FRB243226101_MZ_304.pdf
- extracted text
-
L’ART
DU MOYEN AGE
LES CAUSES DE SA DÉCADENCE
D’APRÈS M. RENAN
L’ART
DU MOYEN AGE
ET
LES CAUSES DE SA DÉCADENCE
D’APRÈS M. RENAN
PAR
FÉLIX DE VERNE1LH
PARIS
LIBRAIRIE ARCHÉOLOGIQUE DE VICTOR DIDRON
RUE SAINT-DOMINIQUE-SAINT-GEHM AIN, 23
M D CCC LXII
L’ART DU MOYEN AGE
ET LES CAUSES DE SA DÉCADENCE
D’APRÈS M. E. RENAN
I
L’archéologie chrétienne vient de trouver un nouveau défenseur trèsinattendu, mais très-puissant néanmoins, dans M. Ernest Renan, membre
de l’Institut et professeur au collège de France. Sans égard pour M. Beulé,
■son collègue et son frère d’armes, qui nous jetait naguère ce superbe défi :
« L’architecture gothique est-elle uniquement l’architecture de notre nation
pour que vous l’appeliez nationale? Est-ce donc que la France l’aurait inven
tée? Vous ne sauriez le prouver et les étrangers le nient... », M. Renan admet
pleinement l’origine française de l’architecture ogivale : il la tient pour prou
vée, même aux yeux des nations étrangères. — M. Darcel, on s’en souvient,
avait déjà répondu très-énergiquement et, à notre avis, très-victorieusement,
à M. Beulé. 11 avait convaincu son adversaire, sinon d’ignorance, — le mot
serait trop dur pour un homme si savant en toute autre matière, — du moins
d’impardonnable légèreté. Mais M. Darcel est un des nôtres; on peut se
défier de ses appréciations, et d’ailleurs il n’a guère été lu que par les abon
nés de la « Revue française1 ». Combien donc n’a pas de prix pour nous
l’aveu si franc, si complet, fait en pleine « Revue des deux Mondes 2 » par un
académicien aussi compétent en archéologie générale et aussi libre de pré
1. Avril 1857.
2. 1er juillet 1862, pages 203-228.
l’art.
4i
jugés, aussi peu clérical, pour tout dire, que l’est assurément M. E. Renan.
En effet M. Renan ne se contente pas de proclamer, à propos de « l’Album
de Villard de Honnecourt », que l’architecture ogivale ou gothique est née
dans le nord de la France et s’est répandue de là dans toute l’Europe; il
tient cette architecture nationale en très-haute estime, au moins telle qu’elle
fut au xme siècle. Il lui reconnaît, jusque dans ses sources romanes, une
originalité profonde, sans mélange d’éléments étrangers. Il restreint, par
exemple, les influences byzantines aux édifices à coupoles, bien plus rigou
reusement que ne le voudrait M. Vitet et que je ne le demanderais moimême. Il admire, avec M. David d’Angers, « l’expression sereine et calme,
pleine de confiance et de foi, des saints sculptés par les gothiques 1 » . Enfin
il en est presque à regretter la renaissance, lorsqu’il dit avec une véritable
éloquence : — « Ce n’est jamais impunément qu’on renonce à ses pères. Pour
fuir la vulgarité, on tombait dans le factice. Un idéal artificiel, une sta
tuaire forcée d’opter entre le convenu et le laid, une architecture mensongère ;
voilà les dures lois que trouvèrent devant eux les transfuges qui,'tournant le
dos au moyen âge, se mirent à copier l’antique 2 ».
Il ne faut pas croire cependant que M. Renan ne commette aucune erreur
et rende une justice complète à l’art chrétien du moyen âge. Avec ses anté
cédents et ses tendances, ce serait trop d’études et de vertu pour une fois.
Ainsi il nous dit, page 207 : « que les parties de Saint-Denis bâties par
Suger (1137-1140) sont encore plus romanes que gothiques » ; ce qui est
inexact, même pour la façade occidentale, seule partie du monument qui ait
été bâtie de 1137 à 1140, et entièrement faux pour la basse œuvre du
chœur, élevée aussi par Suger, de 1140 à 1144, dans un style bien plus
gothique que roman, s’il n’est pas tout à fait gothique. Les bras de la croix,
dont il ne reste qu’une belle porte ornée de statues, n’ont été commencés par
Suger qu’après 1144, et la nef, dont il ne subsiste rien, plus tard encore, de
sorte qu’il n’est nullement certain que l’église ait été complétée avant 1151,
date de la mort de Suger.
Mais l’histoire de la construction de Saint-Denis qui devrait être si claire,
puisque Suger a pris la peine de l’écrire lui-même, est encore assez mal
comprise, faute d’un peu d’attention. — Quant au style de cet édifice, le plus
important de tous pour l’archéologie française, il n’est pas permis de s’y
tromper, car il ne comporte dans le chœur que des ogives, que des voûtes
d’arêtes sur nervures. Il a déjà beaucoup d’élégance, de légèreté, d’harmo1. «Revue des Deux Mondes», 1er juillet 1862, page 204.
2. Id., page 228.
nie, et il réunit, même en fait d’ornementation, tous les caractères essentiels
de l’art gothique.
Le style ogival, qui apparaît pour la première fois dans le chœur de SaintDenis, où il semble s’être constitué avec les éléments préparés depuis long
temps par les architectes du nord de la France, se trouve plus ancien de
quelques années que ne le croyait M. Renan. Mais il y a cependant beaucoup
d’exagération à prétendre que « ce style reste cent ans au moins la propriété
exclusive de la France 1». Sans doute, c’est par un Français., Guillaume
de Sens, que la cathédrale de Cantorbery a été commencée en 1174. Mais
l’architecte qui en termina les travaux, à partir de 1179, et qui éleva, depuis
les fondements, la « couronne » de Thomas Becket, avant 1184, était Anglais
de naissance, ce qui ne l’empêche pas de bâtir dans le même style que son
prédécesseur, sauf de légères modifications dans la forme de quelques chapi
teaux et de quelques bases qui annoncent déjà le goût et le style anglais.
Rien n’indique que cet artiste et ses nombreux coopérateurs aient quitté
l’Angleterre après l’achèvement de la cathédrale de Cantorbery, qui demanda
seulement cinq années, ni qu’ils aient cessé de bâtir, encore moins qu’ils
soient revenus au style roman. Il n’en fallait pas davantage pour naturaliser
définitivement l’art ogival dans un pays étroitement uni à la France du nord,
dont il est, après tout, si voisin. Aussi y a-t-il eu en Angleterre assez de
constructions gothiques du xne siècle pour que, dès les premières années du
siècle suivant, le style ogival affecte presque partout une physionomie parti
culière et très-originale. Il y a dès lors un style ogival anglais ( « early Eng
lish »), et il suffit d’en avoir analysé un seul spécimen pour le reconnaître
partout à première vue.
L’Allemagne, l’Espagne et l’Italie elle-même n’ont pas tardé beaucoup,
malgré la distance, malgré leur attachement au style roman, à s’approprier
un progrès de l’art de bâtir aussi considérable et aussi évident pour tous les
prélats que leurs études théologiques attiraient en grand nombre à Paris.
Magdebourg, grand édifice gothique à plan français, date de 1211. Déjà la
transition était commencée dans les dernières années du xIIe siècle, comme
M. le baron de Roisin l’a établi dans son « Histoire de la cathédrale de
Trêves ». Elle était si bien finie en 1228, non pas partout, mais pour quelques
grandes cités, que l’on bâtissait alors Notre-Dame de Trêves sur le modèle de
Saint-Yved de Braisne2, et que deux ans après, Jacques de Lapo, surnommé
1. « Revue des Deux Mondes », Ier juillet 1862, page 209.
2. Le fait a été démontré par M. Schnaase dans son « Histoire générale de l’art ».
le Tudesque, transportait d’Allemagne en Italie cette architecture française
si reconnaissable à Saint-François d’Assise.
Laissons ces questions de dates pour de plus graves dissentiments. — Selon
M. Renan, « l’architecture gothique renfermait en elle-même un principe
de mort, car les constructions gothiques souffrent toutes de deux maladies
mortelles : l’imperfection des fondements et la poussée des voûtes V L’art du
moyen âge manquait des conditions nécessaires pour arriver à la pleine réa
lisation du beau 1 2...;
3 il était mort avant que la renaissance commençât à
poindre 5... » Renaissance purement italienne, bien entendu, qui ne lui doit
rien et emprunte tout à l’antiquité romaine. — Voilà qui rachète un peu les
compliments faits à l’art gothique. Voilà ce que M. Beulé doit applaudir et
ce que nous essayerons de contredire.
Et d’abord où donc M. Renan a-t-il vu que « toutes » les églises gothiques
avaient de mauvais fondements? — Il aura lu, dans le « Dictionnaire d’architec
ture » de M. Viollet-le-Duc, que quelques églises, notamment celles de SaintDenis, de Troyes et de Séez avaient été mal fondées ; mais il a pu lire en même
temps que la plupart de nos cathédrales, dont quelques-unes sont confiées
à ce savant architecte, celles de Paris, de Chartres, de Reims, d’Amiens, etc.,
avaient au contraire des fondations excellentes, construites avec « un luxe
extraordinaire 4 » et qui descendent à 6 ou 8 mètres au-dessous du sol. Par
quelle étrange préoccupation M. Renan a-t-il oublié la règle pour ne se sou
venir que de l’exception ? — Et encore, que signifient ces exemples de SaintDenis, de Séez et de Troyes? — Les fondations y sont insuffisantes : soit, on
ne saurait douter d’un fait constaté par M. Viollet-le-Duc; et ces fondements
imparfaits auront compromis, après six siècles, la solidité de quelques par
ties du monument. Mais le désir de faire des économies « sur ce qui ne
se voit pas » est-il bien la cause de ces mauvaises fondations? N’a-t-on
pas pu se tromper sur la résistance du sous-sol et sur la force des matériaux
employés ? Cela se fait encore de nos jours. D’ailleurs, quelles économies que
celles qu’on peut faire sur les substructions, en comparaison des dépenses
prodiguées dans toutes les parties apparentes d’un édifice tel que Saint-Denis
ou que la cathédrale de Troyes !
M. Viollet-le-Duc explique aussi que, dans les premières églises gothiques,
la poussée des voûtes était quelque fois assez mal neutralisée. Il est certain
1. « Revue des Deux Mondes », 1er juillet 1862, page 217.
2. Id., page 227.
3. Id., page 228.
4. « Dictionnaire d’architecture», tome v, page 52S
— 5
'
que la haute nef de Saint-Denis a dû être reconstruite en entier, moins d’un
siècle après son achèvement, par des raisons que l’histoire n’explique point.
