la tête dans mes deux mains
et je l’embrassai sur le front.
— Oui ! fit-il avec un sourire navrant,
c est parce qu il y avait du monde !...

PAUL LËAUTAUD
L’INSOCIABLE

E n aime pas Maurice Boissard dans

ses œuvres littéraires parce que
je lui préfère Paul Léautaud dans sa

grande œuvre mystique. Je trouve que
1 héroïsme est bien au-dessus de l’esprit.
On ne peut pas avoir beaucoup d’esprit
sans être méchant. On ne peut pas être
un véritable héros sans être bon. Mau­
rice Boissard méprise l’humanité, surtout
l’humanité des lettres, et, cependant,
cette singulière ménagerie contient des
animaux intéressants dont il convient
d’avoir pitié, des chats perdus, des chiens
enragés, des tas de fauves rugissants plus
ou moins misérables. Maurice Boissard
cravache tout, sans distinction de sexe ou
de ridicule, et il est injuste comme tous

202

PORTRAITS D’HOMMES

les révoltés en face des sociétés esclaves
de quelques préjugés. L’injustice c’est
la tyrannie des gens trop libres qui
prennent le droit de se moquer du monde.
Le jour où Maurice Boissard sera de
l’Académie, comment s’arrangera-t-il
avec ses victimes, qui en seront égale­

ment ?
Dans le tonneau d’ivoire du Mercure
de France, ce redoutable Diogène est à
l’abri et, pas plus Alfred Vallette que
Louis Dumur ne tolère qu’on le vienne
dénicher pour lui chercher noise.
Et puis il est l’auteur du Petit Ami, des
Poètes d'aujourd'hui, en collaboration avec
Ad. Van Bever, à.'In Memoriam, du
Théâtre, des Chroniques, de Passe-temps,
de Madame Cantili... Il a le bagage d’un
monsieur sérieux qui ricane au nez et
à la barbe d’autres personnages sérieux,

PAUL LEAUTAUD

203

seulement il leur fait peur... et parce
qu ils ont peur de lui, ils restent graves,
perplexes, se demandant pourquoi il est
insociable. Moi je le sais et je vais tâcher
de leur expliquer ça...
C’est parce que Paul Léautaud est un
saint si Maurice Boissard est un homme
de lettres...
Vous ne comprenez pas ?...
Où ? Dans quelle rue de Paris ? Dans
quel coin de banlieue ? Ce serait un
crime de le dire. Un crime de lèsefraternité : on F accablerait sous le
nombre ! C’est dans un chemin étroit, un
raidillon ressemblant, l’été, à un ravin
désséché, l’hiver à un torrent quand il
pleut. Et voici un homme, dans le
brouillard de décembre, qui monte ce
calvaire, ce dur chemin glissant. Il le
monte depuis bien longtemps, été comme

204

PORTRAITS D’HOMMES

hiver. Il est chargé, toujours très chargé,
il paraît vieux... (Ah ! laissez-moi rire,
vous rire au nez, gens du monde ou
gens de lettres ! On n’est pas vieux quand
on a une belle passion. Il ne faut pas
s’imaginer qu’on vieillit en gardant en
soi une flamme très haute qui purifie
tout ce qu’elle touche. On se consume,
oui, mais ça réchauffe !)
Voyez donc comme il porte allègre­
ment tous ses fardeaux en se rappro­
chant de son but ? Son lourd sac de pain,
sa musette de soldat très remplie et, encore
dans ses poches, des tas de petits paquets,
tout un ravitaillement encombrant, gro­
tesque, mais qui iui semble léger. On
l’attend, on le guette, on l’espère, et
sur ce masque de comédien excédé de
son rôle descend, dans les ténèbres,
l’aube d’un sourire. Il ne fait plus partie

PAUL LEAUTAUD

205

de notre humanité, de notre société,
littéraire ou non, et il s’embellit de la
clarté d’un ciel inconnu à nos vulgaires
ambitions : il est heureux.
Il arrive et la maison est sombre dans
ce brouillard glacial, entourée d’un jardin
brouissailleux, hostile. Ce n’est pas tout
a fait la villa du rentier. (Il l’a prise comme
il 1 a trouvée.) Pas d’allée sablée tournant
autour d’un rectiligne massif de fusains
éternellement verts... Mais, tout à coup,
la nuit s’illumine, des étoiles brillent, jetant
leurs feux changeants, phosphorescents
de rubis, d’émeraudes et de topazes. Des
yeux s’ouvrent comme des fleurs, tous
ces yeux-là sont fixés sur l’homme, l’en­
guirlandent, le pressent, sautant les uns
sur les autres, le convoitent comme leur
proie, l’auréolent d’un rayonnement
d’astres. Il est le centre d’un nouveau

