FRB243226101_PZ5025.pdf
- extracted text
-
1.50
RACHILDE
La Maison Vierge
ROMAN
“ LES ŒUVRES INÉDITES ”
J.
FERENCZI,
ÉDITEUR
9, Rue Antoine-Chantin, PARIS (14e)
LES ŒUVRES INÉDITES
RACHILDE
La Maison Vierge
ROMAN
Exclu du Prêt
PARIS
J. FERENCZI, ÉDITEU BIBLIOTHÈQUE
9, RUE ANTOINE-CHANTIN (XIVe)
B.M. DE PERIGUEUX
C0000285197
’ DE LA VILLE
DE PÉRIGUEUX
La Maison Vierge
I
Au tournant du fleuve on aperçut une mai
son et la duchesse Lionnelle de Montjoie se
leva pour dire, de sa voix brève :
-— Arrêtez-vous. Je la reconnais. C’est ici.
Les rames tombèrent.
Les trois hommes qui menaient la barque
examinèrent le paysage en formulant de sages
réflexions, car un acte décisif les rendait pres
que toujours hésitants. C’étaient des gens rai
sonnables.
— Ici ? Mais quel désert, duchesse, vous n’y
pensez pas ? murmura le poète.
— Un joli endroit, déclara le médecin, pour
sanatorium humide.
— Ça, s’écria l’intendant d’un ton navré,
c'est une bicoque en papier qu’on va nous louer
au prix du marbre, le point de vue se payant à
8
LA MAISON VIERGE
dente lumière d’un bon plaisir nouveau. Elle
nous attend, Messieurs, je vous en prie, laissez-moi descendre. C'est ici chez moi !
La duchesse Lionnelle sauta sur la rive et la
barque, délestée, eut une brusque révolte. Elle
emporta les trois hommes, dirigeant sa proue
vers la rive opposée. Ce devait être une vieille
barque entêtée douée d’instinct.
Ces Messieurs paraissaient de très mauvaise
humeur. Ils avaient écouté le monologue de leur
compagne en serpents écoutant un chant de
flûte et ils auraient volontiers ajouté un siffle
ment ironique.
— Pourvu que cette barque ne fasse pas
d'eau, soupira le poète. Il ne nous manque plus
qu’une petite pastorale pour nous couler à fond.
Peut-on boire et manger ici ? Où sont les restau
rants ? On se croirait à vingt mille lieues de
paris.
— J’ai ouï dire que les grappes d’acacia
fournissaient un dessert délicieux, grommela le
médecin. Nous allons désormais nous mettre au
icgime des beignets d’acacia ! Oue de fleurs !
Trop de fleurs...
<
Le grave intendant cligna de l’œil :
— Le caprice ne durera pas car il faudrait
une voiture. Son auto est en réparation... et
elle a horreur de marcher. (Nous ne le savons
LA MAISON VIE KG E
que trop.) Or, il est vraiment odieux ce che
min de halage !
Et il leur désignait, sur la route, suivant le
cours du fleuve, la belle Seine paresseuse, de
profondes ornières, des convulsions de ter
rain imitant les résultats d’éruptions volca
niques.
— En attendant le dîner, conclut le poète,
nous naviguons en plein pittoresque. C’est
charmant mais j’ai faim.
Il bailla comme un chien nerveux.
La duchesse Lionnelle s’avançait vers cette
maison déserte, cherchant la corde d’une clo
che. Il n’y avait point de cloche. Elle saisit les
barreaux d’une porte vitrée sans vitre et ap
puya son front contre du fer, ce qui lui refroidit
légèrement le cerveau.
La demeure de son rêve était une petite villa
aux fenêtres ingénues grandes ouvertes sur le
vide. Elle s’ornait d’un balcon minuscule et
d’une toiture genre châlet. Ses jardins, si on
pouvait appeler ces fouillis de plantes libres :
des jardins, s’ébouriffaient autour d’elle comme
des favoris d’angora. Les uns montaient à pic,
se dénudant jusqu’à l’os du roc, les autres se
creusaient en rigoles pour recueillir l’eau du
ciel. Une terrasse occupait un fond de décor
dentelant les incultes verdures d’une balustrade
puérilement italienne. Et les gros rochers noL
K
la maison vierge
râtres, à ventre de monstres écailleux, surplom
baient de droite et de gauche, la chétive bâ
tisse, l’air très important, respectables ancê
tres de l’habitation moderfie, ayant toute la
tournure de parents protecteurs dont le poids
deviendrait cependant insupportable s il vous
basculait sur les épaules.
.
Deux bosquets d’acacias s’efforçaient, de
chaque bout, d’en masquer la sombre mine et
de dérober leurs cavernes par une profusion
de guirlandes virginales répandant une odeur
exquise, une odeur blonde comme celle des
chevelures d’enfant que la lune de miel dé
noue. Des grillages minces, qu’on ne voyait
pas tout de suite, ^fermaient la propriété,
au besoin devaient la défendre vis à vis de l’en
vahisseur et, leurs délicats réseaux, figui aient
assez bien une écharpe de tulle à la taille d une
femme. Ce n’était pas suffisant mais d une
jolie grâce impertinente. Décidément la mai
son se moquait du monde !
— Je suis déjà trop indifférente pour venir
ici, murmura la duchesse de Montjoie qui savait
apprécier une situation dès qu’elle se trouvait
loin de sa cour.
Au balcon perdait, de travers, l’écriteau ma
gique : à vendre ou à louer.
— On serait tranquille. Et, pourtant, on di
rait un piège 1
LA MAISON VIERGE
11
La princesse fit le tour de la villa, en passant
par un petit bois. Elle n’y rencontra pas le jardi
nier, ni le propriétaire, seulement elle ramassa
librement des violettes et aperçut un lézard qui
lui lirait la langue. Cela lui causa un étrange
plaisir mêlé de terreur. La maison était bel et
bien une abandonnée, comme quelqu’un enfin
décidé à un mauvais coup ; elle méditait, au
coin de la broussaille, prête à offrir ses fleurs...
les armes à la main.
La duchesse Lionnelle s’assit tristement
dans une chaise de roc. De là, elle voyait la bar
que malicieuse qui virait au gré des courants,
promenant les trois hommes très las de ramer,
sc reposant en songeant à leur dîner, de plus
en plus problématique.
