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Vinrjl-sept exemplaires sur papier de hollande.
niioiére/tis-i
JUSTIFICATION DU TIRAGE I
L
NAPOLÉON
INTRODUCTION
I
L’histoire de Napoléon est certainement
la plus ignorée de toutes les histoires. Les
livres qui prétendent la raconter sont
innombrables et les documents de toute
nature vont à l’infini. En réalité, Napo
léon nous est peut-être moins connu
qu’Alexandre ou Sennachérib. Plus on
l’étudie,plus on découvre qu’il estl’homme
à qui nul ne ressembla et c’est tout. Voici
le gouffre. On sait des dates, on sait des
faits, victoires ou désastres, on sait, à peu
près ou à beaucoup près, des négociations
fameuses qui ne sont, aujourd'hui, que
L’AME DE NAPOLÉON'
de la poussière. Son nom seul demeure,,
son prodigieux Nom, et quand il est pro
noncé par le plus pauvre de tous les en
fants, c’est à rougir pour n’importe qui
d’être un grand homme. Napoléon, c’est
la Forcé de Dieu dans les ténèbres.
Il est notoire que les prophéties ou pré
figurations bibliques ne peuvent être comprises qu’après leur entier accomplisse
ment, c'est-à-dire lorsque tout ce qui
caché aura été révélé, ainsi que Jésusl’annonce dans son Evangile, etcela porte
nécessairement la pensée au delà des
temps. Napoléon est inexplicable et, sans
doute, le plus inexplicable des hommes;
parce qu’il est/avant tout et surtout, le
#1
b
Préfigurant de Celui qui doit venir et qui
n’est peut-être plus bien loin, un préfigu
rant et un précurseur tout près de nous,
signifié, lui-même par tous les hommes
extraordinaires qui l’ont précédé dans
tous les temps.
Si on veut accepter ce postulat et y pé
nétrer yn peu, voici que l’Histoire prend
lntroduehcrn-
Z
m«- o-a-
9
un aspect tout à fait nouveau et que l’Océan
Napoléonien, si terriblement houleux jus
qu’ici, devient tout à coup très calme,
sous un ciel d’une sérénité miraculeuse.
Qui de nous, Français ou même étran
gers de la fin du xix* siècle, n’a pas senti
l’énorme tristesse du dénouement de
l’Epopée incomparable? Avec un atome
d’âme c’était accablant de penser à lachute
vraiment trop soudaine du Grand Empire
et de son Chef ; de se rappeler qu’on avait
été/hier encore, semble-t-il, à la plus haute
cime des Alpes de l’Humanité ; que, par le
seul fait d’un Prodigieux, d’un Bien-Aimé,
d'un Redoutable comme il ne s’en était
jamais vu, on pouvait se croire, aussi bien
que le premier Couple dans son Paradis,
maîtres absolus de ce que Dieu a mis sous
le ciel et que, siftôt après, il avait fallu re
tomber dans la vieille fange des Bourbons!
Il est vrai que cette chute avait presque
déraciné la terre. Les convulsions de 1813,
malgré la douleur et l’amertume exces
sives, furent d’un tel grandiose que l’ima-
10
l'âme de napoléon
ginatîon et l’orgueil même en peuvent
être consolés; mais la fin est trop horrible,
trop soudaine surtout, encore une fois, et
la résignation la plus angélique est tentée
de se dérober à la doxologie de ce Psaume
colossal de la pénitence.
'On a beau savoir qu’il y eut des fautes
immenses, ces fautes sont précisément ce
qui fait que la tristesse est insupportable.
■Quel est celui qui, lisant l’histoire de
l’Empire, n’a pas essayé, se supposant
contemporain, de se persuader, par
exemple, que Napoléon aurait moins de
confiance en la loyauté russe, moins de ca
resses pour Alexandre à Tilsitt ; qu’il dé
molirait la Prusse de fond en comble et
rétablirait la Pologne ; qu’il trouverait
mieux que le dangereux escamotage de
Bayonne ; qu’il ne ferait pas des rois de
ses misérables frères; ne disperserait pas
12
L’.AMSÎDKrHAP0LÊO^
-f' / -J?**’.
ses forces de Cadix à Moscou, gaspillant,
détruisant ainsi les-plus belles armées du
monde;-? A^. qui n’est-il pas arrivé enfin
d’espérer, fcq-uand mêfce, la survenue de
; j, Grouchy à Waterloo, de ce médiocre et
funeste Grouchy si aveuglément choisi
par l’Empereur pour le mouvement straté
gique le plus décisif? Et ce n’est pas tout.
Comment ne pas pleurer au récit de la
seconde Abdication? Le plus grand des
vainqueurs abdiquant deux fois! Napo, »
léon jeté en bas de son trône par un Fou
ché, par un Lafayette, puis allant livrer
son corps et son âme à l’Angleterre !...
J’ai cessé de souffrir de ces choses le.
jour où j’ai pu comprendre, ou du moins
entrevoir, la destinée toute symbolique
de cet Etre extraordinaire
En réalité tout homme est symbolique
et c’est dans la mesure de son svmbole
«qu’il est un vivant. Il est vrai que cette
-mesure besLinc^anue., aussi inconnue et
inconptaiss'alfe’ q'ueH'e "tissu des combinai
sons1'irï fi nies rde-là Solidarité universelle.
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■
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/ TrttrocLuctian
13
frAMfl Tl 14 MAPObBwf
Gelai qui saurait exactement, par un pro
dige d’infusion, ce que pèse un individu
quelconque, celui-là aurait sous les yeux,comme un planisphère» tout l’Ordre di
vin.
Ce que l’Eglise nomme la Communion
des saints est un article, de foi et ne peut
pas être autre chose. Il faut, y croire
Comme on croit à l’économie des insectes,
aux effluves de germinal, à la voie lactée,
en sachant très bien qu’on ne peut pas
comprendre. Quand on s’y refuse on est
un sot ou un pervers. Par l’Oraison domi
nicale il est enseigné qu’il faut demander
notre pain et non pas mon pain. Gela pour
toute la terre et pour tous les siècles. Iden
tité du pain de César et du pain de l’esclave.
Identité mondiale de l’impétration. Equi
libre mystérieux de la puissance et de la
faiblesse dans la Balance où tout est pesé.
Il n’y a pas un être humain capable de
dire ce qu’il est, avec certitude. Nul ne
sait ce qu’il est venu faire en ce monde, à
quoi correspondent ses actes, ses sentiO
U
l’amb db napoléon
ments, ses pensées; qui sont ses plus
proches partni/les hommes, ni quel est
son nom véritable, son impérissable Nom
dans le registre de la Lumière. Empereur
ou débardeur nul ne sait son fardeau ni sa
couronne.
L’Histoire est comme un immense Texte
liturgique ou les iotas et les points valent
autant que des versets ou des chapitres
entiers, mais l’importance des uns et des
autres est indéterminable et profondément
cachée. Si donc je pense que Napoléon
pourrait bien être un iota rutilant de
gloire, je suis forcé de me dire/en même
temps/que la bataille de Friedland, par
exemple, a bien pu être gagnée par une
petite fille de trois ans ou un centenaire
vagabond demandant à Dieu que sa Vo
lonté fût accomplie sur la terre aussi bien
qu’au ciel. Alors ce qu’on nomme le Génie
serait simplement cette /olonté divine in
carnée, si j’ose le dire, devenue visible et
tangible dans un instrument humain porté
à son plus haut degré de force et de préci-
. Introduction
sion>, mais incapable, commë un compas,
de dépasser son extrême circonférence.
11 reste ceci, pour Napoléon et pour la
multitude infinie de ses inférieurs, qu’on
est tous ensemble, des figures de l’invi5ible et qu’oil né peut remuer un doigt ni
massacrer deux millions d’hommes sans
signifier, quelque chose qüi ne sera mani
festé qué dans la Vision béatifique. De
toute éternité
Diet! sait qu’à
Une certaine
1
*
minute connue de Lui seul, tel ou tel
homme accomplira librement un acte né
cessaire. incompréhensible accord du Libre
Arbitre et de la Prescience. Les intelli
gences les plus lumineuses n’ont jamais
pu aller au delà de cette limite. Dans un
tel état l’Homme intégral, ne devant être,
selon la Parole créatrice, qu’une ressem
blance ou une image, renouvelable par un
milliard d’âmes à chaque génération, est
donc forcé de l’être toujours, quoi qu’il
fasse, et de préparer ainsi, peu à peu, dans
le crépuscule de l’Histoire, un avènement
inimaginable-
ÎS
l’ame de napoléon
Il y a, sans doute, les bons et les mé
chants, et la Croix du Rédempteur est tou
jours là ; mais les uns et les autres font
strictement ce qui est prévu et ne peuvent
pas faire autre chose, ne naissant et ne
subsistant que pour surcharger le Texte
mystérieux, en multipliant à l’infini les
figures et les caractères symboliques. Na
poléon est le plus visible de ces caractères
indéchiffrables, la plus haute de ces
figures/et c’est pour cela qu’il a tant étonné
le monde.
Ill
11 esl vrai que le monde n’est pas diffi
cile à étonner. Il est si médiocre et si bas,
cet apanage de Satan, qu’un semblant de
force ou de grandeur suffitordinairement.
On l’a beaucoup vu de nos jours où des
politiciens et des écrivains, capables tout
au plus de piquer des bœufs ou des
assiettes, ont pu se faire admirer par des
multitudes.
Napoléon doué de force et de grandeur
plus qu'aucun homme ne l’avait jamais
été, dut lui-même s’étonner beaucoup
plus que tous ceux qu’il éblouissait. Abo
rigène d’une région spirituelle inconnue,
O
t8
1?AME DE NAP' LÉ/n
'
étranger de naissance et de carrière en
quelque pays que ce fût, il s’étonna réelle
ment toute sa vie, comme Gulliver à Lilliput, de l'excessive infériorité des coptemporains/et ses dernières paroles recueillies
j)
''
à Sainte-Hélène prouvent que cet étonne
ment, devenu un parfait mépris, fut em
porté par lui dans la tombe et devant le
tribunal de son -luge.
Qu’était-il dome venu faire en cette
France du xvni” siècle qui ne le prévoyait
certes pas et l’attendait moins encore?
Rien d’autre que ceci : Un Geste de Dieu
par les Francs, pour que les hommes de
toute la terre n’oubliassent pas qu’il y a
vraiment un Dieu et qu’il doit venir
comme un larron, à l’heure qu’on ne sait
pas, en compagnie d’un Etonnement défi
nitif qui procurera l’exinanition de l’uni
vers. Il convenait sans doute que ce geste
fût accompli par un homme qui croyait à
peine en Dieu et ne connaissait pas ses
Com mandements. N’ayant pas l’investiture
d’un Patriarche ni d’un PrQ.phète, il i.uv
. Trifro du chon
19
portait qu’il fût inconscient de sa Mission,
autant qu’une tempête ou un tremblement
de terre/au point de pouvoir être assimilé
par ses ennemis à un Antéchrist ou à un
“ démon. 11 fallait surtout et avant tout que,
par lui, fut consommée la Révolution fran
çaise, l’irréparable ruine de l’Ancien
monde. Evidemment Dieu n’en voulait
plus de cet ancien monde. Il voulait des
choses nouvelles et il fallait un Napoléon
pour les instaurer. Exode qui coûta la vie
à des millions d’hommes.
J’ai beaucoup étudié cette histoire. Je
l’ai étudiée en priant, en pleurant de joie
ou de peine, bien souvent, me demandant,
combien de fois ! si ce n’était pas insensé
de la lire dans des vues humaines, comme
■on peut lire l’histoire de Cromwell ou de
Frédéric le Grand, les seuls chefs, je pense,
qui puissent être supposés, depuis Annibal
ou depuis César, dans un voisinage quel
conque de Napoléon/et j’ai fini par sentir
que j’étais en présence d’un des mystères
les plus redoutahles de lHistoire.
b
Un jeune homme vient qüi ne se connaît
pas lui-même et qui doit se croire infini
ment éloigné d’une mission surnaturelle,
— si toutefois l’idée d’une telle mission
peut tomber dans son esprit. Il ale sens
de la guerre et ambitionne une situation
militaire. Après beaucoup de misères et
d’humiliations, on lui donne une pauvre
armée et, tout de suite, se révèle en lui le
plus audacieux, le plus infaillible des ca
pitaines. Le miracle commence et ne finit
plus.
L’Europe qui n'avait jamais rien vu de
pareil se met à trembler. Ce soldat devient
r Z?? tï'ooLu c tia n
Erft-ftHS BIS MAPOLÉW/
’
21
le Maître. Il devient l’Empereur des Fran
çais, puis l’Empereur d’Occident — I’Emi-ereur, simplement et absolument pour
toute la durée des siècles. 11 est obéi par
six cent mille guerriers qu’on ne peut pas
vaincre et qui l’adorent. Il fait ce qu’il
veut, renouvelle comme il lui plaît la face
de la terre. A Erfurt, à Dresde surtout, il a
l'air d’un Dieu. Les potentats lui lèchent
les pieds. Il a éteint le soleil de Louis XIV,
il a épousé la plus haute lîlle du monde ;
l’Allemagne sourcilleuse et parcheminée
n’a pas assez de cloches, de canons ou de
fanfares pour honorer ce Xerxès qui se
souvient avec orgueil d’avoir été sous-lieu
tenant d’artillerie, vingt-cinq ans aupara
vant, de n’avoir possédé ni sou ni maille
et qui traîne maintenant vingt peuples jZ
la conquête de l’Orient.
Une saison s’écoule et voici « le froid
Aquilon qui dévore les montagnes, sicul
igné », dit l’Ecclésiastique. Le sous-lieutenant de 1785 s’en retourne à pied dans la
neige, appuyé sur un bâton, suivi de
2*
22
I,
A
c
l’am-k dk napoléon
quelques agonisants:. Mais, il n’est vaincm
que par le ciel; ne devant pas encore êtrevaincu par les-hommes..
Dieu aime ce superbe- et l’afflige- par
nmourjsans vo,ulioi,r- tout à fait l’abattre.
Dieu a regardé dans le sang. liquide des
carnages et ce miroir lui a renvoyé la facede Napoléon. D l’aime comme- sa propreimage; il chérit ce Violent comme ii chérit,
ses Apôtres, ses Martyrs., ses Confesseurs
Jes plus doux il te caresse tendrement deses p/issantes mains, tel q,n’un maîtreimpérieux caressant une vierge- farouche
q u i re fu serai t die- s e- d é v è ti r, 111 e d épo u i 11 e n u
certainement à la fin et d'une manière si
complète que-le-s. rois seront occupés, trente
ou quarante ans, à- se disputer ses lam
beaux. Mais il ne-veut pas que ce soit dlu
premier coup. 11! s’y reprendra même à
trois fois. 1813, 18ft, 18:15,, trois Epiphanies de douleur !
'.'.Là première, et non pas la moins ter
rible, est ce qui ressemble le plus au dé
luge dp, y° siççlç. Les colossales armées
iCamb-ce mapoüéow
23
de la Coalition suprême renouvellent assez
bien les Huns, les Sarmates, les Suèves,
les Alains, les Saxons, les Goths et les
Vandales de la Punition de Rome. Toute
cette chiennailie barbare est aux flancs du
Lion mutilé, mais invaincu. 11 se retire en
rugissant de douleur et d’orgueil, et re
vient en France où il fait combattre, un
contre dix, des enfants transformés par
lui en légionnaires. L’Olympe ou la Wallabah des dieux imbéciles tremble dere
chef. Trahi enfin par des lieutenants qu’il
avait conçus et enfantés, on le relègue
dans File dérisoire de Sancho Pança. Tout
semblait fini. Un vieillard fratricide et li
bertin essayait de manger la France avec
ses gencives. L’Invincible reparaît une
dernière fois, combien prodigieux/
Le Royaume de Jésus-Christ et de sa
Mère épuisé de sang, perclus de douleurs,
se précipite aussitôt vers lui en poussant
des cris d’allégresse. C’est 1815, hélas ! et
Waterloo! On se bat comme des anges au
désespoir. On se bat contre toute l’His-
24
I.’aMJî. DK NAPOLÉON
toire, on se liât contre soixante siècles!
C’est le désastre, et Jeanne d’Arc pleure
sur tous les chemins. Napoléon qui appor
tait la victoire est forcé de la cacher dans
les buissons de la déroute, ne voulant être
vaincu que par lui-même. Incompréhensiblement il abdique une seconde fois, dé
goûté de tout, et finit à Sainte-Hélène aq
milieu des rats et des scorpions de l’An
gleterre.
V
Tel est ce mystère historique à nul
autre pareil. Autrefois, au temps de ma
jeunesse, et même plus tard, quand j’ai
mais les romans d'aventure ou les mélo
drames, j’ai vu que ce qui me passionnait
surtout, c’était l'incertitude sur l'identité
des personnes. C’est la. grande ressource,
inépuiséeencore aujourd’hui, de la Fic
tion pathétique. Depuis OEdipe et Jocaste, ça n’a pas changé. 11 est essentiel
que le héros, quelque intuitif, d’ailleurs,
qu’on le veuille imaginer, soit lui-même
uïi personnage énigmatique. Cette imper
dable puissance d’une idée banale tient
l’ame de NAPOLÉON
sans doute à quelque pressentiment pro
fond. C'est l’effét d’une vue directe, mais
très antique, de la condition humaine. Jel’ai dit, chaque homme est sur terre pour
signifier quelque chose qu’il ignore et réa
liser ainsi une parcelle ou une montagne
des matériaux invisibles dont sera bâtie
la Cité de Dieu. Ne voir en Napoléon qu’un
homme plus grand que les autres, assuré
ment, mais ne signifiant rien au delà de
ses actes, c’est invalider du même coup
l’Avenir et|le Passé, en disqualifiant toute
l’Histoire.
des dieux », affirme le Maître. Ah! sans,
doute, on est, pour le moins, des figures
de Dieu, des ostensoirs de son mystère,
el, certainement, Napoléon est le plus
manifeste qu’il soit possible de contem
pler. Je ne crois pas qu’il y ait, dans toute
sa vie, une action ou une circonstance qui
ne puisse être interprétée divinement,
c’est-à-dire dans le sens d’une préfigura
tion du Règne de Dieu sur la terre.
z T-fïtroductiori
a>H-hH ■ MA PO LÉO N
27
Il naît dans une ile. 11 fait constamment
ia guerre à une île. Quand il tombe pourla première fois, c’est dans une île. Enfin
il meurt captif dans une île. Insulaire par
naissance, insulaire par émulation, insu
laire par nécessité de vivre, insulaire par
nécessité de mourir. Même lorsqu’il te
nait l'Europe dans ses mains, même dans
ses plus terribles batailles, le perpétuel
grondement des vagues de l’Océan cou
vrait pour lui /le vacarme des canons.
Ambitieux de régner sur toutes les mers,,
le continent lui fut toujours un obs
tacle.
Comme un grand vaisseau pris dans les.
glaces, il fut continuellement pris dans
les terres et ne parvint pas à s’en dégager.
Vingt ans il piétina le continent avec fu
reur, ne lui pardonnant pas de s’opposer
à la conquête de cette île anglaise inacces
sible, du haut de laquelle il eut été le Do
minateur certain de l’Atlantique et de la
Méditerranée, enserrant de ses flottes
l’es vieux royaumes et les vieux empires et
28
l’ame T)E napoléon
faisant une île de toute la terre. une autre
île immense comme son rêve. Taccte et
ululate, qui habitatis in insula, semblait-il
dire avec le Prophète, à chacun de ses pasr,
et ce fut en vain.
11 décrète le Blocus continental, entre
prise la plus énorme qui ait été conçue.
Tout le continent européen reclus et ca
denassé, trois cents millions d’hommes,
s’il le faut, condamnés à la ruine et au dé
sespoir pour que l’Angleterre, mise au ban
des peuples, soit forcée de livrer les clefs
et les triples barres de la geôle des océans,
et il s’en est fallu de bien peu... Cela rap
pelle, en très grand, les Interdits fameux
du Moyen Age dont le souvenir est sitroublant. Décret apocalyptique ! On
l’imagine daté de la veille du jugement
universel. Il y a des anges el des clairons
à tous les cantons du ciel.
30
1,’àME de napoléon
Mais lès Scythes et les Sarmates viennent
seulement de naître à la civilisation occi
dentale. N’est-il pas juste qu’ils aient le
temps de se putréfier à leur tour ? Ils re
fusent de s’immoler! Napoléon leur tombe
dessus avec dix armées. Or voici que'Dieu
protège ces barbares. Les guerriers fabu
leux et invincibles sont tués par le froid
et le Blocus devient impossible. Impos
sible aussi désormais la Domination du
monde.
C’était beau pourtant, trop beau sans
doute pour ce Dieu jaloux qui ne veut pas
de partage. Quand il daignera se manifes
ter complètement à la fin des fins, c’est-àdire lorsque toutes les figures auront été
épuisées, il faudra bien qu’il fasse quelque
chose de semblable à ce Dessein de Na
poléon. Alors, mais seulement alors, on
saura combien c’était beau ! Certaine
ment, à ce moment-là, Dieu aura devant
lui et contre lui une île à humilier, à ex
terminer, Y lie des Saints, autrefois,? deve
nue file tragique et sombre, l’île des ^e-
Introduction
nlemenls, des Apostasies, des hypocrisies,
des /rabisons et de l’Orgueil. Il faudra
bien qu’en une manière, il la sépare du
continent de la Foi,-déjà séquestré luimême dans le parfait abrutissement !
Car il sera nécessaire, ô Jésus qui^ous
appelâtes de vos propres lèvres, Fils de
l’Homme, que vous vous contentiez de
très p-'U, si, d’ici là, vous n'avez pas mi«
raculeusement tout changé. Puisqu’il est
inévitable que toutes les figures s’accom
plissent, vous aurez. de même que votre
Napoléon, l’obstacle du froid et des bar
bares. Mais, en même temps, vous aurez
la ressource qu’il n'eut pas,
faire
/Je Jon /quelque chose comme un nouveau peuple
peiL<?(&
qui ne sera qu’un peu au-dessous des
anges.
