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ÉGLISE SAINT-
DE PÉRIGUEUX.
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VOYAGES EN FRANCE
EN BELGIQUE
EN AMÉRIQUE
M. l’abl)é G. POIYDORE,
CHANOINE HONORAIRE, CURE DE SAINT-MARTIN.
P K R IG U E TJ X
CASSARD FRÈRES, IMPRIMEURS-LIBRAIRES,
EUE
SAINT-MARTIN,
1884
13 ET 15.
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VOYAGES EN FRANCE
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ÉGLISE SAINT-MARTIN DE PÉRIGUEUX.
VOYAGES EN FRANGE
EN BELGIQUE
ET
EN AMÉRIQUE
PAR
M. l’ablbé O. POLYDORE,
CHANOINE HONORAIRE, CDRÉ DE SAINT-MARTIN.
P :È R IG U E U X
CASSARD FRÈRES, IMPRIMEURS-LIBRAIRES,
EUE
SAINT-MARTIN,
1884
B.M. DE PERIGUEUX
C0000977469
13 ET 15.
— •——.
Mon cher Curé ,
Votre Evêque vous bénissait au début de
chacun de ces voyages que vous entrepreniez
avec un zèle si courageux pour l’amour de
Dieu et dans l’intérêt de notre chère église
de Saint-Martin.
Ses encouragements et ses bénédictions ne
sauraient manquer au récit détaillé et vrai
ment intéressant de vos courses, de vos
travaux, de vos succès et même de vos
déceptions.
Ces pages iront au cœur de vos paroissiens,
qui aimeront à y lire une partie de ce que
vous avez fait pour la construction d’une
église dont, au point de vue des ressources,
1
— 2 —
vous êtes vraiment le créateur ; et si, comme
je l’espère, vous trouvez de nombreux lec
teurs en dehors des limites de votre paroisse,
ils ne seront pas moins édifiés par l’ardeur
persévérante de votre zèle que séduits par
l’entrain et le charme de vos récits.
C’est donc de tout cœur que j’approuve et
bénis votre petit travail.
Recevez, mon cher Curé, l’assurance de
mon affectueux dévouement en Notre Sei
gneur.
fN. JOSEPH,
Évêque de Périgueux et de Sarlut.
A SA GRANDEUR
MONSEIGNEUR L’ÉVEQUE DE PÉRIGUEUXET DE SABLAT
Monseigneur,
Votre Grandeur a daigné m’encourager à publier
les lettres que j’ai eu l’honneur de lui écrire maintes
fois de France et de l’étranger, au cours de mes
voyages. Vous avez pensé qu’elles pourraient inté
resser et nous procurer quelques ressources pour
l’achèvement de l’église paroissiale de Saint-Martin.
Je me rends, Monseigneur, à un désir qui m’ho
nore. Toutefois je repousse la vaniteuse pensée de
célébrer mes louanges ; mon seul but est de travailler
à la gloire de Dieu et d’être utile à mon église.
Vous êtes l’ouvrier, Monseigneur, je ne suis que
l’instrument. Mes lecteurs sauront tout d’abord que
je dois mes petits succès à vos admirables lettres,
dont la touchante inspiration a toujours ému le
» i
— 4 —
cœurs généreux des contrées que j’ai parcourues.
Si le résultat n’a pas répondu à vos légitimes espé
rances, il ne faut s’en prendre qu’à mon inexpérience
et à ma faiblesse. Je n’ai su faire mieux ni davan
tage.
J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect,
Monseigneur, de Votre Grandeur, le très humble et
très obéissant serviteur.
C. Polydore, ch. h.,
Curé de Saint-Marlin de Périgueux.
AVANT-PROPOS.
Je n’ai pas la prétention d’écrire un grand
ouvrage. En racontant les épisodes relativement
intéressants, je le crois du moins, de mes longs
voyages , j’ai donné libre cours à mes appréciations
personnelles. Les intelligences élevées trouveront
dans mon livre ample matière à réflexions, et la
jeunesse qui aime les aventures y lira des récits qui
pourront peut-être captiver son attention.
Je demande pardon au lecteur de quelques lon
gueurs et répétitions inévitables dans un livre avant
tout descriptif. Il ri oubliera pas qu’en se le procu
rant, il fera une bonne œuvre. Je tiens à lui dire
que ce modeste travail ria été entrepris que pour
assurer quelques secours à mon église.
Dieu donnera le centuple et la vie éternelle à ceux
qui auront exercé la miséricorde en son nom.
C. Polydore.
: i-yagg-»
I
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
Une église catholique.— Le culte de saint Martin à Périgueux.—
Le chef de saint Denis à Périgueux. — Saint Martin de Péri
gueux et les Protestants.— Anciens curés de Saint-Martin.—
Incendie de l’église provisoire de Saint-Martin. — Première
Lettre de M*'Dabert. —Voyage dans le midi de la France. —
Deuxième lettre de M«r Dabert. — Voyage dans le. centre et
en Dauphiné. — Voyage dans l’Ouest. — Troisième lettre de
Mfr Dabert, — Voyage dans le nord et en Belgique.— Voyage
en Champagne, en Bourgogne et dans le Bourbonnais.
Avant de commencer le récit de mes voyages, il
est bon de dire ce que je pense d’une église catholi
que, et quelle est cette église de Saint-Martin pour
laquelle j’ai affronté l’exil et des fatigues sans
nombre.
Une église catholique, c’est la maison de Dieu, la
seule qu’il daigne habiter parmi les hommes, c’est
la porte du Ciel. Oui, nous catholiques, nous avons
la prétention de croire que Dieu en personne subs-
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VOYAGES EN FRANCE ET EN BELSIQUE.
tantieliement présent dans l’adorable sacrement de
l’Eucharistie, habite au milieu de nous dans les
temples du catholicisme. Il n’habite pas les temples
de l’erreur que j’ai vus si nombreux, si fréquentés
le dimanche, en Suisse, en Allemagne et en Améri
que, chez les peuples protestants. Mais qu’ils sont
froids et nus ces temples de l’erreur ! Toutefois c’est
la plus grande victoire de l’Enfer, d’avoir pu y
attirer les foules, loin de la véritable maison de
Dieu.
Une église catholique, c’est le point de départ de
la civilisation des peuples. Les apôtres prêchaient,
ils bâtissaient des églises. Saint Paul voulait qu’on
fit des collectes, chaque dimanche, pour les pauvres
et pour les besoins du culte. Quand le missionnaire
arrive au milieu des sauvages, il commence par
bâtir une église afin d’avoir son autel et son Dieu
avec lui. A côté de l’église s’élèvent bientôt l’école
et la maison de charité. Nos réformateurs mod.ernes
ont trop oublié que les écoles et les hôpitaux sont
nés à l’ombre de nos cathédrales. Ils oublient par
conséquent que notre civilisation est sortie tout
entière d’une église catholique.
Il ne faut donc pas s’étonner si un pauvre prêtre
pénétré de ces grandes pensées, plein de zèle et de
foi. muni de la bénédiction de son évêque, s’en va
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
9
courir le monde pour se procurer les ressources
nécessaires à l'œuvre vraiment royale de la cons
truction d’une église catholique. Il est missionnaire
à sa manière, il veut laisser sur le sol qui lui appar
tient une trace écrite de l’évangile que les siècles
n’effaceront point. Son nom sera perdu dans les
fondements de l’édifice, mais qu’importe, si par
l’édifice les peuples se souviennent toujours de
Dieu.
Le culte de Saint Martin est bien ancien à Péri
gueux. Le P. Dupuy, récollet, raconte que saint
Cybard ou Eparche, l’un des patrons de la ville
d’Angoulême, périgourdin d’origine, bâtit près de
Périgueux, vers le commencement du vie siècle, un
monastère et une église dédiés à saint Martin.
Lorsque les Normands ravagèrent Paris, un moine
de l’abbaye de Saint-Denis, originaire du Périgord,
enleva le chef de Saint-Denis pour le soustraire aux
profanations des barbares, le porta à Périgueux et
le déposa dans l’église de Saint-Martin. Au xme siè
cle, les Frères Prêcheurs vinrent s’établir à Péri
gueux et bâtirent leur couvent sur les ruines de
l’abbaye de Saint-Eparche. Lorsqu’ils voulurent
réparer l’église, ils trouvèrent dans un mur de fon
dation un coffret dans lequel était enfermée la
sainte relique avec l’inscription authentique gravée
1.
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VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
sur une planche de cuivre. Ce récit est confirmé par
le P. de Réchac, dominicain, historien de l’Ordre
des Frères Prêcheurs (1647), lequel s’exprime ainsi :
« Tout le couvent était parfait (achevé), l’an 1274
ou environ; le vénérable P. Guillaume de Corally,
homme de sainte vie, étant Prieur, voulant embellir
et accommoder l’église, et pour ce en démolissant
une partie, on a trouvé dans le creux d’une muraille
un grand vase d’airain semblable à un chaudron
fort large, et dans icelui une boîte peinte avec deux
autres cassettes en forme de tiroirs. On y regarda
fort curieusement et on y trouva plusieurs reliques
et entr’autres tout le test de saint Denis, l’Aréopagite, l’apôtre de notre France, avec une lame d’ai
rain qui avait ces paroles gravées en forme d’écus
son : (Suit le texte cité par le P. Dupuy.) » Le P.
de Réchac termine ainsi : « Avec ce témoignage si
authentique nos Pères ont tenu cette relique en
grande vénération, et les peuples y accourent encore
aujourd’hui avec beaucoup de dévotion et de ferveur,
et de soulagement en leurs infirmités. »
Je tiens le récit du P. de Réchac de l’obligeance
du P. M. P. F., de l’Ordre des Frères Prêcheurs,
notre bien distingué compatriote.
L’abbaye de Saint-Eparche avait été ruinée par
les Normands. La relique de saint Denis, retrouvée
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
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par les Dominicains, disparut dans les guerres reli
gieuses du xvi° siècle. Les protestants, maîtres de
Périgueux, y renouvelèrent les ravages des bar
bares du Nord. Ils dévastèrent les églises, pillèrent
les reliquaires et jetèrent au feu les précieux restes
de nos saints, avec des raffinements d’impiété incon
nus aux barbares du ix° siècle.
L’église de Saint-Martin et l’église des Domini
cains qui l’avait remplacée, occupaientl’emplacement
choisi depuis par les Ursulines pour la construc
tion de leur monastère et de leur belle église dédiée
au Sacré-Cœur. C’est une terre trois fois sacrée,
devenue aujourd’hui le centre de la nouvelle ville.
Le souvenir et le culte de saint Martin n’ont pas
disparu de Périgueux avec les ruines de l’église de
Saint-Eparche. Il se forma une paroisse dont l’église
fut successivement portée en divers lieux du même
quartier Saint-Martin, selon que la population allait
se déplaçant ou s’accroissant insensiblement. Quand
la révolution éclata, la modeste église de SaintMartin s’élevait non loin des boulevards, sur la rue
qui porte si légitimement son nom. Elle n’est plus,
mais il suffit de creuser la terre pour mettre à
découvert ses fondements et les ossements des
morts qu’elle protégea longtemps de son ombre. La
jonction des rues Saint-Martin et Maleville s’est
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VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
faite sur l’emplacement de l’ancien cimetière de la
paroisse.
Notre savant abbé B..., le fouilleur infatigable de
nos archives, dont nous attendons avec une légi
time impatience le grand ouvrage sur les origines
et traditions de nos monuments religieux, m’a
donné les noms de quelques curés de Saint-Martin,
tels que : Jean Robert (1500), de Mèredieu, cha
noine (1682), c’était la fameuse année des quatre
articles dont le bon curé chanoine, je veux le croire,
n’embrassa pas la doctrine ; Martinis (1686-1706),
vingt années de ministère ! Ce ministère et le mien
sont peut-être les plus longs de toute la liste des pas
teurs de mon église ; François Loliot (1764), Lamberterie (1786); il fut le dernier, j’ai eu l’honneur
de lui succéder après soixante-dix ans d’interrègne.
La révolution a tout emporté, les églises et les
prêtres. Il a fallu plus d’un demi-siècle pour répa
rer tant de désastres. C’est à peine si l’antique
paroisse de Saint-Martin se relève de l’oubli, et sort
enfin des ruines du passé toute rayonnante d’une
nouvelle jeunesse.
Il y a bientôt trente ans, Msr George, de sainte
et apostolique mémoire, bénissant un jour la croix
du Séminaire, parla du projet qu’il avait formé de
bâtir une église à Saint-Martin dans le populeux
~
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
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faubourg que le voisinage de la gare développait
de jour en jour à Périgueux. Le généreux prélat
laissait à sa mort une somme de dix mille francs
pour commencer l’œuvre projetée. M»r Baudry
obtenait plus tard de la Compagnie d’Orléans le
bâtiment en planches de l’ancienne gare, qui allait
devenir l’église provisoire de Saint-Martin, et de
l’Etat, l’établissement de la nouvelle succursale. Le
savant et pieux évêque ne fit que passer, mais déjà
la paroisse de Saint-Martin était fondée, et le nou
veau curé était installé par M. de Saint-Exupéry,
vicaire-général, le 7 juin 1863.
M&r Dabert, s’associant à la grande pensée de ses
illustres prédécesseurs, prodigua tout d’abord ses
encouragements, ses bénédictions et son argent à
l’œuvre de Saint-Martin. Par ses soins, une com
mission se forma, composée de tous les hauts fonc
tionnaires et des principaux habitants de la ville de
Périgueux. Une souscription fut ouverte, et pen
dant de longs jours les membres de la commission,
ainsi que plusieurs autres dévoués notables de la
ville, aidèrent le curé de la paroisse à recueillir les
premières sommes qui devaient couvrir la dépense
des premiers travaux de la nouvelle église.
Les fondations sortaient à peine de terre, lorsque
le 20 juillet 1871, vers deux heures de l’après-midi,
14
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
un incendie, dont les causes sont restées inconnues,
dévorait la pauvre église de planches de Saint-Mar
tin. Le feu se propagea avec une telle rapidité qu’en
moins d’une heure l’église fut réduite en cendres.
C’est alors que n’écoutant que ma foi et mon
courage, je conçus le projet de chercher dans le
fonds inépuisable de la charité publique les res
sources nécessaires à l’achèvement de l’église défi
nitive, persuadé que le malheur du récent incendie
et l’intérêt qui s’attache aux ouvriers dont ma
paroisse est composée en majeure partie m’ouvri
raient tous les cœurs.
Mon regard se tourna d’abord vers nos villes de
France. Notre patrie n’a-t-elle pas le génie de la
charité ? Elle propage la religion et soutient les
œuvres catholiques dans les deux mondes, elle
sait de môme adoucir les misères de ses enfants,
la France est une mère ! Je fis part de mon projet
à Mer l’évêque de Périgueux, qui l’approuva et qui
n’hésita pas à me donner les lettres de créance qui
m’étaient nécessaires. Voici la première lettre de
recommandation que Sa Grandeur voulut bien me
remettre à mon premier départ :
« Mon cher Curé,
» Le récent incendie de votre pauvre église de
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
la
bois a inspiré à votre zèle le projet de recomman
der votre grande paroisse à la charité de quelques
familles pieuses et généreuses. Mettez avec con
fiance ce projet à exécution. Dieu, qui connaît votre
détresse, secondera vos démarches. Je les bénis
moi-même par avance en son nom, et je m’associe
rai de tout cœur à la reconnaissance que vous
témoignerez aux bienfaiteurs de votre église. »
(Il septembre 1871.)
Périgueux avait ouvert généreusement la mar
che ; actions de grâces lui soient rendues ! Quel
ques villes du département imitèrent son exemple.
Remercîments à la bonne ville de Bergerac, dont la
splendide église de Notre-Dame est l’une des mer
veilles de notre Périgord ! Remercîments à ma
bonne ville de Ribérac ! Dans bien des circonstan
ces de ma vie pastorale, ma chère petite patrie m'a
prouvé que le proverbe nul n’est prophète dans son
pays pouvait avoir des exceptions. Remercîments
à Mareuil, à Brantôme, chers et impérissables sou
venirs de mes premiers ministères ! Remercîments
à plusieurs grandes familles chez lesquelles les tra
ditions de foi et de charité se sont toujours si bien
maintenues ! Je dois un témoignage particulier de
reconnaissance au noble clergé du diocèse, qui tout
16
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
pauvre qu’il est, a su trouver dans les trésors de sa
générosité les secours que je lui ai demandés pour
la construction de mon église.
Franchissant bientôt, avec timidité d’abord, les
frontières du diocèse, je visitai Bordeaux, où l’éminenlissime cardinal Donnet daigna m’indiquer luimême les personnes et les familles qui pouvaient
me venir en aide. A Bayonne, Mer Lacroix me fit
remettre par son digne vicaire-général, M. F..., la
première somme importante qui fixa ma résolution
de quêter jusqu’à l’achèvement de mon église. A
Pau, la généreuse personne qui a bâti la belle
église de Saint-Martin me donna cent francs. Le
patron de nos églises n’était-il pas le même? La
charmante ville d’Oloron, patrie de mon vieux
père, coquettement assise à la jonction des
gaves d’Aspe et d’Ossau, me réservait quelques
petites surprises dans ses communautés religieu
ses. A Tarbes, Msr Pichenut me fit son offrande et me
donna quelques mots de recommandation pour les
missionnaires de Lourdes. Le charitable évêque est
mort depuis archevêque de Chambéry. J’ai été reçu
deux fois par les Pères de la Grotte miraculeuse,
et deux fois, malgré les charges de leurs colossales
fondations, ils m’ont donné de leur abondance.
Ms>' Peyramale, l’immortel curé de Bernadette, m’a
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
17
donné lui aussi non de son abondance, mais de sa
pauvreté. Oui, Mer Peyramale a vécu et est mort
pauvre à côté des splendeurs auxquelles il a atta
ché son nom. Lui qu’on venait consulter des extré
mités de la terre et qui envoyait des millions à la
Grotte, n’a pas eu la consolation de voir son église
paroissiale restaurée ; sa récompense était plus
haut, il est allé la chercher au Ciel ! Notre-Dame de
Lourdes a protégé tous mes voyages. Sa statuette
d’argent que je tiens de la piété filiale d’un de mes
anciens vicaires m’a accompagné partout et ne me
quitte plus. J’en parlerai plus tard dans mon voyage
au Canada. Habitué à voir Dieu dans tout, j’ai cru
aussi à la maternelle intervention de Marie jusque
dans les détails de ma vie de quêteur. Lorsque, il y
a quelques années, notre évêque conduisait tout
joyeux ses trois mille hommes au sanctuaire de
Lourdes, dans mon légitime empressement à cher
cher un autel dans la brillante basilique pour y
célébrer les saints mystères, je fus conduit sans le
savoir à une chapelle de droite dans laquelle je con
templai avec émotion, suspendue sur ma tête, la
bannière aux franges d’or du Canada. C’était Vexvoto des pieux pèlerins de Montréal. Je crus rece
voir la certitude que mon pélérinage d’outre-mer
avait été agréable à la Reine des cieux.
48
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
J’ai gardé le souvenir : de Bagnères-de-Bigorre,
la délicieuse cité pyrénéenne assise aux pieds des
montagnes, presque à la naissance de l’Adour, dans
un site enchanteur ; de Foix, dans sa gorge étroite,
où l’Ariège mugit comme un torrent avant d’élargir
ses rives dans les vastes plaines qui l’emportent à
la Garonne ; de Pamiers et de son généreux comte
de S... A Toulouse, M«r Desprez, aujourd’hui cardi
nal, me donnait une large aumône et sabénédiction,
avec faculté de me servir de la première comme
d’un exemple pour ses diocésains et de la seconde
comme d’une force pour mes épreuves de chaque
jour.
Le livre des Juges raconte que les soldats de
Gédéon, dévorés par la soif, se contentaient de
boire sans s’arrêter quelques gorgées d’eau puisée
dans le creux de la main au passage des torrents.
Je puis dire que dans tous mes grands voyages je
ne me suis pour ainsi dire jamais arrêté à contem
pler longtemps les magiques beautés de la nature
et de l’art. Je n’ai rien vu qu’un courant. J’avais
peur de préjudicier à mon œuvre en disposant pour
moi d’un temps qui ne m’appartenait plus.
Toulouse est riche de foi, de monuments et de
gloire. Qui dira les merveilles de Saint-Sernin,
église magnifique à cinq nefs, l’une des plus gran-
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
19
dioses et des plus pures conceptions de l’art archi
tectural, avec sa crypte l’une des plus riches du
monde par les reliques insignes qui ont fait écrire à
l’entrée ces mots : Nec sanctior toto orbe locus, il
n’y a pas de lieu plus saint au monde ? J’admirai la
chapelle de la rue des Fleurs, toute dorée à l’inté
rieur, qui pleure ses bons Pères proscrits ; l’église du
Taur, qui eut l’honneur de garder pendant soixante
ans notre grande relique du Périgord, le SaintSuaire de Cadouin. Le Capitole de Toulouse est
célèbre par sa belle salle des jeux Floraux et par le
supplice du dernier des Montmorency. Je saluai en
passant Riquet et son canal de la Méditerranée à
l’Océan, le monument du maréchal Soult et les glo
rieux souvenirs de 1814 !
J’ai m Carcassonne, et même après cette hui
tième merveille du monde, d’après la chanson
nette, je ne suis pas mort de désespoir de n’en plus
rencontrer. Ce qui n’empêche pas que Carcassonne
est une charmante ville aux rues larges et régu
lières, bâtie en damier sur la rive gauche de
l’Aude. De l’autre côté s’élève à pic sur un immense
rocher, avec ses tours, ses murs crénelés, sa vieille
église gothique, vrai bijou du xmrae siècle, l’an
cienne ville de Carcassonne, appelée aujourd’hui la
CM. On dirait de loin la masse et les forts de
20
VOVAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
Gibraltar. On y monte par le couvent de sainte
Gracieuse, illustré naguère par le fameux procès
qui a démontré une fois de plus la rage impuissante
de l’enfer contre les communautés religieuses et
l’innocence des saintes victimes de la pénitence.
On raconte qu’un grave différend s’étant élevé entre
les habitants de la Cité, ils allaient en venir aux
mains, lorsque le roi saint Louis jugea l’affaire et
condamna les coupables à aller camper sur la rive
gauche de l’Aude. Ce fut l’origine de la ville actuelle
de Carcassonne.
Perpignan est une ville je dirai presque francoespagnole, qui étouffe, dans ses rues étroites, som
bres et tortueuses, enserrée dans ses fortifications
jadis imprenables. Un saint prêtre, principal du
collège, me donna cent francs. C’était M. G. de C...,
non moins distingué par sa science que par ses
vertus, l’oncle du vaillant député du Gers, M. P. de
C... Narbonne, avec son antique métropole, pleure
sa grandeur déchue. Béziers, par ses constructions
élégantes, a l’aspect d’une ville toute moderne.
Me1' de Las Cases, ancien évêque de Constantine,
ancien vicaire général de Périgueux, retiré au BonPasteur, me reçut à bras ouverts et me recommanda
à quelques riches familles. Je fus le témoin et l’heu
reux objet d’un admirable trait de détachement au
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
21
petit couvent de Sainte-Claire. Les religieuses se
réunirent et décidèrent, en conseil, de me donner
tout l’argent qu’il y avait dans la maison. Elles
purent réaliser une somme de quarante francs,
composée de petites pièces et de gros sous. C’était
peut-être leur pain de la journée ! Des larmes d’at
tendrissement coulèrent de mes yeux !
Revenant sur mes pas, je m’arrêtai à Castelnaudary, où je rencontrai, chez les Sœurs de Nevers,
une de mes anciennes orphelines de Périgueux. La
bonne Sœur me valut quelques pièces d’or en ville
et dans sa communauté. — Voici Rével et Sorrôze,
avec les grands souvenirs du P. Lacordaire. Cette
jeunesse qu’il a tant aimée y garde religieusement sa
tombe !
A Albi, je saluai M»’1' Lyonnet comme mon maître
par ses savants traités sur la théologie morale.
L’archevêque me reçut avec bonté, m’invita à sa
table et me donna l’autorisation de quêter dans sa
ville métropolitaine. Son gracieux accueil détermina
le petit succès de ma collecte. J’admirai en passant
cette superbe cathédrale de Sainte-Cécile, qui a
servi de forteresse dans les guerres dé religion, et
dont la vaste nef ne le cède à aucune autre en
beauté, en grandeur, en richesse architecturale. Le
chœur des chanoines est un des plus beaux que je
22
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
connaisse. Le palais de l’archevêque, avec ses riches
tapisseries à l’antique et ses belles terrasses sur le
Tarn, est digne d’un prince de l’Eglise.
Je rentrai à Périgueux après un mois et demi
d’absence, heureux d’apporter à mon église les pre
miers fruits de mon zèle et de la charité des catho
liques du midi de la France.
Je n’ai généralement disposé pour mes quêtes que
des quelques mois de l’année qu’on est convenu
d’appeler les vacances. Le service d’une grande
paroisse nécessite le plus possible la résidence,
mais surtout dans les mois de l’hiver, durant le
temps pascal et à l’époque de nos grandes solenni
tés catholiques jusqu’à l’Assomption. Je voulais quê
ter sans nuire à mon ministère.
L’année suivante, vers la lin de juillet, sur ma
demande de reprendre le bâton du pèlerin, Monsei
gneur l’évêque de Périgueux daigna me recomman
der encore à la charité publique par la touchante
lettre qui suit :
« Mon bien cher Curé,
» Vous m’avez demandé l’autorisation de repren
dre le bâton de pèlerin en faveur de la construction
de votre église. Associé depuis longtemps à votre
martyre, je m’associe de tout cœur à cette nouvelle
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
23
détermination de votre zèle pastoral. Une paroisse
de sept mille âmes, et point d’église pour les nourir
du pain de la parole et de la grâce des sacrements !
Il est impossible que Notre-Seigneur, le Prince des
Pasteurs et le Sauveur des âmes, ne bénisse pas
vos démarches et ne vous ouvre pas les cœurs.
Allez donc en confiance, allez où vous portera votre
zèle, la divine bénédiction vous suivra. Recevez-en
le gage dans celle que je vous donne en ce moment.»
Brive fut la première étape de mon voyage.
Remercîments à M. le curé de Saint-Martin, aux
bonnes Sœurs de Nevers et à quelques riches famil
les ! Je courus me prosterner aux pieds de NotreDame de Rocamadour, je lui dois le succès de ce
voyage. A Figeac, M. l’archiprôtre me fit les hon
neurs de sa vaste et belle église, dont il a été le
restaurateur intelligent. On dit qu’il a refusé d’être
évêque ; sa modestie prouve qu’il en était digne, et
n’oublions pas qu’il était l’oncle du trop fameux tri
bun descendu naguère prématurément dans la
tombe. A Villefranche-d’Aveyron, je trouvai un de
mes anciens maîtres. M. l’abbé R..., chef d’institu
tion. Son dévoué patronage me procura quelques
bons écus. A Rodez. M»r Bourret, ami particulier de
mon évêque, me reçut avec une distinction marquée,
24
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
m’admit à sa table et me procura l’agréable surprise
de recueillir sa riche offrande sous les plis de ma
serviette. Pendant quatre jours je reçus l’hospitalité
la plus cordiale d’un ancien curé du Périgord,
M. l’abbé T...,1e vigoureux et intrépide octogénaire,
doyen des pèlerinages de France aux Saints-Lieux.
Rodez s’est montré généreux envers moi, je l’en
remercie. La capitale du Rouergue s’élève sur un
plateau élevé d’où la vue est magnifique : au nord la
chaîne du Cantal, tout autour des ondulations infi
nies qui laissent apercevoir jusque sous les feux du
midi la profondeur des vallées, les sombres forêts
et l’âpreté des rochers. Des promenades gracieuses,
plantées de beaux arbres, environnent la ville et lui
forment un cercle de verdure. La cathédrale est
vraiment belle; la tour qui s’en détache semble
porter une couronne royale, on dirait de la dentelle
de pierre; le carillon ne compte pas moins de qua
rante cloches, parfaitement harmonisées, dont les
symphonies, tour à tour graves et joyeuses, pleurent
et chantent avec les accents de notre admirable
liturgie.
A Aurillac, le supérieur des Lazaristes me donna
cent francs. L’école normale, dirigée alors par les
Frères des écoles chrétiennes, et le monastère de la
Visitation, furent généreux envers mon église.
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
25
Aurillac est la patrie de Gerbert. devenu pape sous
le nom de Sylvestre IL Ce grand pape, qui était
aussi un grand savant, est l’inventeur de l’horloge à
balancier. La religion s’allie très bien avec la
science, l’impiété a le tort de l’oublier lorsqu’elle
chasse Dieu de toutes nos institutions scientifiques.
Mais c’est en vain, car en étudiant le monde l’homme
rencontre toujours Dieu qui est l’auteur du monde.
Aurillac a élevé une magnifique statue à Sylves
tre II, qu’il considère à juste titre comme une de
ses gloires les plus pures. A Saint-Flour, je fus reçu
au Séminaire, en pleine retraite ecclésiastique, par
Msr de Pompignac. L’évêque et son clergé me firent
leur offrande.
La Compagnie d’Orléans voit finir son vaste
réseau de voies ferrées à Arvanl, aux portes de la
Limagne, ce paradis enchanteur de la France cen
trale. Là commence le Paris-Lyon-Méditerranée.
En quelques heures j’étais à Clermont-Ferrand, la
capitale de ce beau pays d’Auvergne, l’un des bou
levards de notre indépendance nationale. Le Puyde-Dôme, majestueux et sévère, s’élève derrière
Clermont, à l’entrée des montagnes, et, sentinelle
géante, surveille au loin les immenses plaines dans
lesquelles l’Ailier promène la fraîcheur et la ferti
lité. Le vieil évêque de Clermont me reçut avec
2
f
26
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
froideur, me donna peu. mais ne me défendit rien.
La collecte laissa à désirer. J’ai admiré, après la
cathédrale qui était en réparation, la belle église
de Sainte-Marie-du-Port, chef-d’œuvre de l’archi
tecture romane ; elle n’est pas assez dégagée des
constructions qui l’entourent. On ne peut aller à
Clermont sans visiter la fontaine de Saint-Allyre
dont les eaux sont pétrifiantes. Saint Allyre est un
évêque de Clermont du IVe siècle, dont les reliques
furent longtemps en vénération dans l’abhaye de cenom, que la congrégation de Saint-Maur avait fondée
aux portes de la ville. Les reliques et l’abhaye n’exis
tent plus depuis longtemps. Les eaux de la célèbre
fontaine coulent sur l’emplacement des ruines de
l’abhaye disparue.
Je me trouvais sur le chemin de Royat, et c’était
la saison des eaux, heureuse occasion de deman
der l’aumône aux riches baigneurs de cette vallée
charmante. La première personne à laquelle je
m’adressai fut madame la Présidente de l’œuvre
des lampes du sanctuaire. Elle m’avait envoyé une
lampe pour Saint-Martin quelques années aupara
vant ; cette lampe avait péri dans l’incendie de mon
église. Admirable conduite de la Providence ! Vous
comprenez, cher lecteur, que je fus plus heureux à
Royat qu’à Clermont. Souvent le Seigneur nous
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
27
éprouve d’abord pour nous donner ensuite le quin
tuple de nos espérances.
A Montbrison, ancien chef-lieu de la Loire, habi
tait la famille de S. P... Monsieur de S. P..., ancien
préfet de la Dordogne et président d’honneur de
l’œuvre de Saint-Martin, était absent quand je me
présentai à sa demeure. Nonobstant la lourde
charge de son église paroissiale dont il avait en
trepris la reconstruction, il voulut bien m’envoyer
deux cents francs. Il est mort, que Dieu le récom
pense au Ciel, Saint-Martin ne saurait l’oublier !
A l’hôpital de Montbrison je fus témoin d’un fait
étrange que je vais raconter. Un petit berger s’était
endormi quelques jours auparavant dans la campa
gne, à l’ombre d’un arbre, et s’était réveillé en sur
saut avec une douleur atroce dans une oreille. Le
pauvre enfant poussait des cris lamentables depuis
trois jours, refusait toute nourriture etliurlait qu’une
bête lui rongeait la tête. La vénérable supérieure
eut l’idée de lui injecter de l’essence de térébenthine
dans le creux de l’oreille. L’enfant tomba comme
foudroyé. Ce n’était rien, le pauvre petit s’endor
mait d’un profond sommeil, et un énorme ver
blanc, plus foudroyé que lui, sortait de son oreille. Il
était guéri. Avis aux dormeurs des champs et qu’à
l’occasion il se souviennent du remède ! La supé-
28
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
ri ure me montra aussi un arabe à genoux au
milieu de la cour, il faisait sa prière. Immobile, les
bras tendus, les yeux fixés sur le soleil, rien ne
pouvait le distraire de sa contemplation, et les
rayons brûlants de l’astre du jour ne le faisaient
point sourciller. Il recommençait tous les matins à
la môme heure et donnait à entendre qu’il était
malheureux quand les nuages voilaient le ciel. Quel
exemple pour tant de prétendus catholiques qui ne
prient point !
Saint-Etienne, chef-lieu actuel de la Loire, es t une
grande ville manufacturière, enrichie par le com
merce des houilles, sa fabrique d’armes et sa rubanerie. La rue principale a près de dix kilomètres en
ligne droite; elle est plus longue, sinon plus belle,
que la fameuse Perspective Newski de Saint-Péters
bourg. La vieille église de Saint-Etienne remonte
rait, dit-on, au temps du roi Dagobert ; ce n’est pas
un article de foi. C’est une singulière construction
de blocs de granit entassés les uns sur les autres,
sans aucune forme architecturale à l’extérieur. A
l’intérieur de la basilique, tout change d’aspect ; les
voûtes et les piliers ne manquent ni d’élégance ni
de grandeur.
Arrivé à Lyon, je fus me prosterner aux pieds
de Notre-Dame de Fourvières. Après avoir fait
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
29
mes dévotions, je me rendis à l’archevêché. Mon
seigneur l’archevêque était à la rue Sainte-IIélène,
chez les Pères Jésuites, dans l’ancien monastère de
la Visitation, où est mort saint François de Sales.
Mer Genouilhac, en vrai savant absorbé par l’étude,
me salua sans me regarder et me remit de même
pour son secrétaire une carte sur laquelle il avait
écrit ces simples mots : voudra bien donner quelque
chose. Je courus au secrétariat et je fis remarquer
qu’un archevêque de Lyon ne pouvait me donner
moins que les autres évêques de France. Je récla
mai cent francs, on m’en donna cinquante.
La ville de la Propagation de la Foi devait faire
honneur sans doute à sa réputation de charité tradi
tionnelle. Je fus assez content de la plupart des
curés de Lyon. L’un d’eux, M. le curé de SaintMarlin-d’Ainay, avait été mon compagnon de pèle
rinage à Saint-Paul-Hors-les-Murs et auxTrois-Fontaines, en 1867. Il se souvint de moi et voulut bien
me recommander à quelques-uns de ses confrères
et à plusieurs riches familles de sa paroisse. Eh
bien! le croiriez-vous, cher lecteur? Ce sont les
villes et les .citoyens les plus charitables qui don
nent le moins aux quêteurs de passage. Cela revient
trop souvent. Lyon est le pourvoyeur de toutes les
œuvres de charité, en France, en Europe, et jusque
2.
30
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
dans les missions lointaines. Si ma collecte a été
modeste, je n’ai pas eu la pensée d’en vouloir aux
Lyonnais.
Par ses trois villes majestueusement assises au
bord de ses deux grands fleuves, par le nombre et
la grandeur de ses monuments, par son sanctuaire
de Fourvières, du haut duquel la Vierge semble le
bénir et le protéger, Lyon est une des plus belles et
des plus intéressantes villes du monde. La piété de
ses habitants bâtit en ce moment à Marie, sur la
colline bien.-aimée, un temple qui, par ses dimen
sions, par la richesse et l’éclat de ses marbres, sera
vraiment digne de l’auguste Mère de Dieu.
A Grenoble, l’évêque se montra peu aimable. Il
ne me donna rien et me refusa un mot de protection
auprès des Chartreux. Tout naturellement, dans
cette première circonstance (car j’ai revu Grenoble
dans de meilleures conditions), la ville demeura
glaciale envers moi. J’y trouvai pourtant une mar
que de sympathie assez singulière et fort inattendue
qui, du reste, ne me valut pas grand’chose. Je vais
la raconter, désireux toutefois de ne pas blesser la
mémoire du bon vieux prêtre qui daigna me la
témoigner.
J’étais allé faire une visite au curé de l’église de
Saint-André. Il était, disait-on, d’une vivacité
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
31
extraordinaire et d’une originalité excessive, bon
du reste de son naturel, mais devenu très-irritable
à la suite d’un grave désagrément que lui avait
causé son évêque. Je me présentai chez lui après
son dîner, espérant que c’était l’heure la plus favo
rable. Le vieux doyen, on l’appelait ainsi, lisait son
journal. La domestique annonça un prêtre étranger
et remit ma carte. Un pauvre curé du diocèse de
Périgueux..... , c’était bien vague......, c’était bien
loin, bien inconnu sans doute; en tous cas, cela
paraissait suspect. — Monsieur le doyen, j’ai l’hon
neur de..... — Que voulez-vous? Laissez-moi !...
Vous êtes quêteur, peut-être !... Qui êtes-vous?... Je
n’ai rien à vous donner !... Allez-vous en !... — En
vérité, Monsieur le doyen, je ne suis pas heureux à
Grenoble; car, depuis l’évêque jusqu’au-curé de
paroisse, c’est à qui me recevra le plus mal ! —
Comment, comment ?... l’évêque vous a mal reçu?...
Venez, venez, mon cher ami, asseyez-vous là,
racontez-moi ça !... — Je raconte ma froide récep
tion à l’évêché ; le bon curé bondit d’indignation et
me donne par écrit une recommandation chaleu
reuse pour le général des Chartreux, signée : Gêrin,
ancien évêque nommé d’Agen!... Je compris alors !
Le T. R. P. Général a ri plus tard de mon aventure.
M«r Paulinier, devenu archevêque de Besançon,
32
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
avait certainement oublié ma personne; il est mort.
Le curé de Saint-André de Grenoble est mort aussi.
Je n’ai pas cru manquer à leur mémoire vénérée en
les mettant en scène dans cet ouvrage..
J’avais dit la sainte messe à la cathédrale,
précisément et sans m’y attendre, à l’autel de
saint Bruno. Il me sembla que le grand moine me
disait de reprendre courage. Je fus aussi porter
mes plaintes à Notre-Dame de la Salette, j’en revins
fortifié. Je montai à la Grande Chartreuse, et en
dépit de mille prophéties bizarres, décourageantes,
qui m’avaient été faites, grâce à une bonne lettre
de recommandation de M«r l’évêque de Périgueux,
le T. R. P. Prieur me fit don de dix mille francs
pour la construction de mon église. Plus tard le
R. P. dom Roques, procureur de la Chartreuse
de Vauclaire, devenu général après la mort de dom
Saissons, devait y ajouter une somme de trois mille
francs. C’était un double hommage à mon évêque, et
à cette terre du Périgord qui a l’insigne honneur de
posséder la Chartreuse de Vauclaire. Je serai juste e^
reconnaissant à la fois en faisant remarquer encore
que la première pensée d’aller demander aux Char
treux m’était venue de mes deux éminents paroissiens
MM. M..., ingénieur en chef, et L..., chef de la
traction au chemin de fer d’Orléans. Ces deux Mes
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
33
sieurs, voyageant ensemble dans les montagnes du
Dauphiné, avaient obtenu pour mon église un pre
mier secours des Chartreux, quelques mois aupara
vant. Remercîments à tous mes bienfaiteurs !
Reconnaissance aux Enfants de saint Bruno !
Grenoble, sur les bords de l’Isère, encadré de
montagnes, est pour ainsi dire un camp retranché !
Comme toutes les villes de guerre, il est pauvre de
monuments mais non de gloire. Je saluai la statue
de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche.
Le héros est représenté debout, appuyé contre un
arbre et blessé à mort sur son dernier champ de
bataille ; -il presse avec amour sur son cœur la garde
de son épée qui représente une croix, et laisse tom
ber de ses lèvres mourantes ces belles paroles qui
résument toute sa vie :
Dieu et le Roi, voilà mes maîtres, oncques n’en
aurai d’autres !
Elles sont gravées sur la face principale du pié
destal. On peut les considérer comme le cri de la
France d’alors, il a bien changé depuis !
Vers la fin de l’automne de cette môme année je
fis un voyage dans l’Ouest, sur le littoral de l’Océan.
Je visitai succesivement : Coutras avec sa gracieuse
église toute rajeunie, ornée de beaux vitraux;
34
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
Libourne avec sa belle église de Saint-Jean, digne
du rang de cathédrale ; Pons avec son grand col
lège qui donna jadis un saint évêque à l’église
d’Amiens, M«r Boudinet ; Cognac plein de la répu
tation oratoire de son archiprêtre M. l’abbé Pintaud ; Saintes avec son tombeau de saint Eutrope.
La porte de la crypte de saint Eutrope, dont les reli
ques sont encore fréquentées par de nombreux
pèlerins, est surmontée de cette inscription latine :
Patet ad vos, cor nostrum, ô santones ! notre cœur
se dilate vers vous, ô Saintongeois ! c’est le salut
de saint Paul entrant à Corinthe. Tout naturelle
ment, l’apôtre de la Saintonge, en se l’appropriant,
changea le nom de Corinthiens en celui des Sain
tongeois, devenus ses enfants d’adoption. La cathé
drale de Saintes a dû être belle autrefois, elle est
pauvre et nue ; sa voûte, jadis élancée, a disparu pour
faire place à un mauvais plafond badigeonné ! Les
guerres de religion et la révolution ont passé par là!
Rochefort est à proprement parler la ville de
Louis XIV : cette cité lui doit son port et ses arse
naux. L’amiral préfet maritime me donna audience
etme remit son offrande. J’eus également à me louer
de la réception cordiale qu’on me fit au presbytère
de Saint-Louis. Un de Messieurs les vicaires,
aujourd’hui aumônier du Lycée de Périgueux, géné-
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
33
reux deux fois envers mon église, a pu constater
depuis l’authenticité de ma réclame et de ma mis
sion.
■
A la Rochelle, M. l’abbé Cortet, vicaire-général,
aujourd’hui évêque de Troyes, m’invita à dîner en
l’absence de M«r Thomas, me ménagea la gracieuse
surprise de l’évêque de Rodez, et me remit bon
nombre de gravures du Sacré-Cœur à distribuer,
me prédisant le succès de mon œuvre. La Rochelle
avec ses portiques, sa belle promenade du Mail,
son voisinage de la mer, est une ville intéressante
et agréable. Le protestantisme n’a plus besoin d’y
être assiégé et réduit de force comme au temps de
Richelieu, et la fameuse digue dévorée par la mer
ne laisse plus que des vestiges, glorieux témoins de
ce que peut la ténacité du génie !
A Luçon, où le grand cardinal ministre de
Louis XIII fut évêque, Mer Collet, plus tard archevê
que de Tours, me reçut au milieu d’études prépara
toires à l’introduction d’un procès de canonisation à
Rome. Le bon évêque me donna une large pièce d’or
et me renvoya à la grâce de Dieu. Les religieuses de
la charité venaient de perdre leur supérieure, on
allait procéder à la célébration des funérailles. Les
quêteurs sont audacieux et ne respectent rien, pas
même la mort. Je hasardai une indiscrète demande
36
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
dans l’intérêt même de la défunte, mon conseil de
fabrique ayant fondé des messes à l’intention de
nos bienfaiteurs défunts. On ne me répondit pas,
ce n’était pas le moment. Je me retirai plus discret
que je n’étais venu.
La Roche-sur-Yon, chef-lieu du département de
la Vendée, a changé trois ou quatre fois de nom,
selon les changements des régimes politiques. Ça
été peut-être tour à tour un hommage ou une représaille envers ces héroïques paysans du Bocage qui,
retranchés derrière leurs haies vives et leurs inter
minables rangées d’arbres au tronc noueux, tinrent
longtemps en échec les armées de la République.
Les Bourbons avaient appelé La Roche BourbonVendée, et cette terre royaliste avait accepté d’en
thousiasme. Napoléon substitua plus tard le nom de
Napoléon-Vendée. Etait-ce une humiliation ou une
menace pour les Vendéens? Ni l’une ni l’autre. Le
grand homme avait compris que son nom seul pou
vait convenir au peuple de géants!
Nantes, la grande et populeuse cité de Bretagne,
s’élève sur la rive droite de la Loire. Beaux monu
ments, belles églises ! Saint Nicolas, avec ses cinq
nefs, sa tour élancée, a porté son heureux bâtisseur
et curé, Msr Fournier, sur le siège de Nantes. SaintMartin de Périgueux et son pauvre curé sont des
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
37
pygmées à côté de l’œuvre et de l’homme. J’ai vu
M»r Fournier, je l’ai entendu dans une de ces bril
lantes improvisations qui lui étaient familières,
c’était à la pose de la première pierre de l’église de
Saint-Donatien, si je ne me trompe. Le clergé de
Nantes, surpris d’abord par cette nomination inat
tendue d’un de ses membres auquel on ne songeait
pas, fut bien obligé de s’incliner devant cette magi
que parole et devant l’administrateur sage et éclairé
que la divine Providence avait suscité dans ses
rangs. J’ai entendu depuis l’évêque de Genève,
M«r Mermillod ; je crois à la parenté du talent entre
ces deux hommes.