206

PORTRAITS D’HOMMES

monde, d’un cercle de joies frénétiques :
c’est le sauveur, le père, le maître, c’est
Dieu...
Il fait froid, il fait nuit. Aucune lampe
n’est encore prête, il n’y a pas de foyer.
La bonne est partie, comme elles s’en
vont toutes quand le travail ne leur plaît
pas.
Qu’importe, l’homme a un peu voulu
cette solitude. Il l’a même préférée...
De ces êtres, aux langages gutturaux,
aux cris de ferveur diabolique, émane une
telle chaleur, sort une telle ardeur
d’amour que rien ne peut égaler, dans
les paradis mondains, cet enfer de volup­
tés sauvages. Je pense qu’à ce moment-là
l’homme, s’épongeant le front et leur
tendant ses mains à lécher, doit pouvoir
s’écrier, réalisant la suprême béatitude :
« Enfin, seuls ! »

PAUL LÉAUTAUD

207

Et quand il a distribué à tous le pain
quotidien, quand il a pansé les plus
malades, les plus petits, ceux couverts
de plaies, ceux couverts de boue et aussi
celui qui l’attendait pour mourir plus
doucement dans ses bras, celui à qui
l’homme songeait en répondant un peu
durement au romancier : « Monsieur,
votre manuscrit vous est rendu ! » il va se
coucher à son tour, enveloppé du grand
murmure de toutes ces respirations
courtes, de ces halètements de tortures
qui s’endorment inconsciemment con­
solés par son unique présence.
Cependant, me direz-vous, pourquoi
pas une compagne, une épouse, une
amie, une vraie gardienne de la demeure
sombre ?
Les passionnés ne sont pas confiants.
On m’a raconté l’histoire d’une femme

208

PORTRAITS

D’HOMMES

encore jeune, jolie, très blonde, touchée
de la même grâce d’état d’âme farouche,
possédée de la même généreuse manie,
et cette femme éprise de l’apostolat — ou
de l'apôtre — parlait — d’autres passonnés exagèrent — d’essuyer la pous­
sière des souliers de cet homme, de
cet illuminé avec l’or de sa chevelure,
absolument comme l’antique Magdeleine !
Et l’homme lui répondit, dans un
ricanement sec : « Non, madame, allezvous-en d’ici, car vous seriez capable
de laisser tomber vos cheveux dans la
soupe de mes chiens ! »
Et il a beaucoup de chiens, et il a
beaucoup de chats, toutes sortes de bêtes
souffrantes, agonisantes, qu’il ramasse aux
hasards des rencontres.
Hélas ! des fortunes lui couleraient
des mains et aussi des chevelures d’or,

209

PAUL LÉAUTAUD

que rien ne saurait laver la grande souillure
de l’humanité, la tare que représente l’in­
juste douleur infligée à l'animal, et c’est
pour cela qu’il jette tout ce qu’il possède,
y compris son cœur, dans le gouffre de
sa propre pitié.
Nous sommes beaucoup qui lui ressem­
blons, à cet homme, le héros de la plus
effroyable des aventures : devenir le
champion d’une cause perdue d’avance
puisqu’il n’y a rien à y gagner, ni
gloire ni argent, pas même l’estime de
ses contemporains... Mais nous sommes,
avouons-le,moins braves que lui.Nous ne
savons pas nous affranchir de tous les
préjugés, nous nous cachons pour savou­
rer notre passion et cela est honteux...
comme tout ce qui se cache.
Ah ! si nous étions vraiment libres,
nous qui sommes légion !
PORTRAITS D’HOMMES

14

210

PORTRAITS D’HOMMES

Nous nous battrions contre l’égoïsme
humain, nous réduirions peut-être le
cercle de torture où sont parqués les
innocents, nous remplacerions le Créa­
teur, qui après les avoir créés les oublie,
...cela vaudrait bien la littérature, la
sienne, la mienne ou celle des autres !