VII
. Napoléon se marie deux fois, comme un
Assuérus, répudiant une prostituée pour
en prendre une autre qui n’eut de com
mun avec l'Esther de la Bible que les par/ums. Mais c’était ceux de la monarchie
césarienne des Habsbourg, vieille bergamole évanouie qui parut l’enivrer un jour,
dont il fut bientôt étourdi et chancelant,
presque asphyxié, effluence dangereuse
des anciens sépulcres de la magnificence
et de la grandeur charnelles.
Il est raconté qu’Assuérus qui régnait
sur cent vingt-sept provinces d'Asie, vou
lant remplacer sj première femme, fit re
chercher par tout son empire et compa
raître devant lui les plus belles filles du
Z
Introduction-
ratat-H—r»H- Napoi^Où
33
monde, «celles même du Parthe et du
Scythe indompté », et qu’à la fin, il fixa
son choix sur une pauvresse juive du nom
d’Esther qui signifie la Mystérieuse. Napo
léon, plus puissant que cet j^i/ique poten tat et ne voulant pas de pauvresse, eut à
choisir parmi les héritières altissimes des
Majestés qui léchaient ses bottes, et il fit
cela comme une campagne rapide, ba
layant d’un geste les princesses de
moindre grandeur. Mais celle qu'il épousa
ne fut certes pas une mystérieuse et le
beau-père infâme, l’homme aux « en
trailles d'Etat », comme on disait chez les
domestiques, devenu, quatre ans plus
fard, un Mardochée d'adultère, conduisit
lui-même, ses trois couronnes en tète, son
archiduchesse de fille au lupanar pour
déshonorer un gendre qui ne le faisait
plus trembler.
Pour finir, en ne sortant pas de la Bible*
on croirait lire Ezéchiel en ce formidable
chapitre où l’ignominie sans nom des
deux épouses du Seigneur est divulguée.
h
VII t
Qarlerdrts-nousdu retôürde l'îled’Elbe?
Que n’a-t-on pas dit ou écrit sur cet événertient incompréhensible ? Jusque là Na
poléon n’a vàit combattu que les hommes
et, précisément parce qu’il était plus
grand qu’eux tous, il avait été Ou parais
sait avoir été vaincu à la fin. Mais en quit
tant Pile d’Elbe, il entreprend de com
battre la nature des choses, son propre
destin, s’efforçant de terrasser l’Ange for
midable; comme Israël fort contre Dieu
même. On n’avait jamais rien vu et on né
verra peut-être jamais rien de compa
rable au vol de SOU aigle allant « de cio-
,’*MB ni? N-WjLftQH
33
cher en clocher jusqu’aux tours de NotreDame ». Pourquoi Notre-Dame? Napoléon
n’était pourtant pas dévot à la Sainte
Vierge, ostensiblement du moins. Mais
tout étant présumable d’un être si grand,
n’est-il pas permis de supposer en lui un
pressentiment .surhumain, une secrète
divination de la Suzeraineté de Marie, pa
tronne et protectrice' à jamais de cette
France qu’il avait ramassée dans une boue
de sang et d'ordures et qu'il avait faite si
magnifique ?
Et maintenant, voici que je m’étonne de
ma prudence ! Pourquoi tant de précau
tions littéraires? Gela ne crève-t-il pas les
yeux que l'Evénement fut entièrement et
absolument surnaturel ? Il n’y avait peutêtre pas une famille en France qu’il n’eùt
saignée jusqu’à l’épuisement des veines,
jusqu’à l’arrêt définitif des battements du
cœur. En Italie, en Egypte, en Allemagne,
en Pologne, en Espagne surtout et en
Russie, un npjubre infini de Français
étaient morts par sa volonté ou ce qu’on
/£
3fi
L*A\1E DE NAPOLÉON
pouvait croire sa volontés La campagne
de Saxe à elle seule 'avait coûté plus
decent mille vies. On aurait pu penser
que ce dévorant inassouvi avait exténué
tout enthousiasme, et tari toutes les fon
taines de l’amour.
Ce fut le contraire qui arriva. Une der
nière armée de victimes vint s’offrir, et
quelles victimes! Un rugissement de
gloire monta jusqu’au ciel. Dans qne re
vue, les cavaliers héroïques de cent ba
tailles, croisant leurs sabres au-dessus de
sa tête, lui firent une voûte d'acier en
pleurant de joie et de fureur. Quelques
jours plus tard, ils étaient immolés à leur
tonr. C’étaient les derniers, mais il en res
tait tout de même et Napoléon, s’il avait
Voulu, pouvait encore, même après Wa
terloo, continuer indéfiniment les sacri
fices humains.
En vérité, jamais un homme ne fut
adoré comme celui-là, dans l’espérance ou
le désespoir, dans les tourments infinis
de la fatigue, delà faim et de la soif, au
L
Zjztivductùjyv
37
B -N*PO LÉO£t
milieu des boues et des neiges, dans la
mitraille ou les incendies, dans les exils,
dans les prisons, les hôpitaux et parmi les
agonies ; adoré quand même, adoré tou
jours, malgré tout, comme un rédemp
teur que la corruption du tombeau ne
pouvait atteindre, comme une vierge de
gloire qui ne pouvait pas mourir. J’ai,
connu, dans mon enfance, des vieux
mutilés incapables de le distinguer du Fils
de Dieu »
U
3
Quel souvenir que ces images de Raffet illustrant la pauvre histoire de Norvins
qui me paraissait un évangile quand
j’avais douze ans ! Un évangile, c’est bien
cela. A peine en connaissais-je un autre,
ma culture chrétienne ayant été devan
cée, ou retardée, par la culture napoléo
nienne. Malgré tant d’années écoulées, je
retrouve encore le frisson de magnificence
qui me parcourait en feuilletant ces
pages que je pouvais à peine lire, igno
rant tout à fait l'histoire. Mais quelle
fièvre, quel tremblement par les images !
Qu’avais-je besoin de lire? Avec elles et
»
Triiï'OdLu ctîcra
11 -p-B HAPül.BÛl'l
39
par elles, je le suivais partout, mon héros
et mon empereur, depuis Toulon jusqu’à
Sainte-fjélène. Je l’accompagnais surtout
en Egypte et en Russie : je ’e voyais tou
jours tout/puissant, toujours infaillible
comme un Dieu, et je croyais être un des
plus vieux de sa /ieille j/arde.
Qu’avais-je besoin de comprendre ? Je
sentais'déjà et je n’ai jamais cessé de sen
tir en lui le/urnaturel, et les huit lettres
de son /om, imprimées,je m’en souviens,
en grosses capitales couleur de sang, sur
la couverture, me semblaient lancer des
rayons jusqu’aux extrémités de l’univers.
De cela, je ne suis jamais revenu.
Il y avait aussi, tout près de la ville, un
jardin étrange et certainement très ridi
cule que je reverrai peut-être dans le Pa
radis. Un bourgeois quelconque, un im
bécile, j’en ai peur, avait imaginé de faire
de sa propriété un lieu de pèlerinage na
poléonien. Gela s’appelait Sainte-Hélène
et mon père m’y conduisait tout enfant.
C’est si loin que je peux à peine m’en sou
4a
l/.tWft IUÎ NV’OLÉOX
venir. 11 y avait je ne sais quoi, un buste
énorme de l’Empereur, une petite colonne
de la grande armée en simili-bronze, une
sorte de caverne environnée de saulespleureurs et représentant le tombeau
d’exil, d’où émanait une épouvante reli
gieuse, des rocailles de la Mal maison ou
de Saint-Cloud, une effigie verdâtre du
Itoi de Rome dans un berceau de lierres
bu de chèvrefeuilles, et des plâtres de
grognards ou de maréchaux défiant toute
cocasserie sublunaire.
Voilà tout ce que je peux retrouver dans
les cryptes de ma mémoire et encore je
je n’en suis pas très sur. Mais i’émoi de
mon cœur d’enfant dure toujours et c’est
parce qu'il n’a pas cessé, depuis cinquante
ans, que je peux écrire ces pages. Tel était
et tel est encore, si longtemps après son
dernier soupir, l’ascendant de ce Pro
digieux !
X
Envisager Napoléon comme un instru
ment divin met fort à l’aise pour parler
de ses fautes, enregistrées avec tant de
soin et sur tant de papier par tous ses
juges. Si on entend raisonnablement par
le nom de fautes, une série de transgres
sions volontaires, vénielles ou capitales,
d’une loi promulguée, la stricte justice ne
permet pas qu’on les impute à un instru
ment. En ce sens Napoléon peut n’avoir
pas commis une seule faute, ayant tou
jours été forcé d’accomplir, en qualité
d’instrument, ce qu'il lui était prescrit de
vouloir et d’accomplir.
42
l’ame r»E NAPOLÉON
Nul doute qu’il ne fût, en même temps,
un homme sous la loi de la chute, comp
table. par conséquent, des fredaines de sa
liberté. Mais de cela, Dieu seul est juge,
Dios de todos. Je n’ai en vue que ce qu’on
nomme vulgairement les fautes poli
tiques. Aucun autre que lui-même n’a pu
savoir ni conjecturer sans témérité ce
qu’il mit de sa volonté propre dans les
actions magnifiques ou effrayantes exi
gées par une Volonté supérieure à laquelle
il ne fallait pas désobéir.
Confusément il le sentait bien quand il
parlait de son « étoile ». Sans pouvoir
comprendre, il sentait une y^ain dans ses
cheveux, une main sur son cœur qui ces
sait alors de battre, a-t-on dit, une main
autour de sa pensée formidable. En frémissan l^ce Maître du monde se voyait cir
conscrit dans une liberté d’ordre inférieur
et — sous son masque impérial — cadet,
en cette manière, de tous ceux, fussent-ils
les plus misérables, qui n’avgient pas,
comme lui, une consigne, un jkm/mande-
tnenjjd’éternité, un canevas divin à rem
plir et qui paraissaient avoir, plus que
lui, le choix de leurs œuvres bonnes ou
mauvaises.
Peut-être alors serait-il possible d’expli
quer, par d’intermittentes rébellionsde son
àme/par de subites velléités de s’évader
d’une si fatale grandeur/ les étranges
pardons qu’il eut tant de fois pour ses
ennemis les plus dangereux et son inconce/
vable) faiblesse pour des compagnons in.
dignesjde lui.l« Cet homme né pour l’em
pire », a dit un historien pénétrant, « qui
entra de plain-pied dans la souveraineté
et se trouva sans effort non seulement
l’égal, mais le supérieur, et sous tous les
rapports, des rois et des empereurs vain
cus par lui, demeura toujours, dans sa fa
mille, un parvenu et un cadet. Làjil ne fut
jamais empereur que pour donner. Il ne
parvint jamais à se faire obéir ni respec
ter. 11 garda pour les siens cette étrange
complaisance qu’il étendit à tous ceux
qui l'avaient aidé dans les temps difficiles,
j,
L-
b
i'i-
l’ame de napoléon
servi dans les années de crise. Ce guerrier,
cet autocrate violent, généreux, débon
naire, fut de tous les maîtres et meneurs
d’hommes, le plus notablement trompé
et trahi par sès femmes, par ses frères,
par ses sœurs, par ses ministres, par ses
lieutenants, par ses serviteurs. »| Sans
doute fallait-il qu’il en fût ainsi et que
même ses pires fautes, puisqu’il faut em
ployer ce mot, fussent comme des parties
essentielles du poème de sa destinée.
? 0
\
On est, d’ailleurg, suffisamment averti
lorsque, étant capable de profondeur, on
vien t à considérer la sottise palpable d'une
substitution imaginaire à des événements
accomplis. Tel autre dénouement aurait
eu lieu, dit-on, si telle circonstance avait
été prévue. Mais précisément cette cir
constance ne pouvait pas être prévue ni
écartée, puisqu’il fallait ce dénouement et
non pas un autre. Les faits sont absolus
en eux-mêmes et dans toutes leurs péri
péties. Les faits historiques sont le Style
de la Parole de Dieu et cette parole ne
peut pas être conditionnelle. Il fallait
3*
48
l’ame de napoléon/
Vincennes, il fallait Tilsitt et Bayonne, il
fallait les Rois frères, l’impunité incom
préhensible de Bernadotte et la désas
treuse campagne de Moscou ; il fallait,
après Dresde et Kulm, l’incommensurable
folie d’abandonner dans les inutiles forte
resses d'Allemagne plus de 150.000 soldats
plus que suffisants pour écraser la Coali
tion dans les plaines de la Champagne. 11
fallait enfin Grouchy. Il fallait toutes ces
choses connues // beaucoup d’autres
qu’on ne connaît pas/et la preuve sans
réplique, c’est qu’elles sont advenues sous
l'œil de Dieu qui ne fait pas de fautes et
qui voulait ces choses depuis toujours.
« Ai-je donc accompli les volontés du
Destin ?/répondait l’Empereur à quelquesuns de ses grands qui tentaient, en 1812,
de le détourner de la RussieJ) (3^^^)
(3 Je me sens poussé vers un butqueje
ne connais pas. Quand je l’aurai atteint,
un atome suffira pour m’abattre. » lise
défendait à Sainte-Hélène du reproche
devoir trop aimé la guerre, disant qu’il
. Introduction
frAME PB KArOLfipy
47
y avait toujours été contraint, et cela est
rigoureusement exact. S’il aima la guerre
où il excellait, où donc est le grand artiste
amoureux de son art, mais forcé d’en
vivre exclusivement, qui aurait le droit
de l’incriminer?
On se demande quel homme a pu ga
loper autant que celui-là sous le fouet
de son. destin. On sait sa fameuse course
à franc étrier, de Valladolid à Burgos,
trente-cinq lieues en cinqheures.il était
parti avec une nombreuse escorte, à cause
du danger des guérillas. A chaque pas il
laissa du monde en route et arriva presque
seul. Il fallait lâcher l’Angleterre/insufh- -j
samment étranglée au nord de l’Espagne/
/^
pour sé jeter sur la menaçante Autriche
et il n’y avait pas une heure à perdre.
Cette chevauchée fantastique à peine
croyable est une image de toute la vie for
cenée de ce Titan, toujours contraint
d’aller un peu en avant de la foudre et qui
n’obtint de se reposer que dans la mort.
XN
Par manque d'attention ou débilité
d’intelligence, je me sms souvent étonné
des deux Abdications, ne concevant .pas
qu’un tel homme eût abdiqué une seule
fois. Je pense, aujourd’hui, qu’il fit cela
comme tout le reste, par commandement.
C’est une autre version des deux épouses.
J’en suis à me dire que c’est làjqu'il faut
chercher.
Serait-ce donc qu’il peut y avoir deux
abdications divines ? Une telle pensée estelle con/cevablé ?. Dieu disant: « A partir
de maintenant, je ne suis plus Dieu ». Une
première fois, parce qu’on l’abandonne.
s>
/.’xMli! DR-HAPQI.ftO^
4.9
une seconde fois, parce qu'il s'abandonne
lui-même. C’est le vertige, c’est la falaise
de l’absurde et de l’impossible. Et pourtant cela s'est vu, dans le grand miroir
aux énigmes, en 1814 et 1815. On en a.
assez pleuré et il y a des gens qui en
pleurent encore. Avant et surtout après
les Cent-Jours, les malheureux disaient en
eux-mêmes: « C’est fini! Nous n'avons
plus de Dieu, qu’allons-nous devenir ? On
ne pourra plus naître, on ne pourra plus
mourir. On ne pourra plus être jugé ni
récompensé par personne. Plus de paradis,
pour l’espérance, plus d’enfer pour le dé
sespoir. » Et il y eut dans le pauvre
monde une tristesse infinie.
PourquoidoncNapoléon a-t-il abdiquéet,
je le répète, abdiqué deux fois ? Un seul
pourrait répondre à cette question et il se
nomme l'Esprit-Saint. « C’est po.ur moi »,.
dirait-11, « qu’il a abdiqué. Etant la res
semblance du Père qui s’est repenti
d'avoir fait les hommes, étant l’image du
Fils crucifié par eux, Napoléon était bien.
;
z
,
30
l’ame de napoléon
forcé de les congédier en sa personne et
en cette manière, puisqu’il ne restait plus
à préfigurer que le Paraclet du triomphe
définitif en qui se doivent accomplir tous
les symboles et se consommer toutes les
prophéties. Votre empereur a fait ce qu’il
avait à faire, très exactement, comme les
soleils ou les animaux, sans comprendre
ni savoir, et la magnificence qui parut en
lui avant qu’il tombât, n’était, par antici
pation, qu’un reflet infiniment pâle de ma
prochaine splendeur. Les deux gestes par
lesquels il vous a quittés étaient miens,
véritablement, dans l’espace et dans la
durée, mais dans un mode qui vous est
caché et que vous ne pouvez pas con
naître avant l’heure. »
Que Celui qui peut comprendre comprenne,
a dit Jésus qui ne parlait qu’en paraboles,
et cette Injonction mystérieuse ne pouvait
s’adresser qu’au seul Paraclet à venir par
qui seront dévoilés tous les arcanes.
N’étant pas le mandataire accrédité de
ce Consolateur, je n’ai donc rien à expli-
BrAIOTT -PB-WAPOLfioy
51
quer. D’ailleurs, depuis la déchéance et
l’abjection procurées par la Chute origi
nelle, qui donc est capable d’expliquer ou
de comprendre profondément quoi que
ce soit ? C’est déjà bien beau et passable
ment surhumain de montrer qu'il y a
partout du mystère ou de le donnera pres
sentir ; de proclamer, par exemple, qu’il
n’y a pas de causesjugées en histoire, que
la vie des hommes, grands ou petits,
« n’est pas ôtée, mais seulement changée »,
selon l’expression liturgique, vi/a muiatur,
non tollitur el,
en conséquence, on ne
sait vraiment rien des combinaisons per
pétuellement itératives de la Volonté di
vine !
Ah ! si Napoléon avait pu être la multi
tude! Si son Nom avait été le nom delà
multitude, combien ce serait plus facile
du (’expliquer! D’abord il n’aurait pas eu
besoin- de naître dans une île, ce qui eût
tout simplifié, son cas étant essentielle
ment géographique, et toute idée d’un
Blocus continental/ou seulement départemental/eût été sans occasion et sans op
portunité, Une seule épouse lui aurait
suffi, la Sottise universelle, épouse fidèle
s’il en fut et combien féconde! Il n’aurait
jamais été à file d’Elbe, trop éloignée des
centres et, par conséquent, n’aurait jamais
i lirtroducti&ri
Afram-DB .MAPObBflM
53
eu à en revenir. Pour ce qui est des deux
/bd icationg, n’en parlons pas. Il eût été
facile de les remplacer par le /uffrage
universel qui aurait certainement, nous
l’espérons, terrifié la Coalition et on au
rait eu la prostitution politique cinquante
ans plus tôt, •
Mais voici. Napoléon n’était pas la mul
titude. Il était seul, absolument, terrible
ment seu i/et sa solitude avait un aspect
d’éternité. Les anachorètes fameux de
l'antiquité chrétienne avaient, dans leurs
déserts, la conversation des Anges. Ces
saints hommes étaient isolés, mais non
pas uniques ; ils se voyaient entre eux
quelquefois, et leur dénombrement est
difficile. Napoléon, semblable à un monstre
qui aurait survécu à l’abolition de son es
pèce, fut vraiment seul, sans compagnons
pour le comprendre ou l’assister, sans
anges visibles et, peut-être aussi, sans
Dieu ; ruais cela, qui peut le savoir?
N’ayant pas d’égaux ni de semblables,
il fut seul au milieu des rois ou des autres
54
l’ame de napoléon
empereurs qui ressemblaient à des do
mestiques aussitôt qu’ils s’approchaient
de sa personne; il fut seul au milieu de
ses grands qu’il avait fabriqués avec de la
boue et des crachats et qui retournèrent à
leur origine, le jour même où commença
le déclin de sa puissance ; il fut seul au
milieu de ses pauvres soldats qui ne pou
vaient lui donner que leur sang et qui
n'en furent point avares. Il fut seul à
Sainte-Hélène au milieu des rats de Longwod et des dévouements rongeurs qui
prétendaient le consoler. H fut seul enfin
et surtout au milieu ne lui-même/où il
errait tel qu’un lépree.. inabordable dans
un palais immense et désert! Seul à ja
mais, comme la Montagne ou l’Océan !...
L'AME DE NAPOLÉON
Le premier de tous les droits pour Na
poléon, aussi bien que pour le dernier
tambour de ses armées, c'était certaine
ment d’avoir une âme, une âme qui fût
vraiment sienne et ne pût appartenir à
aucun autre. Il est difficile d’y penser.
Sans doute quand on est chrétien, on est
forcé de savoir que tout homme a une âme
et que cette créature invisible est à la
ressemblance d'un Créateur invisible. On
sait aussi et par conséquent que l’âme de
n’importe qui, fût ce d’un imbécile oui
d’un nègre, est infiniment plus pré
cieuse que tous les trésors à imaginer, in-
•X
56
â
l’ame de napoléon
comparablement plus colossale que l’étoile
Canopus à qui les astronomes les plus mo
dérés concèdent une dimension sphérique
huit millions de fois supérieure à celle de
notre soleil. Des saints on* dit que si quel
qu’un pouvait voir une âme telle qu’elle
est, dans sa grandeur et sa dignité, ce
quelqu’un mourrait à l’instant. Assuré
ment si cela pouvait être mis en doute, le
Dogme de la Rédemption par le Sang et
par l’Opprobre.,d’un Dieu incarné serait
absurde et inconcevable.
C’est déjà (beaucoup pour un croyant
que l’Ame puisse être pensée et c’est même
tout à fait surnaturel, j’ose le dire, qu’il en
soit parlé continuellement.il ne s’agit pas
ici, bien entendu, de l’âme des bêtes ou
des plantes, c’est-à-dire de leur principe de
vie qui n’est vraiment pas facile à expli
quer ni à démontrer. Il s’agit de l’âme
humaine incapable de finirfdont l’existence
tpe' n’est connue que par la- Révélâtde
'iion l’âme invisible devant survivre à un corps
&
ace visible qu’elle est appelée à réintégrer un
l’ame Î)S NAPOLÉON
8?
jour, de cette /me que Dieu a faite participante de lui-même et qui est plus du
rable que tous les mondes.
