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LOUS
BOUQUEIS
DE LA JANO.
Pouème perigourdi, couronnât pel lu Sociétal de las Lengas Boumanas,
de Mounpelher, lou 51 mars 1873.
PÉRIGUEUX,
IMPRIMERIE
DUPONT ET Ce, RUES TAILI.EFER ET
1875.
AIJRERGERIE.
«
AMI LECTEUR,
Dans ce temps où l’or règne en maître, où toutefois
Les bonnes mœurs ne font que bien peu de recrues,
Je te présente ici le vieux rire gaulois,
La franche bonhomie et les mœurs d’autrefois
Peut-être à.jamais disparues.
A. G.
1
— 8 —
“2
Augusto Chàstanet.
La Bachelario, fèuriè 1875.
TRADUCTION.
LES BOUQUETS DE JEANNE.
Poème en dialecte périgourdin, couronné par la Société des Langues romanes,
de Montpellier, le 51 mars 1875.
Le lendemain d'une fête de Notre-Dame d’Août, quatre
frères, en tout semblables de visage et de tournure, parlaient
sur un banc, au pied d’un mur, à côté de leur père vêtu de
deuil. Le père leur disait : — Mes amis, l’oiseau n’a pas
toujours de quoi faire une bouchée et les bourriques n’ont
pas tous les jours de l’avoine ; mais les abeilles, mais les
fourmis, qui travaillent toute l’année, se moquent de l’été
comme de la gelée. Ainsi ne fait pas le lézard, ni la chauvesouris, ni le serpent, qui passent sans bombance le grand
carême de l’hiver. Que nous sert de manger notre soûl si
quand le printemps balaie nos greniers, il n’y a plus ni lard,
ni pain, ni vin sur la table où les cuisiniers s’échaudaient ?
Ecoutez-moi.. Depuis que votre mère est morte (je n’y pense
jamais sans souffrir), j’ai cinq enfants à nourrir. Si votre
petite sœur qui a cinq ans n’est pas grande, vous tous du
moins vous l’êtes, du plus jeune à l’aîné. Vous êtes tous bien
portants, la poitrine est bonne, l’œil vif comme un œil de
singe et vous êtes ingambes comme un chat qui, d’un seul
bond, s’élance de la cave au grenier à foin. A présent, c’est le
moment de pleurer, pauvres enfants, c’est le moment de se
quitter et de partir pour aller goûter ailleurs les marrons
rôtis et les raves cuites sous la cendre. Voici pour vous tous
quelque argent, partagez-le. Embrassez moi. Bon voyage !
Dans dix ans, jour par jour, soyez revenus. Le plus sage , le
plus habile dans sa profession, celui-là sera mon héritier.
Adieu donc, adieu, père dirent-ils.
— 22 —
Jeanne, leur petite sœur, comme ils allaient partir, laissa
sa quenouille de laine et son fuseau qui en était chargé. Hélas !
jamais peut-être je ne vous reverrai, disait-elle ; mais s’il
faut se séparer dans ce triste moment, dit-elle en pleurant
sous sa coiffe de toile, prenez du moins ceci en souvenir de
moi. Et, leste comme une mésange, tout en parcourant, la
pauvre fille, le grand jardin, toujours propre et toujours
ensemencé : Pierre, prends ceci, dit-elle à l’aîné ; et toi,
François, et toi, Baptiste, et toi, Jacques, prenez ceci. Je ne
serai jamais si triste dans les grands jours d’été, dans les
longs soirs d’hiver, quand je penserai que vous n’oubliez
pas Jeanne. Et, sur terre ou sur mer, gardez mon souvenir
comme une bonne semence.
Les frères, tristes comme la mort, et gémissant comme le
vent dans un bois de pins, embrassèrent leur petite sœur.
Pierre avait à sa boutonnière un épi de froment brillant
comme l’or. François portait à la sienne une sommité de
chanvre en fleur. Baptiste s’enorgueillisait d’un rameau de
laurier tout fleuri, et le plus jeune aussi d’une rose bien jolie.
Aussitôt sortis de la maison où passaient quatre routes,
chacun prit la sienne. Les quatre routes conduisaient à Bor
deaux, à Lyon, à Toulouse, à Paris, Et chacun d’eux s’en
va seul à travers le pays.