La cathédrale de Chartres a subi plus promptement encore une restauration
radicale imparfaitement motivée par l’incendie de 1194. Mais les voûtes des
cathédrales, presque contemporaines, d’Angers, du Mans, de Senlis, de
Paris, etc. ; celles de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés sont encore en
place, et au xnic siècle aucun monument gothique n’a manqué de solidité, si
ce n’est la cathédrale de Beauvais, dont la hauteur est vraiment démesurée
et la hardiesse excessive.
Est-il permis d’en conclure que toutes les églises gothiques portent dans
l’équilibre compliqué de leurs voûtes un germe de ruine et de mort? Mais le
viaduc de Barentin s’est bien écroulé subitement il y a quelques années. Cela
veut-il dire que nos ingénieurs ne savent pas construire les ponts?
« Le Parthénon », dit M. Benan, « les temples de Pæstum, ceux de Baal
bek, n’aspirant qu’au solide, seraient intacts aujourd’hui, si l’espèce humaine
eût disparu le lendemain de la construction. Dans ces conditions-là, une église
gothique n’eût pas vécu cent ans J. » — Intacts, je le veux bien, moins la
charpente et le toit; car au Parthénon, pour obtenir deux pauvres chambres
éclairées par la porte, il avait fallu recourir à une charpente. A cela près, les
colonnades doriques sont éternelles dans les pays où il ne gèle point, pourvu
qu’un tremblement de terre ne les couche pas sur le sol, comme celles de
Sélinonte.
Sans doute nos églises gothiques ne peuvent se passer aussi bien d’entre
tien que les ruines grecques. Il faut, remettre les ardoises qu’emporte le vent
et souder de nouveau les feuilles de plomb qui se gercent au soleil. Il faut
remplacer les pierres que l’action des gelées parvient à effeuiller. Il faut enfin
surveiller attentivement l’écoulement des eaux, et prendre garde qu’aucun
conduit ne s’engorge de manière à produire des infiltrations. Quand ces pré
cautions, si faciles à prendre et si peu dispendieuses, font défaut, ce qui n’est
pas rare de nos jours, l’édifice gothique se dégrade, mais lentement, et s’il
est construit en lave, comme la cathédrale de Clermont, ou en granit, comme
celle de Limoges, il reste encore en très-bon état après des siècles de négli
gence et d’abandon.
Les arcs-boutants, « cette forêt de béquilles2 », sont pour peu de chose
dans les accidents qu’éprouvent les monuments du moyen âge. A Paris,
où ils étaient primitivement à double volée, leur portée est trop grande
1. « Revue des Deux Mondes », page 218.
2. Id., page 212.
— 6 —
aujourd’hui, et c’est à cette innovation malheureuse du xiv' siècle que l’on
songe toujours lorsque l’on compare tous les arcs-boutants à des « étais »,
à des « béquilles ». Mais à Chartres, à Reims, à Amiens même, ils n’ont
nullement cet aspect et leur solidité est aussi apparente que réelle.
D’ailleurs, M. Renan croirait-il qu’il n’y a pas d’église gothique sans
arcs-boutants? 11 n’en est rien. En Angleterre ils sont déjà bien moins déve
loppés, bien moins inquiétants que dans la France royale, parce que l’on
renonce aux vaisseaux élevés et aux bas côtés doubles. A la cathédrale
d’York, la plus grande des églises gothiques et l’une des plus magnifiques,
comme 15s voûtes sont et ont toujours dû être en bois, il n’y a pas du tout
d’arcs-boutants. — En Flandre, on les remplace par de profondes vous
sures qui chargent latéralement les contre-forts ; en Italie, par des entraits en
fer qui traversent les nefs à la hauteur des chapiteaux; mais alors le remède
est pire que le mal. Dans l’ouest de la France et dans la Westphalie, quel
quefois en Angleterre, les trois nefs sont de même hauteur et se contre-butent
mutuellement sans le secours d’arcs-boutants. Dans le bassin de la Garonne,
une nombreuse famille d’églises gothiques présente une seule nef, large de
20 mètres, dont la voûte est maintenue par de simples contre-forts, que l’on
met, si l’on veut, à l’intérieur de l’édifice, au moyen d’un double étage de
chapelles. —Toutes ces modifications du type gothique ordinaire sont moti
vées par des raisons d’économie. Les architectes qui les adoptent savent bien,
et ils le montrent parfois pour les édifices de premier ordre , que des « étais
extérieurs » vaudraient incomparablement mieux, s’ils n’entraînaient pas
de si énormes dépenses. Sans cela, ils consentiraient aisément à mettre
dehors ce qu’il serait gênant ou impossible de loger à l’intérieur, dussent-ils
« tromper l’œil sur la direction réelle des effets de la pesanteur1 »; car, pour
réaliser dans toute sa magnificence l’idéal de l’architecture gothique, il faut
des arcs-boutans et des contre-forts extérieurs, quels que soient leurs inconvé
nients réels. — Les églises qui n’ont pas d’arcs-boutants n’en appartiennent
pas moins à l’art ogival où elles tiennent une grande place par leur nombre,
par la pureté de leur style, enfin par leur beauté.
Ces derniers monuments, comme ceux qui avaient inspiré les critiques de
M. Renan, ont besoin d’entretien, et je conviens que, si on vend le bois et
le plomb de leurs charpentes, les voûtes ne tardent pas à tomber. Cela ne
prend pas même un siècle. Les murs et les clochers résistent davantage,
mais non pas aussi bien que les colonnades du Parthénon, car plus la struc-,. « Revue des Deux Mondes », page 213.
— 7
ture d’un édifice est simple, moins il offre de prise aux outrages du temps ;
et ceux qui sont bâtis sur le principe des dolmens, sans ciment, sans arcades
et sans voûtes, sont à coup sûr les plus solides. Néanmoins les temples égyp
tiens, quand ils n’ont ni charpente, ni toiture, et surtout ceux qui sont creu
sés dans le roc, l’emportent à cet égard sur le Parthénon lui-même.
Mais les monuments sont faits pour vivre à l’état d’entretien. On ne se
préoccupe guère de ménager à l’avenir des ruines plus ou moins durables.
Il n’y a donc pas là une cause sérieuse de discrédit pour le style gothique,
d’autant mieux que la renaissance ne s’est jamais piquée de bâtir à la façon
du Parthénon, et que ses œuvres sont tout aussi fragiles que celles du
xIII siècle, sinon davantage.
Faut-il maintenant défendre contre M. Renan le système d’architecture
du Parthénon? Je n’aime pas cette expression de « médiocrité sans défaut1 ».
appliquée au chef-d’œuvre de l’art grec. S’il n’est pas sans défauts, du moins
il n’a pour moi rien de médiocre. Je comprends mieux le mot de « sublime
défectueux 2 », à propos des cathédrales gothiques, car le sublime est tou
jours défectueux par quelque côté, aussi bien à Amiens ou à Cologne qu’à
Athènes.
Un autre grief de M. Renan contre le moyen âge, c’est que « l’architecture
gothique, étant tout l’art à elle seule, rendait le progrès impossible pour la
peinture et la sculpture 3. » — Singulier aveuglement de nos adversaires ! —
Nous voudrions qu’un homme de sens, un homme du peuple, étranger à tous
nos préjugés d’école, fût mis successivement en présence des chapiteaux de
Saint-Germain-des-Prés déposés à l’hôtel de Cluny, puis de la façade de
Notre-Dame, puis, enfin, des nombreux spécimens de l’art grec et romain
recueillis dans nos musées de Paris. Des figures grotesques et des feuillages
barbares de la sculpture du xIe siècle, où l’on retrouve à peine une trace quel
conque de l’art antique, aux chapiteaux du chœur de Notre-Dame et à la
porte de Saint-Marcel 4, le progrès lui paraîtrait grand déjà; et, sans sortir
de la cathédrale de Paris, il le verrait se développer de la manière la plus
rapide et la plus soutenue dans la nef et la façade occidentale. — De nouveaux
progrès étaient-ils impossibles à l’avenir, sinon pour l’harmonieux accord,
pour la fusion intime de l’architecture et de la sculpture, pour la large exé
cution et la variété de l’ornementation, pour l’expression grave et religieuse
1. « Revue des Deux Mondes », page 218.
2. Page 218.
3. Page 218.
I. Porte droite du grand portail de Notre-Dame de Paris, sculptée au xir siècle.
— 8 —
<le la statuaire, qui ne laissent désormais rien à désirer, du moins pour la
finesse, la correction et l’élégance ? Les portails latéraux et la clôture du
chœur, sans parler de la Sainte-Chapelle et de la cathédrale de Reims, mon
treraient aisément le contraire; et cependant on est bien près de l’époque où,
à en croire M. Renan, l’architecture est tout l’art à elle seule. Même à Cologne,
même à Saint-Ouen, il y a, ou il devait y avoir des centaines de grandes sta
tues, et rien ne rendait inévitable la décadence de la sculpture gothique.
Les impressions du juge impartial que nous invoquons ne seraient pas
moins concluantes quand il en viendrait à comparer bien franchement la
•sculpture de Notre-Dame à celle du musée du Louvre. En fait d’ornementa
tion proprement dite, la question serait bientôt tranchée. II y a à Paris un
chapiteau du Parthénon : à moins de savoir d’avance son illustre origine, à
moins d’être convaincu que tout était parfait au temps de Périclès, on trouvera
qu’il se rapporte presque à l’enfance de l’architecture, et que le plus mauvais
des mille chapiteaux de Notre-Dame lui est infiniment supérieur. En effet, il y
a plus d’invention, plus de dessin dans un seul portail de cathédrale que dans
tous les temples de la Grèce. Rien de pauvre, de sec et de monotone comme
l’ornementation végétale de ces monuments si vantés. Ce que les Grecs ont
fait une fois pour l’acanthe, les sculpteurs gothiques l’ont accompli pour toutes
les feuilles de nos arbres, pour toutes les plantes de nos prairies et les fleurs
de nos jardins. — Il n’y a pas, dites-vous avec dédain, « deux chapiteaux
gothiques qui soient semblables1 ». Mais c’est précisément ce qui fait leur
mérite, car ils n’en sont pas moins parfaitement symétriques quand il le faut,
•et. la variété dans l’unité, c’est le comble de l’art.
Pour la sculpture de sujet, pour les bas-reliefs et les statues, la question
est différente. Les Grecs, qui se montraient nus en public et divinisaient la
beauté physique, ont eu de bonne heure l’instinct de la statuaire. Phidias fut,
d’ailleurs, un artiste exceptionnel, et rien n’a égalé depuis la justesse de pro
portions, la noblesse d’attitudes, le calme, la force et la majesté qui distin
guent ses créations. Cependant elles ne sont pas à l’abri de la critique. 11
admet simultanément, comme les gothiques, de grandes et de petites figures,
et, dans sa frise des Panathénées, les piétons élèvent leur tête au même niveau
que les cavaliers auxquels ils sont mêlés. I1 a eu de bonnes raisons, je n’en
doute pas, pour se permettre ces incorrections volontaires.; mais on peut en
dire autant à propos des gothiques. De plus, les têtes de Phidias, quand elles
ne sont pas cassées, ont peu d’expression, ou du moins elles ne me disent
1. « Revue des Deux Mondes », page 216.