Madame de M..., la pieuse et inconsolable veuve
de celui qui fut un de mes meilleurs amis et que je
considère comme l’un des fondateurs de mon église,
habitait Nantes avec sa famille. Grâce à cette noble
dame et à la protection du digne archiprêtre de la
cathédrale qu’elle sut me procurer, je recueillis çà
et là de bonnes offrandes, qui se seraient multipliées
si la rigueur des temps et la saison avancée l’avaient
permis. Obligé de lâcher prise, me promettant de
revenir à l’œuvre dans une ville qui m’avait si bien
accueilli, je me bâtai de reprendre le chemin du
Périgord.
Avant mon départ pour le nord de la France et
3
38
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
pour la Belgique, Monseigneur l’évêque de Péri
gueux voulut bien me remettre la lettre suivante :
« Mon bien cher cubé,
» C’est donc, hélas ! pour la troisième fois que
vous me demandez l’autorisation de prendre le bâton
du pèlerin dans l’intérêt de la construction de votre
église. Partageant toutes vos tristesses en cette
œuvre, je ne puis que vous envoyer une parole d’en
couragement.
» Une paroisse de sept mille âmes et point de sanc
tuaire pour nourrir ce nombreux troupeau du pain
de la parole et de la grâce des sacrements ! Qui ne
s’attendrirait en face d’une situation si douloureuse
pour le cœur d’un pasteur ? Mais, vous avez raison:
confiance toujours ! Il est impossible que Notre-Seigneur ne féconde pas vos démarches !
» Allez donc encore, cher pèlerin pastoral, allez
partout où vous portera votre zèle. Dieu est avec
vous ! Et comme gage de ses futures bénédictions,
recevez celle que vous donne, à cette heure de votre
départ, votre Evêque et père en Jésus-Christ. »
C’était le 27 septembre 1873. Poitiers ouvre la
marche. Mon viel ami M. D... poussa le zèle jusqu’à
m’accompagner chez les principaux membres de
VOYAGES EN PRANCE ET EN BELGIQUE.
39
cette grande et si catholique aristocratie poitevine,
qui lit largement honneur à ses traditions de loi et
de générosité. M«r Pie se souvint du modeste pres
bytère de Mareuil-sur-Belle où, quatorze ans aupa
ravant, tout petit vicaire, en l’absence de mon vénéré
curé, j’avais eu l’insigne honneur de lui offrir un
repos de quelques heures, quand il se rendait avec
Msr Cousseau au concile de Périgueux. Je fus con
tent des Poitevins. Saint Hilaire le devait à mon
église. Ne fut-il pas le premier guide de saint Mar
tin dans sa grande vie de moine et d’évêque? Je
m’arrêtai peu à étudier les monuments antiques
de Poitiers, si admirables et sr dignes de l’attention
du touriste : la cathédrale, Notre-Dame, Montierneuf, Sainte-Radegonde et Saint-Hilaire. Poitiers
fut autrefois la ville sainte des Gaules ; il est digne
de son antique splendeur par l’esprit religieux de
ses habitants, par les nombreuses communautés
qu’il renferme, par la richesse et l’éclat de ses
églises.
Châteauroux me devait quelques sympathies. H
m’avait enlevé la dernière concession gouvernemen
tale des grandes loteries nationales en faveur des
églises. Tandis que Saint-Martin sort péniblement
de terre, Châteauroux porte déjà dans les nues les
deux fi ères tours de sa belle église, qui n’attend
40
VOYAGES EN FRANCE Et EN BELGIQUE,
pour ainsi dire plus qu’un évêque. Une bonne âme
de ma paroisse m’avait préparé à Châteauroux quel
ques petits succès dont je lui envoie tout le mérite.
Je ne pouvais passer la charmante ville d’Issoudun, connue du monde entier, sans m’agenouiller
aux pieds de la Vierge du Sacré-Cœur. Je dois un
témoignage particulier de gratitude à la noble
famille Duquesne, dont le nom rappelle le brillant
amiral de Louis XIV. Le corps de l’amiral et les
morts de sa famille reposent à côté du château,
dans une gracieuse chapelle confiée à la garde des
Sœurs de Saint-Vincent de Paul.
Je dois un souvenir à Bourges, où j’ai vu un
prince de l’Eglise, M«r de La Tour d’Auvergne,
toujours généreux, au milieu des ruines de son
palais incendié. Si j’étais archéologue et poète, je
ferais la description de sa magnifique cathédrale,
l’une des merveilles de l’art gothique en France.
Me voici à Orléans, la ville française par excel
lence, avec ses souvenirs de Jeanne d’Arc, avec
son grand évêque Mgr Dupanloup, cet illustre reje
ton de la race des forts dans le combat, qui a si
vigoureusement flétri les erreurs et les vices du
temps présent. Orléans est une ville vraiment reli
gieuse, au milieu d’un pays où l’ignorance et l’in
différence des campagnes contrastent étrangement
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
41
avec la foi et la piété des Orléanais. Cette cité m’a
beaucoup donné pour mon église. .T’ai rencontré
dans ses murs, pour me patronner en l’absence de
M«r l’évêque, un saint prêtre, vicaire-général et
curt de paroisse, auquel la ville doit la belle église
de Saint-Paterne. Le curé de Saint-Paterne n’était
pas de ceux qui ne donnent pas sous prétexte de
trop grands besoins, il pratiquait à merveille la
maxime de l’Evangile : Donnez et il vous sera
donné! Le bon curé me donna cent francs !
Pourquoi n’aurais-je pas visité la Chapelle SaintSlesmin, ce prodige unique d’un séminaire où les
élèves parlent grec comme les Hongrois parlent
latin ? Le grec est pour ainsi dire leur langue natu
relle. Je ne m’étonne pas que le grand évêque
d’Orléans aimât à s’y reposer des fatigues de sa vie
militante, sous les frais ombrages qui bordent la
Loire, au milieu des poétiques mélodies de la lan
gue d’Homère.
J’aurais dû commencer mes pèlerinages par celui
de Saint-Martin-de-Tours. J’arrive enfin au tombeau
du glorieux patron de mon église. Je m’y suis ren
contré avec un enfant du Périgord, moine bénédictin
de Solesmes. et nous avons célébré le saint Sacrifice
sur la poussière de celui qui passionna l'Europe au
moyen-âge, du grand thaumaturge des Gaules !
42
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
L’antique basilique de saint Martin a été retrou
vée. La ville de Tours est bâtie sur ses ruines.
Espérons que, grâce au zèle déployé par M»1' Guibert, qui fut longtemps archevêque de Tours, elle
sera un jour restaurée avec son grand pèlerinage
au tombeau de saint Martin. On montre encore
dans une île de la Loire les vestiges du célèbre
monastère de Marmoutiers. où le saint évêque
aimait à «e retirer parmi ses moines après les fati
gues de son prodigieux apostolat.
La Touraine, l’Anjou, quelles magnifiques con
trées ! Quels souvenirs ! C’est le cœur de la France
avec ses vastes plaines, ses beaux fleuves, ses
coteaux riants et fertiles, ses châteaux royaux mer
veilles de la Renaissance !
Angers, légitimement fier de la réputation de son
évêque, m’aurait accueilli, mais il y avait dans ce
grand diocèse des œuvres en souffrance qui m’ont
empêché de déposer aux pieds de M®r Freppel
l’hommage de ma respectueuse admiration et les
besoins de mon église. J’envoie cependant l’ex
pression de ma reconnaissance à quelques commu
nautés religieuses pour les dons généreux qu’elles
m’ont faits.
Je revins à Tours, et. par la ligne de Vendôme,
après avoir salué en passant l’héroïque Châteaudun,
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
43
dont les Prussiens se souviennent encore, j’arrivai
à Paris, dans ce grand Paris où Dieu et Satan ont
établi leur empire-, où tous les débordements du
vice coudoient les merveilles de la charité.
Le cardinal Guibert, ami particulier de mon
évêque, m’a fait l’honneur de me recevoir deux fois.
Je parlerai plus tard de ma seconde réception au
palais de l’archevêché. Dans cette première cir
constance, le cardinal me dit avec bonté : « Mon
cher curé, vous savez combien j’aime votre évêque,
vous savez aussi combien m’est cher le culte de
saint Martin. Allez donc avec confiance dans cette
grande capitale, je vous autorise à dire partout que
je verrai avec plaisir les sacrifices qu’on fera pour
vous. » Si un jour ce que j’ai écrit plus haut du
chef de saint Denis passait sous les yeux de Son
Eminence, elle ne se repentirait pas de ses bonnes
paroles et des recommandations écrites qu’elle m’a
données plus tard pour les cardinaux de Hongrie.
Paris devait me revoir plusieurs fois dans ses
murs et chaque fois sa charité, eu égard à la dis
crétion de mes appels à cause de l’œuvre si néces
saire du Sacré-Cœur, devait répondre généreusement'à mes désirs.
Le terme de ce voyage n’était pas la capitale de
la France. J’allais dans le Nord, pays de foi,
44
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
d’abondance et de dévouement aux œuvres catho
liques.
Rouen et Notre-Dame-de-Bon-Secours, patronne
des mariniers, chers et touchants souvenirs ! J’en
voie une reconnaissance spéciale à M. M... Salut à la
cathédrale de Rouen et à sa flèche de fer ! Salut à
l’église de Saint-Ouen plus complète, plus achevée,
plus harmonieuse dans ses lignes architecturales !
J’ai trouvé dans l’église de Saint-Maclou le tom
beau de M«r Pierre Clément, ancien curé de cette
paroisse, évêque de Périgueux en 1684. Salut à la
brillante chapelle de Bon-Secours, toute dorée à
l’intérieur ! Elle domine au loin les immenses méan
dres de la Seine. Bon-Secours à Rouen et NotreDame-de-la-Garde à Marseille sont les deux pèleri
nages préférés des marins français. J’aime les
pèlerinages de la Vierge, j’ai toujours eu tant
besoin aussi de son secours !
Le Havre et Sainte-Adresse. — Je ne pensais pas
alors qu’un an plus tard, la petite chapelle de
Notre-Dame-des-Flots, qui regarde la haute mer,
recevrait mon premier salut en abordant la terre
de France. Le monument du maréchal LefèhvreDesnouettes s’élève en pain de sucre à mi-côté,
au-dessous de la chapelle.
La vénérable madame de G..., l’un de mes bons
'û*'
"J:
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
45
génies tutélaires, que j’aurais occasion de désigner
tant de fois dans le cours de cet ouvrage si je ne
craignais de blesser sa modestie et de révéler con
tre sa volonté le bien qu’elle a fait à mon église,
m’avait envoyé à un aimable et digne jeune prêtre,
M. l’abbé P..., vicaire à Saint-Michel-du-Havre.
M. P... voulut bien me recevoir chez lui et m’ac
compagner soit au Havre, soif à Sainte-Adresse,
dans quelques bonnes et opulentes familles dont
les noms resteront inscrits dans les murs de mon
église.
De Rouen, plusieurs voies ferrées conduisent
dans le Nord. Me voici dans la capitale de la Picar
die. Amiens me rappelle tout d’abord le passage
du jeune soldat des armées romaines et l’héroïsme
de sa charité. Saint Martin, coupant son manteau
à la porte d’Amiens, a laissé dans le cœur de ses
habitants, fiers de ce souvenir, quelque chose de ses
sentiments généreux. Amiens est une des villes
qui m’ont le plus donné pour mon église.
Un soir, à la tombée de la nuit, après une de ces
rudes journées dans lesquelles la divine Providence
avait allégé mes fatigues par une abondante mois
son d’écus, je passai devant une modeste demeure
qu’on m’avait indiquée en face de l’église de SaintRemi. Il y avait là une vieille dame riche, géné3.
46
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
reuse à ses heures, mais très retirée et d’un abord
difficile. J’hésitai..... : j’allais passer outre, il faisait
presque nuit, et je tremblais de me présenter à une
heure indue. — Allons, me dis-je, en avant ! c’est
pour Dieu, et saint Martin me protège ! Je frappe
doucement, une petite servante vient entre-bàiller
la porte et me demande ce que je veux. — Je
désire entretenir madame un instant, répondis-je.
— L’ombre disparaît après avoir soigneusement
refermé la porte. Elle reparaît bientôt et me dit :
entrez ! — Madame se présente silencieuse et pré
cautionnée. J’expose le but de ma visite en exhi
bant mes titres. Sans prendre la peine de les
regarder, elle me fait entrer dans un petit salon
bas et obscur et me prie de l’attendre un moment.
Elle revient bientôt tenant à la main un objet qu’il
m’était impossible de distinguer, car la nuit était
venue. — Vous serez étonné peut-être, me dit-elle,
et de la facilité avec laquelle je crois à votre mis
sion sans m’inquiéter de vos titres, et sans doute
aussi de la somme relativement importante que je
vais vous donner. Voici : il y a longtemps que je
demandais à Dieu une grâce particulière, promet
tant, si je l’obtenais, de donner une somme de.....
à. la première bonne œuvre qui se présenterait à
ma porte. J’ai obtenu cette grâce, vous êtes le pre-
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
47
mier qui me demandez, je crois que la Providence
vous envoie, recevez donc le fruit de ma promesse
et priez pour moi ! — Le petit objet que j’avais
entrevu..... était un rouleau de cinq cent francs !
Le lendemain matin, j’étais heureux de célébrer la
sainte Messe pour ma bienfaitrice et en sa présence,
dans l’église de Saint-Remi, tout à côté de sa
demeure.
La célèbre porte d’Amiens où saint Martin coupa
son manteau se trouve aujourd’hui dans l’intérieur
de la ville, près de la place Saint-Martin. Je dirais
mieux si je parlais de l’emplacement, car la porte
romaine n’existe plus. La maison n° 6 de la place
Saint-Martin a été bâtie sur les fondations de l’hô
tellerie où notre saint vit en songe Notre-Seigneur
couvert de la moitié du manteau qu’il avait donné
au pauvre de la porte romaine, et on lit sur les
murs une inscription en langue vulgaire de la
Picardie, qui est la reproduction du texte latin :
Martinus aclhuc catechumenus hâc me veste contexit,
Martin encore catéchumène m’a revêtu de ce man
teau. Les habitants d’Amiens donnaient autrefois
à la porte romaine le nom de Porte des Jumeaux,
à cause des statues de Rémus et de Romulus qui
l’avaient ornée.
La cathédrale d’Amiens, l’une des merveilles de
48
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
l’art gothique en France, est le plus élevé de nos
monuments religieux. Du pavé à la clef de voûte,
la hauteur est de cent quarante pieds. Cette belle
église est un vrai poème de pierre. L'histoire de
saint Jean Baptiste et celle de saint Firmin, pre
mier évêque d’Amiens, y sont reproduites autour du
chœur des chanoines avec une rare magnificence.
A Arras, je fus reçu à l’hôpital militaire par deux
religieuses de St-Vincent de Paul, deux fois sœurs, et
par la religion et par les liens du sang, l’une supé
rieure, l’autre assistante. Elles me laissèrent m’ex
pliquer sur mon pays, sur mon œuvre, et finirent
par me dire qu’elles étaient sœurs d’un de mes
paroissiens, membre de mon conseil de- Fabrique,
qu’elles me firent nommer. Je lus dans leurs traits
la ressemblance parfaite de mon respectable ami
M. D..., directeur de la Banque de France à Péri
gueux. Il fait bon être en règle, n’est-ce pas, cher
lecteur ? La Providence ou la justice de Dieu ont
délégué jusqu’aux extrémités du monde des témoins
pour nous sauver ou pour nous perdre. Durant mes
voyages, les surprises de ce genre ne m’ont pas
manqué.
Douai était en liesse à l’occasion de la nomina
tion récente d’un de ses curés, le curé de SaintJacques, Msr Bataille, à l'évêché d’Amiens. El ce
VOYAGES EN FRANCE EJ EN BELGIQUE.
49
sont les ouvriers qui fêtaient le plus le nouvel évê
que. Ah ! les ouvriers du nord, les ouvriers de Bel
gique, les ouvriers du Canada, quels nobles et rudes
croyants ! Les nôtres se signalent souvent sans savoir
pourquoi, par leur esprit d’hostilité contre le prêtre
et la religion. Dans les pays vraiment catholiques,
c’est l’enthousiasme de la foi qui dirige les masses.
A Lille, à Roubaix, à Tourcoing, à Valenciennes,
à Cambrai où le souvenir de notre grand Fénélon
est toujours vivant, la même foi, la même charité,
le môme esprit, le même empressement animent
les catholiques pour les œuvres de la religion. Par
tout, dans ces villes si chrétiennes, j’ai rencontré
les mômes sympathies, les mêmes aumônes.
J’entrai en Belgique par Quiévrain. Dans une
tournée trop rapide, je visitai Bruxelles avec sa
magnifique église de Sainte-Gudule, ses beaux mo
numents et son merveilleux quartier Léopold, digne
de notre grand Paris.
On m’avait signalé aux environs du château royal
de Laeken une maison d’éducation tenue par des
religieuses, dans laquelle plusieurs centaines de
jeunes filles des premières familles de Belgique
étaient élevées avec une rare distinction. Madame
la supérieure me donna audience, examina mes
lettres de recommandation et me dit : — Je suis
50
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
une de vos compatriotes, je suis une demoiselle
M..., de Cherveix. Le curé de cette paroisse m’a
demandé l’aumône pour un pèlerinage à la Vierge
qu’il veut relever. Je reconnus et nommai mon ami
M. l’abbé V..., et son pèlerinage de Notre-Dame
de la Paix. La quête ne perdit rien à cette provi
dentielle rencontre.
A Malines, je faillis périr victime d’une impru
dence. Sortant un soir de chez le vicaire générai,
par un temps sombre et une pluie diluvienne, je
longeai un canal qui passe au milieu de la ville.
Le canal presque débordé ressemblait à un large
trottoir. J’allais mettre le pied dessus quand je
m’aperçus qu’il marchait. Un pas de plus et j’étais
perdu. Les eaux s’engouffraient un peu plus loin
sous une voûte sombre que dominaient les murs du
vieux château. Comment la municipalité n’avait-elle
pas éclairé les rues et comment les abords du canal
n’étaient-ils pas protégés par une barrière quelcon
que ? Je bénis Dieu et son auguste Mère.
Les villes des Pays-Bas sont d’une propreté
exquise. Les rues sont généralement bien tenues ;
les maisons blanches et vernissées brillent au soleil
comme le marbre poli. Ces charmantes demeures
entourées de jardins et de bosquets font envie à voir,
on voudrait les habiter.
VOVAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
5-1
Voici Louvain, la ville des étudiants ; les anglais
et les américains n’y manquent pas. Voici Anvers
avec sa belle cathédrale et sa flèche de dentelle, le
troisième des monuments du globe par son éléva
tion. J’ai admiré dans la cathédrale d’Anvers un de
ces chefs-d’œuvre qui valent seuls le voyage, la
Descente de la Croix de Rubens.
Curieux et hardi comme un français, je montai au
sommet delà tour, et l’un des plus beaux panora
mas qui soient au monde se déroula devant moi. A
mes pieds une ville de trois cent mille âmes,
l’Escaut large de mille mètres, couvert de navires,
déroulant ses derniers anneaux jusqu’à la mer du
Nord ! Napoléon avait fait construire à Anvers des
doks immenses pour sa marine militaire. Hélas ! il
ne voyait l’avenir qu’à travers les fumées de la
gloire et de son insatiable ambition !
J’appris à Bruges, d’un garçon de café, que nous
étions sur le point d’avoir le roi de France. Hélas !
toujours hélas ! je n’augurai pas si bien de l’esprit
de ma nation....!
Ostende et sa belle plage m’ont charmé un ins
tant. Par un vent violent de nord-ouest, la mer
s’abattait avec furie sur des grèves immenses,
c’était comme le roulement du tonnerre. Il fallait
s’arracher à ce sublime spectacle et reprendre
o2
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
la route de France. J’aime la mer, j’aurais été
marin.
Au retour, je visitai Gand, lieu d’exil de Louis XVIII
(l’évêque me fit une belle aumône), Tournai, dont
j’admirai la superbe cathédrale, Courtrai, où j’ai
rencontré une distinguée supérieure du Béguinage,
qui avait traduit en beaux vers français l’histoire
de N.-D. de Lourdes.
En quittant le sol de la catholique Belgique,
c’est pour moi un bien doux devoir de payer un
juste tribut d’admiration et de reconnaissance à ces
bonnes populations dont la foi et la générosité sont
incomparables. Les premiers catholiques du monde
selon moi sont les Belges, les Canadiens et les
Irlandais !
Rentré en France par Tourcoing et Roubaix, il
m’arriva dans cette dernière ville une aventure
dont le souvenir ne s’effacera pas de ma mémoire.
Je revoyais Roubaix pour la seconde fois. Je n’avais
pas terminé ma quête dans une ville qui avait été
très généreuse pour moi quelque temps auparavant,
et je voulais la compléter. Je fus dénoncé, le com
missaire central me fit appréhender très adroite
ment et très-poliment, je l’avoue, par un agent de
la police secrète. C’était la veille de la Toussaint.
Une fois dans le cabinet du commissaire, les formes
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
53
devinrent moins polies, un interrogatoire fatiguant
commença. On voulait ni plus ni moins me vider
les poches. Quoi ! un curé d’une grande paroisse
recueillant de l’argent pour son église à cent qua
tre-vingt lieues de son pays, la veille de la Tous
saint, tandis que tous les bons prêtres étaient à
leurs confessionnaux ! L’argument ne manquait
point de spécieux. On allait peut-être me faire ren
dre gorge et me mettre sous les verroux lorsque je
proposai bravement de passer une dépêche à Péri
gueux, à tel personnage qu’on voudrait. — J’y pen
sais, dit le commissaire, connaissez-vous quelqu’un
ici ! — Non Monsieur, la dépêche, je suis pressé et
vous me fatiguez! — Je réfléchis un instant et je dé
signai M. le Curé de Saint-Martin de Roubaix, qui
m’avait reçu quelques mois auparavant et qui peutêtre se souviendrait de moi. Le Commissaire me
laissa sous la garde de son fils, alla chercher M. le
curé à son confessionnal et revint bientôt avec lui.
M. le curé me combla, d’égards, m’adressa le doux
reproche de ne pas être descendu directement chez
lui, et m’invita à dîner, sous les yeux du commis
saire ébahi, troublé, qui me fit des excuses et me
rendit la liberté ! Tout n’est pas rose dans le mé
tier de quêteur !
Tous mes voyages de France ne sont pas là. Je
54
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
pourrais en citer d’autres, notamment un voyage
dans le nord-est et le centre. Les perles de ma col
lecte furent Reims, Châlons-sur-Marne, Dijon, Cha
lon-sur-Saône, Autun, Paray-le-Monial et Moulins.
J’étais attiré à Reims par le souvenir du cardinal
Gousset, ancien évêque de Périgueux, et par la richis
sime Madame W..... , dont la bonne offrande fut un
hommage à la patrie d’adoption de sa généreuse
fille Madame A. M... J’admirai dans mon rapide pas
sage la belle cathédrale de Reims aux sculptures si
riches, si variées, je pourrais l’appeler un monde
de statues. C’est une des églises les plus finies que
je connaisse. J’ai remarqué à Reims la chapelle
de Saint-Thomas, où repose le corps du cardinal. Il
est représenté à genoux devant la statue de saint
Liguori, son maître et son modèle.
A Châlons-sur-Marne, Msr Meignan me reçut avec
bonté et voulut bien s’inscrire parmi les bienfaiteurs
de mon église. Bonne ville, bonne quête !
A Dijon, M» Rivet, le doyen de l’épiscopat fran
çais, me reçut comme un fils et m’autorisa de vive
voix à quêter dans son diocèse. Je ne profitai point
alors de celle permission, je devais revenir à Dijon à
mon retour d’Allemagne, quelques années plus tard ;
j’en parlerai dans la suite. L’ancienne capitale de
la Bourgogne possède quelques beaux monuments,
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
oh
parmi lesquels on remarque la cathédrale de SaintBénigne, Saint-Michel, Notre-Dame et l’ancien
palais des ducs de Bourgogne.
A Châtillon-sur-Seine, où saint Bernard fit ses
premières études, on me montra une antique cha
pelle dans laquelle le saint docteur avait été favo
risé d’une apparition de la Sainte Vierge. Elle n’est
pas même un lieu de pèlerinage. Je n’ai pas de
bien à dire de cette petite ville, où les souvenirs de
saint Bernard paraissent effacés. J’y fus le témoin
affligé d’un scandale public que la police ne prit
pas la peine de réprimer, et je fus insulté dans les
rues par une bande de jeunes gens qu’à leur tenue
et à leur accent je ne pris pas pour des fils d’ou
vrier. Aussi ne me suis-je point souvenu des aumô
nes qui m’ont été faites à Châtillon-sur-Seine.
Châlons-sur-Saône fut plus religieux, mieux élevé
et plus généreux envers moi. J’ai conservé de cette
charmante ville la meilleure impression. Une dame
de mon pays, dont le nom béni occupe un rang dis
tingué parmi les bienfaiteurs de mon église, m’a
vait donné plusieurs lettres de recommandation
auxquelles les destinataires s’empressèrent de
faire honneur. Grâces lui soient rendues !
A Autun, Madame de M.-M..., belle-sœur du maré
chal président de la République, et Madame deC....
56
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
sa mère, dont le nom est issu de notre Périgord,
me reçurent en compagnie d’un vénérable chanoine
de lacathédrale, aumônier du château, etm’invitèrent
avec lui à leur table. Autun. l’ancienne Augustodunum, est la ville romaine des Gaules par excel
lence. La campagne qui l’environne est couverte de
ruines imposantes qui rappellent une ville des
Césars. Je quittai Autun au milieu d’un violent orage.
La foudre tomba devant le train, sur une ferme iso
lée qui devint aussitôt la proie des flammes.
Le grand centre métallurgique de la France, le
Creuzot, m’a donné pour mon église. Remercîments
à ses religieux travailleurs !
Paray-le-Monial est la ville privilégiée du SacréCœur. Reconnaissance au monastère de la Visitation
et à quelques communautés de la ville ! Depuis lors
une petite colonie de nos religieuses Clarisses de
Périgueux y a fondé un monastère. Cette nouvelle
pépinière a été féconde, car à leur tour les pauvres
dames Clarissesde Paray envoient tout un essaim de
jeunes héroïnes de la pénitence à Nazareth de Pales
tine, la ville de l’Incarnation.
Voici Moulins avec sa belle église votive du SacréCœur et sa vaste cathédrale. Je m’arrêtai à consi
dérer un instant dans cette dernière une sculpture
saisissante sinon remarquable, incrustée dans le
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
57
mur de gauche, véritable témoin de la foi religieuse
de nos aïeux : elle porte toute une prédication avec
elle. Un cadavre est ciselé dans la pierre, les vers
fourmillent dans les chairs corrompues, on lit audessous cette inscription :
Ilodie mihi, eras tibi !
Passant, qui que tu sois, songe que mon état pré
sent demain sera le tien !
Msrde Dreux-Brézé, évêque de Moulins, est aussi
ajuste titre l’un des forts dans la lutte des temps
présents. Par sa foi de chrétien et d’évêque, par
ses traditions de famille, par ses convictions person
nelles, par son grand caractère, c’est le plus romain
des évêques, c’est l’homme le plus attaché à l’anti
que race de nos rois. Il était absent quand je me
présentai à l’évêché. Ses secrétaires et son sémi
naire me donnèrent pour lui.
Montluçon et Limoges furent les dernières étapes
de ce long voyage. J’ai vu à Montluçon une église
en fer dans le style de Saint-Eugène de Paris ; j’au
rais volontiers convoité la pareille pour ma paroisse.
A Limoges, Msr Duquesney me fit gracieusement
son offrande et me pria toutefois de ne pas tour
menter ses prêtres, ce fut son expression. J’en eus
du regret, Limoges est près de nous, j’y aurais
38
VOYAGES EN FRANCE ET EN BELGIQUE.
trouvé des sympathies. Mais obéissant avant tout, je
me hâtai de regagner Périgueux.
Obligé de me restreindre, j’envoie à chacune des
villes de France que j’ai visitées, aux nombreuses
communautés religieuses, à une infinité de familles
catholiques, riches et pauvres, l’expression de ma
bien vive reconnaissance. Je quitte notre Europe et
je m’empresse de passer dans la grande Amérique,
où j’ai recueilli avec de larges offrandes des souve
nirs qui seront le principal attrait de cet ouvrage.
lî
îi! '•
Il
VOYAGE EN AMÉRIQUE. — JOURNAL DE LA TRAVERSÉE.
La famille S... — Lettres de recommandation. — Les Lazaristes.
— Brest. — Le Washington. — Le départ. — En mer. — Le
poitrinaire. — Les funérailles à bord. — Naufrage de la
Ville du Havre. — L’Eut ope. — L’Amérique. — Une journée
à bord. — Le carré des officiers. — L’hirondelle de mer. —
Los étoiles. — Orage sur l’Océan. — Mer phosphoressente.
— Calme plat. — Les marsouins. — La baleine. — Les
pilotes. — Côte d’Amérique. — Baie de New-York. —
Brooklyn, New-York, New-Jersey.
En l’année 1874, faisant un jour le catéchisme
aux enfants de la première communion dans mon
église provisoire, j’interrogeai un enfant né à San
Francisco de Californie, d'un père italien et d’une
mère française, tous les trois naturalisés citoyens
des Etats-Unis. Ils habitaient momentanément en
France pour régler des affaires de famille. Madame
S..., originaire de Ribérac, était une amie d’enfance
60
VOYAGE EN AMÉRIQUE.
de ma sœur. L’excellente mere accompagnait régu
lièrement son fils aux leçons du catéchisme. Nous
faisions bien des remarques sur l’Amérique.
Un jour il m’arriva de dire que pour sortir de la
situation difficile dans laquelle se trouvait l’église
de Saint-Martin, j’étais prêt, s’il le fallait, à fran
chi)' les mers pour demander l’aumône aux chré
tiens du Nouveau-Monde. Je n’ajoutais pas grande
importance à ma déclaration, la jugeant irréalisa
ble, et je poursuivais ma leçon, quand la jeune
mère de mon élève me dit avec conviction : — Vous
auriez tort, Monsieur, de renoncer à une inspiration
qui peut-être vous vient de Dieu. Là-bas on est
riche et généreux. Je suis persuadée qu’avec de bon
nes recommandations, en très peu de temps, vous
trouveriez tout l’argent nécessaire à la construction
de votre église. — Ce fut comme un trait de lumière,
je me recueillis, cette pensée ne me quitta plus.
Peu de jours après la double cérémonie de la pre
mière communion et de la confirmation, je fis part
de mon projet à M»r l’évêque de Périgueux. Monsei
gneur me répondit : — Mon ami. si Dieu vous inspire
cette résolution généreuse, j’aurais mauvaise grâce
à m’y opposer, c’est avec émotion que je la bénis.
Allez avec confiance, je vous donnerai toutes les
recommandations qui seront en mon pouvoir.
6-1
JOURNAL DE LA TRAVERSÉE.
Le -18 juin, à six heures du soir, après avoir reçu
la dernière bénédiction de mon évêque, la poitrine
pleine de gros soupirs, je quittai Périgueux et ma
chère paroisse, attristé par la vague pensée de ne les
plus revoir.
J’étais muni d’un passeport pour l’Amérique, de
mes lettres de communion comme prêtre, de mon
titre de curé et des recommandations suivantes :
1° Une magnifique lettre latine de M«r l’évêque de
Périgueux aux évêques de l’Amérique du Nord. —
2° Une lettre en français de mon évêque, très tou
chante, que j’ai la douleur d’avoir perdue et le regret
de ne pas publier ici. — 3° Une lettre de Msr de Cliarbonel, ancien évêque de Toronto (Canada). — 4° Une
lettre de Msr de Ségur. — 3° Une lettre de Monsieur
de Fourtou alors ministre, à l’ambassadeur de France
à Washington, j’en garde la plus vive reconnaissance
à mon éminent compatriote de Ribérac, qui voulait
bien m’y donner le nom d’ami. — 6° Une lettre du
général des Chartreux.—7° Unelettredu P. Provin
cial des jésuites de la province de Champagne. —
8° Une lettre du P. D..., recteur du grand séminaire
dePérigueux.—9° Une lettre du P. M...,supérieur des
Lazaristes de Périgueux. — -10° Une lettre de la supé
rieure générale du Sacré-Cœur. —14° Une lettre de
la supérieure des Petites Sœurs des pauvres de Péri4
w»
62
VOYAGE EN AMÉRIQUE.
gueux. —12° Enfin, plusieurs lettres particulières
pour New-York, Philadelphie, San-Francisco et la
Nouvelle Orléans. M®1 l’évêque de Montrial (Canada),
devait y ajouter plus tard une belle lettre à ses dio
césains. je la publierai plus loin dans la suite de cet
ouvrage.
Comme on le voit, mon arsenal était complet. Si
je n’ai pas su m’en servir mieux, s’il ne m’a pas
procuré les ressources qu’il semblait promettre,
cela tient à des causes indépendantes de ma volonté,
je les exposerai plus tard.
Le 19, à cinq heures du matin, j’arrivai à Paris.
Mon pied-à-terre fut la maison si hospitalière des
Lazaristes de Sainte-Rosalie, à la Maison Blanche.
Les Lazaristes ! Dignes de leur saint fondateur, ces
glorieux enfants de Saint-Vincent de Paul sont par
tout les mêmes, saintement animés de l’esprit de
générosité et de sacrifice. Je les ai trouvés toujours
empressés dans le bien, dévoués au salut des âmes
et aux œuvres de charité. en France, en AutricheHongrie, en Italie, en Amérique. Ce qui m’a tou
jours vivement touché, c’est l’accueil bienveillant
que ces religieux, de nationalité diverse, ont fait
àmaqualitéde français. Leur père bien-aimén’étail-il
pas français? La France n’a-l-elle pas formé le cœur
de Vincent de Paul, et n’est-elle pas dans le monde
JOURNAL DE LA TRAVERSÉE.
63
l’apôtre de la charité ? A l’étranger, les Lazaristes
me félicitaient et souriaient de bonheur quand je
leur disais que ma paroisse confinait à la paroisse
fortunée de Château-l’Evêque, où saint Vincent de
Paul avait reçu l’ordination sacerdotale des mains
d’un évêque de Périgueux.
La journée du 19 fut employée à faire mes prépa
ratifs de départ. Je devais m’embarquer le lende
main à Brest. Déjà le paquebot était parti du Havre
dans la matinée, il n’y avait pas de temps à perdre.
Je fis quelques visites indispensables, j’achetai quel
ques objets nécessaires pour la traversée, un cos
tume laïc que j’endossai sur le champ. A quatre
heures ma transformation était complète. A huit
heures, métamorphosé en révérend du NouveauMonde, je quittai Paris par la gare de l’Ouest, gare
Montparnasse. Dans le train, je me trouvai en com
pagnie d’un ecclésiastique, le P. T..., de la Miséri
corde, en résidence à New-York, il revenait de
France avec le litre de visiteur des maisons de sa
congrégation en Amérique. Nous arrivâmes à Brest
le 20 juin, à dix heures du matin, par un temps
magnifique. Nous pûmes visiter pendant quelques
courts instants la grande cité, l’une des reines de
l’Océan, après avoir pris nos billets de passage
dans les bureaux des transatlantiques.
64
VOYAGE EN AMÉRIQUE.
Brest a une population de 80,000 habitants. Cette
ville est régulièrement bâtie, à l’exception des quar
tiers qui avoisinent le port. I}es points les plus
élevés, la vue est magnifique, elle embrasse à la
fois le port, la rade et au loin le vaste océan. Le
port proprement dit peut contenir cinquante vais
seaux de ligne. La rade pourrait en recevoir cinq
cents. La rade de Brest communique avec la
mer par l’étroite et dangereuse passe du Goulet,
dont les rives escarpées sont hérissées de batteries
formidables ; de sorte qu’avec les innombrables
récifs cachés sous les flots, c’est une position ina
bordable et imprenable.
A trois heures du soir, le petit bateau à vapeur
faisant le service du port vint prendre les passagers
pour les conduire à bord du Washington, superbe
bâtiment à double hélice de la Compagnie générale
transatlantique, mouillé à distance au milieu de la
rade. Ce magnifique paquebot avait été détaché de
la ligne des Antilles pour faire momentanément le
service de New-York, à la suite des désastres de
l’Europe, ie l’Amérique et de la Ville du Havre, per
dus cette année-là dans les tempêtes et les colli
sions maritimes. Nous n’étions qu’une soixantaine à
bord.
On lève les ancres, nous partons. Trois vaisseaux
JOURNAL DE LA TRAVERSEE.
65
de ligne sont mouillés à faible distance. C’est
d’abord la Bretagne, vaisseau à trois ponts de cent
vingt canons, le plus beau type de l’ancienne archi
tecture navale à côté de laquelle les vaisseaux
blindés apparaissent comme des monstres marins
dont on ne sait définir les sinistres contours. Ce
navire me rappelle les beaux jours du second empire,
la revue de Cherbourg, le voyage de la reine d’An
gleterre..... Pauvre gloire humaine !... Non loin de
la Bretagne se balancent sur les vagues le Bordas,
ancien Valmy, et Y Inflexible. Tous les trois servent
de vaisseaux-école à la marine militaire. La fré
gate YHermione, gracieuse et toute blanche, croise
dans la baie, elle va prendre, dit-on, des condamnés
pour la Nouvelle-Calédonie.
Nous entrons dans l’Océan par un temps splen
dide, la mer est magnifique. La terre fuit derrière
nous, tout s’efface à l’horizon, sur nos têtes le soleil
de juin, autour de nous l’immensité des flots !...
Adieu, adieu, France bien-aimée ! Adieu, patrie !
Peut-être ne te reverrons-nous plus ? L’exilé par
tout est seul, a dit M. de Lamennais ! Non, je ne
serai pas seul. La Providence me donne des amis,
des frères qui vivront désormais dans mes souve
nirs : le P. T... de la Miséricorde, le Visiteur des
Frères de Sainl-Viateur pour le Canada, le frère
4,
66
VOYAGE EN AMÉRIQUE.
Patrik, irlandais d’origine, visiteur des Frères de la
doctrine chrétienne pour l’Amérique du nord, et
tous ces chers compagnons de traversée dont je
vais partager les fatigues et les périls. Il est samedi,
jour consacré à Marie, nous tombons à genoux,
Ave maris Stella ! Nous prions l’Etoile de la mer
de veiller sur nous. — Le vent fraîchit, il y a du
tangage. Quelques fronts de femmes pâlissent, c’est
le mal de mer qui commence. Je tiens bon, et mal
gré mes deux nuits de chemin de fer consécutives
je me porte bien. Gloire à Dieu !
Dimanche, 21 juin. — Nuit tranquille, bonne
mer, bon sommeil, il fait presque froid. Hélas !
pour la première fois depuis bien des années, je
n’aurai pas de messe, plus triste encore, je ne la
dirai pas ! Je sens que je ne l'ai pas toujours bien
dite ; si je pouvais la dire ! Nous sommes bientôt à
cent lieues au large. Pauvre Saint-Martin, je pense
à toi, te reverrai-je un jour ? J’ai pensé à toi toute
la matinée, à ton pauvre réduit, à nos messes, à
nos prônes, à nos chères âmes les familières du
bon Dieu, les habituées de la table sainte !
De beaux navires passent à l’horizon, on échange
des signaux. Je me rappelle ce passage des Mémoi
res d’Outre-Tombe de Chateaubriand :... «le nom du
navire, le port d’où il vient, le port où il va, la lati-
JOURNAL DE
LA TRAVERSÉE.
67
tilde, la longitude? On baisse les ris, la voile tombe ;
les passagers se regardent fuir sans mot dire ;
les uns s’en vont chercher le soleil de l’Asie, les
autres le soleil de l’Europe, qui les verront égale
ment mourir. On se fait un signe de loin, adieu va !
Le port commun c’est l’Eternité !... » Les vagues s’in
clinent devant nous, le sillage du vaisseau fuit à
l’arrière, les lointains navires se perdent bientôt
dans les brumes de l’horizon.
Avec mon petit costume noir, ma toque de
velours et mes pantoufles brodées, j’ai l’air d’un
petit marquis de la Régence. Pauvre soutane, je te
regrette, il y a vingt ans que je ne t’avais pas quit
tée, il me tarde de te reprendre !
J’entends, j’écoute, les témoignages ne s’accor
dent pas. Les uns m’encouragent, les autres me
découragent. Je me sens du froid au cœur, une
vague inquiétude assombrit mon front. Je me relève
en Dieu seul. Il me semble qu’il y a comme une
sorte de cruauté ou du moins une grande légèreté
à enlever le courage à celui qui se trouve dans la
nécessité d’avancer. C’est comme celui qui devise
sur le danger des projectiles ou sur les horreurs
de la mort devant des soldats qui marchent à l’en
nemi.
Un canot brisé passe le long du bord. D’où vient-
68
VOYAGE
EN AMERIQUE.
il ? C’est peut-être une épave de quelque grand
naufrage.
Lundi 22. — Par un de ces accidents de mer
imprévus, une de nos hélices s’est brisée dans la
nuit, l’arbre a perdu plusieurs ailes, il y a un
moment d’arrêt. Que se passe-t-il dans les conseils
du capitaine ? Hasardera-t-on la traversée ? Va-t-on
revenir au port ? Dix nœuds à l’heure au lieu de
quinze, c’est un tiers de la vitesse perdu pour nous.
Le temps est beau, la mer est belle, quelques jours
de mer en plus, en avant ! Et nous cinglons de
nouveau vers l’Amérique.
Tout près de moi gémit dans sa cabine un pau
vre alsacien, organiste attaché à une église de NewYork. Il est poitrinaire. Ce pauvre garçon était
venu en France pour refaire sa santé, il est reparti
plus malade. On dit qu’il va mourir, son tombeau
sera l’Océan. Il est calme, la religion l’a consolé. Le
P. T... l’a confessé. J’ai suspendu à son cou un
petit crucifix d’argent que m’a donné une bonne
âme de France ; elle apprendra avec plaisir le bon
usage que j’en ai fait. Le pauvre mourant priera pour
nous. C’est ici qu’on sent le néant des choses de la
terre et le tout de l’éternité. L’homme est peu de
chose sur sa planche fragile, Dieu est plus disposé
à lui pardonner.
JOURNAL DE LA TRAVERSÉE.
69
Au milieu du soulèvement des vagues, perdu dans
l’immensité, quand on a le bonheur d’être prêtre on
savoure mieux les beautés du bréviaire. Comment
David qui connaissait à peine = quelques rivages de
la Méditerrannée, a-t-il pu décrire avec tant de
grandeur les merveilles de la mer ? Comment a-t-il
connu les monstres qui en parcourent les solitudes '?
Comment sans être astronome a-t-il pu décrire les
cieux ? Comment a-t-il compté les bataillons des
astres qui roulent dans le firmament ? L’Esprit de
Dieu est là. David dans ses psaumes a dépeint
l’Océan. Oui, le bréviaire est bien beau, on sent à
chaque page la grandeur de cette poésie inspirée.
Tout y parle, la terre, les mers, les cieux, les élé
ments, les myriades d’êtres qui les peuplent ; tout
chante, tout publie le Seigneur !
On attend le Lafayette, bâtiment de la Compagnie
que nous devons croiser dans ces mers. Pas un
navire au large ; c’est surprenant, on ne passe pour
ainsi dire pas .un jour sans en voir. Belle mer,
vent frais malheureusement debout comme les
jours précédents ; notre lourd Washington en est
retardé dans sa marche. Nous sommes dans la lati
tude de l’Espagne. Savez-vous, chers habitants de
Saint-Martin, que tandis que vous ruisselez de
sueurs, nous grelottons presque de froid ? Il est
70
VOYAGE EN
AMÉRIQUE.
quatre heure du soir, plusieurs grains poussés par
un vent violent soulèvent les vagues. Notre steamer,
malgré sa lourde niasse et ses trois cents pieds
de long, est rudement secoué. Le mal de mer
gagne de proche en proche, je me sens du malaise !...
Une réflexion. Les vents d’Ouest régnent généra
lement sur l’Océan, et l’Océan lui-même est inces
samment poussé de l’ouest à l’est; c’est le mou
vement de la terre qui en est la cause. Les côtes
occidentales de l’Europe sont envahies peu à peu
par les dunes, tandis que la mer abandonne insen
siblement les rivages de l’Amérique. Sur nos côtes,
dans les gros temps, les naufrages sont nombreux
et inévitables par suite de la violence des vents
d’ouest et des courants océaniens. La science a
rendu de grands services en prédisant pour ainsi
dire l’heure des tempêtes.
53 juin. — Nuit agitée, les lames ont plusieurs
fois couvert le navire. Ce matin, la mer se calme,
le soleil perce les nues, le jour promet d’être beau.
Notre pauvre poitrinaire vient de se lever ; hélas !
nous n’en constatons que mieux les ravages de la
maladie. Encore deux ou trois jours peut-être!...