Si cette idée est accablante, lorsque notre
espritdaigne s’occuperdu premier passant,
que sera-ce d’un Napoléon? Faudra-t-il
dire, en se moquant du Rédempteur et de
son Sang, que l’âme de celui-ci est plus
précieuse que celle des autres? Assuré
ment non, mais plus grande et incompa
rablement plus grande par attribution,
cela est certain.
Il y a des âmes qui sont des épouses ou
des concubines préférées que le Seigneur
se plaît à combler des parures les plus
extraordinaires et les plus somptueusesSi elles sont infidèles ou dissipatrices, elles
en assumeront le châtiment, car le Maître
est aussi jaloux que puissant. Mais^jusque
dans le fond de leur disgrâce, elles garde
ront leur gloire essentielle et le souvenir
de ce qu’elles furent ne sera pas effacé du
cœur des hommes.
Nul ne flamboya autant que Napoléon,
/4
58
l’ame de napoléon
c’est sûr, mais rien ne prouve que son
âme fut plus éclairante que celle d’un
cuistre ou d’un cordonnier. Les lampes
ou les phares de son génie répandirent un
éblouissement qui dure encore et qui ne
finira qu’à l’aube du Jour de Dieu. Mais
son âme, toujours ignorée, ne put éclairer
que lui-même d’une façon que nous ne
savons pas. Son âme à lui, triste ou
.joyeuse, sombre comme les abîmes, ou
torturée par la lumière; son âme de pé
cheur, d’orgueilleux, d’implacable, de
sentimental et de débonnaire ; son âme
aux feux changeants, douloureuse ou
triomphante; son âme incon/^stante ou
désespérée lui disant toujours : « Tu es
seul, ô Napoléon, éternellement seul ; nul
ne t’accompagne, nul ne sait ce que tu
aimes ni ce que tu bais, ni où te porteront
tes pas, puisque toi-même tu l’ignores.
Pauvre tout-puissant malheureux, pleure
au fond de moi, je te cache et je ta pro
tège ».
Napoléon n’a eu en propre que son âme.
l’ame de napoléon
59
C’est pat* elle qu’il gagna tontes ses ba
tailles; c'est par elle qu’il fnt un meneur
d h o m m es i n o uï, u n a d m i il is t ra te u r i nfî n i ;
qu’il osa pétrir l’Europe dans des mains
empruntées à Dieu et qu'il espéra ne ja
mais rendre. C’est par sou âme enfin et
son âme seule qu’il eut la gloire de se
tromper comme aucun homme ne s’était
trompé avant lui, et d’être abattu à la tin,
n’étant que l’Annonciateur, non par l’hos
tilité furieuse de quelques rois humiliés,
mais par la coalition de tous les siècles et
par le jusant de la Révolution française
qui se retirait de lui, l’ayant porté jus
qu’aux cimes.
Les témoignages historiques sont assez
clairs. Configurateur et Régulateur de
cette Révolution qui changeait la face du
monde, Napoléon eut contre lui, néces
sairement, toutes les Traditions anté
rieures. Toutes les choses du Passé durent
naturellement se précipiter vers lui et sur
lui/comme des torrents innombrablespfftïrés par un gouffre unique.
89
l’axJB de napoléon
Vainement il essaya de les capter à Sut!
usage, en déplaçant toutes les frontières,
en essayantde fabriquer de nouveaux rois
et de nouveaux peuples, en datant de sa
personne une ère nouvelle. Les choses lui
obéirent moins que les hommes et c’est à
confondre la pensée de se dire qu’il y eut
uneàme, uneseule âmed'orgueil,d’amour
et de souffrance comme les autres, pour
porter cela, une âme excessivement dénn »
surée, mais absolument unique par desti
nation, en laquelle il fallut que se con
centrât l’effort. de la résistance continuelle
à toutes les âmes, cavales perfides ou ju*
ments sauvages, qu’il était indispensable
de toujours dompter.
Au risque de sembler paradoxal, .j’ose
prononcer le mot de désintéressement.
Quel pouvait bien être, en effet, l’intérêt
ou les intérêts d’un homme arrivé à une
situation si prodigieuse? Quelle ambition
aurait-il pu concevoir, sinon d’être ou de
rester ce qu’il était déjà, ce qu’il avait tou
jours dû être, même dans les limbes de sa
l’auiî
ns napoléon'
6!
destinée, car l'avenir,-au sens Ordinaire,
est un mot sans acception, quand on parle
de tels parangons d’humanité. Au sommet
de tout, dès l’âge de trente-huit ans, ras
sasié de tout ce qui peut faire palpiter, il
ne lui restait plus qu’à se faire adorer
comme un roi païen, si sa puissance inouïe
avait été capable de prévaloir contre la
goutte d’eau de son baptême.
Le désintéressement de Napoléon! Qui
donc y pense? Il fut à sa mesure, cepen
dant, et tout à fait hors de mesure, non
pas précisément par mépris ou satiété,
mais parce qu’il n’eut pas le temps de re
chercher ou même de considérer ce qui
eût pu lui être profitable. 11 eut le désin
téressement du vrai soldat qui exécuté
une consigne dangereuse sans être sou
tenu seulement par la pensée que son
obéissance pourra paraître héroïque. Ne
sachant pas lui-même où le portait une
Volonté mystérieuse de laquelle il ne son
geait pas à discuter les exigences et ne se
réservant que la. responsabilité la plus to4
62
l’ame de napoléon
tàlje qu’un mortel ait assumée, il lui parut
•siiiiple d’exiger le désintéressement absolu
de plusieurs millions de créatures qu'il
comblait de gloire, n'ayant pas autre chose
à leur donner ; mais devinant très bien
que ces instruments inférieurs de la Force
irrésistible dont il subissait l'impulsion
allaient comme lui, et.du même pas, à
l’accomplissement inéluctable d’un Des
sein qui dépassait la compréhension de
son génie.
On ne pourra jamais le répéter assez,
tout était contre lui, toutes lésâmes contre
sa seule âme ! Non seulement les âmes des
contemporains si violemment comprimées
par lui, mais les âmes d’autrefois, les
âmes, toujours vivantes, des anciens
morts qui avaient rempli, goutte à goutte,
pendant des siècles, les Sept Coupes de la
Colère qu'il fut chargé de présenter au
monde, et encore les âmes à venir sur qui
ces Coupes effrayantes seraient inévitable
ment répandues, car il n'était, je l’ai dit,
qu’un Précurseur. Toutes, encore une fois,
l’ame de napoléon
63
devaient être contre lui, de même que lescriminels contre l’exécuteur de leurs
propres œuvres et, aussi, en vertu de cet
instinct universel de l'humanité à l’état de
cljute qui ne pardonne pas aux Supé
rieurs.
Il est donc raisonnable de penser que
Napoléon, même auxjoursde ses triomphes
les plus éclatants, fut un homme secrète
ment mais profondément malheureux,
puisque le bonheur ou ce qu’on veut appe
ler le bonheur, en cette vie, n’est qu’une
combinaison, d’ailleurs illusoire, de satis
factions médiocres
et d’aubaines adven*
tices qui ne peuvent convenir à un grand
homme et surtout au plus grand des
hommes.
6
LES AUTRES AMES
Le nombre en est infini et c’est découra
geant d’y songer. Les autres âmes, c’est le
genre humain tout entier. Car tel. est
l’éblouissement procuré, je ne dis pas par
la reverie, mais par la pensée. Napoléon
d’un côté, le monde de l’autre.
Il me semble avoir vécu à cette époque,
non encore oubliée, de l'an VI, où Bona
parte apportait à Paris la ratification, com
bien vaine! du traité de Campo-Éormio.
Ce fut le printemps du délire, le commen
cement de la fascination universelle. On
se tuait'poür voir de près le jeune général
à figure de héros antique el comparable
l’ame DE NAPOLÉON"
6fi
I,
seulement à des vainqueurs imaginaires;
qui venait, à vingt-huit ans, d’agenouiller
devant lui fesclassiques armées d’Autriche
victorieuses de Louis XIV, il n’y avait pas;
cent ans. On ne pouvait presque plus res
pirer parmi ce grand peuple fumant de
gloire.
Dès ce moraent/ledominaifenr dutsentir
sa force et juger ses contemporains. Assit'
rément il avait dû voir combien c’était
facile, avec ses dons, de fouler aux pieds ce
qu’il y avait de plus grand, ce qu’on
croyait le plus grand depuis des siècles.
Alors, nécessairement, dut commencer
pour lui, et déjà poutre lui, le spectacle,
jusqu’alors inconnu, de l’avalanche fu
rieuse de toutes les âmes habitant ou ayant
habité des corps depuis longtemps ou de
puis toujours.
Sans remonter au Déluge, il y avait, au
moins, Henri IV, le roi gascon, destruc
teur de l’unité catholique en France et
absurdement ambitieux d’une hégémonie
européenne que ne permit pas le proviL
LeA dah'd 3ineJ
dentiel couteau de Ravaillac. Ce hâbleur
de la « poule au pot » qui n’a pu laisser au
peuple que le souvenir de ses paillardises,
avait osé dire, se sentant menacé : « Vous
ne me connaissez pas, vous autres ; quand
vous m’aurez perdu, vous reconnaîtrez ce
que je valais et la différence qu’il y a de moi
aux autres hommes ». Il le croyait sans
doute et son petit-fils le crut encore plus
que ljfi.
Le protocolaire Louis XIV, chef suprême
du bureau des monarchies et l’un des
plus médiocres bellâtres qu’on ait jamais
vus, ne se jugeant pas « inégal à plusieurs
soleils, nec plurïbus impar », exigeait sim
plement qu’on devînt aveugle ou même
idiot en le regardant. Le bourbeux LouisXV,
très digne de son ascendance, aussitôt
après sa mort, ô Juvénal ! dut être préci
pitamment mis en bière par l’effroyable
moyen d’une pompe de vidangeur, et c’est
le Irait le plus caractéristique de son régné.
Enfin Louis XVI, le Rien royal pneuma
tique et automatique, tueur d’hirondelles
fis
I,
l’ame 1 E NAPOLÉON
et serrurier ; capable tou t au plus, selorr
Thiébault, d’assommer les petits chiens à
coups de canne et. de rire de cette bonne
farce, inextfnguiblement; excellent objet
pour la guillotiné et trésor inappréciablepour les diptyques du martyrologe des
imbéciles.
11 est entendu qué ces personnages, avec
tous leurs proches, leurs amis, leurs mi
nistres, leurs femmes ou leurs maîtresses,
avaient des âmes. Ou est force d’en direautant de chacun des grands mimes de la
Révolution, en allant de Mirabeau jusqu’au
verdâtre Robespierre. Et/quand Napoléon
a cessé de barrer l'espace qui est sous le
ciel, cela continue ignoblement avec le sac
d’excréments qui s’est- appelé Louis XVIII
et son imbécile puîné Charles X, tous deux
fratricides et supplantateurs dégoûtants
de leur neveu l’infortuné Louis XVII, aussi
peu capables l’un et l’autre d’un éclair
d’intelligence supérieure que d’un mouve
ment de courage ou de bonté magnanime.
On ne finirait pas de prostituer l’imagi-
autres âmej_
■n NA'PObÉON
63
: .alion s’il fallait parler de Louis-Philippe,
du capitulard de Sedan, des Présidents de
nuire salope de République et surtout du
Monstre qifon entend déjà cogner aux
.carreaux de l’auberge.
•l’ai dit que Napoléon est précisément au
•centre de cet immense tourbillon, ne pou
vant pas être ailleurs/à cause de l’exorbi
tante grandeur de son âme. A cette haust-eiar de pensée où je m’efforce d’atteindre,
11 est clair que les notions de temps o.u
•d’espace n’existent plus. L’histoire tout/
entière devient synoptique et simultanée,
à ce point qu’il est possible de juxtaposer
et d'annexer étroitement, sous le regard,
les événements les plus disparates ou les
plus distants. La durée est une illusion
consécutive à l'infirmité de la nature hu
maine déchue. « Tout homme est l’addi
tion de sa race », a dit profondément un
philosophe. Tout grand homme est une
addition des âmes.
A une époque lointaine et passablement
obscure, il y eut un moment où tout ce
70'
l'ame de napoléon
qu’on nomme le Passé fut dans la nécessité
d’aboutir à Charlemagne. De même, il y a
cent ans, il fallut que tout, Charlemagne
entête, se précipitât sur Napoléon et ce
conflit est sans doute le plus extraordi
naire d’entre les prodiges. Il est donc iné
vitable d’affirmer que Napoléon est le Chef
souverain detoutes lesvolontés/antérieures/ /
contemporaines ou pdstérieures/qu’il cen- fy
/-
tralise en la sienne, le total de toutes les
âmes.
En ce sens et après défalcation idéale de
l’apparence chronologique, on peut dire/ /«
sans camisole/que Louis XIV, par exemple,
manqua de déférence à l’égard de Napo
léon en faisant un roi d’Espagne de son
duc d’Anjou, après lui avoir scandaleuse
ment /Usohé/, en signant le déplorable
traité de Rys/ick. Combien d’autres choses
encore! L’inertie de ce misérable sultan
chrétien après Steinkerque, alors qu’il
pouvait écraser Guillaume d’Orange; le
sauvage et inutile incendie du Palatinat ;
l’expulsion bête de deux ou trois cen t miLle
I
eurtrei
AMIS DIS KA-FOtÉOS
71
calvinistes qu’il eût été facile et si rafraî
chissant de massacrer ; le bombardement
plus bête encore d’Alger et de Tunis
«’aboutissant pas àla conquête, et la vaine
paix de Nimègue, occasion pour les bour
geois de Paris d’affubler le triomphateur
en perruque du surnom de Grand, à l’heure
méune où cette manigance politique, en
même temps qu'elle entamait le prestige
de la France, préparait, pour la fin du
siècle suivant, les futures coalitions et la
victoire définitive de l’Angleterre.
Au total Napoléon lui devait la déconfi
ture de Trafalgar, l'angoisse d’Austerlitz,
le deuil d’Kylau, l’illusion de Tilsitt, la
déshonorante fourberie de Bayonne et
■l’atroce déboire qui en fut la conséquence,
l’épouvantable danger d’Essling, le Ma
riage insensé, l’extermination de sa puis
sance en Russie, le gouffre de 1813, le dé
sespoir de 1814 et l’écrasement final de
Waterloo.
11 était certainement redevable de tout
cela et de sa mortelle Captivité au soleil
72
l’ame DE NAPOLÉON
ridicule de Louis XIV, à la lune pâle et ote-»
cène de Louis XV, à la citrouille confuse
de Louis XVI, enfin à la propulsion enragée
du Comité de Salut Public tendant à dé
border toutes les frontières sans recul pos
sible. Héritie/ et exécuteur testamentaire
de toutes ces âmes boueuses ou tragiques,
/l lui fallut aller jusqu’à Moscou pour dé
fendre les barrières de Paris et ce fut las
catastrophe.
Sous ses yeux, immédiatement, quelles
furent les âmes? Tout le monde pense na
turellement à Talleyrand, à Fouché, à Bernadotteque nul opprobre ne pourrait assez
flétrir. Mais il y eut ses chiennes de femmes,
il y eut ses frères et ses sœurs-, tous ceux
qu’il/faits grands, le troupeau infini des
fonctionnaires qu’il avait comblés, là na
tion même devenue par lui la reine du
monde. Puis, dans l’avenir crépusculaire,
tout ce que nous savons, hélas!... Alorson se demande si vraiment il est possible
de concevoir une plus torturante destinée !
1
Le moment le plus difficile de toute?îâ
vie de Napoléon paraît avoir été le 18 ■Bru
maire oujplus exactement/le lendemain
b b
où se consomma ce célèbre coup d Etat,
après que Bonaparte/effroyablement bqus-
fj
culé par les Jacobins du Conseil des-Cinq1'
Cents et sauvé de leurs mains par quelquesuns de ses grenadiers/eut enfin violé la
fortune en expulsant l’AssembléeSans doute il eut bien d’autres instants
cruels et en plus grand nombre qu’on ne
le pense. Mais ici commençait sa voie
d’empereur. Pour la première fois, il lui
fallait étendre la main vers le Globe sym
bolique e.t il se vit très près de périr d’une
-«
lï
l’ame de napoléon
façon ignominieuse. Il eut l’oreille remplie?
et bourdonnante du terrible Hors la loi\
clameur jacobine équivalente au Crucifitjr...
Il avait senti sur lui la peigne bru
tale des maquignons de la populace et if
avait cru s’évanouir de dégoût et d’hor
reur. « Le petit César grêle, nerveux, im
pressionnable », dit Vandal, « qui eut tou
jours horreur du contact matériel des
foules, éprouve une défaillance physique.
Sa poitrine s’oppresse, sa vue se trouble,
il n’a plus qu’une perception confuse et
indistincte des choses. » Il a dit souvent
son mépris pour les ass/mblées délibé
rantes ; il n’en avait pas la pratique et if
le fit bien voir en cette occasion. Quand
on l’emporta du milieu de la canaille et
qu’il revit ses soldats, il se ressaisit aus
sitôt, comprit son vrai rôle et ce fut la
foudre. Mais l’angoisse avait été plénière
et il ^ut s’en souvenir jusqu’àsa mort.
On a beaucoup dit que la vie est un songe
et on sait la puissance quasi surnaturelle
des impressions que l’âme reçoit dans les
Lfrtrt, DMS—NAPOLÉfri/
7â
-songes. Que penser du songe napoléonien
•qui dura vingt ans, de Vendémiaire à Wa
terloo ? Le songe d’un tel homme, ses effets
’dans une telle âme et l’angoisse toujours
«renouvelée dans un tel songe !
Il y a des images populaires qui mon
trent Napoléon dormant la veille d’Aus
terlitz, alors qu’il avait acculé son admi
rable armée et son jeune empire à un
abîme et que la moindre faute eût été le
désastre irrémissible, deux cent mille
Prussiens se préparant à tomber sur lui,
même dans le cas d’une victoire qui n’au
rait pas été un triomphe.
Ges pauvres images sont étrangement
significatives. Il dormaitsous son « étoile »,
ce naïf grand homme de génie, mais qui
pourrait dire que ce sommeil était le repos
•de son âme? Il avait eu déjà tant d'heures
tragiques d’incertitude, à Boulogne, à Ma—---“—— jjç
rengo, à Vérone, à Rivoli, aux Pyramides,
à Saint-Jean-d’Acre, et cela devait durer
jusqu’à la fin. Seul partout, c'est-à-dire
n’ayant pas un lieutenant qui fût soft égal
“6
1,’aMB D'î napoléon
«t toujours forcé de faire cent cinquante
mille soldats par l'addition de sa personne
à cinquante mille combattants, quelle ne
dut pas être sa secrète angoisse à chacun
de ses pas glorieux !
Les images ne disent pas s’il dormait à
la veille de toutes ses batailles, mais la lé
gende populaire le donnait à supposer et
cette légende avait raison, au moins dans
la profon leur allégorique. Napoléon était
un dormant su blinde, un vainqueur som
nambule que la souffrance des autres et
de lui-même faisait 'Crier pendant son
sommeil et dont les cris portaient l’effroi
■aux extrémités du monde. 11 ne se réveilla
un jour, sans son épée, qu’au moment de
paraître devant Dieu...
Quel gouffre de méditations, si l’on vient
à penser que cet homme de guerre im
mense ne put jamais obtenir une victoire
définitive, qu’après Austerlitz il fallut léna,
Eylau,Friedland et qu’ensuite Wagram fut
nécessaire pour aboutir à ce dilemme
effrayant présenté par le destin, ou de
77
vaincre inutilement à Moscou oyi d’être
écrasé ailleurs par la coalition de tous les
peuples! Que tu fasses ceci ou cela, ta
ruine est inévitable, et tu n'y peux rien.
Tu es dans les chaînes du sommeil, dans
la torture ou la volupté des songes. Une
Volonté supérieure et tout à fait infaillible
a décidé que tu serais le spectateur agité
de ta propre vie incomparable...
Le sublime Tauler disait autrefois que
le ciel est dans l’àme humaine et que Dieu
se plaît à y séjourner. « Les méchants por
tent aussi le ciel en eux, mais ils n’y sau
raient entrer. Et c’est là le plus grand sup
plice des damnés de savoir qu’ils ont en
eux le ciel et Dieu, sans pouvoir jamais
jouir ni de l’un ni de l'autre. » Je ne crois
pas du tout que Napoléon ait été un mécha,nt,et je crois moins encore qu'il soit
un.danjQé, ainsi que l’affirmaient, avec
une si niaise emphase, les dévots imbéciles
ou prostitués de la Restauration. Le Pa
radis sans mon Empereur, je ne le conçois
pas. Il suffit de voir en lui un homme
7.8
l’ame de napoléon
excessivement supérieur aux autres, mais,
tout de même, soumis commeeux à la loi
d’exil. Nul ne peut réintégrer le Ciel ou le
Paradis terrestre de son âme d’où l’expulsa
l’originelle Désobéissance. Il faudrait pou
voir lier tous ses .sens et les laisser à la
porte, miracle infiniment rare,, obtenu
seulement par les saints que l’Eglise met
sur ses autels. Cependant quelque chose
de cette sorte arrive parfois dans le som
meil et c’est pour cela quo les impressions
de joie, de douleur ou d’épouvante/ont
alors une énergie qu’il est impossible de
retrouver ou de comprendre, quand le ré
veil,a désengourdi le dragon des sens.
Su on. dit que toute la vie de Napoléon
fut un songe,.c’est à suer de peur de penser
à l’agitation surnaturelle de ce sommeil
de Titan. Alors toutes ses batailles auraient
eu lieu clans sua âme et il les aurait regar
dées ou. entendues de loin, dans une an
goisse infiuiejcomme un prodigieux poème
qu'Un,plus grand et plus redoutable qqe
lui aurait.conçu.
l’Ame -pb napoléon
79
Songez, maintenant, qu’il y eut, parmi
tant d’autres rêves, celui de son Couron
nement et de son Sacre par le Vicaire de
Jésus-Christ, qu’il/y eut toute l’Europe
frémissante et convulsée sous le pied de
ses fantassins, sous le sabot de sa cavalerie
innombrable, qu'il y eut, après les victoires
miraculeuses, le cauchemar des désastres
infinis et l’apocalypse inimaginée de son
Retour et de sa chute.