— 9 —
pas grand’chose. A Notre-Dame de Paris, au contraire, toutes les figures
enseignent ou prient.
Les sculpteurs gothiques, qui vivaient dans un milieu plus décent et plus
chaste, réussissaient mieux les têtes que les corps, et les draperies que les
nus. Cependant, s’ils ne nous montrent pas, comme Phidias, l’homme tel
qu’il devrait être, ils nous le montrent habituellement tel qu’il est, et le corps
lui-même n’est, pas difforme sous ses habits. Les épaules sont moins larges,
les jambes moins longues, les têtes moins petites et le front moins bas; mais
la vérité n’en souffre pas, car le paradis compte plus de penseurs que d’athlètes.
S’il y a de bonnes statues du xIIIe siècle, il y en a aussi de médiocres et de
mauvaises, même à Reims. Mais il en est ainsi à toutes les époques et pour
tous les styles. Ce qu’il faut constater, c’est que, si telle figure adossée à une
colonne et telle autre abritée par une voussure sont, l’une trop longue, l’autre
trop courte, ces incorrections ne sont pas nécessairement imposées par l’ar
chitecture et résultent de la maladresse ou de l’inexpérience des sculpteurs.
On n’est nullement forcé de sacrifier « la beauté à l’expression », et de ne pas
reculer « devant la difformité1. » — Jamais, au contraire, l’architecture n’a
ouvert un champ plus vaste et plus commode à la sculpture; jamais les deux
arts n’ont eu plus besoin l’un de l’autre, et ne se sont unis d’une manière plus
étroite pour se faire valoir mutuellement.
A cet égard, l’avantage n’est pas aux Grecs, mais aux gothiques. « Qu’au
rait dit Phidias », s’écrie M. Renan, « s’il eût été soumis aux ordres d’archi
tectes qui lui eussent commandé une statue destinée à être placée à deux cents
pieds de haut2 ? »
Et le sculpteur de la colonne Trajane, que l’on n’interroge point, se seraitil aussi permis de se plaindre? Apollodore, son architecte, lui a fait faire une
immense bas-relief à petits personnages, qui se développe en spirale autour
d’une colonne colossale. Selon la poétique expression de M. C. Daly, c’est un
« volumen » enroulé autour d’un bâton, comme ils l’étaient tous dans les
bibliothèques romaines. D’accord ; mais pour lire couramment dans ce volume
antique, il faut que les chapitres en aient été coulés en plâtre et recueillis par
un musée. Quant à la statue de l’empereur, elle était, non pas à deux cents
pieds, mais à quarante mètres de hauteur, et c’est déjà quelque chose.
Pour en revenir à Phidias, s’il s’était trouvé, par miracle, au service d’un
architecte gothique, sans doute il se serait dit que, pour une statue destinée
à couronner une flèche ou un pignon, il en aurait vingt groupées de la façon
1. « Revue des Deux Mondes », page 228.
2. Page 218.
l’art.
2
la plus imposante, presque au niveau des spectateurs, tandis qu’Ictinus plaçait
indifféremment ses statues colossales et ses bas-reliefs les plus délicats tout à
fait au sommet du Parthénon.
Moi, aussi, j’ai vu le Parthénon avec l’émotion et le respect que commande
tant de gloire. Mais, tout en déplorant que lord Elgin eût dépouillé la Grèce
de ses plus précieux trésors précisément à l’époque où elle allait se régéné
rer, je me disais qu’on voyait bien mieux les marbres de Phidias, au musée
britannique, qu’on ne voit à Athènes ce qui en est resté en place. Je me rap
pelle fort bien que, pour examiner la cavalcade sculptée sur la frise extérieure
de la cella, si je me plaçais sur les degrés du péristyle latéral, j’avais abso
lument sur la tête, avec les raccourcis les plus violents, cette partie si impor
tante de l’œuvre de Phidias ; que si je prenais un peu de reculée, cette frise
était aussitôt coupée par les colonnes en petits tronçons irréguliers. Assuré
ment une pareille composition où tout se tient, où tout se lie, a plus gagné
que perdu à être transportée en majeure partie à Londres, où elle est admi
rée dans ses plus petits détails par l’univers entier, et où elle se trouve désor
mais à l’abri de ces lentes dégradations que les intempéries des saisons
n’épargnent pas au marbre de l’Attique.
Pour faire un art complet, il ne suffit pas de l’architecture et de la sculp
ture; il faut encore que la peinture concoure fraternellement au même but.
Est-il vrai que la France du moyen âge, sans lui donner l’importance, excessive
peut-être, qu’elle acquit plus tard en Italie, ne lui ait pas fait sa juste part ?
C’est, ce qu’il convient à présent d’apprécier.
Disons d’abord que la sculpture et la peinture marchent ordinairement
d’un pas égal, et que Phidias fait foi pour Apelle et Zeuxis. Tous les arts
du dessin se tiennent, et il est impossible que la sculpture fasse de grands
progrès sans que la peinture s’en ressente aussitôt. I1 faut reconnaître néan
moins que des églises comme Saint-Ouen et la cathédrale de Cologne ont trop
peu de murs lisses pour offrir un champ suffisant aux fresques à l’italienne.
La peinture sur verre, qui n’a jamais été dédaignée, même en Italie, et l’enluminage des colonnettes et des nervures en tiennent lieu. Il reste pour la
peinture proprement dite les écoinçons des grandes arcades, les fausses fenê
tres figurées sur les flancs des contre-forts intérieurs, et, ni à Cologne ni à
Saint-Ouen, on n’a négligé de les orner de cette façon. Il resterait aussi les
voûtes que Giotto peignait si volontiers à Padoue, à Assise et à Naples, et qui
ne sont nullement trop élevées, au moins dans les bas côtés et les chapelles;
mais, comme les travaux d’architecture n’ont pu être complétés, les peintures
ont dû à plus forte raison demeurer inachevées.
— 11
Ce serait peu que cela; mais tous les monuments gothiques ne sont pas
conçus sur le meme modèle. 11 en est qui présentent, au contraire, de grandes
surfaces lisses; et cette église florentine de Santa-Maria-Novella, si éminem
ment favorable à la peinture, selon M. Renan, a ses pareilles en France, à la
Couronne, près d’Angoulême, et dans une foule d’abbayes cisterciennes.
Au surplus, les fresques les plus célèbres de Raphaël et de Léonard de
Vinci ne se trouvent pas dans les églises, mais bien dans les abbayes et les
palais. Or, tous nos cloîtres ressemblent au Campo-Santo, et Giotto n’aurait
rien souhaité de mieux pour ses peintures qu’un réfectoire comme celui de
Saint-Martin-des-Champs, à Paris.
Mais qu’avons-nous conservé de nos abbayes et surtout de nos palais ? Tout
ce qui n’a pas été démoli a été maintes fois badigeonné et gratté. Ce n’est pas
nous qui prendrions la peine de raviver pieusement des peintures du xive ou
xve siècle quand elles s’effacent; il est bien plus court de les passer au lait de
chaux. Cependant, quand on se donne la peine de chercher des fresques du
xIIIe siècle, on en trouve et de fort bonnes. C’est particulièrement dans les
campagnes, et je m’étonne de tout ce que M. le comte de Galembert a décou
vert en ce genre et accumulé dans ses cartons rien qu’aux environs de Tours.
On peut citer au revers du portail de l’abbaye de Cunaut, bâti et peint au
xiiie siècle, les figures de saint Martin et de saint Maurice à cheval, de gran
deur naturelle, celles de saint Vénérand et de saint Philibert, etc.
La collection Gaignières est redevenue française depuis que M. Frappaz l’a
copiée, et bientôt sans doute elle sera publiée par les soins du ministère de
l’instruction publique; car nous n’avons rien de plus intéressant pour l’histoire
de l’art national. M. Renan y trouvera une vingtaine de feuilles qui représen
tent la légende de saint Martial et proviennent de l’église de ce nom à Paris.
Ce sont autant de tableaux de la seconde moitié du xIIIe siècle, très-savants et
très-avancés comme composition.
Hors de France, j’ai admiré à Soëst, à Methler dans la Westphalie, et à
Saint-Michel d’Hildesheim, d’excellentes peintures de la première moitié du
XIIIe siècle, qui ne doivent rien aux Byzantins, et n’en égalent pas moins celles
de Cimabue, si elles ne les surpassent pas. Les unes ont été ravivées avec beau
coup de soin et de succès sous la direction de M. le baron de Quast, inspec
teur général des monuments historiques de Prusse ; les autres attendent une
prochaine restauration. Toutes font honneur aux peintres allemands des pre
miers siècles du moyen âge.
Je citerai encore à Londres, dans le chœur de Westminster, deux grandes
figures de rois qui se conservent sur les hauts dossiers de quelques stalles.
— 12 —
Elles sont d’un beau dessin purement anglais et en très-bon état, quoiqu’elles
remontent aux dernières années du xme siècle. Elles offrent même l’éclat et
la vigueur d’une vraie peinture à l’huile.
Ainsi, sans connaître exactement le rôle que le xIIIe siècle réservait à la
peinture, et tout en supposant volontiers que ce rôle était secondaire dans les
églises, — parce qu’on ne peut développer indéfiniment toutes les branches de
l’art sans être amené à faire un choix et à se restreindre sur certains points,
— nous savons cependant que le luxe des peintures, et des bonnes peintures,
le plus économique de tous, était permis à nos monuments gothiques.
II
Maintenant, comment cet art du xm' siècle, si pur et si élevé, si complet
dans toutes ses branches, s’est-il abaissé chez nous? Pourquoi cette supréma
tie que possédait la France a-t-elle été transportée à d’autres nations? Je vais
essayer de le dire.
Je ne sais pas si au XIVe siècle « la foi trouvait dans les esprits moins de
doutes et d’objections1 », comme l’assure M. Renan, et tournait seulement « à
la routine 2 »; mais l’aisance générale, qui est nécessaire aussi aux progrès de
l’art, avait incontestablement diminué. Cette royauté « administrative et sécu
larisée 3 », qui a toutes les sympathies de notre savant adversaire, ne commence
pas avec Charles V. Elle pesait sur la France depuis Philippe le Bel, et elle
abusait déjà du préfet et du juriste, du percepteur et du gendarme, nouvelle
ment réinventés. A en juger par ses résultats, il faut croire que ce régime
était prématuré pour la France, car tout y décline au xive siècle. En ce qui
concerne les grands monuments religieux, ils s’étaient élevés jusque-là avec
les libéralités du haut clergé autant que des fidèles. Mais comme on altérait
sans cesse les monnaies pour subvenir aux besoins de l’Etat, tous les revenus
fixés en argent étaient atteints et diminuaient rapidement. Les évêques et les
chapitres étaient donc trop appauvris pour donner l’impulsion, et le peuple
qui, de son côté, était loin de s’enrichir, n’y suppléait pas. D’ailleurs, toutes
les cathédrales du nord de la France venaient d’être rebâties magnifiquement.