Que c’est triste ! Mais la religion veille !... A tout
prendre, mourant à égale distance de deux mondes
où l’on vit si peu, cet homme est plus heureux que
JOURNAL DE LA TRAVERSÉE.
7-1
ceux qui courent au rivage qu’il n’atteindra pas,
il aura moins à souffrir ! Nous faisons le petit
voyage, il est en quelque sorte déjà parti pour le
grand..., nous nous retrouverons au Ciel !
24 juin, saint Jean-Baptiste. — Le poitrinaire est
mort hier soir, et personne ne l’a vu mourir. Mes
exhortations pieuses sont les dernières qui ont
frappé son oreille, il a entendu et prononcé pour la
dernière fois les doux noms de Jésus et de Marie.
La foi et l’espérance chrétiennes ont ici quelque
chose de particulièrement consolant. Loin du monde
dont les bruits n’arrivent plus jusqu’à nous, exilé,
errant sur les mers, on n’a plus de famille et de
patrie, on n’a plus d’amis, il ne reste plus que Dieu.
Le détachement est plus complet et plus facile, et la
mort est la porte souvent enviée par laquelle le
mourant échappe aux souffrances de l’exil.
. Nous n’avons plus devant nous qu’une froide
dépouille. On fait la toilette du mort et les prépara
tifs de l’ensevelissement. Les trois prêtres présents
récitent l’office des morts en présence du bon Frère
Patrik et de quelques dames catholiques. Quatre
matelots viennent prendre le défunt, cousu dans un
sac de toile bleue, et le portent à l’arrière du bâti
ment. Là, déposé sur une planche, les jambes assu
jetties par de lourdes tringles de fer, le mort a
72
VOYAGE EN AMÉRIQUE.
glissé dans l’abîme pendant que nous récitions
Y Ego sum resurrectio et vita, je suis la résurrec
tion et la vie, avec les consolants versets du canti
que Benedictus. G’est navrant, mais il y a quelque
chose de solennel dans ces funérailles de la mer.
Ici, plus encore, la vie proteste contre la mort; et
puis, quelle grandiose sépulture ! Les entrailles de
l’Océan, à cinq cents lieues des côtes de France !
Voilà, peut-être, le sort qui m’attend !....
Un beau navire passe tout près de nous, les voiles
gonflées par le vent; c’est un Anglais qui ne se
presse pas de nous rendre le salut. L’étranger,
après nos malheurs, a-t-il appris déjà à nous
mépriser ?
Une avarie arrivée dans la machine nous laisse
quelques heures suspendus immobiles sur les flots.
S’il fallait aller à la voile, ce serait un mois de mer
peut-être, avec cet atroce vent-debout qui ne change
point et la voilure insuffisante d’un navire à vapeur.
Nous reprenons notre marche, mais encore avec
une vitesse diminuée. Nous n’arriverons, dit-on,
qu’après le 4 juillet, fête de l’Indépendance améri
caine. On dit que les citoyens de l’Union sont fous
d’enthousiasme ce jour-là. C’est la France royale de
Louis XVI qui les a aidés à secouer le joug de
l’Angleterre. Je m’imagine qu’un Français doit être
JOURNAL DE LA TRAVERSEE.
73
populaire aux Etats-Unis. Je regretterai de ne pas
assister à la fête de l’Indépendance.
Il est midi ici et trois heures chez vous, chers
confrères de Trélissac. Vous célébrez là-bas la
grande fête de l’Adoration du T.-S. Sacrement, pré
sidée par notre évêque. Vous avez échangé à table
quelques mots peut-être à l’adresse du curé de
Saint-Martin.—Il est bien dévoué! a dit l’un.—
Il doit être fou: en tous cas, quelle étrange illusion !
a dit l’autre. — Qui a pu lui mettre cette idée dans
la tête ? a dit un troisième. — Vous doutez, chers
confrères ; hélas ! je doute aussi, je serais heureux
de me trouver au milieu de vous ! Je voudrais être
à Trélissac ! Bah ! à la garde de Dieu ! Je suis parti
pour aller souffrir, mourir peut-être, et donner à
ma paroisse une étrange prédication de plus.
25 juin.— Grosse mer, les lames se pressent,
s’entre-choquent, se couvrent d’écume, c’est le rou
lement du tonnerre; quelques-unes, plus hautes,
envahissent l’avant du navire ; il ne fait pas bon,
ici ! Et pourtant ce n’est pas la tempête ! Notre
immense Washington se balance avec majesté sur
les flots. Quand toucherons-nous au port? Hélas!
nous n’avons pas fait moitié route, et mes grandes
tribulations ne commenceront qu’à terre !
26 juin. —Grosse mer toujours ; il fait froid.Nous
o
74
VOYAGE EN AMÉRIQUE.
descendons vers le Sud, pour éviter les glaces qui
viennent du Nord. Un brik-goëlette passe à quel
ques centaines de mètres du bord, nous distinguons
les hommes d’équipage et les passagers. A midi, le
vent tourne au Sud; il fait chaud. Nous venons
d’entrer dans le grand courant océanien, que les
Anglais ont appelé Gulf Stream, ou courant du
golfe, parce qu’il se dirige vers le golfe du Mexique.
Pluie battante, grosses lames par le travers de
bâbord ; impossible de rester sur le pont.
57 juin. — Nuit lourde, sans sommeil ; la mer
s’est un peu calmée. Nous avons fait 1,600 milles ;
il nous reste à faire 1,400 milles; nous sommes
entrés dans la zone américaine. Et toujours l’Océan,
des vagues et des vagues encore ! Il y a huit jours
que cela dure, près de huit jours que cela va durer
encore, que c’est long ! Je vais me conserver, je
crois; je suis tout imprégné de sel.
Nous avons passé ce matin dans ces mers où
VEurope et la Ville-du-Havre ont sombré ! C’est
encore ici que Y Amérique, assaillie par une furieuse
tempête, commença à faire eau et fut abandonnée
par l’équipage. Les marins appellent cette partie de
l’Océan le Trou du Diable. Jamais la mer n’est
calme, ici, à cause des courants, des tourbillons et
de la profondeur des eaux : c’est un abîme de deux
•JOURNAL DE LA TRAVERSEE.
73
à trois lieues. L’aspect des ondes est d’un beau noir
tournant au bleu de Prusse. Que de trésors y ont
été engloutis !
Le commissaire du bord, mon voisin de table,
l’un des rares survivants de la Ville-du-Havre, nous
raconta que le navire fut éventré à deux heures du
matin par un bâtiment anglais, le Loch-Earn. La
brèche, pratiquée en écharpe, sur une longueur de
quatorze mètres, livra aussitôt passage à des tor
rents d’eau qui s’engouffrèrent avec fracas dans les
flancs de la Ville-du-Havre. Le vaisseau s’inclina.
Bon nombre de passagers furent broyés par le choc.
La plupart, surpris par les eaux dans leurs cabines,
furent noyés à l’instant. Parmi les passagers, très
nombreux encore, qui atteignirent le pont, il se
passa des scènes déchirantes que la plume se refuse
à décrire. On n’entendait que des cris de désespoir
qui s’évanouissaient rapidement à mesure que les
groupes disparaissaient sous la lame. — Mon Dieu,
sauvez-moi ! — Mon Dieu, secourez-moi ! — Mon
Dieu, ayez pitié de moi ! — Sainte Vierge Marie,
protégez-moi ! — U y eut des actes héroïques que
la religion seule peut inspirer. Une jeune enfant de
quatorze ans, suspendue au cou de sa mère affolée
de terreur, lui disait en l’embrassant : Courage,
petite mère, dans cinq minutes nous serons au
76
VOYAGE EN AMÉRIQUE.
ciel ! — Un prêtre allait et venait, silencieux et
rapide, exhortant l’un, consolant l’autre, donnant à
tous, avec le pardon de Dieu, l’assurance d’une
meilleure vie. Il aurait pu se sauver lui-même peutêtre, mais il y avait des âmes à sauver, il préféra
mourir, le dernier sans doute, et quand le ciel eut
été ouvert à tous. Malheureusement, l’espérance
chrétienne n’est pas toujours au fond de tous les
cœurs. Il y a, sur les grands navires comme par
tout, des impies et des libertins qui, se voyant
perdus, s’abandonnent au plus violent désespoir,
blasphémant Dieu, les hommes et le terrible élé
ment qui les engloutit sans pitié dans ses abîmes.
Ce fut l’affaire d’un quart d’heure. Le silence et la
mort planèrent bientôt sur cette scène de désola
tion, et on n’entendit plus que le bruit des vagues
dominant de leur grande voix les quelques rares
cris de détresse de naufragés intrépides qui s’ef
forçaient de gagner à la nage le Loch-Earn, dont la
noire silhouette allait s’effaçant dans la nuit.
Le commissaire s’était jeté à la mer avec un
matelot, assez à temps pour ne pas être entraîné
par le tourbillon. Il nagea deux heures, appelant du
secours, mais en vain. Son compagnon avait dis
paru, il le crut perdu : celui-ci, plus vigoureux et
bon nageur, n’avait fait que le devancer. Un
JOURNAL DE LA TRAVERSÉE.
77
moment, épuisé de fatigue, il croisa les mains sur
sa tête, décidé à se laisser couler. Il se souvint alors
d’une petite médaille de la Sainte Vierge que sa
pieuse sœur avait suspendue à son cou; il la saisit
avec transport, la baisa avec respect, et, sentant
ses forces renaître, il atteignit bientôt le canot de
sauvetage envoyé pour recueillir les naufragés, et
dans lequel se trouvait déjà son compagnon. Il
s’évanouit en entrant dans l’embarcation, mais il
était sauvé !
Je demandai au commissaire s’il avait connu à
bord de la Ville-du-Havre M. M..., un de mes com
patriotes, qui revenait d’Amérique en France pour se
présenter à la députation. Il me répondit affirmati
vement. Toutefois il ne l’avait pas vu sur le pont au
moment de la catastrophe. U crut se souvenir que
la cabine de la famille M... se trouvait précisément
sur les flancs enfoncés du navire. Il présuma que
cette malheureuse famille avait été noyée sans avoir
eu le temps de se reconnaître. Dieu a permis qu’un
pauvre prêtre du Périgord soit passé, quelques mois
plus tard, sur ces lieux désolés, pour déposer sur
ces infortunés les prières de l’Eglise et un souvenir
d’affectueuse pitié !
Par une singulière destinée, notre jeune commis
saire s’était également trouvé sur YEurope et sur
18
VOYAGE EN AMÉRIQUE.
l’Amérique à l’heure des naufrages. L’Europe,
coupée en deux par les lames, fut abandonnée à
temps. On ne la vit pas sombrer, mais on n’a plus
entendu parler de ce navire.
Le paquebot l’Amérique fut abandonné en mer
comme l’Europe. Il faisait eau de toutes parts,
croyait-on. Après plusieurs jours de furieuse tem
pête, l’eau montait dans la cale et envahissait peu à
peu l’entre-pont. Le vaisseau s’affaissait insensible
ment, et on prévoyait que même avec le jeu des
pompes, devenues impuissantes, la catastrophe
était inévitable. Le souvenir des récents désastres
n’autorisait que trop la panique générale. Des
rumeurs étranges ont couru sur l’abandon de ce
bâtiment. On a prétendu qu’un sabord brisé avait
livré passage au liquide élément pendant la tem
pête. Quelques-uns accusent une voie d’eau qui se
serait formée après l’abandon du navire. Pour com
ble de malheur et d’imprévoyance, ajoutent certains,
mais la chose paraît invraisemblable, quand on
voulut faire jouer les pompes, il arriva que les
tuyaux d’aspiration plongeaient dans la mer; on
embarquait l’eau à bord !... Ces versions, dues à ta
malveillance, auraient besoin de confirmation. Quoi
qu’il en soit, le navire s’enfonçait peu à peu, on
crut qu’on allait sombrer. Le capitaine profita de la
.JOURNAL DE LA TRAVERSÉE.
79
présence d'un bâtiment qui passait au large. On fit
les signaux de détresse, des embarcations arri
vèrent, et en quelques heures tout le personnel et
une partie des bagages furent recueillis à bord du
navire étranger. Le paquebot continua de flotter
jusqu’à ce que, rencontré en mer et traîné à la
remorque dans un port d’Angleterre, il vint appren
dre au monde étonné jusqu’où peut aller la simpli
cité de gens qui ont en quelque sorte perdu la tête.
Toutefois, je le répète, je n’admets pas à la lettre
ces divers récits. Nos marins m’ont paru trop expé
rimentés au métier de la mer pour les juger avec
une légèreté qui humilie mon orgueil en abaissant
le caractère de ma nation.
28 juin, dimanche.— Après une nuit de pluie
torrentielle, le beau temps est revenu. C’est le jour
du Seigneur. Hélas ! point de messe encore ! Quelle
dure privation ! Celte nuit, en entendant pleuvoir
de celte force, je pensais à nos campagnes désolées
depuis si longtemps par la sécheresse. Pauvre Péri
gord, que d’eau perdue ici qui féconderait tes
champs brûlés par le soleil ! C’est une dérision
de la justice divine que les hommes ne comprennent
pas. Le trésor de la justice est infini comme celui
de la miséricorde.
Deux bâtiments, un brik et un trois-mâts barque
80
VOYAGE EN AMÉRIQUE.
passent tout près de nous et courent gracieusement
inclinés vers l’Europe. On les dit Prussiens, ils ne
sont pas pressés de nous saluer. Notre magnifique
paquebot passe entre deux avec le calme et la
majesté du malheur. C’est l’image de la France
humiliée, vaincue, mais toujours grande et noble
dans son infortune. L’orgueil est petit. J’ai senti
comme un frisson involontaire de fierté nationale
en comparant les restes de notre grandeur à la
basse arrogance de nos implacables ennemis. Les
deux navires m’ont paru des coquilles de noix à
côté de notre splendide Washington.
Nous approchons des bancs de Terre-Neuve. La
mer n’a plus ce bleu noir qui atteste d’insondables
abîmes, elle prend peu à peu cette teinte émeraude
et dorée qui annonce que le fond sablonneux s’élève.
Nous n’en laissons pas moins Terre-Neuve et ses
fameux bancs hantés par les morues à plus de cent
lieues au nord.
29 juin. — Saint Pierre et saint Paul. — Salut à
mes saints patrons, aux patrons de mon vieux pcre
et de presque toute ma famille ! Salut aux glorieux
fondateurs de l’Eglise ! Ils nous donnent le plus
beau jour, la plus belle mer que nous puissions
désirer. Nous avons franchi les bancs de TerreNeuve, nous voici dans les parages du continent
JOURNAL DE LA TRAVERSÉE.
81
américain. Notre navire, quoique pour ainsi dire
estropié dans son hélice, tile encore dix nœuds à
l’heure. Il nous reste neuf cents milles à parcou
rir, c’est l’arrivée dans quatre ou cinq jours si Dieu
le veut.
Rien de nouveau à bord. Heureux les peuples
qui n'ont pas d’histoire, a dit notre Fénelon, deux
fois nôtre, chers habitants du Périgord ! La cha
leur commence à devenir étouffante. On dit que les
chaleurs du midi de la Fi ance ne sont rien compa
rées aux chaleurs torrides de quelques Etats de
l’Union. Gare les coups de soleil, et je vais vivre à
peu près toujours dehors !
Ami lecteur, voulez-vous savoir quelle est la vie
qu’on mène à bord d’un paquebot ? On se lève.....
quand on veut. Nous sommes une soixantaine de
passagers. Ce petit nombre nous procure l’avantage
d’avoir chacun notre cabine. La chambrette est
petite, six pieds carrés, mais gentillette, cirée,
vernissée, avec meubles de marbre et d’acajou,
poignées de cristal ou de cuivre doré ; elle est
vraiment mignonne, étincellante, avec tout le petit
confortable possible, sans en excepter le charmant
petit crachoir bariolé, et si tu me connaissais, cher
lecteur, tu saurais que ce dernier petit meuble ne
m’est pas inutile.
5.
82
VOYAGE EN AMÉRIQUE.
Déjeuner à 7 heures : café au lait, chocolat,
soupe à la ménagère, ce que vous voulez. Prome
nade sur le pont en compagnie de ces chers amis
d’un jour qu’on ne pourra plus oublier. Le soleil du
matin, la mer et ses vagues, les navires au large,
quelquefois les grands paquebots qui passent à
l’horizon avec leur long panache de fumée, les con
versations charmantes sur la patrie absente, sur les
contrées nouvelles qu’on va parcourir, forment la
distraction ordinaire de ces premières heures du
jour. — Déjeuner à la fourchette à dix heures : trois,
quatre plats avec hors-d’œuvre et dessert, vin
excellent, café noir. Pauvre vin. une fois à terre je
vais te faire mes adieux, tu n’abonderas plus comme
en France ! La France, par son doux climat, la
richesse de son sol, la variété et l’excellence de
ses produits, est le premier pays du monde. Il faut
la quitter pour le savoir et pour l’aimer davantage.
— Après déjeuner, promenade sur le pont, repos
et causerie dans les salons, jeux, lectures, sieste.
Après midi, chacun peut aller voir le tableau sur
lequel sont marqués la latitude, la longitude, les
milles parcourus, les milles à parcourir, le point
fixe où l’on se trouve.
A une heure, bouillon et biscuits. Je n’en prends
pas, mon estomac, paresseux de son naturel, est
JOURNAL DE LA TRAVERSÉE.
83
fatigué de ce luxe de table. A cinq heures, dîner :
potage, quatre à cinq plats, dessert où les gâteaux
ne manquent pas, vin à discrétion, café noir, bon
caquet, gaieté universelle. On peut inscrire à bord
dans chaque catégorie de passagers ces trois devi
ses du jour généralement bien observées : liberté,
égalité, fraternité ; on ne se gêne pas. Il n’est plus
question de politique. La communauté de vie et de
dangers met tout le monde d’accord et noue de ces
amitiés qui ne passeront plus. Quand on se sépare, des
larmes de regrets se mêlent aux adieux, on voudrait
ne plus se quitter et ne plus quitter la mer, c’est le
charme de l’abîme, les marins le disent et parlent
en cela comme nos Livres Saints, abyssus invocat, !
Et pourtant, quel étrange milieu que cette popu
lation llotlanle ! Ici, tout est confondu, catholiques,
protestants, juifs, mahométans, nationalités diver
ses avec leurs croyances, leurs usages et leurs lan
gues. Au départ c’est Babel. Il ne faudrait pas faire
le tour du monde pour unifier toutes ces natures,
tous ces caractères, et n’en faire qu’un seul peuple,
je dirai presque une seule famille, où les usages,
les habitudes, la langue, tout serait commun. Tant
l'homme est fort pour vivre en société, tant il se
ressent de sa première origine !
Pourquoi cette abondance des mets et des repas ?
84
VOYAGE EN
AMÉRIQUE.
C’est pour prévenir ou atténuer le mal de mer. Il
est notoire que lorsque l’estomac est pourvu d’ali
ments, il souffre moins, et les efforts pour vomir
sont moins douloureux. En général, tous ceux qui se
mettent à table n’y restent guère jusqu’à la fin du
repas, surtout quand les assiettes dansent et quand
il faut assujettir dans des casiers mobiles,au-dessus
de sa tète, les verres et les bouteilles. Souvent une
table composée de vingt personnes n’en a plus que
trois ou quatre lorsque le dessert arrive. Il est
curieux, presque amusant, quand on se porte bien
soi-même, de voir ces pauvres convives décamper
les uns après les autres, le mouchoir sur la bouche,
pour aller rendre compte.... le long des bastin
gages ou dans les petits baquets de l’entrepont.
Comme un ancien, j’ai toujours fait honneur à tous
les repas et ne me suis jamais levé de table que
lorsqu’il n’y avait plus rien à manger. La mer aurait
été un de mes éléments, j’étais taillé pour vivre au
milieu de ses agitations et de ses périls.
A huit heures, le thé. Promenade sur le pont
quand le temps est beau; elle ne dure pas, la brise
du soir chasse bientôl les plus intrépides. Réunion
dans les salons qui sont parfaitement éclairés : on
joue, on cause, on rit, on chante, on fait de la musi
que. A onze heures, chacun se relire dans sa cabine,
JOURNAL DE LA TRAVERSÉE.
8b
le bruit cesse, les lampes s’éteignent, le sommeil
va être bercé par les vagues. On n’entend plus que
le bruit des flots qui se brisent sur les flancs du
navire, ou le pas des matelots qui veillent et qui
dirigent la marche sur ces routes tant de fois sil
lonnées de l’Océan. — Bon quart tribord ! Bon
quart bâbord I C’est le couvre-feu des mariniers,
c’est le cri nocturne de la sentinelle des mers. Tout
va bien, on peut dormir tranquille !
Il faut dire un mot du carré des officiers.
J’ai eu la chance d’avoir juste au-dessus de ma
cabine la salle de réunion appelée le carré des
officiers. Une de mes récréations favorites après
diner, qu’on me pardonne mon indiscrétion, était
de me retirer dans ma cabine, et là, assis sur ma
couchette ou sur le charmant petit pliant qui me
servait de siège, j’écoutais, sans crainte de manquer
aux convenances, les étranges conversations qui
venaient frapper mon oreille. J’étais chez moi, chose
bien permise ; du reste, le bruyant de la conversa
tion excluait le mystère, on parlait bien pour moi
sur les toits. J’ai pensé en outre que si tôt ou tard
mon modeste récit tombait sous les yeux de ces
pauvres dévoyés ou de ceux qui leur ressemblent,
il modifierait peut-être leurs pensées.
Tous les sujets passent au laminoir de la critique
86
VOYAGE EN
AMÉRIQUE.
au carré des officiers. Que d’étranges choses j’ai
entendues en histoire, en politique, en religion !
Tout n’est, pas orthodoxe, tant s’en faut ! Quelles
monstrueuses erreurs de dates, de faits, de person
nages en histoire ! Que d’opinions hasardées, dan
gereuses, perverses et passionnées en politique ! Sur
cet Océan qui n’appartient qu’à Dieu, où tout est
neutre, les hommes se disputent encore jusqu’à
l’étroite planche qui les sépare de l’abîme. Quelle
ignorance en religion ! Quelle froide impiété ! Qui
le dirait? Le marin est parfois impie. Quand la mer
est calme, il devise à froid sur des théories insen
sées. Quand la tempête gronde, il blasphème Dieu
et les éléments. Il a oublié les leçons de sa mère, et
l'habitude de se passer de Dieu finit par l’abrutir.
J’ai entendu discuter au milieu des éclats de rire
nos mystères et nos pratiques religieuses. On van
tait les doctrines absurdes, impossibles, de l’Emile
et du Contrat social. Les uns rêvaient le prétendu
paradis des Mormons et leur infâme promiscuité
sur les bords du Lac-Salé. Les autres aspiraient
après la vie de nature, dans les savanes et les forêts
vierges de l’Amérique, où, la hache à la main et le
fusil sur l’épaule, ils en auraient bientôt fini avec la
législation importune des hommes et la morale plus
importune encore du Dieu qui les a créés...
JOURNAL DE LA TRAVERSÉE.
87
Le carré des officiers ne résumait pas, hélas !
toutes les misères du bord. L’ignoble trop plein des
mauvais lieux de nos grandes villes, allant cher
cher fortune aux Amériques, est là aussi, vous cou
doyant effrontément, faisant déjà de honteuses con
quêtes. On se demande comment Dieu peut suppor
ter tous ces blasphèmes, toutes ces impiétés, toutes
ces hontes, à l’heure où sa providence tient les cou
pables comme suspendus par un fil sur l’abîme.
L’Océan le proclame encore plus que la terre, et
l’homme l’oublie, l’insulte ! Quand l’orage gronde,
quand les entrailles de la mer s’entr’ouvrent pour
engloutir leur trop facile proie, quoi d’étonnant?
Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que les épaves
humaines de ces grandes catastrophes ne se con
vertissent pas ! Voilà l’homme !
En disant adieu à mes saints patrons, j’ai pensé
que quelque bonne âme de ma, paroisse a bien prié
pour moi, ce matin, là-bas, à huit cents lieues en
arrière, et qu’un pauvre petit cierge a brûlé devant
l’image de Marie pour le pauvre exilé des mers !
30 juin, mardi. — La mer fuit, la terre approche.
Les voiles déployées, emporté par la vapeur, le
Washington cingle assez rapidement vers NewYork. Nous arriverons, dit-on, vendredi, vers le
milieu du jour.
88
VOYAGE EN
AMÉRIQUE.
Beau navire au large à bâbord. Nuée d’hiron
delles de mer à l’arrière ; ces dames ne dédaignent
pas d’aller se promener à trois cents lieues des côtes.
Elles rasent la surface des flots, ne se' reposent
jamais pendant le jour, et courent ça et là, déroulant
leurs cercles fantastiques à la poursuite des insec
tes ou recueillant à la cime des vagues les débris
de toute nature que vomissent les vaisseaux. Je
suis persuadé que des milliers d’oiseaux et de pois
sons se nourrissent de ces innombrables détritus des
bâtiments en marche. On est heureux de voir les
hirondelles, ces douces messagères de l’espérance,
apporter au loin l’agréable certitude du voisinage
de la terre et d’un prochain débarquement. Le soir,
quand les derniers rayons du soleil empourprent les
nues et dorent la crête des vagues, l’hirondelle de
mer va se percher sur la houle et nage au besoin,
car elle est de la famille des palmipèdes. J’en ai vu.
à la tombée de la nuit, cachant leur tête sour leur
aile soyeuse, attendre ainsi le retour du jour, signe
certain d’une belle mer et de l’éloignement de la
tempête. C’est un spectacle plein de charme qui me
rappelait ces beaux vers de Lamartine :
Le poète est semblable aux oiseaux de passage
Qui ne bâtissent point leur nid sur le rivage,
Qui ne se posent point sur les rameaux des bois ;
Nonchalamment bercés sur le courant de l’onde,
JOURNAL DE LA TRAVERSÉE.
89
Ils passent en chantant loin des bords, et le monde
Ne connaît rien d'eux que leur voix !
C'est une distraction pour les passagers de pêcher
les oiseaux de mer..... à la ligne ! Les engins de
cette pèche singulière sont de dimension très
grande. L’hameç-on jeté à distance dépose sur les
vagues l’appât trompeur sur lequel fond d’un trait
l’imprudent oiseau. Pris à la gorge, il se débat inu
tilement et vient expirer haletant sur le pont.
L’homme se fait à tout, il s’acclimate partout,
n’est-il pas le roi de l’univers, et partout n’est-il pas
dans son domaine ? Partout quelques jours lui suffi
sent pour se trouver chez lui. Me voilà fait à la vie
de mer. Comme les vieux marins, dans mes pro
menades sur le pont, je suis d’instinct et sans bron
cher tous les mouvements du vaisseau.
1er juillet. — Belle mer, beau temps, splendide
coucher du soleil. Je me rappelle la magnifique des
cription qu’en a faite Chateaubriand dans ces belles
mers qui baignent les rivages de la Virginie. Victor
Hugo a chanté aussi :
Et dans le ciel d’azur et dans les flots vermeils ;
Comme deux rois amis on voyait deux soleils
Venir au-devant l’un de l’autre !
(Orientales).
La lune se levait dans l’Orient et faisait face au
soleil. Quel beau spectacle que celui de ces deux
90
VOYAGE EN AMÉRIQUE.
astres dont l’un empruntait d’heure en heure à.
l’autre, qui descendait dans la mer, cette lumière
argentée si douce et si pure qui fait le charme des
nuits dans la région des tropiques. Peu à peu la
nuit descend, la lune monte dans le ciel, les étoiles
brillent au fimament. L’étoile polaire, amie des
navigateurs, a fléchi à l’horizon, c’est tout simple,
nous sommes plus au Sud. Une charmante comète
se montre au-dessous de la Petite-Ourse.
Bien des fois je me suis surpris à rêver sur le
pont à l’heure avancée, tandis que par un beau
ciel, une belle mer et la brise du soir, je contem
plais, sous la vaste étendue des cieux. les innom
brables bataillons d’étoiles qui annoncent la gloire
de Dieu et qui publient les œuvres de ses mains.
Quelques souvenirs littéraires de ma jeunesse
venaient encore ajouter au charme de ma solitude.
Voici un beau passage des Méditations de Lamartine
intitulé Les Étoiles, alors plein d’actualité pour moi :
Soleils, mondes errants qui voguez avec nous,
Dites, s'I/ vous l'a dit, où donc allons-nous tous ?
Quel est le port céleste où son souffle nous guide ?
Allons-nous sur des bords de silence et de deuil,
Échouant dans la nuit sur quelque vaste écueil,
Semer l'immensité des débris du naufrage ?
Ou conduit par sa main sur un brillant rivage,
Et sür l’ancre éternelle à jamais affermis,
Dans un golfe du Ciel aborder endormis ?
JOURNAL DE LA TRAVERSÉE.
91
Dans un sublime élan de son génie que le chris
tianisme seul peut inspirer, le poète s’écrie :
Que ne puis-je, échappant à ce globe de boue,
Dans la sphère céleste où mon regard se joue,
Jonchant d’un feu de plus les parvis du saint lieu,
Eclore tout à coup sous les pas de mon Dieu !
Quelques nuages apparaissent du côté des Florides. d’éblouissants éclairs annoncent qu’un orage
passe au loin sur les flots. J’entends les roulements
sourds et saccadés du tonnerre. Ici, il n’y a d’autre
écho que celui des grandes vagues, des nuages et
de la voilure des bâtiments, les bruits n’ont plus la
même sonorité que sur la terre.
J’aime les orages..... à distance ! Tandis que je
contemple de ma banquette du pont devenu désert,
le spectacle saisissant d’une mer éblouissante sous
les reflets de la lumière électrique, un autre spec
tacle plus admirable encore vient frapper mes
regards. La mer est phosphorescente. La crête des
vagues étincelle, la niasse d’eau que déplace le
navire bouillonne et se couvre d’une écume enflam
mée. On dirait un manteau d’hermine parsemé de
diamants étendu sous nos pieds. Les paquebots
sont les rois de l’Océan, rien ne manque à la royale
splendeur qui les accompagne. A droite et à gauche,
les marsouins passent et repassent, dégageant à
92
VOYAGE EN AMÉRIQUE.
leur lour le phosphore de la mer : on dirait d’im
menses serpents de feu qui escortent le navire.
Le phosphore de la mer vient de myriades d’in
sectes qui dans les belles nuits ou par les temps
d’orage jettent des étincelles aussitôt que le choc
des vagues, le passage des monstres marins ou des
vaisseaux les mettent en mouvement. Ce sont les
vers luisants de la mer. Chaque balancement du
navire, chaque goutte d’eau que lance la vague en
se brisant produisent des gerbes de feu qu’on ne
peut se lasser de contempler. Dieu est grand et
magnifique dans ses œuvres !
2 juillet. — Visitation de la Sainte Vierge. Notre
bonne Mère nous donne ce matin un spectacle
à peu près inconnu dans l’Atlantique, un beau
ciel, un temps calme, une mer unie comme un
miroir. On dirait que la surface des eaux est hui
leuse et satinée. Des bataillons de marsouins pas
sent autour de nous, sautent en l’air par troupes,
décrivent un arc de cercle et replongent. Rien de
curieux comme tous ces poissons dont la plupart
mesurent sept à huit pieds de long, se heurtant, se
pressant, se précipitant dans un clapotement qui
ne finit point. La mer en est noire. Quelques céta
cés apparaissent à distance, leur dos monstrueux
fait reculer les vagues. D’innombrables voiles se
JOURNAL DE LA TRAVERSEE.
93
montrent à l’horizon, c’est l’annonce du voisinage
de New-York. Le soir, à la nuit, temps calme, mer
phophorescente ; orage dans l’ouest, il vient à
nous, éclairs multipliés. L’orage monte, le ton
nerre gronde, pluie torrentielle, pas de vent, l’o
rage rafraîchit l’atmosphère. Assez souvent la fou
dre frappe les mats des navires à cause de leur
élévation, de leur disposition en aiguille et de leur
isolement au milieu des Ilots ; aussi presque tou
jours sont-ils munis de paratonnerres.
3 juillet. — Nous découvrons de bonne heure la
côte d’Amérique. Déjà le pilote qui doit nous
introduire au port est à bord du Washington, le
commandement a été remis entre ses mains. Le
capitaine se croise les bras sur la passerelle ou se
relire dans sa chambre ; il n’est plus responsable.
Ces hardis pilotes s’en vont en mer, montés sur
un frêle esquif, jusqu’à une grande distance des
côtes, à la rencontre des bâtiments. Leur voile porte
écrits le numéro et la lettre qui les distinguent. On
les découvre au loin à l’aide d’une longuevue. La
nuit, une fusée annonce leur présence, le bâtiment
répond, on se dirige l’un vers l’autre, le pilote est
recueilli à bord et c’est lui qui remplace le capitaine
dans la marche du navire.
Le temps est superbe, la mer est très belle, les
94
VOYAGE
EN AMERIQUE.
vagues plus petites semblent nous caresser, la terre
approche. Nous passons surlamâture d’un brik sub
mergé, nous distinguons la coque à demi couchée
sur le liane à une assez grande profondeur. Est-ce
la tempête, est-ce une collision qui l’a coulé bas ?
Nous passons, les vivants s’inquiètent peu des
morts ! Le port nous appelle, nous nous hâtons de
vivre car à notre tour il faudra bientôt mourir. Peutêtre aurons-nous une semblable destinée !
Le Washing ton fait pour ainsi dire son entrée
triomphale dans la baie de New-York, vers les
neuf heures du matin. Jamais plus beau specta
cle ne s’offrit à nos regards. Navires à voiles, à
vapeur, de toutes les formes, de toutes les dimen
sions, peints en jaune, en noir, en blanc, en vert,
en rouge : tous les pavillons de la terre flottent ici
les uns à côté des autres. La jonque chinoise se
croise avec le sombre mais élégant clipper améri
cain : les lourds navires de l’Allemagne écrasent de
leur masse carrée les rapides marcheurs de l’An
gleterre ; le vaisseau hollandais aux formes arron
dies contraste avec les lignes si pures, les courbes
si élégantes de notre architecture navale. Des
bateaux minuscules, ayant la forme et le beau vert
émeraude des râles de nos bosquets, remorquent
les bâtiments qui entrent dans la baie, ou portent
JOURNAL DE LA TRAVERSÉE.
95
en mer pour la promenade des groupes joyeux qui
chantent et respirent avec délices la brise embau
mée du jour. On aperçoit sur les deux rives des vil
las superbes qui se cachent dans les grands arbres,
délicieusement encadrées de verdure et de Heurs.
Le paquebot s’arrête un instant pour permettre
au service sanitaire du port de venir le visiter. Il n’y
a pas de malades à bord, le mal de mer a disparu
aux approches de la terre, et les passagers, revêtus
de leurs plus beaux habits, attendent sur le pont
l’heure tant désirée du débarquement.
Nous sommes au centre de la baie, au milieu d’une
foule de bâtiments les uns à l’ancre,les autres entrant
au port ou gagnant la haute mer. A droite, trois vil
les immenses qui n’en forment pour ainsi dire qu’une
seule avec une population de plus de trois millions
d’habitants. New-York au centre avec ses dix-huit
cent mille âmes, dans la presqu’île formée par
l’Hudson et larivicre de l’Est ; Brooklyn (800,000 h.)
dans Longisland, séparé de la terre ferme par un
petit bras de mer appelé la Rivière de l’Est ; NewJersey avec cinq cent mille habitants, au fond de la
baie, sur la rive droite de l’Hudson.
Nous laissons à droite Brooklyn et la rivière de
l’Est ; nous doublons New-York et la pointe de la
presqu’île où s’élève maintenant la statue colossale
96
VOYAGE EN AMERIQUE.
de la Liberté, dont les visiteurs de l’Exposition uni
verselle ont pu voir le chef gigantesque dans les
jardins du champ de Mars. Nous entrons à toute
vapeur dans l’Hudson, large de deux milles, cou
vert de navires sur une longueur de deux lieues.
Ce fut en ce jour du trois juillet, à onze heures du
matin, que le Washington s’arrêta calme et superbe
dans les bassins de Morton-Street.
NEW-YORK.
Le débarquement. — Collège Saint-François-Xavier. — Broad
way. — Rues et Avenues. — La Fête de l’Indépendance. —
Soldat-citoyen. — Central-Park. — Les Ecoles commerciales.
— Pie IX et l’Amérique. — Les Moineaux. — Etablisse
ments d’éducation. — Cathédrale de New-York. — Le curé
de Saint-Boniface. — Piété des Catholiques.— Les Temples
protestants. — Le Dimanche en Amérique. — Eglise épiscopalienne.— Les cérémonies funèbres. — Pont de NewYorck. — Chemins de 1er aériens. — Les Petites-Sœursdes-Pauvres. — La faillite aux Etats-Unis. — La réclame. —
Les Pères Jésuites. — Les Pères de la Miséricorde. — Le
consul de France.
Le débarquement s’opère ; tous ces amis d’un
jour se disent adieu une dernière fois, on se serre
la main, on n’ose pas se dire au revoir, on a le
pressentiment qu’on ne se reverra plus. Chacun
envoie un dernier regard, un dernier salut à ces
braves marins qui ont si bien protégé nos vies ; on
C
M|M
98
NEW-YORK.
les quitte à regret. Il y a une attache dans la com
munauté des dangers comme il y a du charme dans
les grandes scènes de l’Océan.
Le P. Tournier ne me rendit pas son dernier
salut, je devais le revoir. Peut-être aurait-il dû
m’offrir le pied-à-lerre du moment dans sa commu
nauté, je n’osais pas lui en vouloir, je lui avais dit
que je me rendais chez les Jésuites. Mais où donc
étaient les Jésuites ? Il aurait pu me le dire, il dis
parut bientôt, emporté par la foule ; il lui tardait
sans doute de revoir les siens. Hélas ! je me rappe
lai encore la sombre plainte des Paroles d’un
Croyant, l’exilé partout est seul ! Le bon frère
Patrik. plus étranger pour moi. se rendait au grand
établissement des Frères de New-York, qu’il ne
connaissait pas ; il était excusable. Le visiteur des
Frères de Saint-Yiateur partait immédiatement pour
le Canada. J’étais donc bien seul, j’allais dire bien
abandonné. Un étudiant avec lequel je m’étais lié
d’amitié pendant la traversée rentrait dans sa
famille pour cause de santé ; on était venu le pren
dre au quai de débarquement. Il parlait assez bien
le français. Voyant mon embarras, ce jeune homme
m’offrit une place dans sa voiture et me conduisit à
travers des rues immenses au collège de SaintFrançois-Xavier. tenu par les Pères Jésuites, à la
NEW-YORK.
99
quinzième rue, entre la quatrième et la cinquième
avenue. Le P. Recteur, après quelques difficultés
de forme, consentit à me recevoir, me fit donner
une chambre et m’invita à me reposer quelques
jours. Le bon Père était canadien et parlait à mer
veille le français, sa langue d'origine. La Providence
avait bien guidé mes premiers pas, je l’en remerciai
de tout mon cœur.
Le fond de la presqu’île de New-York englobe
l’ancienne ville aux rues inégales et irrégulières.
C’est là que se trouve l’encombrement des maisons
de commerce, des bureaux de la navigation, des
consulats de toutes les parties du monde. C’est une
boule incessante de piétons, de chevaux, de voitu
res, avec un bruit assourdissant comme celui des
vagues. C’est là que prend naissance le fameux
Broad-Way, la rue de Rivoli de la grande cité
américaine. Cette immense rue, qui s’élargit insen
siblement aux proportions d’un large boulevard,
est l’artère principale de New-York. A sa naissance,
il est presque impossible d’y circuler. Le va-et-vient
des trottoirs, la file interminable des chariots et
des voitures au milieu de la rue sont dirigés dans
un ordre parfait par les policemen qui, plantés de
distance en distance comme des statues vivantes,
leur petit bâton de commandement à la main, indi
100
NEW-YORK.
quent le passage, protègent la marche de tous ces
flots humains. L’ordre le plus parfait règne dans ce
grand désordre ; jamais aucun accident n’attriste
l’opinion publique, à la condition toutefois que
chacun suive la file, à son rang, sans se précipiter.
Broad-Way a le privilège sur les autres grandes
rues, d’avoir un nom a lui, et de ne pas garder la
désespérante perspective de la ligne droite. L’im
mense serpent aux nuances infinies se tord à droite
et à gauche comme pour multiplier l'espace où
d’innombrables citoyens viennent puiser la vie à
ses flancs. Le long de cette puissante artère, c’est
un entassement irrégulier, bizarre, d’églises, de
palais, d’hôtels, de maisons richement sculptées,
de misérables échoppes. L’ouvrier a le droit d’habi
ter à côté du riche, de l’étourdir par le bruit du
travail et de ses chants joyeux. C’est tout naturel et
personne n’y trouve à redire, n’est-on pas sur la
terre de la liberté ? J’ai vu dans Broad-Way une
colossale maison de commerce de cinq cents mètres
de façade, à six étages, tout en marbre blanc. Le
rez-de-chaussée et le premier étage étaient envahis
par des magasins d’une richesse inouïe, tandis que
les étages supérieurs étaient occupés par une armée
d’ouvriers. Le soir, quand des flots de lumière s’é
chappaient des mille ouvertures de ce palais de
NEW-YORK.
101
l’industrie, à 1’aspect des innombrables silhouettes
d’hommes et de femmes qui se dessinaient sur les
verres dépolis ou sur les rideaux blancs, on aurait
dit la demeure des fées. On m’a affirmé que le pos
sesseur de cet immense immeuble était devenu
fou et s’était pendu, ne pouvant plus supporter le
poids de tant de richesses.
À droite et à gauche de Broad-Way et parallèle
ment à la grande artère, sont jetées en ligne droite
ces grandes avenues, aux larges trottoirs, aux
riches magasins, couvertes de tramways et de
voitures, qui s’étendent à perte de vue jusqu’à
Central-Park. Ces avenues n’ont d’autre nom que ■
celui de leur numéro, partie Est jusqu’au bras de
mer qui sépare New-York de Brooklyn, partie
West jusqu’à l’Hudson : le tout coupé en damier tous
les cent mètres par d’autres belles et larges rues
allant d’un fleuve à l’autre, n’ayant aussi d’autre
nom que celui de leur numéro jusqu’à la 175mo rue,
aux environs de Central-Park. Chaque lanterne de
gaz porte écrits sur le verre les numéros de la rue
et de l’avenue, de sorte qu’il est toujours facile de
se diriger sans guide, la nuit comme le jour, à tra
vers tant de rues si régulières et si bien indiquées.
Avec les numéros de la maison, de la rue et de
l’avenue le plus simple mortel va droit au but
6.
102
NEW-YORK.
sans crainte de s’égarer, ni à droite, ni à gau
che. C’est l’immense damier de New-York avec
ses deux millions d’habitants de toute tribu, de
toute nation, de toute langue qui sont sous le ciel. On
rencontre à New-York, avec le citoyen de l’Union
qui lait la base de la population, l’homme policé
de toutes les contrées de la terre, le sauvage de
l’intérieur, les nègres de l’Afrique et de l’Océanie.
New-York est le rendez-vous des cinq parties du
monde.
J’étais arrivé la veille de la fêle de l’Indépen
dance. La nuit du 3 au 4 juillet, impossible de dor
mir, à cause des décharges répétées de l’artillerie !
Toute la nuit et le jour suivant., la ville est trans
formée pour ainsi dire en un immense champ de
bataille où le canon et la fusillade ébranlent tous les
échos. Ainsi en est-il dans toutes les villes de
l’Union américaine. Ce matin, 4 juillet., j’entends le
tambour qui mène les miliciens à la parade. Je l’ai
entendu bien des fois à l’étranger, ce martial ins
trument de guerre, qui faisait battre mon cœur dans
les années de mon enfance. Je l’ai entendu en Italie,
en Suisse, en Allemagne, en Belgique, aux EtatsUnis ; mais nulle part, comme en France, il a le
secret d’émouvoir et d’entraîner. C’est en vain qu’on
a essayé de le supprimer dans nos régiments, il est
X
NEW-YORK.
103
revenu triomphant avec ses marches irrésistibles et
ses roulements formidables.
On a tout copié de la France, même le tambour !
Partout on vit de la France, quand même ! On ne
s’occupe que d’elle. La mode, les arts, l’industrie,
les usages, la science, les découvertes, la guerre,
tout vient d’elle. On va chercher la santé, la vie,
les plaisirs en France. Les riches américains sont
en ce moment au cœur de ses montagnes ou dans
son splendide Paris, unique au monde. La fête ellemême, dans le tourbillon de laquelle je me trouve
égaré pour un moment, est une fête française. C’est
l’épée de la France, et de la France royale, qui t’a
rendue libre, ô grande Amérique; pourquoi l’oublierais-tu?
J’ai parcouru les rues de New-York au milieu du
vacarme et des joies bruyantes d’un peuple en délire.
Les Français ne redoutent rien et sont partout. A
Rome, j’ai bravé le soleil de juillet et les menaces
du choléra. Ici, il faut braver une chaleur de qua
rante-cinq degrés, au milieu d’une fête impossible
qui n’est pas sans danger. J’entends les criées sédui
santes des marchands de crème glacée, Vice cream,
si recherchée des Américains pendant la période
des chaleurs. Ma qualité de révérend me défend d’y
104
NEW-YORK.
toucher, je me le persuade du moins, sous peine de
déconsidération, noblesse oblige !