Et tout cela au-seuil de son âme! Celui
qui n’a jamais mendié ne peut rien com
prendre à l’histoire de Napoléon.
Il fut, au seuil de son âme, le Mendiant
de l’Infini, le Mendiant toujours anxieu/
de sa propre fin qu’il ignorait, qu’il ne
pouvait pas comprendre; le Mendiant
extraordinaire et colossal demandant à
qui passait le petit sou de l’empiré du
monde, la faveur insigne de contempler
en lui-même le Paradis terrestre de sa
propre gloire et qui mourut, au bout de la
terre, les mains vides et le cœur brisé, avec
le poids de plusieurs millions d’agonies 1
dé la Pologne. A la sonnerie des clairons a
répondu le . hennissement de quarante
,
' J1} •
mille chevaux. La nuit froide et noire a
lourdement pesé sur l’armée dont le som
meil a dû être interrompu, combien de
fois ! par les gémissements, lointains ou
proches, des blessés de la veille et de
l’avant-veille. Ces plaintes ont traversé les
souvenirs ou les rêves des uns et des autres,
car chacun de ces guerriers a une âme
qui se séparera probablement de son corps
dans quelques heures. C’est un immense
troupeau d’âmes, c’est le bétail de l’Eter
nité.
5*
S2
l’ame de napoléon
Plusieurs, un grand nombre sans doute,
ont revu ainsi leurs familles, leurs champs/
leurs villages, en Bourgogne, en Périgord,
en Normandie, en Bretagne; d’autres en
Hollande, en Allemagne, en Italie et,même
en Espagne, car les armées de l’Empereur
se recrutent partout, excepté en Russie et
en Angleterre.
On se bat depuis dix ans, on se battra
certainement dix ans encore et njft-1 ne
pourrait dire quand nicomment cela finira,
Napoléon moins que personne. Les chefs
les plus intrépides murmurent déjà. G©
qu’on sent très bien, c’est qu’on a contre•
soi l'Europe entière, simplement parc©’
qu’on est la France qui est l’àme vivant©'
de tous les peuples, et que c’est une loi
pour la brute humaine de guerroyer contre1
son âme.
Pour les humbles soldats cette âme est
visible en-Napoléon, tellement visible ques’il venait à mourir, ce serait la fin de la
France et la fin du monde. Est-il rien deplus tragique, je le demande, que les-
h
/u
©
'.ji'j r>R -fftv.'Qt.Éoy
83
larmes de ce pauvre grenadier pleurant à
la Bérésina de l'avoir vu marchant au mi
lieu des spectres de sa vieille garde? « En.
vérité, je ne sais pas si je dors ou si je
veille. Jc'pleure d'avoir vu notre Empereur
mwher à pied, un bâton à la main, lui
si grand, lui'qui nous fait si fiers ! »
Mais ce moment n’est pas venu. L’huïbiliation des peuples n’a pas encore été
suffisamment fécondée et il faudra bien
d'antres victoires pour enfanter les dé
sastres.
En attendant, voici le préliminaire va
carme de l'artillerie, la voix grandiose des
canons. La Grande Armée se détire, allon
geant ses membres puissants, bâillantà la
mort. Pour la réveiller tout à fait, le vent
glacé lui jette à la face des paquets de
neige. La voilàdebout, frissonnante et fré
missante dans les vallées, sur les collines,
sur les lacs .gelés, au milieu des bois.
Il y a, ça et là, sur l’échiquier de l’In
failli b'e, les fauves redoutables dont il dis
pose : Davout, Aügereau, Ney qui ne con-
l’ame De napqlêon.
naît ni fatigue, ni peur ; Murat l'éventreurde bataillons, l'Achille de touè'lescombats;
le sublime Lannes, l’effrayant cuirassier
Hautpoul, les’généraux d’épopée Saint-Hi
laire, Friant, Gudin, Morand, cinquante
autres. Rapides et précis comme dzes anges,
dé guerre, ils exécutentles derniersjordres.
de leur maître et le carnage commence.
.jll fant qu’il y ait, ce soir, vingt mille
morts ettrente mille blessés pour le moins
et il, n’y a pas de temps à perdre : car c'est
Dieu qui fait la Journée de l’Homme pour
qu’il la remplisse de ses œuvres bonnes ou
mauvaises, et la journée en février n'a pas
huit heures dans ce voisinage du pôle.
C’est indispensable d’avoir été le témoin
d’un de ces conflits de multitudes pour
savoir combien la vie est un songe. Voici
toute une division fauchée par la mitraille'.
Qu’importe et qui donc aurait le temps de
pleurer ? Trente escadrons poussés par les
Furies la foulent aux pieds pour sabrerun peu plus loin les canonniers et les fan
tassins, avant de tomber eux-mêmes dans.
y
4ilK D'ITH-A i;oi,Ér>
S.'i
l’a- lumineuse nuit d'es morts. Puis la . bar
taille a des fin/ et des reflux incessants,
systole et diastole des armées en lutteUne position -enlevée à grand effort est
perdue- et reconquise, combien de fois!
Une charge héroïque pouvant être cruedécisive est arrêtée par un cyclone de feux ;
ïesjra valiers a. moitié détruits sont ramenés
sur l’infanterie qui les protégera comme
elle pourra, ayant quelquefois un furieux
besoin d’être elle-même protégée. Mais la
jonchée des morts s’épaissit et les âmes
sorties du tombeau de leurs corps, lespauvres âmes auparavant ténébreuses, sa
chant enfin pour quoi et pour qui elles ont
si sauvagement combattu, ont été flotter
là-bas, invisiblement, sur le tertre impé
rial, autour d u Maître visible qui les écarte
de la main comme des pensées impor
tunes...
Car il ne tient pas encore la victoire et
la victoire lui est nécessaire. La victoire
est son Requiem, le repos de son âme à lui,
dans ce monde .obscur. C’est son pain et
/#
,R
t
I. AUK f;.« X\PO!.R'iS
son vin, c'est sa, demeure et c'est sa
lampe. A-t-il donc été créé pour autre
chose que la victoire? Quand un de ses
corps vient à reculer, c’est comme s'il
était physiquement refoulé par les croupes
des chevaux, par la poussée mullitudinaire. Mais son visage aussi impassible
que le bronze 11e laisse rien voir de son
tourment. Peut être même ne souffre-t-il
pas, tant son cœurest fort, tant estgra tide
l’impavidité de son génie I 11 souffrira
plus tai'd, sans aucun doute. Eu ce mo
ment il parait heureux, il sent sa force. Il
se sait tuteur des avortons de la Fortune,
il a des arcs-de-triomphe pour l’Incerti
tude et même pour des désastres éven
tuels, parfaitement sûr de trouver toujours
au fond de lui-même quelque ressource
imprévue et foudroyante qui le fera plus
puissant.
Alors il regarde, une fois de plus, son
champ de bataille et, tranquillement, « il
fait trois pas, comme les Dieux ». De toutesses combinaisons profondes, inefficaces
/
(a Sateifflb
i‘7
jHsqu'ici, jaillit soudain une' Maim-uvrequi fait pensera Hercule-en faut éclabous
sant tout le ciel du lait, de l'épouse de Ju
piter. Murat vient de passer comme un
torrent, écrasant toute l’Europe, en une
demi-heure, sur quatre-kilomètres carrés, //
et Napoléon n'a plusque quelques marches
de ses soldats pour devenir l’Empereur'
de l’Occident.
« Le sort d'une bataille », disait-;! à
L
Sainte-Hélène, « est le résultat d’un ins
tant, d’une pensée. On s'approche avec
des combinaisons diverses, on se mêle,, on
se liât un certain temps; le moment déci
sif se présente, une biiècelle. morale pro- l&tinCj
nonce et la plus petite réserve accom
plit. »
Il a avoué- qu’il fut très profondément
ému au spectacle des champs d’Eylaüi, si,
rouges de sang que la neige en dut êtreteintée jusqu’à la fin de l’hiver. Impos
sible de douter de cette émotion quand on
a étudié Napoléon. Il est plus homme quelesautres hommes en raison de sa supé-
XX
/;
/’
S
I.’aMK D'-'
NAPnyÉOV
riorilc infinie. Mais celte supériorité
même « l'attache au rivage » d’une im
passibilité nécessaire à son prestige. « Une
particiifiiri;é », dit Tiiiers, « frappa tous
les yeux. Soit penchant à revenir aux
choses (il] passé, soit aussi économie, on
avait voisin rendre l’habit blane- aux
troupes. /t)n en avait fait l'essai sur
quelquescrégiments. mais la vue d'n sangsur les habits blancs décida la questionNapoléon rempli de dégoût et d’horreur
déclara qu’il ne voulait que des habits
bleus, quoiqu’il pût en coûter ». Il ne put
s'empêcher, malgré tout^ de trahir, en
cette occasion, le bouleversement de son
cœur, dans un de ces Bulletins lapidaireset fatidiques dont il secouait le monde.
Pour qui voit dans l’Absolu, la guerre
n’a de sens que si elle est exterminatrice
et l’avenir très prochain nous le mon
trera. C’est une sollise ou une hypocrisiede faire des prisonniers. Assurément Na
poléon ne fut ni un sot ni un hypocrite,
mais ce prétendu bourreau était un senti-
a fotaj
fc’AMBHton HAPOl.ÉO^
89
mental toujours prêt à pardonner, un ma
gma ni me/croyant quand même à la ma
gnanimité des- autres/et on sait ce que
Lui coûta cette' illusion* incompréhen
sible.
A Austerlitz, il laisse la liberté à
Alexandre qu’il pouvait faire son prison
nier ; après Iéna, il laisse le trône à la mai
son de Prusse abattue; après Wagram il
néglige de morceler la monarchie autri
chienne, etc. Enfin à Rochefort il se confie
à la générosité de l’Angleterre! 11 savait
les horreurs des pontons ; il lui eûtété fa
cile d’user de représailles en envoyant au
bagne, non de pauvres matelots ou sol
dats, mais toute une élite de la société an
glaise détenue en France après la rupture
de la paix d’Amiens, expédient terrible et
qui eut été probablement plus efficace que
te Blocus continental. 11 se reprocha plus
tard de ne L’avoir pas fait et d’avoir ainsi
manqué de caractère...
11 n’était donc pas le monstre qu’il au
rait fallu pour la guerre intégrale, apoca-
90
b.’A MK I)R NAPOLÉON
lyptique, avec tonie'? ses conséquences;,,
l’abîme.de guerre invoqué par l'abîme de
turpitude et ce n’est évidemment pas.
de ce démeia qu’il aura, été le p,eécur~
seiu\
L . GLOBE
4 //
Dans sou beau livre- Napoléon ei
Alexandre Z6r, Vandal racontant le céré
monial napoléonien à Dresde, en 1812.,
écrit ceci :
« Le soir, les souverains se retrouvaient
pour le dîner qui avait lieu de fondalion
chez l’Empereur îles Français. Un se réu
nissait à I avance dans tes a [(parlements.
Là, s'il faut en croire une tradition, dans
sa manière d'opérer et de se faire annon
cer, Napoléon atïeetait me simplicité
grandiose qui l'isolait de huile- les puis
sances accourues à sa voix et l’élevait audessus d'elle.-,. .
m» viles elaient-annon-
92
1,’aivIB de napoléon
cés par lours titres et qualités. C’étaient
d’abord des Excellences et des Altesses
sans nombre, /Vitesses de tout parage et
de toute provenance, anciennes ou ré
centes, Royales ou Sérénissimes,— puis
les Majestés : Leurs Majestés le Roi et la
Reine de Saxe, Leurs Majestés Impériales
et Royales Apostoliques, Sa Majesté l’Im
pératrice des Français, Reine d’Italie.
Lorsque toutes ces appellations sonores
avaient retenti à travers les salons, l'au
guste assemblée se trouvait au complet
et le Maître pouvait venir. Alors, après
un léger intervalle de temps, la porte
s'ouvrait de nouveau à deux battants
et l'huissier disait simplement: I’EmpeRRUR! »
Vingt-huitans après, à l’Hôtel) dés -inva
lides. on attendait la dépouille rapportée
de Sainte-Hélène. Aucune majesté ni al
tesse n’avait été annoncée. Pourquoi se
raient-elles venues, n’ayant plus rien à
mendier ni à espérer de ce Mort, victime,
autrefois, de leur lâcheté ou de leur per-
Le cfatte
/.-AMB frti NAPOLÈoV
(?)
B
93
fidie? Depuis le 5 mai 1,821, son Europe,
d’ailleurs, n’était plus à reconnaître. Les
infâmes et ridicules Bourbons dits de la
Branche aînée, supplai^taLeurs de sa gloire,
avaient été vomis. Les porte-couronnes
qui furent ses contemporains ou ses do
mestiques croupissaient sur terre ou sous
terre/et rien ne s'était accompli dans le
monde qui méritâtquëlque attention. Les
débris de plus en plus rares de /a Grande
, «5
Arrqée étaient mal persuadés de sa fin et
se cramponnaient en espérant un autre
retour. On ne peut se passer complètement
,de beauté et c’était vraiment trop ignoble
de subsister dans les ordures légitimes ou
illégitimes balayées de toute l’Europe sur
la pauvre France à partir de 1815. De tout
le cérémonial de 1812, émondé du transi
toire, il ne restait que cecij La porteJî
quelque temps fermée sur une multitude
pantelante et silencieuse, s’ouvrit toute
grande et la voix grave d’un vétéran de
Wagram ou de Moscou fît entendre ce/ lôiinpPe.
mot: I’Eupereur! On a dit que plusieurs
91
l’ame de napoléon
personnes s’évanouirent d’enthousiasme
en voyant entrer le cercueil.
Il me semble que cela est plus grand
que Dresde et que ce dernier triomphe
est incomparable. Ge qui revenait alors,
ce n’était pas seulement les reliques infi
niment précieuses d'un homme dont la
grandeur avait paru égaler celle d'un
saint, c’était le Globe impérial dans la
main du Maître qui avait été l’âme de la
France plus qu’aucun autre héros ou
prince en n’importe quel temps de son
histoire.
J’ai dit plus haut que tel était le senti
ment profond de ses soldats. Quand ces
pauvres gens mouraient en criant :
« Vive I Empereur ! » ils croyaient vraiment
mourir pour la France et ils ne se trom
paient pas. Ils mouraient tout à fait pour
la France, ils donnaient leur vie comme
cela ne s’était jamais fait, non pour un
territoire géographique, mais pour un
Chef adoré qui était à leurs yeux la Patrie
même, la patrie indelimitée, illimitée.
respbuidissanle, sublime aillant que
la grande vallée des eieux et de la
quelle aucun savant n’aurait pu leur dé
signer les frontières. C’était l’Inde et c’était
i'immense Asie/l Crient après l’Occident,
le Globe vraiment de l’Empire universel
dans -les serres terribles de l’Oiseau ro
main domestiqué par leur Empereur, et
leur Empereur, c’était la E rance, -—'■équi
voque, énigmatique, indiscernable avant
son apparition — désormais précise dans
sa majesté, irradiante et claire comme le
jour, la jeune France de Dieu, la France
du bon painetdu bon vin, la France de la
gloire, de l’immolation, de la générosité
héroïque, de la grandeur sans mesure, de
tmtes les litanies du coeur et de la pensée!
Slat Crux dumvoloiliir orbis. C’était bien
cela, Napoléon ayant replanté sur ce vieux
globe devenu sien la Croix abattue. Volviiur. Où n’avait-il pas roulé depuis Charle
magne? Combien n’étaient-ils pas ceux
qui avaient crude tenir %n leurs mains
pleines de poussière ?
96
l’ame D’E (NAPOLÉON
Après-Louis IV, dit l'Enfant, qui Fut, en
Allemagne, le dernier Carolingien, il y
avait en la très illustre Maison de Saxe,
les trois Gttons magnanimes et Henri le
Saint, fleur du Moyen Age à son prin
temps, puis la coh ue des Maisons de Fran
ts o-ni-e et de Souabe. 11 y eut des chefs
de 'ce qu’on nommait le Saint Empire Ro
main venus de Hollande, de Cornouailles,
•de Castille même, de Nassau, d’Autriche,
-de Moravie, du Luxembourg et de la Ba
vière. H y eut enfin les Habsbourg à qui
Napoléon devait arracher ce magnifique
symbole de domination, devenu par eüx
un emblème d’impuissance ou de turpi
tude.
Que pouvait-il signifier, d’ailleurs, aux
•mains gibelines de ces Allemands, le si
mulacre vénéré de l’omnipotence chré
tienne des Constantin et des Théodose ?
H fallait un Napoléon pour le restituer en
sa personne au Monde Latin si longtemps
déchu. En sa personne et à jamais. Le
Globe impérial est pour toujours dahs Je
r*MB OR fOPftlÆOfr
97
grand Tombeau des invalides où il n’y a
place que pour un seul déëédé. Nul ne
viendra l'y reprendre, fût-ce à la tête de
dix millions d’hommes.
« Le désert ». dit Las Lasee. '« avait tou
jours en pour l’Empereur un attrait parti
culier... Il se complaisait à faire observer
que Napoléon veut dire Lion du désert. »
En quelle langue? je l'ignore. Mais il est
bien certain que ce mirage de son imagi
nation est une réalité profonde. Luimême était le désert, faisant autour de
lui, vivant oïl mort, un désert si vaste que
les hommes de toute la terre ne pour
raient pas le remplir et que leur multitude
y paraîtrait comme rien, sous l’œil de Dieu,
dans le silence de l’espace.
LES ABEILLES
« Le 27 mai 1053, près de Tournai, dans
cette partie des Pays-Bas que la Franc/ ’de
puis si longtemps/enviait à l’Espagne, on
découvrit le tombeau authentique de Childéric Ier. Les magistrats eurent grand
peine à prendre possession des objets dont
les assistants avaient rapidement enlevé
une partie déjà. De deux cents bijoux sin
guliers qui avaient été-vus lors des fouilles,
restait une trentaine environ. C’étaient des
abeilles d'or, aux ailes garnies d’un verre
rouge monté en cloisonné. Le petit anneau
de métal que quelques-unes avaient con
servé indiquait.quelles avaienkdû.être at-
WO
L'AME DK NAPOLÉON
tachées à une étoffe. Un savant déclara
qu’elles avaient orné le manteau du roi,
■soutenant que les fleurs de lys du blason
de France n’auraient été qu’une déforma
tion de ces abeilles. Or, Napoléon Ier qui
aimait à parlerde ses plus lointains prédé
cesseurs et qui voulut, le jour de la distri
bution des aigles à Boulogne, s’asseoir sur
le trône de Dagobert, s’était intéressé aux
reliques de Gbildéric. Par ses ordres les
abeilles du tombeau de Tournai furent
imitées pour remplacer sur le Manteau du
Sacre impérial le semis de fleurs de lys
qui avait décoré le manteau des rois ca
pétiens. Singulière fortune de cet orne
ment mérovingien (1) ».
Après quatorze siècles, il n’v a pas grand
chose à dire de ce père de Clovis que fut
Childéric Ier. Tout ce qu’on sait de lui,
c’est qu’il scandalisa les Francs « par sa
luxure », ce qui ne devait pas être facile/et
que ces chastes barbares l’ayant expulsé
L-AMB IMS HAP0LÉ6M
1 Oi
pour quelque temps, le remplacèrent par
le général romain Ægidius. On sait aussi,
d’a près le bon saint Grégoire de Tours, que
la reine Basine l’épousa « pour son mérite
i t son grand courage ».
Dagobert est sans doute plus intéres
sant et on arrive à comprendre que Napo
léon ait eu le désir de s’asseoir sur le trône
millénaire etinconfortablede ce grand mé
rovingien. Mais Childéric avait pour lui, à
ses yeux, d’avoir été, à peu près, le plus
ancien roi de France et aussi, d'avoir été
retrouvé dans son tombeau avec des
abeilles d’or mêlées à sa très ancienne
poussière. Il y avait encore ceci, très cer
tainement, que les abeilles devaient con-"'fi' •?
j
venir à son âme de latin, beaucoup phis
virgilienne au fond que cornélienne, mah
gré son goût décidé pour la draperie tra
gique.
Saint Bernard, je crois, comparait, avec
plus d’agrément que de profondeur, JésusChrist, en tant que roi, à une abeille
« ayant le miel, de la miséricorde et le
»2
1,'aXÏK d ; KATOLEW
dard de la juslice ». Mais saint' Bernard
ne prévoyait pas Napoléon et Napoléon,
assurément, ne lut, jamais saint Bernard:
La célèbre parabole du lion de Samson,
faiblement répercutée dans la fable des
taureaux d’Aristée, lui allait mieux et lui
était, je pense, moins inconnue.
Quoi qu’il en soit, les abeilles du tils de
Mérovée lui plurent et il les porta sur ses
épaules, à travers le monde en feu, jus
qu’au jour où ces mouches irritées enfin,
contre leur maître et traîtresses aillant
que les hommes, le transpercèrent. Elles
moururent, il est vrai, eu même temps que
lîui, et'la même expérience tentée par son
neveu, six lustres plus lard, ne parut pas
moins funeste.
Car c’est un danger terrible que de tou
cher aux symboles. « Devine ou je te dé
vore », semblent-ilsdirecommeÿfc/gphynx
aux voyageurs assez audacieux pour
slave n tu rer sur la route de Thèbes, capitale
énigmatique de la Béotie. C'est un chemin
qp'il faut éviter quand on.n’y est pas, ainsi.
103
que le premier Napoléon, poassé invinci
blement.
Dieu me préserv&de tenter une explica
tion quelconque. Les abeilles du manteau
impérial sontaussi mystérieuses pour moi
qu’elles durent l’être pour le-poussiéreux.