LÉON DELAFOSSE
L’ENFANT-MAITRE

rince lointain ? Plutôt distant, comme

tous ceux qui furent comblés, dès
leur berceau, de tous les dons féeriques.
A

Par le chemin, souvent parcouru, des
réalités somptueuses, il remonte vers
le rêve, son premier pays. Que pourrait-on lui offrir et que peut, pour
lui, la publicité, cette vulgaire ser­
vante de la gloire ! Il a déjà battu tous
les records des enfants prodiges et cueilli
toutes les palmes ! Mais ceux qui sont
admis, de temps en temps, à la faveur
de l’entendre ont, à sa place, l’ambition
qu’il n’a pas, voudraient le faire des­
cendre de plus en plus vers le grand
public. Dans une dernière conférence
qu’il fit à Genève, il souleva des foules...

214

PORTRAITS D’HOMMES

et l’on prétend que l’Amérique, la féroce
amoureuse de toutes nos œuvres d’art
bien françaises, eut l’idée de l’attirer
chez elle. Or l’Amérique n’a guère la
coutume de rendre ce qu’elle a pris !
A sept ans, Léon Delafosse fut pré­
senté à Marmontel qui, après l’avoir
écouté dans Mozart et Schubert, annonça
à sa mère une carrière exceptionnelle.
A treize ans, il reçut le premier prix du
Conservatoire avec la Troisième ballade de
Chopin, au milieu d’une ovation enthou­
siaste, et à dix-neuf ans il composait
les Chauves-souris sur les fantasques
poemes de Robert de Montesquiou.
Adulé, encensé, et comme virtuose et
comme compositeur, il fut acclamé dans
les principales villes de l’Europe. A
Vienne, la princesse de Metternich, cellelà même qui avait fait jouer le Tannhauser

LÉON DELAFO3SE

215

à Paris, lui demanda de se faire entendre
à la Philharmonique. A Londres, Sargent,
le peintre alors dans tout l’éclat de sa
palette, donna en son honneur une inou­
bliable fête ou il vit, lui, le musicien
adolescent, se former autour de son
piano une guirlande des femmes les plus
célébrés et les plus belles... Des fleurs,
encore des fleurs et des cœurs épanouis
par la grâce de son jeu, la maîtrise de
son art.

Comment ne perdit-il pas la tête et
comment eut-il le courage de s’isoler
dans sa tour mélodieuse?...
Le voici peint par Sargent, peut-être
au lendemain de ce triomphe :
Sur le visage très doux, sans dédain
mais un peu mélancolique, le rayonne­
ment blond des cheveux fait songer à
une enfance encore timide perpétuée

216

PORTRAITS D’HOMMES

dans un jeune homme qui se gare de
tous les contacts brutaux de l’existence.
L’œil est bleu comme un reflet du ciel
d’Italie et le teint a cette pâleur, un peu
rose, que met le soleil couchant sur les
marbres des palais de Venise. Beauté
triste parce que réelle. La beauté qui
sourit toujours est une convention, où
l’attitude souvent traîtresse de ceux qui
veulent plaire à tout le monde. Léon
Delafosse ne cherche pas à plaire, ni dans
ce portrait ni ailleurs, fatigué peut-être
d’y arriver trop fatalement et malgré lui.
Aujourd’hui l’homme, l’artiste, mûri
par l’expérience, la plénitude atteinte,
rit de bon cœur, de son ancien rire d’en­
fant, qu’il oppose à toutes les ironies
apprises par ceux qui ne surent pas con­
server le merveilleux don de la simpli­
cité. Jeune, toujours jeune, de corps et

LÉON DELAFOSSE

217

de cœur, nous sommes quelques-uns qui
l’appelons : Venfant-maître, tellement il
nous résume la fantaisie, l’ardente volonté,
la puissance éperdue de l’âme éclose pour
le seul soleil intérieur. Ce n’est pas un
personnage mondain ou un virtuose en
représentation qui sacrifie à des rites de
comédie. On sent qu’il joue pour lui
encore plus que pour les autres ; c’est
bien Venfant-maître qui s’amuse à jongler
avec les perles précieuses des sonorités
qu’il s’invente.
Une grande dame anglaise dit un jour
à Sargent en parlant de son modèle :
— Savez-vous quels sont ses dieux, au

piano ?
— Vous devriez plutôt dire : ses anges !
répondit le peintre avec ferveur.
L’auteur des Tableaux du rêve, des
Paons blancs, de la Grotte enchantee et



218

PORTRAITS

D’HOMMES

de ce magistral Prélude qui, par sa fougue,
ses cris de passion, fait songer au torrent
furieux d’une foule de bacchantes déchaînées, est par excellence un sage. Malgré
tout ce que lui a offert la vie, je crois
qu’il lui demande surtout la permission
de grandir à ses propres yeux, vaincre
des difficultés, apprendre encore quelque
chose malgré ceux qui lui crient, dans
leurs applaudissements, qu’il a tout
réalisé.