Pierre, la jambe poudreuse, comme il approchait de Tou
louse, regardait son épi et disait : — Blé du ciel, épi blond,
grain doré, souvenir de ma sœur, conseille-moi, je t’en prie.
Dieu qui t’a fait barbu a dû te donner la raison. Tire-moi
de l’eau ou je me noie. Dis-moi ce qu’il faut que je fasse.
Alors, comme si cet épi était animé, Pierre entendit une voix
douce comme les zéphirs qui bercent les fleurs du printemps :
— Les fleurs se plaisent dans la prairie, le blé sur les sil
lons, le lézard dans la haie où fleurit le mois de mai, la tour
terelle dans les bois, et, sur la vigne verdoyante, lelinot qui a
taché de pourpre sa gorge. Les plus jelies chansons retentis
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sent dans le village. Là, la jeune fille est plus jolie et le
jeune homme se conduit mieux. Enfin le bonheur s’y trouve
plutôt qu’ailleurs.
Pierre approchait de Toulouse qu’il voyait dans le loin
tain. Soudain, il s'arêta. — Restons ici, dit-il en essuyant sa
joue inondée de sueur. Je t’ai bien compris, petit bouquet ;
merci !
Au bout d’une grande semaine, François entra dans Lyon
son panache de chanvre au chapeau. Le pauvre bouquet de
Jeanne était sec comme un brin de fagot, et François lui dit :
Bouquet de chanvre, je n’ai pas plus d’argent que tu n’as de
sève, et le plus sec de nous deux, c’est moi. Le chanvre et
le bonheur, tout commence et tout finit.
— Pauvre naïf ! pauvre garçon ! il ne faut pas parler de ce
qu’on ne connaît guère. Le cimetière prend père, mère, on
cle, neveu, vétérinaire et charron, faucheur, moissonneur,
et le tisserand comme le chanvrier. Raide comme un pieu,
chacun s’en va pourrir, au bout d’un chemin sans bifurca
tion, entre quatre planches mal bouvetées. Mais le chanvre
ne peut pas mourir. C’est quand il descend au cercueil que
sa vie commence, comme fait le germe qui sort de la graine
enfouie. L’un m’expose aux chauds rayons du soleil, l’autre
me fait noyer. Combien d’os me cassent vos décortiqueuses,
bergères ? On me peigne à coup de hâtons, on fait plier
ma pauvre chevelure de cent mille façons. Tourne, fuseau ;
roule, peloton ; saute, navette ; retentis, métier ; ourdis,
tisserand. Marchand, plie ; cordier, tords ; marin, cal
fate. Sur la barque, sur le vaisseau, gonfle-toi, voile ; et
sur la toile, comme un marteau, frappe, battoir, à coups
redoublés. Dans ta course, aiguille, entraîne le fil. Plus fort
qu’une chaîne et raide comme un pieu, câble, porte un far
deau, corde monte les seaux. L’arbre, quand la bâche l’a
entamé, lais le pencher, fais le tomber tout chargé de feuil
les. Donne au pendu son dernier nœud de cravate. Un peu
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moins tendue, sonne la cloche ; fais sécher le linge. Promènetoi dans les poulies, fais crier le pressoir. Mèche de fouet,
siffle aux oreilles de la jument et du cheval, donne-leur la
légèreté des abeilles. Endormez-vous dans mes draps, reines,
bourgeoises et bergères. Enroulez-vous autour de leurs cous,
tulles et dentelles légères. Le chiffonnier méprend enfin. Pau
vre petit, c’est bien fini, maintenant, pour toi, disent les
ménagères. Toi qui fus de bon fil, à présent, personne n’a
souci de toi. — Pauvres sottes ! jamais je ne meurs entière
ment. Je pars chiffon, je reviens papier, luisant et blanc
comme neige.
François comprend, son œil rayonne, et sans chercher
d’autre profession, il frappe à la porte d’un cordier.
Baptiste portait son laurier à la boucle de son chapeau quand
il arriva à Bordeaux, lamine triste el le ventre plat. Ses sour
cils étaient froncés. Accablé de fatigue, il se promenait le
long de la rivière quand, devant le Château-Trompette, un
grand vaisseau lui fait ouvrir les yeux. C’était un vaisseau
de guerre, plein de soldats qui n’ont pas peur quand il pleut,
et qui allaient au-delà des mers risquer lenr peau pour se
battre contre l’Angleterre. Les uns criaient : Vive la liberté !
les antres : Vive Lafayette ! Un d’eux vint à lui. On n’est
pas un lièvre, lui dit-il, ni un homme sans valeur quand on
se fait un panache avec du laurier. Nous avons perdu notre
fourrier: il est mort; il faut faire la guerre sans lui. Venez
prendre sa place avant que nous quittions terre.