On n’avait plus ni le besoin ni l’envie d’entreprendre à nouveau ces grandes
1. « Revue des Deux Mondes », page 217.
2. Page 224.
3. Page 203
— 13 —
constructions qui hâtent ou déterminent les progrès de l’architecture. En
général, on poursuivait mollement des travaux accessoires sur des plans arrêtés
depuis longtemps, sans rien commencer à neuf, et Saint-Ouen est peut-être
la seule exception un peu notable à cette règle dans la région où s’était formé
l’art ogival.
La guerre contre les Anglais a aussi puissamment contribué à l’affaissement
de l’art national. Elle n’était pas « en permanence1 » comme en Italie; elle
ne se faisait pas de ville à ville et d’homme à homme, mais elle était bien
autrement sérieuse. Froissard prenait gaiement son parti de nos désastres, et
il applaudissait volontiers aux prouesses de tous les bons chevaliers; mais
M. Renan ne prend pas garde que le Hainaut, pays natal du chroniqueur,
n’appartenait encore à la France que par la langue. C’était la Belgique de
nos jours. La guerre, la grande guerre, quand elle est nationale et constam
ment malheureuse, détruit les forces vives d’un pays : elle l’épuise matériel
lement et le décourage; elle lui enlève cette énergie, cette noble confiance
sans lesquelles on ne saurait faire de grandes choses.
En conséquence, l’initiative, en fait d’art, passe à l’Angleterre, à l’Alle
magne, à l’Italie.
L’Angleterre aussi avait été presque stérile sous le règne de Jean sans
Terre. A l’époque du mouvement national qui aboutit à la grande charte.
elle élève à Wels, à Salisbury, à Lincoln, à Ely de vastes monuments du
gothique primitif, non pas supérieurs aux nôtres, mais peu inférieurs par le
goût et déjà complètement différents. Le style secondaire, qui domine à York,
ressemble peut-être davantage à ce qu’il fut en France, mais il dure peu. Il
se distingue par de grands progrès en sculpture. A l’exception de Wels, la
statuaire avait été négligée par les principaux monuments du style anglais
primitif, ou la sculpture d’ornement est parfois excellente. On trouve alors,
notamment à Ely, dans la chapelle de la Vierge, quantité de figures pleines
de finesse et de goût. Entre toutes les statues modernes ou de la renaissance
qui se sont accumulées à Westminster, celle de la reine Éléonore, coulée en
bronze d’un seul jet dans les dernières années du xme siècle, est certainement
la meilleure. A la même date, il serait difficile de montrer nulle part, en Ita
lie aussi bien qu’à Saint-Denis, rien de plus suave, de plus pur, de plus élé
gant, sans aucune trace de « manière ». De même nos princes et nos cheva
liers du xive siècle n’ont point de tombes comparables à celles des Beauchamp,
à Warwick.
I. « Revue des Deux Mondes », page 220.
— 14 —
Dès la fin du xme siècle, le style perpendiculaire, qui sera l’équivalent de
notre style flamboyant, s’annonce çà et là par la suppression des chapiteaux,
par la multiplication des nervures, par l’emploi des contre-courbes et par
d’autres innovations de détail. Dès le milieu du siècle suivant, il apparaît à
Warwick, et bientôt après à Winchester, avec tous ses caractères essentiels. 11
ne semble pas que ce style perpendiculaire ait donné naissance au style flam
boyant, puisque la France n’a pas reproduit une seule fois ses plus brillantes
créations : la voûte en éventail, si riche et si solide, ni la charpente en ogive
trilobée, avecblochets sculptés, dont Westminster-Hall offre un si bel exemple.
Des deux côtés du détroit l’art ogival a suivi la voie où il était engagé; il a
donné ses conséquences logiques et naturelles, et il est arrivé, sans nouvelles
relations entre les deux pays, à des résultats analogues; mais, dans tous les
cas, ce n’est plus la France qui devance l’Angleterre.
Il en est de même pour l’Allemagne. Les cathédrales de Strasbourg et
de Cologne, bâties sur des modèles français par des architectes allemands,
résument le style ogival secondaire mieux que nous n’avions pu le faire
nous-mêmes. Sans corriger ses exagérations et ses raffinements, elles lui
impriment une rare grandeur. Le gothique tertiaire, que l’on peut appeler
flamboyant comme en France, bien qu’il ne soit pas tout à fait le même, s’an
nonce depuis le xine siècle, par exemple, à Naumbourg, et il se complète
avant la fin du xive siècle.
Pour l’Italie, elle n’a qu’un style et s’en tient, avec raison peut-être, à
notre ogival primitif, modifié à son usage par l’imitation de quelques grands
monuments romains ou byzantins, et par l’emploi des marbres de couleur.
Le style secondaire ne s’y naturalise pas et le style flamboyant y est inconnu.
Toujours, jusqu’à la renaissance, l’architecture y conserve la vigueur, et la
sculpture d’ornement le feuillage gras et largement interprété de nos maîtres
du xnie siècle.
Mais l’Italie se distingue surtout par la peinture. Elle y prend son essor,
en quelque sorte, sous l’influence d’un artiste de premier ordre, dont les
fresques, aussi nombreuses que parfaites, n’ont jamais cessé d’être admirées
depuis le xive siècle, et sont encore dignes d’être imitées par les peintres qui
ne se contentent pas de faire de la peinture de musée. Mais, il ne faut pas s’y
méprendre, Giotto comme Van Eyck, qui, à la fin du même siècle, a mis en
honneur la peinture à l’huile, Giotto, dis-je, est un artiste gothique. Les ama
teurs italiens, dans leur patriotisme jaloux, se plaisent à croire que Giotto ne
devait rien aux maîtres français, et que Nicolas de Pise a seul déterminé le
premier épanouissement de l’art dans son pays, en copiant au Campo-Santo
— 15 —
quelques sarcophages romains. Il est vrai qu’il y a eu dès lors, et plus an
ciennement encore, des essais de renaissance. Mais, comme nous l’avons dit
ailleurs 1, s’ils ont conduit Nicolas de Pise à rechercher le « nu » sans rai
son et sans convenance, il n’en était pas moins initié à l’art français du
xm0 siècle, dont il s’est surtout inspiré. C’est ce que l’on peut dire, à plus
forte raison, des autres sculpteurs pisans; car on ne remarque plus dans leurs
compositions ces génies nus, ni ces figures courtes et trapues qui dénotaient
aussi parfois une influence romaine. Ils se livrent sans partage à ces inspira
tions gothiques, qui, selon Vasari, « avaient empoisonné le monde », et qui
ne pouvaient demeurer restreintes à l’architecture. Les charmants bas-reliefs
modelés par André de Pise, pour les portes latérales du baptistère de Florence,
sont aussi purement gothiques que les quatre-feuilles et les pinacles qui les
encadrent. Quant à Giotto, les personnages sortis par milliers de son pinceau
ont tous un air de famille évident avec nos bonnes statues de la fin du
xme siècle, dont ils reproduisent l’élégance un peu grêle et l’expression émi
nemment religieuse. C’est d’ailleurs un artiste excellent qui sait surpasser ses
modèles. Il les épure, il les agrandit; mais, je le répète, il n’est pas moins
gothique comme peintre qu’il ne l’a été comme architecte au campanile de
Sainte-Marie-des-Fleurs.
On se console, comme catholique, de voir ainsi échapper à notre pays
cette suprématie artistique que nous avions possédée, en songeant que c’est
toujours l’art chrétien qui continue sa glorieuse destinée, en se transformant,
en se déplaçant selon des lois providentielles. Mais M. Renan ne se résigne
pas si facilement à ce fait si conforme à la marche ordinaire des choses
de ce monde, où rien n’est stable et définitif. Il cherche donc à l’expli
quer par la condition inférieure que la France du moyen âge faisait à ses
artistes. Il leur manque « un mobile moral élevé, une noble conception de la
nature humaine 2 ». Ce sont « des ouvriers obscurs, anonymes aux yeux
de l’histoire 3 », tandis que « chaque monument de l’Italie rappelle un nom
illustre, une gloire municipale, un grand artiste honoré durant sa vie comme
un personnage politique, objet de légendes après sa mort4 ».—« Avant tout
autre pays en Europe, l'Italie attache un sens au mot de gloire et travaille
pour la postérité5 ». Au contraire, « les artistes français du moyen âge ont
1. « Annales Archéologiques » de M. Didron, t. xxi, page 7fi.
2. « Revue des Deux Mondes », page 228.
3. ld., page 225.
4. Id., page 225.
5. Id., page 227.
— 16 —
peu de personnalité; dans cette foule silencieuse de figures sans nom, l’homme
de génie et l’ouvrier médiocre se coudoient, à peine différents l’un de l’autre ;
il faut des recherches minutieuses pour prendre sur le fait le travail obscur,
et, comme nous disons aujourd’hui, inconscient, d’où sont sorties tant d’œu
vres étranges 1. Les génies créateurs de la France ne sont guère connus que
de nom ou par les chétives images qui nous les montrent, sur le pavé de leurs
églises, revêtus de l’humble manteau de l’ouvrier 2 ».
En Angleterre, un architecte du xiv' siècle, qui passe avec quelque fonde
ment pour le principal créateur du style perpendiculaire, Guillaume de Wikeham, devint évêque de Winchester et chancelier du royaume. Depuis saint
Éloi, aucun artiste français, il faut en convenir, n’est parvenu à cette haute
fortune qui suppose tant d’aptitudes différentes, et dont les artistes italiens
les plus ambitieux sont demeurés loin. Mais de pareils encouragements ne
sont pas nécessaires aux progrès de l’art, et Rubens n’en serait pas moins
grand peintre quand même il n’aurait pas rempli les fonctions d’ambassadeur.
Nos architectes français du moyen âge étaient aussi rapprochés des simples
ouvriers que les officiers de nos armées modernes le sont de leurs soldats. Ils
se recrutaient sans difficulté dans le peuple et n’en valaient pas moins pour
cela. Mais, dans un grand royaume profondément aristocratique, ils ne mon
taient pas, aussi facilement que dans les petites républiques italiennes, à ce
niveau où l’histoire, d’ailleurs si incomplète et faite de si loin, commence à
distinguer les individualités brillantes. L’état ecclésiastique aurait eu seul le
pouvoir de les y porter; mais alors ils étaient tous laïques, sauf des excep
tions infiniment rares.