Le beau monde a fui à la campagne, soit pour
éviter le désagrément d’une fête que garantit la
liberté la plus illimitée, soit pour jouir le soir, à
distance, du féerique coup d’œil de l’embrasement
d’une ville immense sur l’horizon de laquelle des
centaines de ballons aux couleurs nationales se
balancent dans les airs. Les feux rouges, verts, roses,
bleus, jaunes, éblouissants de blancheur, se croi
sent dans tous les sens, au milieu du tonnerre des
armstrong et du crépitement continu des pétards et
des fusées. C’est un spectacle vraiment grandiose !
On dirait un immense bouquet de fleurs variées se
balançant avec majesté sur le cratère d’un volcan.
Nous avons pratiqué tout cela en France dans nos
prétendues fêtes nationales, mais pour le décor
comme pour la vraie liberté, nous aurions peut-être
besoin des leçons de ceux que nous avons faits libres.
Le spectacle de tout un peuple célébrant ainsi l’ère
de sa délivrance a quelque chose de grand qui émeut
l’âme, surtout quand les passions démagogiques ne
viennent pas troubler la fête. Aux Etats-Unis, les fêtes
nationales ont toujours un caractère religieux, les
grands jours de la patrie sont les grands jours de la
religion. Les Américains sont un peuple fort parce
NEW-YORK,
-105
qu’ils ont des croyances arrêtées et parce qu’ils
savent se posséder au milieu des plus grands enthou
siasmes. Tandis qu’à Paris il faut une armée de
cent mille hommes pour protéger nos fêtes nationa
les, à New-York, quelques milliers de miliciens, se
croisant les bras, suffisent pour maintenir l’ordre.
Ils sont du reste plus fiers de leur titre de citoyen
que de celui de soldat. Après la grande guerre de la
Sécession, tous ces hommes sont rentrés dans leurs
foyers, calmes et dignes, avec la conscience d’un
grand devoir accompli. Rien n’a été changé dans
leurs allures et dans le régime de la nation. Les
Etats-Unis, en temps de paix, n’ont pour ainsi dire
pas d’armée. Chez nous, la moitié de la nation en
armes est chargée de prémunir l’autre contre ses
propres excès, encore n’y parvient-elle pas toujours !
J’ai parlé de Central-Park. C’est à la fois le Bois
de Boulogne, le jardin botanique, le parc zoologi
que, le musée de New-York. Il y a, dans ces nou
veaux Champs-Elysées, des sites admirables, de
rares collections de plantes et d’animaux, des œu
vres de mérite dans le domaine des arts. Toutefois,
à côté des curiosités naturelles, les beaux-arts sont
pauvres en Amérique ; ils n’ont pour ainsi dire pas
fait école. Les peuples du Nouveau-Monde ont à
peine une histoire; le commerce, l’industrie, les
106
NEW-YORK.
affaires avant tout. Ne cherchez pas les grandes
universités avec leur pépinière d’étudiants, ni les
académies savantes, ni les écoles des beaux-arts.
Les lycées et les collèges y prennent tout simple
ment le nom ([’Ecoles commerciales. L’Américain
n’use de la vie que pour s’enrichir. Gorgé d’or, il
n’est pas sûr de ne pas aller mourir à l’hôpital, tant
les faillites sont nombreuses, tant l’inconstante
déesse de la fortune est pour lui capricieuse et
changeante ! A chaque pas, dans les rues des
grandes villes, on rencontre les fameuses enseignes
d’Assurance, qui ne font que des dupes et des rui
nés. On joue aux assurances comme on joue à la
Bourse. Il n’y a d’enrichi que celui qui, un beau
malin, lève la caisse et se sauve à l’étranger. Quant
aux citoyens honnêtes et travailleurs, c’est le plus
grand nombre, ils s’instruisent, ils travaillent jour
et nuit. Qui ne connaît le fameux proverbe times is
money, le temps c’est de l’argent? Dieu pardonnera
beaucoup à ces peuples d’une activité dévorante, ils
ne sont jamais les plus dépravés. Ils se lèveront, au
dernier jour, avec Tyr et Sidon, contre les peuples
amollis par l’oisiveté et les plaisirs. Je me souviens
qu’en 1867, pendant les fêtes du centenaire de saint
I ierre, à Home, le bouquet du gigantesque feu
d’artifice qui fut tiré sur la place du Peuple repré-
NEW-YORK.
'107
sentait, en traits de feu. les cinq parties du inonde.
Une étoile brillante étincelait sur l’Amérique et
faisait pâlir l’éclat suranné de la vieille Europe. Je
vis là comme une révélation de Pie IX, qui venait
de circonscrire en diocèses toute l’Amérique du
Nord, et je me demandai si cette grande contrée de
la terre ne serait pas l’étoile de l’avenir !
Je reviens à Central-Park. Rien de grandiose et
de gracieux comme cet immense square, compris
entre l’Hudson et la rivière de l’Est, transformé en
bosquets, en prairies artificielles, en tumulus, en
rochers, en pièces d’eau, en ruisseaux, en cascades,
en pelouses, en massifs de verdure, en corbeilles
de fleurs, au milieu desquels serpentent mille allées
encombrées de promeneurs et de brillants équi
pages. Vous allez rire, cher lecteur, si je vous dis
que parmi tant de beautés artistiques et naturelles,
je me suis arrêté parfois à regarder.... les moi
neaux !... ces babillards insolents, ces hardis habi
tués de nos places publiques. Comme ils venaient
par bandes se poser bravement devant les enfants
qui jouaient dans les parterres et réclamer leur part
de gâteau, au nom de la liberté, de l’égalité et de la
fraternité ! Ne sont-ils pas citoyens de l’Union
comme les autres ? A New-York, l’édilité leur a fait
comme une cité à part. De tous côtés, sur les places
108
NEW-YORK.
publiques, le long des avenues, à Central-Park,
partout où s’élèvent des arbres protecteurs, on a
établi pour les moineaux de charmantes petites
cases en bois peint, solidement attachées dans le
feuillage, aux rameaux les plus forts, afin de pro
téger ces intéressants et si utiles habitants de l’air
contre les rigueurs de l’hiver ou la violence des
ouragans. C’est de la reconnaissance. On n’oublie
pas que des nuées de moineaux désinfectent les
rues et purgent l’air de myriades d’insectes malfai
sants. Défense de les tuer. On dirait qu’ils l’ont
compris, ils ne se gênent pas. Tout leur est permis :
tapage, batailles en règle, audacieuses rapines.
Plus d’une fois, les charmants bébés des jardins
publics ont eu à compter avec les moineaux, et se
sont vu enlever prestement les petits gâteaux un
moment oubliés en arrière sur les sièges des allées
dorées ou sur les soyeuses pelouses.
Je ne sais si un jour Central-Park ne se trouvera
pas au milieu de la grande ville. Déjà les construc
tions nouvelles l’atteignent, l’enserrent, le contournentjusqu’à Manathanville. Cette charmante localité
se mire dans les eaux de l’Hudson, avec son beau
collège des Frères des écoles chrétiennes et avec son
pensionnat du Sacré-Cœur, ombragé de grands
arbres, au sommet d’une colline d’où le regard
NEW-YORK.
409
embrasse à la fois New-York, New-Jersey, Brook
lyn et l’Océan. Les tramways arrivent à Manathanville. Les lignes ferrées sortent de la grande gare
de New-York, la plus vaste et la plus richement
ornée qui soit au monde, ne respectent plus Cen
tral-Park et s’en vont dans toutes les directions
échanger les produits de l’Europe et de l’Amérique.
La France doit être fière de ses pacifiques con
quêtes. La plupart des grands établissements d’ins
truction et d’éducation, à New-York, sont aux mains
de Français, presque tous religieux ou prêtres sécu
liers. Tout s’y fait à la française ; les maîtres sont
Français. Ce sont : les Enfants du vénérable de
Lassalle, les religieuses du Sacré-Cœur, les Filles
de la Charité, les Jésuites, le P. Rhonay, les Laza
ristes à Brooklyn, les établissements du P. Tour
nier, les Dominicains, etc., etc. Avec le génie de la
France, c’est le génie catholique. Et comment la
cité protestante s’en accommode-t-elle? C’est le
secret de Dieu, qui veut que l’Amérique devienne
catholique. Toujours est-il que chez les Jésuites
comme chez les Frères de la Doctrine chrétienne,
au Sacré-Cœur comme à St-Vincent-de-Paul, il n’y
a pas assez de place pour tous ceux qui se présen
tent. Les élèves suivront les cours religieux de
l’établissement; n’importe! On veut avant tout
7
110
NEW-YORK.
l’instruction et l’éducation à la française. La France
a affranchi l’Amérique, c’est la France qui doit
l’élever. Encore un souvenir poétique tiré de la
Marseillaise de la Paix (Lamartine) :
Et vivent ces essaims de la ruche de France,
Avant-garde de Dieu qui devance ses pas !
Comme des voyageurs qui vivent d’espérance,
Ils vont semant la terre et ne moissonnent pas.
Le sol qu’ils ont foulé germe fécond et libre,
Ils servent sans salaire, ils blessent sans remord ;
Fiers enlants, de leur cœur l’impatiente fibre
Est la corde de l’arc où toujours leur main vibre
Pour l’idée ou la mort !
Je n’ai pas parlé des églises catholiques. Elles
sont nombreuses à New-York. La ville tout entière,
bien qu’aux trois quarts protestante, est divisée en
paroisses qui ont toutes de fort belles églises. L’é
glise cathédrale est dédiée à saint Patrik, le grand
patron des Irlandais. Il ne faut pas oublier que la
majorité des catholiques de New-York est d’origine
irlandaise. L’archevêque, Mgr Mac-Closkey, aujour
d’hui cardinal, est Irlandais. Les principales églises,
après la cathédrale, sont : Saint-François-Xavier,
c’est l’église des Pères de la Compagnie de Jésus ;
Saint-Vincent-de-Paul, c’est l’église de la colonie
française, desservie par les Pères de la Miséricorde ;
Saint-Etienne, avec ses magnifiques vitraux; SaintNicolas, Sainte-Marie-Madeleine, Saint-Boniface,
NEW-YORK.
111
Sainte-Agnès, Sainte-Brigitte, Saint-Michel, etc.,
etc., enfin la nouvelle cathédrale, dédiée à la
T. S. Trinité, Trinity Church, tout en marbre
blanc, bâtie par l’archevêque dans l’aristocratique
quartier de Madison-Street. Cette grandiose église
est construite dans le style le plus pur du XIIIe
siècle. C’est la perle de New-York, les protestants
en sont aussi fiers que les catholiques. L’archevê
que ne recevait pas de souscription inférieure à
cent dollars, toutes les servantes catholiques de
bonne maison avaient souscrit.
Saint-Boniface est en construction, c’est l’église
principale des Allemands. Un Alsacien en est curé.
Quand je me présentai devant le digne prêtre, il
était à la sacristie de son église provisoire. Il me
reçut très mal, cela se comprend. N’avait-il pas lui
aussi une église à bâtir? Et j’étais peut-être le cen
tième solliciteur de la journée qui venaitle tourmen
ter. Ma qualité de Français le dérida pourtant; il de
vint affable, affectueux, empressé, et dans l'impossi
bilité où il se trouvait pour le moment de m’accom
pagner chez lui, il me remit un mot pour sa gou
vernante, avec ordre de me faire bien diner et de me
remettre une bonne pièce d’or français, qu’il avait
déposée sur la cheminée de sa chambre à coucher.
Je refusai le dîner et je pris la pièce d’or.
112
NEW-YORK.
On me raconta qu’au lendemain de nos désastres,
c’était après Sedan, le curé de Saint-Boniface accom
plit un trait d’héroïsme qui devait le conduire à la
potence et qui souleva l’admiration de ses conci
toyens. Une énorme procession d’Allemands, c’est
le mot consacré en Amérique, s’organisa dans les
rues de New-York pour célébrer les victoires de la
Prusse. Elle parcourut les principaux quartiers, dra
peaux déployés, en hurlant des hymnes patriotiques.
Quand la horde passa sous le balcon du presbytère,
l’intrépide curé déploya bravement à son tour le
drapeau de la France et le tint .jusqu’à la fin d’une
main ferme sur cette troupe en délire. Il fut applaudi.
Mais hélas ! au nom sans doute de cette liberté
qui venait de sauver le curé de Saint-Boniface, des
marchands d’estampes avaient étalé aux vitrines de
leurs magasins d’ignobles gravures caricaturant les
chefs de notre armée, notre piteux empereur remet
tant son épée au roi Guillaume dans une posture
plus qu’humiliée, le tout assaisonné de commentai
res indignes à l’adresse de nos généraux et de nos
héroïques soldats. Ces indécentes exhibitions,' que
j’ai retrouvées plus tard sous d’autres formes dans
cette Italie qui nous doit tant, ne portent bonheur
ni aux peuples ni aux rois. La Prusse et l’Italie
auront leur tour !
NEW-YORK,
113
New-York comprend la liberté autrement que nos
libérâlres modernes ; il n’a peur ni des jésuites ni
des couvents. Il y a en ville un grand nombre de
communautés religieuses. Indépendamment de celles
que j’ai citées plus haut, on y trouve encore les
Rédemptoristes, les Sœurs de Saint-François, les
religieuses de la Croix, les Petites-Sœurs-des-Pauvres, etc., etc. Tous ces couvents d’hommes et de
femmes se dévouent à l’enseignement, aux soins des
malades, à la prédication évangélique. Leurs cha
pelles, à l’instar des grandes églises paroissiales, ne
désemplissent pas de fidèles. Quelle piété tendre et
soutenue ! La table sainte est toujours remplie, et le
dimanche, tout ce peuple, mêlant sa voix aux sons
graves de l’orgue, chante en masse et avec un
ensemble parfait les louanges de Dieu. J’ai eu l’hon
neur de chanter la grand’messe à Saint-Vincent-dePaul et d’y prêcher à mes compatriotes d’outre-mer.
La maîtrise exécuta de beaux chants ; je me crus
transporté dans une église de Paris.
Les temples protestants de toute dénomination ne
manquent pas dans les villes protestantes. Ils sont
plus nombreux encore que nos églises. On en voit
pour ainsi dire à chaque coin de rue, portant or
gueilleusement dans les airs leurs flèches élancées,
froids et mornes comme des tombeaux. Silencieux
114
NEW-YORK.
et déserts toute la semaine, ils ne s’ouvrent que le
dimanche pour recevoir la foule de leurs fidèles
qui, souvent mieux que les catholiques, observent
le saint jour.
En Amérique, comme dans tous les pays protes
tants, le commerce est nul le dimanche. Les ateliers,
les usines, les magasins, les bureaux sont fermés.
Les trains de banlieue sont supprimés, il n’y a que
la poste et les services les plus urgents qui n’in
terrompent pas. Je ne sache point que la France
soit plus avancée dans le commerce et l’in
dustrie que les nations protestantes de l’Europe et
de l’Amérique. et cependant elle profane le diman
che sous prétexte que l’interruption du travail
pourrait nuire à l’intérêt commun. C’est pourquoi
Dieu envoie les bénédictions temporelles et la
grâce de la conversion aux nations protestantes,
tandis que nous sommes condamnés à végéter
tristement, à périr bientôt peut-être, au milieu
des révolutions périodiques qui désolent notre
malheureux pays.
La raison de la multiplicité des temples de l’er
reur est dans la diversité presque infinie des sectes
auxquelles ils appartiennent. Quelle contradiction
l’erreur s’inflige à elle-mcme ! La libre-pensée
trouve qu’il y a trop d’églises catholiques, et elle
NEW-YORK.
115
bâtit autant de sanctuaires qu’elle rencontre de
nuances contraires à la vérité !
La plus belle église protestante de New-York s’é
lève dans Broad-Way. Ecoutez, lecteur ! — C’était,
un dimanche ; des cloches magnifiques et bien
harmonisées jetaient leurs joyeuses volées dans les
airs; les fidèles recueillis, le livre d’heures à la
main, arrivaient de toutes parts au saint lieu. Je
suivis la foule qui, à mon costume sévère, s’inclina
devant moi, croyant à la présence d’un révérend
ministre de la religion réformée. J’entrai chapeau
bas, point d’eau bénite à la porte. L’autel était orné
de fleurs et portait des candélabres allumés, il était
surmonté d’un tabernacle. Le livre était ouvert sur
un pupitre damassé de velours rouge. Des tableaux
représentant les scènes de l’Ancien et du Nouveau
Testament pendaient au mur de l’édifice ; des vi
traux étincelants offraient aux regards nos saints
du catholicisme avec le nimbe glorieux autour de la
tète. La chaire, parfaitement sculptée comme les
chaires de nos cathédrales, n’attendait. pour ainsi
dire, que le prédicateur en surplis. Les fidèles
priaient, le sacrifice allait commencer, l’illusion
était complète, je me croyais dans une église ca
tholique, et j’étais.... dans un temple épiscopalien !
Je me glissai aussitôt comme un homme distrait ou
416
NEW-YORK.
indisposé à travers les rangs pressés de l’assistance,
et je regagnai la porte, jurant, mais un peu tard,
qu’on ne m’y prendrait plus!
Les épiscopaliens, que je confonds ici avec les
Ritualistes d’Angleterre, sont les protestants sin
cèrement religieux qui, effrayés de la chute rapide
des églises protestantes dans le nationalisme mo
derne. dans la négation de toute autorité et bientôt
d’une religion positive quelconque, se sont ratta
chés, à la suite du docteur Pusey, aux anciennes
traditions chrétiennes, qui ne sont autres que les
traditions de l’Eglise catholique. Faisant un pas en
avant, ils ont relevé l’autorité ecclésiastique à l’ins
tar de l’Eglise catholique. Il ne leur manquera
bientôt plus que le Pape et la croyance à l’autorité
de l’Eglise. — Il y a si peu de différence entre vous
et moi, me dit un jour, à Montréal, un révérend de
l’église épiscopalienne, venez donc dire la messe
chez nous! — Ilélas !... Mais Dieu a ses desseins,
ces pauvres égarés qu’honorent un sincère esprit
religieux et une grande bonne foi sont peut-être à
la veille de devenir catholiques.
l’ai assisté dans le Nouveau-Monde à une foule
de cérémonies funèbres. Il y a des usages singu
liers que je veux signaler à titre de curiosité.
Je ne parle pas de notre grande liturgie catholi-
NEW-YORK.
117
que, la même sous tous les cieux et - se confondant
partout dans cette belle unité qui est la première des
notes positives de de la véritable Église de JésusChrist. Il me semble que nos frères séparés devraient
être plus frappés qu’ils ne le sont de cette unité ma
gnifique de l’Eglise catholique, dans son enseigne
ment, dans sa liturgie, dans son ministère sacré !
La vérité seule a pu garder le caractère de l’unité.
L’erreur est sujette à changement. — Tu varies,
donc tu te trompes, disait saint Augustin au chef de
l’hérésie des Montanistes.
Un jour, j’entrai dans l’église St-François-Xavier;
on y célébrait les obsèques de quelque mort de
haut rang, à en juger par le déploiement des pom
pes funèbres. J’écoutais dans un suave recueille
ment ces doux chants de la mort qu’enfant je mur
murais dans la modeste église de ma ville natale,
que lévite je chantais au Séminaire, et que prêtre
j’ai laissé tomber tant de fois sur les cercueils.
Dans une bière d’acajou poinçonnée d’argent, repo
sait un très beau mort sur des coussins de satin
blanc. L’office terminé, les employés des pompes
funèbres portent la bière au bas de l’église ; on
découvre le mort jusqu’au milieu de la poitrine : on
dirait une statue de cire. Les cheveux et la barbe
sont peignés avec soin, les yeux sont fermés, les bras
7.
118
NEW-YORK,
sont croisés, le teint est d’un blanc mat. Le mort est
revêtu de ses plus beaux habits, un parfum délicieux
se dégage de cette belle dépouille, tous les yeux
s’emplissent de larmes, on entend des sanglots étouf
fés, le défilé commence. Chacun passe devant le mort
une dernière fois ; plusieurs, les proches parents
sans doute, l’embrassent avec émotion ; on lui
adresse les derniers adieux. Le cercueil est refermé;
un corbillard richement orné l’attend à la porte,
c’est une barque élégante mollement suspendue sur
des ressorts flexibles, dernier hommage rendu à la
mythologie païenne, et le cortège se dirige, silen
cieux, vers le champ du repos.
Je vis bien à l’assistance relativement peu nom
breuse, peu distinguée de mise et d’allures, que je
m’étais trompé sur l'illustration du mort. Quelque
industriel de la classe ouvrière avait voulu pour ses
funérailles le brillant apparat de la fortune. Hélas !
les décors, la toilette du mort, le beau cerceuil
n’étaient qu’une location dont le fard emprunté
s’évanouissait au bord de la fosse. Le cadavre,
dépouillé de ses ornements, roulé dans un suaire,
cloué à la hâte entre quatre planches de sapin, est
jeté sous la terre, les vers auront plus tôt consommé
leur œuvre. Le beau cercueil, les bandelettes de
soie, le satin blanc rentrent au magasin, en atten-
NEW-YORK.
1 I9
dant l’occasion prochaine d’honorer quelqu’autre
illustre de bas-étage.
Il y a dans toutes les villes d’Amérique des maga
sins de cercueils tout confectionnés, de toutes les
formes, de toutes les grandeurs, extrêmement riches
et délicieusement sculptés. C’est une industrie
lucrative que nous ne connaissons pas en France,
où nous nous familiarisons moins avec le triste
spectacle de la mort. La vue de ces magasins a
quelque chose qui fait peur ; mais, bah ! il y a de
l’argent à gagner, c’est une industrie qui ne chôme
pas et dont les ouvriers ne se mettent jamais en
grève !
Quand, des hauteurs de Manathanville ou de la
plage de Brooklyn, il y a quelques années, on jetait
un regard sur New-York, on apercevait, au centre
des constructions de la basse ville, une énorme
pyramide rouge, bâtie en brique ; on se demandait
quel pouvait être ce singulier monument. C’était,
jusqu’à ces derniers temps, la Babel des agioteurs
américains. Il paraît qu’une Compagnie s’était
chargée de relier Brooklyn et New-Jersey par un
pont géant qui franchirait à la fois la rivière de l’Est,
New-York etl’Hudson, servant en même temps au
roulage, aux piétons et au chemin de fer. Les idées
sont hardies, en Amérique, mais l’exécution laisse
120
NEW-YORK.
à désirer. Il n’y a que les œuvres de Dieu qui y
sont grandioses. Toujours est-il que les actionnaires
et les entrepreneurs n’avaient pas suffisamment
balancé l’actif et le passif de l’entreprise. Le pont
projeté n’avait, en 1874, qu’une seule pile, aban
donnée, attestant au loin, par sa masse informe, le
néant de la volonté de l’homme. Les caisses vides,
la confusion s’était mise parmi les organisateurs de
la grande entreprise, et la tour était restée
Comme un énorme écueil sur les vagues dressé,
Comme un amas de tours vaste et bouleversé,
Voici Babel déserte et sombre !
Du néant des mortels prodigieux témoin,
Aux rayons de la lune, elle couvrait au loin
Quatre montagnes de son ombre.
(Orientales.)
Le génie, c’est la patience ; les architectes de
New-York en ont donné la preuve. Le fameux pont
est aujourd’hui terminé, et sa longueur atteint plu
sieurs kilomètres. Il ne faut pas désespérer du
pont projeté sur le détroit de Calais !... On dit qu’au
moment de l’inauguration du pont de New-York,
quelques voyous se seraient écriés : — Sauve qui
peut, le pont s’écroule ! — Ce fut une panique
indescriptible qui faillit coûter la vie à un grand
nombre de personnes. Il n’en fut rien heureuse
ment ; le pont, exécuté dans d’excellentes condi-
NEW-YORK.
121
tions de solidité, n’a pas cessé de porter depuis les
poids énormes qu’on lui confie chaque jour.
y
Puisque je parle des travaux extraordinaires,
pour ne pas dire excentriques, des Américains,
qu’il me soit permis de dire un mot du chemin de
fer en quelque sorte aérien construit dans plusieurs
larges rues de la ville. La voie s’élève à hauteur des
maisons sur des piliers qui se bifurquent à leur
sommet pour recevoir les rails, et qui ne doivent
laisser rien à désirer sous le double rapport de la
solidité et de l’aplomb. Le train passe à toute vapeur
sur cette voie percée à jour. On dit que machines
et wagons sont tombés quelquefois dans la rue,
broyant dans leur chute et voyageurs d’en haut et
passants d’en bas. Mais, n’importe ! la voie aérienne
n’en est pas moins toujours régulièrement desservie
et bien achalandée.
Une dame de France m’avait donné une lettre
pour le R. P. Hatton, aumônier des Petites-Sœurs
des Pauvres de Brooklyn et de New-l'ork ; le Père
habitait la maison de Brooklyn. Je me rendis à
l'un des nombreux passages (l'erry) où les bateaux
à vapeur prennent les voyageurs et les voitures
pour les transporter d’une rive à l’autre. En quel
ques, minutes je fus à Brooklyn, où je m’égarai bien
tôt dans un labyrinthe inextricable de rues, d’ave-
-122
NEW-YORK.
nues, de boulevards qui allaient dans tous les sens.
Je m’adressai un peu partout sans rien comprendre
aux indications qu’on me donnait et sans être com
pris dans les explications que je demandais. Enfin
une religieuse de l’Hôpital-Général me comprit et
me donna un guide qui me conduisit à Poor-Sisters,
à l’asile des Pauvres vieillards.
Grâce à mes hautes recommandations, le P. Hat
ton me fit un excellent accueil et me donna dix
dollars sur ses petits revenus particuliers. Les
Petites-Sœurs convinrent à l’unanimité de me remet
tre le modeste produit de la quête de la matinée,
cinq dollards, si je ne me trompe, espérant bien
que le Dieu des pauvres le leur rendrait le lende
main.
Avez-vous vu passer silencieuses et les yeux bais
sés, graves et modestes comme la Vierge, simples et
recueillies sous leur cape noire, les Petites-Sœurs des
Pauvres, en quête de secours pour leurs pauvres
bien-aimés ? Ah ! ne les repoussez pas quand elles
vous demandent l’aumône au nom du bon Dieu ! Ne
les humiliez pas, ces anges de la terre, qui sont la
dernière et la plus gracieuse personification de la
charité ! Recueillir le pauvre vieillard abandonné,
le nourrir, le vêtir, contracter sa misère, être dévoré
peut-être par la vermine qui le ronge, manger le
NEW-YORK.
123
pain mendié pour lui après qu’il s’en est rassasié
lui-même, et cela tous les jours, ne demandant aux
hommes que la pitié pour le pauvre, à Dieu que sa
bénédiction pour prix des humiliations de chaque
jour! Ah! ne repoussez pas la Petite-Sœur ! Ce n’est
pas au hasard qu’elle a pris ce nom devenu si grand
de Petite-Sœur. Il n’y a que la grandeur qui sait
s’abaisser et qui grandit encore en s’abaissant. J’ai
entendu parler d’une grande dame qui, remplie
d’admiration pour les Petites-Sœurs, brûlait du
saint désir de leur ressembler un jour. Riche à mil
lions, sans enfants, jeune encore, elle perdit son
mari. Après lui avoir fait des funérailles dignes
d’un prince et lui avoir élevé un superbe mausolée,
elle envoya ses millions aux pauvres et se fit PetiteSœur. Aujourd’hui, simple, oubliée, vêtue de bure,
sous un nom emprunté, loin du monde élégant dont
elle recevait les hommages, elle remplit avec ardeur
ses humbles fonctions. La grande dame, jusque-là
délicate et maladive, mange du pain dur, couche
sur un grabat et va mendier pour ses pauvres.
Jamais elle ne s’était aussi bien portée.
La Petite-Sœur est surtout française. Dans toutes
les maisons des Petites-Sœurs on parle français, les
habitudes sont françaises, la règle vient de France.
•Les Protestants les reçoivent toujours avec un sen-
124
NEW-YORK.
timent mêlé d’admiration et leur donnent autant
que les catholiques. J’estime que les Petites-Sœurs
seront pour eux une marque de la véritable Eglise.
Ils comprendront tôt ou tard que cette Eglise qui
suscite de telles vertus et de pareils dévouements
doit être la seule vraie, la seule divine. L’Institut
des Petites-Sœurs, qui date de quarante ans à peine,
compte aujourd’hui dans tout l’univers plus de deux
cents maisons et distribue les secours de la charité
à plus de soixante mille abandonnés.
Le Père Hatton me fit un singulier portrait de
l’Américain en général. Ce peuple, qui est tenace
et persistant dans ses entreprises, est d’une légèreté
inoui'e dans le choix des moyens. Le succès légitime
tout à ses yeux, l’insuccès ne déshonore pas, même
quand la moralité des moyens laisse à désirer. Le
failli, et il abonde, se remet à l’œuvre, refait sa for
tune une demi-douzaine de fois, et finit par mourir
riche, entouré de l’estime de ses concitoyens. Il a
réussi, il est arrivé! comme nous disons en France.
Les fortunes s’élèvent rapidement parce que l’ar
gent n’a pas la valeur qu’il a chez nous. L’unité
monétaire est le dollar, c’est notre pièce de cinq
francs, on le donne comme nous donnerions le
franc. La journée de l’ouvrier vaudra deux dollars
comme chez nous elle vaudra deux et trois francs.
NEW-YOKK.
123
L’Amérique est un pays neuf où l’industrie écoule
et propage rapidement ses produits. Mais il faut y
tenir compte de la cherté des subsistances et du
vêtement, du prix élevé des loyers, le tout calculé
d’après le salaire des journées et l’importance des
traitements. Toutefois, l’épargne n’est qu’une affaire
de temps, d’ordre et d’économie ; l’industriel, l’ou
vrier peuvent prétendre à la fortune.
La ruine est facile parce que la plupart des mai
sons de banque et d’assurance auxquelles on confie
l’épargne ne reposent sur aucun fondement solide.
En Amérique, on assure tout, l’argent, la maison, le
fond de commerce, les risques, la vie, l’honneur
même! En dépit des maisons d’assurance, on n’as
sure rien, ou mieux, en assurant tout, on ne garantit
rien, et tous les quatre matins l’assurance croule,
entraînant dans sa chute les milliers de naïfs qui lui
ont confié leur argent. O Lafontaine, tu as pu dire :
Travaillez, prenez de la peine,
C’est le fonds qui manque le moins !
Si tu secouais ta poudre, si, porté sur les ailes de
la vapeur, tu passais les mers pour aller t’installer
dans Broad-Way ou dans Park-Avenue, tu pour
rais ironiquement renverser ton assertion en chan
geant un seul mot :
Travaillez, prenez de la peine,
C'est le fonds qui manque le plus !
126
NEW-VORK.
L’Amérique est par excellence le pays de la
réclame. Les maisons, les voitures publiques, les
wagons de chemin de fer. les salles d’attente, les
lieux publics, les talus des tranchées en pleine
solitude, les rochers, les troncs d’arbre qui bor
dent la voie ferrée, disparaissent en quelque sorte
sous d’innombrables affiches. Les noms des grands
industriels et leur adresse, les inventions de tout
genre, l’annonce des découvertes, décorent ainsi
les rues, les places d’une ville et toutes ses grandes
voies par lesquelles s’écoule le torrent des foules.
Les plaisants de ce pays disent que lorsqu’un cheval
s'abat pour ne plus se relever, il est immédiatement
couvert d’annonces.
A l’époque des élections, les candidats font cons
truire des chars entourés de placards immenses
étalant aux regards, en grosses lettres, leurs pro
clamations, leurs professions de foi politique, tan
dis qu’à l’intérieur de ces vastes tambours mou
vants, des musiciens cachés attirent l’attention à
grand renfort de grosse caisse et d’instruments.
Les chars se suivent de près. C’est à qui fera le
plus de bruit au milieu d’une cacophonie épouvan
table.
Avant de quitter New-York pour prendre une
direction inconnue, je dois un mot spécial de
NEW-YORK.
127
reconnaissance aux bons religieux qui m’ont
accueilli, qui m’ont aidé de leurs prières, de leurs
conseils et de leur argent. Etd’abordje veux parler
des Jésuites.
Les Pères de la Compagnie de Jésus ont à la
quinzième rue un collège très fréquenté, composé
d’externes en majeure partie. Toutes les religions
sont représentées parmi les élèves, dont la préoc
cupation incessante est d’arriver aux affaires dans
l’unique but de s’enrichir. Il en sortira un jour des
commerçants, des agioteurs de banque ou déboursé,
des capitaines au long cours, des armateurs, des
entrepreneurs de travaux publics, quelques rares
sujets pour l’école militaire de West-Point, peu de
littérateurs et de philosophes, très peu de poètes. Le
jésuite respecte l’âme de son élève, sans lui voiler
pour cela la vérité, de sorte que-si la conversion
arrive, elle sera le fruit de la conviction, des bons
exemples, et non celui de l’immixtion irréfléchie
ou de la contrainte dans le sanctuaire de la cons
cience. Au reste, la liberté de conscience est la pre
mière des libertés en Amérique, et le jeune homme
qui change de religion n’est jamais molesté par ses
parents. Le prosélytisme catholique s’exerce, et il
ne saurait en être autrement, il est expansif de sa
nature, mais la prudence et le libre arbitre prési-
5
128
NEW-YORK.
dent toujours à ses pacifiques conquêtes. Tous les
jeunes gens des collèges des Jésuites s’attachent à
leurs maîtres comme à des pères. Ceux d’entr’eux
qui restent dans le rationalisme et l'hérésie leur
gardent une affectueuse reconnaissance qui des
cendra avec eux dans la tombe. Que les glorieux
Enfants de saint Ignace le sachentbien,maisils sont
fixés mieux que moi là-dessus ; ils n’ont qu’à pas
ser l’Océan, et l’Amérique les recevra à bras ou
verts, heureuse de leur confier ce qu’elle a de plus
cher, ses jeunes générations destinées à devenir sa
gloire et son légitime orgueil. Que l’américain
devienne catholique, et demain il fera la loi au
monde ; Pie IX aura été prophète !
Les Pères de la Miséricorde n’étaient pas des
étrangers pour moi. Un de mes compatriotes, le
P. Simounet, de Bergerac, avait jeté un certain éclat
sur cette Congrégation par un ministère de trente
ans qui n’avait pas été sans gloire. Le P. Tournier
avait bien voulu m’honorer de son amitié pendant
la traversée ; mais en homme sage et prudent,
avant de m’introduire chez lui, il avait voulu voir
mes débuts. Le fondateur de la maison de NewYork et de l’église de Saint-Vincent-de-Paul venait
de mourir pour ainsi dire en odeur de sainteté. Son
successëur, le P. Aubril, vieux missionnaire du
NEW-YORK.
129
Texas, gouvernait sa communauté avec l’expérience
que donnent la connaissance des hommes et un
long ministère. Il y avait enfin le P. Ferrier, origi
naire du diocèse d’Albi, prédicateur à la NouvelleOrléans; il ne devait pas tarder à rentrer en France,
usé avant l’âge par le rude labeur des missions
dans la région brûlante et malsaine des bouches du
Mississipi. Le P. Rbonay n’habitait pas Saint-Vin
cent-de-Paul, il était à son collège, dont il avait fait
le rival, disons mieux,l’émule du collège des Jésui
tes. Tous les dimanches, l’église de Saint-Vincentde-Paul se remplissait de pieux fidèles appartenant
à la colonie française. Je leur rends cette justice
qu’ils étaient généralement de pieux et fervents
catholiques. A l’étranger,leFrançaisn’a plus de res
pect humain, il est heureux de traduire ses croyan
ces par l’accomplissement de ses devoirs.
On m’avait parlé du consul de France, j’avais
besoin de le voir, je me rendis auprès de lui. Le
consul me reçut avec affabilité, mais le résultat de
ma visite fut le contraire de ce que j’attendais. Il
examina mes titres, je lui montrai la lettre de M.
de Fourtou pour le ministre plénipotentiaire de
France à Washington. Cette lettre est restée sans
effet. M. de Fourtou, qui l’avait inspirée et signée de
sa main, ne l’avait pas écrite. Le secrétaire, mal
130
NEW-YORK.
informé l’avait adressée à M. le marquis de Gabriac,
qui n’a jamais été ministre de France aux ÉtatsUnis ou qui ne l’était plus. L’orthographe de la ville
capitale n’avait pas été observée par le copiste. Ces
erreurs de forme pouvaient faire douter de l’authen
ticité de la lettre. Le consul me fit remarquer que
toutes ces choses avaient plus d’importance qu’on
ne le supposait en France. Notre ministre plénipo
tentiaire était protestant, personnellement peu favo
rable à la construction d’une église catholique ; il
était alors à six cents lieues dans le sud, sur les
côtes de la Virginie, où il prenait les bains de mer
avec sa famille.—Vous allez dépenserun argent fou
pour l’atteindre, ajouta le consul ; vous ne serez
peut-être pas reçu, et si vous êtes reçu, ce que je
veux espérer, le ministre, qui est protestant, accré
dité près d’un gouvernement protestant et qui ne
relève pas de M. de Fourtou, ministre de l’intérieur,
vous dira que ce pays ayant déjà beaucoup fait pour
la France pendant la guerre avec l’Allemagne, par
l’envoi d’armes et d’argent, vous n’avez rien à atten
dre pour votre église. Vous courrez le risque de
vous faire interdire les quêtes au point de vue géné
ral.
Je revins découragé à la résidence des Jésuites.
Le Père Recteur approuva les observations du con-
NEW-YORK.
-131
sul de France, et en bon canadien qui connaissait
sa nation, il me donna le conseil d’aller au Canada,
me prédisant le petit succès de quelques milliers
de piastres à Montréal et à Québec.
:
i
IV
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
L’Hudson. — Les chemins de îer d’Amérique. — Le train
américain. — Les Pick-Pockets. — La locomotive améri
caine. — Le chasse-pierre. — Albany. — Le curé de SaintJoseph de Troy. — Le Sacré-Cœur. — D’Albany à Boston. —
Springfield. — Boston. — La maison américaine. — Le Con
necticut. — Burlington. — Mgr de Goësbriand. — Lettre
de M. de Saint-Exupéry. — Mgr Rapp et l’œuvre de la
Tempérance. — Les Paysans de Pile Lamothe. — Villes aux
noms européens de l’Etat du Vermont.
Le sept juillet au matin, j’étais à la gare centrale
où je prenais le train d’Albany. Le chemin de fer
longe la rive gauche de l’Hudson. Ce beau fleuve
prend sa source dans les montagnes du Vermont,
reçoit les eaux du lac Champlain et tombe à NewYork dans la baie de ce nom par une embouchure
large de deux milles. La rive droite est le plus sou
vent haute et escarpée, tandis que la rive gauche
8
434
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
est basse et parfois couverte de marécages dans
lesquels s’engage la voie ferrée.
Parlons des chemins de fer américains. Il m’a
semblé que la voie et les travaux d’art n’étaient pas
aussi soignés qu’en France. Les lignes sont jetées à
travers champs, souvent sans ballast et sans pro
tection extérieure ; les travaux d’art me parais
saient d’une solidité douteuse. Le système des
aiguilles aux bifurcations et à l’entrée des gares est
généralemet détestable. Les ponts-viaducs jetés sur
les rivières et sur les vallées profondes ne sont le
plus souvent qu’un assemblage de soliveaux mal
reliés enlr’eux. Cette charpenterie de tréteaux
superposés atteint quelquefois vingt ou trente
mètres d’élévation et présente des dangers sérieux.
Il faut rendre pourtant cette justice au règlement
de la marche des trains, qu’à' l’approche d’un de
ces ouvrages improvisés (le provisoire paraît le
fond de la vie américaine, on ne finit rien, l’améri
cain pratique à merveille le fameux adage, après
moi le déluge 1), le mécanicien ralentit la vitesse
de sa machine, avance avec précaution, s’arrête
par intervalle quand les oscillations du pont-volant
l’avertissent que le centre de gravité se déplace et
que le train pourrait aller au précipice. Il est bien
arrivé quelquefois, souvent même, que tout cela
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
135
craque, se disloque, se disjoint, et que wagons et
voyageurs dégringolent ; mais les locomotives
écrasées, les voitures évenlrées ou émiettées, les
cadavres horriblement mutilés, laissés en pâture
aux oiseaux de proie, aux fauves du désert ou
emportés par les torrents, ne parviennent pas à
corriger le flegme des ingénieurs ou le système
d’économie proverbiale des compagnies de chemins
de fer. En général, quand un tram a franchi l’obs
tacle, il est décrété que tous le franchiront. Je me
souviens d’avoir passé le Richelieu, large et profond,
sur des pieux enfoncés deux à deux dans le lit de la
rivière ; les rails étaient cloués là-dessus, et mal
gré la lenteur avec laquelle nous marchions, je ne
me sentais pas très rassuré.
Les compagnies de chemins de fer sont nom
breuses en Amérique et se font une concurrence
souvent déloyale, abaissant les tarifs avec une
sorte de frénésie, dénigrant la Compagnie voisine
dans l’honorabilité de son personnel, dans la qua
lité de son matériel ou la solidité de ses voies fer
rées, sans s’inquiéter davantage de la vie des voya
geurs ou de l’avarie des marchandises. Mais la
liberté qui rend tout sacré au pays des Yankees,
laisse à chacun la faculté de choisir. Tant pis pour
les malheureux !
136
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
Si la voie est mauvaise, en revanche le matériel
est généralement superbe et d’un confort inusité en
Europe. En Amérique, les distances sont immenses,
c’est un pays qui est presque tout en agglomérations
considérables, il n’y a pour ainsi dire que des vil
les. La culture ne s’étend pas beaucoup au-delà des
bords des rivières ou de la banlieue des grands
centres, le reste est le désert et son étendue sans
limites. On peut faire cent lieues sans rencontrer
une habitation. Un train de voyageurs porte alors
avec lui tout ce qui est nécessaire à la bonne instal
lation, à la nourriture et au repos (les voyageurs. Il
y a des wagons-salons, des wagons-restaurants, des
wagons-dortoirs ; les autres voitures sont des gale
ries à double rangée de fauteuils, bien aérées, avec
tous les accessoires pour se préserver contre la
pluie, le soleil et la poussière. Les voitures commu
niquent entr’elles par des plates-formes couvertes,
muni s d’escaliers larges et commodes qui descen
dent sur la voie. Il n’y a point de distinction de
classes, chacun pour son argent se place où il veut.
Quand on s’ennuie dans un wagon, on prend son
sac de voyage et on passe dans un autre, personne
ne prend la peine de le remarquer. Quand le train
est en marche, il passe une nuée de distributeurs de
journaux, d’annonces, d’ouvrages à lire, de cartes
*
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
137
de géographie, d’objets d’art, de rafraîchissements,
de gâteaux, de fruits de toute nature. On ne paie
que la consommation, les journaux et les objets
qu’on veut acheter ; le reste est distribué gratis,
sauf à le rendre quand le commis repassera. L’amé
ricain parle peu, il pense à ses affaires. Souvent,
dans un wagon comble, vous n’entendez rien, on
dirait qu’il n’y a personne ; le froissement des jour
naux qu’on plie ou qu’on déplie, la page qu’on
tourne ou que l’on ouvre avec le coupe-papier, sont
les seuls bruits qui avertissent qu’on n’est pas seul.
En revanche, il faut se faire à l’odeur du tabac, à la
fumée des pipes et des cigares. Tout le monde
fume, et tout ce monde est sérieux. Quelle différence
avec nos wagons français remplis de tapageurs qui
crient, qui chantent, qui s’invectivent, qui frappent
du pied, qui jurent, qui blasphèment ou débitent des
obscénités !
Par exemple, prenez garde, imprudent voyageur,
ne vous endormez pas, ne soyez pas distrait, veillez
sur votre bourse et sur vos bagages ! Vous êtes sou
vent en fort mauvaise compagnie au milieu de gens
bien mis, à la mine sérieuse, qui se taisent et ne
vous regardent même pas. On vous a averti à la gare
de départ, on vous avertit encore en wagon par cette
honoiahlc inscription répétée cent fois : Défiez-vous
8.
138
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
des pick-pockets ! Cela est écrit en tontes lettres
dans les salles d’attente, dans l’intérieur des wagons.
Tous ces mylords muets avec leurs belles valises,
leurs chaînes d’or et leur habit fin, font les empres
sés et les affairés à toutes les stations, entourent
votre personne, la pressent de tous côtés comme la
sardine au baril ; et alors, à qui mieux mieux, les
jeux de main commencent : qui la montre, qui la
bourse, qui le portefeuille ! Tout cela voltige, dis
paraît, se volatilise dans l’air. Quand vous saisissez
le voleur la main pour ainsi dire au sac, l’objet
enlevé n’est déjà plus en sa possession. La foule
innocente qui vous entoure, voire même les agents
de police, s’il y en a, tout ce monde hausse les
épaules et vous tourne le dos en disant : ce n’est
rien, c’est une raffle ! Suivez de près le voyou com
missionnaire qui porte votre malle ou votre sac de
voyage, car tout cela fde avec une telle rapidité,
qu’à un moment donné et pour peu que vous vous
attardiez à répondre à un compère du filou, qui
vous interpelle à dessein, tout s’évanouit en un clin
d’œil, et vous restez là ébahi, pétrifié, ahuri, les
bras pendants, la langue prise au palais, les yeux
grand-ouverts, ne pouvant et ne sachant articuler
aucun mot.