Childéric et pour Napoléon lui-même,
lesaussi parfaitement indevinable/ q
énigmes de Salomon ou les paraboles de
l’Evangile. 11 suffit d’espérer avec certi*
tude que nous saurons un jour ce qu’elles
furent dans la destinée du grand Empe
reur et dans celle de notre vieux, monde
qui ne s’arrête pas de descendre dans les
ténèbres depuis qu’il a disparu-
VII
L’ESCABEAU
« La terre est un homme », a dit je ne
sais quel philosophe mystique. Cette pa
role étrange me revient tout à coup en
songeant, une fois de plus, au Globe impé
rial que je vois toujoursaccourant du fond
des siècles, pour se placer enfin dans la
main de Napoléon. Ce globe naturelle
ment exprime la sphère terrestre, image
renversée de la sphère céleste où elle pa
raît n’être qu’un point tout à fait imper
ceptible. Mais l’Espace aussi bien que la
Quantilé n’est qu’une illusion dans notre
esprit. Le Nombre n’est que la /nodifiea/ [rnu&Lp&c&r
tion indéfinie de l’Unité primordiale et
®6
l’ame d® napoléon,
rien de.plus* H est donc probable et même
certain que, la minuscule terre, si vaste
pour les.pauvres humains forcés delà par
courir, est, en réalité, plus- grande que
tout, puisque Diçu s’y est incarné pour
sauver jusqu’aux astronomes.
Gette Incarnation n’est pas seulement
un Mystère, ainsi qu’on l’enseigne, elle
est, le centre de tous les mystères. Omnia
in [p&Jconstant. Quand on lit que le Fils de
Dieu, son.Vçrbe, « a été fait chair », c’est
exactement comme si on lisait qu’il a été
fait terre, puisque la terre est la substance
de la chair de l’homme. Mais Dieu/prenant la nature humaine/a opéré nécessai
rement selon sa nature divine, c’est-à-dire
d’une manière absolue, devenantainsi plus
homme que tous les hommes formés de
terre; devenant lui-même,,la /erre au sens
le plus mystérieux, le plus profond.
Lorsqu’on nomme la terre, c’est donc le
Fils de Dieu, le Christ Jésus lui-même
qu’on nomme, et c’est à décourager toute
cpnstanle exégétique de découvrir que le
eAcaêeau-
7-
1, jHHW
y
HA! rtr.f-o
107 ,
mot terra est écrit beaucoup spins. $é$fëux
mille fois dans la Vülgate, pour rie rien
dire du mot humus, invocateur et syno
nyme à.'homo qu’etry peut lire exâdtement
quarante-cinq fois.
Remplis de oes pensées/ouvrez le Saint
Livre et vous aurez comme le déchirement
du voile de l’Abyme. Vous serez aussitôt le
témoin bouleversé des épousailles du Ra
vissement et de l’Epouvante. Vous ne sau
rez plus, vous n’oserez plus parler. Vous
m’oserez plus cracher sur Interre qui est la
IEaoe de Jésus-Christ, car vous sentirez que
•cebvesl vraiment ainsi. Quand vous lirez,
par exemple/dans saint Jean, que Jésus
« écrivait du doigt-sur la terre », en pré
sence des Scribes et des Pharisiens, accu
sant son Epouse à. lui, l’Eglise pour la
quelle il devait mourir, d’avoir été « sur
prise en adultère », voussentirez peut-être,
avec une émotion inconnue, que ce Rédempteur-écrivait sur sa propre Face, du
même doigt qui avait guéri les aveugles et
les sourds, la -condamnation silencieuse
b
108
|U
L AME DE NAPOLÉON
des implacables et des imbéciles. « Ceint
qui est issu de terre, est de terre et parle
de la terre », avait dit son Précurseur,- et
c’est pour cela que le Maître s’exprim/
toujours en paraboles etsimilitudes. On ne
finirait pas, s’il fallait d’une main trem
blante et le cœur battant comme les
cloches de l’Epiphanie, dérouler toutes
ces concordances du Texte saint.
Alors un réspect sans bornes serait dû à
cette terre miraculeuse, inexprimablement souillée par tous les peuples depuis
tant de siècles et si cruellement désbonoréekujourd’hui par les industries avarieie uses qui la dépouillent de tout son
décor, après l’avoir violée jusqu’en ses en'
trailles. Mais toute la malice des démons
ne l’insultera pas plus que la Face du Ré
dempteur ne fut insultée. On a beau la
vendre où l’échanger avec injustice et par
les détours de la cupidité la plus ignoble,
■cela ne fera jamais une équivalente qua
lité d’outrages. Quelque dévastée que
puisse être la face'Visible de notre globe
'ejcâêi?3U
1. Z’ll R- fin H A POL
109
nn ne le dépouillera pas cependant des
■ trésors cachés de Ta colère de Celui dont
il est l’image et on n'éteindra pas non
plus la fournaise immense de son cœur.
« Quand je serai élevé de terre »
Maître, « j’attirerai tout à moi ». On a
que cette prédiction spirituelle se réalisât
dans le monde visible et ceux qui étaient,
pour iin temps, les souverains de ce
monde, sans sa voir ce qu’ils tenaient dans
leurs mains de boue, plantèrent te Croix
•sur lew globe pour attirer tout à eux. Ce
fut te déception séculaire jusqu’à Napo
léon qui en dejvaijt être, par décret divin,,
la dernière et la plus hante victime.
Rien de pareil n’existe plus et ne peut
plus exister, lé"seul être en qui foutes
choses parurent, un moment, avoir leur
consistance, Napoléon le Grand ayant été
englouti à son tour. Jamais roi ni empe
reur n’avait fixé sur te terre un regard si
pénétrant, si attentif. Jugeant peut-être
qu’elle lui ressemblait, avec ses volcans
et ses océans, il considéra sa détresse,
,*
11Ü
l'âme DE NAPOLÉON
l’horreur de ses plaies, ses meurtrissures*
ses cicatrices, sa lividité mortelle, observa
même le commencement de son agonieMédecin plus que téméraire, il entreprit
de la guérir, de renouveler cette face
moribonde en lui infusant une vie nou
velle. Il ne parvint qu’à la couvrir de sang
et c’était sans doute la seule chose qu’il y
eût à faire, puisqu'elle paraît avoir profité
de ces soins terribles. Encore après cent
ans elle n’a pas fini de mourir. Ses funé
railles ont été décommandées, mais la
j^roix neuve que Napoléon lui availdonnée
tombe en poussière et l’idée mêûie du
Globe s’efface, la sphéricité de la terre
étant contestée par des savants qui lui at
tribuent je ne sais quelle autre forme géo
métrique.
Quand viendra-t-il, Celui-là qui doit
venir et qui ne fut, sous Napoléon, que
pressenti par le tremblement universel
des peuples ? Il viendra, sans doute, en
France, comme il convient, Notre-Dame
de Compassion ayant pleuré à la Salette
en parlant de Lui... Il viendra pour Dieu
ou contre Dieu, on n’en sait rien. Mais il
sera certainement l'Homme altendu par
les bons et par les méchants. Missionnaire
surnaturel de joie et de dér-espoir que tant
de prophètes ont annoncé, que les cris des
bêtes craintives ou féroces ont prévu,
aussi bien que le chant limpide ou mé
lancolique des oiseaux, la clameur des
gouffres ou l’épouvantable exhalaison des
-charniers;,— depuis la Désobéissance du
Patriarche-de l’Hu inanité.
Ce jour-là on saura enfin la vraie forme
de la terre et pourquoi elle se nomme
l’Escabeau des Pieds du Seigneur,
\/tll
TTtt-
LA TIABL
u Nous voulons bien aller jusqu’aux
portes de l’enfer, mais nous entendons
nous arrêter là. » C’est en ces termes que
le douloureux Pie Vif parlait du Concor
dat de 1801, stipulation terrible où l’avait
contraint la nécessité de ne pas laisser
périr tout à fait la pauvre flamme de ce
dernier luminaire du monde qui était la
France.
Il avait même fallu, tant la. répugnance
était grande, l’ascendant surnaturel de Na
poléon sur ce vieux pontife doux et timide
qui partit voir en lui un peu plus qu’un
homme de qui les pires traitements ne
tli
l’ams de NAPOLÉON
parviennent pas à décourager son affec-
ià
ion. Car le pouvoir d'ensorcellement de
cë; vainqueur est l'occasion d’un étonne
ment à n’en jamais revenir. C'était tout
simple qu’il fut adoré de ses soldats dont
il centuplait le cœur et qu’il associait
chaque jour à la plus inondante gloire:
C’était la chose la plus explicable que les
ministres de sa puissance, les fonction
naires innombrables de son empire fussent
éblouis de tant de prodiges qu’ils lui
voyaient opérer. Les souverains euxmêmes, ses adversaires ou ses rivaux, si
souvent vaincus et humiliés, ne pouvaient
se défendre de l’admirer en tremblant. 11
sortait de lui, pour prendre les âmes, des
millions de mains.
Mais le Vicaire de Jésus-Christ, était-ce
possible? Pontife et Docteur suprême, in
finiment élevé au-dessus de tous les
hommes, non par nature ou culture,
mais par magistère et ordonnance de
Dieu ; Primat d'honneur et de juridiction
dans l’Eglise universelle, Pierre fonda-
i bai-'tiare-
f
ftütti DK JiAPOLÉOî
115
mentale et Porteur des Clefs, sans supé
rieur ni égal sur terre; infaillible et su
blime Juge ne pouvant être jugé lui-même
ni déposé par personne ; est-il croyable
que Pie VII, nullement indigne succes
seur de tant de saints Papes, n’ait pu
• échapper à ce prestige? Et pourtant cela
est certain. Pie VII aima Napoléon d’ùn
amour de prédilection, le plaçant dans
son cœur au-dessus des autres princes,
au point d’encourir le reproche de
partialité, pratiquant ainsi une sorte de
népotisme en faveur du conquérant de
l’univers, comme s’il eût été son fils le
plus proche. Même quand il lui fallut
souffrir de cette main et souffrir jusqu’à
l’agonie, sa tendresse pour le prodigue
parut augmenter. Toutefois l’Empereur
ne p^ut obtenir qu’il prévariquât, ne fûtce que dans la forme, en 1813, lors de ce
postiche et subreptice concordat signé par
un septuagénaire éperdu, presque mori
bond, qui revient à lui. aussitôtaprès/eoncordat de nulle valeur et 'ne subsistant
rie
l’ame de napoléon
dans-lés papiers de l’histoire que comme
«ne preuve de îa violence morale exercée'
par Napoléon contre son captif.
« Nous avons tout fait », avait dit le
Pape, en 1807, avant la rupture, « pour
qu’il existât une bonne correspondanceet concorde ; Nous sommes disposé à
faire encore ainsi pour l’avenir, pourvu
qu’on maintienne l’intégrité des principes
l’égard desquels Nous sommes irrémovihle. Iîyva de Notre conscience et surcela on n’obtiendra rien de Nous/quand
même on Nous écorcherait, an corchè ci
scorticassero. » Cette fermeté si simple exas
péra l’empereur qui devint, un mordent,
prophète contre lui-même. Il y avait me
nace d’excommunication. « M'excommu
nier? » écrivit-il, le 22 juillet, au vice-roi
d’Italie, «Pie VII pense-t-il que les armes
tomberont des mains de mes soldats ? » Il
s’en fallait de cinq ans et trois mois, exac
tement, pour atteindre octobre 1812.
Le grand soldat voulait tellement l'em
pire du monde qu’il en avait l’intelligence-
à
/’«■M-E BE f^POl.Éqi/
I IT
obscurcie au point de ne plus comprendre
qu'une consigne ne. doit phs plnsêtrê trans
gressée par un pape que par un grenadier
et qu’il y a des choses inexigibles. « Le
Pape règne sur les esprils et je n- règne
que sur lg matière «/criait-il dans sou
désespoir. « Les prêtres par lent lâme. et. me
jfH.enl le cadavre. » Quels éclairs d ns la
nuit de ce grand homme et combien en
vain ! Il . s’acharnait à mée.pnnaPre le
point où doit s'arrêter l’exigence de la
force. Pouvait-il ignorer cependant que.
dans l’qrdre naturel, la puissance agissant
à l’excès,, crée elle-même et trouve à la tin
une résistance qu’elle ne peutplus vaincre?
Absurdement effrayé des prétendues at
taques du Saint-Siège qui ne faisait quese
défendre, Napoléon prit le parti déplo
rable de l’enlèvement. Le Pape quoique
profondément malheureux d'avoir à pu
nir, répondit par l'excommunication
qu'il rétracta un peu plus tard, quand
la protection divine parut se retirer
de son ennemi que cette formidable
HR
l’amb BE
NAPolEO.M
sentence empêchait, dit-on, de dor
mir.
Il y a en d’autres pontificats aussi agités
que celui de Pie VII, mais aucun ne put
procurer au titulaire une aussi plénière
amertume. La croix infligée par Napoléon
était incomparablement plus dure et plus
pesante que toutes les autres. C'était la
croix du génie, la croix de l'héroïsme, la
croix d’une gloire militaire qui n’avait ja
ppais eu d égale, la croix de la grandeur
humaine hors de mesure, la croix de toute
préfiguration terrestre, la croix d’honneur.
L’infortuné Pontife écrasé auparavant du
poids de ses Clefs dut porter encore ce far
deau. Il dut le porter quinze ans et c’est
un miracle qu’il n’y ait pas succombé.
Son prédécesseur immédiat. Pie VI, le
pape de la Révolution, avait eu la vie trèsrudeetil lui avait fallu mourir en exil,.
non loin de la Salette, ayant entende crou
ler autour de lui tout l’ancien monde.
Longtemps avant qu’éclatât la révolution,,
c’était déjà un tourment que de gouver^
NAPOLÉON
119
ner l'univers chrétien. « Hélas ! » disait
Pie VU, pape du Consulat et de l’Empire,
« Nous n’avons de vraie paix et de vrai re
pos que dans le gouvernement des catho
liques sujets des infidèlesoudeshérétiques.
Les catholiques de Russie, d’Angleterre,
de Prusse ou du Levant ne Nous causent
aucune peine. Ils demandent les, bulles,
les directions dont ils ont besoin et ils
ma relient, après cela, de la manière la
plus tranquille suivant les lois de l’Eglise.
Vous connaissez tout ce que notre pré
décesseur a eu à souffrir des changements
opérés par les empereurs Joseph et Léo
pold. Vous êtes témoins des assauts qui
Nous sont livrés tous les jours par les cours
d’Espagne et de Naples. Rien de si malheu
reux aujourd’hui que le Souverain Pontife,
ïl est gardien des lois de la Religion, il
en est le Chef-suprême ; la Religion est un
édifice dont on veut bouleverser toutes les
parties en disant qu’on la respecte. On
croit avoir besoin de Nous pour opérer
sans cesse des subversions et on ne com-
I'2O
1,’aMS IXE NAPOLÉON”
sidère pas-que c’est Notre con scienee efë
Notre honneur qui se refusent à tous ces.
changements. On repousse avec humeur,
avec colère^Nos objections; les demandes
Nous arrivent-p.épsque toujours accompa
gnées- de menaces ». Et l'ambassadeur
français, le spirituel Cacault, rapportant
ees doléances dans une-dépêche au Pre
mier Con sut, ajouta it audacieusement : «Il
n’y a pas de fétiche qui ait été aussi battu,
et maltraité par son. nègre que le SaintSiège, le Pape et le Sacré Collège l’ont
été/depuis dix ans/par les fidèles catho
liques. » ' :
Mais qu’étaient toutes- les antérieures
tracasseries ou chicanes, remontant au
moins à François Ior, comparées-au zèle du
« dévot fils » Napoléon écrivant au Pape,
en février 1806, la lettre inouïe où il se
déclare Empereur de Home et qu'on pour
rait ainsi résumer: « Je prends plus soin
de la religion que vous-même ; vous
la laissez en souffrance, regardez-moi
faire: je serai plus sage, plus habile, plus
Tiwn DU HAPObfam
12p
pieux même que vous qui laissez périr
les âmes » (!!!)
La dévorante activité de ce soldat qui
ne savaitrien du gouvernementde l’Eglise/
ne pouvait'admettre ni concevoir-la len
teur des décisions romaines et une impa
tience furieuse l'agitait aussi souvent sur
son trône que dans les camps. Pie VU
essaya en vain de lui expliquer que la.
vélocité dans les affaires ecclésiastiques,
e:est/prévai^ition. Bientôt il n’y eut plusmoyen de s’entendre, aucun accord du
rable n'étant possible entre ces deux
hommes, l’un tenant le Glaive immense,
mais d’un seul jour, l’autre présentant la
Loi divine sans fin ni. vicissitudes,
C’est de très bonne foi qu’au début de
sa grandeur, Napoléon voulut guérir les
plaies de l’Eglise, de la Terre entière, ainsi
que je l’ai--déjà, dit, et qu’en 1806 et plus,
tard, il y prétendait encore. Mais l’Absolu
est incompatible et cet absolu, q.ui était,
dans la volonté de l’Empereur ne put ja
mais faire tourner les Clefs de l’Arche
$22
l’aME DK
sacrée où résidait, sons -l’œil du Pape,
l’absolu delà Volonté divine.
Le premier dissentiment grave est le re
fus de prononcer la nullité du mariage
protestant du prince Jérôme. A cette occa
sion Pie VII prend la peine, bien inutile
quant à ses effets, d'écrire une longue
lettre d’une sérénité angélique, digne en
tous points des plus saints Docteurs. Un
peu plus tard, c’est l’occupation d'Ancône,
au mépris de la neutralité pontificale,
premier symptôme de la rage de dépos
session. Le Pape se plaint de cette injus
tice avec une douceur apostolique et pa
ternelle qui n’a d’autre effet que d’endurcir
le cœur de Pharaon. Alors il n’y a plus
rien à faire. L’Eglise privée de son Chef
est forcée d’attendre, en souffrant et en
gémissant, que le grand vainqueur suc
combe.
Le prodigieux homme d’Iéna et de Lo
bau qui avait besoin de son Blocus con
tinental pour préfigurer le Diable ou le
Saint-Esprit, alla, sans que le fond de son
r
L
idrz
rnWS IM SA MM.ljie^
f2:î
cœur y fût peut-être pour rien, jusqu'à
cette extrémité de l’oppression où il de
vient inévitable que soient rocnpu'S les
digues des cieux. « Défense est faite au
Pàpe/VIl de communiquer avec aucune
église deTEm pire, sous peine tie désobéis
sance ». Cette contre-excommunication
politique, si semblableà une injonction de
police, fut notifiée au Captif le 14 jan
vier 1811.
Le 19 mars suivant, date infiniment re
marquable, naissait le Roi de Rome. Le
Patriarche de l’Obéissance dont c’était la
fête et qu’un autre Pape a proclamé le Pa
tron de l’Eglise universelle, reçut donc
dans ses bras ce pauvre enfant du plus
grand des hommes et, comme il était aussi
le Patron de la bonne mort, il le restitua le
plus tôt qu’il put à son vrai père'l’Empereur des mondes.
En 1809, peu de jours après l’enlève
ment, Pie VII, traîné de ville en ville, pas
sait par Grenoble. Là les deux seules
résistances insurmontables que Napoléon
1,’a'IE DR NAP'LRO.N
trouvât sur le continent, le Saint-Siège et
l’Espagne, se rencontrèrent. Les prison
niers deSaragosse étaient à Grenoble. A
l’arrivée du Chef de l’Eglise, tous se préci
pitèrent, s’agenouillant à ses pieds, et la
ville entière les imita. Napoléon, alors sur
le Danube, sentit peut-être passer un
nuage. Son « étoile » pâlissait. On avait,
quelque temps, cessé de l’apercevoir
Baylen et à Cintra ; elle avait failli
s’éteindre à Essling, cette étrange étoile
qui l’aurait peut-être conduit à Bethléem/ />
à
s'il avait su s'agenouiller une seule fois
comme ses vaincus/et qui le conduisità /;
Sainte-Hélène, la mère de Constantin lui
ayant préparé là une tombe solitaire où
1'd'e4t> France-,
la croix
plus humbles naufragés
accdrdée. au*
l’Océan/ne futpoint admise.
Tout cela semble, aujourd'hui, fameu b
sement loin. Les jugements des hommes
ont remplacé leurs colères, maison ne
voit pas encore, chez les historiens, un disVf
cerne ment supérieur des magnifiques évé
nements du premier Empire. Nul ne s’est
de
/||L
/'amis -PC K’iPOIÆOl/
125
avisé de ceci! qu’alors il se passait entre
lés deux plus grandes puissances, les
seules en réalité, Dieu et César, quelque
chose d’ineffable et ne pouvant être com
paré qu’à l'une ou l’autre de ces para
boles ou préfigurations prophétiques de
L’Ancien Testament répercutées avec
mystère à toutes les pages du Nouveau.
Ici le cœur et la, voix défaillent. On ne
sait plus ce qu’il. faut dire ou ne pas dire.
Voici, par exemple, Moïse, l’immense
Chef du.Peuple de Dieu, à qui leSeigneur
-< parlait face à face, comme un homme
a coutume de parler à son ami ». En puni
tion de ses plaintes le Peuple de Dieu est
affligé cruellement. Moïse prie et leSei
gneur lui commande de dresser un ser
pent d'airain dont la seule vue guérira,
tous ceux qui le regarderont. Ce serpent
signifierait donc à la fois l’antiqueEnnemt
des hommes et leur Sauveur ; c’est la
figure du Tentateur sur la Croix de Ré
demption, et celui qui instaure ce Signe
effrayant et salutaire, c’est l’obéissant Vi-
126
U-
I.’aMK DE NAP.iLÊoN
caire de Dieu dans le désert, le prédéces
seur incontestable du Vicaire de JésusChrist, ep ces temps lointains. Ne serait-ce
pas là, -—j’ose à peine l’écrire, — à la
■distance,de quarante siècles, une mer
veille symbolique analogue au Sacre de
■Napoléon par Pie VII, sacre d’nn usurpaleur si souvent comparé à l’Antéchrist,
pour que fut présenté au monde expirant
•un signe tel quel de l'espérance d’une
guérison miraculeuse ? Avec un peu d’au
dace, on pourrait aller jusqu’à dire que ce
sacre pour lequel fut tant blâmé le très
•doux Pontife, était peut-être, dans la pen
sée de ce confident de la Charité divine,
comme l'Extrême-Onction administrée à
une Europe très malade et condamnée
par les plus savants docteurs.