Ces soldats étaient si contents, ils riaient si bien à pleine
poitrine et Baptiste était si en peine qu’il leur tendit la main.
La voile à tous les vents, toute grande, se gonflait, et Bap
tiste, comme un dératé, sautait de joie et criait à son tour :
Vive la liberté ! Baptiste part : l’écho répète : Vive la France
et Vive Lafayette !
Jacques, c’est le plus jeune, arriva à Paris, après avoirfait une longue course. Vide à peu près comme ma bourse.
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son estomac, ô mes pauvres amis, vous eussiez dit que c’était
une caverne. Il sonnait comme une lanterne. Sa pauvre rose
en cent débris s’était éparpillée dans les chemins et Jacques
disait ainsi : Gentille fleur de Jeanne, tu es déjà morte et,
comme toi, je vais mourir, sec comme un pic-vert. Il est à
croire que je nâquis dans un jour d’affreux guignon. Comme
Jacques parlait ainsi en embrassant sa rose ou plutôt ce qui
en restait, un grand monsieur qui le regardait avec atten
tion, lui dit : Jeune villageois, je suis David, je compose un
grand tableau ; prête-moi ton visage et viens déjeuner avec
moi. Celui qui est sage, mon garçon, a le bonheur qu’il mé
rite. Si tu as du bon goût et si tu portes le compas dans l’œil,
tu seras comme moi peintre et tu gagneras ta vie. Et Jacques,
en le suivant, lui dit : Grand merci !
Dix ans !.. c’est long, disait Jeanne. Mais elle finit au
jourd’hui, la dernière semaine. J’ai attendu, je n’attendrai
pas autant. Mes frères vont arriver, disait-elle en se regar
dant dans son miroir. Ils vont me trouver changée ; depuis
dix ans j’ai bien eu le temps de grandir. Et Jeanne, en effet,
s’était bien développée. Elle était gracieuse, gentille, réveil
lée et toujours vive et rieuse, que vous auriez voulu la man
ger.
Le père faisait une jonchée sur les quatre chemins qui par
taient de chez lui, et Michel, son maître bouvier, balayait
un peu partout pour que tout fût propre à l’arrivée des fils. La
vieille Marguerite, dans ce même instant, en vue du souper,
surveillait tout un régiment de tourtières, de cocottes, de
pots, de sauces et de rôtis.
Le père, en regardant sur une des routes, vit au loin un
officier. Il se retourne et que voit-il sur une autre ? que voitil sur toutes ? Un officier sur lequel brillaient l’or, l’argent
et l’acier. Chacun d’eux voyageait achevai. L’éperon piquait :
ils marchaient au trot, ils allaient au galop. Le père faisait
un travail d’imagination , vous eussiez dit qu’il rêvait. Mon
— 26 Dieu, je ne me trompe pas, ce sont eux , ce sont mes quatre
fils. Et, certes, il fallut s’embrasser. Quelle fête ! Pierre, ■
François, Baptiste et Jacques ! mes amis ! c’est donc vous !
et le père se grattait la tête comme s’il y avait des four
mis. Et Jeanne, et Michel, et toute la maison, sans oublier
la cuisinière qui laissa ses fourneaux, sa broche à rôtir et ses
pots, s’empressèrent d’aller au devant d’eux, et tous, à l’om
bre des grands arbres, s’embrassaient comme des pauvres.
A table ! le couvert est mis. La soupe est bouillante. Fran
çois, Pierre, Baptiste, Jacques, entamons la soupière ! Fai
sons honneur à notre cuisinière !
Si c’était le veau, la poule couveuse ou le salé qui firent le
bouillon, si c’était une jeune pintade qui fit la tourtière, si
le parfum de ce plat provenait d’un gros levraut, c’est pos
sible ; mais il faudrait vous tenir une heure entière pour
parler comme il convient de ce beau repas. Mieux vaut dire
que je n’y étais point. Mais les cuillères, mais les fourchettes
bavardaient, c’est certain. Les dents allaient comme casta
gnettes. Elles auraient mangé de la pariétaire ou cette plante
eût été bien dure. Et les lèvres ! il les fallait voir quand
elles attrapaient le bord du verre. Elles le tarissaient et vous
pouvez croire qu’elles y revenaient plus d’une fois. Quand on
fut au fromage, après que la faim se fut un peu calmée, en
tre la poire et la noix : Causons un peu, dit le père.