— Ils ont déjà faim ! Les hommes ont tou
jours faim. Que c’est contrariant... le dîner à
heure fixe !.. Moi je n’ai jamais faim mais je
mangerais volontiers à n’importe quelle heure.
Ce sont de braves gens. Ils méritent vraiment
mieux... que ce que je peux leur donner. Et je
voudrais offrir la dernière brioche de mon
cœur à un quatrième larron que je ne connaî
trais pas du tout.
Elle se mit à sourire d’un sourire enfantin qui
éclaira un peu son masque dur.
La duchesse Lionnelle de Montjoie était une
créature d’une étrange complication et fort
12
LA MAISON VIERGE
simple. Elle Semblait encore jeune car elle se
passionnai! inutilement, à propos de rien.pour
une hèle, une plante, un caillou. La campagne
o. précipitait dans un vertige dont elle ne
lemonlai.t que pour déclamer certaines tirades
qui charmaient ses meilleurs amis sans qu’ils
en comprissent bien la portée réelle. A Paris,
au milieu d'un salon ou dans les rues, elle avait
de brusques révoltes, évaporant une colère laclice que les personnes sensées prenaient pour
les accès d’une fièvre héréditaire. Le bruit cou
rait qu’elle buvait des élixirs mystérieux. On
ne lui avait jamais vu boire quoi que ce fût de
suspect, d’ailleurs. On lui attribuait une ori
gine slave mais elle était, au contraire, du
midi de la France, d’une famille de riches gar
dians de taureaux : elle venait des ferrades qui
fournissent les meilleurs jouteurs aux arènes
espagnoles.
La duchesse Lionuelle de Montjoie s’appelait
ainsi parce que son mari s appelait ainsi, rien
'«a plus, rien de moins. Et il 1 avait sacrée prin
cesse bien authentique en se séparant d’elle
Irois mois après leur mariage. Pourquoi?
cela s’était accompli sans scandale. Le Mon
sieur s’était retiré, avec autant de noblesse qu’il
«•tait venu, dans cette famille de dompteur, cer
tainement aussi noble que la sienne mais plus
farouche t II uvuit- eu toutes les peines du monde
LA MAISON VIERGE
13
a faire accepter un douaire que les parents de
la mariée voulurent doubler, de leur côté, afin
que leur tille lut assurée de ne pas tout tenir
de. ..I acheteur. Puis il éiait parti en mission di
plomatique.De toutes les cours d’Europe,il écri
vait à son notaire pour chercher à savoir si
Alauanic Lionnelle, dont il suivait la vie mon
daine par les chroniques du Tout Paris, ne
voulait point lui revenir.
Lionnelle, qu’on appelait Lion, dans l’inti
mité, était d’un caractère essentiellement libre.
Elle avait le teint bistré des gitanes, des yeux
d un bleu d’étang et les cheveux courts, un peu
ondulés. Elle était de taille moyenne, comme
ramassée sur elle-même, prête à la détente du
bond (pii la faisait absolument redoutable pour
ceux qui ne la comprenaient point. Ou il fallait
se lâcher ou il fallait plier. On l’aurait volontiers
battue dans tous les cas. Son exotisme bien
français lui avait acquis une réputation détes
table d’étrangère originale, probablement dan
gereuse. Etait-ce l’aventurière, était-ce la né
vrosée ? Le point noir de cette bizarre existence
giossissait au fur et à mesure que sa fortune
diminuait, ou quelle paraissait fondre, car la
duchesse de Montjoie gardait une maison, un
tram, qu’elle ne se souciait même pas de soute
nir. Pour ne pas répondre aux lettres de change
de son mari la duchesse Lionnelle s’était offert
14
LA MAISON VIERGE
un intendant. Selon la propre expression de ce
grave fonctionnaire : il inienclait mal. Ancien
professeur de mathématiques, connaissant le
sanscrit et les belles lettres chinoises, ce Mon
sieur de quarante ans promenait son impor
tance dans les milieux cosmopolites où fréq entait Mme de Montjoie. Ils se virent, se
plurent, par les contrastes, et se prouvèrent leur
amitié subite en d’identiques violences, mais le
professeur ayant parlé d'épousailles, la du
chesse haussa les épaules, son teint brun se
rembrunit, elle se déclara insultée puis le ren
voya brutalement à ses mathématiques. Ce
n’était point avec Mme Lionnelle de Montjoie
que deux et deux pouvaient réaliser un quatre
de convenance. Jacques Moriel, professeur
sans profession, très vexé, lui montra ses
chiffres ainsi qu’on montre le fouet à une ga
mine :
— J’ai quarante ans, lui dit-il. Vous en avez
au moins trente-cinq et si vous ne vous rema
riez pas un jour prochain, vous ferez des bê
tises. Cette situation de mariée sans mari est
fort inquiétante. Il n’y a pas de voyage si long
dont un époux ne puisse revenir à l’improviste ;
le devoir de mon amour est de veiller sur vous...
De plus, d’urgentes réformes s’imposent dans
votre intérieur à cause de vos nombreuses
dettes.
LA MAISON VIERGE
15
— Le devoir de votre amour serait de me
plaire, lui répondit l’ombrageuse fille des gar
dians camarguais, et ne me plaisant plus, vous
m’êtes inutile.
Lionnelle ne savait pas compter. Elle ne por
tait sur elle ni ses cartes couronnées ni sa
bourse trouée. Elle avait des dettes parce
qu’elle achetait, selon le caprice de l’heure,
des choses dont le besoin ne se faisait
pas sentir et commandait des robes qu’elle
ne mettait pas. A partir du jour où il
lui fut prouvé quelle dépassait la me
sure elle résolut de supprimer complète
ment les jupes et ne voulut plus endosser que
des manteaux. Jacques Moriel se sentit ému
jusqu’aux larmes car cette femme lui semblait
d'une naïveté sauvage. Comment irait-elle sans
robe, avec une simple combinaison sous un
manteau si luxueux fût-il ? Il lui parut évident
que Lionnelle s’amendait. Il lui prêta un petit
capital, amassé dans le professorat, que la du
chesse ne lui rendit point, ayant déjà.tout aban
donné de son capital personnel entre ses mains
habiles aux jongleries chinoises. Jacques Moriel
se vit donc obligé de continuer à dîner chez
elle pour ne pas tout perdre, femme et argent.
espérait toujours finir honorablement ce rêve
libertin par le réveil du mariage. Dans la vie
quotidienne le désir des grandes situations ro-
1(‘>
LA MAISON VIERGE
manesques tient moins de place que les petites
exploitations domestiques. Tel qui n’a pas l’en
vergure d’une sérieuse culpabilité se laisse aller
à respirer volontiers le parfum du crime des
autres et cette diablesse de duchesse brune, à
la fois jolie et laide, vieille et jeune, fruit mûr
ou vénéneux, conservait pour le professeur de
sembourgeoisé le piment d une bonne fortune
inavouable. 11 resta... l'intendant.