Cependant, et M. Renan l’a reconnu pour Villard de Honnecourt, « dont
l’éducation fut évidemment celle des esprits les plus cultivés de son temps3 »,
ils avaient toute l’instruction désirable. Ils avaient aussi, sinon la richesse,
du moins cette honnête aisance qui permet d’étudier et d’apprendre. Leur
apprentissage était même organisé plus régulièrement, plus paternellement
que de nos jours, et se complétait facilement par des voyages. Les concours
étaient fréquents au début des grandes constructions ; mais quand l’architecte
avait été choisi, il avait des appointements fixes très-suffisants pour ses
besoins, et passait paisiblement sa vie dans sa maison de l’œuvre, comme on
le voit encore à Strasbourg, entouré de ses élèves et de ses fils, qui souvent
héritaient de son talent et de ses fonctions. La formule de l’inscription, gra1. « Revue des Deux Mondes », page 205.
2. Id., page 227.
3. Id., page 206.
— 17 —
vée au soubassement du portail méridional de Notre-Dame de Paris, con
state bien cette fixité de position : « Vivente Johanne magistro ».
D’un autre côté, M. Renan admet que « ce qui faisait défaut, ce n’était ni
le mouvement ni l’esprit. L’activité qui régna parmi les architectes de cette
époque a quelque chose de prodigieux. Leur genre de vie, renfermée dans une
sorte de collège ou de société à part, entretenait chez eux une ardente ému
lation. Pour que de tels hommes se soient peu souciés de la renommée, il faut
qu’ils aient trouvé dans l’intérieur de leur confrérie un mobile suffisant qui les
rendait indifférents à toute autre.chose qu’à l’estime de leurs pairs 1 ».
11 ne leur manquait donc rien, car peu importe le mobile, en pareil cas,
s’il produit une activité d’esprit prodigieuse et une ardente émulation.
Au reste, comment M. Renan sait-il que les architectes du moyen âge
étaient insensibles à toute autre chose qu’à l’estime de leurs confrères? Le
mot de gloire existait pour eux aussi bien que la gloire elle-même, car on
parle sans cesse du glorieux chœur, de la glorieuse façade de telle ou telle
cathédrale. Comme les artistes italiens, ils joignaient au suffrage de leurs
pairs la haute considération des princes ou des prélats qui les employaient et
l’admiration de leurs concitoyens. Lorsque l’on a senti le besoin d’élever arti
ficiellement les bourgeois les plus notables au rang qui s’attachait moins à la
naissance qu’à une fonction déterminée, celle de faire le service militaire à ses
frais, les premières lettres de noblesse ont été données à un artiste parisien
du xiii' siècle.
Quand les architectes du moyen âge mouraient, ils étaient sûrs d’obtenir
une tombe honorable, ce qui n’arrive pas toujours à notre époque, où les
artistes, plus adulés de leur vivant, sont aussi bien vite oubliés. Les belles
dalles qui recouvraient le corps de Hue Libergier et des architectes de
Saint-Ouen n’ont rien de « chétif ». Elles ressemblent à celles des riches
bourgeois, des chevaliers, des chanoines, et parfois des prélats eux-mêmes.
Ces artistes n’y sont pas représentés avec « l’humble manteau de l’ouvrier ».
qui alors, pas plus qu’aujourd’hui, ne portait point de manteau, mais avec
l’habit civil de leur temps et les attributs de leur profession. Le siècle était
modeste, et leurs épitaphes le sont aussi; mais elles conservent, dans le der
nier monument qu’ils avaient embelli, le souvenir de leurs chefs-d’œuvre.
Celle de l’architecte de la chapelle de Saint-Germain-des-Prés, auquel une
vieille .tradition attribue aussi la Sainte-Chapelle, Pierre de Montreuil, — que
l’on s’obstine à appeler Pierre deMontereau 2, — le qualifie de « fleur pleine
1. « Revue des Deux Mondes », page 213.
2. Dans le nom de Montereul, que l’épitaphe d’Agnès, femme de l’architecte, donne en toutes
l’art.
3
— 18 —
de mœurs » et de « docteur des architectes 1 ». Certes, si l’éloge est court,
du moins il est complet. A Caen, les moines de Saint-Étienne donnent des
louanges moins méritées à leur architecte Guillaume : « Petrarum summus
in arte ». On a tant d’égards pour les architectes, que leurs petits enfants,
quand ils meurent pendant la durée des travaux, obtiennent eux-mêmes des
épitaphes élogieuses. A l’abbaye de Guitres, près Libourne, j’ai eu le plaisir
de déchiffrer le premier, il y a quelques mois, cette inscription, touchante dans
son mauvais latin, qui venait de sortir de terre :
mix • K • IVLII OBI1T ARNALDVS PVER BONE INDOLE
FIL1VS MAGISTRI IIVIVS OPERIS.
Ce n’est pas tout. De leur vivant, les architectes comme les sculpteurs, les
peintres, les verriers, les orfèvres signent volontiers leurs œuvres. A Amiens,
au centre du labyrinthe ou chemin de Jérusalem, un monument particulier
conserve l’image et le nom de tous les architectes qui ont successivement,
dirigé les travaux. Il en est de même à Reims ; et de plus l’inscription fait à
chacun sa part de gloire en disant en détail quelle partie de l’église il a élevée.
On n’a fait ni mieux ni aussi bien en Italie. On a eu seulement un Vasari
qui s’est chargé de recueillir les traditions artistiques de son pays, comme il
était si facile encore de le faire chez nous vers le commencement ou le milieu
du xvie siècle. Cette fois, je suis d’accord avec M. Renan; oui, « l’Italie a eu
deux bonnes fortunes refusées à la France, et dont il importe de tenir grand
compte : celle d’avoir conservé intactes toutes les œuvres de ses anciens maî
tres, et celle d’avoir eu, grâce à Vasari, sa légende dorée de l’art2.» — « Si elle
eut eu nos architectes du xnc et du xme siècle, elle eût égalé leur gloire à celle
des Rramante et des Michel-Ange 3 ». Oui, nous avons eu tort « de faire table
rase du passé » et de nous efforcer de l’oublier tout à fait. Mais à qui la faute ?
A la renaissance, qui a faussé le sens artistique de la France, et l’a rendue si
dédaigneuse et si ingrate. L’ancienne France, celle du moyen âge, n’a rien à
se reprocher.
Jamais, M. Renan en convient ailleurs, le talent n’a manqué aux artistes
français, mais seulement l’occasion de faire de grandes œuvres et la bonne
chance qu’on ne les détruisît point dans la suite. En effet, les portails laté
raux de la cathédrale de Rouen, qui datent des premières années du xive siècle,
lettres et en français, qui ne reconnaîtrait le Montreuil de Paris plutôt que le Montereau de Cham
pagne?
1. V. Piganiol de La Force, t. vu, p. 74.
2. « Revue des Deux Mondes », page 226.
3. Id., p. 227.
19 —
sont, dans le style trop raffiné auquel ils appartiennent, des modèles de grâce,
de richesse et de bon goût. A la même époque, un architecte français, maître
Hardouin, dirige les travaux de Saint-Pétronne de Bologne. Plus tard,
Mathieu d’Arras construit la cathédrale de Prague. Plus tard encore, des
artistes de Rouen et de Paris commencent la cathédrale de Milan, la troisième,
après Bologne et Florence, de ces églises italiennes qui, selon M. Renan,
« respirent un sentiment de l’art plus délicat que nos cathédrales de la même
époque V »
Lorsque le règne trop court de Charles V répare en partie les malheurs
de la France; lorsque des princes du sang, « tous hommes de goût », dit
M. Renan, et « les premiers grands amateurs laïques qu’aient eus les sociétés
modernes», font appel aux architectes, aux peintres et aux sculpteurs, on
embellit pour le roi le Louvre et le palais des Tournelles, on crée Pierrefonds pour Louis d’Orléans, la Sainte-Chapelle de Bourges pour le duc
de Berry, et la Chartreuse de Dijon pour les ducs de Bourgogne. On donne
ainsi « la mesure de ce que peut une dynastie amie des arts en un siècle
dénué de génie 2 ». Mais, où la trouver maintenant, cette mesure? Aucune
période de l’art français n’a été plus maltraitée par le vandalisme. Il reste au
palais de Poitiers quelques belles statues sculptées pour le duc de Berry, qui
représentent, je crois, les sept sages de l’antiquité; il reste aussi les figures
plus remarquables encore du fameux puits de Moïse. Mais que sont devenus,
sinon le Louvre de Charles V, qui a fait place à d’autres chefs-d’œuvre, du
moins le palais des Tournelles, et la Sainte-Chapelle de Bourges, et les par
ties les plus délicates de Pierrefonds, patiemment reconstituées par M. Violletle-Duc, et tant d’autres monuments célèbres? Quand de vastes constructions
sont ainsi rasées jusqu’au sol, de fragiles tableaux peuvent-ils se conserver?
Ils sont détruits ou dispersés, et alors ils vont grossir le contingent des écoles
étrangères. Lorsqu’on rencontre une bonne peinture dans le nord de la France,
elle est aussitôt attribuée à Van Eyck, qui, du moins, appartenait à la France
féodale et se trouve Français à demi, selon l’heureuse expression de M. le
baron de Guilhermy 3. Dans le midi, on en fait honneur à l’école de Giotto.
Pourtant on n’a pas encore dénationalisé les excellentes fresques du xive siècle
qui décorent le couvent des Jacobins de Toulouse4; on se contente de les
abandonner au vandalisme des officiers du génie.
■I, « Revue des Deux Mondes », page 225.
"2. Id., page 222.
3. « Annales Archéologiques », t. v, p. 255.
4. Id., t. vi, page 331.
— 20 -
La première moitié du xve siècle, époque de nos plus grands malheurs, est
presque stérile en belles choses. Cependant il s’établit partout un style nou
veau fondé sur l’emploi des contre-courbes dans tous les fenestrages et tous
les panneaux d’ornementation. Ce style flamboyant, qui suppose certainement
plus de science qu’aucune autre variété de l’architecture gothique, et qui sur
monte, peut-être inutilement, plus de difficultés, se montre très-fécond sous
Louis XI, et surtout sous Charles VIII et Louis XI1. Séduisant au premier abord
et fait pour plaire à la foule, il pèche par excès de richesse et de recherche,
— au moins dans les églises; car, pour les constructions civiles, il est géné
ralement plus sobre, —et donne vraiment prise à quelques-unes des critiques
qui ont été adressées à l’art ogival tout entier. Il est, d’ailleurs, très-étudié,
très-logique, très-harmonieux dans toutes ses parties, et résout en se jouant
les problèmes les plus compliqués de dessin linéaire et de coupe des pierres.
Pour les grandes combinaisons architecturales, le style flamboyant diffère
beaucoup moins que par l’ornementation des styles antérieurs.
11 n’est pas besoin d’énumérer les principaux chefs-d’œuvre de notre archi
tecture flamboyante ; ils sont présents à toutes les pensées. Il faut dire seule
ment que si la statuaire de cette époque paraît si commune, si triviale « et
si bourgeoise », pour parler comme M. Renan, c’est qu’on la juge trop souvent
par ces rétables de pacotille ramassés pour nos musées dans les églises de
village. Quant à la peinture, sans recourir aux chefs-d’œuvre d'Hemling,
les fresques de l’hôtel de Jacques Cœur, les neuf tableaux de la confrérie
d’Amiens, qui en avait fait faire trois cents, les tapisseries d’Arras, dont les
cartons étaient aussi des tableaux, les miniatures de Fouquet, enfin, suffisent
à montrer qu’il y avait encore de bons artistes gothiques au moment de la
renaissance.
