FRB243226101_GZ_625.pdf

FRB243226101_GZ_625.pdf

Médias

Fait partie de Nous ne sommes pas en état de guerre [Texte imprimé] : 1914-1915

extracted text
NOUS NE SOMMES PAS

ÉTAT DE GUERRE
1914-1915
FRONTISPICE
DE

PARIS

MAISON

DU

LIVRE

5, Rue de la Bienfaisance, 5
1915

PUBLICATION

VENDUE

AU PROFIT DES ARTISTES ET ARTISANS
DES INDUSTRIES

DU

BLESSÉS

LIVRE

II a été tiré de cet Ouvrage

Cent Exemplaires sur papier du Japon
pour les Bibliophiles.

—f

LA COUVERTURE COLLECTIVE DES DOUZE PLAQUETTES
contient la

reproduction d'un Dessin de Carlos Schwabe destiné à recevoir le Nom
d'un cher disparu, pour en perpétuer le souvenir.

Les textes ne sont pas vendus séparément.

> ■


:

.
-

'

■ '•••••.


.

âJfi?-

fef



-

<

i'7-"'-

f '

•.

.

..

■■

'■

1

-JL:



;

HI



;

^





* *5

••■V

-

.

-■

-

î%

-'•■

s?

- -

!

lÉi§i

:

.

-

"

.

.

.

.

V'

¥ '

•<'

;

^

-

i

m

m

i

wumm

.i

:



:m

fetfl



•...

WBÊÊbS&&-jS&Z*;

ç

LÉON

BLOY
rvvi

1914-1915

NOUS NE SOMMES PAS
EN

ÉTAT DE GUERRE
frontispice
DE

Auguste

LEROUX

paris

MAISON

DU

LIVRE

3, Rue de la Bienfaisance, 3
1915

NOUS
EN

NE

SOMMES

ÉTAT DE GUERRE...

Lettre ouverte à Félix
sur

PAS

Raugel, chef d'orchestre,

le front depuis

dix mois.

Mon cher Félix,

E vous

écris d'un coin de la Beauce où j'avais espéré trouver

refuge contre le patriotisme profitable des boutiquiers de
Paris et de la banlieue qui ont décrété l'affamante persécution des
prix de guerre. Vous ignorez cela sur le front où vous n'avez à
craindre que les projectiles ou les gaz boches, moins redoutables,
peut-être, et moins puants que les manigances de nos épiciers et de
un

nos

bouchers.
Je m'étais dit que mon jardin me nourrirait au

moins un peu et
il m'a fallu renoncer aussitôt à cette illusion. Mon pauvre potager,
envahi par les taupes et les surmulots, est dévasté, bouleversé comme
vos champs de bataille. Telle est la loi de ce temps. Les tranchées
partout. Comme si les gens ne suffisaient pas, les bêtes s'en mêlent.
Vous vous rappelez sans doute, homme de prière, l'Évangile du
IXe dimanche après Pentecôte, le 2 août 1914, jour inoubliable de
la mobilisation

:

c<

Les ennemis t'environneront de tranchées ». Et

voilà dix mois que cela dure ! Et nul ne peut dire quand cela finira.
Que ne puis-je combattre près de vous, mon ami! J'ai 69 ans,

je suis un vieil homme très usé. L'espérance de démolir quelques-

NOUS NE SOMMES PAS EN
uns

des atroces chenapans

ÉTAT DE GUERRE....

qui souillent notre France m'est refusée.

Que me reste-t-il alors ?
Faire de beaux livres, me dites-vous. Qui les lirait? Ma Jeanne
d'Arc el l'Allemagne ne se

vend pas. Nos héros s'entraînent en
dévorant Les Trois Mousquetaires ou Le Comte de Monte-Christo.
Quelques intellectuels s'arrachent Barres ou Aristide Bruant. II y a
même des artilleurs qui ont emporté du Bergson, et je connais un
avocat sans peur qui avait fourré dans son sac deux ou trois volumes
de Nietzsche. Qui pourrais-je intéresser, ne sachant parler que de
Dieu ?
En

je suis infiniment plus étranger qu'un Fuégien ou un
Kamtchadale. Dieu, c'est l'Hypothèse poussiéreuse au fond du grenier
de la pensée contemporaine, et nous sommes, vous et moi, mon
pauvre ami, d'étranges rêveurs sur une échelle bien dangereusement
vermoulue. Nous pensions cependant savoir quelque chose que tout
le monde ne savait pas, et nous le pensons encore.
Dès le début de cette guerre prodigieuse à laquelle aucune autre
n'a ressemblé, nous nous étions dit que c'était le commencement
probable du Miracle de la Fin annoncé, en 1846, par Quelqu'un qui
ne
peut pas se tromper, et que l'ignoble rêve des Barbares devait
être considéré comme un préambule, tout simplement, quelque chose
ce

sens

lever de rideau. Et le déroulement des faits n'a pu que
nous confirmer dans cette pensée.
comme