Quand vous quittâtes la maison, voici dix ans aujourd’hui,
pour faire votre voyage, je vous dis : Le plus habile dans sa
profession, celui-là sera mon héritier. Ce que je disais, je le
dis encore. Pierre, tu es l’aîné, tu vas parler le premier.
Pierre dit : Je suis devenu fermier. Ce que je suis, je le
dois à la terre. D’abord valet de ferme, je mis de côté quel
que argent. J’affermai pour dix ans un grand bien en friche,
je fis des luzerniêres, je semai du blé. La trop grande éten
due du domaine m’embarrassait, je creusai mille fossés, j’y
- 27 plantai cent mille sarments. D’abord j’eus de quoi me tour
menter. Il fallait payer, et dans ma bourse un peu plate les
louis d’or ne se sentaient pas resserrés. Mais quand mes vigno
bles furent vendangés, la bourse s’emplit d’argent, la huche de
pain et le gosier de chansons. Le grenier à foin s’enflait, le
grenier aux récoltes pliait sous le poids, l’étahle regorgeait
de veaux et de génisses, et la basse-cour ne pouvait plus con
tenir la volaille et les petits cochons. Ceux qui me voyaient
faire ont suivi la route que je leur ai montrée, et ceux qui
n’avaient rien, ni grams, ni denrées ont tous à présent quel
ques écus. Je suis riche et tout le bien que j’ai pu faire, je
l’ai fait. Mais quand l’étranger s’est précipité sur notre pau
vre France comme un fou furieux ; alors que chacun pre
nait sabre, fusil et lance, j’ai mis l’épée au côté pour aider
quelque peu la providence avare. J’en ai bien tué quelques
uns. A présent, je viens d’Espagne où est mon armée. Je suis
officier depuis un mois à peine.
— A ton tour ! François, dit le père.
— Si quelques-uns font fortune, dit François, ce n’est pas
tous les jours comme moi en allant souvent à reculons. Il y
a cent manières d’avancer, c’en est une. C’est vous dire que
je suis cordier de mon métier. Mon maître avait le diable au
corps. Si par hasard je venais àm’endormir, une bonne giffle
sur l’oreille m’avait bien vite réveillé. Cet homme bougonnait
toujours et ça m’ennuyait de l’entendre toujours bougonner.
Mais tout de même je le fis caponner un jour. Le pauvre
homme aimait le travail. A nous deux ! petit, dit-il en pre
nant son rouet. Moi de prendre le mien et de tourner, de
tourner. L’ardeur et le dépit me rendaient méchant. A la
fin, ce fut mon patron, et c’était dommage, qui se fatigua le
premier, et il y prit tant de peine qu’il lui fallut se coucher
avec une pleurésie et qu’il mourut dans les huit jours. Mais
- 28 le pauvre homme avait pensé à moi. — François, me dit-il,
je décline ; je ne vais pas tardera mourir, mon garçon, mais,
avant de mourir, je te laisse mon usine et tout ce que je possède.
Adieu ! sois plus heureux que moi. M'ne Ressource entra
dans ma bourse. Le vaisseau de guerre et le vaisseau de com
merce prenaient pour aller sur mer mes câbles et mes voiles
et portaient mes toiles du levant au couchant. Mais quand
les ennemis s’avancèrent vers notre frontière, je m’armai
d’un bon fusil et je partis pour la guerre. Et pour venir vous
voir, j’ai quitté mes camarades qui se défendent dans Mayence.
Je suis officier. Kléber est notre général. Il commande des
soldats qui ne sont pas de faïence et qui ne mettent jamais
de sel dans leurs fusils.
— Dis-rious quelque chose, Baptiste.