Enfin il y aces deux Ames : Pâme cen
trale et démesurée de l’unique Napoléon,
•d'un côté; de l’autre l’âme de la Papauté
impérissable. Qui donc y pense et qui ose
rait soutenir, après cent ans, qu’il y eut
vraiment antagonisme ? Dieu avait voulu
Napoléon, comme il avait voulu tous les
papes, comme il avait voulu son Eglise.
Il fallait bien qu’ils subsistassent ensemble
et dans un certain accord, à quelque prix
quecefût; l'un pour creuser jusqu’au fond
l’abîme entre l’ancien monde et le nou
veau, l’autre pour dire à tous les peuples r
«Voici le Delimit,aleur/Sa main est dure
et son pied pesant; mais Celui que je re
présente a voulu qu’il en fût ainsi et non.
autrement. Si je souffre par lui ce sera
dans la certitude infinie et perdurable
d’avoir fait ce qu'il y avait à faire, à tel
moment, pour Dieu et les hommes. Si ce
prédestiné me brise, il ne le pourra pas
sans s’être aupara vantdéraciné lui-même.
Mais la Tiare que j’ai l'honneur de porter
après tant d'autres, n’en sera pas rompue.
Reconnaissez donc en lui et en moi la Vo
lonté du Père céleste s'accomplissant sur
la terre en même temps qu’au plus haut
des eieux. »
’’S"
)
Napoléon, à Sainte-Hélène, a condamné
lui-mêmeson entreprise d’Espagne. « Cette
malheureuse guerre m'a perdu, elle a
divisé mes forces, attaqué ma moralité
eh Europe. J’embarquai fort mal l’affaire,
je le confesse; l’immoralité dut se mon
trer par trop patente, l’injustice par trop
cynique et le tout demeure fort vilain,
puisque j’ai succombé. Car l'attentat ne se
montre plus que dans sa hideuse nudité,
privé detout le grandiose et des nombreux
bienfaits qui remplissaient mon inten
tion... Bayonne ne fut pas un guet-apens,
mais un immense coup d'Etat... J’osai
130
I."A MK T)K NAPOl.’ÎON
frapper de trop haut. Je voulus agir
comme la Providence. »
Comme la Providence ! Tout Napoléon
•est là. Se sentant confusément appelé à
préfigurer Celui qui doit renouveler la face
de la terre, il se crut désigné pour opérer
lui-même ce renouvellement et beaucoup
le crurent avec lui. C’est ainsi qu’il put
être, dix ans, l'arbitre et le pélrisseur de
l’Europe. Sans ce préjugé, ses batailles
merveilleuses n’auraient pas suffi. Mais il
y eut l’Espagne qui ne voulut pas se lais
ser pétrir et le Cromwell des monarchies
européennes rencontra son grain de sable
dans cet uretère du vieux monde.
Cette Espagne de granit et de guitares
était un pays étrange qui avait beaucoup
à expier. Infidèle à sa mission de christia
niser l’Amérique, elle avait détruit féroce
ment des peuples entiers. L’or inique de
ses galions de torture et de désespoir avait,
depuis longtemps, pourri son cœur et li
quéfié son cerveau. Ses rois catholiques,
lesplus riches de la terre, disait-on, étaient
1 .if
là, comme le soleil ridicule des Bourbons,
sur quelques millions de mendiants su
perbes et rongés par la vermine. La reli
gion. transvasée des sublimes cœurs de
sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix
dans des âmes voluptueuses ou sauvages
courbaturées par le fétichisme de la dévo
tion la plus matérielle, était devenue hi
deuse.
Nul contact avec un aucun autre peuple
sinon, par force, avec le Portugal détesté
qui lui barrait l’Atlantique, l’empêchant
d’apercevoir, au delà de cet océan, le Con
tinent d’or. Privée pour toujours, depuis
Utrecht, de ses anciennes possessions en
Italie et aux Pays-Bas; recluse derrière
les Pyrénées que croyait avoir abattues
Louis XIV ; durement éperonnée à Gibral
tar par l’hérétique Angleterre ; cette do
minatrice d’une moitié du globe, deux
siècles auparavant, subsistait désormais
comme une pauvresse farouche et inabor
dable dans l’échiquier de ses montagnes
où ne pénétraient pas les idées nouvelles.
132
L’aME Of. NAPOLÉON
Dans les villes, il y avait encoFe, ça et là,
quelques hommes capables de voir que
leur monarchie était une ordure et de sen*
tir que quelque chose de nouveau com
mençait. Ils payèrent, d’ailleurs, d’un
très haut prix cette clairvoyance/ayant été
•fort inhumainement égorgés par leurs
.propres concitoyens, dès les premiers
jours. Mais le peuple des campagnes ne
vit rien et ne sentit rien, sinon qu’on
allait peut-être le traiter comme ses an
cêtres avaient traité les aborigènes du
Nouveau Monde si vainement confiés à la
charité de la catholique Espagne par le
très doux Messager du Rédempteur, Chris
tophe Colomb. Alors ce fut une guerre de
démons.
Il y -eut cependant une différence très
appréciable et je demande à toutes les Es*
pagnes la permission de l’exprimer. Les
soldats français/au début et quand l’ac
cueil à coups de couteaux ne les avait pas
encore enragés, étaient vraiment les naïfs
illusionnés de 89, croyant apporter par-
/
cfrâncr&
tout la délivrance et fraterniser avec tous
les peuples, illusion aussi bête que l’on
voudra, mais certainement généreuse,
qu'il est équitable d’opposer, à l’individua
lisme ombrageux de l’Espagne autant fer
mée que la Chine à toute ingérence étran
gère et profondément indifférente au
malheur comme à la prospérité des autres
habitants du globe.
De 1808 à 1814, on se massacra, on se
supplicia infernalement et cette guerre ne
put finir qu’à la fin du grand empire.
Trois cent mille Français jetés par Napo
léon sur ce malheureux royaume donné
par lui à un imbécile frère, le parcou
rurent dans tous les sens, détruisant
hommes et choses, brûlant, pillant, égor
geant, violant et profanant, en repré
sailles dés plus affreuses cruautés. Plus
de deux cent mille combattants espagnols
y restèrent/et des soldats de l’empereur
combien en revint-il? Les chiffres connus
sont à faire trembler. Rien qu’à Saragosse,
un rapport du maréchal Cannes accuse
8
43i
l’ame DE NA HO IÉON
avec horreur plus de -soixante
' v mille
■morts ennemis
!...
I
On a demandé souvent pourquoi le
.grand vainqueur, disponible après W’agram, ne revint pas en Espagne pour en
finir. 11 est bien certain que Wellington
n’aurait pu tenir devant lui et qu’ensuite
àl n’aurait .pas eu besoin de courir sur le
Niemen et à Moscou. Mais cela, c’est le
mystère^à chaque instant rencontré/dans
la vie de Napoléon. Obéissant à son impla
cable destin de prototype ou de parangon,
il fallait que le monstre d’activité devint
inerte à ce moment-là pour que s’accom
plit le châtiment des uns et des autres. Il
fallait aussi que se consommât le désespé
rant mariage autrichien et qu’ainsi fut
assurée la rupture avec les Barbares du
nord.
La capitulation ignominieuse de Baylen
■avait eu lieu dans le voisinage de Las Na
vas de Tolosa, champ de bataille glorieux
pour les Espagnols depuis environ cinq
sièeleset on sait combien cet inespérable
■& de napol;
135-
triomphe les exalta. Ce'fut le premier coup.
L’Europe comprit que le colosse ne pa
raissant plus invincible était ébranlé et
Lui-même sentit que la terre se lassait de
l'e porter. Sa toute-puissance, quoique
donnée d’en haut, était si humaine, si
fragile! Comment aurait-il pu ne pas
le voir ? Assurément, il ne se savait pas
un instrument, rien qu’un instrument
magnifique pour l'ostension d’une para
bole divine. Toutefois il dut avoir l’intui
tion d’un premier avertissement redou
table et l’entrevue d’Erfurt, aussitôt
après, le « parterre de rois », comme
il disait, ne dut pas beaucoup l’eni
vrer.
Son unique apparition en Espagne, si
malencontreusement abrégée par les ar
mements de l’Autriche, n’avait rien ter
miné. La conquête de cette péninsule de
malheur fut confiée à des lieutenants inha
biles ou in fidèles qui ne surent onne voulu
rent jamais se concerter et qui, d’ailleurs,,
eussent toujours été condamnés dTavance
136
l’ame
bp.napoléon
ji l’insuccès par l'étonnante impéritie
d’un roi fictif. Ce furent les ' pau
vres soldatsy/qui payèrent — effroyâb’tement.
On a beaucoup parlé du patriotisme des
Espagnols, du réveil d'un peuple. Que n’at-on pas déclamé sur ce lieu commun?
C’est comme si on parlait du patriotisme
des Vendéens qui combattaient unique
ment pour leurs prêtres ! Quel lien pouvait
exister, dans cette nation essentiellement
provinciale et paroissiale, entre les pay
sans sauvages delà Manche ou les tor/eros
de l’Andalousié et les montagnards dei
Asturies, par exemple, ou les farouches
bouviers de d’Aragon ! Nul autre, sans
doute, que la religion étroite et forcenée,
mais identique partout, qu’ils tenaient de
leurs capucins ou de leurs curés. C’était
assez pour éterniser une guerre diabolique.
Si Napoléon ne comprit rien à ce carac
tère profond de l’Espagne, qu’est-ce que
ses malheureux :soldats, élevés dans
l’ignorance ou le mépris de toute prati-
t Pc enancr&
'*1
ir
137 -
que religieuse, auraient bien pu y com•
prendre.
Le vainqueur des rois J habitué jusqu’alors à recevoir les clefs des empires ou
■des capitoles, après des victoires décisives,
s’étonna d’un peuple incapable de capi
tuler, insaisissable toujours et ne voulant
savoir de la guerre que l’embuscade per
pétuelle et l’échange continu des atrocités,
Cette évidence le dégoûta et il laissa les
choses aller comme elles pourraient, es
pérant peut-être la lassitude, sacrifiant
ainsi la moitié de ses belles armées, es
sayant d’oublier la plaie horrible de ses
pieds pour ne songer qu’à la couronne de
tous les Césars qu’il pensait affermir sur
sa tête en feu. Il n’y a pas dans toute l’his
toire une page plus douloureuse. ,Les ca
lamités inexprimables qui vinrent après
n’ont pas eu cet aspect de noirceur tra
gique, cet abominable aspect de dé
loyauté sanguinaire et de fratricide fu
reur...
« Ce chancre d’Espagne sur lequel il n’y
8*
z
(
cL
1:38
>
4
!
û
r
V
7*
:
l’âme de napoléon
avait pas à revenir », disait' l'Empereurmourant et captif, « ...celte funeste guerrede Russie, cette effroyable rigueur des
éléments... et puis l’univers entier contre?
jn.oi,'.î. O destinée des hommes.! »
? '• •
..
‘
'
L’ILE INFAME
« L'Angleterre trafique detout
avec une amère bonhomie/l’auguste pri
sonnier de lord Bathurst et d’Hudson.
Lowe, « que ne se met-elle à vendre de la;
liberté?» 11 faut croire q,ue cette mar
chandise lui manquait et qu’elle lui man
quera toujours.
Que n’a-t-on pas dit de la liberté an
glaise? Autre lieu commun tout à fait
classique. Et quelle est la.nation plus es
clave de ses préjugés religieux ou poli
tiques-, de ses institutions, de son pharisaïsme diabolique, de son orgueil insur
montable et sans pitié ? Autant parler de.
t
Î4-0
l’ame DG NAPOLÉON
la liberté de Carthage où on crucifiait les
lions, c’est-à-dire les citoyens qui mépri
saient le commerce, ou de la liberté de
Rome où les débiteurs insolvables deve
naient, en vertu des lois, esclaves de leurs
créancier^. L’hypocrisie romaine/qui n’a
pu être surpassée que par l’hypocrisie britannique/avait bâti un temple à la Liberté
sur le mont Aventin. On y déposait les
archives de l’Etat. La Déesse y était repré
sentée comme une femme vêtue de blanc,
symbole d’innocence, ayant à ses pieds un
chat, animal ennemi de toute contrainte.
L’Angleterre a remplacé ce félin perfide
par un léopard et c’est, à peu près, toute la
différence.
Au gouvernement des intérêts dynas
tiques, dominante préoccupation des rois
de France et surtout de Louis XIV, prédé
cesseur moléculaire de Napoléon, s’oppose,
dans cette nation — aussi moderne par la
bassesse de ses convoitises qu’elle est an
tique par sa dureté à l’égard des faibles —
le gouvernement exclusif des intérêts
/4&
l’/m-B'BB
MAPOLÉoÿ
144
mercantiles. Car telle est la honte et L
indélébile de l’Angleterre. C’esl un usu
rière carthaginoise, une marchande à la
toilette politique, ^on isolement insnl.- ir
lui permettant, disait Montesquieu, / d'in
sulter partout » et de voler impunément.
La fameuse Rivalité traditionnelle n’est pas
autre chose que l’antagonisme séculaire
d’un peuple noble et d’un peuple ignoble,
la haine d’une nation cupide pour une na
tion généreuse.
« L’idée d’anéantir l'Angleterre », fait
remarquer Sorel, « était en France une
idée courante à la fin de l’ancien régime,
on la trouvait simple et naturelle, on la
discutait sérieusement. Les archives sont
remplies de projets de descente. » Napo
léon pensait et disait que la nature a fait
de la Grande-Bretagne une de nos îles. A
Boulogne, sans doute, il la voyait dé
coupée en une quarantaine de départe
ments français, avec une autonomie éven
tuelle pour l’Irlande et peut-être pour
L Ecosse. Son plan d’invasion fut bien près
142
LOAM’S DSÎ NAPOLÉON
de réussir et l'Angleterre qui en crevaiÈ
de peur, devenue prodigue magiquement,,
se hâta de lui jeter dans le dos les armées-,
de l’Autriche-et de lq Russie.
Car la vieille gueuse! Old Enyland, à dé
faut du jeune Empire qu’elle ne pouvait
mettre à ses vieux pieds, était réduite à
s’offrir, argent comptant, des consolateurs
ou des souteneurs plus mûrs qui ne furent'
pas très loin de- la ruiner. On ne parla
plus que d’argent, l’Europe devint un.
marché de sang humain où l’Acheteusefut souvent trompée sur la qualité desglor
bules ou la quantité de l’effusion. La dé
cevante paix d’Amiens n’avait été qu’une
halte de quinze mois, un chômage inac
coutumé de l’homicide. Les affaires inter
rompues reprirent leur cours et l’Angle-,
terre fut plus esclave que jamais de soncomptoir.
J.’ai-essayé de le montrer ailleurs, l’ab
jection commerciale est indicible. Elle est
le degré le plus bas et, dans les temps che
valeresques, même en Angleterre, le mer-
i.'amg ?t>îa -trePrftTthàjf
143
«cuititisme déshonorait. Que* penser de
tout tin peuple ne vivant, ne respirant, ne
travaillant, ne procréant que pour cela ;
■cependant que d’autres peuples, des mil
lions d’êtres humains souffrent et meu
rent pour de grandes choses? Pendant dix
ans.de 1803 à 1813, les Anglais payèrent
pour qu’il leur fut possible de trafiquer
«en sécurité dans leur île, pour qu’on égor
geât la France qui contrariait leur vilenie,
la France de Napoléon qu’ils n’avaient ja
mais vue si grande et qui les comblait de
-soucis.
« Cinq cents ans de rivalité ont rendu
personnelle à chaque particulier l'émula
tion qui aiguillonne les deux peuples... La
France est dans la position de l’ancienne
Rome relativement à Carthage entre la se
conde et la troisième guerre punique...
L'Angferre est l’ennemie naturelle de la
France; elle/une ennemie avide, ambi
tieuse, injuste et de mauvaise foi. L’objet
invariable et chéri de sa politique est, si
non la destruction de la Fiance, du moins
144
l’ame de NAPOLÉON
' “ \b issement, son humiliation et sa
ruine... Cette raison d’Etat l'emporte tou;rs sur toute antre considération, et lors
qu'elle parle, tous les moyens sont justes,,
légitimes et même nécessaires pourvu
qu’ils soient efficaces. rJusla quibus necessaria. Ainsi s’exprimaient des publicistes
antérieurs à la Révolution.
Mais l’Angleterre n’était pas seulement
l’ennemie naturelle delà France. Elle était
son ennemie surnaturelle. Il y avait près
de trois siècles—, avantque, sous les jupes
de l’odieuse Elisabeth, se déchaînassent les
démons impurs du mercantilisme protes
tant, — le père decettejumeutcourounée,
le polygame Henri VIII, n'avait eu qu’un
geste à faire pour que toute l’Angleterre,
autrefois nommée File des Saints, reniât
l’Eglise. Honte majeure et initiale de ce
royaume voué à Satan par un maître pétri
deboue,impatientd'une autorité religieuse
qui s’opposait à ses paillardises. Instanta
nément la libre Angleterre apostasia et
d’autant plus volontiers que le roi concé-
«MHBM
1ïü
DE NÀP»bfiOl/
•
$
• iait magnifiquement les biens des évêchés
et des monastères à ses domestiques obéis
sants. Il y eut des martyrs, mais en petit
nombre. Cela pendant que la France con
vulsée d’horreur luttait avec rage contre
l’hérésie et se préparait à la combattre
cinquante ans partons les moyens, jusqu’à
l'abjuration telle quelle d’un autre paillard
contraint d’accepter la messe pour régner
sur la progéniture spirituelle de Saint^
Denys et de Saint^Martin.
En attendant que l’Angleterre porte
cette iniquité au Jugement universel, en
attendant aussi les calamités qui pour
raient enctre, aujourd’hui, la conséquence
très prochaine; il y eut, au temps de Na
poléon, la grande angoisse insulaire qui
tit couler à travers l’Europe un Danube de
sang/et il y eut surtout cette horreur d’une
vache aux quatre pieds du Veau d'or,
ameutant un continent mercenaire pour la
destruction ou l’avilissement de la mer
veilleuse nation française ! Les plus noires
combinaisons de 1a. politique la plus astu9
146
l’ame DE NAPOLÉON'
cieuse furent ses pratiques et la crainte’
même de révolter tous les peuples civilisés
ne l’arrêta pas. Il suffît de rappeler l’in
comparable piraterie du bombardement
de Copenhague, au lendemain de Tilsitt,
pour voler la flotte danoise que le cabinet
anglais supposait acquise à l’alliance’
franco-russe, aucun acte'hostile n’ayant
provoqué cet attentat.
« Le pouvoir occulte et magnétique de
l’Angleterre » 1 Où donc ai-je lu ces mots?
Quel était ce pouvoir et d’où pouvait-il
venir à cette nation apostate vers qui s’ai
guillaient, comme vers un pôle, toutes les
consciences fangeuses ou perturbées,
aussitôt que la sorcière chuchotait dans le’
silence des chancelleries européennes? Ne
semble-t-il pas que cela est à faire peur,,
quand on vient à penser que le plus grand:
des hommes en fut la victime et que le
lion du désert qu’il était put être fasciné,
à la fin, par ce serpent des lieux très bas^
jusqu’à se précipiter dans sa gueule comme
en un refuse '
C’est accablant de se dire que l’homme
de guerre à qui nul autre ne doit être com
paré a été vaincu par un Wellington! II
est vrai qu’alors ses lieutenants lui obéis
saient mal ou le trahissaient. Mais, tout de
même, un Wellington, c’est par trop igno
minieux! Tout ce qu’on pourrait dire-de
cet inconcevable général anglais dont .Je
principal mérite en Espagne fut celui d’un
bon intendant des viandes et qui eût été
infailliblement écrasé à Waterloo, si Na
poléon avait pu se faire obéir; tout ce que
l’indignation ou le sarcasme français
pourrait inspirer n’irait pas plus loin pour
déshonorer un tel fantoche que les conseils
satiriques donnés aux « généraux en chef »
par l’auteur anglais du charmant ou*
vrage ; Advice to the officers of the british
army.
« Rien n’est aussi recommandable que la
générosité envers l'ennemi. Le suivre,
l’épée dans les reins, après la victoire, ce
serait tirer avantage de sa détresse. Il vous
suffît d’avoir prouvé que vous pouvez le
©
©
Iis
I.’aM.K DE N A fl i.É'iN
battre quand vous lejugerez convenable...
Vous agirez toujours, ouvertement et de
bonne foi avec amis^et ennemis. Ainsi
vous vous garderez bieiif.de, dérober une
marche ou de tendre une embuscade. Vous
n’attaquerez jamais l'ennemi pendant la
nuit. Vous vous souviendrez d’Hector
■allant combattre Ajax : «nUiel, éolaire-nous
et combats contre nous !, » Si l’ennemi se
retire, laissez-lui gagner quelques jours
d’avance, atin de lui montrer que vous
ne doutez pas de le surprendre, quand
vous* l’entreprendrez. Qui sait si un,pro
cédé si généreux ne l’engagera pas à
s’arrêter ? Après qu’il s’est arrêté en une
place de sûreté, vous pouvez alors vous
mettre à sa poursuite avec toute votre
•armée... N’avancez jamais un officier
intelligent ; un bon gros compagnon
est tout ce qu’il vous faut pour exécu
ter vos ordres. Un officier qui a un iota
de connaissances au-dessus de la rou
tine, vous devez le considérer comme
votre ennemi personnel, car vous, pouvez
être sur qu’il rit de vous et de - vos ma
nœuvres. »
Il est incontestable que Wellington, si
justement! ad miré, par l’Angleterre, a suivi,
à la lettre, dans ses campagnes de la Pé
ninsule et même en Belgique, ces précieux
conseils. Il lui avait fallu/en Espagne et
en Portugal, pour ne pas être détruit vingt
fois, l’absence capitale de Napoléon et
l’anarchie criminelle des généraux qui le
remplaçaient.