J’ai remarqué en Amérique, et plus tard en Aile-
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
139
magne, dans les chemins de fer, un usage bien sim
ple et qui peut faire éviter de grands malheurs. Un
train ne quitte jamais une station sans se faire annon
cer en meme temps à. la station suivante. Un appa
reil télégraphique met en communication directe et
instantanée deux timbres sonores, de fort calibre,
sur lesquels un triple coup de marteau annonce le
départ du train. Combien de catastrophes auraient
été épargnées en France depuis quelque temps si
notre suffisance n’avait pas cru s’humilier en adop
tant les usages de l’étranger! Plusieurs de nos. com
pagnies cependant se sont empressées d’établir les
timbres sur leur réseau. Nous ne pouvons que les
en féliciter.
La locomotive américaine est plus élégante que la
locomotive française, sauf peut-être la cheminée,
dont l’extrémité,démesurément élargie et recouverte
de lames d’acier en forme de cône, donneàlamacliine
l’aspect d’un monstre. Le sifflement des locomotives
américaines me rappelait les mugissements du tau
reau. En France, le sifflet strident do nos machines,
qu’on ne distingue pas toujours suffisamment au
milieu du bruit d’une grande gare, est l’unique
signal d’approche qui avertisse les voyageurs et les
employés. En Amérique, chaque machine est munie
d’une cloche en laiton semblable à celle des bateaux
140
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
à vapeur ; la cloclie sonne l’alarme tant que la
machine est en mouvement. Rien n’est curieux et
étourdissant comme le bruit des cloches de tant de
locomotives qui se croisent à tout instant. Il est
impossible que les passants, car une gare est un
chemin public, ne soient pas prévenus contre tout
danger.
Le lecteur me permettra de parler d’un appareil
des locomotives américaines qui peut-être a préservé
bien des vies, c’est le chasse-pierre.
Chez nous, le chasse-pierre consiste en deux bar
res de fer verticales qui le plus souvent manquent l’ob
jet renversé sur la voie, et alors cet objet est broyé
sous les roues delà machine et peut même occasion
ner un déraillement ; oubien elles le lancent en avant
au risque de le mettre en pièces. En Amérique, le
chasse-pierre a la forme d’un large soc de charrue
recouvert de fortes lames de laiton et d’acier alter
nées pour le rendre plus élégant. L’appareil rase
en quelque sorte les rails. Qu’un obstacle se pré
sente, le chasse-pierre, évasé jusqu’à la hase, prend
l’objet à revers et le dépose à côté de la voie, sans
l’endommager quand la vitesse est ralentie, sans le
broyer quand le train marche à toute vapeur. On
m’a dit qu’on avait employé ce système dans le
chasse-neige des montagnes, en France ; pourquoi
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
141
ne l’emploirait-on pas sur les voies si frayées de
nos vastes plaines et dans nos gares, où les accidents
sont si nombreux et toujours si graves ?
Je reprends le fil de ma narration. — Après quel
ques heures ([’express, j’arrivai à Albany, grande
ville située sur la rive droite de l’Hudson, à cent
cinquante milles de New-York. La ligne traverse le
fleuve sur un beau pont en fer, à la fois biais et
sémi-circulaire. Toute cette matinée de juillet, fort
belle mais très brûlante, j’eus le sévère et grandiose
spectacle de plaines immenses s’étendant à perle
de vue dans la direction de l’Océan, tandis que de
l’autre côté de l’Hudson, une ligne de montagnes
bleues aux larges dentelures, fermait au loin l’ho
rizon. De part et d’autre c’était le désert.
Albany est le siège du gouvernement de l’Etat de
New-York. Aux Etats-Unis, ce n’est pas toujours la
plus grande ville d’un Etat qui lui sert de capitale,
c’est la plus petite. Dans les jours de révolution, on
évite les soulèvements populaires dont les grandes
villes sont ordinairement le théâtre. Paris en sait
quelque chose. Combien de gouvernements ont som
bré dans les flots de l’émeute ! Il est bon que le
chef de l’Etat et le pouvoir exécutif soient à l’abri
d’un audacieux coup de main. C’est pour cette rai
son sans doute que le gouvernement de l’Union
142
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
réside à. Washington, ville moins importante, si on
la compare à New-York, à Boston, à Philadelphie,
à Baltimore, à San-Francisco, à la Nouvelle-Orléans.
Il en a été ainsi très longtemps en France, où la
cour résidait à Versailles.
Albany n’a rien de remarquable dans ses monu
ments. Je n’ai gardé de cette ville qu’un souvenir
pénible. Je me rendis à l’évêché, où je fus reçu....
dans le vestibule ! Il y avait au palais épiscopal un
vieil évêque infirme doublé d’un coadjuteur alors
en tournée. Le vénérable prélat m’envoya un de ses
serviteurs me dire en mauvais français qu’à la vé
rité il avait vu peu de prêtres aussi bien recomman
dés que moi, mais .que dans l’année même, des ou
ragans avaient renversé plusieurs églises, qu’il
fallait les relever avant de s’occuper des églises
étrangères. Je m’inclinai et me retirai sans mot
dire, pardon du mauvais calembourg !
Albany est pourtant le plus riche diocèse de
l’Amérique du Nord. Je ne rn’en suis pas aperçu !
Mais je ne pouvais me plaindre, je savais déjà que
les pauvres auront le privilège presque exclusif de
bâtir mon église. Evidemment, je n’étais pas dans
ma vocation à Albany ; je n’avais qu’à partir. Et
pour que tout y fût. complet, comme épine du métier,
je m’accuse de m’être laissé aller à une faiblesse.
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
143
Mes pauvres mains, émaillées d’ampoules pour
avoir porté trop longtemps ma lourde valise, me
faisaient horriblement souffrir; je me surpris à
pleurer comme un enfant ; je crois que l’humiliation
y fit autant que la douleur. On sent bien toutes cho
ses, à quinze cents lieues de son pays...., même les
ampoules ! Ce n’est pas la première fois que j’ai
pleuré pour mon église, j’en avais bien vu d’au
tres.... dont je ne me suis pas vanté, sans compter
ce que me réserve l’avenir ! Toute bonne vocation
doit être arrosée par les larmes.
Le Père Recteur de New-York m’avait donné
l’adresse des PP. Jésuites de Troy, localité située à
six milles d’Albany. Je courus vers ces bons reli
gieux, mes protecteurs et mes soutiens naturels. Ils
desservaient la paroisse Saint-Joseph, nom béni et
de bon augure. Arrivé à la gare, je montai dans le
train de Troy. Un grand Monsieur, marquant la cin
quantaine, à l’air grave et doux, se trouvait dans
mon compartiment, en face de moi. Je hasardai les
quelques mots anglais de mon pauvre répertoire
pour lui faire comprendre que je me rendais à Troy,
à la paroisse Saint-Joseph, chez les PP. Jésuites.
Il se mit à sourire et me répondit en bon latin :
— Je vais à Troy moi-même, je vais aussi chez les
Jésuites. Je- connais particulièrement le P. Curé de
144
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
Saint-Joseph, je vous présenterai; vous serez bien
reçu. — Je respirai un peu et me remis à la con
fiance. Arrivés à Troy, nous descendîmes du train.
Mon charitable compagnon de voyage voulut abso
lument porter ma valise, il avait remarqué l’état de
mes pauvres mains. Le trajet ne fut pas long. En
entrant au presbytère, mon guide se tourna vers
moi et me dit avec bonté : — Le curé de SaintJoseph, c’est moi ! Soyez le bienvenu ! Avant que
vous m’exposiez le but de votre visite, nous allons
déjeuner ; vous en avez autant besoin que moi, et
il est temps ! — Il était une heure. Le bon Père fit
signe à sa servante. La table est dressée et le déjeu
ner est servi. Après l’action de grâces, le Père
examina mes papiers, me remit sa bonne offrande
et me fit reconduire à la gare par son domestique.
C’est ainsi, je l’ai éprouvé cent fois, que Dieu
récompense les petits riens endurés pour sa gloire.
Les épreuves seront toujours la meilleure garantie
du succès.
Je revins à Albany attendre le train de Boston
qui parlait à une heure du malin. Je profitai des
longues heures de la soirée pour aller au pension
nat du Sacré-Cœur, éloigné de deux milles. Ce bel
établissement, aux abords princiers, comme celui
de Manathanville, comme tous les Sacré-Cœur du
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
145
monde, est délicieusement caché sous les grands
bois, dans une solitude charmante. C’est là que
reçoivent une éducation distinguée ces nombreuses
jeunes filles qui seront un jour les mères de la
patrie. N’en déplaise à nos libres-penseurs, c’est là
que se préparent ces types achevés de la femme
forte. Mais ils le savent bien, puisque les premiers
ils s’empressent de confier leurs propres filles aux
maisons d’éducation tenues par des religieuses. Si
on pouvait déplorer quelque chose dans la forma
tion de ces jeunes chrétiennes, ce serait peut-être
la nécessité imposée par les exigences du siècle, de
compléter les connaissances acquises par ce qu’on
est convenu d’appeler les arts d’agrément. Je veux
parler surtout de la danse et de cette musique effé
minée qui sententdeprès ou de loin les mœurs de la
décadence. Le malheur, pour l’Amérique, est de
prendre, avec notre civilisation, les vices qui
l’accompagnent.
Les religieuses du Sacré-Cœur et leurs élèves
étaient en vacances. Ma visite fut peine perdue. De
retour à Albany, je passai les longues heures de la
nuit aux abords de la station. Le moment du départ
approchait, le guichet des voyageurs demeurait
fermé, point de distribution de billets, j’attendais en
vain. Pour ne pas manquer le train, je m’aventurai
9
146
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
à travers ces lignes d’une grande gare, chargées
alors de voitures et de locomotives, au risque de
me faire écraser. J’allais d’un train à un autre,
demandant celui de Boston. Ma mauvaise pronon
ciation faisait hausser les épaules aux employés, on
me tournait le dos. Je m’adresse enfin à un colosse
de conducteur qui déjà montait à son fourgon, le
train allait partir : — For Boston, lui dis-je en
l’abordant. — Fôr Bôstn ! reprit-il de sa grosse voix,
yes, yes ! — J’escaladai un wagon, on me régla le
prix de place, et, content comme un pinson qui
échappe à l’épervier, je m’installai dans un coin,
disposé à prendre un pauvre repos chèrement
acheté.
Mais, comment me laisser aller au sommeil, au
milieu d’étrangers à la mine plus ou moins sus
pecte? D’un autre côté, je me sentais tenu en éveil
par les aventures de la journée et par la sauvage
beauté des sites que je distinguais encore dans le
demi-jour d’une belle nuit. Au reste, l’aurore nais
sante flottait déjà sur l’horizon du Nord, un peu vers
l’Orient. Il ne faut pas oublier que nous étions aux
premiers jours de juillet, où les nuits sont de courte
durée, où les derniers reflets du crépuscule donnent
la main aux premières lueurs de l’aube matinale.
Nous partons : nous voici bientôt en pleine solitude :
--
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
147
des vallées profondes, des monticules qui devien
nent des montagnes, des forêts, des déserts, pas
une habitation, une ligne impossible jetée à travers
les torrents qui mugissent; des ouvrages de ponts,
les uns achevés, les autres provisoires; des transes
mortelles de rouler aux précipices sur lesquels nous
passons et repassons avec des précautions infinies.
Tels furent les incidents de ce beau voyage ; il y a
de belles horreurs !
Il est sept heures du matin. Springfield! C’est
une ville de 50,000 habitants, siège d’un évêché,
sur les bords du Connecticut, large rivière qui a
donné son nom à un Etat. La gare est littéralement
dans la boue, à peu prés inabordable pour les pié
tons. Les environs de Springfield sont peuplés de
Canadiens qui parlent français. Ces bons Canadiens
réclament des prêtres catholiques ; je voudrais pou
voir les visiter. Si jamais la Révolution nous chasse
de France, M»’r l’évêque de Springfield et l’arche
vêque de Boston nous tendront la main et seront
heureux de nous confier tous ces nouveaux diocé
sains que leur envoie, chaque année, l’émigration.
Les plaines s’élargissent, la campagne se peuple,
voici quelques belles routes, elles sont rares en
Amérique. Voici quelques équipages, on se croirait
en Europe. L’horizon bas, immense, tant soit peu
U8
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
brumeux, malgré la splendeur d’un beau jour, se
dessine dans la direction de l’Est, c’est le voisinage
de l’Océan. Des plaines et des plaines encore, jadis
couvertes de forêts ; les troncs séculaires sont restés
coupés à hauteur d'homme, on n’a pas pris la peine
de les déraciner. Quel beau champ de bataille pour
l’infanterie ! Je me souvenais des régiments autri
chiens retranchés, à Sadowa. dans une forêt abattue,
soutenant tout l’effort de l’armée prussienne par une
résistance héroïque et désespérée qui faillit devenir
la victoire. A quoi tient la destinée des empires !
La Prusse, vaincue à Sadowa, nous n’aurions pas
eu Sedan et les désastres de la guerre de 1870-71.
Boston ! Huit cent mille âmes peuplent cette
grande cité, assise au fond d’une baie qu’une langue
de terre sépare de l’Océan. Comme dans toutes les
grandes villes maritimes, des navires sans nombre,
ancrés dans le port ou amarrés le long des quais ;
des avenues immenses, des rues encombrées de
magasins, des lignes de fer divergeant de ce grand
centre de la vie commerciale et portant aux extré
mités du continent les produits débarqués dans cet
autre vaste port de relâche ! On dit que Boston est
la ville d’Amérique qui ressemble le plus à nos villes
européennes ; c’est bien possible. Les émigrants de
l’Europe l’ont bâtie, et c’est une des plus anciennes.
I
DE NEW-YORK A MONTREAL.
149
Boston a peu de monuments remarquables. La cathé
drale catholique est une église gothique fort ordi
naire, assez vaste et placée de travers, à côté d’une
large avenue. J’ai vu sur une éminence dominant le
port, un obélisque de granit, haut de cinquante
pieds, élevé à la gloire des armées du Nord après
la guerre de la Sécession. Quatre soldats de marbre
blanc, de diverses armes, figurant l’armée de
l’Union, décorent la base du monument. Les noms
des batailles sont inscrits en bas-reliefs sur les
faces du piédestal ; c’est presque toute l’histoire
militaire de la jeune Amérique.
Boston serait pour ainsi dire une ville morte,
n’était le mouvement du port et des quartiers com
merçants. Son Broad-Way rappelle, sur une cer
taine étendue, la vie, le mouvement, l’agitation de
celui de New-York. Boston avait un charme parti
culier pour moi. Le souvenir de notre illustre car
dinal de Cheverus y est encore vivant, après plus
d’un demi-siècle ; sa charité et les œuvres qu’il a
laissées y témoigneront longtemps en faveur de sa
grande mémoire. Pour exciter la sympathie, je
n’avais qu’à observer que le neveu du cardinal,
M«r George Massonnais, évêque de Périgucux,
m’avait conféré la consécration sacerdotale.
Me voici en route pour Burlington, ville princi-
(
150
DE NEW-YOKK A MONTRÉAL.
pale de l’Etat de Vermont. Toujours le désert, des
montagnes, des torrents, des rivières, quelques
rares gros villages bâtis en bois. En Amérique, on
a vite bâclé sa maison ; c’est l’affaire de quelques
jours. Le bois abonde, les locomotives chauffent
avec du bois. Cela coûte peu, la main-d’œuvre est
diminuée, on est logé à peu de frais. C’est une
bonne fortune dans un pays où tout est pour ainsi
dire éphémère, où l’on ne fait que camper pour
s’enrichir, où le commerce et l’industrie sont noma
des. Les chemins de fer transportent la charpente
toute préparée, les ouvrages de menuiserie com
plets. La maison est prèle à l’avance, on ne fait que
la déballer et la monter, en attendant l’époque pro
chaine où le patron la démontera pour aller la plan
ter ailleurs. Les rivières, les fleuves, a dit Pascal,
sont des routes qui marchent ; on leur .confie les
arbres de la forêt, les madriers, les planches liées
en faisceaux, et tout cela arrive à point nommé avec
la marque de fabrique. Le marbre et le granit ne
manquent pas dans les montagnes du Vermont,
mais ce sont des matières trop dures à travailler,
trop lourdes et trop coûteuses à transporter. Il y a
des villes entières construites en bois. Aussi, quand
l’incendie se déclare, il preml aussitôt des propor
tions effrayantes et dévore en quelques heures des
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
131
quartiers immenses, quelquefois toute la ville ! Qui
ne se souvient des désastres de Chicago ?
Pour la seconde fois, nous rencontrons le Con
necticut, mais à deux cent milles au-dessus de
Springfield. Tantôt le fleuve roule avec fracas comme
un immense torrent au milieu des montagnes, tantôt
des plaines riantes et couvertes de pâturages s’ou
vrent sur ses deux rives, et alors le Connecticut
calme et profond charrie avec majesté les milliers
d’arbres confiés à ses eaux.
Station au milieu de la savane, changement de
train. — Je ne comprends personne, personne ne
me comprend. Après mon billet de place qui parle
pour moi, je n’ai que le langage des signes et Dieu
ne l’a point confondu comme celui des langues.
D’une extrémité du monde à l’autre il est partout le
même. C’est une des démonstrations de l’unité de
la race humaine. Tout cela est providentiel. Que
deviendrais-je dans ces solitudes, si la moindre dis
traction, la plus petite inattention m’emportaient à
deux ou trois cents lieues dans une direction incon
nue? Dieu veille et son ange m’accompagne.
Des gorges profondes, des ravins, des tranchées
énormes, des cours d’eau tributaires des lacs du
nord ou des fleuves de l’est... Nous sommes dans
la région des carrières de marbre blanc du Ver-
152
DE NEW-YOKK A MONTRÉAL.
mont. Ces carrières occupent une infinité de bras et
nourrissent des centaines de familles. Je découvre
bientôt à l’horizon dans le nord-ouest la nappe
argentée du lac Champlain, ainsi nommé du navi
gateur français qui l’a découvert, le même qui fonda
Québec, la capitale de la Nouvelle-France. Au loin
de hautes montagnes, dont la cime est voilée de nua
ges, descendent jusqu’au lac. Au nord et à l’est
de vastes plaines, dans lesquelles apparaît couron
née de verdure la gracieuse ville de Burlington. Ce
charmant pays du Vermont, qu’on a appelé la Suisse
Z
DE. NEW-YORK A MONTRÉAL.
153
sauvages civilisés des grandes villes plus difficiles .
à convertir que l’enfant de la solitude. D’une taille
au-dessus de la moyenne, il avait la physionomie
douce et les manières distinguées d'un châtelain de
France. Je me fis annoncer, et quand j’entrai dans
le jardinet qui précède l’habitation de l’évêque, Monseigneurvint au-devant de moi et voulut abaisser la
majesté du pontife jusqu’à mettre la main à mes har
des de voyage pour me soulageruninstant. Je portais
écrit sur mes traits sans doute mon état de fatigue
extrême. Qu’il y a loin de cette simplicité de l’apô
tre à la morgue anglicane qui m’avait humilié tant
de fois ! Ah ! cette main d’évêque qui sème l’Evan
gile depuis trente ans dans ces déserts, je m’age
nouillai devant elle, je la baisai avec respect et
n’acceptai d’elle d’autre office que celui qu’elle
remplissait chaque jour, l’office de bénir !
C’étaitun vendredi soir, Monseigneur m’invita àsa
table. Du pain noir, de l’eau, une omelette et quelques
fruits, tel fut le menu de ce pauvre repas. On m’of
frit un peu de vin, je refusai, personne n’y toucha,
pas même l’évêque. Monseigneur est connu dans ces
contrées sous le nom de l’évêque pauvre.
Monsieur de Saint-Exupéry, vicaire-général de
l’érigueux, de douce et sainte mémoire, mort depuis
peu, avait eu la bonté de me recommander à M»r de
!).
loi
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
Goësbriand, dont il avait été le condisciple au sémi
naire de Saint-Sulpice. Voici sa lettre :
« Monseigneur,
» Votre Grandeur aurait-elle gardé le souvenir
d’un ancien condisciple du séminaire de Saint-Sulpice, qui ne vous a pas oublié et est heureux de ce
rappeler à vous ?
» Je prends la liberté, Monseigneur, de vous
adresser un de nos bons curés, qui va dans votre
riche Amérique implorer la charité publique. Placé
à la tête d’une nouvelle paroisse de sept mille âmes
dans un faubourg de Périgueux, et au milieu d’une
population presque toute ouvrière, il a vu l’églies
provisoire érigée en cette paroisse détruite en
quelques instants par un violent incendie. Son zèle
n’a reculé devant aucune démarche ni aucun sacri
fice pour en construire une nouvelle appropriée aux
besoins de celte nombreuse population. Mais les
années malheureuses que nous traversons en France
ont tari la fortune publique, et les besoins sont deve
nus si nombreux et si urgents de toutes parts que
la charité de nos concitoyens ne peut y suffire.
» Le bon curé se trouvant dans l’impossibilité de
continuer son œuvre, et désolé délaisser une église
aux trois quarts construite, a eu l’héroïque pensée
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
153
de traverser les mers pour aller chercher au loin
les secours qui lui manquent.
» Permetlez-moi, Monseigneur, en souvenir de
notre vieille amitié du séminaire, de le recomman
der tout particulièrement à Votre Grandeur, et de la
prier de vouloir bien le recommander de même
auprès de ses vénérables collègues de l’épiscopat
d’Amérique et aux personnes riches et influentes
qui pourraient lui venir en aide.
» Daignez, etc.
» M. de St-Exupéry, vie. gén. »
Monseigneur de Goësbriand se souvint très bien
du jeune et blond abbé Maxime, dont le caractère
vif et enjoué charmait tous ses condisciples tandis
que sa tendre piété les édifiait. Monseigneur pensait
comme nous, M. de Saint-Exupéry aurait dû mourir
évêque.
Après m’avoir donné l’obole du pauvre, M»r de
Goësbriand m'envoya à Msr Rapp, ancien évêque de
Cleveland, retiré à Saint-Albans, sur les bords du lac
Champlain. Saint-Albans est une délicieuse bourgade
peuplée de Canadiens et d’Irlandais, tous bons catho
liques. M«r Rapp, malgré ses soixante-dix-sept ans,
était encore le missionnaire le plus ardent et le plus
infatigable de l’Amérique du Nord. Grand, maigre.
156
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
bien planté, les yeux pleins de feu clans une phy
sionomie respirant la bonté et la douceur, ce vété
ran des missions est là debout, comme un chêne
que les tempêtes d’un demi-siècle d’apostolat n’ont
pu renverser. M» Rapp est Français, Picard d’ori
gine, si je ne me trompe. Il est rompu au travail et à
la fatigue comme tous nos hommes du nord. Tempé
rament de fer,austère comme un apôtre,Monseigneur
se couche tard et se lève à quatre heures. Il ne boit
ni vin ni liqueurs et semble se fortifier avec les
années. Jamais sa voix n’a été plus fraîche et plus
éclatante, jamais sa vivacité proverbiale n’a été
plus enjouée et plus entraînante. On dirait une ima
gination du midi.
Et pourquoi Me1’ Rapp ne boit-il pas de vin ? Ah !
c’est toute une histoire. Ici, les pauvres canadiens
et irlandais s’en donnaient à cœur joie, les femmes
surpassaient souvent les hommes dans l’avidité des
liqueurs énivrantes. De là les querelles dans le
ménage, les emportements, les mauvais traite
ments, la paresse, la ruine, la misère, et par suite
l’abandon des devoirs religieux. Les habitants
des pays qui ne produisent pas de vin sont, dit-on,
plus ou moins portés à l’ivrognerie, chacun jase
là-dessus en Europe, et les proverbes vont leur
train. Monseigneur s'est nus à l’œuvre pour extir-
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
137
per ce mal invétéré, et comme le divin Sauveur, en
demandant le sacrifice il a commencé par donner
l’exemple. Il a fondé l’œuvre de la Tempérance,
devenue populaire dans toute l’Amérique du Nord.
Tout membre de la Tempérance dit un éternel
adieu à toutes les boissons fermentées, et ce qui
serait réputé impossible parmi nous, est pratiqué
ici avec joie, tant la foi est simple et vive chez ces
bons catholiques ! L’œuvre de la Tempérance est
pour ainsi dire la sainte toquade de l’évêque mis
sionnaire, il en parle sans cesse, il y revient tou
jours, c’est là, dit-il, son delenda Carthago. —
Voulez-vous un trait entre mille raconté par luimême ?
Un riche protestant de l’île Lamothe, sur le lac
Champlain, se moquait un jour d’un voisin, bon catho
lique, lequel, bien que très pauvre jusque là, venait de
donner cinquante dollars à l’évêque pour la construc
tion de son église paroissiale. — Cet évêque te rui
nera, pauvre imbécile, trop crédule que tu es, disait
le protestant. — Tu crois, répondit le catholique ; eh !
bien, je vais te prouver qu’il m’enrichit tousles jours.
Tu me connais ; il y a quelques années à peine,
je rentrais chaque soir au logis, ivre et furieux,
n’ayant rien gagné de la journée, après avoir
dépensé au cabaret le peu d’argent que je possédais ;
158
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
je battais ma femme et mes enfants qui me deman
daient du pain. La misère, la honte, le désespoir
étaient mon partage et celui de ma famille. L’évê
que est venu, je l’ai écouté, je ne bois plus, je tra
vaille, je gagne quinze dollars pai’ semaine, rien ne
manque à la maison, je suis heureux. Tu dois t'a
percevoir que je suis plus rangé qu'autrefois. Aussi,
par reconnaissance, j’ai donné cinquante dollars
à l’évêque pour notre église, et si par hasard, mon
cher, lu étais dans le besoin, je me fais fort de t’en
avancer cinq cents tout de suite. Tu vois que l’évê
que m’a enrichi !
.Te devais retrouver plus tard \Rr Rapp à Montréal,
présidant une belle cérémonie de l’œuvre de la
Tempérance dans l’église Notre-Dame, et m’offrant
avec une grâce charmante l’insigne honneur de
donner la bénédiction du T.-S. Sacrement à une
multitude de convertis sincères, dont la plupart
n’avaient pas bu de vin depuis quinze ou vingt ans.
Décidément, les dictons populaires qui a bu boira,
serment d’ivrogne, sont faux en Amérique. C’est
par leurs travaux et leurs exemples que les hom
mes apostoliques civilisent les peuples, etla France,
ce grand missionnaire de Dieu, est toujours à l’a
vant-garde avec ses héroïques enfants.
Lors de mon passage àSaint-Albans, le vieil évêque
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
159
préparait la fête de l’Adoration perpétuelle. Il était
rayonnant de joie, il avait passé la nuit au confes
sionnal et venait de recevoir de France un nouveau
missionnaire qu’il envoyait pour la première fois
à ses chers Canadiens des montagnes du Vermont.
Je n’étais plus qu’à une faible distance du Canada.
Il me tardait de fouler cette terre autrefois fran
çaise et qui l’était restée par le cœur et les tradi
tions. La voie ferrée s’enfonce de nouveau dans des
vallées tortueuses, longe et franchit des cours d’eau
encaissés dans les rochers; je me croyais aux gor
ges de Fiers en Savoie. Peu à peu les collines s’a
baissent, les plaines commencent, c’est le Canada.
A Saint-Jean, nous passons le Chamhly sur un pont
de tréteaux percé à jour; les eaux noires de cette
rivière coulent calmes et unies comme une glace
dans le Saint-Laurent.
On rencontre à chaque pas, dans ces parages, les
noms de nos villes de France que les Anglais n'ont
pas supprimés, tels que Paris, Versailles, Montpel
lier, etc. Les émigrants de chaque nation ont donné
les noms des villes de leur patrie à chacune des
colonies qu’ils ont fondées, telles que Berlin, Syra
cuse, Amsterdam, etc., etc.
Tout à coup la scène change, le train est envahi
par une foule de gens qui parlent français, je suis
-160
DE NEW-YORK A MONTRÉAL.
au milieu des Français du Nouveau-Monde. C’est
l’entrain français, c’est la gaîté française, moins la
cynique impiété et la grossièreté de quelques-uns
de nos wagons français. Je pourrais porter ma sou
tane. l’habit religieux serait à l’aiseici. On me recon
naît à ma tournure de révérend, tout le monde me
salue, tout le monde s’incline, tout le monde s’em
presse autour de moi, je me sens dans la vraie
France catholique !
V
MONTRÉAL.
Le St-Laurent. — Ville de Marie. — Pont du chemin de 1er.
— Montréal. — La Paroisse. — Arrivée au Séminaire. —
M. Barbarin. — Les Sulpiciens. — M. Baile et ses confrè
res. — Les' Petites-Servantes des Pauvres. — Chapelle de
Bon Secours. — Souvenir de l’Exposition de 1878. — Départ
de M. Barbarin. — Msr Bourget, évêque de Montréal. — Les
Sœurs de la Congrégation. — L’île St-Paul. — Esprit fran
çais des Canadiens. — Montcalm. — François 1er et le
Canada. —Place Jacques-Cartier. — Procession de l'Assomp
tion,— La Marseillaise à Montréal. — L’ile Saint-Jean-Bap
tiste. — Les Canadiens et la guerre de 1870-71. — Le club
des réfugiés français.
Un large ruban d’or et d’azur scintille à l’horizon
sous les feux du soleil couchant ; c’est le Saint-Lau
rent. Unemontagne isolée couronnelefleuve, c’est le
Alons regalis, la montagne royale aperçue tout d’a
bord par les navigateurs français. A ses pieds est
bâti Montréal,qui lui doit son nom ; c’est la ville de
Marie, Marianopolis. La montagne et la ville s’élé-
162
MONTRÉAL.
vent dans une grande île formée par les branches
de l’Ottawa, rivière tributaire du Saint-Laurent. Ce
sont les Sulpiciens qui ont donné à Montréal le nom
de Ville-de-Marie. Ce doux nom lui est resté en
religion et dans les affaires commerciales. L’évê
que signe Episcopus Marianopolis, et la principale
banque de la ville porte le nom de Banque de Villede-Marie. J’arrive donc en plein chez la SainteVierge, c’est d’un bon augure pour moi.
Voici le fleuve dans toute sa majesté ! Il fut
découvert par Jacques Cartier, le 10 août, fête de
saint Laurent, de là le nom que les Anglais ont res
pecté. Devant Montréal,le Saint-Laurentn’apas moins
d’une lieue de large. Un pont de fer porté par vingtsept piles de granit, long de trois milles, relie les
deux rives du fleuve ; il est exclusivement réservé
au chemin de fer. Les trains s’engouffrent dans une
immense galerie quadrangulaire, où l’obscurité est
traversée de distance en distance par l’éclair rapide
d’une ouverture pratiquée à la partie supérieure. Ce
pont gigantesque manque d’élégance, mais qu’im
porte ? il a pour lui la solidité. C’est l’unique pont
du Saint-Laurent. Il serait à regretter peut-être qu’il
ne serve pas aux piétons, mais avec sa longueur
démesurée et son isolement profond, il deviendrait
le théâtre de bien des crimes.
M0NTBÉA1 .
163
Montréal est une ville à la fois française et
anglaise, plutôt française. Le peuple indigène parle
français, les »étrangers et les descendants de race
irlandaise parlent anglais. La ville a de beaux
quartiers, quelques beaux édifices et possède une
population de cent cinquante mille habitants. L’ani
mation des rues, assez vive àcertains jours et à cer
taines heures, laisse généralement à désirer. Le port
reçoit les plus gros navires de commerce, malgré
son éloignement de la mer. Dans sa partie supé
rieure, le Saint-Laurent, comme la plupart des fleu
ves du nord, a des rapides très dangereux pour la
navigation, à cause des innombrables écueils cachés
sous ses eaux. Les pilotes les plus expérimentés
pour les franchir sont encore les sauvages, rares
débris des puissantes tribus des Algonquins, des
Iroquois et des Hurons, qu’il fallut déposséder par
la conquête et que les Européens ont presque entiè
rement exterminés.
La principale, disons mieux, la plus importante
des églises de Montréal est l’église Notre-Dame,
avec ses deux tours carrées peu élégantes, surmon
tées de lourds clochetons. Riche et bien tenue, elle
peut contenir douze mille fidèles, grâce à ses tribu
nes superposées. C’est l’église des Sulpiciens ; on
l’appelle généralement la Paroisse, ce mot dit tout.
1(54
MONTRÉAL.
C’est l’église mère de toutes les églises de la ville.
Il y a aujourd’hui à Montréal plus de vingt paroisses
ou églises paroissiales.
C’est le 11 juillet que par une froide matinée je
me présentai au séminaire de Saint-Sulpice. C’était
unjourde dimanche. Les rues étaient presque déser
tes, je m’aperçus bientôt que les églises regorgeaient
de monde. La messe paroissiale venait de commen
cer, les Sulpiciens étaient au chœur ; il n’étail resté
au séminaire qu’un vénérable membre de la Con
grégation, souffrant et âgé, du nom de Barbarin.
Ce saint prêtre, dont j’aurai à parler dans la suite,
était Français, Marseillais d’origine, de l’antique
famille des Barberini, de Rome, qui a donné plu
sieurs Papes à l’Eglise. Il me reçut avec bonté, me
retint dans sa chambre jusqu’à l’arrivée de ses
confrères et me conduisit ensuite chez M. le Supé
rieur.
Je voudrais pouvoir dire des Sulpiciens de Mon
tréal tout le bien qu’ils méritent, mais je sens
d’avance qu’ils resteront toujours au-dessus de tous
les éloges. Directeurs des séminaires, prédicateurs de
la parole sainte, guides des âmes dans les voies de
la perfection, fondateurs de congrégations pieuses,
curés des paroisses, aumôniers des couvents, des
hospices et des prisons, distributeurs des secours
MONTRÉAL.
465
de la charité, ils se sont attribué tous les rôles du
zèle sacerdotal. Ils sont les vrais pères de la patrie,
les Canadiens les considèrent ainsi. Ils sont res
pectés, ils sont aimés, on les salue avec empresse
ment quand on les rencontre dans les rues, qu’ils
s’en aillent à pied ou montés dans leur modeste
voiturin visiter les pauvres et les malades, porter
aux églises ou aux maisons religieuses le tribut de
leur ministère. Ils sont riches, mais les premiers
ils ont mis le pied sur une terre inhospitalière dont
ils avaient le droit de prendre possession, qu’ils ont
convertie, colonisée, couverte d’églises et d’éta
blissements de bienfaisance. El maintenant, tou
jours simples dans leur tenue, dans leur humble
cellule, jusqu’à la table frugale où ils s’assoient et
sur laquelle n’abondent ni les mets délicats ni les
vins exquis, ces millionnaires à la soutane râpée,
dont le feutre a roussi sur leurs fronts ridés et dénu
dés, nourrissent du pain de la parole et de celui de
la charité une ville immense.
Comment se fait-il qu’avec une si grande fortune
les Sulpiciens n’ont pas mis lin à mes périgrinalions
et à mes fatigues ? La chose n’a pas été possible.
La loi anglaise leur défend de donner plus de cent
dollars aux œuvres étrangères. Aussi n’ont-ils
jamais enrichi leurs confrères de France. Usine les
I6G
MONTRÉAL.
ont donnés ces cent dollars et au-delà, avec trois
mois d’hospitalité généreuse. Chaque année ils
entament le capital et on pourrait prévoir l’époque
où les saints excès de leur charité auront peut-être
amené leur ruine.
M. Barbarin me présenta à M. Baile, supérieur
du séminaire. M. Baile était originaire de l’Ardèche.
Il me reçut avec d’autant plus d’empressement que
j’arrivais à lui sous lahaiite recommandation de mon
Evêque, ancien sulpicien et ancien vicaire-général
de Viviers. Ce vénérable vieillard, la tète et le cœur
de toutes les maisons sulpiciennes de Montréal, est
le type de la vie austère et régulière de tous les
supérieurs de Saint-Sulpice. Debout à quatre heures
en été, à cinq heures en hiver, il n’a jamais man
qué d'assister au saint exercice de l’oraison du matin
au milieu de ses confrères, sauf le cas de maladie
ou les cas très rares qui l’ont appelé quelquefois
au-dehors.
Il y avait autour du vénéré supérieur tout un
sénat de saints prêtres, dont chacun avait pour ainsi
dire sa charge apostolique au séminaire ou en ville.
Je rends hommage à tous pour leur intarissable
bonté et pour le concours généreux qu’ils m’ont
prêté dans mes quêtes ; je leur dois en partie le
petit succès qui devait, couronner mes efforts. Qu’ils
;
fcî
MONTRÉAL.
167
me permettent de parler de leurs personnes avec
tout le respect dû à leurs vertus, et de leurs œuvres
avec l’admiration qu’elles ont excitée à Montréal. Je
ne citerai que ceux que j’ai plus spécialement con
nus.
Et d’abord IA. Arraud,Ae Bordeaux. — M.Arraud
est resté Bordelais quand même. Tout naturelle
ment et malgré les nombreuses années de son
lointain exil, il connaissait mieux que moi l’his
toire de sa ville natale. Avec quel bonheur il m’en
tretenait de son beau fleuve, de son magnifique
port de Bordeaux si fréquenté, de ses monuments,
de son vieux clergé bordelais et des souvenirs qui
le rattachaient à notre Périgord l J’ai eu l’honneur
de le remplacer quelquefois dans ces ferventes
communautés religieuses qu’il avait façonnées avec
tant de charme et de distinction à toutes les vertus
de la vie intérieure.
M. Granjon, l’aimable économe du séminaire.
Il eut le talent assez rare p ut-ètre de me faire
oublier pendant trois mois que j’étais le pension
naire à titre gratuit et obligé de la maison dont il
administrait si bien les intérêts temporels.
M. Roiisselot, le zélé et si distingué curé de la
grande Paroisse. Il me fit l’honneur de la grandmesse et de sa chaire paroissiale, un jour de diman-
468
MONTRÉAL.
che. Je ne puis l’oublier, car il se proposait de me
faire connaître et d’exciter en ma faveur la pieuse
libéralité de ses paroissiens.
M. Picard, l’excellent auteur du Trésor des âmes
pieuses, le fondateur de VAssociation de Prières, qui
compte dans Montréal plus de cinquante mille mem
bres, le promoteur et directeur des Petites-Servantes
des Pauvres, admirable congrégation digne des Filles
de la Charité, sous la livrée du monde. Les PetitesServantes des Pauvres, choisies dans tous les rangs
de la société, s’associent else lient entr’ elles par des
vœux de religion pour la visite et le soin des mala
des pauvres. Elles vont à domicile, se succèdent le
jour et la nuit au chevet des mourants, préparent la
visite du prêtre, ensevelissent les morts, se char
gent des funérailles comme elles se sont chargées
des soins et des remèdes pendant la maladie,
accompagnent leurs chers défunts à l’église et au
cimetière, prient et font prier pour les âmes qu’elles
ne veulent abandonner qu’après les avoir mises en
possession de la gloire céleste. Il y a dans cette
pieuse congrégation des éléments sérieux d’un
essaim de jeunes religieuses qui tôt ou tard peut-être
se rangeront sous la bannière des Filles de SaintVincent de Paul. Je leur dois un hommage particu
lier de reconnaissance pour m’avoir donné abondam-
469
MONTRÉAL.
ment dans celles de leurs réunions que j’ai eu l’hon
neur de présider. Elles ont été plus d’une fois mes
auxiliaires, et, du consentement de leur vénéré
Directeur, elles m’ont fait remettre, comme gage
d’affectueux souvenir, un diplôme d’association de
prières et de mérites pour les Enfants de Marie de
ma paroisse.
M. Picard, prêtre à l’imagination ardente, au
zèle dévorant, avait rêvé une idée grandiose, une
utopie sans doute, à laquelle son évêque et ses con
frères n’ont jamais voulu s’associer, celle d’établir
à Rome une Exposition universelle et permanente
de tous les produits de l’art religieux, dont les pré
tendus revenus immenses, défrayant à la fois
l’Eglise et les Etats chrétiens, devaient suffire à
l’entretien matériel de la religion dans le monde
entier. Je suis sûr que les partisans de la sépara
tion de l’Eglise et de l’Etat proposeraient M. Picard
pour un évêché ! On disait à Montréal que l’arche
vêque de Québec, homme sérieux et pratique s’il en
fut, n’avait pas ri de cette singulière conception et
en avait encouragé l’auteur.
M. Picard avait imaginé le sou par semaine à
l’instar du sou de la Propagtion de la Foi. Avec
trois cent millions de catholiques dans le monde
entier, onarriveraitàla modeste somme de sept cent
10
/iV
170
MONTRÉAL.
quatre-vingt, millions de francs de revenu annuel.
Le produit annuel de l’Exposition universelle fini
rait peut-être le milliard...! En supposant un peu de
bien-être et de bonne volonté chez tous les catholi
ques du monde, cette idée grandiose et bizarre ne
serait peut-être pas irréalisable. Mais...! Quoi qu’il
en soit, le milliard catholique annuel ne serait pas
le tiers de notre fabuleux budget national, et si
nous dévorons ce dernier avec des déficits qui vont
toujours croissant, je doute que le budget de l’Eglise
fût capable delà doter et de l’entretenir comme il con
vient, personnel et matériel, surtout si l’on considère
que la perception et la rentrée des fonds ne sau
raient être, comme les budgets civils, sous la protec
tion et la garantie de la force armée.
M. Desmazures, l’aimable et spirituel auteur de
Ylnstitut des Artisans et de Sainte-Rosalie. Ama
teur à la fois de la science sacrée et des arts, il
possède une riche bibliothèque, des manuscrits, des
tableaux et des objets d’art précieux. Sa chambre
est celle d’un saint, d’un savant el d’un artiste.
M. Iloulin, le prédicateur infatigable de la croix
et du sacrifice. Ces deux mots étaient continuelle
ment sur ses lèvres. La croix, la croix, le sacrifice !
Il en donnait le généreux exemple par sa vie mor
tifiée, ses prédications continuelles et ses œuvres de
MONTRÉAL.
\1\
charité. Il ne fallait lui parler ni de la Vierge qu’il
aimait pourtant de tout son cœur, ni des saints et
de leur puissante intercession, ni des indulgences,
ni du pape ; la croix, la croix, toujours la croix !
Excitateur vigilant du premier réveil, dès les qua
tre heures du matin il parcourait les corridors,
jetant à chaque cellule le formidable Benedicamus
Domino. Le saint homme était bien alors la terreur
des malades et des.......... étrangers !
M. Nercam, le vaillant prédicateur des retraites
ecclésiastiques du Canada. Je l’ai peu connu.
M. Martinaud, l’élégant et sympathique orateur
de l’église Notre-Dame.
M. Sorin, le zélé directeur des cercles catholi
ques d’ouvriers, le confesseur aimé des notabilités
canadiennes. Le soir, à la nuit avancée, après les
chaleurs et les fatigues du jour, penché sur ma
fenêtre et respirant la fraîcheur de la brise, j’ai
mais à écouter les beaux chants qui montaient
jusqu’à moi des vastes salles du cercle catholique.
Comme ils s’harmonisaient avec les bruits confus et
lointains de la grande ville assoupie à mes pieds !
M. Sorin était là, dirigeant et surveillant les inno
cents plaisirs de cette belle jeunesse. Comme il
aimait ses chers jeunes gens et comme il en était
aimé !
172
MONTBÉAL.
M. Tatnbaraud, nom peu poétique, mais porté
par un saint au cœur d’or. Fondateur de congré
gations pieuses, infatigable aux bonnes œuvres bien
que d’une constitution maladive, généreux et dis
cret, M. Tambaraud faisait peu de bruit et beaucoup
de bien.
M. Giban, le fort armé de la maison d’Israël, le
missionnaire intrépide, l’économe des pauvres. Il
s’effrayait de me voir réussir parce que c’était autant
de perdu pour sa clientèle de malheureux. Grande
et sainte jalousie dont j’étais loin de lui faire un
crime !
M. Lenoir, le pieux et sympathique secrétaire du
vénérable M. Baile. Santé délicate, qui servait mal
les saintes aspirations du zèle religieux qui dévo
rait son âme.
M. Rousseau, le privilégié desservant de la cha
pelle de Bon-Secours, élevée sur les bords du SaintLaurent, à l’endroit même où les compagnons de
Jacques Cartier débarquèrent dans l’île de Montréal.
Je dois à M. Rousseau le bonheur d’avoir dit la
messe plusieurs fois à Bon-Secours, et notamment
le jour de l’Assomption, où je donnai la sainte com
munion à plus de trois cents personnes. Pendant la
dernière exposition universelle de Paris, en 1878,
me trouvant dans la grande salle d’ouverture qui pré-
MONTRÉAL.