En

un

effet, comment attribuer le Définitif a l'inepte farce allemande,
quelque effroyable et sanglante qu'elle soit ? Elle est vraiment trop
médiocre, trop honteusement imbécile, trop dégoûtante ! 5e ruer
comme
des brutes formidablement armées sur des peuples non
préparés à la guerre, égorger par milliers des êtres sans défense et
les souiller en les torturant, incendier, piller, dévaster à plaisir les
plus belles contrées du monde, détruire des chefs-d'œuvre séculaires
avec des ricanements de
singes en folie, en se remplissant de l'idée
qu'on fera ainsi trembler toute la terre; c'est, en vérité, par trop idiot,

NOUS NE SOMMES PAS EN
et

ÉTAT DE GUERRE....

représente pas un pitre de cannibales assez somptueu¬
sement crétin pour l'imaginer ! Tel est
pourtant le concept unique de
l'Allemagne prussianisée et de tous ses « intellectuels » prosternés
on

ne

se

devant un cabotin lamentable !
J'ai

parlé tout à l'heure de la guerre et j'ai honte d'avoir écrit
ce
mot. La vérité qu'il faudrait crier
partout, c'est que nous ne
sommes
pas en guerre. Nous défendons, comme nous pouvons,
notre

sol,

nos

villes,

nos

demeures, nos femmes et

nos

enfants,

contre la

plus gigantesque entreprise de cambriolage et d'assassinats
qu'on ait jamais vue. Dire que nous sommes en état de guerre avec
l'Allemagne est aussi absurde qu'il le serait de supposer qu'un
malheureux homme cramponné par une hideuse ménade
remplie de
tous les démons de la luxure et
est

se

défendant contre elle avec rage,

état de

mariage avec cette possédée.
Si j'avais l'honneur d'un commandement militaire,
je ne consen¬
tirais jamais à reconnaître un Allemand
pour un soldat et je n'aurais
pas assez de cordes pour pendre les prisonniers. L'uniforme de ces
en

crapules offusque notre intelligence de guerriers chevaleresques et
nous fait oublier constamment
que nous sommes en présence d'une
colossale chienlit de domestiques infâmes travestis en
gens de guerre.
Nous traitons avec considération, avec honneur même, d'abominables
scélérats dont nos galériens ne voudraient
pas pour compagnons.
Frédéric II dit le grand, qui fut lui-même un bandit, déclarait en
mourant

qu'il était las de régner sur des esclaves, et le répugnant
•Schopenhauer ne se consolait pas d'appartenir à une nation aussi
bête. L'extrême servitude et l'extrême bêtise, voilà ce

que nous avons

devant nous. Combien d'années et quels fleuves de
sang ne faudrat-il pas encore pour
cette racaille?

Mais, encore

laver notre pauvre France des immondices de

fois, le Définitif n'appartient pas et ne peut
pas appartenir à de tels instruments du Démon. En accomplissement
des

une

prophéties que vous connaissez aussi bien


VII



que

moi, l'Europe

NOUS NE SOMMES PAS EN

ÉTAT DE GUERRE.

déjà est en feu et le reste du monde est peu éloigné de s'embraser.
Les aveugles même et les pires sourds sentent monter l'orage inconnu
qu'aucune expérience n'a pu pressentir. Mais il fallait un avant-coureur
de ce cataclysme sans nom et le plus bas de tous les peuples fut
désigné pour cet office par le Dédain surnaturel de Celui dont nul
ne
parle.
Quand le vrai Drame aura commencé, l'inanité réelle du colosse

deviendra difficile de penser encore à
lui dans le tremblement infini des affres nouvelles. On saura alors
qu'il n'était rien, vraiment rien, et le souvenir du puant empire n'aura
pas même le pouvoir de procurer la nausée aux agonisants.
Voilà, mon cher Félix, tout ce que peut vous écrire un vieux
prophète peu écouté qui a cessé depuis très longtemps de faire
crédit aux bavardages des hommes et qui n'espère absolument rien
en ce monde, sinon la Venue prochaine de Dieu dans la magnificence
terrible de sa Gloire ou dans les terreurs irrévélables de sa Colère.

sera

tellement manifeste qu'il

Mévoisins (Eure-&-Loir),

14 Juillet 1915.