On peut être bien certain que même-la
perte de l’Empire fut moins amère à Napo
léon que cette supplantation ridicule et
ignominieuse. Ce qui prévalait contre lui,
le grandiose et magnanime empereur la
tin, c’était, eu, la personne du médiocr/
Wellington, toutes les boutiques et tous
tes coffres-forts de Londres. C’était la
bileu.se hypocrisie du protestantismeparcimonieux et arrogant des escomp
teurs de carnage et d’infamie. C'était/
enfin et surtout / l’étonnante subsannation du Dieu des armées se repen—
&
150
l’ame de napoléon
tant, comme au Déluge, d’avoir fait un
homme si grand et, par l’effet d’une
miséricorde terrible, l’humiliant/à la
fin, sous les pieds d’un avorton de la
gloire!
/
X/
//
LES MERCENAIRES
Après la honte de l’Angleterreyla honte
des autres monarchies européennes. II
faut avouer que celle-ci est déconcertante.
Jamais une pareille prostitution ne s’était
vue. L'Autriche catholique, la Prusse lu
thérienne, la schismatique Russie, solli
citant tour à tour ou simultanément les
subsides anglais pour l’extermination de
la France. De 93 à 1813, ^ua-ta»/ grandes
coalitions/pour ne rien dire des innom
brables et incessants complots subalternes
où tout le monde passait, à la caisse, puis
sants et hautains ministres, simples es
pions ou batteurs d’estrade/, unis dans le
452’
p-,
l’ame de napoléon
même dessein, en attendant qu’ils se dé-,
dorassent entre eux, quand l’ennemi com.,
mun aurait été abattu. Pendant vingtans,
ee fut un grouillement inexprimable de
traîtres, de menteurs, d’assassins dispo
nibles, ne cessant de' tendre leurs mains
avides à l’Angleterre, qui les payait en re
chignant ou les régulait, du pourboire de
son mépris quand' ils avaient mal tra
vaillé, ce qui arriva fort souvent. Le mé
pris de l’Angleterre! Il leur fallut avaler
cela en même temps que les effroyables
pénitences militaires qui leur étaient in
fligées par l’invincible.
Assurément, c’est la tradition constante,
lajurisprudenceincbangeable des hommes
d’Etat^que tous les moyens sont bons en
politique et que l’argent même est anobli
par l’intention de forfaire ou de trucider.
C’est la doctrine des brigands et l’Europe
fut un grand chemin. On s’y habitua et
les dépècements territoriaux qui suivirent
la. chute de Napoléon, les trocs, selon l'ar
got diplomatique usité à cette époque, ont,
1
/s
établi surabondamnAen-t la pérennité deces maximes.
D’abord lr'Autriche:7;.r/ra statum nocendi,
avait prononcé Kaunilz en 1788. « Hors
d’état de nuire ». Cette consigne regardait
alors la Prusse avant d’être le moft d’ordre
universel contre la France. Nuire signifiai t
ne pas être soumis à l’Autriche et co mine
la France, aussitôt après la Révolution.lui nuisait de toutes les manières, elle
n’hésita pas à. combler, par le moyen clas
sique de l’argent anglais, le déficit inquié
tant de son trésor de guerre. Avec le cy
nique Thugut, ancien esproh de Cboiseul,
traître à la France et àl’Aüàriche, commen
cèrent les marchandages, les transactions;
immondes. « Nous n’avoiis pas le sou
gémissait-il déjà en 94.
Metternich devait continuer, mais Sans
la même franchise, étant d’une extraction
supérieure et l’un des plus notoires gen
tilshommes que l’on pût connaître. Napo
léon devenu le pl us fort, il alla jusqu’à lui
vendre très cher une archiduchesse, excel9’
Î34-
L'AME de napoléon
tente affaire pour le souverain de l’Autriche
heureux de maquignonner sa fille, ayant
passé l’âge de se prostituer lui-même. Il est
difficile de concevoir une aussi parfaite
abjection. Quand la fortune de Napoléon
eut l’air de péricliter, on se ressouvint des
coffres-forts britanniques et le beau-père,
Majesté Apostolique, arma trois cent mille
hommes pour conquérir un lit adultère à
la chère enfant qui trouva cela très bon.
On avait fait, d'ailleurs, tout le- possible/
pour que cet heureux changement fût iné
vitable. Longtemps à l’avance la ruine du
Dominateur avait été décidée par quelque
moyen que ce fût et le mariage n’avait été
qu’un expédient pour l’endormir. C’est
ainsi que le prince de Metternich, écri
vant plus tard ses Mémoires, put se rendre
à lui-même ce témoignage : « Les vues qui
ont toujours formé la base delà politique
autrichienne sont des plus pures qu’on
puisse concevoir ».
Avec la Prusse, il ne peut être question
d’aucune pureté. On est en plein gouja-
Visrae et chez ‘les bandits. -« La guerre »,
a dit Mirabeau, «'est l'industrie nationale
de laPrusse ». On saitce quecelaveutdire.
Depuis les barbares du v“ siècle, il ne
s’étai't pas vu de nation aussi sauvagement
brutale et pillarde et cela n’a pas changé.
On a pu le constater en 18?0.
Sa prospérité scandaleuse avait com
mencé. nul n’est censé l’ignorer, au
xvie'siècle, par l'union de la Marche de
Brandebourg et de la Prusse proprement
dite, alors exiguë et très pauvre, deux co
lonies allemandes en pays slave. Ce triste
duché de Prusse autrefois conquis sur les
idolâtres par l’Ordre Teutonique, sans fron
tières ni délimitations géographiques,
n’avait pas hésité à devenir luthérien
pour s’agrandir. C’était le bon moyen au
xvi” siècle.
Acoquiné par l’apbstasie au margraviat
de Brandebourg, il considéra que tout ce
qui avoisine est bon à prendre et telle fut,
sous les Hohenzollern, son unique raison
d'Etat. Legrand Frédéric,fondateur véri
Î56
I.’aMR DE NAPOLÉON'
table de la puissance prussienne, prit des
deux mains et tant qu’il' put, avalant laSilésie et la Pologne^ désignant à ses suc
cesseurs la Saxe, la Westphalie, la Ba
vière, l’Autriche même si on pouvait, toute
^Allemagne. Mais il aurait fallu à ses héritiérs immédiats L’espèce de génie, la vo
lonté sans défaillances de ce redoutable
voleur, et le monarque lourdaud,.son petit
neveu^qui. prétendit s'opposera Napoléon
aurait certainement tout perdu sans la dé
plorable magnanimité de son adversaire.
Après lena., la Prusse éta ut devenue plus
pauvre que jamais, il lui, devint expédient
de faire un peu dé prostitution, son tem
pérament et sa. conscience n’y répugnant
pas le moins d.u monde. L’Angleterre y
pourvut avec plus d’abondance qued’amour en 1813. Carthage était bien forcée
de solder ses mercenaires. Stein, Schar/ jTL~
jlhorst, Gneisenau et cette horrible crapule
de Blücher la servirent avec un zèle d’au
tant plus vif qu’ils entendaient engraisser
leur sale patrie de quelques-uns des.
meilleurs morceaux du monstre abattu.
La plus insatiable des cours de l’Europe,,
s’estimant la plus lésée, manœuvra pour
avoir la plus large part dans le présent et
dans l’avenir. Le brigandage endémique
et héréditaire s’amplifia, s'extravqsa, sa
magnifia jusqu’à procréer de nos jours
l'Empire Allemand qui finira peut-être par
se rongêr lui-même, comme les enterrés
vivants, dans le sépulcre de mépris et.
d’exécration que le socialisme est en, train
délai préparer.
Faut-il inscrire la Russie parmi les toereenaires? Assurément. On ne se repré
sente pas Souvorof, par exemple, traver
sant toute l’Europe, inondant l’Italie et
grimpant sur les montagnes de la Suisse,
à court d'argent. La comptabilité mosco
vite'était incertaine et la monnaie russe
probablement dépréciée au delà de la Vistule. On ne se représente pas non plus le
délicieux parricide Alexandre prenant sur
ses menus plaisirs pour aller se faire mas
sacrer à Austçrlitz ou à Friedland. Le rôle
<58
l’ame DK NAPOLÊOX
de négociateur olympien lui convenait
mieux et lui était moins à. charge.
De toutes les erreurs de Napoléon, après
celle de Bayonne, la plus lourde et la plus
durement expiée fut de se laisser prendre
aux sourires et aux caresses de ce Byzan
tin qui ne fut pas un jour sans le trahir,
dont l’amitié pleine d’enthousiasme fut
un mensonge grec imperturbablement
soutenu pendant quatre ans jusqu’au jour
où l’Angleterre, impatientée de ce roman,
le contraignit à se déclarer ce qu’il était
en réalité: un ennemi implacable.
Lorsque s’était cuisinée la coalition de
1805, l’Angleterre avait conclu un traité
de subsides à raison de 1.200.000 livres
sterling par cent mille hommes que la
Russie mettrait sous les armes, trente
millions de francs pour Austerlitz. Le
traité ne disait pas si on aurait à défalquer
les morts. Le Tsar déconfit, ayant éprouvé
en Moravie qu’il est moins facile de gagner
une grande bataille que d’assassiner son
père, obtint-il quittance? Les anges rfiau-
dits doivent le savoir, mais cela est infini
ment douteux pour les hommes. Les
affaires sont les affaires et l’Angleterre mé
contente gardait sa cédule. On n’avait pas
payé l'es Russes pour être battus. Ce compte
fut réglé sans doute par les infractions au
Blocus continental.
Au lendemain d’Austerlitz, Alexandreque Napoléon pouvait retenir prisonnier
de guerre et claquemurer dans une. for
teresse, supplia: très humblement ,son
vainqueur de permettre qu’il se retirât
avec les restes de son armée, ce qui fut
accordé. « Leur faire grâce aujourd’hui »,
s’écria l’héroïque et malheureux Vandamme, « {/est vouloir qu’ils soient dans
six ans à Paris ! » Dix ans plus tard, il y
eut, à Sainte-Hélène, un commissaire pen
sionné par Alexandre pour s’assurer de la
détention du Captif. Telle est la beauté de
l’histoire, telle est la politique et telle fut
la récompense de la magnanimité dp Na
poléon qui pardonna presque toujours et
ne fut jamais pardonné.
560
l’ame de napoléon
Reste à savoir ce que devint son âme-,
•sa trop grande âme, dans cet effroyabletourbillon d’iniquités. Ame d’un lycéen
sublime, emportée par le Souffle de Dieu
à desjbauteurs inconnues,, ne voyant
presque plus la petitesse humaine, incor
rigiblement amoureuse de tout ce qui lui
paraissait avoir de la générosité ou de la
grandeur et, à cause de cela, malgré leplus somptueux génie,désignée, beaucoupplus qu’une âme ordinaire;, à toutes les
souffrances de la Déception.
11 y a, dans les plus humbles églises de
France, une pauvre lampe allumée la nuit
et le jour, devant le Saint-Sacrement de
l’Autek II me vient, cette idée, absurbe
peut-être, que cette lampe est quelque
chose comme la confiance de Napoléon.
V
LES GRANDS
Lorsque Napoléon rétablitle maréchalat',
se donnant de l'a sorte- dix-huit -cousins, il
paruthvoir peur de son propre.-ouvrage.
La remarque est dn contemporain Thiébault admirablement situé pour en juger
et de qui les Mémoires, très supérieurs à
ceux de Marbot, sont, surtout au point devue militaire, le document le-plus fidèle
qui puisse être consulté.
Craignant, suppose-t-il, de donner trop
de puissance à d/anciens compagnons de
guerre deven us ses subalternes et ses su
jets. l'Empereur parvenu estima que. dans
une-certaine mesure, il. convenait de « ra,-
ij
io^
i.’ame db napoléon
valet* l’institution par ses choix et il les lit
de manière que la part de la faveur domi
nât entièrement la part de la justice ». Je
laisse naturellementà Thiébaùltla respon
sabilité d’une accusation auèsi grave, en
faisant remarquer, toutefois, qu’il est fort
troublant de voir Napoléon placer au même
rang d’honneur suprême /es généraux
hi
dont il devait, mieux que personne, con
naître l’inégalité.
Un Berthier, par exemple, appelé par
l’empereur lui-même un « oison », ou un
iftiudo-vainqueur tel que Brune, à côté
LL
du grand Masséna ; les héroïques Ney et
Latines, comparables seulement aux che
valiers des temps anciens, voisinant avec
un S ouït, invisible et introuvable à Aus
terlitz où son corps d’armée avait le prin
cipal rôle, aussi longtemps que dura, le
danger et qui, plus tard, s'en attribua
toute la gloire. Ce duc de -Calmalie à qui
Napoléon ne voulut pas donner le nom
d'un lieu quelconque rappelant une vic
toire fut, comme on sait, l’artisan le pl. s
î*M-&’D'&-N*PÔtB©y
Î63
0/ /tL
O"
effectif de ses insuccès en Espagne
l’empereuravait eu, après la quasitrahison
d’Oporte, la faiblesse ou l’aveuglement inconcevable de lui confier une prépondé
rante situation.
Mais que dire de Marmont, le vaincu
des Arapiles et l’abominable traître d’Es
sonne dont le nom seul devint une san
glante injure?Que dire de Murat etd’Augereau, si intrépides pourtant l’un et l’autre
et qui furent si horriblement infidèles aux
jours de malheur ? Que penser del’imj5/bécile et vaniteux Macdonald, pillard de
l’Italie en 99, qui ne sut jamais que se
faire battre; de Gouvion Saint-Cyr, le plus
habile général peut-être qu'il y eut en
Europe après Napoléon, mais de qui l'hu
meur diabolique fit perdre le truit de,la
bataille de Dresde et commença
O le désastre
irréparable de 1813; de l’inepte et valeu
reux Oudinot; du ridicule tambour Victor
canonné ducde Bellune; du féroce et rou
tinier Davout privant la France envahie
d’une armée qui l’eût peut-être sauvée, en
//A
Î64
y
Ij
l’ame. de, napoléon
s'acharnant, avec une obstination de brute,
àla défense d’une ville que nul n’attaquait;
de Grouchy enfin que le démon protecteur
de l’Angleterre semble avoir désigné au
choix du malheureux empereur pour que
s’achevât son pèlerinage.
La plus incompréhensible et la plus funeste/parmices promotions insensées^fut
assurément celle de Bernadotte que Napo
léon savait son ennemi personnel et dont
il ne devait pas estimer beaucoup les gasconnades militaires. On sait comment il
en fut payé. Mais Bernadotte avait pour
lui d’être le beau-frère db Joseph et Napo
léon était un chef de, clan très sensible.
Ce lien de famille lui fit pardonner, après;
plusieurs autres choses, le crime d’Auerstadt qu’avec tout autre prince il eût payé
de sa tête, et sa trqs, étrange conduite à
Wagram ne lui valut qu’une disgrâce bé
nigne et temporaire. Devenju roi de Suède
par le consentement du Maître qui n’eut
pas le caractère de s’y opposer, cet
odieux aventurier, ^nivré de se voir « en-.
f
AWB PB- NA-PObÉOt
censé par des légitimes », devint aussitôt
l’ennemi acharné de son bienfaiteur et de
sa patrie. Son nom est une ordure dans
l’histoire et il es't parfaitement convenable
que les renégats luthériens de toutes les
Suèdes eh soient fiers et satisfaits.
Tel fut, à peu près toujours, le gain de
Napoléon quand il voulut faire grands les
hommes qui l’environnaient. Fils dé la
Révolution, il lui fallait prendre naturelle
ment ce que sa mère lui avait laissé, c’està dire des scélérats ou des domestiques
dans la proportion de 90 à 95 0/0. Les ser
viteurs de grand talent, en dehorsdu mili
taire, pour ne nommer que Talleyrand et
Foüché furent, sous lui, les merveilleuses
canailles qu’ils eussent été sous n’importe
quel régime-. On peut même dire/sans
hyperbole/qüe leur turpitude subit la con
tagion de sa grandeur, au point que le
monde périra sans doute avant qu’on ait
pu leur décerner un mépris suffisamment
équitable. Et presque tous furent ainsi,
dans la mesure qui convenait, à chacun
166
LAME DE NAPOLÉON
des échelons infinis de l’administration dn
Grand Empire, en sorte qu’on finit par être
moins étonné de la gloire de Napoléon que
de l’ignominie des ingratitudes ou des
trahisons que son règne détermina, l’exces
sive énergie de l’astre ayant activé d'une
manière inouïe la putréfaction universelle.
Quand il déclina, ce fut une puanteur in
connue...
Il est vrai que Napoléon ne sut jamais
punir tout à fait et cela qu’on rencontre à
chaque intant, qu’on retrouve à toutes les
pages de sa vie, jusqu’àen être impatienté,
c’est peut-être le trait essentiel de cet
homme étrange parmi les étranges qu'on
a tant voulu représenter comme un tyran
et qui fut surtout, eh vertu d'on ne sait
quelle hérédité, un fataliste profond, inca
pable de ressentiment, craignant toujours
de détruire quelque chose de son œuvre en
abaissant ceux qu'il avait élevés, cessant
de vouloir et cessantd’agir quand il croyait
avoir entendu la voix de son destin —
s’asseyant alors, plein d’une muette rési-
g nation, sur la margelle du puits de dou
leur.
« Les plaintes », disait-il, « sontau-des
sous de ma dignité et de mon caractère
J’ordonne ou je me tais ».
XI LI
LES SACRIFIÉS
j
Combien furent-ils, ceux-là ? Cinq or?
six, cent mille peut-être. On ne sait pas.
Cela peut aller à un million de Français
victimes/non de l’ambition de leur chef
comme on l’a tant dit, mais de la force des
cho-sesqui n’était pas moins que la Volonté
divine.
Personne en Europe ne désira la paii
aussi passionnément que Napoléon, parce
que la paix lui était nécessaire pour ins
taurer les magnificences que son mer
veilleux esprit avait conçues et il ne put
jamais l’obtenir. De 96 à 1815, il combattit
pour la conquête infiniment désirée de ce
10
Î70
l’ame de napoléon
Paradis terrestre à la porte duquel vinrent
s’écraser toutes ses armées.
Et quelles armées ! il ne s’était jamais
rien vu d’aussi beau. Pour les engendrer
et les produire à la fin, ces armées de rêve
et d’apothéose, il avait fallu la gestation
douloureuse de quatorze siècles. Il avait
fallu d’abord les pauvres et sublimes
"Évoques du Chaos barbare et tous les
Saintsjd.es Temps Mérovingiens ou Garolingiensjqui avaient amalgamé la terre de
France) avec le très précieux San/ du
~Christ^)il avait fallu ensuite la Chevalerie
des Croisades et son enthousiasme surna
turel Jpuis encore l’horrible et Centenaire
ation delà Guerre Anglaise, les convujsio ns{des|épouvantablesjxiv* et xv“ siècles
où le Royaume de la Mère de Dieu pensa
mourir ; il avait fallu enfin le fumier de tous
les Bourbons et toutes les guillotines de la
Terreur. On ne connaît pas de nation qui
ait été aussi labourée, aussi amendée par le
sang et les immondices.
Impie^assurément elle l’était ou parais-
jUa-m-b~©«-n*f0èéoî^
.
£
i7{
sait l’être devenue, comme tout le monde,
d’ailleurs, même en Espagne, et il ne se
pouvait guère qu’on fût autre chose,
à la fin du xvni8 siècle. Mais c’était, en
France, une impiété de surface, de pelli
cule, une sorte de gale spirituelle con
tractée sous les Bourbons, pouvant être
guérie par des bains de sang ou de feu
et n’intéressant pas les entrailles. La France
n’est incurable que de Dieu, les plus diabo
liques expériences l’ont démontré, celle de
la Révolution surtout. Précisément parce
qu’elle était la plus généreuse des nations,
il était impossible que, privée temporaire
ment de la foi chrétienne, ©-lie ne se pré
cipitât pas à la déception magnifique de
89 et aux délires effroyables qui en furent
la conséquence. Parce qu’il fallait à cette
visitandine abandonnée un Dieu visiteur
et corporel, un Dieu tangible qui la con
solât, quand Napoléon lui fut montré, elle
le reconnut aussitôt, il sortit d’elle un immense cri d’amour éperdu et elle se donna
touÿentière.
§Ti
l’ame de napoléon
Qu’i'l s’agisse de Fréjus ou du golfe Juan,
il n’y a. pas, dans toute l’histoire, un autre
exemple d’un si prodigieux ascendant. Cet
homme extraordinaire fut réellement Dieu
pour ses soldais qui étaient la fleur de la
France. Il put en faire tout ce qu’il vou
lut, son âme exorbitante absorbant,
comme j’ai dit, toutes ces âmes devenues
siennes par sa volonté, peut-être aussi
sans sa volonté, car tout cela est vraiment
très mystérieux.
Ce neunJe armé le suivit nartout. acceDde la. vie et tous les tourments de la mort.
.Quand les grands comblés de ses bienfaits
le trahirent, les pauvres soldats qui avaient
vaincu sous lui toute la terre, riches seu
lement deleurs blessures et de leur gloire,
demeurèrent fidèles à leur Empereur dé
chu, à leur Empereur captif et décédé, ne
parvenant, pas à comprendre que c’était
fini à jamais. Les villages de foutes les: prov'incesontvu mourir, il y a plus de soixante
ans. ces orphelins dn Prodige, invalides
A’amb be ikiroLfioi/
173
et miséreux, naïfs et grandioses/qui se
•voyaient toujours en Egypte ou à Moscou.
Avec eux parurent s’éteindre les étoiles.
Leur souvenir s’efface et la nouvelle gé
nération qui n’a. pu les entrevoir que dans
les images légendaires de Charlet ou de
Itaffet, les ignore, en réalité, incertaine
que de pareils hommes aient pu exister
pour être les compagnons du Géant dont
le seul nom rapetisse toutes|les grandeurs.