En courant dans les villes d’eau, les plages et
les palaces à la recherche de sensations neuves
ou d’un coin propice aux réformes de son bud
get, la duchesse rencontra un médecin. Celuilà était plus jeune que le premier soupirant, plus
ignorant, très snob et très l'at. Lionnelle se
moqua de lui quand il lui offrit de s'attacher à
sa noble personne.
— Par où ? lui demanda-t-elle tranquillement.
Révolté de tant de cynisme, le docteur Paul
Jousselin lui dévoila qu’il adorait une jeune
beauté de la colonie américaine et qu’il avait
escompté la protection de la duchesse pour
tenter le riche établissement. Il disait ainsi dis
crètement l’ignominie de son âme. Le mer
veilleux de l’aventure c’est qu’il dut inventer de
toutes les pièces l’objet de sa flamme dont le
portrait imaginaire répondit à s’y méprendre
aux photographies d’une jeune fille que con
naissait en effet Mme de Montjoie. Bon gré.
LA MAISON VIERGE
17
mal gré, le docteur Jousselin présenté, chape
ronné, chauffé à blanc, fit sa cour et fut refusé
parce qu’il n’avait pas de clientèle.
Pourquoi mentiez-vous ? questionna Lionnelle fort étonnée d’une pareille découverte.
— J’ai menti bien davantage... puisque c’est
vous que j’aimais !
De desespoir, 1 amoureux par persuasion
essaya de la passion véritable. Un soir il aus
culta sa princière protectrice.
Elle est tuberculeuse au dernier degré,
prétendait l’amoureux numéro un qui aurait
bien voulu éloigner le numéro deux.
Ce soir-là, Lionnelle consentit à poser son
manteau gris poussière- On descendait d’auto
dans un hôtel de province et elle lui apparut,
aux lueurs astrales d une veilleuse de couvent,
simplement nue sous une chemise transparente,
une chemise de cette mousseline d’orient qu’on
appelle selon la métaphore turque : de la lune
tissée. Paul Jousselin eut un éblouissement. Il
avait devant lui une autre , jeune fille, pas du
tout américaine, une jeune fille... à la Mar
cel Prévost et en glissant aux genoux de cette
singulière fiancée il s’aperçut quelle était
chaussée de mules de velours noir brodées de
vrais diamants.
Pourquoi mettez-vous des diamants à vos
pieds ? interrogea-t-il saisi de vertige.
LA MAISON VIERGE
— C’est parce que je suis pauvre! répliqua la
duchesse.
Ils parlèrent d’autres choses, mais le docteur,
au cours de la conversation presque criminelle,
devina qu’il avait perdu la partie. Ce soir de
lueurs astrales fut l’unique soir. El dans quelle
ville ? Il ne pouvait même plus se rappeler...
Celte femme ne se montrait tout enlièie que
pour dessiller les yeux des sots, mais elle ne
tenait pas à leur estime. Ensuite ayant condes
cendu à se faire admirer d’assez près, elle reve
nait pudiquement aux cache-fortune cendre et
poussière de la pénitence.
Oubliait-elle ou remplaçait-elle ?
Ee médecin sans clientèle demeura le fidèle
commensal afin de soigner, le hasard aidant,
un retour possible de l’accès.
Dissimulant le dépit qu’il éprouvait en pré
sence de l’autre, l’intendant, il finit par s’ac
corder avec lui pour blâmer liés sévèrement
les prodigalités (sous le manteau) de leur prin
cesse. Ils étaient de la maison, appointés ou
non, leur couvert était mis, cependant ils sen
taient toute leur infériorité vis à vis de quel
qu’un qui n’était peut-être pas encore venu.
Quant au poète Stephen-Eros, la duchesse
Lionnelle le ramena, une nuit, très ivre, dun
cabaret de Montmartre.
— Voici, dit-elle aux deux autres, un petit
LA MAISON VIERGE
U)
enfant qui est gris parce qu’il a bu sans avoir
mangé- Je m’en suis douté aux matières claires
qu il a vomi sur mes fourrures : on aurait dit
qu’il rendait de la lumière ! Une indigestion de
rayon d étoiles ! Il faut le soigner, docteur.
El vous, mon cher intendant, glissez-lui de
1 argent dans ses poches. Ce sera plus conve
nable que si je le faisais moi-même. D’ailleurs,
comme il est le plus jeune vous lui devez le res
pect.
Les deux autres eurent un geste d’horreur.
Ils -empoignèrent le misérable gamin et allèrent
Je piecipiter dans les cuisines. Le lendemain
matin ils le retrouvèrent pleurant sur des oi
gnons qu il épluchait pour les manger crus.
Cela les attendrit. Ils se mirent à gourmander la
bonne, Charlotte, et on trempa ensemble une
réconfortante soupe de lendemain de noce : le
benne onctueux de la jfromiscuité, les oignons
des tendresses factices, un clou de girofle en
souvenir d’un parfugi d’œillet et un filet de vi
naigre, ou d’ironie, sur les inconvenances de
la femme fatale qui séduisait en pure perte
pour elle et pour eux !
Comment s’appelle-t-elle ? demanda Ste
phen roulant des yeux égarés. Je suis monté
dans sa voiture sans savoir qui m’enlevait '
— C’est la duchesse de Montjoie ! fit laconi
quement l’intendant,
20
LA MAISON VIERGE
— ... Et Saint-Denis ? soupira l’enfant encore
un peu troublé.
— Mais que font-ils donc tous aux offices ?
demandait de son côté la duchesse Lionnelle,
sortant du bain.
— Madame, répliqua Charlotte, ils sont en
train de me souffler ma place, ou de remplacer
voire chef !
— Au fait, songea naïvement la dame, ce
serait une sérieuse économie. Je ne tiens pas
au service des femelles. (Et elle ajouta plus
haut.) Ma fille, combien vous dois-je, ce moisci ?