173
cédait les galeries du palais, j’aperçus à droite le
monument canadien tapissé de peaux d’ours et de
castors, surchargé des produits du Canada. Je gravis
les marches du singulier escalier en spirale qui
montait au premier étage, et je me trouvai en face
d’un Monsieur fort bien mis, de bonnes manières;
c’était le patron de l’exposition canadienne. — D’où
êtes-vous ? lui demandai-je. — De Montréal, Mon
sieur, mais j’habite New-York depuis deux ans. —
Vous ne me connaissez pas? — Non, Monsieur ! —
Et son regard s’illuminant tout à coup : — Vous
êtes, dit-il, le Père français qui a dit la messe à
Bon-Secours, il y a quatre ans, le jour de l’As
somption, et j’ai eu le bonheur de communier de
votre main. — Précisément, cher Monsieur, laissezmoi vous embrasser en souvenir de votre religieux
pays que je n’oublierai jamais ! — Deux grosses
larmes perlèrent dans ses yeux, je venais de lui
rappeler ce qu’il avait de plus cher au monde, sa
patrie, sa famille et l’un des grands bonheurs de sa
vie. Le temps et l’exil n’avaient pas diminué sa foi.
Il me promit de venir me voir à Périgueux, en allant
à Lourdes; je ne l’ai pas revu.
Enfin, il me reste à nommer le jeune et gracieux
M. Deschamps, le chapelain de la charmante église
de Saint-Joseph. Jelui dois une soirée bien édifiante
10.
MONTRÉAL.
à Saint-Joseph et l’un de mes meilleurs sermons de
Montréal.
Les vénérables prêtres sulpiciens que je ne dési
gne pas me pardonneront, plus volontiers que ceux
que je viens de nommer, de taire leurs mérites et
leurs vertus ; ils sont certainement tous bien dignes
des éloges que j’adresse à leurs confrères.
J’ai parlé plus haut de M. Barbarin. On me mit
en garde dès les premiers jours contre les élans
parfois irréfléchis de sa charité. On me défendit de
lui prêter de l’argent parce qu’on ne répondait pas
du remboursement. Le vieux sulpicien était un
musicien distingué. Il jouait du violoncelle à ravir,
et souvent les dilettanti de Montréal avaient savouré
les suaves mélodies de son instrument favori à la
tribune de Notre-Dame ou dans les concerts de
charité. Je me souviens de la messe du second ton
(style de plain-chant) qu’il fit exécuter pour la der
nière fois à la paroisse, le jour de l’Assomption. Il
y avait là deux cents jeunes gens qui chantaient en
faux-bourdon avec accompagnement d’orgue et d’ins
truments à corde. Les dix mille voix de la nef et
des tribunes répondaient à l’unisson, c’était comme
le roulement du tonnerre. Jamais je n’ai rien en
tendu d’aussi beau, d’aussi puissant, j’allais dire
d’aussi formidable.
MONTRÉAL.
175
La carrière de M. Barbarin touchait à son ternie.
Un accident qu’on prit pour un commencement
d’apoplexie, un dérangement intermittent de ses
facultés mentales avertirent ses confrères que ses
jours étaient pour ainsi dire comptés. Il voulait
mourir sur la terre de France, près de sa vieille
mère presque centenaire, qui l’appelait de tous ses
vœux. La veille du jour où il dut s’embarquer, les
sulpiciens étant réunis après souper dans la salle
• des exercices, me trouvant au milieu d’eux, ces
bons pères voulaient bien me considérer comme un
des leurs, M. Barbarin entra et nous fit ses adieux,
fl parla d’une voix grave et solennelle des heureux
jours qu’il avait passés sous le ciel du Canada, de
ses œuvres qu’il laissait, disait-il. inachevées, de
ses chers pauvres qu’il ne reverrait plus et qu’il
recommanda en pleurant à la charité de tous. 11
s’accusa humblement d’avoir peut-être mal édifié
ses confrères, leur demanda pardon, les embrassa
tous et disparut. La traversée le fatigua beaucoup.
Il mourut peu de temps après à Marseille, où il
s’était retiré.
Avant de commencer mes quêtes, je fus m’age
nouiller aux pieds de l’évêque diocésain pour lui
demander sa bénédiction et l’autorisation de solli
citer des aumônes dans sa ville épiscopale.
176
MONTRÉAL.
,M?' Bourget, évêque de Montréal, était alors
malade à l’hôpital. Cela vous étonne, cher lecteur,
oui, à l’hôpital ! Le préjugé malheureux que nour
rissent le pauvre et surtout le riche en France contre
les hôpitaux, n’existe pas en Amérique. Là-bas,
quand on est malade, n’importe la classe de la
société à laquelle on appartient, on trouve tout sim
ple d’aller à l’hôpital, où l’on sait que le médecin,
les remèdes, les soins intelligents et dévoués des
sœurs ne manqueront point. La plus large liberté
est laissée aux parents et aux amis des malades
dans les visites de chaque jour.
L’évêque de Montréal, Canadien de naissance, est
Français de cœur comme il l’est d’origine. D'une
santé délicate, usé par un long apostolat, il passe
plusieurs mois de l’année à l’Hôtel-Dieu. Le coad
juteur aimé qu’il s’était choisi, Msr Fabre, rempla
çait le saint évêque dans les hautes et si multipliées
fonctions du ministère pastoral. La souffrance n’a
vait rien ôté à l’humeur aimable et enjouée de
M«r Bourget. Il me reçut avec tous les égards qu’il
croyait dûs à un prêtre de France.
Après avoir examiné les belles recommandations
dontj’élais porteur,Monseigneur me ditqu’il était heu
reux de trouver l’occasion de faire quelque chose pour
la France, la mcre-palrie, que toutefois je ne devais
MONTRÉAL.
177
p asmefaire illusion surle résultat définitif cle ma col
lecte. Les provinces du Mississipi avaient été rava
gées par l’inondation, l’Amérique du Nord se res
sentait encore des désastres de la guerre de la
Sécession, on venait d’apprendre que la ville de
Cliicago brûlait pour la seconde fois, enfin Monsei
gneur avait entrepris la construction d’une vaste
cathédrale pour laquelle il réclamait journellement
les aumônes de ses diocésains. La nouvelle cathé
drale de Montréal était commencée sur le plan de
Saint-Pierre de Rome et devait mesurer le cinquième
de ses proportions.
« Je vous donnerai, ajouta l’évêque, une lettre
de recommandation pour la ville et le diocèse; vous
en ferez l’usage que vous voudrez, aussi bien dans
les églises que chez les particuliers, et si mes dio
césains se récrient, vous leur direz de ma part que
c’est pour la France, et qu’en multipliant leurs
bonnes œuvres, je travaille à les sauver. Vous vien
drez me rendre compte de vos petits succès, et si
par impossible les sulpiciens ne vous voulaient
plus chez eux, venez vous installer à l’évêché, près
de moi, vous serez chez vous ! »
Je baisai respectueusement la main de Monsei
gneur et me retirai dans l’attente de la lettre que
Sa Grandeur allait m’écrire. Je n’hésite pas à le dire,
178
MONTRÉAL.
sans vouloir toutefois infliger l’ombre d’un blâme,
je n’en ai pas le droit: si les évêques d’Amérique
auxquels je me suis adressé avaient eu cette pater
nelle condescendance de l’évêque de Montréal, l’é
glise de Saint-Martin serait achevée depuis long
temps.
Un rayon d’espérance illumina mon front, le jour
ne m’avait point paru aussi éclatant depuis mon
départ, celte nature américaine me plaisait, le scin
tillement du fleuve sous les feux du soleil me disait
à sa manière de reprendre courage. Il me tardait de
parcourir les rues de la grande cité canadienne,
de tendre partout la main ; je voyais déjà les dons
de la charité se multiplier sur mon passage. Je
revins au séminaire, on me félicita de la réception
flatteuse qui m’avait été faite, j’eus des rêves dorés
toute la nuit.
Le lendemain était un dimanche.il faut vous dire,
cher lecteur, que pour ne pas scandaliser ce bon
peuple canadien, je n’ai jamais quêté le dimanche.
Je devais à tous le bon exemple. Aussitôt après
mon arrivée, je m’étais mis à la disposition des sul
piciens. On m'envoya ce premier dimanche dire la
messe aux religieuses de la Congrégation, à l’île
Saint-Paul, en amont du pont de Montréal.
La Congrégation des Sœurs de charité du Canada
MONTRÉAL.
179
fut fondée par les sulpiciens aussitôt après leur
arrivée ; ils en ont gardé la direction. Elle s’étendit
rapidement et compte aujourd’hui un grand nom
bre d’hôpitaux et de maisons d’éducation. La mai
son mère s’élève tout près de l’église Notre-Dame,
son noviciat est très florissant. La Congrégation est
très riche, mais, comme les Sulpiciens, elle paie d’é
normes redevances au gouvernement. L’ile Saint-Paul
lui appartient tout entière. Les religieuses y ont éta
bli une belle résidence pour celles d’entr’elles que
la fatigue ou la maladie rendent momentanément
impropres à l’enseignement public ou au service des
malades.
Une élégante nacelle vint me prendre au rivage ;
quelques minutes après, j’étais déposé dans l’ile, à
très peu de distance de la communauté. Jardins
anglais, massifs de verdure, corbeilles de Heurs,
allées serpentant à travers les bosquets, rideaux de
peupliers d’Italie et de la Caroline, grands bois,
tel est l’encadrement des gracieuses constructions
du couvent. Les bonnes Soeurs, à leur tour, m’au
raient volontiers donné tout l’argent qui m’était
nécessaire si leurs oeuvres avaient été moins nom
breuses et moins pressantes, si elles avaient eu la
liberté de leurs dons. La France est aussi pour elles
la mère patrie. Après une matinée pleine de char-
180
MONTRÉAL.
mes. je revins au séminaire. On chuchotait alors que
le gouvernement anglais se proposait de déposséder
les Sœurs de leur île bien-aimée, moyennant la
modeste somme de huit cent mille piastres. Or, la
piastre vaut six francs. Faite la multiplication, cher
lecteur, et vous allez voir que la dépossession était
presque enviable.
En dépit de la conquête et du régime relative
ment plus doux qui a été fait aux Canadiens, c’est
l’Anglais qui est resté l’étranger. La population de
Montréal parle français, a conservé les mœurs et
les usages de la France. Il n’est pas une famille
tant soit peu ancienne qui ne cite la ville de France
de laquelle ses ancêtres sont venus. Les conqué
rants ont pris possession des beaux quartiers et des
beaux hôtels, mais le peuple est resté Français, et il
est resté Français parce qu’il est resté catholique,
el il déteste la domination anglaise parce qu’elle est
protestante. La devise du Canadien est toute fran
çaise : Aime Dieu et va ton chemin! Elle exprime
très bien son esprit religieux et sa fière indépen
dance. Le jour où la fortune venant à changer, une
Hotte française jetterait quelques milliers d’hom
mes sur les côtes du Canada, le peuple se lèverait
en masse pour acclamer nos soldats, on ne brûle
rait pas une amorce. Dieu sait les héroïques efforts
MONTRÉAL.
des derniers défenseurs de l’indépendance cana
dienne. Montcalm, avec une poignée de braves, que
n’avaient pu abattre les rigueurs de l’hiver et de la
famine, écrasait l’armée anglaise le 6 juillet 1758;
mais, écrasé à son tour l’année suivante par des
forces supérieures qui se renouvelaient sans cesse,
il périt dans le combat, sous les murs de Québec.
Le Canada ne tarda pas à être définitivement perdu
pour la France.
C’est la royauté qui avait doté notre pays de cette
belle colonie. Quand François Ier songea à envoyer
Jacques Cartier découvrir de nouvelles terres au
nord de l’Amérique, il se serait écrié : — Quoi, le
roi d’Espagne et celui de Portugal se partagent tran
quillement entr’eux le Nouveau-Monde sans m’en
faire part? Je voudrais savoir l’article du testament
d’Adam qui leur lègue l’Amérique ! — Jacques
Cartier, en prenant possession de toutes ces terres
qu’il appela la Nouvelle-France, y prodigua les
noms de nos saints et de nos mystères. Les îles, les
lacs, les rivières, les villes reçurent des noms sa
crés. Ainsi nous trouvons la ville de Marie, SaintHyacinthe, le Saint-Laurent, la rivière Saint-Char
les, le lac Saint-François, le lac du Saint-Sacre
ment. A Montréal, la plupart des rues portent des
noms de saints ou de mystères religieux : la rue
11
\’
.
-182
MONTRÉAL.
Visitation, la rue Sainte-Marie, la rue Saint-Joseph,
la rue Saint-Paul, la grande et belle rue SaintLaurent, la rue Saint-Jacques, etc. Les noms des
grands hommes qui onl illustré le Canada n’y sont
pas oubliés : il y a la rue Montcalm, la place Jacques
Cartier. Les Anglais n’y ont rien changé, ils se sont
contentés de mettre en regard quelques-uns de leurs
noms illustres : ainsi à côté de la rue Montcalm, on
trouve la rue Wolf, du nom du général anglais qui
fut tué en même temps que Montcalm, à la bataille
de Québec. Sur la place Jacques Cartier s’élève le
monument de l’amiral Nelson, comme pour dire aux
vaincus : nous vous respectons, mais nous sommes
les maîtres ! Une colonne de quarante pieds porte
dans les airs la statue de l’amiral, et sur le pié
destal sont reproduites en bas-reliefs les batailles
navales d’Aboukir et de Trafalgar. Enfin, au carré
Victoria, la statue de la reine en marbre blanc, gra
cieuse. mais un peu raide, émerge du milieu des
lilas et des roses, au centre d’un délicieux square,
rendez-vous des élégants du grand monde et de
tous les bébés de l’aristocratie. Ces quelques monuments et une caserne en ruines rappellent seuls la
domination anglaise.
Je ne parle pas des temples protestants, qui, à
Montréal comme à New-York, comme en Angle-
MONTREAL.
'183
terre, s’élèvent à tous les coins de rue. Leur grand
nombre, nous l’avons dit, est le fruit inévitable de
la liberté des opinions religieuses. Le culte catholi
que est très libre au Canada, jusque dans les
grandes manifestations extérieures de la foi. Je me
souviens de la procession de l’Assomption, à laquelle
assistèrent plus de deux cents prêtres ou sémina
ristes en soutane et en surplis. L’église Notre-Dame
avait reçu de Pie IX, par les soins de son vénéré
curé M. Rousselot, une statuette de la Vierge en
marbre précieux. La sainte image fut portée en
triomphe de la paroisse à la chapelle de Bon-Secours,
et reportée de même à Notre-Dame, à la place
d’honneur qu’elle devait y occuper. M«r Fabre pré
sidait. Toutes les congrégations de la ville y assis
tèrent. Les hommes portaient à la boutonnière les
insignes de leur congrégation respective. Les rues
Notre-Dame et Sainte-Marie étaient richement
pavoisées, catholiques et protestants avaient riva
lisé de zèle pour orner le triomphe de la mère de
Dieu. C’était comme une fête nationale.
Mais hélas ! combien de fois les Canadiens, malgré
leur amour pour la France, n’ont-ils pas dit, mon
cœur, je l’avoue, en était douloureusement affecté,
qu’avec le régime persécuteur de la religion que
nous avons en France, ils s’estimaient heureux d’être
-184
MONTREAL.
sons la domination de l’Angleterre. Point de cons
cription militaire, très peu d’impôts en dehors du
monopole du commerce et des charges imposées
aux grands propriétaires, liberté religieuse sans
entraves. Aussi, je le dis avec tristesse, nous ne
sommes pas à l’heure où les Canadiens auraient
avantage à rentrer dans le sein de la mère-patrie.
Ils ne le demandent pas, ils ne le voudraient pas
dans les conditions actuelles. Français est leur
nom, mais Catholique est leur surnom !
A mon retour de l’île Saint-Paul, rentré dans ma
cellule, j’allais écrire mes impressions de la mati
née, lorsque j’entendis un orgue de Barbarie qui
jouait la Marseillaise. C’était pour la troisième fois
que l’hymne de la Terreur venait frapper mon
oreille sur le terre d’Amérique. Je l’avais entendu
à New-York et à Boston. S’il me rappelait les dou
loureux souvenirs de notre histoire nationale, il en
réveillait aussi de bien doux à mon cœur. C’était la
patrie absente qui montait jusqu’à moi dans cet
hymne sauvage et guerrier qui tant de fois avait
conduit nos soldats à la victoire ! A quinze cents
lieues de son pays, on prête volontiers l’oreille. Ce
n’est plus la Marseillaise présidant aux massacres
de la Révolution, c’est un chant de la France, c’est
le souvenir de la patrie. Les Canadiens en jugeaient
MONTRÉAL.
183
ainsi, car on fit cercle et en un instant le cha
peau de l’organiste de trottoir fut rempli de gros
sous.
Si les Canadiens rendent justice à l’Angleterre,
ce n’est pas sans un certain frémissement de la
fibre patriotique qu’ils ont courbé la tête sous le
joug de l’étranger. Chaque année, le 24 juin, la
population catholique française se porte en masse
dans l’ile de Saint-Jean-Bapliste, en face de Montréal.
Le Saint-Laurent est couvert d’embarcations sur
lesquelles flotte le drapeau de la France. Dans l’ile,
les tribunes sont rangées, les estrades sont élevées
et des orateurs improvisés parlent de la France, ne
tarissent pas sur la mère patrie et sur les beaux
jours de l’indépendance. Les poètes célèbrent à
leur tour, dans des vers harmonieux, les gloires et
les vivants souvenirs de la grande patrie française.
La fête est grandiose et ne perd jamais le ton pacifi
que et chrétien qui l’a inspirée. L’ordre se maintient
merveilleusement, tout le monde est sage, il n’y a
pas là d’énergumènes, comme dans nos clubs tapa
geurs. La religion préside en quelque sorte à ces
manifestations populaires, elle les encourage, elle
les bénit ; son souffle puissant les anime et en
écarte tout élément de trouble et de discorde. Au
lendemain de ces grandes journées, la Aille.reprend
186
MONTRÉAL.
sa physionomie calme et laborieuse, on sent que la
vie a passé sur elle une seconde fois.
Comme dernier trait de l’amour des Canadiens pour
la France, il faut rappeler qu’en 1870, à l’annonce
de nos premiers désastres, des groupes silencieux
de citoyens se formaient chaque soir dans les rues
de Montréal, avides de nouvelles. On se deman
dait avec anxiété : — Où en sont les nôtres ? — A.
chaque défaite on n’osait plus s’aborder, l’abatte
ment était général, les rues devenaient désertes, un
voile de deuil était tendu sur l’horizon, et ce pauvre
peuple si français ressentait avec douleur toutes les
blessures de la patrie.
Les Canadiens n’ont jamais confondu les vérita
bles idées françaises avec les utopies révolution
naires. Ils ont toujours distingué les vrais Français
des agitateurs et des perturbateurs du repos public.
Il me souvient qu’un soir, nos échappés de la
Commune organisèrent un club dans lequel les
idées les plus antireligieuses et les plus antisociales
furent émises par des orateurs dont tout le talent
fut de faire beaucoup de bruit. L’affluence était
considérable. Les orateurs furent sifflés, hués, mis
à la porte et menacés d’être jetés au Saint-Laurent
s’ils ne cessaient leurs étranges discours. — Nous
aimons nos prêtres, criaient les Canadiens, ils nous
MONTRÉAL.
187
ont élevés, ils baptisent nos enfants, ils visitent nos
pauvres... Nous n’entendons rien à vos doctrines,
nous ne sommes pas mûrs pour vos insolentes
libertés ! Assez ! assez ! A bas les orateurs ! A l’eau,
à l’eau, au Saint-Laurent ! — La police intervint, il
n’était que temps. Nos communards se fondirent dans
la foule et n’osèrent plus reparaître. En vérité, les
Américains en général, les Canadiens en particu
lier, ne sont pas mûrs pour nos libertés effrénées,
pour notre licence impie, nous ne pouvons que les
en féliciter.
VI
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
Article de la Minerve. — Lettre de M'r Bourget. — L'Univers
et M. C. — Accueil bienveillant des Canadiens. — L’ouvrier
français. —Quête dans les établissements publics. — Quête à
l’estaminet. — Quête dans les marchés publics. — Le P. Fran
çois et les petits moribonds. — La quête dans les établissements
d’éducation. — La quête dans les usines et les ateliers. — Le
sénateur Jodoin. — L’abbé Valois. — M. Dubord. — M. P.
lludon. — M. Petrus Picard. — M. Ulric Benoit. — M. Charlobois. — M. Poudrette. — M. Marin Hurtubyse. — Le légendaire
M. Mazurette.— M. Mazurette et les Français. —M. Mazurette etles Irlandais. — M. Mazurette et la jeune Irlandaise. —
M. Mazurette, etc., etc. — Les sauvages à Montréal. — Le
sauvage catholique. — Le Saut des Récollets.
Le 18 juillet 1874, Monseigneur l’évêque de
Montréal daigna m’envoyer l’autorisation écrite de
quêter dans son diocèse. Le lendemain le journal
La Minerve publiait la lettre de Sa Grandeur avec
les réflexions dont je crus pouvoir l’accompagner.
Voici l'article tout entier :
« Citoyens de Montréal,
» Un prêtre de la chère France vient au nom de
11.
190
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
sa patrie frapper à la porte de vos cœurs en faveur
d’une œuvre qui a besoin de vous. Avant de vous
faire connaître cette œuvre en détail, permettez-moi
de vous exposer mes titres à votre charité. Voici
d’abord la lettre flatteuse que votre illustrissime et
révérendissime évéque, toujours dévoué à la gloire
de Dieu et au salut des âmes, a bien voulu me re
mettre pour me présenter devant vous :
« Montréal, le 17 juillet 1874.
» Monsieur,
» Les lettres testimoniales et autres recommanda» fions que vous m’avez présentées de la part de
» Monseigneur l’Évêque de Périgueux et autres per» sonnages fort notables, sont si honorables pour
» vous, en même temps qu’elles sont une preuve
» convaincante que vous avez de justes raisons de
» venir solliciter ici l’assistance des personnes clia» ritables, que je ne puis vous refuser la permission
» que vous me demandez de tendre la main à ceux
» qui peuvent vous aider àterminer l’église que vous
» avez commencée, et qu’il vous est impossible
» d’achever sans recourir à l’étranger.
» Je regrette que votre appel à la charité publi» que se fasse dans les temps mauvais que nous
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
191
» traversons. Cependant, j’espère que, dans cette
» circonstance, la ville de Montréal n’oubliera pas
» ce qu’elle doit à la France, et qu’elle s’efforcera
» de payer d’un juste retour les bienfaits qu’elle en
» a reçus, en s’associant généreusement à la bonne
» œuvre que vous avez entreprise, et que vous mè» nerez, j’espère, à bonne fin.
» Vous pouvez vous adresser au clergé et aux fi» dèles, dans les églises, aussi bien que dans les
» maisons des particuliers.
» En vous souhaitant cordialement un bon succès
» dans votre collecte, je demeure bien sincèrement,
» Monsieur le Curé,
» Votre très humble et obéissant serviteur.
» f Ignace, Évêque de Montréal.
» A monsieur Polydore, vuré de Saint-Martin
» de Perigueux. »
» Cette lettre touchante me dispenserait de tout
commentaire et m’autorise suffisamment à me pré
senter devant vous avec la plus entière confiance.
Toutefois, un mot sur ma personne et sur ma
mission.
» Curé d’une paroisse de sept mille âmes, du ti
tre de Saint-Martin, dans la ville épiscopale de l’é
192
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
rigueux, province ecclésiastique de Bordeaux, j’ai
eu la douleur de perdre mon église paroissiale le
20 juillet 1871 , dans un incendie dont les causes
sont demeurées inconnues.
» Mes paroissiens appartiennent en majeure par
tie à la classe ouvrière, ils sont pauvres, et l’œuvre
de construction d’une nouvelle église reste inache
vée. Le culte est provisoirement installé dans un ré
duit obscur, malsain, insuffisant, indigne de la ma
jesté de Dieu.
» C’est la première fois peut-être qu’un prêtre
catholique vient au milieu de vous tendre la main
pour la France, cette grande pourvoyeuse de toutes
les bonnes œuvres du monde. Dieu veuille qu’il soit
le dernier ! Je laisse à penser si après les désastres
sans nom qui ont atteint mon pays depuis quatre
ans. la fortune publique a été profondément ébran
lée. La France ruinée et dévastée, l’Europe m’offrait
peu de ressources. J’ai tourné mes regards vers
l’Amérique, j’ai choisi le Canada, où j’ai cru trouver
des cœurs français, des cœurs compatissants. J’ai
traversé l’Océan, et je suis venu vers vous avec la
bénédiction de mon Évêque, gage de la bénédiction
de Dieu.
» Il y a beaucoup d’Irlandais à Montréal. On m’a
dit qu’ils ne donnaient pas aux étrangers. Mais la
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
193
France n’est pas une étrangère pour les Irlandais,
c’est une nation sœur qu’ils ont toujours aimée, qui
les a assistés plus d’une fois, comme en 1846, quand
la famine exerçait chez eux ses hideux ravages. Ma
jeune imagination s’exaltait à la pensée de leurs
souffrances quand j’entendais nos premiers pasteurs
et nos prêtres dépeindre, avec les accents de Jéré
mie, les malheurs de l’Irlande. Et tous les cœurs
français répondaient à ces accents par l’envoi d’a
bondantes aumônes. Les Irlandais sont fiers de voir
un descendant dé leur noble race, le maréchal de
Mac-Mahon, présider aux destinées de la France. Us
sont catholiques ; notre sainte religion, enracinée
chez eux par des siècles de souffrance, les a habi
tués à ne voir que des frères dans tous les malheu
reux, ils entendront mon appel.
» On m’a dit ailleurs : vous ne réussirez pas, \ otre dévouement est inutile, la France est une nation
vieillie qui doit périr, la civilisation et le progrès
passent les mers. Vous avez abusé de l’Évangile,
vous avez mérité de perdre sa bienfaisante in
fluence, l’Évangile vient à nous. — Et quand cela
devrait être? la vie d’une nation ne se mesure pas à
la vie d’un individu. 11 y a encore du mérite et de la
gloire à arrêter pour un temps les flots de la barba
rie, par cet Évangile même qui a fait les nations ci-
194
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
vilisées. Les derniers d’un grand peuple ont aussi
leur nom dans l’histoire au même titre que les fon
dateurs des empires et des républiques. Soldat
obscur de l’arrière-garde, je ne prétends point à la
gloire humaine, ma gloire n’est rien, je suis perdu
dans la foule des combattants ; mais, grâce à Dieu,
mes pareils et ceux qui valent mieux que moi sont
encore innombrables sur la terre de France. Après
tout, nous combattons pour Celui qui a fait les na
tions guérissables. Le prêtre catholique a toujours
l’immense avantage d’être au premier rang de ceux
qui travaillent à fonder ou à relever les peuples.
» La France de Charlemagne et de saint Louis ne
veut pas mourir, la privilégiée de Paray-le-Monial,
de la Salette et de Lourdes n’est pas encore à sa
dernière heure. Dieu la regarde et l’attend. Pie IX
aussi regarde et attend la France, il demande à Dieu
qu’elle se convertisse et qu’elle vive, qu’elle vive
pour la paix et la prospérité des nations, qu'elle vive
pour la propagation de l’Évangile, dont elle a tou
jours été le missionnaire le plus ardent!
» Citoyens de Montréal, je me recommande à
vous. Je vais passer à vos demeures. Si j’avais le
regret de ne pas vous rencontrer tous, souvenezvous de moi ! Vos offrandes m’arriveront par les
mains bénies de votre Evêque ou par le vénéré
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
195
Monsieur le Supérieur de St-Sulpice. Je dirai bien
tôt à la France que vous aurez été bons et généreux
pour moi !
» Montréal, le 19 juillet, en la fête de St-Vincent
de Paul, l’apôtre français de la charité, 1874.
» C. Polydore,
» Curé de St-Martin de Périgueux (France). »
Un journal anglais catholique, The True Witness,
le vrai témoin, publiait en même temps l’article cidessus afin de me faire connaître aux Irlandais que
je n’ai pas tardé à considérer comme un des pre
miers peuples catholiques du monde.
Enfin l’Univers jetait quelques jours plus tard
dans la presse de Montréal un extrait de ces colon
nes à la fois simple et touchant, dû à la plume de
mon paroissien et ami, M. Amédée C... Le voici :
« M. l’abbé Polydore, curé de St-Martin de Péri
gueux, se dévoue depuis quelques années à la dif
ficile mission de doter d’une église cette importante
paroisse.
» Ne pouvant compter que très peu sur les sub
ventions de l’Etat, moins encore sur celles de la
municipalité, M. le curé s’est vu dans la nécessité
de quêter pour son œuvre.
» Dans ce but, sans se préoccuper des fatigues
196
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
et des déboires auxquels l’exposaient certainement
une semblable entreprise, ce prêtre dévoué, qui
mieux que personne comprend combien une église
est nécessaire dans cette partie intéressante de la
ville épiscopale, a déjà parcouru plusieurs diocèses
de France et môme de Belgique.
» Grâce à Dieu, ce premier appel a été entendu,
et malgré la dureté des temps, les sommes recueil
lies ont été relativement considérables. M. Polydore remercie donc chaleureusement toutes les
personnes qui ont si bien compris son œuvre.
» Cependant, il reste encore beaucoup à faire.
Or, les intérêts spirituels (l’une population de sept
mille âmes et la gloire de Dieu exigent que l’œuvre
soit menée promptement à bonne fin. Pour le faire
comprendre à tous les cœurs catholiques, il suffit de
dire que depuis des années, cette pauvre paroisse
assiste aux offices divins dans une espèce de grange
étroite et malsaine.
» Emu d’un si lamentable état de choses, le pas
teur veut à tout prix le faire cesser. À cette fin,
muni des plus hautes recommandations, il va tenter
un grand effort, il va partir prochainement pour les
Etats-Unis. Jusqu’ici, les Etats-Unis sont venus
quêter chez nous, pourquoi n’irions-nous pas quêter
chez eux ?
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
197
» Tous les hommes de cœur comprendront la
belle mission que s’est volontairement imposée
M. l’abbé Polydore, et accompagneront de leurs
vœux ce vénéré pasteur.
» Espérons que nos frères d’Amérique, dont la foi
ardente fait prospérer dans leur jeune pays tant
d’œuvres catholiques, seconderont généreusement
le zèle tout apostolique d’un pauvre prêtre qui tra
verse ainsi les mers dans le but unique de procurer
à ses enfants spirituels le bénéfice d’avoir enfin un
temple digne du Sauveur Jésus ! »
Tout allait donc pour le mieux au début de ces
fatigantes et interminables courses en ville que
j’allais entreprendre. Pendant trois mois je devais
parcourir les rues, monter et descendre les esca
liers d’une ville de cent cinquante mille habitants.
Si la quête ne devait pas réussir dans les propor
tions espérées, ce ne serait certes la faute ni du
quêteur, ni des puissantes recommandations qu’il
s’était procurées. Je me disais avec l’apôtre : Paul
a planté, Apollon a arrosé, Dieu ne peut manquer
de donner l’accroissement (I Cor. 3.)
Le jour même de l'annonce* de ma quête dans les
journaux, les Pères Oblats, de la paroisse St-Pierre,
me firent inviter à prêcher dans leur église le
dimanche suivant. Ce fut une attention de mon
198
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
saint patron, le fondateur de l’Eglise universelle.
Ma première collecte fut relativement bonne. J’en
levai mes auditeurs en leur parlant de la France.
Cette première moisson de piastres et de gros sous
me fit bien présumer de l’avenir.
Après la messe, un ouvrier français vint me
saluer à la sacristie, et, les larmes aux yeux, me
demanda la permission de m’embrasser; c’était un
de mes paroissiens de Périgueux. Ce malheureux,
communard de son métier, avait appartenu à la
borde d’exaltés qui, en août 1870, avait pris d’as
saut le grand-séminaire, à la nouvelle des premiers
désastres de nos armées. Il avait bien changé d’idées
et d’allures, car il ne parlait que du bon Dieu et de
la confession ! Je me tins en garde contre cet épa
nouissement prématuré, et peut-être trop intéressé,
d’une dévotion qu’il n’avait pas toujours eue. Le
mal du pays s’était emparé de lui ; il se serait mis
volontiers à mon service pour obtenir d’être ramené
en France. La pitié commençait à me gagner, lors
que je m’aperçus qu’il avait une réputation détesta
ble. Je me contentai de lui faire quelques aumônes,
et je l’adressai, pour ses dévotions, à un saint prêtre
du séminaire. Je n’ai plus entendu parler de lui.
Pauvres ouvriers, comme on les égare ! Le châti
ment mérité, mais bien doux, que leur ménage la
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
199
Providence, est de se voir condamnés à demander
aide et protection, sur la terre de l’exil, à ces hum
bles prêtres qu’ils ont souvent poursuivis de leurs
sarcasmes et de leur haine !
L’ouvrier N... n’est pas le seul compatriote que
j’ai rencontré en Amérique. Plusieurs jeunes gens
de Périgueux, de Saint-Astier et de Mussidan, vin
rent me demander de les patronner auprès des prê
tres et des communautés religieuses.
J’attaquai résolument les magasins, les ateliers,
les maisons de consommation, les marchés publics,
les bourgeois, les ouvriers, les prêtres, les commu
nautés religieuses, les pensions laïques et congré
ganistes, les grands, les petits, les riches, les pau
vres, les catholiques, les protestants, les canadiens,
les anglais, je ne fis grâce à personne. Trop souvent
peut-être mon zèle m’emporta au milieu des mar
chés couverts, dans les estaminets, quelquefois
dans les maisons de réputation douteuse dont mes
guides ne savaient pas toujours me préserver. Mais,
rassurez-vous, cher lecteur, je n’étais jamais seul.
Et puis, je n’étais plus en France. La foi des Cana
diens est si vive, leurs mœurs sont si simples qu’ils
ne se scandalisaient jamais. On savait qui j’étais,
on connaissait mon œuvre. N’oublions pas en pas
sant que la facilité du scandale est en raison directe
£00
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
de l’ignorance, de la malice et de la faiblesse des
caractères. Je le dis à l’honneur des Canadiens, j’ai
rencontré partout l’accueil le plus bienveillant, le
respect le plus profond pour le prêtre et le plus vif
désir de m’être utile. Parfois quelque habituée des
églises où je prêchais, en me rencontrant à l’arrêt
sur le seuil de quelqu’une de ces demeures particu
lières où m’avait conduit sans le savoir un guide
mal renseigné, m’a dit en souriant : — Pauvre
Père où vous mène-t-on ? — J’ai répondu avec
Vespasien : — Sentez donc, cet argent n’a pas plus
mauvaise odeur que l’autre ! — Je suis persuadé
que les aumônes qui m’ont été faites par certaines
personnes de maisons suspectes, ont été agréables
à Dieu et serviront un jour peut-être à leur conver
sion. J’en trouvai une un jour qui me dit les larmes
aux yeux : — Tenez, Père, voici pour votre église,
et maintenant voici pour moi : dites, je vous prie,
une messe pour ma conversion ! — Ces visites-là,
du reste, n’ont jamais été que d’exception et de
surprise, nous évitions mes compagnons et moi,
aussi scrupuleusement que possible, les maisons
et les quartiers mal habités.
Nous entrions dans les cafés et estaminets que
nous rencontrions sur notre passage. Quel hideux
spectacle ! Nous trouvions là enveloppés d’un nuage
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
201
de fumée nauséabonde, des hommes silencieux,
disons mieux, hébétés, accroupis par terre, ivresmorts, étendus sur les bancs, couchés dans les
coins de la salle. L’odeur âcre du tabac et de la
mauvaise eau-de-vie nous saisissait à la gorge. Au
buffet, les petits verres se succédaient tout le long
du jour. Encore ! encore ! La léthargie de l'ivresse
abrutissait tous ces pauvres buveurs, il fallait les
réveiller de leur lourd sommeil. Mais, ô puissance
de la foi ! à la vue du prêtre, ils se découvraient
aussitôt, mettaient la main au porte-monnaie, et
donnaient à qui mieux mieux, avec mille expres
sions bizarres, comiques, excentriques, attestant le
fond religieux de ce bon peuple canadien que les
vices les plus dégradants ne parviennent pas à
démoraliser entièrement : — Ah ! Père, priez pour
moi..... . suis un chétif...... j’vaux rien en tout..... ,
je bats ma femme..... , je travaille pas ! voilà,
voilà !... bâtissez votre église dans la grrrande
France et priez pour moi ! — C’est là que l’œuvre
de la Tempérance exerce sa bienfaisante action et
opère de véritables prodiges.
Il ne serait pas possible de faire en France ce que
j’ai fait à Montréal sans manquer aux convenances
et à la dignité du prêtre, à savoir : parcourir les
interminables bancs des bouchers, des épiciers, des
202
LA QUÊTE A MONTREAL.
boulangers, des jardiniers, des marchands de bricà-brac, et surtout des petites marchandes au caquet
pittoresque et intarissable. Ces bancs étaient
encombrés de visiteurs et d’acheteurs, tout le
monde donnait son gros sou, c’était pour la France !
On connaissait déjà le Père, on l’avait vu à l’église,
on avait entendu sa parole, il bénissait les petits
enfants et avait le don étrange de bâter, quand
il ne venait pas, le dernier soupir des petits mori
bonds.
Obtenir la prompte mort des petits enfants, quand
ils ne peuvent pas vivre, quand le médecin les a
condamnés, le canadien trouve que cela est une
grâce. Les héritiers ne manquent pas, il y en a dix,
quinze par ménage ; en attendant les petits anges
s’envolent au ciel. Quant la mort tarde trop à venir,
on parle d’envoyer quérir le Père français. Dans
mon pays des mamans me chasseraient à coup de
balai, à Montréal je suis l’ange de la délivrance.
C’est adorable de foi simple et naïve !
Pour varier, je passe au collège, à l’école com
merciale. Tous ces jeunes gens destinés au com
merce, très-accessibles du reste aux idées de gran
deur et aux nobles sentiments, s’enthousiasment
aux récits que je leur fais sur la mère-patrie, que
plusieurs verront un jour. La quête n’y perd rien.
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
203
Maîtres et élèves, dont on n’a pas encore laïcisé
l’enseignement, croient tout bonnement en Dieu et
sont heureux de travailler pour sa gloire, en se pri
vant, les uns d’une petite part de leur modeste trai
tement, les autres d’un mince plaisir ou d’une légère
friandise. J’étais reçu avec une joie toute parti
culière par les petits enfants dans les divers exter
nats de la ville. On me lisait un petit compliment,
il fallait répondre et parler de la France, et quand
la quête commençait, des centaines de petites mains
se tendaient vers moi. Un jour, à la rue Visitation,
chez les Sœurs de Notre-Dame, j’ai béni plus de
trois cents petites tilles.
Mes chers compagnons de quête m’ont conduit
dans les usines, dans les ateliers où s’agitaient des
milliers de bras enchaînés à la fabrication des pro
duits de l’industrie. Le directeur de l’établissement,
les commis principaux, trouvaient tout simple de
me conduire, un livret à la main, au milieu des
ouvriers. Tous se découvraient et chacun s’inscri
vait pour une petite somme qui variait selon le gain
de la journée. La liste complétée, je passais à la
caisse, on additionnait le tout et le montant m’en
était immédiatement remis. Le jour de la paie, la
liste de souscription indiquait la retenue à faire à
chacun d s souscripteurs.
204
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
Un jour, j’étais entré à la fonderie de M. Lyonnet.
Les ouvriers, presque sans exception, déclaraient
au contre-maître ce qu’ils voulaient donner. Plu
sieurs cependant, sournoisement inclinés sur leur
travail, la mine basse, le regard troublé, ne répon
daient pas aux interpellations qui leur venaient des
quatre coins de l’atelier. Ils étaient français ! Pau
vres révolutionnaires exilés de France, ils ne com
prenaient rien aux quêtes faites pour les églises ! —
Eli ! bien, vous autres, disaient les canadiens, eh !
bien, les amis, vous ne donnez pas ? Mais c’est pour
vous, c’est pour la France ! Faut-il que nous vous
donnions l’exemple? — Et ces pauvres français, qui
cependant n’avaient pas perdu tout sentiment reli
gieux, pensaient à leur patrie et se faisaient inscrire
à la suite de leurs camarades. O religion, ô patrie, il
faut aller sur la terre de l’exil pour que le cœur se
réveille à vos touchants souvenirs !
Je dois à tous les habitants de Montréal une grande
reconnaissance pour leur excellent accueil et pour
leurs abondantes aumônes. Qu’il me soit permis
d’en nommer quelques-uns. Je citerai M. Laflamme,
MM. Cherrier et Jodoin de la rue Gauchetière. M.
Jodoin, disait-on, avait dépensé cinquante mille
piastres pour se faire élire sénateur au Parlement
d’Ottawa. Le gouvernement avait cassé son élection
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
20B
comme entachée de corruption électorale. Nos ambi
tieux de France n’en font-ils pas autant ? Je don
nerais volontiers l’absolution à l’honorable M.
Jodoin, excellent catholique du reste, qui n’aspi
rait aux honneurs du Sénat que pour faire un plus
grand bien sur un plus vaste théâtre. L’annulation
de son élection sénatoriale ne veut pas dire que M.
Jodoin fût un malhonnête homme. Tant s’en faut !
Possesseur d’une grande fortune, il avait fait pour
l’amour du bien ce que d’autres font pour l’amour
de l’argent et des emplois honorifiques, il avait soidisant acheté des votes. Je dis que ses largesses
avaient su mériter la reconnaissance de ses élec
teurs. Je connais tel député de France qui n’a pas
réussi, auquel on a reproché ses bienfaits envers
les malheureux. Si c’est là ce qu’on appelle la cor
ruption électorale, il y a des coupables partout.
Mais, disons-le, dans la plupart des assemblées
parlementaires,ceux qui annulent les autres ne sont
eux-mêmes que le produit de la cabale et de l’in
trigue. M. Jodoin m’a donné une très-belle aumône
pour mon église, qu’il ne verra jamais. Si j’avais été
citoyen de Montréal j’aurais voté poui' lui. Je pense
qu’il n’a pas entendu acheter davantage les votes
de ses électeurs. Il est malheureux pour certains
candidats, on a tort de le leur reprocher, que leur
12
206
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
élection arrive juste à la suite des services qu’ils
ont rendus. Gloire à de tels corrupteurs !
Je me présentai chez M. Jodoin dans la forte cha
leur de l’après-midi. Il m’invita à me reposer, me
proposa une partie de billard dont les honneurs ne
furent pas pour moi, et me fit servir avec des
gâteaux un excellent vin de Sicile qui ne nuisit ni
à mes jambes épuisées par les marches forcées, ni
à mon gosier fatigué des nombreux discours qu’il
fallait faire à tout le monde pour un sou comme
pour cent dollars.
J’envoie un témoignage spécial de gratitude à
M. V. Hudon, frère d’un de mes compagnons de
quête, à M. Marius, à M. Leblanc et surtout à M.
Lecomte, de la rue St-George. Ms” Rapp, de passage
au séminaire, voulut bien réparer, disait-il, son
oubli de St-Albans. Je crois que le saint homme
n’avait pas le sou quand il m’offrit l’hospitalité au
Vermont. Les pauvres avaient passé par là, c’est
ce qu’il appelait son oubli. Je ne puis passer sous
silence M. l’abbé Valois, d’Hocbelaga, localité située
à l’extrémité de Montréal. M. Valois y habitait
avec sa vieille mère infirme une superbe villa sur
les bords du Saint-Laurent. Quelques plaisants le
faisaient descendre de la branche royale des Valois
de France ; il avait le bon esprit de ne pas s’en
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
207
froisser et d’accepter la chose comme nn honneur
pour sa famille et un compliment pour lui. Il avait
raison, tout canadien est de race royale de France.
Personne au surplus n’aurait osé affirmer qu’il ne
fût pas de la race de nos rois. L’abbé Valois avait
occupé à Paris une place distinguée dans les rangs
du clergé de la Madeleine. Sa grande fortune lui
permettait de faire des dons magnifiques aux évê
ques et aux églises du Canada. M. Valois sera un
jour évêque. — Je cite enfin entre mille M. Archambeaud, et parmi les Sulpiciens, MM. Picard, Desmazures et Tambaraud.
Je vais entretenir le lecteur des honorables ci
toyens qui tour à tour partagèrent mes fatigues, mes
joies et mes déceptions de quêteur. Ce sont :
MM. Dubord, Hudon Pierre, Pétrus Picard, Ulric
Benoît, Charlebois, Poudrette, Marin Hurtubyse et
mon immortel M. Mazurette.
M. Dubord, gros négociant de la rue Saint-Paul,
fournissait la plupart des grosseries de Montréal.
La grosserie ou épicerie se rencontre à chaque
angle de rue des villes américaines. M. Dubord
habitait une charmante maison du carré Vigier. Il
comptait parmi les citoyens les plus honorables de
la ville, sa réputation d’homme bienfaisant était
universelle. C’est lui qui eut la bonté de m’intro-
208
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
duire chez le sénateur Jodoin. Je fut frappé de la
simplicité de foi de ces deux hommes ; ils parlaient
de leurs dévotions et de leurs confesseurs avec la
franchise et la naïveté de bons religieux. M. Dubord,
heureux de contribuer à une bonne œuvre, m’ac
compagnait avec bonheur chez les citoyens de sa
caste, tous étaient ses amis. La grosserie le con
naissait, sa loyale parole valait titre, l’article était
bientôt fait. Le comptoir s’ouvrait devant cette
franche et bonne physionomie et les piastres tom
baient dru dans mes mains.