La manière dont se recruta le personnel de la renaissance en est une
preuve nouvelle. Les Italiens, appelés en grand nombre, n’ont presque rien
fait ou rien laissé, notamment les plus illustres, Léonard de Vinci et Benve
nuto Cellini. Ils ont trouvé immédiatement, non pas des élèves, c’est-à-dire
des hommes nouveaux, mais des imitateurs tout formés et très-habiles, dont
les œuvres ont seules survécu. Colomb, qui sculpta le tombeau des ducs de
Bretagne, avait soixante ans au moins quand il se rallia à la renaissance.
Gambiche, le digne successeur de Pierre Lescot au Louvre, sortait des ateliers
gothiques de Beauvais, encore ouverts en 1550. Si les antécédents de Pierre
Lescot ou de Jean Goujon étaient mieux connus, nous verrions probablement
qu’ils sont les mêmes.
Il faudrait encore tenir compte à l’art du xv” siècle de son universalité et
_ 21 —
de son uniformité. Jamais, d’une province à l’autre, il n’y a eu moins de dif
férences et d’inégalités. La moyenne du talent a pu s’abaisser, mais jamais il
n’y a eu autant d’artistes. Ce n’est pas dans la capitale ni dans les grandes
villes que se rassemblent les architectes, les sculpteurs et les peintres vrai
ment dignes de ce nom; on en trouve partout, au fond des campagnes, dans
les lieux les plus déshérités aujourd’hui de toute culture artistique.
On ne peut pas dire d’un art pareil, dont la base est si large et si populaire,
qu’il était, mort avant la renaissance. Il y aurait autant de vraisemblance à
soutenir que la civilisation tout entière allait périr sans la renaissance, ou tout
au moins demeurer stationnaire, précisément à l’époque où des nations
dénuées de « génie » viennent de lui donner l’imprimerie, les armes à feu, la
grande navigation, et tant d’autres instruments de progrès !
Sans doute, l’influence artistique de l’Italie devait se faire sentir en France et
dans toute l’Europe. Les points de contact étaient trop grands, la supériorité des
peintres et des sculpteurs ultramontains trop évidente, pour que ce qui avait
eu lieu une première fois au xnie siècle ne se reproduisît pas en sens inverse.
— Mais la renaissance pouvait se faire autrement. En demandant à l’Italie,
ou directement à l’art, antique, l’élévation du style et la correction du dessin,
on aurait dû respecter davantage la tradition gothique et l’esprit chrétien.
Améliorer sans détruire, c’est ordinairement le meilleur système. Il fallait
recourir à Giotto, à Orcagna, à Fra Angelico, plutôt qu’à Masaccio et à Man
tegna. Il fallait s’arrêter à la première manière de Raphaël et admirer MichelAnge sans l’imiter en rien.
Les peintures sur verre de la Chapelle du roi, à Cambridge., donnent assez
bien idée des résultats auxquels on pouvait arriver dans celte voie. Qu’elles
aient été dessinées par Holbein, à qui on attribue tout en Angleterre, ou par
Van Orley, ou par quelque autre maître moins connu, une inspiration italienne
les ennoblit; et néanmoins elles ne sont nullement en désaccord avec l’archi
tecture purement gothique de l’édifice. D’ailleurs, elles suffisent parfaitement,
sans le secours de la peinture murale et de la statuaire, à décorer de la façon
la plus splendide cette chapelle du roi, longue de trois cents pieds, comme
une cathédrale. C’est peut-être, il est vrai, la plus belle série de vitraux qui
existe.
II importait avant tout de prendre pour base du rajeunissement de l’art
français notre ancienne architecture gothique, qui, malgré ses défauts, valait
encore mieux que le nouveau style italien, parce que, faite par nous et pour
nous, elle convenait merveilleusement à notre génie national, à nos mœurs, à
notre climat. Elle avait besoin de se corriger et se corrigeait déjà, en revenant
— 22 —
à des profils plus fermes, à des partis plus simples. Ces pinacles de la tour
Saint-Jacques, qui projettent des ombres vigoureuses, sont un commencement
de réaction contre un système où tout s’était atténué et rapetissé par la multi
plication indéfinie des membres architectoniques. L’architecture nationale
pouvait d’ailleurs se retremper avantageusement en étudiant le passé, non pas
celui des Grecs et des Romains, mais des Français du xine siècle, archéologie
qui en valait bien une autre. Loin d’être morte, elle était pleine de sève et de
vie. Aussi a-t-il fallu plusieurs siècles pour la déraciner tout à fait de ce sol
où elle était née. Les architectes de la cathédrale de Beauvais, au lieu de
s’avouer vaincus par la renaissance qui débordait de toutes parts, se croyaient
de taille à lutter contre la coupole de Saint-Pierre de Rome, et ils y seraient
parvenus peut-être si le besoin de se hâter, pour frapper un grand coup, ne les
avait pas conduits à bâtir la tour centrale avant d’avoir achevé la nef qui
devait la contre-buter à l’occident.
Quoi qu’il en soit, on s’est borné longtemps à mélanger dans des propor
tions très-diverses le style français et le style italien. Mais ce mélange, préfé
rable cependant à l’adoption pure et simple de l’architecture italienne, était
mauvais, à le juger par ses fruits. Parmi tous ces châteaux des bords de la
Loire, que M. Victor Petit s’est appliqué à dessiner, les œuvres du dernier
gothique, qui l’emportent par le nombre sur celles de la renaissance propre
ment dite, l’emportent aussi par la beauté, de l’aveu de l’artiste qui les a
reproduites avec le même amour. A Rouen, à Lisieux, dans toutes nos vieilles
cités, les dernières maisons gothiques valent pour le moins les premières mai
sons de la renaissance, qui en imitent le dessin général et la richesse, en
changeant seulement la nature de l’ornementation. L’église de Saint-Eustache,
église gothique au fond, qu’a-t-elle gagné à entasser des colonnes corin
thiennes pour atteindre à la hauteur de ses piliers et à se hérisser de petites
corniches? Les églises contemporaines de Saint-Wulfran d’Abbeville et de
Saint-Maclou de Rouen, qui ont su résister à la mode, ne sont-elles pas à la
fois plus logiques, plus harmonieuses et plus élégantes ?
Les motifs de conserver le style gothique étaient si puissants, que les archi
tectes étrangers eux-mêmes les appréciaient. A voir les pavillons, le beffroi,
les grands toits à lucarnes de pierre et les hautes cheminées de l’hôtel de ville
de Paris, on ne se douterait point qu’il a été bâti par un Italien, si une inscrip
tion authentique ne l’apprenait pas. A plus forte raison, nos artistes nationaux
n’ont-ils jamais manqué de faire sa bonne part au style français ; et, ce qui
constitue la supériorité du Louvre de Lescot sur celui du Bernin, ce qui donne
jusqu’au xvnc et au xviii® siècle plus de mouvement, plus de silhouette à nos
- 23 —
palais et à nos châteaux, c’est encore un reste vivace de nos anciennes tra
ditions.
Mieux valait même, pour les résidences royales, s’en tenir au style gothique
tout pur. Il est difficile de concevoir quelque chose de plus splendide et de
plus beau que le Louvre, de plus grandiose que Versailles. Mais on ne sait
pas ce que le style ogival, aidé de tous les progrès de la science et des
immenses ressources de la centralisation, serait capable de faire. Il n’avait
jamais eu à élever de palais; mais un hôtel comme celui de La Trémouille
permet d’entrevoir à quel degré de magnificence il pouvait atteindre; et
Windsor, qui n’est gothique que de seconde main, fait, à l’extérieur, plus
d’effet que Fontainebleau.
Le style gothique n’eût-il rien produit d’égal au Louvre et à Versailles, le
mal serait plus que compensé par la perpétuation de l’art national. On ne
l’aurait pas vu, comme il l’a fait depuis qu’il est fondé sur une archéologie
étrangère, se retirer des campagnes, où il était universellement répandu, et
bientôt de toutes les villes de province, pour se concentrer dans la capitale. On
ne le verrait pas, même à Paris, vivre d’imitations incohérentes et maladroites.
Nous n’en serions pas réduits, en un mot, à n’avoir plus d’architecture. Ainsi
que l’a très-bien dit M. Renan, « ce n’est jamais impunément qu’on renonce
à ses pères ! »
III
11 ne s’agit pas seulement de constater et de déplorer le mal ; il faudrait
aussi le réparer si c’est possible. Mais quand nous voulons, avec « cette
complète maturité de jugement » qui fit défaut, dit-on, au moyen âge et
notamment au xme siècle, mais qui devrait appartenir au xixe; quand nous
voulons, dis-je, « recueillir la tradition, la régler et la préserver de toute
exagération 1 2» ; quand nous nous flattons d’entreprendre en cela une œuvre
longue et difficile, sans doute, mais éminemment utile au double point de
vue de l’histoire et de la pratique de l’art, M. Renan nous oppose durement
cette maxime : « les systèmes d’esthétique, toujours vrais en un sens quand
ils sont conçus par des esprits élevés, ne doivent jamais chercher à se réa
liser... 1 ».
Il semble que M. Renan condamne ici du même coup tout l’art contempo1. « Revue des Deux Mondes », page 215.
2. Id., page 205.
- 24| -
rain ; car, dans ses manifestations si diverses, il est toujours fondé sur un
système d’esthétique et sur une archéologie quelconque. Mais il y a une
exception sous-entendue en faveur du style grec qui est, nous dit-on ailleurs,
« la raison même, la logique appliquée à l’art de bâtir1 ». — Soit, mais pour
des besoins très-différents des nôtres et avec des moyens infiniment moins
puissants que ceux dont on a disposé depuis. — M. Viollet-le-Duc dit aussi,
et de plus il le prouve, que le style gothique du xme siècle est la raison
même, la logique appliquée à l’art de bâtir. — Est-il plus logique, dans un
pays où il pleut souvent, de couronner une corniche par une surface horizon
tale ou par un plan incliné? Doit-on mettre le larmier, destiné à rejeter l’eau
qui ruisselle, au milieu ou au sommet d’un entablement? Ces entablements
doivent-ils avoir le même profil à l’intérieur et à l’extérieur des édifices? voilà
comment la question se pose sans cesse entre le style grec et le style go
thique.