— Trois mois... et cinq pour l’avant dernier,
déclara la fille sans sourire.
— C’est étonnant comme les mois augmen
tent, murmura la duchesse prise de court
Vous passerez chez l’intendant. Moi j’ai résolu
de ne plus m’occuper d’argent parce que je ne
sais pas compter.
Ce fabuleux ménage, où le service de tant de
valets n’arrivait pas à contenter une seule maî
tresse, marchait, cependant, avec une stupé'
fiante régularité. Personne n’ayant avoué, per
sonne n’était jaloux. La duchesse ne pouvait
pas plus lâcher ses amis qu’ils ne désiraient
quitter sa maison. On vivait tour à tour dans
un grand appartement, rue de Rome, dont les
entrées et les sorties étaient propices aux visites
LA MAISON VIERGE
21
nocturnes comme aux départs matinals, ou
dans les endroits réputés pour leur gaîté mon
daine : Nice, Monte-Carlo, des plages nor
mandes sinon anglaises. Sous la sinistre poigne
de l’habitude un intérieur se formait, presque
familial.
Pour la couronne... fermée de leur princesse
aucun de ses trois hommes n’aurait montré son
ambition secrète : devenir le maître en titre.
Us ne s’entendaient même que sur un point :
protéger, à leur manière, la maîtresse
de la maison tout en disant pis que prendre de
ses incartades.
— C’est une malade, une névrosée, cher
chant toujours midi à quatorze heures ! affir
mait Paul Jousselim
— Elle est folle ! s’exclamait le jeune poète
très positif, lui, depuis qu’il avait entrevu le
moyen d’éditer un livre de critique. (Les poètes
de notre époque ayant l’habitude de fonder une
école avant de rimer le moindre sonnet.)
— Elle nous mettra sur la paille ! ajoutait
Jacques Moriel. Ses rentes viennent d’on ne sait
où. Je n’ai jamais pu lui faire dire quelle est au
juste sa situation vis à vis de son duc. M. de
Mont joie est double, sur l’armorial. Il y en a un
de cinquante ans et un autre de trente huit.
Lequel?... Est-elle divorcée? En ce cas, sa
......
22
LA MAISON VIERGE
fortune serait un don de la main à la main...
et le capital...
A ce mot de capital, chacun hochait la tête
d’un air dubitatif.
... Mais ils dînaient ensemble trois fois par
semaine, avaient chacun le lit de l’amitié chez
leur capricieuse camarade, se croyaient va
guement des parents qui descendent au domi
cile d’une cousine parisienne excentrique, des
parents pauvres, pour lui apporter le brin de
lavande de la considération provinciale.
Jacques Môriel était né rue Jacob.
Paùl Jousselin, rue de Provence.
Et Stephen, pseudonyme Eros, sortait d’un
ruisseau de la Butte.
Seule, de son espèce, leur princesse de lé
gende venait de si loin qu’elle ne pouvait pas
être française, quoique très parisienne.
Us n’étaient pas heureux de leur position
louche, car on n’est jamais absolument heu
reux, de vivre au jour le jour. Cependant ils
n’avaient pas plutôt réintégré leur domicile
légal, l’un sa mansarde sous les toits, l’autre
son cabinet de consultation sans aucun consul
tant et le troisième sa chambre chez sa mère,
qu’ils se sentaient pris de remords, s’imagi
nant qu’ils abandonnaient une malheureuse
femme aux hasards de la vie d’aventures.
Alors, ils réapparaissaient, tête basse, sou-
la maison
Vierge
23
cieux et grondeurs, essayant de voiler leur se
crète défaillance dans une recrudescence d’iro
nie.
Ils représentaient le triumvirat de la dignité
masculine aux prises avec la déchéance morale
d'un chacun. Ensemble ils étaient toujours
d’honnêtes gens et en particulier... ils avaient
peur de la bonne !
La princesse Lionnelle regardait droit dan?
les yeux ses hypocrites serviteurs, leur souriant
avec une douce aménité ! Elle les tenait sous
son regard bleu d étang comme un dompteur
tient sa ménagerie. Elle évitait de les froisser
par des allusions blessantes. Si elle les mépri
sait pour l’ensemble, elle les estimait pour le
détail. Elle admirait fort que son intendant fût
sûr de sa propre fortune, que son médecin eût
la persévérance de la soigner pour des maux
qu’elle n’avait pas et que son poète n écrivît
jamais en vers. Tout cela lui paraissait natu
rel, tellement elle se sentait l’ennemie de toute
logique. Son dédain de l’homme bien élevé, de
la diplomatie amoureuse, allait jusqu’au res
pect de la chose anormale établie par elle.
Celle sauvage, à sa façon, fort bien élevée,
jugeait la société des viveurs parisiens comme
une assemblée de fauves convenablement dé
guisés à laquelle on ne peut guère s’adresser
que la cravache en main, par précaution pour
24
LA MAISON VIERGE
eux-mêmes, afin de leur éviter de casser les
meubles ou de salir les tentures. Les uns lais
saient passer une oreille poilue au bord du ca
puchon, les autres ne' parvenaient pas à en
trer, dans d’étroits gants blancs, une énorme
patte sombre, quelquefois le bout d’une queue
satanique traînait encore derrière un domino.
Or elle savait de quelle façon on peut trouver
la bête sous le vêtement de gala, singe ou ti
gre, et elle-même aimait à poser son
travesti de femme pour rendre à ses mem
bres, trop longtemps prisonniers, leur animale
souplesse. Rien ne l’étonnait du monde factice
dans lequel on l’avait jetée, une couronne sur
la tête, comme le poids d’une malédiction. Elle
continuait à ne préférer personne, à ne pas
choisir, à ne pas aimer, ce qui lui donnait une
grande force morale, si on peut employer ce
gros mot qui ne la bouleversait pas- Elle
était libre, les voisins ne voulaient pas l’êtrePourquoi contrarier les gens ? Ce que l’on
veut doit toujours être voulu dans son inté
grité. La volonté ne se divise pas en compar
timents : ici le désir et là le châtiment du désir.
Vouloir, d’abord. Aller droit au but... Ensuite
ôn s’arrange et si on a perdu on paie, car, hé
las, il faut toujours payer ses dettes de jeu pour
que le nom ne reçoive pas le fouet, à défaut du
corps qui le porte.