—Volontiers. Je viens, leur dit-il, d’un grand pays qu’on
appelle les Etat-Unis. Quand j’y débarquai (je me souviens
de cela comme si c’était ce matin), les Anglais occupaient
une place forte dans une île. Nous étions cent Français qui
n’avions pas l’onglée aux yeux. Il n’est guère facile d’y en
trer par la porte, nous dit Lafayette. Eh bien, il faut y entrer
en enjambant les murailles ; c’est ainsi que grimpent les rats
et les soldats dans les batailles. J’entrai le premier dans le
fort. Je voyais tomber de tous côtés mes camarades. Cent
fois je tombai et me crus mort. Comme l’herbe qu’une faulx
disperse dans les prairies, grands, petits, forts et fai
bles, tous tombaient. Mais le lendemain, Lafayette me dit :
Je t’ai vu à l’œuvre, tu connais ton métier, tu remplaceras
notre officier qui est mort et tu porteras dignement l’épau
lette. Vous comprenez bien que je le laissai faire, et je me
dis : Ne sois pas un fainéant, Baptiste, quand tu entendras
souffler les fauconneaux. Il faudrait bien du temps pour faire
la liste de mes jours de combat. Un jour que j’avais l’ànie
— 29 un peu triste : Baptiste, me dit Lafayette, aimes-tu les épi
nards ? En voici de la graine. Et Baptiste était général. Ah !
j’embrassai ton bouquet, ma pauvre Jeanne, et peut-être
même pleurai-je un peu. Mais dans ces derniers temps, quand
j’appris que la France était seule contre tous, je voulus figu
rer dans la danse et dévider quelques écheveaux. Je passai
de nouveau les mers. A présent, je viens de Nantes où j’ai
laissé mes régiments, pour passer quelques moments auprès
de vous et entendre un peu le chant de la fauvette.
— Et roi, Jacques, dit le père, où es-tu allé? qu’as-tu fait?
— Où je suis allé ? A Paris, dit Jacques, et ce que j’ai fait
sous le ciel, cela se fait avec un pinceau et avec les mille
couleurs que j’applique sur la toile Mon maître était le pre
mier peintre de Paris et le travail ne me répugnait guère.
Mon devoir était de lui plaire comme si j’eusse été son fils.
Quand mon travail boitait, mon maître le redressait. Je choi
sissais mes sujets dans l’histoire des peuples anciens, et les
Français prenaient courage à voir ces Romains qui, couverts
de lauriers, préféraient la mort à l’esclavage. Bientôt mon
nom se promena sur l’aile de la renommée. On apprécia mes
tableaux et le guignon délogea. Je devins riche à mon tour,
mais je n’oubliai jamais le temps où j’avais été malheureux
et quand de pauvres diables s’adressèrent à moi, je les secou
rus toujours. Dernièrement vint cette guerre qui fait trem
bler le monde entier. Je jetai au loin mon pinceau pour pren
dre un bon fusil qui a fait certainement plus d’un trou dans
l’armée prussienne. À présent, je viens de Valenciennes, une
place où il ne fait pas froid. Je suis officier, c’est déjà quel
que chose.
— Venez, mes quatre fils, venez, que je vous embrasse !
Pierre, François, Baptiste, Jacques, votre père est content.
..a
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Non, vous ne saurez jamais quel bonheur je goûte en ce
moment. D’héritage pour un seul d’entre vous, il n’y faut
plus penser. Les titres sont les mêmes ; j’ai beau les rappro
cher, ils se contrebalancent. Que faut-il donc que je fasse
maintenant ?
—- Rien de plus facile, mon père, dit l’aîné. Dormez tran
quille.
Votre héritière, ce sera Jeanne. Elle le mérite, la pauvre
enfant, chacun de nous lui doit sa première pistole ; et ses
bouquets, il n’y a rien de plus certain, ont porté bonheur à
ses frères. Laissez-lui donc votre fortune, et vos quatre fils,
contents comme des rois, n’auront jamais eu de plaisir plus
grand que de tout laisser à notre brunette. Jeanne est bonne
à marier. Tout cela l’aidera à s’établir, la pauvre petite,
Quant à moi, je lui laisse mon quart. Moi aussi ! dirent en
chœur les autres frères. Jeanne, voici ma part.
La pauvre enfant refusait.—Non, mes frères, non, c’est
trop s’occuper de moi, vous le voyez bien. Mais le père, qui
pleurait, dit : Jeanne, obéis; ce qui m’embarrassait, tes frères
viennent de le trouver.
Périgueux. — Imprimerie DUPONT et C*.
i
i
Fait partie de Lous Bouqueis de la Jano : pouème perigourdi, couronnat pel la Sociétat de las Lengas Roumanas, de Mounpelher, lou 31 mars 1875