Si un Montesquiou et un Marcel
Proust, qui ont bien connu Léon
Delafosseà ses débuts, se sont éloignés de
lui après avoir été ses chevaliers servants,
c est parce qu’ils n’ont jamais pu mettre
sa personnalité au service de leurs propres
ambitions. Et... quelque étrange que cela
eût semble a la terrible vanité de l’auteur
des Chauves-Souris et des Hortensias

LÉON

DELAFOSSE

219

bleus, qui sait si les vers du poète, com­
pliqués et souvent inintelligibles, ne
vibreront pas dans la mémoire des
hommes, par les strophes inspirées du
musicien ?

... Léon Delafosse au piano, le corps
droit sur sa chaise, avec de temps en
temps un geste bref de son poing levé,
le pouce en l’air comme en un signe de
commandement, n’a rien des pianistes
balayant le clavier de leur chevelure
tels que peuvent encore les concevoir
quelques fidèles attardés dans les temples
romantiques. Celui-ci sort d’une école
discrète où l’on n’a pas eu l’idée d’étudier
les attitudes théâtrales. Il n’essuie même
pas ses doigts à un mouchoir de dentelles
parfumées, n’exhibe pas des bagues en
coup-de-poing américain, ne salue pas
en avant une invisible muse qui le couvre

220

PORTRAITS D’HOMMES

de lauriers, ne se cambre pas en arriéré,
les yeux révulsés, et ne touche pas un
fa dièze avec le front comme un certain
Hongrois, les jours de grand spectacle.
Il demeure simple. Quand il se perd dans
un rêve de beauté il n’éprouve pas le
besoin de forcer la note, trop épris de
véritable grâce pour ne pas s’adapter
tout naturellement à son sujet ! C’est
bien l’enfant-maître qui joue !... Il joue
pour lui, avec nous et avec son génie.
Voici la Grotte enchantée. Ce n’est pas
encore l’heure de la marée montante,
l’atmosphère de la grotte pacifiée par
l’aurore d’un jour calme et d’une sérénité
voluptueuse, rien n’y révèle le drame
éternel de l’eau cherchant à envahir la
terre, duel des deux éléments dont l’un,
le premier, l’eau, fut un moment vain­
queur pour ensuite se reculer, sur un

LÉON DELAFOSSE

221

ordre conçu de toute éternité, mais en
grondant de rage impuissante devant
le corps de la sirene laissée à jamais
nue : la terre ! Et en des gammes d’une
douceur triste s’égrènent les cris de
pauvres oiseaux réveillés dans le dernier
sac de leurs nids, la mer commence
à remonter. Elle berce et endort l’âpre
désolation des rochers qui s’avancent
loin de la grotte comme des vedettes
sombres lui signalant l’approche de l’enne­
mi. Le chant s’élargit et s’enfle dans un
chœur de plaintes presque humaines. Et
lui, l’unique auditeur de cela, car, vrai­
ment, le public ne compte plus pour qui
sait entendre, il devine la bataille proche
et la colère couvant sous les larmes, le
torrent de larmes que grossit l’éternelle
injustice du retrait de la mer. Voici qu’elle
roule plus rapidement ses vagues de lapis,

222

PORTRAITS D’HOMMES

de saphir et d’émeraude, elle est rendue
plus agitée maintenant par les bas-fonds
qu’elle est obligée de remplir (et de
recouvrir de ses illusions), elle revient
plus forte, plus résolue, à l’assaut de la
grotte enchantée où dort depuis tant de
siècles le souvenir de son triomphe.
Allons ! Encore une tentative puisque la
nature semble la lui permettre et, tout
à coup, la mer lâche sa cavalerie féroce,
ses chevaux blancs d’écume, plus
furieux d’être retenus si longtemps en
face du but, qui se ruent vers l’ou­
verture de l’éden comme s’ils avaient,
de nouveau, entrevu la victoire. Des
jaillissements de fusées, des fracas de
lances droites subitement brisées sous
le choc sournois de la terre, toute une
artillerie tonnante... puis le sable se
creuse comme sous les pas d’un géant,