LA MAISON" VIERGE
25
— Stephen, disait Lionnelle en caressant les
bandeaux plats du poêle, ses cheveux blonds e!
luisants a jurer que les baves de toute la grande
critique brillaient encore dessus, je vous veux
célèbre, riche et beau... seulement il faut vou>
décider a commettre un crime. Vous n’arriverez
pas sans un crime parce que vous avez une têted assassin et qu il faut, dans la vie, se confor
mer au programme de son masque. Nous
pourrions vous arranger une jolie mise en
scène. Vous voleriez mon collier de perleroses, par exemple. Comme je le saurais, je
vous pardonnerais d’avance... et cela ferait
beaucoup de bruit dans les journaux.
lu es folle ! sonMait Stephen Eros tour
nant la tete de tous les côtés comme s’il redou
tait les agents de police. Ou tu veux me faire
tuer quelqu’un ?
— Mais non. Je voudrais vous sentir libre.
.Moi je suis libre. Si j’avais envie de tuer ou de
voler je le ferais tranquillement.
— Et tu irais en prison ?
— Non... parce que j’aurais grand soin de ne
tutoyer personne ! Ce qui vous perd, Messieurs
mes amis, c est que vous cherchez à compro
mettre en vous compromettant. Aucune indé
pendance de notre part. Pourquoi donc tenezvous l’arrêt, devant moi, tous, comme des
.
,..
........ 1*
26
•
LA MAISON VIERGE
chiens ? C’est idiot. Je connais un joli conte.
Dans un pays de Hongrie où mon mari de jadis
a été porter une parole de la France pour je ne
sais plus quel Président de la République, on
sert aux assassins, la veille de leur mort, un
somptueux repas durant lequel ils ont le droit
de se griser avec du vrai vin de la reine, un vin
spécial rempli d’épices, et on prétend qu’une
fcis branchés (car on les pend aux arbres) ils
ont les yeux tout blancs d’extase.
— C’est joyeux ! Vous me passeriez, naturel
lement, la coupe... j’aimerais mieux ne pas al
ler jusqu’à la corde. Voyons princesse! Et mon
avenir qu’en faites-vous ? J’ai dans le cerveau
de tels aphrodisiaques, tels projets de vie
somptueuse où nous partagerions la gloire ou
l’amour que votre vin de la reine me semble
fade... On ne peut jamais causer sérieusement
avec vous. Vous me menez comme un bébé en
lisière. Je vous ai plu. Je ne vous plais plus
Dois-je disparaître ? Est-ce moi que je dois
tuer ? Pourquoi, après une vertigineuse ascensicn, me laissez-vous tomber ? Vous ne m’ai
mez pas mieux que les autres, hein ?
— Je n’aime rien, je tolère tout. Quand on
choisit un meuble est-ce qu’on sait s’il s’adap
tera à notre existence?... J’étudie et je collec
tionne... Je ne suis pas pressée et j’ai horreur
qu’on me presse, vous le savez bien.
VIERGE
LA
27
Et elle le repoussait, sonnant Charlotte, dèqu’il voulait passer outre...
Ce jour-là, pendant que la duchesse Licnnelle
rêvait, assise coimnc une exilée devant la mai
son déserte, une vieille barque emportait trois
hommes à la dérive...
II
Le fleuve coulait pur, le ciel était bleu, du
bleu des yeux de Mme Lionnelle de Montjoie, et
la plaine, en face, moirée de jeunes seigles, on
dulait sous la brise de mai ainsi qu'un péplum
de déesse.
Les trois rameurs, ayant enfin triomphé de
l’entêtement de cette vieille barque, la ramenè
rent au port, c’est-à-dire aux pieds de la du
chesse et tinrent conseil. Il s’agissait, mainte
nant, de trouver le propriétaire de la demeure
enchantée. Derrière eux l’écriteau balançait
son laconique : à vendre ou à louer sans autre
indication. Cette maison possédait son écriteau
comme une belle plante rare, chez un horticul
teur, possède une étiquette portant un nom la
tinisé. Cela est très spécial, inspire le respect,
mais n’explique Hen.
28
LA MAISON VIERGE
La duchesse leur parlait d’un ton rageur avec
l’air exaspéré d’une femme qui n’a pas la cou
tume de perdre son temps à déchiffrer du latin.
Les trois hommes faisaient des gestes résignés.
L’un repartit dans la barque plié sur ses rames
par l’inquiétude de sa responsabilité, le
deuxième grimpa la rampe d’un petit sentier
qui escaladait les rochers de la falaise et le troi
sième, Stephen-Eros, poète sans poème, resta
pour accompagner Madame le long du chemin
de halage, un affreux chemin pour souliers à
talons de haut style.
— Stephen, dit la princesse tout heureuse,
que pensez-vous de ma décision ?
— Je pense que nous ne dînerons pas ce soir !
répliqua brutalement le jeune homme, tel un
chien enragé donnant un coupf de croc.
— Vous n’aimez donc pas la nature ?
— Non, je crache, moi, les peaux du raisin,
fit le sévère critique lui citant un de ses
maîtres... car il en avait beaucoup mais ne les
admettait pas à être nommés devant les femmes,
créatures négligeables.
Stephen était vêtu d’un complet gris de perle
d une irréprochable excentricité. Les jambes de
son pantalon vrillaient dans le bas ressemblant
aux spires d’un tire-bouchon et elles finissaient
par s’épanouir en deux bottines de cuir-canard
LA MAISON VIERGE
extraordinairement carrées du bout (en 1912 le
cuircanard avait la vogue et ne coûtait pas
cher). Le veston collant lui formait une taille
de fillette et s’ouvrait sur une cravate chiffonnée
en rideau de lucarne qu’une épingle énorme,
en fer forgé ornée d’aigues-marines, fixait au
milieu comme un verrou. Son canotier de paille
nimbait sa tête le faisant ressembler à un saint
du moyen âge ou à un anglais caricatural. Im
berbe le teint clair, un peu fardé, les yeux d’un
bleu d’acier, d’un acier qu’on a chauffé impru
demment à tous les fours électriques des mi
lieux où l’on s’amuse, son visage avait l’aspect,
sous le soleil printanier, d’un masque à la
fois naïf et terrifiant, surtout enfantin.
La duchesse eut un peu pitié de lui.