M. Hudon (Pierre), dont les magasins s’ouvraient
aussi sur la rue Saint-Paul, était fabricant d’étoffes.
Il habitait, avec sa famille, une belle maison de la
rue des Drapeaux. Que de bonnes journées cet
excellent Monsieur m’a procurées, dans les riches
magasins de draperie de la rue Saint-Paul et des
quais du Saint-Laurent ! Il aimait à me parler de la
France qu’il avait visitée, et qu’avant de mourir, il
voulait revoir, disait-il, comme on revoit une mère.
M. Pétrus Picard, frère de mon vénéré sulpicien.
M. Picard habitait la rue Sainte-Elisabeth et tenait
un beau magasin d’ornements d’église dans la rue
Notre-Dame. Bon, franc, loyal comme un vrai
canadien, religieux par conviction et par tradition
de famille, il ne rougissait pas de descendre, avec
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
209
moi, dans les flots de peuple un jour de foire ou de
marché, et de tendre la main à tous ces petits mar
chands de la halle. La bonne matinée qu’il me pro
cura au marché de Bon-Secours ! Comme toutes les
mains s’allongeaient vers lui et vers moi, sur une
de ces bonnes paroles auxquelles le canadien fran
çais ne résiste jamais ! J’avais promis de m’occuper
de lui et de son commerce auprès des gens d’église.
Hélas ! il lira peut-être, dans cet ouvrage, que j’ai
mal tenu ma promesse, mais il me le pardonnera;
les excuses ne me manquaient pas. Lui aussi, en
m’accompagnant, savait dire : — C’est pour Dieu,
c’est pour la France ! Je n’oublierai jamais la char
mante soirée qu’il nous ht passer chez lui, à la rue
Sainte-Elisabeth. Il était heureux de fêter un Fran
çais, un ami de son révérendissime frère.
Il vous paraîtra étrange, peut-être, cher lecteur,
que je donne le titre de révérendissime à un simple
prêtre, à un religieux. Il faut que vous sachiez que
la reconnaissance nationale a ennobli les Sulpiciens
sur la terre du Canada. Tous, indistinctement, sont
désignés par les titres de messire et de révérendis
sime. Et comme j’étais devenu, pour ainsi dire, l’un
d’entr’eux pendant les trois mois de leur généreuse
hospitalité, j’ai eu l’honneur de partager avec eux
ces titres qu’on ne donne ailleurs qu’aux évêques,
12.
210
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
aux nobles et aux prêtres constitués en dignité. Les
bons religieux n’y tenaient pas, je vous assure ; car
rien de simple comme la vie qu’ils mènent et le
logement qu’ils habitent ! Je vous étonnerais, si je
vous disais que leurs pauvres cellules ne sont pas
même tapissées. Toute leur noblesse retombe sur
les pauvres et les malheureux.
L’administration a aussi ses saints. L’esprit de foi
et la pratique des devoirs de la religion ont tout en
vahi dans ce fortuné pays : la magistrature, le
commerce, l’industrie, les arts, l’atelier, le chantier
public, la bureaucratie. Un jour, mon vénérable
ami, M. Sorin, le directeur aimé de tous ces hommes
du monde, me dit : — Il faut multiplier et varier
vos compagnons de quête, afin de les reposer indi
viduellement et d’atteindre toutes les classes de la
société, tous les quartiers de la ville. Je connais un
des miens, à la Poste-Office, qui sera heureux de
vous consacrer quelques heures de la journée. —
Envoyez-le-moi, je vous prie, ma reconnaissance
croîtra avec le nombre de mes bienfaiteurs ! — Et
un petit homme, un peu gros, à l’œil vif et intelli
gent, au verbe impératif, au geste animé, plein
d’ardeur et de foi, venait me prendre pour m’ac
compagner chez ses nombreux amis : c’était M. Ulric
Benoit. Il me semble L’entendre débiter dans cha-
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
211
que salon, tantôt en anglais, tantôt en français, son
speach protecteur : — J’ai l’honneur de vous pré
senter un prêtre français qui atout brûlé.... : son
école, son église, son presbytère, tout ce qu’il pos
sédait....! Il vient vous demander l’obole de la
charité pour réparer ses désastres!... — C’était,
assurément, plus de sinistres que je n’en avais
éprouvé; mais je n’osais le contredire, de peur de
me rendre moins intéressant, et surtout de diminuer
l’élan généreux des auditeurs. Le cher Monsieur
n’aimait pas à parler sur le seuil des habitations, ni
dans les portes cochères ; il lui fallait les honneurs
du salon ; il s’y trouvait, du reste, parfaitement à
l’aise. Malheur à moi si, en flegmatique curieux,
ayant déjà du métier par dessus l’oreille, j’avais la
simplicité de rester tant soit peu en arrière pour
lorgner à droite et à gauche ce qui se passait dans
la rue, j’étais impitoyablement rappelé à l’ordre et
pressé d’entrer avec un petit mot respectueusement
aigre-doux. Le soir, après les fatigues de la journée,
M. Ulric Benoît avait la bonté de me mener chez
lui, et, oubliant les péripéties de la quête, il m’invi
tait à prendre le thé avec sa famille. Ce n’était plus
le même homme. Joyeux comme un enfant d’avoir
garni mes poches, il riait de bon cœur en voyant
étalé sur la table notre petit trésor, si chèrement
-212
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
acheté. M. Ulric m’accompagnait ensuite au sémi
naire, avec une sollicitude et des égards dignes d’un
catholique et d’un canadien bien élevé.
Salut à mon vieil ami M. Charlebois! Il demeurait
à Injonction des rues Berri et Gauchetière. Malgré
ses soixante-dix. ans, il m’accompagnait à la quête
avec une ardeur et une constance vraiment admira
bles. Quelle confiance j’inspirais, étant pour ainsi
dire doublé de ce brave homme! C’est lui qui m’a
conduit chez la vénérable mère de Ms1'Fabre, sa voi
sine. Je fus heureux de féliciter cette noble dame de
la haute dignité que portait si bien son tils, devenu
l’idole des mari anopolitaiiis. M. Charlebois est le pa
triarche d’une belle et nombreuse famille.
M. Poudrette, de la rue Vallée, a bien voulu
m’accompagner dans plusieurs quartiers du centre.
Comme ses devanciers, maniant à merveille les deux
langues anglaise et française, M. Poudrette s’est
montré de prime-abord un cicerone accompli, d’une
attitude et d’une grâce parfaitement correctes.lime
lit découvrir, un soir, cette perle précieuse, riche
de vertus et d’espèces sonnantes, M. Lecomte, de la
rue Saint-Georges, qui laissa tomber dans mes
mains plusieurs larges pièces d’or.
L’immense quartier de la gare nécessitait, pour
moi, un homme bien connu, type d’honnêteté et
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
213
libre de son temps. Je le trouvai dans M. Marin
Hurtubyse, de la rue Saint Joseph. Ce saint homme,
qui vénérait les prêtres, pour ainsi dire, à l’égal du
bon Dieu, était une véritable figure du saint patriar
che sous le patronage duquel était placée la rue
qu’il habitait. Austère et doux, simple et bon, ne se
rebutant jamais, il m'a singulièrement aidé à fouil
ler les magasins de tous les petits marchands qu’il
connaissait. Ni les chaleurs torrides de la canicule,
ni les sueurs qui ruisselaient sur sa face vénérable,
ni les fatigues qu’il bravait malgré ses soixantecinq ans passés, ne parvenaient à diminuer son
zèle. Il avait chez lui, comme membre, pour ainsi
dire, de sa famille, une bonne grande Irlandaise,
autrefois protestante, convertie de M»r Fabre, la
quelle ne parlait que du bon Dieu et de son évêque.
M110 Marie priait, chaque matin, pour le succès de
la quête, et se réjouissait, le soir, des avantages
obtenus par son cher père nourricier. Le bon
M. Marin me servait quelquefois à déjeuner, et,
tandis que la meilleure bière du quartier moussait
dans mon grand verre, lui, buvait de l’eau, par es
prit de pénitence. M. Hurtubyse aimait bien son curé
et sa paroisse de Saint-Joseph, sans préjudice de la
chapelle de ce nom, dirigée par le sulpicien M. Des
champs, à laquelle il ne manquait pas de se rendre
214
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
chaque dimanche soir, pour entendre la parole de
Dieu, chanter les louanges du Seigneur et jouir du
brillant spectacle d’illuminations magnifiques. Grâce
à la protection de saint Joseph et au dévouement de
M. Hurtubyse, mes quêtes du quartier de la gare ont
été des plus abondantes.
Enfin, je suis à vous, mon ami, mon compagnon
d’humiliations et de gloires, cher M. Mazurette !
Il me restait à parcourir les faubourgs, les chan
tiers du travail, les maisons ouvrières, les quartiers
pauvres. Il me fallait visiter ce bon peuple irlandais,
pauvre et riche à la fois, qui donne surtout à Dieu.
Pour cela, j’avais besoin d’un homme parlant les
deux langues, capable de supporter les déceptions,
les humiliations et les revers. Cet homme, le sulpicien M. Picard me le procura, c’est M. Mazurette.
D’une taille moyenne, maigre, basané, exténué
par les fatigues et les privations, vrai religieux
mendiant sous l’habit laïque, M. Mazurette habitait
au numéro 171 de la rue Saint-André, une assez
grande maison dont M. Picard payait le loyer. Là,
mon infatigable ami, nouveau Vincent-de-Paul,
recueillait les malheureux qu’il rencontrait dans la
rue, les nourrissait, les soignait de ses mains et
allait quêter en ville les secours nécessaires à leur
entretien. On rencontrait souvent M. Mazurette et
LA QUÊTE A MOXTRÊAL.
son neveu, chargés l’un et l'autre, à plier sous le
faix, des misérables provisions et débris de toute
nature recueillis dans les restaurants, à la porte des
grands hôtels ou chez les particuliers. Comme la
Petite-Sœur des Pauvres, M. Mazurette prenait pour
lui le dernier des grabats de son hospice improvisé
et se nourrissait souvent des restes de ses pauvres.
J’ai voulu partager quelquefois ses misérables repas,
mais j’avoue que les jours où cela m’est arrivé j’ai
failli tomber d’inanition dans les rues.
M. Mazurette recherchait avec une préférence
marquée les ouvriers français abandonnés que la
maladie empêchait de travailler. C’était là sa manière
de témoigner son amour à la mère-patrie. Jugez s’il
accepta de bon cœur la difficile et pénible mission
de quêter pour la France. C’était assurément sans
préjudice des soins qu’il entendait donner à sa mai
son, où il laissait son neveu pour le suppléer pen
dant ses heures d’ahsence, et où les plus sages de
ses étranges pensionnaires faisaient la police et
aidaient le neveu dans le pénible ministère de la
charité.
Armé de son petit discours toujours varié, toujours
nouveau, toujours assaisonné de traits spirituels, le
sourire sur les lèvres, l’œil vif et légèrement malin,
maître Mazurette tapait sur l’épaule des bons Irlan-
2-16
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
dais, parlait de Mac-Mahon issu de leur race et
devenu l’arbitre de la France, arrivait à dénouer les
cordons de la bourse avec une aisance et une promp
titude vraiment surprenantes. Ainsi pendant un long
mois avons-nous détroussé dans les rues, en plein
soleil ou dans leurs paisibles demeures, une foule
de pauvres diables en vérité plus avides de nous
donner leur argent que nous l’étions de le leur
demander.
Un jour, vers deux heures, par un soleil brûlant,
comme nous longions le trottoir en bois d’une rue
solitaire, nous trouvâmes un mendiant en haillons
qui dormait à l’ombre d’un érable. — Père, me dit
Mazurette, ne bougez pas, vous allez voir ! — Il
frappa sur l’épaule de l’Irlandais, car c’en était un,
M. Mazurette connaissait son monde. L’Irlandais se
réveille péniblement d’abord, paraît justement con
trarié d’être dérangé dans son somme ; mais, à la
vue du prêtre, il se redresse aussitôt mû comme par
un ressort, et, chapeau bas, pâle de respect, le
regard inquiet, il interroge Mazurette et lui demande
ce que je veux. Une conversation s’engage à laquelle
je n’entends rien. Après un moment de silence,
notre homme allonge sa griffe sur une sacoche trouée
de laquelle il sort un porte-monnaie gonflé de gros
sous. Il l’ouvre, le referme, l’ouvre encore, regarde
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
217
piteusement ce qu’il contient, le vide dans sa main,
puis, d’un mouvement brusque, remet le tout dans
le porte-monnaie qu’il replonge au fond de la saco
che. — Laissez donc ce malheureux, observai-je à
M. Mazurette ; ne voyez-vous pas que vos instances
le fatiguent? Cet argent est le fruit des aumônes
qu'il a recueillies. 11 a peut-être des enfants qui
n’ont pas de pain ; cet argent me porterait malheur,
je ne le veux pas, je vais y ajouter mon aumône !
— Attendez, reprit M. Mazurette ; savez-vous la
réflexion qu’il me fait ? Il me demande si vous dai
gnerez accepter le peu qu’il possède; il n’ose vous
l’offrir, parce que, dit-il, une si petite somme n’en
vaut pas la peine. — Je répondis que l’obole du
pauvre portait bonheur et attirait la bénédiction de
Dieu. En un clin-d’œil le porte-monnaie fut entre
mes mains, il fut impossible de le faire reprendre à
l’Irlandais qui en retour me demanda ma bénédic
tion et un souvenir devant Dieu pour lui et pour sa
famille. — Ne le plaignez pas, me dit M. Mazurette,
en nous éloignant, cet homme est content, il vient
de donner à un prêtre et c’est pour le bon Dieu !
Au reste, ajouta-t-il, l’Irlandais de bas étage est
avare pour lui-même et pour les siens ; il se prive
de tout et il a de l’argent en abondance. Je puis vous
assurer que notre mendiant a sa petite réserve, il
13
218
LA QUÊTE A MONTREAL.
ne mourra pas de faim pour vous avoir donné. Les
Irlandais sont généreux pour la religion.
Cette aisance des Irlandais, dans la plus sordide
pauvreté apparente, j’eus le loisir de l’observer une
autre fois, toujours en compagnie de M. Mazurette.
Comme nous passions dans la rue Morice, nous en
trâmes dans un misérable réduit, attirés par les cris
déchirants d’un petit enfant au berceau. Une jeune
femme sale, échevelée, couverte de guenilles, nous
montra le pauvre petit, que les rats avaient littéra
lement dévoré en son absence. Les doigts décharnés
de l’enfant étaient comme des alênes aiguës; ses
oreilles, ses joues et toutes les parties charnues du
visage avaient disparu. Emu de cet affreux specta
cle, je fus moins surpris de l’affligeante misère que
nous avions sous les yeux, et j’acceptai bravement
le grassouillet produit de l’éloquence de Mazurette,
au risque d’insulter à la douleur de la mère et aux
plaies saignantes de son pauvre petit martyr. Il vasans dire que selon la coutume, et d’après ma ré
putation bien connue, je fus sommé de prier pour le
jeune moribond, qui se tordait déjà dans les con
vulsions de l’agonie. Quelques jours après, nous
rencontrâmes, dans la rue Saint-Joseph, une jeune
élégante en robe de soie, qui vint à nous le visage
souriant, et nous déclara bel et bien que mes prières
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
219
avaient été exaucées, et que son enfant était mort
le jour même de notre visite. C’était la jeune Irlan
daise, qui paraissait avoir guéri à la fois et son cha
grin et sa pauvreté.
Je n’en finirais pas, si je voulais raconter toutes
les aventures, comiques ou tragiques tour à tour,
auxquelles me fit assister M. Mazurette. Nous tombcâmes, un soir, au milieu d’un groupe d’ouvriers
qui se battaient. Les séparer, les mettre d’accord, ce
fut l’affaire d’un instant. Mais il fallait payer le ser
vice, et tous les combattants, par reconnaissance,
vidèrent leur poche dans la bourse du quêteur.
Une autre fois, M. Mazurette ne fut pas heureux.
Nous étions au bas de la rue Montcalm. Mazurette
entre avec intrépidité dans une maison qui lui pa
raissait suspecte. Par précaution, j’étais resté en
faction à distance, sur le trottoir. Tout à coup, j’en
tends un vacarme infernal au fond de la demeure,
des voix de femmes braillant qu’elles donneraient....
oui, pour mettre le feuàtoutes les églises du monde,
et les balais, accompagnés des jurons les plus co
miques et les plus grossiers, s’allongeaient déjà vers
mon pauvre Mazurette, qui, leste comme un chat,
bondissait de l’autre côté de la rue, tandis que, de
mon poste d’observation, et sans avoir l’air d’y
prendre garde, je reprenais tranquillement le cbe-
220
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
min des quartiers civilisés. Ces dégoûtantes harpies
n’étaient pas des Canadiennes ; leur accent particu
lier et leur cynique impiété indiquaient une autre
nationalité qu’il me serait pénible de nommer.
M. Mazurette prenait goût au genre de vie que je
lui avais créé ; il l’aurait continué volontiers, sans
ses chers abandonnés, qu’il revoyait chaque soir
avec la tendresse d’une mère, s’informant de leurs
besoins et de la manière dont ils avaient passé la
journée. J'étais bien obligé de reconnaître ses ser
vices en lui remettant quelques piastres pour ses
pauvres. Je suis persuadé que les jours les plus
tristes pour lui étaient ceux où je lui disais froide
ment que je n’avais pas besoin de lui. Il m’aurait
suivi à travers l’Amérique et jusqu’en Europe. Il me
donna dès lettres pour Ottawa, où je ne suis point
allé. Je gagerais que mon souvenir n’a pas quitté
cet excellent homme.
J’avais toujours désiré voiries sauvages. Ces fiers
enfants du désert, vaincus aujourd’hui par la civili
sation qui les étreint de toutes parts, mieux encore,
par le joug si doux de l’Evangile, ont quelques-unes
de leurs colonies aux environs de Montréal. Ils sont,
à quelques lieues de là, sur le Saint-Laurent et sur
l’Ottawa, à Lachine et au lac des Deux-Montagnes.
Ils sont catholiques en majeure partie. Le protes
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
221
tantisme, toutefois, exerce parmi eux ses ravages.
J’en ai vu plusieurs aux abords de la gare de
Montréal, qui attendaient le départ du train pour
rentrer dans leurs forêts. Ils étaient grossièrement
vêtus à l’européenne. Grands, basanés, cuivrés, aux
formes athlétiques, les yeux fauves et taillés en cou
lisse, silencieux, immobiles comme des loups qui
guettent leur proie, ils regardaient avec une cu
rieuse avidité tout ce qui se passait autour d’eux. Ils
paraissaient mal à l’aise dans ce brouhaha des rues,
au milieu du roulement des voitures. Le sifflement
des locomotives les étourdissait et agaçait leurs
traits farouches. Ils m’inspiraient, je l’avoue, une
secrète frayeur. Je pensais à leurs ancêtres, à ces
luttes gigantesques qui, pendant plus d’un siècle,
avaient ensanglanté ces bords.
Un dimanche matin, M. Giban m’appela au par
loir et me dit : —Voulez-vous voir un sauvage? —
Volontiers, lui répondis-je, cela me dispensera
d’aller contempler ses pareils au lac des DeuxMontagnes. Il m’introduisit dans une pièce voisine,
où était assis un superbe vieillard de soixante-dix
ans. C’était un colosse, à côté duquel s’effaçaient les
proportions, pourtant respectables, de M. Giban. Le
bon sauvage venait de déjeuner par la grâce de
Dieu et des Sulpiciens, et s’appuyait, fatigué, sur
222
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
un tronc d'arbre qui lui servait en quelque sorte de
massue. Il était catholique et avait fait à pied
soixante milles pour voir une dernière fois, avant
de mourir, le prêtre qui l’avait baptisé. Il parlait le
français et l’anglais de manière à.se faire compren
dre. Quelle foi sublime et touchante ! Encore un qui,
au Jugement de Dieu, sera la condamnation des
indifférents et des impies ! Son pieux pèlerinage
accompli, le bon sauvage .reprenait, heureux, le
chemin de ses déserts.
Il faut dire que les débris des puissantes tribus
sauvages du Canada ne se sont pas mêlés à la so
ciété des envahisseurs; ils ne s’y mêleront jamais;
ils mourront ainsi. Les sauvages d’aujourd’hui vivent
à peu près comme leurs pères. Ils couvrent les lacs
et les fleuves de leurs pirogues allongées, et rem
plissent les forêts de leurs chasses bruyantes. Armés
d’excellentes carabines, ils sont les meilleurs tireurs
de la contrée, et leurs pilotes sont recherchés pour
franchir les écueils et les rapides du Saint-Laurent.
L’unique excursion que je me sois permise hors
de Montréal, pendant les trois mois de mon séjour
en cette ville, fut une promenade en voiture au
Saut des Récollets. Les religieuses du Sacré-Cœur y
possèdent un magnifique établissement d’éducation,
fréquenté par l’aristocratie canadienne. Le Saut des
* ■
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
223
Récollets est situé sur une des branches de l’Ottawa
et dans le delta formé par cette rivière, à sa jonction
avec le Saint-Laurent. Le couvent est bâti à l’en
droit môme où les pauvres religieux missionnaires,
poursuivis par les sauvages, se jetèrent à l’eau et se
noyèrent. Ceux d’entre eux qui furent pris furent
impitoyablement massacrés. C’est le lieu de leur
martyre qu’on a appelé le Saut des Récollets. Com
bien de missionnaires ont payé de leur généreux
sang le bonheur d’avoir enfanté tant de nouveaux
chrétiens à l’Eglise !
Le mois d’octobre était venu. Les jours, bien
diminués, étaient devenus sombres et pluvieux. Le
froid commençait à se faire sentir, et la neige venait
déjà, par intervalles, saluer ces contrées où elle rè
gne en maîtresse pendant près de six mois de
l’année. Ma quête touchait à sa fin ; il fallait songer
au départ. Toutefois, je ne me proposais pas de ren
trer en France avant un an. Mon évêque m’avait
écrit de ne pas me préoccuper de ma paroisse, de
faire mon œuvre avant tout, puisque j’avais passé
les mers dans ce but; j’étais donc libre. Mon petit
succès de Montréal, quoique modeste, près de trois
mille piastres, m’avait, pour ainsi dire, donné des
ailes; je me sentais capable d’embrasser le conti
nent américain tout entier. J’avoue que, si les évê-
n
Wi
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
ques avaient répondu avec plus d’empressement à
mes désirs, rien n’eût entravé mon ardeur. Avec
l’aide de Dieu, je serais arrivé peut-être à frapper
ce grand coup dont avait parlé VUnivers, dans
l’obligeant article de mon ami M. C..
J’écrivis à San-Francisco; on ne daigna pas me
répondre. J’appris plus tard qu’il y avait dans cette
ville un archevêque intraitable, espagnol d’origine,
qui menaçait d’interdit tout prêtre, tout religieux se
permettant de quêter dans son diocèse. Le terrible
prélat n’accordait jamais cette faveur, pas même
aux missionnaires des bords glacés du Makensie ;
j’aurai l’occasion d’en parler plus tard. Il mien coû
tait de lâcher prise, et je fus sur le point de passer
outre, en prenant bravement le chemin de l’Améri
que centrale. Je voulais voir les grands déserts, et
ces Aères tribus indiennes dont les soldats de
l’Union ne viendront à bout qu’en les exterminant
jusqu’au dernier homme. Je savais que j’allais cou
rir de grands dangers. Quelques semaines aupara
vant, un train de la ligne du Pacifique avait été
arrêté par les Indiens ; les voyageurs avaient été
dépouillés et scalpés. Je ne leur apportais pas, il est
vrai, une grande fortune; mon petit pécule était
déjà parti pour l’Angleterre, et mon crâne dénudé
ne leur aurait pas offert un merveilleux trophée
LA QUÊTE A MONTRÉAL.
225
de victoire ! Le temps mûrit les réflexions ; il me
fallut attendre, et Québec, que je voulais visiter,
allait recevoir mes premiers pas à ma sortie de
Montréal.
13.
VII
QUÉBEC ET LE RETOUR.
Les steamboats du Saint-Laurent. — Québec. — La pointe Lévi.
— L’université Laval. — Les Jésuites. — L’archevêque de
Québec. — Me' Racine, évêque de Sherbrook. — Adieux à
Montréal.—M’r Jamot. — Départ.— Le lac Ontario. — Toronto.
— Les filous américains. — De Toronto à Hamilton. — Le
baptême des chutes. — Clifton. — Le docteur protestant. —
Suspension-Bridge. — Séminaire de Notre-Dame des Anges.
— Le Niagara, ses chutes, lettres 4M. N.—Pont des chutes.
— Le P. Landry. — Les anglaises protestantes. — Les
rives du Niagara. — Syracuse. — Retour à New-York.—
M. O'Queen. — Le collège du P. Rhonay. — Souvenir du
City-of-Boston. — La Ville de Paris. — Départ pour la
France. — Le P. Lecorre. — Les missions du Makensie. —
M" Faraud. — Msr Clutt. — Les missionnaires-évêques. —
Le tour du monde. — Les côtes de France. — Le pilote de
la Ville de Paris. — Arrivée à Brest. — Décoration du capi
taine — Le Havre. — Le débarquement. — La Douane.
— Paris et Périgueux.
Par une belle soirée d’octobre je me rendis à
l’embarcadère de la place Jacques-Cartier, et après
avoir payé le prix du passage jusqu’à Québec, je
228
QUEBEC ET LE RETOUR.
montai à bord du Montréal, superbe steamboat de
la compagnie de navigation du Saint-Laurent. Quel
ques instants après le navire descendait rapidement
le fleuve. Comme je l’ai dit ailleurs, les américains
voyagent surtout la nuit afin de doubler le temps et
les bénéfices. Ah ! s’ils employaient aussi bien le
temps pour s’occuper de leur salut, ils seraient tous
des saints !
Soixante lieues séparent les deux plus importan
tes villes du Canada. Le grand fleuve qui les relie
est si bien éclairé pendant la nuit, les phares sont
si bien établis, les feux des navires en marche sont
si distincts, qu’il n’arrive jamais d’accidents. Les
bâtiments à vapeur des fleuves sont de véritables
galeries flottantes superposées comme les étages
d’un palais. Dieu sait les sculptures, les dorures,
les riches tapisseries, les peintures qui décorent
les salons de ces palais flottants ! Les cabines sont
aussi confortables que celles des transatlantiques.
L’emménagement n’est pas tout-à-fait le même et
ne comporte pas autant d’objets parce que le voyage
est de moindre durée. La descente s’opère en douze
heures, la montée dure quatorze ou quinze heures.
La vitesse est retardée ou accélérée selon la résis
tance ou la rapidité des courants, et les bateaux
eux-mêmes sont plus ou moins bons marcheurs.
QUÉBEC ET LE RETOUR.
229
Si la nuit a ses avantages pour l’homme de négoce,
elle ne fait pas le compte du touriste, qui est privé
de voir et qui ne peut décrire les sites qu’il traverse
au milieu des ténèbres. Je sais que le Saint-Laurent
s’élargit aux proportions d’un bras de mer, je sais
qu’il se rétrécit en approchant de Québec. Je sais
que les bateaux à vapeur font plusieurs escales dont
la principale est Trois-Rivières, siège d’un évêché ;
mais je n’ai rien vu, je ne puis rien décrire. Le
lendemain nous voguions sur une belle nappe d’eau
entre deux rives plus rapprochées, le Saint-Laurent
coulait en quelque sorte au milieu des montagnes.
Nous approchions de Québec. De hautes collines à
droite et à gauche semblaient monter à l’horizon,
et le fleuve serrait toujours ses rives. Enfin, nous
aperçûmes la citadelle faisant face à la pointe Lévi.
Le Saint-Laurent était réduit à deux milles de large,
mais avec cent pieds de profondeur. Au dessous de
Québec commence le golfe Saint-Laurent, c’est la
mer !
La capitale du Canada possède une population de
soixante mille habitants. Le nom de cette ville, dans
la langue des sauvages, veut dire Passage étroit,
parce que c’est le point le plus resserré du SaintLaurent dans tout son parcours, depuis le golfe
auquel il a donné son nom jusqu’à sa sortie du lac
230
QUÉBEC ET LE RETOUR.
Ontario. Quelques plaisants veulent voir l’origine
du nom de Québec dans l’exclamation de surprise
proférée par nos marins quand ils aperçurent la
langue de terre allongée en forme de bec de canard
qui s’avance entre le Saint-Laurent et la rivière
Saint-Charles : Quel bec ! Que bec! Si le sel gaulois
rend tout possible, et si ce dernier détail est vrai,
je me contenterai de répondre : le vrai peut quel
quefois n’être pas vraisemblable. Je laisse donc la
responsabilité de celte trouvaille à ceux qui l’ont
imaginée.
En face de Québec se dresse la pointe Lévi. C’est
un faubourg considérable qui porte le nom du navi
gateur baron de Lévi, qui le premier, en l’année
1518, aborda cette côte inhospitalière. Il ne fit que
passer. A Jacques Cartier était réservé l’honneur de
la véritable découverte et de la première colonisa
tion du Canada.
Le golfe Saint-Laurent commence pour ainsi dire
à Québec. La grande île d’Orléans, qui en ferme l’en
trée, force tout-à-coup le fleuve à élargir ses rives,
et quand elle se referme, ce n’est plus qu’un long
bras de mer jusqu’à l'Océan. La ville est bâtie en
amphithéâtre, sur les flancs d’une colline élevée qui
regarde la mer et la rivière Saint-Charles. Québec
n’a pas de monuments remarquables. Les illustra-
QUÉBEC ET LE RETOUR.
231
lions viennent de France, et l’Angleterre n’est point
jalouse de perpétuer les souvenirs de son éternelle
rivale. Il y a pourtant, comme je l’ai dit, le monu
ment de Montcalm, simple pyramide de granit qui
domine les falaises du Saint-Laurent de l’autre côté
de la citadelle. On peut affirmer qu’il n’a pas été
élevé par des mains anglaises. On l’aperçoit de
très-loin, comme un souvenir non encore effacé de
la mère-patrie et peut-être des secrètes espérances
des peuples canadiens-français.
A Québec, tout est calme et tranquille ; ce n’est
plus le bruit, ce n’est plus l’activité mercantile de
Montréal. Les traditions s’y conservent mieux. La
France y est encore debout, attendant pour ainsi
dire l’heure de la Providence. Québec est la ville
des rentiers et des étudiants. L’université Laval
forme de bons élèves ; j’ai admiré son musée de
peinture, son cabinet d’anatomie et d’histoire natu
relle. Les Jésuites sont encore ici à la tête de l’en
seignement, comme à Montréal, comme aux EtatsUnis. Dieu sait le bien qu’ils font et la reconnais
sance dont on les entoure ! La terre est vaste ;
quand les glorieux enfants de Loyola n’ont plus le
droit de travailler et de mourir sur unpoint du globe
qu’ils ont défriché, fécondé de leurs sueurs, arrosé
peut-être de leur sang, comme les apôtres ils secouent
232
QUÉBEC ET LE RETOUR.
la poussière de leurs pieds et s’en vont ailleurs
planter la croix, signe vivant de la civilisation et du
salut des peuples.
L’esprit religieux de la capitale du Canada subit
naturellement l’heureuse influence des mœurs si
douces et si calmes de ses habitants. La démorali
sation, qui avance à grand pas à Montréal, est pres
que nulle à Québec. Ici régnent les mœurs patriar
cales, et tout ce bon peuple vit de Dieu. On dirait
une immense communauté religieuse où les prêtres
font la loi, où la charité exerce son tout puissant
empire. Je me proposais de mettre à profit ces bon
nes dispositions du peuple de Québec et je sentais
déjà la vérité de ce que m’avait dit le P. Recteur de
New-York : — A Québec vous recueillerez plus qu’à
Montréal.'
Hélas ! ces brillantes espérances allaient s’éva
nouir devant la froide défense de l’archevêque !
Je me rendis au séminaire, où M. le Supérieur et
MM. les Directeurs me reçurent avec une touchante
cordialité. Je me fis accompagner aussitôt chez Mer
l’archevêque. Grand, sec, froid, M«r Tachereau me
défendit expressément de quêter dans son diocèse,
sous peine d’interdit..., rien que cela ! Il me sem
bla entendre la sentence de l’ange de l’Apocalypse
aux évêques de I’Asie-Mineure : — Je sais qui vous
4
QUÉBEC ET LE RETOUR.
233
êtes, je connais vos œuvres, je sais que vous êtes
porteur d’excellentes recommandations, mais je ne
puis vous permettre de quêter, nous sommes trop
pauvres ! Et le bon archevêque, dont la raideur con
trastait si fort avec l’aimable enjouement de l’évê
que de Montréal, émarge chaque année une somme
assez considérable au budget de la Propagation de
la Foi. Je n’ai pas compris pourquoi M»r Tachereau
ne m’a pas permis de quêter dans son diocèse. Il
avait peur sans doute d’un succès pour moi, ou
bien son refus n’était que la conséquence de l’anta
gonisme qui règne depuis longtemps entre Québec
et Montréal. Je m’inclinai, persuadé, sans rien exa
gérer, que ce jour-là Saint-Martin de Périgueux per
dait vingt mille francs !
Toutefois, pour être juste, je ferai remarquer que
les besoins sont grands en Amérique. C’est un
monde où tout est à créer, à mesure que la popula
tion augmente, que les déserts se défrichent, que la
civilisation s’étend, que les diocèses se fondent. Il
faut avoir la largeur de vues et l’inépuisable bonté
de l’évêque de Montréal pour permettre à un étran
ger de venir arracher en faveur de la vieille Europe,
qui en abuse, un argent si nécessaire et si bien
employé de l’autre côté des mers.
Il ne me restait qu’à reprendre la route du Saint-
234
QUÉBEC ET LE RETOUR.
Laurent, l’heure du retour avait sonné. Mes der
nières visites furent pour les églises. Après la
cathédrale, qui n’offre rien de remarquable, la prin
cipale église est celle de Saint-Jean-Baptiste. Cette
grande église paroissiale venait de perdre son pas
teur, M«r Racine, le nouvel évêque de Sherbrook.
Vaste et d’un style tout moderne, l’église veuve
était encore tout embaumée des splendeurs de la
consécration épiscopale. Me1' Racine avait voulu
recevoir dans sa chère église et au milieu de ses
enfants l’onction sainte des pontifes.
En Amérique, le métropolitain nomme l’évêque,
le Souverain Pontife ratifie le choix. L’Etat n’a rien
à voir dans la nomination, la liberté le veut ainsi.
C’est la séparation complète de l’Eglise et de l’Etat.
Si l’Eglise ne peut jouir des grands avantages que
procure la protection de l’Etat, elle est du moins
libre, et n’a pas à souffrir comme en Europe, comme
en France, de l’ingérence tracassière et tyrannique
des gouvernants. Ces derniers ne demanderaient
pas mieux que de refuser aide et protection à l’E
glise, mais ils tiennent à ne pas se séparer d’elle
afin de la mieux dépouiller et de la mieux asservir.
Le treize octobre au matin, j’étais de retour à
Montréal. Quelques quartiers extrêmes du faubourg
Sainte-Anne n’avaient pas encore reçu ma visite.
QUÉBEC El' LE RETOUR.
235
Accompagné de M. Mazurette, qui m’offrit une der
nière fois ses services, je parcourus pendant trois
jours ces rues éloignées peuplées de catholiques et
de protestants ; catholiques pauvres, protestants
riches comme partout. Ce fut peine perdue, nous
moissonnions beaucoup d’injures et peu d’écus.
Force nous fut d’abandonner la place et de laisser
la quête. Nous quittâmes sans regret le champ de
bataille.
Je ne pouvais partir sans adresser à la généreuse
population de Montréal un mot de reconnaissance et
d’adieu. Le journal la Minerve voulut bien, sur ma
demande, publier les lignes suivantes :
« Citoyens de Montréal,
» En quittant votre noble et grande cité, j’éprouve
le besoin de vous remercier de l’accueil empressé
que j’ai reçu au milieu de vous et de la générosité
incomparable avec laquelle vous avez répondu à
mon attente.
» Vous n’avez pas oublié la lettre de M«r l’évêque
de Montréal, lettre que j’ai fait passer sous vos yeux
dans la Minerve et le Nouveau-Monde du 20 juillet
dernier. Vous savez tous combien elle était affec
tueuse pour la France et honorable pour moi. Vous
avez compris l’invitation de votre évêque, vous avez
entendu mon appel,je vous remercie!
286
QUEBEC ET LE RETOUR.
» Merci d’abord à Monseigneur Bourget, à l’initia
tive duquel je dois tout ! C’est lui qui a relevé mon
courage et qui n’a pas voulu qu’un enfant de la
France revînt dire à notre mère commune que les
français du Canada avaient oublié la mère patrie.
» Merci à M. le Supérieur du Séminaire de SaintSulpice et à ses vénérés confrères, qui m’ont prodi
gué pendant trois mois les soins de l’hospitalité la
plus généreuse et la plus touchante !
» Merci aux honorables et zélés citoyens de tou
tes les conditions ! Je dois à tous une vive recon
naissance. A vous surtout, chers ouvriers, pauvres
de Jésus-Christ, à vous mes remercîments bien
sincères ! C’est vous principalement qui avez fait mon
œuvre. Pendant trois mois vous m’avez vu à vos
humbles demeures, ne dédaignant pas votre obole,
heureux de vous prodiguer à la fois les paroles con
solantes et les bénédictions du prêtre.
» Merci à tous ceux de nos frères séparés qui ont
bien voulu venir en aide à mon indigence ! Leur
offrande leur portera bonheur, elle sera pour eux
un rayon de lumière, c’est la charité qui engendre
la foi. Ils comprendront peut-être un jour que celte
grande Eglise catholique, si une dans ses croyances
et dans son ministère sacré, est la seule véritable
épouse de Jésus-Christ.
QUÉBEC ET LE RETOUR.
237
» Merci enfin aux héroïques citoyens qui ont
bravé avec moi, avec plus de mérite que moi, les
fatigues et les répugnances du métier de solliciteur !
» Je cours vers d’autres contrées demander les
mêmes secours, implorer la même assistance. Fasse
le Ciel que je trouve les premiers pasteurs heureux
comme votre évêque de me donner leur appui, et
les peuples chrétiens empressés comme vous de
répondre à mon appel !
» C. Polydore, prêtre,
» Curé de St-Martin de Périgueux (Tranced. »
J’avais attendu en vain des lettres de SanFrancisco. Comme je l’ai dit plus haut, j’étais tout
disposé à franchir les déserts de l’Amérique cen
trale jusqu’au Pacifique. Il y avait au nord des
grands lacs un évêque français. M«r Jamot, évêque
de Péterboroug, dont j’avais fait la connaissance à
Montréal. Cet évêque, étant de passage au Séminaire,
m'avait demandé d’où j’étais : — De Périgueux,
Monseigneur. — Embrassons-nous, avait-il répondu,
je suis du Limousin. — J’étais sûr de recevoir de
lui le meilleur accueil, de bonnes recommandations
et quelques piastres. De San-Francisco, pays de
l’or, où la monnaie de billon est presque inconnue,
je courais au centre du continent, à Cincinnati, sur
J38
QUÉBEC ET LE RETOUR.
l’Ohio, où j’espérais rencontrer M»r Purcell, qui
m’avait béni autrefois au grand Séminaire de Péri
gueux. De Cincinnati, j’allais à Saint-Louis, où je
retrouvais les Petites-Sœurs des Pauvres, et plu
sieurs grandes dames catholiques avec lesquelles
j’avais fait la traversée sur le Washington. N’ou
blions pas que Saint-Louis est une ville française
où la langue, les mœurs et l’amour de la France
étaient montés du Texas et de la Louisiane. De
Saint-Louis je descendais vers le Père des fleuves,
le Mississipi, le fameux Meschacébé de Chateau
briand, pour atteindre la Nouvelle-Orléans, où
Me*' Perché, encore un français, m’aurait certaine
ment donné l’hospitalité et l’autorisation de quêter
dans son diocèse. Je comptais retrouver à la Nou
velle-Orléans M. l’abbé Beaubien, de Montréal, avec
lequel je m’étais pour ainsi dire lié d’amitié et qui
m’aurait peut-être servi de cicérone dans mes quê
tes. Puis, traversant la Louisiane et les Florides, je
me serais arrêté à Charleston, dont j’avais rencontré
l’évêque quelques années auparavant chez M. le
curé de Lausanne, en Suisse. Enfin de Charleston à
Baltimore, de Baltimore à Philadelphie, où m’atten
dait un de mes compatriotes, M. de R., héritier
malheureux de la colossale succession StephenGirard; de Philadelphie à New-York, port d’embar-
QUÉBEC ET LE RETOUR.
239
quement pour l’Europe ! Telles étaient les étapes
gigantesques de mon grand voyage projeté à travers
l’Amérique du nord.
Mais, je l’ai dit, le mauvais vouloir de quelques
évêques, le silence de plusieurs, la saison avancée,
la crainte de dépenser sans profit, dans des voyages
immenses, le petit trésor que j’avais péniblement
recueilli à Montréal, un peu de fatigue peut-être, et
la perspective de passer au moins une année dans
mon lointain exil, arrêtèrent les vastes projets de
ma folle imagination, et je me décidai à reprendre
le chemin de New-York. Je ne voulais pas revenir
par les lignes du Vermont, et, tant qu’à faire, je
désirais voir cette merveille de la nature dont la
grandiose image me poursuivait dans mes rêves,
les chutes du Niagara ! On dit que visiter l’Améri
que du Nord sans voir les chutes, c’est visiter Rome
sans voir le Pape.
Le 16 octobre, à la tombée de la nuit, je dis adieu
à M. le Supérieur du Séminaire et à mes chers
Sulpiciens. Une voiture m’attendait à la porte.
M. Picard, l’ami dévoué dont la bonne affection
pour moi ne s’était jamais démentie, m’accompagna
à la gare. Le cher Monsieur ne me quitta que
lorsque le train fut sur le point de partir. Une
aurore boréale illumina de ses rougeâtres et chan-
240
QUÉBEC ET LE RETOUR.
géants reflets le fond de l’horizon ; elle devenait
parfois si éclatante qu’on y voyait comme au clair
de lune. Toute la nuit je côtoyai le Saint-Laurent,
et toute la matinée du lendemain je voyageai le long
des grèves solitaires du lac Ontario, dont la nappe
argentée brillait au loin sous les rayons du soleil
d’automne. A midi, j’étais dans le chef-lieu de la
province du Haut-Canada.
Toronto, où M«r de Charbonnel fut évêque, est
une fort belle ville, aux rues larges et régulières,
• qui possède de très beaux édifices, parmi lesquels on
admire la grande cathédrale protestante, monument
gothique à la flèche élancée, vraiment digne de
nos cathédrales d’Europe. Toronto compte cin
quante mille habitants.
La métropole du Haut-Canada est le siège d’un
archevêché avec M» Linch pour titulaire. C’est un
évêque irlandais qui aime, dit-on, la France.
Malheureusement il était absent quand je me pré
sentai à l’archevêché. Ses secrétaires ne se don
nèrent pas la peine d’examiner mes lettres et me
reçurent assez mal, cela se comprend. 11 était une
heure, je n’avais pas déjeuné. Exténué de fatigue et
mourant de faim, je m’étais assis sur un escabeau
dans le vestibule, attendant qu’on voulût bien me
donner audience. Une servante me porta comme à
QUÉBEC ET LE RETOUR.
241
un pauvre un peu de soupe et un verre de bière.
Au même instant entra un prêtre français, curé
dans le diocèse, missionnaire venu de France autre
fois avec le bon évêque capucin M»1' de Charbonnel.
Il s’indigna de me voir ainsi traité et exigea qu’on
nous dressât une table à part. C’était un vendredi,
le bon poisson de l'Ontario ne manqua pas, la bonne
bière non plus, je rendis grâces à Dieu !
Mon excellent confrère me fit son offrande et me
conduisit chez un changeur pour remplacer ma der
nière monnaie canadienne par des dollars de
l’Union. Je reçus soixante-dix dollars en papier et
deux pièces d’argent allemandes de la valeur de
douze francs. Le missionnaire me racontait, chemin
faisant, comme pressentiment sans doute de ce qui
allait m’arriver, les prouesses merveilleuses des
filous américains. — Chez un de nos changeurs,
dit-il. un commis de banque avait déposé tout récem
ment un portefeuille gonflé de gros billets, auquel,
avec une habileté incroyable, sous les yeux pour
ainsi dire du changeur, on avait substitué un autre
portefeuille en tout semblable au premier, mais
gonflé.... de vieux chiffons.
Vers cinq heures, après une journée magnifique
et par un très beau soleil couchant, je montai dans
le train de Niagara-Falls, par Hamilton.
14
242
QUÉBEC ET LE RETOUR.