Il y a une infinité d’églises du moyen âge qui servent encore, sans aucun
changement, aux cultes chrétiens. Il y a quantité de maisons et de châteaux du
xive et surtout du xv' siècle, qui sont encore habités. Au contraire, le Parthé
non, s’il était intact, ne serait d’aucune utilité aux Athéniens modernes, et
ne pourrait pas même leur tenir lieu de musée, à moins qu’on ne l’éclairât
autrement, comme on l’a fait pour le temple de Thésée. Un Napolitain ne
saurait pas davantage se loger dans les maisons de Pompéi, fussent-elles
parfaitement restaurées, à moins de couvrir l’atrium d’un toit de verre, de
mettre des portes aux chambres et d’y percer des fenêtres.
Lorsqu’on est obligé de choisir entre l’art du moyen âge et l’art grec, et de
s’approprier l’un ou l’autre, de quel côté y a-t-il plus de chemin à faire, plus
de difficultés à vaincre ?
Du reste, est-ce bien l’art grec que l’on imite? Est-ce bien l’ordre dorique
du Parthénon que l’on reproduit ? Cela peut être à Munich ; mais il me
semble qu’en France on le préfère traduit, adouci et altéré par les Romains ;
apparemment parce qu’on trouve que ses colonnes, admirables de tous
points quand elles ont l’Acropole pour piédestal, sont partout ailleurs trop
grosses pour leur longueur, trop larges en bas, trop minces en haut, et ter
minées par un chapiteau trop simple, pour ne pas dire trop laid.
Malgré ces altérations, les ordres grecs sont devenus, dites vous, « une
sorte de loi éternelle », dans laquelle l’antiquité et plus tard la renaissance ont
pu « se reposer durant des siècles2 ». Mais le style gothique français, de 1270
1. « Revue des Deux Mondes », page 21.7.
2. Id., page 217.
— 25 —
à 1400, quand vous trouvez qu’il « s’attarde » et qu’il est « stationnaire »,
se repose aussi dans des formules pour le moins aussi invariables que celles
qui avaient été données par les Grecs.
Nos architectes peuvent s’y reposer encore, car il y a pour les modernes
une analogie évidente entre les trois styles gothiques et les trois ordres grecs.
Les uns et les autres sont des formes successives du même art que l’on peut
aujourd’hui employer simultanément.
La seule différence, c’est qu’il est impossible de superposer le style flam
boyant au style rayonnant comme l’ordre corinthien à l’ordre ionique ; mais,
selon les pays, selon les circonstances, on peut les prendre à tour de rôle, et
c’est ce que l’on fait, malgré les théories.
Nous ne mettons pas toutes les variétés du style gothique sur la même
ligne. Nous croyons avec M. Renan que, « comme tous les grands styles, le
gothique fut parfait en naissant1 », ou du moins peu après sa naissance.
Nous préférons donc l’art du xme siècle, comme d’autres choisissent l’ordre
dorique, parce qu’il nous paraît le plus voisin de cette perfection relative qui
seule est permise aux œuvres de l’homme. Aussi, tout parfait qu’il nous
paraisse, nous admettons très-bien qu’on le perfectionne encore. Nous recom
mandons seulement de commencer par faire aussi bien. Nous recommandons
de plus de ne pas brouiller volontairement ou involontairement les divers
styles gothiques, de même qu’on ne met pas des triglyphes au-dessus de
colonnes corinthiennes. Mais nous n’avons ni la force ni le courage de
proscrire des styles qui ont donné des édifices tels que la cathédrale de
Cologne et que la Chapelle du roi à Cambridge.
C’est ce qu’il importait d’établir avant d’examiner contradictoirement avec
M. Renan ce qu’a produit l’école néo-gothique. « Ses seuls chefs-d’œuvre »,
dit-il, « sont de très-bons livres d’archéologie. L’impuissance des idées
théoriques à rien créer en fait d’art, le rang secondaire fatalement assigné à
tout ce qui est pastiche et imitation furent prouvés par un exemple de plus;
mais la meilleure série de travaux que la France ait produite en notre
siècle sortit de cette direction, ou, si l’on veut, de cette mode 2 ».
N’eût-elle produit que de bons livres d’archéologie, comme le croit
M. Renan, l’école néo-gothique, puisque c’est ainsi que l’appellent les
néo-grecs, n’aurait pas perdu son temps. En réhabilitant les monuments du
moyen âge; en obtenant, après des siècles de dédain, que la masse du public
les regardât, les comprît, les admirât, elle a créé par le fait une foule de
1. « Revue des Deux Mondes », 1er juillet 1862, page 214.
2. Id., page 203.
l’art.
4
— 26 -
monuments nouveaux, bien supérieurs pour l’étranger impartial à nos meil
leurs monuments modernes ; et c’est ce qui la distingue essentiellement des
autres écoles d’archéologie, qui ne font pas de réputations populaires et pro
fitables à la France.
M. Renan ne l’a pas oublié, quand la reine Victoria eut à faire connais
sance avec Paris, sa première visite fut pour la Sainte-Chapelle. Entre tant
de monuments plus vastes, plus riches, plus célèbres, au moins parmi nous,
c’est là que l’amena d’abord son goût et sa curiosité. Était-elle attirée par
le nom et le souvenir de saint Louis, par le chef-d’œuvre de Pierre de
Montreuil, par l’éclatante restauration que poursuivait alors M. Lassus?
Un peu par tout cela, sans doute. Ce qui est certain, c’est que, dans ces der
niers siècles, les souverains étrangers qui visitaient Paris en touristes pro
cédaient tout autrement. Je crois même qu’ils ne songeaient pas du tout à
voir la Sainte-Chapelle. Elle n’existait pas pour eux.
Mais, malgré la renommée dont jouissent maintenant à Paris la SainteChapelle, Notre-Dame, le réfectoire de Saint-Martin-des-Champs, et plusieurs
autres constructions moins excellentes du moyen âge, les monuments de la
renaissance et des temps modernes y tiennent encore la première place. Ces
œuvres de la royauté et de la centralisation l’emportent incontestablement,
sinon par le mérite artistique, du moins par le nombre, par l’étendue, par la
richesse. — En province il en est tout autrement, même dans nos villes de
second et de troisième ordre. On y a multiplié les larges rues et les grandes
maisons en pierre de taille. On y a bâti aussi beaucoup d’édifices publics,
très-commodes et très-convenables. Mais en général toutes ces constructions
ont peu de valeur, ou tout au moins de renommée, au point de vue de l’art.
Y a-t-il, je ne dis pas à Bordeaux, où le théâtre est certainement une grande
et belle chose très-appréciée du public et des artistes ; ni à Nîmes, où plus
récemment encore une municipalité généreuse a su se procurer de véritables
œuvres d’art; mais à Nantes, à Rouen, à Toulouse, à Strasbourg, à Reims,
à Amiens, à Dijon, à Tours, à Angers, à Caen, à Troyes, à Poitiers, à
Limoges, à Metz, à Lyon même, des monuments nouveaux qui rivalisent
avec ceux du moyen âge? Il n’est pas de préfecture, de palais de justice,
de musée ou de prison cellulaire qui puissent compter pour quelque chose
à côté d’une cathédrale comme celle de Chartres ou seulement du Mans et de
Clermont.
Tous ces vrais ornements de nos cités, c’est l’école néo-gothique qui les
a remis en honneur. Quelques grandes cathédrales, comme celles de Reims
d’Amiens, de Strasbourg et de Chartres, avaient conservé un reste de répu-
— 27 —
tation, et c’est pour cela qu’elles n’ont pas été dégradées pendant la révolu
tion. Mais la plupart des autres étaient aussi méprisées qu’elles sont estimées
aujourd’hui; elles semblaient déshonorer les villes quelles illustrent à présent.
Un revirement aussi complet de l’opinion, qui nous donne pendant trois
siècles le premier rang dans l’histoire de l’art et met la France au niveau de
l’Italie, devrait être le plus beau titre de l’école néo-gothique au moins parmi
les Français. D’ailleurs, cette révolution du goût s’étend à toutes les nations,
et, comme elle est fondée sur une évidente justice, elle est et sera de plus en
plus ratifiée par l’Allemagne et l’Angleterre dont elle est l’œuvre en grande
partie. « La fatalité qui a privé la France de la gloire de ses chansons de
geste se retroûve ici », dites-vous. Le style gothique s’est appelé en Alle
magne « style français, opus francigenum, et c’est là le nom qu’il aurait
dû garder1 ». Peut-être, si l’on ne songeait qu’à l’origine; mais le malheur
n’est pas grand; car ce nom de style français aurait nui à l’architecture
gothique en Angleterre et en Allemagne, sans lui servir beaucoup en France.
Or, on s’en doute bien, nous n’approuvons qu’à demi cette opinion de
M. Renan, que « l’architecture du xne et du xme siècle doit être classée
parmi les œuvres originales qu’il est glorieux d’avoir produites et sage de ne
pas imiter2 ». Nous aimons mieux qu’elle passe pour nationale en Angleterre,
en Allemagne, en Espagne et en Italie comme en France.
Du reste, l’architecture ogivale mérite vraiment ce titre de nationale dans
toute l’Europe occidentale. C’est comme une famille dont le chef serait Fran
çais, mais qu’un long séjour et de brillants services auraient naturalisée dans
différents pays.
L’école néo-gothique est arrivée à d’autres résultats plus matériels, et que
M. Renan ne devrait pas contester davantage. Ses travaux collectifs ont per
mis à M. Lassus et à M. Viollet-le-Duc, à M. Rœswilwald et à M. Vaudoyer
de restituer leur ancienne splendeur aux monuments parisiens que je citais
tout à l’heure. Ils ont rendu possibles sur tous les points du territoire des res
taurations, faites parfois avec trop de zèle et de dépense, mais généralement
conformes au style primitif. La peinture sur verre a été retrouvée et pratiquée
avec la même perfection qu’au moyen âge. Il s’est formé, particulièrement à
Notre-Dame, d’excellents sculpteurs aussi passionnés pour le style gothique
que d’autres peuvent l’être pour le style grec et romain.
Les mêmes efforts ont permis de compléter convenablement Notre-Dame de
Paris, qui manquait de sacristie; Saint-Ouen, de Rouen, qui n’avait pas de
1. « Revue des Deux Mondes », page 209.
2. Id., page 219.
— 28 —
façade, et, à l’étranger, la fameuse cathédrale de Cologne. Enfin, c’est à
l’école néo-gothique que l’on doit ces milliers d’églises neuves en style ogival
qui couvrent la France entière, comme autrefois au xIe siècle, d’un blanc
manteau de pierre. M. Renan les connaît peu et n’en fait aucun cas. Cepen
dant elles plaisent plus aux fidèles et répondent mieux aux besoins du culte,
ainsi qu’aux exigences de notre climat et de nos matériaux, que les rares
constructions religieuses élevées sous la Restauration et durant les premières
années de la monarchie de Juillet.
On a essayé, concurremment avec le style gothique de toutes nuances, du
style roman et du style byzantin, sans oublier celui de la renaissance fran
çaise. Ce dernier a pour le moment les faveurs de l’édilité parisienne. Mais, en
général, le style pur et sévère de la première moitié du xiiie siècle est pré
féré ; et, à Paris même, je ne crois pas que l’église de Belleville, dernière
œuvre de M. Lassus, soit éclipsée par le nouveau temple qui s’élève au bout
du boulevard Malesherbes.