— Stephen, murmura-t-elle, vous allez nous
écrire des chefs-d’œuvre dans ce nid de rossi
gnols.
— Ou de chouettes. Vous abandonnez donc
les casinos ? Nous allons nous terrer là-dedans ?
— Je ne saurais vous y forcer. Jacques Mu
riel, mon intendant, prétend que je me dois du
me mettre au vert.
Le foin n’est pas fait pour les chevaux de
course ! grommela Stephen sans renoncer po
sitivement au nid de chouettes.
Ils arrivèrent à une affreuse bicoque, moitié
3G
LA MAISON VIERGE
pjançhps, moitié gravois devant laquelle piail
laient des poules, des poussins, une basse-cour
au milieu des plus étranges débris abandonnés
connue les restes inutiles à emporter d’un an
cien déménagement... et là, surgit la mère Fonteau.
Stephen qui n’aimait pas la nature s’arrêta
médusé.
— Si cette sorcière ne nous lire pas les cartes,
fit-il, je veux bien consentir à ce que les par
nassiens aient du talent.
La mpre Fouteau, propriétaire de la bicoquebasse-cour, était une ancienne canlinière, non
pas d’un régiment mais de ces cantines-buvettes
qui s’établissaient, jadis, sur les lignes de che
min de fer en formation. Elle était restée là, le
chemin de 1er fini, dans un provisoire inter
lope, tourmentée de tertips en temps par le
garde champêtre ou la police des moeurs, pro
tégée par quelque puissant édile qui avait eu
besoin de ses services... et hésitait à
h chasser de son désert où elle faisait
peur aux rares passants, amateurs de pit
toresque. Madame Fouteau déclarait qu’elle
portail soixante-seize ans depuis qu moins
deux lustres. Effroi et superstition de ce
tournant de haqte Seine, elle tenait, sur la rive
droite, boutique d’épicerie, d’engins de pêche
et de voluptés pour tes Valeurs, les mariniers,
LA MAISON VIERGE
31
les braconniers de tout ordre. Sa maison, hum
ble baraque tremblant à tous les vents, d’appa
rence innocent poulailler, s’adossait sournoise
ment à d’anciennes carrières, à un four à chaux
et c était 1 entrée dé souterrains contenant d’im
menses ressources ; de caves sèches et fraîches
où l’on conservait le vin flotté, c’est-à-dire le
vin tombé des péniches en cours de route, les
sacs de grains, avoines, blé ou riz, avec lesquels
on pouvait nourrir de nombreuses volailles, les
meilleures volailles du pays, et, surtout, les dif
férents produits des pêches aux engins prohi
bés, de la chasse, à n’importe quelle époque de
1 année, poil ou plume. Il y avait même des sa
lons, confortablement meublés de divans de
mousse aussi profonds que des tombes, où ve
naient, de très loin, les friands de chair tendre,
sinon de venaison faisandée.
D abord, Stephen et Lionnelle ne virent, en
face d eux rien que de très normal : une vieille
femme, genre Abel Faivre, dont le nez rejoi
gnait presque le menton, à profil d’oiseau
de proie. Elle était sale, répugnante, mais son
œil vert comme celui d’un vieux chat guettant
la souris, étincelait d’une malice diabolique,
^de se camPa devant Aime de Montjoie quelle
déùailla des pieds à la tête et laissa choir ces
paroles sybillines. :
Et comme ça, ma cocotte, on promène son
go
LA MAISON VIERGE
mignon par chez nous ? Vous n’avez pas soif,
tes tourtereaux ?
Ahurie, Mme de Monljoie, qui n avait pas
: habitude du peuple Üe la banlieue parisienne
millit lever la main pour frapper. Stephen deuni rouge-framboise el ouvrit la bouche sans
' proférer un son.
Liormelle pensant qu'il s’agissait d’une folle,
car la folle est de rigueur, dans un site un peu
.-auvage, murmura, les dents serrées :
-— Nous cherchons, Madame, à nous rensei
gner au sujet de la villa du bord-de-1 eau.
— Ah ! très bien, mon petit chien en sucre !
i ,a maison du'bord de l’ecni. Ici, t’y trompe pas,
i est le b..... déclara-t-elle aussi flegmatique
ment quelle aurait annoncé quelle vendait des
œufs frais pondus.
Le tonnerre éclatait par ce beau temps calme
<t cela devenait très embarrassant.
—- Madame la duchesse, fil respectueusement
Stephen-Eros exagérant sa courtoisie coutu
mière, m’est avis que noug sommes allés trop
Lin. Retournons.
— Ben, quoi, mon Jésus de cire, dit la vieille
en riant d’un petit rire à la fois sceptique^,et
gras, je veux pas te faire de peine. J’ai du bon
lait pour ta bonne amie, du lait de chèvre qui les
rend toutes amoureuses(et pour toi, que dirais-
LA MAISON VIERGE
33
tu d’un marc, nature, tel que feu Napoléon n’en
a jamais goûté.
Lionelle pouffa. Ge fut plus fort qu’elle.
Ali ! ça, c’est trop drôle ! On dirait du
théâtre libre dans un théâtre de verdure ! Mais
oui, justement, moi j ai soif... et vous aussi,
Stephen, en attendant le dîner ! Madame est de
s: bonne volonté qu’elle nous donnera peutêtre des renseignements sur... la maison du...
enfin la maison voisine.
Résolument et serrant son manteau de loutretou! uni qu’attachait, au col, une agrafe
d’opales sertie de brillants, Mme de Montjoie
pénétra dans la caverne qu’elle découvrit beau
coup plus vaste et plus sombre quelle ne l’au
rait souhaitée. Il y régnait une température dé
licieuse et, à part une forte odeur d’alcool se
mariant à la senteur d’un animal cornu, chèvre
ou bouc, errant dans la pénombre, il pouvait y
faire bon pour des êtres primitifs ne rêvant pas
d’une autre alcôve. Stephen aurait bien voulu
fuir mais il était trop tard. 11 lui fallait escorter
Sd protectrice sous peine de passer pour un pu
dibond.
Une petite bonne rousse, criblée de taches de
son, l’air craintif et résigné, leur servit, en des
verres d’une épaisseur de hublot de transatlan
tique, des mixtures assez singulières addition*
31
LA MAISON VIERGE
nées d’une eau glaciale tirée du puits souter
rain.