Un jour viendra, peut-être, où les re
liques de Napoléon ne seront plus dans
son admirableÿdombëau des Invalides. On
ouvrira le cercueil et il sera Ade^, l’appa
rence même de cette poussière n’ayant pu
subsister après l’extinction du prestige
qui l’environnait. Elle aura été rejoindre
les poussières confuses et dispersées
des humbles soldats qui se sacrifièrent
pour leur Chef et de qui les âmes d’enfants
amoureux se grouperont autour de la
Sienne, au Jugement Universel, comriie
faisait, aux jours des grandes batailles
d’autrefois, sa Garde invincible.
tü*
/Èf
vM
.0
s
On ne peut rien comprendre à Napo
léon aussi longtemps qu’on ne voit pas en
lui un poète, un incomparable poète en
action. Son poème c’est sa Vie entière et il1
n’y en a pas qui l’égale. Il pensa toujours
en poète et ne put agir que comme il pen
sait, le monde visible n’étant pour lui
qu’un mirage. Ses proclamations éton
nantes, sa correspondance infinie, ses vi
sions de Sainte-Hélène le disent assez.
Soit qu’il parlât, soit qu’il écrivît, son lan
gage magnifiait tout.
On ne se lasse pas de relire son admi
rable lettre du 2 février 1808 à l’astucieux
17(i
i.’a.vik dk
r<AP-n.ftoN
parricideAlexandrenfort indigçte <!p la re
cevoir el certai-rem- ni incapable de la
comprendre. Il ne lui offrait pas moins
que le parlage du monde, lui monlrant
l'Asie et se réservant à lui-même tout
l’Occident ; cela non corn me une éventua
lité magnifique, mais comme mie suite
nécessaire de leur système d'alliance :
« ... Alors les Anglais semnL écrasés sons
le poids des événemen ts doobivatmosphère
sera chargée. Votre Majesté''ét moi, nous
aurions préféré la douceur de la' paix et de.
passer notre vie au milieu de- nos vastes
empires, occupés de les vivifier et -dedes
rendre heureux... Les ennemis du monde
ne le veulent pas. Il faut être plus grands,
•malgré, nous. II est de la sagesse et delà
politique de faire ce que le destin ordonne
et d’aller où la marche irrésistible des évé
nements nous conduit. »
Toujours le destin/ Napoléon est-il don-c
le poète d u destin ? Les événements dont il
* parle ont démontré historiquement l’irréa
lité ou, si on le préfère, l'inanité de ses
-grands desseins, mais ils ne l’ont pas dé
montrée dans l’âme de cet Empereur des
-empereurs où ils avaient, sans doute, une
'consistance prophétique, une réalité in
démontrable, d’autant plus certaine à ses
yeux. Discernant mieux que personnè les
apparences matérielles à la guerre ou dafts
l’administration de son empire, il avait,
en même temps, comme un pressentiment
extatique de ce qui était exprimé par ces
contingences périssables et c’est précisé
ment ce qui constituait en lui le poète.
Il n’était pas possible que sa vie senti
mentale différât essentiellement de sa vite
publique. Cette disparate ne peut con
venir qu’à des grands hommes ordinaires,
à la canaille des grands hommes. Napo
léon se devait à lui-même d’être amou
reux comme il était empereur, c’est-àdire à la manière d’un poète extrêmement
grand, procréateur indécourageahle des
illusions merveilleuses nui
1 lui suffisaient.
îtC
dans ce beau crépuscule de matin d’été
que fut sa vie to uy entière. Les plus
f78'
L’AME ETE NAPOLEON"
grands désastres et même se chute épou
vantable' ne parvinrent pas à le réveiller
tout à fait. A Sainte-Hélène il continua
son rêvé en souffrant et, depuis sa mort, il
le continue dans l'imagination ou dans le
cœur de ceux qui l'admirent.
On a dit fort exactement que Napoléon
aimait comme un collégien. Où aurait-il
pu trouver le temps et l’expérience d’ai
mer d’une autre manière? Gomme tous
les collégiens il aima des prostituées, des
femmes se donnant tout de suite, avec ou
sans façons. On peut même dire que
s’étant, de très bonne heure, chargé des
affaires du monde entier, il n’eut pas le loi
sir d’en aimer ni d’en épouser d’autres et
qu’un peu plus tard, cela dut lui paraître
sans importance. Sa passion pour José
phine qui était et qui resta une drôlesse,
passion attestée par des lettres pleines de
délire, a tout juste ce caractère de l’em
portement sensuel d’un adolescent imagi
natif et demeuré chaste, allumé par la corquetterie d’une ambitieuse.
■ NArotiÉèrf
179
Ce genre d'éruption, pour parler avec
décence, est facilement guérissable et le
collégien ne Larda pas à s’instruire.
D'ailleurs, àd'époque du commencement
de. ses amours avec Joséphine, sa gran
deur future n’était que devinée ou pres
sentie. La créole perverse et fascinante
était son premier éblouissement. Celui qui
ne s’appelait encore que Bonaparte et qui,
plus tard, n’aurait eu qu’un geste à faire
pour que les plus hautaines vertus s’im
molassent, dut croire alors qu’une déesse
de l'Olympe daignait condescendre jus
qu’à lui : « Miu dolce amor, ne me donne
pas de baisers, car ils brûlent mon sang ».
On écrit de ces , choses-là à dix-huit ans.
Mais il parait qu'en amour Napoléon eut
tuujours cet âge. Trois lustres après sa
grande passion pour Joséphine, il y eut
Marie-Louise et l’enfantillage surprenant
de son équipée à Compïègne. Il faut se
rappeler que la poupée qu’on lui envoyait
de Vienne était fille des Césars et que cela
lui faisait un éblouissement nouveau qui
,380
£
l’ams db NAPOLÉOU
renouvelait en'lui le collégien tenace de'
sa préhistoire.
Ces deux femmes très digne-! l’une de
l’autre, lui furent également infidèles et
traîtresses, comme il convenait. Fataliste,
ainsi que je l’ai dit plus haut, il s’en arran
gea le mieux qu’il put, ayant asse&à faire
d’ameuter contre sa seule personne tous
les peuples européens pour accomplir ce
qu’il appelait son destin. L’époque, au
surplus, le voulait ainsi. Chacun faisait
tout ce qui lui plaisait et les sœurs de Na
poléon furent strictement des courtisanes.
Caroline, la plus odieuse des trois, non
contente d’avoir déshonoré vingt fois son
mari, l’infortuné Murat, fît de ce héros de
toutes les batailles l’halluciné lamentable
dont elle croyait avoir besoin pour assas
siner son frère.
Mais le poète immense de l'Epopée de
vingt ans, qui pouvait l’assassiner ou seu
lement le contrister de façon mortelle ? Il
voyait ses femmes, ses sœurs, ses frères
armés contre lui, comme il voyait ses lieu-
1 SI
Z’amu Dr wai'ji'.Ôui/
tenants ingrats et comme il voyait toutes
éhoses, dans le miroir-énigmatique de sa
magnifiante pensée.
Il eut ce qu’on est convenu d’appeler
des maîtresses eu aussi grand nombre qu’il
voulut, et nu passage, étant te soldat
d'entre les soldats du monde, mais-elles
ne possédèrent pas et ne connurent pas
son âme. « Cbi thésaurus, ibi cor. Là où est
ton trésor, là. est ton cœur ». Le cœur de
Napoléon n’était pas une citadelle impre
nable, mais ceux ou celles qui y péné
trèrent crûrent qu’il n’y avait rien, parce;
que le trésor était ùœi.siWé (Je trésor était
'le secret de sa. poésie grandiose, l’arcane
de ce Prornéthéë s’ignorant lui-mème/de
qui les fautes les plus graves ont eu cette
excuse de Polyphème ou d’Antée quubne
se savait pas aussi colossal ni-aussi prédes
tiné. C’était, avec l’impatience de tout obs
tacle, le zèle profond d'une mission surna
turelle qu’il n’arrivait pas à démêler, mais
quijui sortait par tous les pores et dont la
^erfittid;- le crucifiait ; — situation atriau*
U
/?
182
b’AME DS NAPOLÉON
r euse qui le montrait, quand même et tou
jours, infiniment au-dessus des convoi
tises ordinaires et de leur misérable
servitude.
J’ai dit les deux éblouissements de Na
poléon. Il y eu eut un troisième plus fu
neste. Ce fut l’éblouissementde la Défaite.
Jusqu’à Waterloo il avait connu les dé
sastres, mais il n’avait pas connu la dé-,
faite. Dette autre prostituée, si longtemps
exclue, voulait de lui à son tour et il fallut
enfin la subir.
La Garde recule !... A ce cri panique, il
voit crouler sa ligne de bataille, il voit sa
dernière armée en pleine déroute, il sent
l’étreinte du monstre et sa virginité de
vainqueur est perdue. Une nuit affreuse
tombe sur son âme. Est-ce donc tout à fait
fini ? Faudra-t-il que le poème s’achève sur
cette aventure épouvantable? Où est main
tenant son étoile ? Que sont devenus son
cœur et son trésor ? Sans doute ce n’est
pas Wellington qui les lui a ravis et ce
n’est pas non plus le goujat prussien. Il
I
retrouvera cela darts trois mois, à deux
mille lieues de sa capitale, en l’autre hé
misphère. Mais là son étoile sera comme»
une pauvresse demandant son pain, son
cœur sera torturé et son trésor sera de dou
leurs. Ah ! ce n’est pas la Garde seule qui
recule à Waterloo, c’est la Beauté de ce
pauvre monde, c’est la Gloire, c’est l’Hon
neur même ; c’est la France de Dieu et des
hommes devenue veuve tout à coup, s’en
allant pleurer dans la solitude après avoir
été la Dominatrice des nations^
Le matin de ce jour terrible, la militante
Eglise célébrait, dans toutes les paroisses
de la Chrétienté, la messe de deux très an»
ciens martyrs et recommandait à tous les
fidèles de « se glorifier dans les tribulations,
gloriamur in tribulalionibus ». Il y eut cer
tainement, en France, d’humbles prêtres
et des assistants plus humbles qui se sou»
vinrent alors de leurs proches ou de leurs
amis qui allaient combattre et qui ne pen
saient pas plus que leur Chef à invoquer
martyrs. Il est probable cependant
---- .
1184
l’ame de napoléon
que beaucoup de ces immolés furent se
courus par eux dans l’agonie ; mais le
murmure doux et mystique de cette prière
n'eut pas d’autre écho appréciable que
l’imprécation désespérée de Cambronne/
et l’Empereur abattu ne songea guère à se
glorifier de son tourment.
Il s’en glorifia plus tard, à Sainte-Hé
lène, quand il vit venir la grande Amou
reuse des mendiants et des empereurs, et
celle-ci lui prit son Secret pour ne le
transmettre à personne.
A
XV
LE COMPAGNON INVISIBLE
Il est enseigné que chaque homme est
accompagné, de sa naissance
sa mort,
par un Invisible chargé de veiller attenti
vement sur son âme .et sur son corps. Cet
Invisible se nomme l’Ange gardien, pro
tecteur voulu de Dieu pouvant appartenir
à l’un ou l’autre des Neuf Chœurs Angé
liques.
C’est la croyance universelle des chré
tiens. Ce compagnon perpétuel est à la fois
un inspirateur et un juge. Les hautes
pensées viennent par lui et ce qu’on
nomme les reproches de la conscience,
Vest lui qui les fait entendre. Usait ce que
à
386
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l’ame de napoléon
nous ne savons pas, il voit ce que nous
ne voyons pas, il est toujours présent en
nous et autourde nous, indiciblement res
pectueux de notre liberté, connaissant la
réelle grandeur de nos âmes et l’inconce
vable dignité de nos corps de boue appelés
à resplendir quand nous aurons cessé
d’être des dormants, ^tuand un homme
fait le mal, l’ange se retire silencieuse
ment dans les lieux profonds de l’âme cri
minelle où le pécheur lui-même ne pénètre
pas, et il pleure comme peuvent pleurer
les Anges.
«... Si la vie est un festin, voilà nos
convives ; si elle est une comédie, voilà
nos comparses et tels sont les formidables.
Visiteurs de not/e sommeil, si elle n’est
qu’un rêve !... Ils sont nos très proches,,
les Voyageurs perpétuels de la lumineuse
Echelle du Patriarche et nous sommes
avertis que chacun de nous est avaricieu
sement gardé par l’un d’entre eux, comme
un trésor inestimable, contre les sac
cages de l’autre Abîme — ce qui donne
/Zç compd$ryï& Ùtvfcl
jnzv imxviini
187
la plus confondante idée du genre hu
main.
« Le plus sordide Chenapan est si pré
cieux qu’il a, pour veiller exclusivement
sur sa personne, quelqu’un de semblable
à Celui qui précédait le camp d’Jsraël
dans la colonne de nuées et dans la co
lonne de feu, et le Séraphin qui brûla
les lèvres du plus immense de tous les
Prophètes est peut-être le convoyeur,
aussi grand que tous les mondes, chargé
d’escorter la très ignoble cargaison d’une
vieille âme de pédagogue ou de magis
trat.
« Un ange réconforte Elie dans son
épouvante fameuse; un autre accompagne
dans leur fournaise les Enfants Hébreux ;
un troisième ferme la gueule des lions de
Daniel ; un quatrièmeenfin,qui se nomme
« le Grand Prince », disputant avec le
Diable, ne se trouve pas encore assez co
lossal pour le maudire et l’Esprit-Saint est
représenté comme le seul miroir où ces
acolytbes inimaginables de l’homme
VS8
LA MK HE NaTOLEOM
puissent avoir
le désir de se
contems
pler.
» Qui donc sommes-nqus, eu riirililà,
pour que de tels déh-nseOrs nous soient,
préposés et, surtout; qui sont-ils eux*
memes, ces enchaînés à notre deslin dont
il n'es! pas du que Dieu tes ait faits comme
nous, à sa ressemblance, et qui n’ont ni
corps ni ligure ? C'est à leur sujet qu’il fut
écrit de_/ne jamais « oublier l'hospita
lité », de peur qu'il ne s’en cachât quel,
ques-uns parmi les nécessiteux étraim
gers » (1).
Qui donc a. pu être plus ètrantjer, plus
nécessiteux que Napoléon ? Ne comprenant
rien à l'apparition d’un..tel homme sur-la.
ferré, je renonce à le di-e. et comment
pourrais-je parler de Celui qui fut charge
de l'accompagner invisiblement psrtout?
Cinsérait port/ à lui a ttribuer un ohrrultin»
un Tronc, une Domination, on tout au
moins un très grand
et très splondjdq
{$,) LEQN BlûY, Ltt bcuitll'i P ilici'il.
I
UWÎAl
PE NàPOLÉCh/
189
Archange. Je pense.au contraire, qu'il dut
avoir pour gardien l’un des moindres es
prits du dernier degré de la Hiérarchie cé
leste.
Un médiocre Judas tel que Bernadotte,
par exemple, pouvait avoir besoin d’être
assisté d’un des plus hauts princes ou
ministres de la Grâce, capable de porter la
montagne de ses trahisons et d’écarter de
lui — effroyablement — tous les châti
ments humains, en attendant l’heure de
Dieu et de sa Justice. Mais il ne pouvait pat
en être ainsi de Napoléon. Ce qu'il fallait à
ce personnage extraordinaire, c’était l’ange
gardien du petit enfant abandonné sur la
route du monde, un modeste protecteur
pour éloigner de lui les chiens vagabonds,
pour le guider parmi les ronces ou
les cailloux qui eussent pu l’offenser,
un humble et quasi timide ange gar
dien pour le plus grand de tous les
hommes ! Un très doux ami invisible,
déférant et gravèjpour luidire au fond du
çmur :
Î90
/et
l’ame de napoléon
« Pardonne souvent, mais ne pardonne
pas toujours. Dieu l’a fait le père de cin
quante millions de ses créatures qui ne
peuvent pas savoir qui tu es puisque tu ne
le sais pas toi-même. Ne dévore pas ces
malheureux qui sont à la Ressemblance
de Dieu/à ta propre ressemblance. On te
permet d’enchaîner les rois et de les fou
ler à tes pieds parce qu’ils sont vomis
de l’Esprit-Saint que tu signifies peutêtre. Seulement ne sois pas trop habile
et n’entreprends pas de supprimer les
montagnes qui appartiennent à Dieu.
Jusque-là tu seras invincible, mais pas
plus loin et tu t’en apercevrais aus
sitôt. La neige et le déluge sont sur
leurs cimes ; ne les force pas à en des
cendre. »
_
Quels étonnants colloques entre c es
deux /mperturbables, l’un de ta terre et
l’autre du ciel, l’un visible et l’autre invi
sible ! Et Napoléon, lui aussi, ne fut-il pas
invisible à sa manière, et combien I pour
ses serviteurs incapables de soupçonner
ou même de supposer ses anxiétés quand
gnon à travers lequel son âme angoissée
voyait se former les tempêtes. « Ne va
pas par là », disait l’ange.. « Mon destiij
l'ordonne », disait l’empereur. Et voilà
que le Destin s’opposait à Dieu et que Na
poléon était éperdu ! Mais cela, nul dans
son entourage ne pouvait le voir. Il y eut
ainsi des moments, des heures, de longues
nuits, où ce Maître du monde, ne sachant
que faire, passait d’une résolution à une
autre résolutioiyenjam bant lesécueils/pour
y être aussitôt ramené avec violence/par les
insultantes vagues jusqu’à ce qu’épuisé de
l’effort, il se laissât tomber avec cinq nu ~
six cent mille hommes, en murmurant
on ne sait quelles paroles pouvant équi
valoir à ceci : « Que Dieu ait pitié de
moi ! »
Cette épave de la majesté humaine
presque infinie àrriva enfin à Sainte-Hé
lène. A son débarquement dans cette île
192
1,'aMK DE NAHOI.KTN,
Cockburn Ini. lit. tenir une invitation
adressée nu » général Bonaparte » En la ,
recevant des tnains de Bertrand Napoléon
dit au grand maréchal : «Il faut renvoyer
cela au général Bona.jxrie : la dernière
fois qu -,j ai entendu parler de lui, e'élajl a
la bataille des Pyramides un à celle du
Mont Thabor «. Lord Rosebery, véritable
Anglais pmrlunl/sig i ile co nui ■ un* \l~jtl
ligne et révo.lfanye bouffoniH'.vfts ce refus
obstiné d.n titre impérial' m grand Gap,tif.
Le même Go-kbiirn répondit dans les
termes que voici it urn; lettre oil le comte
Bertrand meut mitnaif le nom de l’E.mpereur :« Monsieur, j'ai l'iiooneur de vous
accuser reception île votre lettre en
• aie d’hier, (Jette lettre, m'oblige à. vous
declarer officiellement que ,je n'ai point
•onnaissance d'un empereur quelconque
demeurant dans cette de, ni d’une per
sonne revêtue de celte dignité ayant,
,.omme .virus., me' le dites, voyagé avec
U(qi, s>qr le
».
lUSlJl
POtBON
19Ï
Cette ignoble et mesquine- persécutignanglaise.-dura plus longtemps que Napo
léon lui-même. «Surle cercueil de l’Empe
reur », dit Rosebery, « ses serviteurs vou
laient écrire ce simple nom : Napoléon,
avec l|f lieu et la date de sa naissance et
de sa mort. Sir Hudson Low/ refusa son
consentement, à moins que l’on/ajoutàt le
nom de Bonaparte. Mais les serviteurs ne
purent accepter une désignation que l’Em
pereur n’avait jamais voulu admettre. De
sorte que le cercueil ne porta point de
nom. Cela semble incroyable, mais cela
est ».
Rien ne manqua au supplice de celui
dont l'impardonnable crime avait été de
dépasser infiniment toutes les tètes hu
maines et d’avoir accompliles plus granules
choses qui eussent été vues sur terre,
depuis dix-neuf siècles. Rien, sinon les
gémissements de la. victime et peutêtre aussi sa présence. Les bourreaux
et les domestiques anglais avaient sans
douta raison, plus qu’ils ne pensaient.
<94.
l’ame de napoléon
de nier ia présence de l’Empereur Na
poléon. Ils ne tenaient qu’une pauvre
apparence humaine déjà touché/ par la
/<
mort. Napoléon était hors de leur portée/
juste autant que son invisible /ompa- /£'
gnon et il conversait avec/lui, très loin
d’eux.
On a souvent parlé de ses conti
nuels monologues, si souvent hachés
d’objections qu’il se faisait à lui-même.
En réalité ses monologues étaient les
dialogues d'un Absent avec/Invisible/
et ce dernier était bien le camarade
qu’il fallait, dans cette excessive misère,
à un exilé qui ne pouvait plus obte
nir seulement qu’on l’appelât par son
nom.
On peut supposer qu’à l’heure dernière/
un puissant Archange dut intervenir pour
présenter au Père des miséricordes sa
plus grande image, mais/au cours de son
périple de gloire et d’infortune, il semble
conforme aux lois de l’équilibre sur
naturel que cet Empereur des siècles
[y
r,.-
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'{jZ Convfja^irc^
jipcvjff
r’-AMK DE NAPOtÉON
19S
ait eu pour protecteur et pour compa
gnon de tous les instants le moindredes bienheureux Esprits Messagers que
le Seigneur pût trouver dans ses vastes,
cieux.
Bowrp-Za-Retne. Janvier-avril 1912-.
/DédiraI
INTRODUCTION
/4
i. — l.'/me de Napoléon............................
h. - Les autres âmes. . .............................
ni. 4- L’/ngoisse. . . . V . . • . .
k.
/B
ar
IV. — La jJataille. ..............................................
... •
V. — Le Jlobe ..... I
—
Les
jîbeilles
.
.
...................................
VI.
/4
* Vil. —, Lyscabean..................................................
/T VIII. — La/iai e........................... ............................
IX. — Le J b ancre ... ?.......................
l.’/le infâme . . . . .. . . • •
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X.
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Z?
X1 — la-s Mercenaires. ... ....
X'I. ... I.pa grands. . . . . . . . . •
Les ^aerifies..............................................
fs XIII.
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X X.. — Le /enieagnon invisible ;.......................
'T'K.
XIV.
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- La yu le recule !...
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ACHEVÉ D'IMPRIMER
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mil neuf cent douze
PAR
BÜSSIÈRE
A SAINT —AMAND (CHER)
pour le
MERCVRE
IX
Fait partie de Lettre autographe de Léon Bloy à André Martineau.