Léon delafosse
223

de tout un peuple de géants, et l’eau

pénétré en grondant dans la grotte dont
homme a fui avec un sourire las, car
il sait trop bien qu’ici rien ne dure.
Ah ! ces Paons blancs devant le faune,

comme ils sont bien les fils de son cer­
veau enamouré de liliales féeries, de pu­
reté 1 Les paons blancs.Il nous les montres

comme des princesses en costume de
mariées et la traîne mirifique de leur jupe
de plumes, de leur manteau de cour, plie
les hauts velours des gazons. Ils arrivent,
mystérieux, plus fantômes que grands
oiseaux , ils sont, parmi la noblesse ani­
male, les effigies des reines défuntes enve­
loppées de leurs suaires gemmés, peutêtre des apparitions de fiancées mortes
au milieu des fêtes nuptiales sans avoir
connu la réalité des amours... et sou­
dain, immobiles, face au faune qui rit,

224

PORTRAITS D’HOMMES

là-haut, sur sa stèle de marbre, du faune
aussi blanc qu’eux, ils se déploient, se dé­
tendent, comme de larges éventails d’une
soie crissante, brochés de lunes d’argent,
ocellés de prunelles de cristal... C’est,
dressé sur le fond de ce ciel à peine
éclairé par la naissance du croissant de
Diane, l’étendard de la merveilleuse, de
la suprême, de l’inaccessible virginité...
... Et le dernier accord a la suavité d’un
pétale de nacre se brisant sous les doigts

de l’enfant-maître.
Sa musique est une princesse enfermée
dans une tour d’ivoire.
Lui... prince distant, comme tous ceux
qui furent comblés, dès leur berceau,
par des dons féeriques4_jIe§L.--£mpj
sonné avec elle...
[
?

TABLE DES MATIÈRES

15

Alfred Vallettb..................................................
Maurice Barrés ..................................................
Willy........................................................
Jules Renard..............................................
Jean Lorrain..............................................
Albert Samain...........................................
Paul Verlaine...................... •.....................
Jean de Tinan............................................
Laurent Tailhade.....................................
Jean Moréas..............................................
Léon Bloy.................................................
Louis Dumur...........
Remy de Gourmont
Paul Léautaud____
Léon Delafosse ....

x

43
61
77
93
1 oc
121
135
147
159
*75
185
199

MERCVRE
DE

FRANCE
Paraît le 1er et le 15 du mois

DIRECTEUR : ALFRED VALLETTE

Le Mercure de France, fondé
en 1890, est à la fois une revue
de lecture comme toutes les
revues et une revue documen­
taire d’actualité. Chacune des
livraisons se divise en deux par­
ties très distinctes. La première
est établie selon la conception
traditionnelle des revues en
France, et, en même temps que
toutes les questions dans les
préoccupations du moment y
sont traitées, on y lit des articles
ou des études d’histoire littéraire,
d’art, de musique, de philoso­
phie, de science, d’économie
politique et sociale, des poésies,
des contes, nouvelles et romans.
La seconde partie est occupée
par la « Revue de la Quinzaine »,
domaine exclusif de l’actualité,
qui expose, renseigne, rend
compte avec des aperçus criti­
ques, attentive à tout ce qui se

passe à l’étranger aussi 'bien
qu’en France et à laquelle n’é­
chappe aucun événement de
quelque portée.
Le Mercure de France paraît
en copieux fascicules in-8, for­
mant dans l’année 8 forts volu­
mes d’un maniement aise. Une
table générale des Sommaires,
une Table alphabétique par noms
d’Auteurs et une Table chrono­
logique de la « Revue de la
Quinzaine » par ordre alphabéti­
que des Rubriques sont publiées
avec le numéro du i5 décembre,
et permettent les recherches
rapides dans la masse considé­
rable d’environ 7.000 pages que
comprend l’année complète.
Il n’est pas inutile de signaler
que le Mercure de France donne
plus de matières que les autres
grands périodiques français et
qu’il coûte moins cher.

Envoi iranco d’un numéro spécimen sur demande
adressée 26, rue de Gondé, Paris-6e
POITIERS- — IMP. MARC TEXIER

RACHILDE

portraits
yvhommes

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