— Je voudrais ce fameux lait qui... déclara
Lionnclle en relevant sa voilette, et elle eut le
sourire.
Alors, son visage brun aux yeux de tur
quoises prit une relative pâleur dans cette salle
voûtée dont le fond semblait la nuit d’un cau
chemar. Il éclaira des hommes mieux que les
pierreries de son col de loutre. On perçut des
souffles rauques d’autres animaux peut-être
encore plus sauvages que ce bouc dardant ses
cornes noires.
— Nous ne sortirons pas d’ici vivants, grom
mela Stephen éperdu de terreur car, s’il con
naissait toutes les tavernes de Paris, il ignorait
les cavernes' de la banlieue.
La mère Fonteau fit claquer sa langue en conIcmplant. Lionnelle.
— Pour de la belle marchandise, c’est de la
belle marchandise, fit-elle, et lu n’es pas à
plaindie, mon mignon, quoique bien jeqne
poui gaicter ça à toi tout seul. Alors, vous vou
lez louer ou acheter la maison du père Satier ?
Ce serait pas rare que je puisse vous y aider. Et
moyennant un denier à Dieu, je ferai l’affaire.
C est 500 fr. par an, à charge par vous d’entre
tenir le jardin, comme de juste.
Vpjons, la mère jacasse, fît une voix
LA MAISON VIpRGE
<^p
dho.inine traînant les syllabes entre une ciga
relie collée à sa lèvre inférieure et des gorgées
de salive, il ne faut pas promettre sans con
naître. C’est une affaire qui ne nous regarde
pas et, pour mon compte, je ne conseille pas
aux voisins de se mêler des miennes. J aime au
tant n’en pas avoir, moi, des voisins.
Lionnelle se tourna vers la table du fond et
elle y aperçut deux personnages redoutables,
lin vieux, à visage de craie, aux yeux de pois
son mort, habillé d’un veston verdâtre en toile
de bâçhe... mais elle ne le vit même pas telle
ment son compagnon absorba tout de suite,
dans son regard noir, regard d animal nocturne
habitué à rendre dans l’ombre la lumière du
jour, la clarté de ses yeux de turquoises. Etaitce un homme... ou un singe? Ses bras longs
et lovés comme des serpents de chair sur la
table où il avait reposé son gobelet d’étain, il
montrait, nu, un loçse jeune, duveté, couvert
d'upe éclaboussure de sang’étalée comme une
décoration. La tête avancée, les mâchoires
contractées, il regardait curieusement la femme
qui le regardait fixement et ni l’un ni l’autre ne
voulait baisser les paupières. La bouche de ce
garçon était épaisse et grave comme celle des
sensuels qui s’ignorent epeore ; elle accentuait
son pli boudeur mais s’étonnait et s’apprivoisait
déjà. Les yeux guetteurs, anxieux, se recou-
■ .
—■------------ rr-
36
LA MAISON VIERGE
vraient presque de la caresse d’un sourcil
fourni, soyeux, bien arqué. Le personnage pa
raissait voir comme on prend. C’était le chas
seur très plié d’avance aux ruses des bêtes,
bête féroce lui-même, quand il était nécessaire
de le devenir.
— Madame la duchesse, formula respectueu
sement Stephen, essayant de se donner une
importance quelconque, nous ne pouvons trai
ter avec des gens qui n’ont pas qualité pour
cela.
— Stephen, lit Lionnelle rageuse, si ça vous
ennuie de me voir goûter au lait de chèvre, vous
pouvez aller m’attendre dehors !
D’un mouvement souple, le bras lové sur la
table tendit une petite écuelle à fleurettes roses
et ce grand gaillard dit, d’un ton sourd, mais
avec politesse :
— Tenez, Madame, je n’v ai pas encore tou
ché. Contentez donc votre envie, car la mère
Fonteau ne veut pas traire sa chèvre deux fois
a la même heure parce que ça la ferait tarir.
Puis il ramassa une veste de velours mar
ron, terriblement rapiécée et se mit en devoir
d’essuyer enfin le sang qui le maculait avec
une de ses manches, d’une propreté douteuse.
Vous êtes blessé, Monsieur ? questionna
Lionnelle oubliant de dire : merci.
~ Noq, ce n’est rien. (Il rit, doucement,
LA MAISON VIERGE
37
montrant des dents saines dont une,sur le coin,
était cassée. Dans quelle morsure ou sous quel
coup de poing?) Une garce de perdrix que j’ai
trop serrée sur mon cœur !...
:— L’était pucelle, probable ! interjeta la
mère Fonteau.
Tout le visage pâli de la duchesse de Montjcie s’empourpra et ce sang-là, le jeune homme
ne songea guère à l’essuyer car, furieux subi
tement, il se tourna vers la vieille sorcière :
— Quand vous aurez fini, vous, de faire
peur au monde avec vos inventions ! Allons,
payez-moi mon gibier et taisez-vous. C’est en
core trop d’honneur qu’on vous fait de boire
ici !
Le vieux, à face de craie, se mit à rire en
gloussement de poule, la petite servante rousse
se sauva, la poitrine hoquetante et la mère
Fonteau grogna une malédiction, tout à coup
matée.
Stephen Eros sortit le premier, tellement il
se sentait écœuré par l’atmosphère de vicieuses
sauvageries dans laquelle on venait de plon
ger. 11 ne savait pas qui l’effrayait le plus de la
mère Fonteau ou du grand braconnier.
— Oui, je suis un braco, fit le garçon au
sang de perdrix, je ne trouve pas de déshon
neur à ça, Madame, si je ne tiens pas à m’en
vanter. A ce que je vois, vous êtes toute retour
38
LA MAISON VIERGE
née par le ronge ? Je vous en demande excuse.
Je ne savais pas qu’une parisienne nous arri
verait là-dedans ! Ah ! c’èst une drôle de ga
renne ! Un conseil : vous fiez pas à la mère
Fontéau. Y a pas plus canaille. Si vous voulez
la maison, adressez-vous au notaire Doubantan, rue des Moines, à la ville. C’est lui qui a
les clés. Je le connais parce que je lui porte
souvent du coq de bruyères dont il est ama
teur.
Il marchait à côté d’elle, l’ayant rejointe sur
la pointe de sés espadrilles, d’un pas balancé,
sans hésitation, mais sans aucun bruit, du pas
qui devait capter la confiance des bêtes endor
mies.