En province, l’église de Bon-Secours à Rouen, celle de Saint-Nicolas à
Nantes, la chapelle des jésuites à Toulouse, le couvent d’Auteuil, le collège ec
clésiastique de Poitiers, et bien d’autres constructions du même genre auraient
peut-être quelques droits à l’attention de M. Renan. Mais il veut dire sans
doute, en parlant de la stérilité de l’école néo-gothique, qu’elle n’a pas su in
fluencer les constructions civiles, les seules qui aient de la valeur et de l’avenir.
Sous ce rapport, je l’avoue, on en est encore aux tentatives, au moins
dans notre pays; car l’Angleterre, qui est demeurée fidèle en tout aux tradi
tions du moyen âge, et qui n’a pas eu à s’en repentir; l’Angleterre, qui n’avait
jamais cessé complètement de faire du style gothique, ni au xvie, ni au xvn',
ni au xvme siècle; l’Angleterre, dis-je, est revenue sans effort à l’art de
Henri VIII pour les immenses constructions du Parlement et pour une mul
titude d’écoles, d’hôpitaux, de châteaux et de maisons, en un mot, pour
l’ensemble de son architecture civile.
Ce style Tudor a ses défauts, comme ses beautés; mais, à Westminster, il
offrait le double avantage d’être éminemment national, c’est-à-dire exclusive
ment anglais, et de s’harmoniser avec l’abside de l’église abbatiale, ainsi
qu’avec la magnifique salle du vieux palais, point de départ des nouvelles
constructions. Il n’a pas empêché la chambre des lords d’être une heureuse
et imposante création, infiniment supérieure à notre pauvre salle des États.
A Oxford, à Cambridge, villes savantes, mais villes gothiques, et qui ne
veulent pas perdre ce dernier caractère, si on a fait vers la fin du xvme siècle
quelques édifices en style néo-grec, on n’en fait plus. Toutes les construe-
— 29 —
tions neuves sont ogivales. C’est aussi le style Tudor, imposé souvent par
des convenances locales, qui domine, mais non pas exclusivement. On y voit
en outre du style gothique italien, — fantaisie qui n’est pas rare en Angle
terre, — et surtout du style ogival primitif. Au collège d’Exeter, M. Scott a
bâti une bibliothèque monumentale dans le style anglais du xnie siècle et,
pour d’autres constructions du même collège, il n’a pas craint de s’inspirer de
la Sainte-Chapelle de Paris, pensant avec raison que c’était puiser au com
mun patrimoine de la chrétienté tout entière.
Le nouveau muséum d’histoire naturelle, vaste et élégant édifice qu’achève
en ce moment l’université d’Oxford, sous la direction de MM. Deane et Wood
ward, se rapporte à la même période de l’art gothique. Seulement le style
en est moins pur et il fait peut-être une part trop grande à des innovations
très-acceptables en principe, mais qui ne sont pas toujours heureuses.
Il faut louer cependant une cour intérieure comparable, pour l’étendue, à une
gare de chemin de fer, où l’on s’est efforcé d’utiliser les ressources nouvelles
que les progrès de la métallurgie offrent au style ogival comme à tous les
systèmes d’architecture. Nous citerons encore avec éloge un laboratoire de
chimie qui imite ouvertement les grandes cuisines abbatiales de Fontevrault
et de Durham. Cela peut sembler puéril à M. Renan; mais qu’importe, si cet
appendice du nouveau muséum est gracieux dans sa forme et parfaitement
adapté à sa destination, ainsi qu’on s’accorde à le reconnaître ?
Les applications du style ogival à l’architecture civile ne se bornent pas à
l’Angleterre. A la suite d’un concours, la ville de Hambourg a bâti, dans le
style de la fin du xIIIe siècle, un splendide hôtel de ville, au moins comparable,
s’il ne leur est pas supérieur, à ceux de la Belgique. Il est vrai que les dessins
en ont été donnés par un artiste anglais, ce même M. Scott dont les œuvres
se font remarquer à Oxford. Mais, en Allemagne comme en Angleterre, beau
coup d’architectes connaissent à fond l’art ogival et savent l’appliquer à tous
les besoins de la société moderne.
Nous avons perdu en France, il y a quinze ans, une excellente occasion de
rivaliser avec Westminster. Il s’agissait, en restaurant et en agrandissant le
palais de justice de Paris, de le mettre en harmonie avec lui-même, avec sa
glorieuse histoire, avec ses vieilles tours, avec cette merveilleuse Sainte-Cha
pelle qui le dominera toujours; il s’agissait, en d’autres termes, d’y employer
l’art ogival. On l’a fait, mais incomplètement et imparfaitement. C’était trop
tôt sans doute pour obtenir une entière satisfaction.
Mais depuis il s’est fait chez nous, dans ce sens, d’importantes tentatives
couronnées de succès. Par exemple, à Angoulême. Ce n’est pas, il s’en faut,
— 30 —
une ville de réaction ; cependant M. Abadie a pu y bâtir, au gré de tous
les habitants et des antiquaires étrangers les plus difficiles1, un grand hôtel
de ville, en style du xitte siècle, surmonté d’un beffroi qui dépasse tous les
clochers de la cité. Il faut convenir que l’architecte devait nécessairement con
server deux tours de l’ancien château, l’une du xiv°, l’autre du xve siècle, qui
commandaient, jusqu’à un certain point, le style général des nouvelles con
structions. Mais ces tours, très-intéressantes par elles-mêmes, malgré la
sobriété de leur ornementation extérieure, n’existeraient point, que l’hôtel de
ville n’en vaudrait pas moins. Il resterait complet, homogène, très-riche et
très-pur de style, très-imposant et très-agréable d’aspect, parfaitement com
mode enfin. Le seul reproche qu’on pourrait lui adresser, je crois, c’est de
coûter trop cher pour une ville comme celle d’Angoulême. Mais je suis indul
gent, je l’avoue, pour les folies de ce genre, qui attestent un certain réveil de
l’esprit municipal.
Si jamais M. Renan traversait Angoulême, je le prierais de vouloir bien
examiner attentivement l’œuvre de M. Abadie, et de se demander, de bonne
foi, si elle choque en rien, malgré son style rétrograde, les règles du goût et
de la raison ; bien plus, si, avec la même dépense, on aurait pu faire mieux
dans tout autre style. A mon avis, l’hôtel de ville d’Angoulême résisterait à
cette épreuve et convaincrait M. Renan que la « continuation » du style
gothique tient à des causes plus sérieuses que ce « goût qui porte notre siècle
à copier tour à tour les différents styles du passé 2. »
Quand on ne revient pas franchement à l’art gothique, on s’en rapproche
néanmoins, et l’on peut certainement considérer comme une transition, comme
un acheminement à un retour plus complet, cette préférence ordinairement
accordée parmi nous à la renaissance française, à demi gothique, sur la renais
sance italienne ; cette substitution générale des toits aigus, si convenables
d’ailleurs sous notre ciel, aux toits plats et aux terrasses.
Où s’arrêtera cette tendance ? Conduira-t-elle à multiplier les essais tels que
celui de M. Abadie? Y aura-t-il deux styles, l’un pour les églises et pour
tous les édifices dont une certaine antiquité, même apparente, augmente
la valeur et le prestige; l’autre pour les théâtres et les constructions mon
daines où un air de jeunesse, renouvelé des Grecs, peut sembler de rigueur?
1. M. de Caumont et M. Raymond Bordeaux entre autres. Le témoignage public de ces archéo
logues est d’autant plus concluant, qu’ils ne montrent aucune prédilection pour l’architecture
néo-gothique. D’ailleurs ils ne connaissent nullement M. Abadie et blâment, aussi vivement
que personne, les « excès de zèle » qui caractérisent ses restaurations.
2. « Revue des Deux Mondes », page 219.
— 31 —
— L’avenir et le talent des architectes néo-gothiques en décideront. Mais loin
de perdre du terrain, nous en gagnons. Quoi qu’il arrive, on n’aura pas à nous
reprocher d’avoir prêché l’anarchie et brisé l’unité de l’art; car, depuis la fin
du xvme siècle, il n’y a plus de règle ni même d’habitude pour nos archi
tectes. Chacun, à sa guise, cherche dans le passé ses inspirations, et, je
le répète, on obéit aussi bien à un système abstrait d’esthétique en faisant
du Pompadour, du Médicis ou du grec qu’en s’attachant au gothique.
En résumé, on se presse trop d’entefrer l’archéologie du moyen âge et de
prononcer son oraison funèbre. Elle est à peine au milieu, nullement au déclin
de sa carrière. Le mouvement qui l’avait produite, et qui date déjà de trente
années, se ralentit un peu, quoiqu’il y ait encore tant à faire. Parmi les hommes
éminents qui avaient mis au service de l’archéologie naissante une haute posi
tion et un grand talent d’écrivain, mais qui ne pouvaient guère demeurer
toujours les premiers pour les fortes et patientes recherches, pour la netteté
et la solidité des idées, quelques-uns s’attardent ou s’arrêtent. D’un autre côté,
le nombre des personnes influentes qui se croient intéressées à dénigrer le
passé de la France a peut-être augmenté. Nous rencontrerons donc tantôt de
la lassitude et tantôt de la malveillance plus ou moins bien déguisée, sans par
ler de nos obstacles ordinaires, la moquerie banale et l’indifférence absolue.
Nous pouvons même craindre une réaction de la mode, qui d’abord nous
était assez favorable. Admirer longtemps la même chose, cela est bon pour
des Italiens ou des Bretons ! M. Renan compte bien qu’on va se passionner
pour les meubles Louis XVI et pour les bijoux étrusques, comme on l’avait fait
pour l’art gothique.
Nous n’en resterons pas moins assez nombreux, assez convaincus, assez
indépendants pour marcher du même pas à la poursuite du but que nous nous
étions marqué. Si, contre tout patriotisme national, nous étions tentés de
déserter la noble cause que nous avons embrassée, l’exemple persévérant de
l’Angleterre et de l’Allemagne nous soutiendrait et nous rassurerait. Mais, non, #
nous ne nous découragerons point un seul instant devant les caprices de la
mode, suivît-elle docilement les inspirations de M. Renan. — On ne nous
persuadera pas que l’archéologie du moyen âge, dans ses rapports avec la
pratique de l’architecture, a produit ses dernières conséquences. On ne nous
persuadera pas davantage que nous savons tout ce qu’il fallait savoir en fait
d’antiquités nationales, et qu’il n’y a plus qu’à s’occuper des monuments phé
niciens, s’il en existe.
PARIS.
IMPRIMERIB DE J- CLAYE, RUE S AI
Fait partie de L'Art du Moyen Âge et les causes de sa décadence, d'après M. Renan, par Félix de Verneilh