La fatigue, le besoin de dormir après trente-six
heures de veille, ne tardèrent pas à appesantir mes
paupières. Le wagon dans lequel je me trouvais
était presque vide. Je ne dormais pas précisément,
je ne voulais pas dormir, je sentais qu’il y avait du
danger. J’approchais de la frontière redoutable si
hantée des malfaiteurs, à cause des fameuses chutes,
rendez-vous des touristes et des voleurs du monde
entier. J’avais devant moi, me tournant le dos, un
grand jeune homme à la mine suspecte, qui me
regardait de temps en temps en se tordant la mous
tache. Les longues mèches graisseuses et luisantes
de ses cheveux tombaient en désordre sur ses
épaules ; une petite toque enrubannée, jetée avec
coquetterie sur l’oreille, donnait à sa physionomie
un aspect singulier. Il avait remarqué sans doute
sous ma redingote mon pauvre portefeuille tout
gonflé, non de chiffons, comme celui du commis de
Toronto, mais de dollars, de photographies et de
notes précieuses recueillies dans mes voyages.
Nous arrivons à Hamilton, grande ville étagée en
amphithéâtre sur les collines qui descendent au lac
Ontario. Nous sommes en gare, il y a changement
de train, tout le monde descend de voiture.... C’était
sans doute prévu. Mon voisin disparaît dans la foule
des voyageurs, gagne les rues de la ville, je ne le
QUEBEC ET LE RETOUR.
243
vois plus. Je ne me doute de rien, je ne pense à
rien, et, tout distrait, je monte dans le train de
Clifton. Le sifflet de la locomotive annonce le départ.
Je voyage cette fois au milieu d’une nuée d’Irlan
dais-Canadiens qui remplissent le wagon. Tout à
coup je porte la main à la poche de ma redingote...
je me sens pâlir, mon portefeuille a disparu!...
Adieu mes soixante-dix dollars, mes photographies
et mes chers souvenirs ! C’était une perte matérielle
de trois cents francs !
A la première impression, je m'étais cru plus
malheureux,je pensais avoir perdu davantage. J’étais
porteur d’une somme de dix-sept cents francs en
billets de banque français que je n’avais pas jugé
devoir envoyer devant moi pour ne pas perdre au
change. C’est pourquoi j’étais pâle de frayeur en
fouillant ma valise, que je tenais toujours sur mes
genoux ou sous mes pieds. Heureusement je trouvai
mon second portefeuille avec mes dix-sept cents
francs à côté de mon révolver, garde muet et fort
inconscient qui dormait son sommeil innoffensif.
Mes voisins s’étaient vite aperçus de mon émotion
et se demandaient déjà ce qui pouvait m’être arrivé.
— On m’a volé de l’argent, dis-je au conducteur du
train qui passait dans le wagon. — Oh ! c’est une
rafle., répondirent les Irlandais. Le conducteur
214
QUÉBEC ET LE RETOUR.
haussa les épaules et passa outre ; on y était habitué,
ce n’était qu’une rafle, il en arrive tous les jours
dans ces parages ; tant pis pour les malheureux !
Et le wagon reprit sa physionomie calme accou
tumée.
Arrivé à Clifton, sur la rive gauche du Niagara, je
me fis conduire à l’hôtel. La nuit était trop avancée
pour me rendre au séminaire du diocèse de Buffalo,
situé à deux milles au-dessous de Suspension-Bridge,
sur la rive droite du fleuve. Un employé du train,
qui logeait dans le même hôtel et qui avait suivi les
détails de mon aventure, commanda le dîner et vou
lut absolument payer la consommation pour nous
deux. C’était un fervent catholique, je l’assurai de
toute ma reconnaissance.
Je racontai, dans la soirée, à un médecin protes
tant qui parlait français, tout ce qui m’était arrivé.
J’avais le projet d’informer l’affaire et de revenir à
Hamilton, dans l'espoir de retrouver le voleur. —
Gardez-vous en bien, me dit-il, c’est inutile ! Ici,
presque tout le monde est voleur, et presque tout le
monde appartient à la police secrète. Policiers et
voleurs sont les mômes. La plupart des vols demeu
rent impunis parce que les agents de police font
souvent partie des bandes de filous. Si vous aviez
perdu une somme très considérable, en en laissant
«
QUÉBEC ET LE RETOUR.
'
245
la moitié ou les deux tiers entre les mains de celui
qui vous rapporterait votre portefeuille, vous l’au
riez certainement avant demain soir et bien intact,
en attendant l’occasion inévitable de vous le faire
voler encore; mais avec une perte relativement
minime, toute recherche est inutile et serait peutêtre dangereuse, sans compter les retards, les frais
à payer et autres graves désagréments peut-être.
Tenez-vous tranquille, défiez-vous de tout le monde
et remerciez la Providence si vous n’avez pas perdu
davantage ! Au reste, ajouta-t-il en terminant, vous
êtes à Niagara-Falls, tous les étrangers passent
par cette épreuve, c’est le baptême des chutes !
Le docteur me remit sa carte, je le regardai une
dernière fois avec un étonnement qui ressemblait
à du soupçon. Il en est aussi peut-être, me disaisje in petto. Et prenant congé de lui, je montai dans
ma chambre, où, après avoir fait une visite domicilière et m’être bien assuré de la solidité des
portes et des serrures, je ne tardai pas à m’endor
mir au grondement sourd et rapproché de la cata
racte.
Le lendemain, je me levai de grand matin, je
pris une voiture et je partis pour le séminaire
de Notre-Dame-des-Anges. Le Niagara sépare le
Canada des Etats-Unis. Le pays n’est point monta14.
246
QUÉBEC ET LE RETOUR.
gneux et pourtant la gorge du fleuve est effroyable.
J’ai vu trois sites en Europe pouvant donner une
idée de la gorge du Niagara : les ponts de la Sarine,
à Fribourg, le pont de la Caille sur la route d’Annecy
à Genève, et la gorge de Rocamadour en France.
Un très beau pont suspendu à double tablier
met en communication Clifton et SuspensionBridge, auquel il a donné son nom. Le tablier
supérieur est exclusivement réservé au chemin
de fer, le tablier inférieur est affecté au roulage et
aux piétons. Ce superbe ouvrage s’élève à deux
cents pieds au-dessus du Niagara.
L’établissement de Notre-Dame-des-Anges abrite
les deux séminaires du diocèse de Buffalo. Les
Lazaristes en ont la direction. Je n’ai pas besoin de
dire que ces bons religieux se montrent partout les
dignes fils de saint Vincent de Paul, et exercent avec
bonheur la plus large hospitalité ! Je fus donc reçu
au séminaire avec empressement, avec distinction.
Le lendemain de mon arrivée, le P, Landry, l’un
des directeurs de la maison, me conduisit en voi
ture aux chutes du Niagara. Il était originaire de la
Nouvelle-Orléans et parlait le français, sa langue
maternelle. C’était pour ainsi dire un compatriote
avec lequel je me sentais à l’aise et qui fut cons
tamment. rempli d’attentions pour moi. Voici un
QUÉBEC ET LE RETOUR.
247
extrait de la lettre que j’écrivis à mon retour des
chutes à mon excellent ami M. N..., ancien directeur
de la florissante école primaire de ma paroisse.
« Je vous écris de l’un des plus beaux sites du
monde, le plus beau peut-être. J’ai là sous ma fenêtre
le Niagara, qui mugit à trois cents pieds de profon
deur, dans une gorge effroyable, bien qu’à trois
milles de sa chute. J’entends au loin le grondement
de la cataracte, c’est comme un tonnerre continu
assez semblable au roulement lointain d’un train
en marche au milieu du silence de la nuit. Le Nia
gara, visiblement gêné dans cette gorge profonde,
bouillonne avec fracas pami les rochers qu’il roule
et se tord avec furie comme un immense serpent
bleu jusqu’au lac Ontario. Je le vois déroulant ses
gigantesques anneaux, écartant peu à peu ses rives,
reprenant insensiblement le calme et la majesté de
ses eaux, entrant enfin en souverain dans le der
nier des grands lacs, dont la ligne argentée se des
sine à l’horizon, à quelques lieues de ma splendide
demeure.
» La raison des rapides et des chutes du Niagara
vient de ce que la côte nord du lac Ontario, très
basse d’abord, monte insensiblement vers le sud
jusqu’à des plateaux qui tombent à pic dans le lac.
Les plateaux continuent leur ascension progressive
248
QUÉBEC ET LE RETOUR.
jusqu’au lac Erié, distant de l’Ontario de douze
lieues environ. La différence des niveaux de ces
deux petites mers intérieures doit être de six cents
mètres à peu près. Le Niagara, large d’une lieue,
profond comme le lac d’oùil sort, s’avance entre deux
rives régulières couvertes de villes florissantes,
sillonné en tous sens par les bateaux à vapeur et
les nombreux navires de commerce qui vont d’une
ville à l’autre, et cela sur un parcours de huit lieues.
» Tout à coup, à un mille au-dessus des chutes,
le lit du fleuve fléchit et forme une ligne brisée
dont on distingue parfaitement l’arête. Alors entre
deux rives escarpées et rétrécies à la largeur d’un
kilomètre, le Niagara commence sa course furieuse
et irrésistible sur un lit pavé de roches graniti
ques énormes qu’il recouvre ou contourne avec
rage, au milieu des débris de toute nature charriés
par ses eaux. Le fleuve, tout blanc d’écume, roule,
se précipite, heurte une île dont les américains
ont fait un bosquet enchanté, se sépare en deux
branches, arrive enfin affolé, furieux, au mur de
granit par lequel il tombe en deux nappes éclatantes
de blancheur, au fond d’un gouffre de deux cents
pieds, sur une largeur de plus de cinq cents mètres.
Un nouveau lit du fleuve commence. Le géant,
étonné de sa chute, tournoie sur ses abîmes l’espace
QUÉBEC ET LE RETOUR.
249
d’un mille et reprend bientôt sa course vertigineuse
à travers les rochers jusqu’au lac Ontario, où il
retrouve enfin la tranquillité de ses grandes eaux.
» Voilà ce qu’on appelle les chutes de Niagara,
Niagara-Falls, disent les Anglais !
» A cent mètres des chutes et plus élevée qu’elles,
une passerelle hardie relie les deux rives du
Niagara. Je l’ai franchie en voiture, et pour me
distraire du magnifique spectacle que j’avais sous
les yeux, mon flegmatique yankee, le P. Landry,
me dit, en me montrant l’abîme, que le pont n’était
pas solide et que depuis longtemps les ingénieurs
l’avaient condamné!... — Vous ne pouviez pas
attendre le retour pour me faire cette confidence,
répliquai-je avec émotion ! — A ce moment, notre
cheval s’abattit, et, pâle de frayeur, je crus des
cendre au fond du gouffre !...
» Quel sublime spectacle s’offrait à nos regards !
Au-dessus du manteau blanc parsemé d’étoiles dont
se pare le fleuve, sous les feux du soleil, dans le
nuage des blanches vapeurs qui montent à cinq
cents pieds, se jouaient mille arcs-en-ciel aux riches
couleurs. Voilà bien toujours le signe de l’alliance
entre Dieu et l’homme ! Au milieu des splendeurs
de la nature, Dieu est voisin de l’homme, il ne les
a créées que pour nous tendre la main et nous rap-
230
QUÉBEC ET LE RETOUR.
peler l’union immortelle qui doit exister entre lui
et nous. J’adorais en silence ce Dieu si admirable
dans ses œuvres. Et notre pauvre pont suspendu
qui tremblait sous les roues de notre véhicule, et
sur lequel nous tremblions aussi, non de froid mais
de peur, en renversant le mot de Bailly, nous disait
à sa manière la faiblesse et la caducité des œuvres
de l’homme. Dieu seul est grand ! »
A la même latitude que la nôtre, le Canada est
plus froid que la France. Il avait gelé le matin de
notre excursion à Niagara-Falls. Un beau soleil
éclairait les chutes. Les nuages de vapeur qui
s’élevaient au-dessus de la cataracte avaient cou
vert les deux rives d’une pluie de diamants qui
mêlaient leurs myriades d’étincelles aux feux de
l’astre du jour. Cet éclat vraiment royal était digne
de la plus grande merveille de l’univers. Tous ces
feux épars, multicolores, jetés par ces millions de
prismes minuscules, mêlés aux riches couleurs de
tant d’écharpes d’iris que multipliait encore le
balancement des vapeurs, avait quelque chose de
féérique. J’afiirme que je n’ai jamais rien vu d’aussi
beau que ce spectacle des chutes sous un beau ciel,
et que l’imagination, d’ordinaire si prompte à
agrandir et à exagérer les objets, était restée audessous de la réalité !
QUÉBEC ET LE RETOUR.
251
Nous descendîmes ou bas de la chute. La grande
voix de cette masse d’eau tumultueuse nous empê
chait de nous entendre. Des anglaises qui nous
avaient suivis pleuraient d’admiration, trempaient
dans l’eau sacrée des bagues et autres objets pré
cieux,heureuses sans doute de pouvoir dire au retour
leur émotion, en montrant les bijoux que le Niagara
avait consacrés désormais pour elles. Une réflexion
me vint à l’esprit. — Ce sont des protestantes et je
suis sûr qu’elles ne croient pas aux saintes images
et à lavertudes reliques !
Pendant les deux jours de repos que je passai au
séminaire de Notre-Dame-des-Anges, j’aimais à
faire quelques promenades solitaires le long du
Niagara. Les flancs de ses hauts rivages étaient
couverts de belles forêts dont le feuillage or et
pourpre resplendissait sous les rayons du soleil
d’automne. J’aurais écrit un poème sur cette belle
nature. Un chemin de fer creusé le long des préci
pices descendait jusqu’au lac Ontario. Les blancs
panaches de la vapeur se mariaient harmo
nieusement dans ces doux lointains aux nuances
roses, bleues, vertes, jaunes et pourprées d’une
végétation qui allait bientôt mourir. Je ne pouvais
m’arracher à ces beaux lieux !
Il fallut enfin songer au départ. M. Landry eut
252
QUÉBEC ET LE RETOUR.
l’extrême complaisance de me conduire à la gare de
Suspension-Bridge, où je pris mon billet de place
pour Albany et Boston. Je me retrouvais donc sur
le grand chemin de fer du Pacifique par les grands
lacs,avec ses troisou quatre lignes parallèles jetées au
milieu de la campagne, tantôt cultivée, tantôt déserte.
Des paysages grisâtres et mornes avec l’intéressant
spectacle de trains allant dans les deux sens, se sui
vant quelquefois côte à côte, mais se devançant bien
tôt avec des vitesses inégales: des plaines immenses
fermées par quelques ondulations boisées à l’ho
rizon : tel est le tableau que j’eus sous les yeux
pendant la plus grande partie du trajet. J’arrivai
avant le coucher du soleil à la grande ville de Syra
cuse, bâtie sur les bords du lac qui porte son nom.
La ligne, en sortant de la gare, s’engage dans des
rues larges, couvertes de passants. Les trains en
marche n’ont d’autre moyen pour éviter les acci
dents que de ralentir leur vitesse et de sonner
constamment la cloche d’alarme.
La nuit était avancée quand j’arrivai à Albany. Je
ne m’y arrêtai pas et pour cause. Le lecteur sait
déjà l’accueil peu gracieux que j’y avais reçu trois
mois auparavant. Le lendemain j’étais à Boston
pour la seconde fois.
Déjà, à Montréal, au séminaire de Saint-Sulpice,
253
QUEBEC ET LE RETOUR.
j’avais été présenté à M»r Willam, évêque de Bos
ton, ancien élève des Sulpiciens. Le prélat, quoique
irlandais, parlait très-bien ma langue. Il me reçut
avec bonté, me remit son offrande et m’autorisa à
quêter en ville, en souvenir de son éminent prédé
cesseur le cardinal de Cheverus. Toutefois Monsei
gneur me déclara que si je ne connaissais pas
l’anglais, je ne réussirais pas auprès de ses
diocésains, d’autant moins qu’il ne me don
nait aucune permission écrite. Je craignais
ensuite de me voir l’Océan fermé par les tempêtes
de l’hiver. Le succès de ma collecte était bien dou
teux dans une ville aux trois quarts protestante.
Mon retour fut irrévocablement arrêté. Quinze
heures de chemin de fer me ramenèrent à NewYork.
•Te revins à la quinzième rue, au collège SaintFrançois-Xavier, où le P. Recteur, heureux de me
revoir et d’apprendre des nouvelles du Canada, sa
patrie, me redonna avec joie la petite chambre que
j’avais occupée à mon débarquement.
Mon premier soin fut de m’informer du jour de
départ des transatlantiques pour la France, et d’ar
rêter mon prochain passage. Le départ devait avoir
lieu le 31 octobre, veille de la Toussaint, et c’est le
paquebot la Ville de Paris, l’un des plus rapides
15
254
QUÉBEC ET LE RETOUR.
marcheurs de l’Océan, qui devait me ramener dans
ma patrie.
Dix jours me séparaient encore de la date de
l’embarquement, il fallait les employer avec le plus
de fruit possible. M»1' l’archevêque de New-York
était en Europe. Muni d’une lettre de recomman
dation de l’obligeant abbé Valois, dont j’ai déjà
parlé, je fus présenté à son intime ami M. O’Queen,
curé de la cathédrale de Saint-Patrik et vicairegénéral de l’arcbidiocèse deNew-Vork. M. O’Queen,
après avoir lu ma lettre, me déclara que
pour être agréable à son ami M. Valois, il consen
tait à me donner par écrit une recommandation
auprès de MM. les curés de la ville, valable pour
quinze jours seulement. C’était plus qu’il n’en
fallait pour occupper mes derniers loisirs sur la
terre d’Amérique.
Je parcourus de nouveau les rues de New-York.
Ce ne fut pas sans résultat. Je dois une mention par
ticulière au R. P. Recteur de Saint-François-Xavier,
aux maisons du Sacré-Cœur de la dix-septième rue
et de. Manalhanville, à l’hospice de Saint-Vincentde-Paul, au P. Rhonay et à ses élèves. Mon apparition
fut l’occasion d’une petite fêle au collège du P.
Rhonay. Plusieurs élèves parlant français furent
admis à la table du Directeur. Je suis heureux de
QUÉBEC ET LE RETOUR.
255
dire, à leur louange et à celle de leurs maîtres, qu’ils
ne maniaient pas trop mal notre langue, toujours
hérissée de difficultés pour les étrangers. A certai
nes heures, dans ce cher établissement, il est
défendu aux élèves de parler anglais; les conversa
tions sont alors peu animées. Tout-à-coup l’interdit
esLlevé, et la bande joyeuse se met à crier, à jaser,
à sauter, à danser ; c’est un tapage assourdissant,
comparable au gazouillement des oiseaux un soir
d’été. On a bien dit que la langue anglaise est la
langue des oiseaux.
En Amérique, pour apprendre les. éléments des
langues étrangères aux petits enfants, les maîtres
des divers établissements d’instruction ont recours
à un singulier moyen presque toujours couronné de
succès. On met ensemble pendant les récréations
un certain nombre de petits enfants appartenant
aux différentes races transplantées en Amérique,
dont chacune a sa langue. Au commencement, ces
enfants ne se comprennent pas ; ce sont des scènes
sans fin où le tragique ingénu le dispute au comi
que. Après quinze jours, il y a des échanges de
parole parfaitement compris ; après un mois, la
petite bande parle toutes les langues. Et quels
maîtres que tous ces petits professeurs imberbes
dont le plus âgé n’a pas dix ans! Avant tout, il
256
QUÉBEC ET LE RETOUR.
s’agit de s’entendre, les règles grammaticales vien
dront plus tard !
Reconnaissance aux Rédemploristes de SaintAlphonse, aux Frères de Manathanville, au curé de
S‘°-Brigitte, aux orphelines du P. Tournier, au curé
de Saint-Etienne, au P. Landry des Lazaristes de
Brooklyn, au P. Auhril de la Miséricorde, aux Domi
nicains, etc, etc ! Mes dix jours de quête me valu
rent une somme de quinze cents francs. C’était plus
que je n’avais osé espérer.
Le jour du départ approchait. On s’étonna de me
voir prendre la ligne des paquebots français. Notre
service maritime, comme j’ai eu l’occasion d’en
parler plus haut, était tombé dans un tel discrédit
depuis les récentes noyades que les français euxmêmes, les françaises surtout, arrêtaient presque
fous leur passage sur les vaisseaux anglais et alle
mands. Le consul Varron ne désespéra pas de
Rome après la sanglante bataille de Cannes, le
Sénat vint en corps au-devant de lui pour le félici
ter. La France n’avait pas à féliciter en moi un
grand citoyen ni un homme qui lui fût grandement
utile; toutefois, comme le consul romain, je ne déses
pérai pas de l’honneur de mon pays après tant de
désastres réunis. Le P. Recteur, de son côté , me
racontait, pour me décourager sans doute, et je ne
QUÉBEC ET LE BETOL'll.
237
sais où il avait trouvé ce détail, que peu de mois
auparavant, un capitaine italien avait découvert au
milieu de l’Atlantique une ligne de rochers sousmarins qui n’avait pas moins de cent milles de lon
gueur. Je me contentai de répondre que depuis
l’illustre génois Christophe Colomb et l’heureux flo
rentin AméricVespuce, je ne connaissais pas aux Ita
liens le génie des découvertes. Je répondais encore
qu’en fait de noyades, tous les peuples maritimes du
monde avaient des pages tragiques dans leur his
toire. Je citais entr’autres pour l’Amérique du nord
la perte du Ci/ÿ-o/’-Boston, parti de Boston, il y avait
une douzaine d’annés, avec plus de six cents passa
gers à bord, parmi lesquels étaient plusieurs évê
ques, dont on n’avait jamais plus entendu parler.
Oui, en vérité, pour un Français, quelles que
soient les petites misères que nous prêtres surtout,
nous avons souvent à supporter au milieu de nos
compatriotes, rien n’est bon comme le sol et la lan
gue de la patrie ! J’allais assister, du reste, en dépit
de la saison réputée orageuse de novembre,à une tra
versée telle que les Anglais et les lourds Allemands
n’en ont pas exécuté de pareille. C’est la Ville de
Paris, notre élégant et rapide paquebot français qui,
en neuf jours et demi, devait arriver, des bassins de
Morton-Slreel, en vue des dangereuses passes de
238
QUEBEC ET LE RETOUR.
Brest. Ce tour de force est le meilleur argument de
la supériorité de notre architecture navale sur celle
de l’étranger, comme du génie de nos marins et de
leur parfaite connaissance de la mer.
Le trente-un octobre, au matin, je prenais la
direction de Morton-Street, le long des quais de
l’Hudson. C’est là que stationnent, dans de larges
bassins, à côté de magasins immenses, les grands
navires à vapeur de la Compagnie générale transat
lantique. Le pavillon de France llotte à la fois sur
les vastes entrepôts de la Compagnie et sur les vais
seaux. Je montai à bord de la Ville de Paris, et
après avoir exhibé mon billet de passage, on me
mit en possession de ma cabine. Moins heureux que
la première fois, je fus obligé de la partager avec
un compagnon de traversée. C’était un jeune italien
du versant méridional des Alpes, qui allait revoir
ses montagnes, et peut-être aussi prendre femme,
ajouta-t-il naïvement plus tard. Il était du reste
citoyen de l’Union et appartenait à une maison de
haut commerce de New-York.
Rien n’est imposant comme le départ d’un grand
navire. Tout le monde étant à bord, on lève les
ancres. Les parents et les amis qui vous ont accom
pagné jusqu’à l’embarcadère sont là sur le rivage,
silencieux et tristes, tout inquiets, les yeux pleins
QUÉBEC ET LE RETOUR.
259
de larmes, et vous envoient leur dernier adieu. Tout
à coup le canon gronde, l’hélice se met en mouve
ment, l’énorme masse glisse lentement sur les flots.
Peu à peu on gagne en vitesse, le sillage se dessine
à l’arrière du bâtiment, on aperçoit encore les mou
choirs et les chapeaux qui s’agitent sur la rive, tout
s’efface bientôt à l'horizon, on détourne la tête, on
a des sanglots dans la poitrine, on ne se reverra
plus peut-être... ! L’homme le plus endurci ne peut
se défendre d’une certaine émotion et plus d’une
fois les larmes mouillent la paupière. Rien n’est
solennel comme l’heure des adieux !
La grande cité, les grands navires, la pointe et
les forts de Longisland, tout disparaît bientôt à nos
regards. Nos quatre-vingts passagers, presque tous
Français, s’unissent dans un sentiment commun
d’amour envers la mère-patrie que nous allons
revoir. Nous voguons à pleine vapeur et en droite
ligne dans la direction de l’est.
Peu à peu la côte d’Amérique descendit derrière
nous à l’horizon et s’effaça bientôt complètement. La
pleine mer, avec ses inconnus, ses mystères et ses
dangers, nous enveloppa de son immensité ; la nuit
vint et avec l’obscurité tout rentra dans le calme.
Tandis que les passagers, retirés dans leurs cabines,
priaient, recommandaient leur âme à Dieu, on n’en-
260
QUÉBEC ET LE RETOUR.
tendait plus que le bruit de la manœuvre sur le
pont et le cri monotone des matelots de quart, mêlés
au roulement des vagues.
Le jour suivant, les scènes maritimes de la pre
mière traversée se renouvelèrent bientôt. Toujours
le même sublime spectacle de l’Océan tantôt calme,
tantôt en fureur, la rencontre des vaisseaux, les
nuées de mouettes, les incidents multipliés du bord
et le plaisir de tous ces amis d’un jour, la causerie !
J’avais fait à New-York, chez les Pères de la
Miséricorde, la connaissance d’un missionnaire
français, le P. Lecorre, qui venait du pays des
Esquimaux et qui allait en France recruter des mis
sionnaires et recueillir des secours pour ses mis
sions. Il s’était embarqué avec nous et ne cachait
pas sa joie de revoir encore une fois sa patrie, sa
famille bien-simée avant de reprendre le chemin
des contrées glacées du nord de l’Amérique.
Le P. Lecorre, jeune et vif, modeste et doux,
d’une mémoire prodigieuse, nous racontait ses
aventures, ses chasses au renne et aux oiseaux de
passage, les dangers qu’il avait courus au milieu
des Esquimaux. Il venait du territoire de l’Alaska,
des bords glacés du Makensie, l’un des plus grands
fleuves du monde. Le Makensie coule dans la mer
polaire et reste pris par les glaces les trois quarts de
QUÉBEC ET LE BETOL'll.
261
l’année. Les Annales de la Propagation de la Fol ont
publié quelques lettres très intéressantes du saint et
hardi missionnaire, mon compagnon de voyage.
Le P. Lecorre parlait jusqu’à huit idiomes des Esqui
maux. Il avait composé un dictionnaire comparati
avec les règles de ces divers idiomes, renouvelant
en quelque sorte dans sa personne le miracle de la
Pentecôte et le don des langues. Il apportait un
costume complet du pays, consistant en un justau
corps de peau d’ours auquel pendaient deux tuyaux
plus grands pour passer les jambes, et deux plus
petits pour passer les bras, le tout surmonté d’un
large bonnet à poil. Ce singulier costume, qui
rappelait assez bien l’accoutrement de Robinson
Crusoé, était l’objet de la curiosité des passagers.
Quand le P. Lecorre voulait nous égayer, il revêtait
son costume d’esquimau. Il ne lui manquait alors
que le fusil de chasse en bandoulière et la hache à
la ceinture pour nous donner une idée de la vie de
sacrifice à laquelle se dévouent lès missionnaires
pour porter chez les sauvages le flambeau de la foi.
Que de dangers, que de privations, que de souf
frances ! M. Lecorre nous racontait que plus d’une
fois il avait failli être dévoré par les fauves ou assas
siné par ses guides et ses domestiques.
M»1’ Faraud, des Oblats de Marie-Immaculée,
15.
262
QUÉBEC ET LE RETOUR.
vicaire apostolique des régions du Makensie, était
alors en France, lui aussi à la recherche de secours
et de missionnaires. J'ai appris plus tard qu’il avait
passé à Périgueux, qu’il s’était arrêté surma paroisse
chez les religieuses de l’Espérance, et qu’il avait
témoigné aux bonnes sœurs tout son étonnement de
ce que j’étais allé chercher en Amérique un argent
qu’il n’y trouvait pas lui-même. En l’absence du
saint évêque, M»1’ Clutt, son coadjuteur, dirigeait la
mission. Le missionnaire s’use vite ; aussi l’évêque,
perdu au milieu de territoires immenses, exposé
à. tous les périls, songe de bonne heure à son suc
cesseur. Il ne faut pas s’étonner du nombre relati
vement considérable d’évêques que nous remar
quons dans les missions lointaines ; or, l’Amérique
n’est qu’une immense mission. Quand l’évêque titu
laire tombe prématurément sur ces champs de
bataille de la civilisation et de la foi, la plénitude
du sacerdoce repose toujours à côté de lui sur quel
que tête de confrère dans l’apostolat, prêt à le rem
placer et à porter après lui le lourd fardeau de la
propagation de l’Evangile. Ainsi le P. Lecorre, à
trente-sept ans. était-il déjà proposé pour la dignité
épiscopale. Je rends hommage à son humilité pro
fonde, cette pensée le faisait trembler et lui inspi
rait parfois la résolution de fuir les missions et de
QUÉBEC ET LE RETOUR.
263
vivre inconnu le reste de ses jours au sein du clergé
de sa catholique Bretagne. Ce n’est pas la fatigue
des missions ni leurs dangers qui lui faisaient peur,
il brûlait du désir de retourner parmi ses chers
Esquimaux, mais c’est la charge de l’épiscopat,bien
autrement redoutable que celle du sacerdoce. Tou
tefois le saint missionnaire pouvait l’envisager de
front et prétendre à l’honneur de la première place.
Les antichambres de la misère et du martyre ne
sont pas hantés par les solliciteurs comme ceux de
la fortune et de la gloire. Il n’y a pas de gouverne
ment au monde qui discute la valeur ou le servi
lisme des prétendants aux dignités épiscopales de
l’Alaska.
Depuis six mois le P. Lecorre avait quitté les
missions du Makensie. Il avait mis plus de quatre
mois pour atteindre San-Francisco. Le rigide arche
vêque, on le conçoit à peine, lui avait défendu de
quêter, et néanmoins, généreux par nature, pour
fermer à la fois la bouche et la main au missionnaire,
il lui avait remis trois cents piastres afin de payer
son voyage de New-York et de France. M. Lecorre
était de Lorient et espérait à bon droit un peu d’ar
gent des catholiques de notre pays pour sa mission
des Esquimaux. Il comptait bien aussi emmener au
retour quelques prêtres de celle pépinière inépui-
264
QUÉBEC ET LE RETOUR.
sable des diocèses de Bretagne, heureux de parta
ger les labeurs de son apostolat dans les missions
lointaines.
■Te me félicite de n’avoir point suivi l’élan qui
avait failli me jeter sur les lignes du Pacific-RailRoad. Que serais-je devenu à San Francisco, obligé
de vivre d’aumônes sans pouvoir demander un sou
à personne ? — Si j’avais réussi auprès de l’arche
vêque, et après ma quête de San Francisco, je fai
sais un rêve insensé qui m’aurait peut-être coûté
la vie et dont Dieu n’a pas voulu la réalisation.
Renonçant à mon premier projet de faire le tour de
l’Amérique du Nord tel que je l'ai décrit plus
haut, je me serais embarqué à San-Francisco sur
un des vapeurs de la Chine. Je me proposais de
visiter la capitale et les grandes villes du littoral du
Céleste-Empire, d’atteindre l’Inde anglaise après
avoir visité nos établissements de Cochincbine, de
m’arrêter à Calcutta, où l’éminent docteur-médecin
M. F.-T., frère de mes chers compatriotes MM. les
curés de M... et de L..., m’aurait aidé à battremonnaie. Le cher Monsieur vient de mourir à Londres,
laissant à sa veuve un nom béni, et à ses enfants
le souvenir de ses vertus. Je serais rentré en France
par l’isthme de Suez, la Méditerranée et Marseille.
C’était le tour du monde à faire. Je voulais pouvoir
QUÉBEC ET LE RETOUR.
265
me vanter sur mes vieux jours d’avoir ainsi fait le
tour du monde pour Saint-Martin, et d’avoir rap
porté pour mon église, tous frais de voyage payés,
la modeste somme de cent mille francs.
En mer, il m’arriva un accident qui aurait pu
avoir des suites sérieuses. Un jeune passager de
Nîmes jouait un soir avec une pièce d’or de vingt
francs. Il laissa tomber tout à coup la pièce de ses
mains, et cette dernière roula, on ne savait où, sous
les tables et les banquettes de la salle dans laquelle
nous étions réunis. Chacun s’empressa à sa recher
che. Le premier j’aperçus un point jaune qui bril
lait dans l’ombre, c’était la pièce d’or. Comme je
me baissais pour la ramasser, le navire, fortement
incliné par les vagues, se releva brusquement et
m’envoya donner de la poitrine contre un fauteuil
situé en face de moi. La violence du choc me jeta
sur le parquet, où je demeurai quelques instants
non sans connaissance, mais sans mouvement. La
douleur, très-vive d’abord, se dissipa peu à peu, et je
crus que mon accident n’aurait pas de suites. Cepen
dant je souffris pendant quelques jours, quoique
d’une manière bien supportable. Un matin, pressé
de boucler ma valise, je lis un effort qui détermina
un craquement dans mes côtes. Je me crus perdu,
j’étais guéri : mes côtes, probablement enfoncées
266
QUÉBEC ET LE RETOUR.
jusque-là, venaient de reprendre leur position natu
relle, je n’ai plus rien senti depuis.
Le soir du neuf novembre, à la tombée de la nuit,
nous découvrîmes les phares de la côte de Breta
gne. Quelle admirable traversée accomplie par notre
merveilleux navire ! L’Océan franchi en neuf jours
et quelques heures sur une largeur de plus de onze
cents lieues ! C’était prodigieux ! Toutefois, nous ne
devions entrer dans le port de Brest que le lende
main matin. Que se passa-t-il à bord ? Le voici :
Comme je l’ai dit au commencement de cet
ouvrage, les paquebots de la Compagnie générale
transatlantique emportent de France à bord jusqu’en
Amérique les pilotes destinés à ramener les vais
seaux au port d’embarquement. Ce sont pour la plu
part de vieux loups de mer qui connaissent toutes
les passes, tous les récifs, tous les îlots de la côte
de Bretagne. Celui que nous avions à bord était
monté sur la passerelle avec le capitaine. Il étudiait
au loin avec lui la direction et le mouvement des
feux, les uns fixes, les autres tournants, tantôt bril
lant comme des étoiles, tantôt disparaissant dans la
nuit. Le pauvre pilote, jeune encore, un peu inex
périmenté, c’était peut-être son premier voyage, se
perdait en conjectures, prenait un feu pour un autre,
sans compter les feux mouvants des navires qui
QUÉBEC ET LE RETOUR.
267
passaient au large se dirigeant vers l’Angleterre ou
gagnant les ports de-France. Tous ces feux épars se
croisant, s’entrecroisant, faisaient perdre la tête au
pilote. L’équipage était silencieux ; beaucoup de
passagers attardés sur le pont, j’étais de ce nombre,
écoutaient avec un saisissement mêlé de terreur
les étranges compliments que se faisaient ces deux
hommes qui tenaient nos vies dans leurs mains.
— Que vois-tu..... ? hurlait le capitaine. Les
expressions les plus grossières, les plus triviales,
les plus originales tombaient de ses lèvres frémis
santes. Le malheureux pilote n'osait plus parler.
— Eh ! bien, que vois-tu donc ?..... Tu ne vois pas
toi....., tu ne vois pas tous ces cailloux que j’ai sous
les pieds..... ? Attends-tu qu’ils t’arrachent les
boyaux ? — Il appelait ainsi les nombreux récifs
dont la côte est pour ainsi dire semée jusqu’à une
grande distance du rivage.
— Je vois..... je vois..... , toussait notre pilote en
lorgnant cette côte maudite qu’il ne voyait pas du
tout, je vois..... je vois...... !
— Quand aura-t-il tout vu, disions-nous tout bas
avec le comédien des Plaideurs de Racine? En
vérité nous tremblions Ae passer au déluge..... ! Un
grand vapeur avec ses trois feux vert, rouge el
blanc filait devant nous se rendant sans doute à
268
QUÉBEC ET LE RETOUR.
Brest. Nous n’aurions eu peut-être qu’à le suivre
pour arriver sûrement au port..... !
La Ville de Paris s’arrêta, vira de bord et revint
en pleine mer. Confiants dans la sage expérience du
capitaine, nous descendîmes prendre quelque repos.
Le navire marcha toute la nuit, et le lendemain, au
grand jour, après avoir béni Dieu de notre heureuse
et rapide traversée, nous montâmes sur le pont et
nous découvrîmes dans les profondeurs de l’horizon
les rivages de la patrie.
On est heureux d’être conduit par un homme pru
dent. Nous n’allions pas tarder à nous convaincre
que notre capitaine, tout grossier qu’il nous avait
paru la veille, était avant tout un homme prudent,
prêt à sacrifier la gloriole de sa belle traversée
devant la responsabilité des vies qui lui étaient
confiées. Nous étions tout disposés à lui pardonner
de n’avoir pas été élevé sur les genoux d’une mar
quise.
Il était midi quand nous atteignîmes l’étroit pas
sage du Goulet. La mer était calme et nous pou
vions distinguer à faible distance, parfois le long du
bord, ces lignes de rochers sous-marins, ces terri
bles écueils qu’on n’affronte jamais sans courir les
plus grands dangers. Hélas ! un grand naufrage
avait eu lieu pendant la nuit sur cette côte sauvage.
QUÉBEC ET UE RETOUR.
269
Le spectacle que nous eûmes sous les yeux nous dit
alors combien nos réflexions avaient été fondées.
Le malheureux vapeur qui avait passé devant nous
la veille, à la nuit sombre, avait donné contre les
récifs et était allé s’échouer à la côte. Personne
n’avait péri, mais la mer était couverte de débris.
Nous remerciâmes la Providence du peu de con
fiance que le capitaine avait eu dans les lumières de
son pilote.
Nous entrâmes dans la baie de Brest, la Ville-deParis stoppa. Le petit vapeur de service vint pren
dre les dépêches et recueillir les passagers qui dé
barquaient à Brest. Le P. Lecorre me fit ses adieux,
me promettant de venir me voir à Périgueux, je ne
l’ai plus revu. Il apprit sans doute plus tard que son
évêque, M«r Faraud, y étaitvenu ; dès lors son voyage
devenait inutile; les missionnaires ne font pas de
voyages d’agrément. J’en ai eu du regret. J’aurais
recommandé volontiers le Père à mon évêque, et
j’aurais été heureux de lui présenter dans mon
église mes très nombreux et très zélés associés de
l’œuvre admirable de la Propagation de la Foi.
Je ne sais pourquoi je ne débarquai pas à Brest
comme bon nombre de mes compagnons de traver
sée. Il leur tardait, je le comprends, de fouler le sol
de la patrie et de sentir aussi sous leurs pieds une
QUÉBEC ET LE RETOUR.
base moins mouvante et moins dangereuse que les
vagues de l’Océan. — Bah ! J’y suis, j’y reste, m’é
tais-je dit. Le temps était beau, quoique froid, je
n’avais pas eu le mal de mer, je ne pouvais m’arra
cher à l’élément perfide qui fascine et qui entraîne.
La mer a ses irrésistibles séductions. J’aimais mon
vaisseau, il m’en coûtait de le quitter si vite, il y a
là tout un petit monde qui, pour être plus concentré,
n’en a que plus de charme. J’avais enfin une assez
sérieuse excuse dans la question d’intérêt. Le trajet
du Havre à Paris était moins long et moins coûteux
que celui de Brest à notre grande capitale. L’intérêt
gâte ou sauvegarde bien des choses, je crus sauve
garder l’intérêt de Dieu.
A trois heures nous reprîmes la mer, et, après
avoir doublé l’île d’Ouessant, nous entrâmes dans
la Manche. Mais déjà la nuit était venue, c’était
l’heure du repas du soir. Une gracieuse surprise,
adroitement ménagée à notre capitaine, égaya les
passagers. En récompense de ses longs services et
surtout de sa belle conduite pendant une horrible
tempête où il avait sauvé son navire d’une perle à
peu près certaine, le Gouvernement l’avait nommé
chevalier de la Légion-d’Honneur. On racontait que
ce même vaisseau la Ville-de-Paris avait été sur le
point de sombrer dans les parages de l’Amérique. Les
QUÉBEC ET LE RETOUR.
271
lames avaient plusieurs fois balayé le pont, un coup
de mer avait enlevé plusieurs matelots, le second
avait eu le bras fracassé par la chute de la grande
vergue ; le capitaine s’était fait attacher, blessé luimême, à la passerelle, à moitié démolie, et, de ce
poste de combat, avait tenu tète à l’orage et sauvé
son navire.
Les officiers furent prévenus à Brest de la déco
ration si bien méritée qui attendait le capitaine. Ils
cachèrent soigneusement la croix sous sa serviette.
Le capitaine, en se mettant à table, la laissa échap
per aux applaudissements de tous les convives,
tandis qu’un trouble involontaire agitait la rude
face du vieil officier. Une jeune dame créole, belle
et timide, devait la lui attacher à la boutonnière ;
elle s’enfuit au moment de l’opération, et son mari
ne put la contraindre à remplir le ministère d’hon
neur qu’on avait voulu lui confier. Elle avait peur
du vieux loup de mer. Ce fut le seul petit nuage de
cette belle soirée.
Le onze nçvembre, fête de saint Martin, par une
brillante mais très froide matinée, le paquebot la
Yillc-de-Paris vint stopper à quelques centaines de
mètres du port du Havre. La Manche, qui n’est
jamais calme, était fortement houleuse. Le vapeur
du port vint nous prendre à la remorque, et en
a
L'1
272
QUÉBEC ET LE RETOUR.
quelques minutes nous abordâmes les quais. Ce
n’étail. plus le spectacle de la baie magique de
New-York ! J’aurais voulu au moins quelque chose
comme Bordeaux avec son beau port en hémicycle
et la suite non interrompue de palais qui l’entou
rent. Je me sentais presque humilié devant ces
maisons étroites, d’inégale hauteur, peu gracieuses,
qui formaient l’avant-scène de la ville du Havre du
côté de la mer. Et pourtant, me disais-je, c’est ici
un des premiers ports de commerce de notre
France ! Je lus ma pénible impression sur ces
visages d’étrangers dont quelques-uns ne craignaient
pas de sourire presque de pitié ! La jetée était cou
verte de curieux qui nous saluaient et nous souhai
taient la bienvenue. C’était comme le premier baiser
de la mère-patrie ! La Ville-de-Paris entra dans les
bassins des Transatlantiques ; la traversée était ac
complie et nous disions au fond de nos cœurs recon
naissants : béni soit Dieu !
Notre état sanitaire était bon. Tout le monde
avait mis ses habits de fête pour le débarquement.
Je dis adieu à mes compagnons de voyage, qui tous
étaient devenus mes amis, et je pus fouler enfin
cette terre bien-aimée de mon pays, après quatre
mois et vingt-deux jours d’absence.
Si j’avais une plainte à formuler ici, ce serait
■»
QUÉBEC ET LE RETOUR,
273
contre le système de vexation de la douane ; je ne
l’ai pas rencontré en Amérique. Ainsi, il fallut
payer le droit de descendre à terre et de passer par
Punique issue du port qui nous séparait de la voie
publique. Malheur à celui qui avait à déclarer quel
que marchandise passible des droits d’octroi ! Un
passager porteur d’un petit paquet de cigares de la
Havane devait payer une somme de soixante francs
de droits d’entrée, trois fois la valeur des malheu
reux cigares ! Trouvant que le plaisir de les fumer
coûterait un peu trop cher, il refusa de payer et jeta
les cigares à la mer.
Je courus au chemin de fer ; un train allait partir
pour Paris, je m’y installai aussitôt, et le soir môme,
à cinq heures, je descendais à la gare Saint-Lazare,
où m’attendait l’envoyé d’une bonne dame de France,
bienfaitrice de mon église, à laquelle j’avais écrit
l’heure probable de mon arrivée ; elle était heu
reuse de recueillir le voyageur d’outre-mer et de lui
donner la première hospitalité du retour. J’ai tou
jours regardé comme une bénédiction du Ciel et
une marque de la protection visible de saint Martin
mon heureux débarquement en France le jour même
de la fête du patron de ma paroisse. Je dois donc à
Dieu de solennelles actions de grâces et au grand
saint Martin l’hommage de ma filiale reconnaissance.
vn
QUÉBEC ET LE RETOUR.
Quelques jours après, je revoyais noire cher Péri
gord, ma petite ville natale et mes bons parents,
Saint-Martin de Périgueux et mon peuple bien-aimé !
Cher lecteur, je ne vous dis pas adieu, mais au
revoir bientôt à travers l’Allemagne et l’Autriche-
TABLE DES MATIERES.
Pages.
Lettre de Mfr l’Evêque de Périgueux et de Sarlat....
1
Lettre de l’auteur à Msr l’Evêque de Périgueux..........
3
Avant-propos...................................................................
5
I. — Voyages en France et en Belgique................
7
IL — Voyage en Amérique.—Journal de la traversée.
59
III. -New-York...........................................................
97
IV. — De New-York à Montréal................................
133
V. — Montréal.............................................................
161
VI. — La quête à Montréal...........................................
189
VII. — Québec et le retour.........................................
227
908011 100152
Fait partie de Voyages en France, en Belgique et en Amérique