Stephen eut la sottise de l’interrompre en
murmurant :
-— Un braconnier ou un voleur, c’est tout un
pour les honnêtes gens !
Mme de Montjoie eut un geste de protesta
tion indignée.
— Foi de Simon, fit le braconnier abattant
sa large main sur l’épaule de Stephen qui plia
sous le poids en poussant un petit cri de femme
chatouilleuse, si vous n’étiez pas le larbin de
Madame, je vous foutrais dans la Seine pour
vous apprendre à me respecter. Non, je ne
prends au monde que ce qui devrait être à tout
le monde. Le poisson de la rivière et le gibier
LA MAISON VIERGE
39
des bois ; c’esl pas fabriqué par les usines, que
je pense ? Je connais des chasseurs de la haute
qui le disent tout bas, entre chien et loup et ne
vous tiennent pàs rancune pour les pattes d’un
faisan qui ne vadrouille plus !... Les chasses
gardées ! En voilà des comédies inutiles ! Mon
petit Monsieur, vous avez de la chance ! Vous
êtes né la cuiller d’or dans la bouche..’, moi
pas. Cependant, je volerais pas votre cuiller...
même si j’en avais envie !
Mme de Montjoie partit d’un éclat de rire
musical.
— Ah! Stephen ! Que c’est drôle !... Ne vous
fâchez pas, Monsieur Simonne-braconnier. La
réflexion d’un poète de très mauvaise humeur
ne compte jamais. Monsieur (elle lui désigna
Eros) est un poète... est-ce que vous compre
nez? Il n’est pas du tout mon... mon domes
tique.
— Un poète, gronda Simon, se balançant
sur ses hanches moulées par un pantalon de
treillis jadis blanc, c’est un qui fait des chan
sons ? C’est pas bien sérieux et ce métier-là ne
me conviendrait guère. Je ne chante jamais
parce que ça effraye les bêtes. Maintenant, Ma
dame, je vous fais bien des pardons pour ce
que j’ai flanqué à Monsieur. Des fois que vous
loueriez ou achèteriez la maison, je vous y ap
porterais des cailles. Vous devez les aimer
40
LA MAISON VIERGË
quand elles sont bien grasses. Toutes les fem
mes sont gourmandes. Comment vous appelezvous ?
— Madame est la duchesse de Montjoie !
déclara Stephen très froidement.
— Je m’appelle Lionnelle, dit simplement la
duchesse de Montjoie en tendant sa main gan
tée de daim clair au braconnier.
Celui-ci la prit délicatement, comme il au
rait soupesé une de ces cailles dont il venait de
parler.
— Ce gant-là, Madame, fit-il gravement
l’examinant en connaisseur, vous a coûté, à
vous, deux fois le prix que j’ai peut-être vendu
tout l’animal au marchand, c’est du daim
jeune. Tl faut les prendre au collet, dans la sai
son des amours, quand ça va droit devant soi
vers les femelles sans songer à se garer des
pièges. Il y a pas plus bête qu’un daim jeune...
sinon peut-être bien ceux qui les traquent, sans
permission. Serviteur, Madame Lionnelle. Je
vous promets de ne pas poser de collet chez
vous...
Et il s’éclipsa brusquement, après avoir
serré la main dans le gant de façon à faire
éclater les coutures de celui-ci.
— Lionnelle, soupira Stephen, les cailles de
ce rustre vont vous coûter plus cher que vous
ne le pensez. Nous sommes, je crois, tombés
41
LA MAISON VIERGE
.
' '
'l
dans un véritable coupe-gorge et ce pays me
semble sinistre.
Le soir venait, et, en effet, malgré l’odeur
des acacias, l’endroit prenait l’aspect d’un dé
cor pour crime littéraire.
A la ville, où on retourna, malgré une fati
gue évidente, on se retrouva au complet. L’in
tendant avait fiiii par dénicher le notaire et un
papier de location. Le médecin, harassé, criait
en s’épongeant le front, qu’il ne recommence
rait jamais pareille ascension de falaises, futcc pour un nouveau caprice.
Mme de Montjoie, gaie comme une écolière
en vacances, leur fit part de ses projets.
— Et puis, acheva-t-elle, nous mangerons
des cailles, il y en a plein le pays... nous en
aurons en toutes saisons, ce qui sera char
mant, n’est-ce pas Stephen?...
La vie s’organisa, dans ce pays perdu, avec
l’auto revenue de chez sou réparateur et débar
rassée de sa carrosserie, d’hiver. On supprima
ie chef, la femme de chambre, pour garder un
chauffeur et on ne conserva que la bonne,
Charlotte, pour le service intérieur de la villa.
Charlotte était une créature fort intelligente
quoique maussade ; elle ne riait jamais et ne
comprenait point pourquoi sa maîtresse faisait
la folle alors qu’elle aurait pu vivre si tran
quille : « dans le duvet de ses rentes ». Mme de
2
..... -..
42
LA MAISON VIERGE
Montjoie ne pouvait pas rester seule, elle vou
lait une cour, des bouffons, des poètes, des
aventures, des hommes qui se tuent ou s’entretuent. On ne lui voyait jamais une amie. Pour
quoi?...
Lionnelle savait bien que malgré son titre et
une certaine noblesse d’âme, elle ne recevrait
chez elle, à la ville ou à la campagne, que des
femmes tarées.C’est, par les hommes qu on
monte, c’est par les femmes qu’on descend !...
Non ! Charlotte ne comprenait pas !...
La villa fut arrangée en petit palace, avec
cette différence qu’on y fut privé de tout le
confort moderne, malgré certain luxe de mobi
lier ancien. A cause de la lenteur des ouvriers,
qui manquaient toujours leur train où ne dé
couvraient pas la maison tapie dans son creux
de falaise, les salles de bain ne fonctionnèrent
pas et l’électricité eut des courts-circuits qui
faillirent tout incendier. Lionnelle en prenait
son parti. Elle se baignait dans la Seine au
grand scandale du populaire qui a le maillot
collant en horreur, puis forçait ces Messieurs
à pêcher à la ligne des fritures minuscules
qu’on offrait ensuite à ses chats de Siam. Elle
aurait aimé fatiguer ses chers amis par ses pré
venances champêtres, mais ils ne cédaient pas
devant l’ennui, chacun était soutenu par une
jalousie latente qui valait bien une passion. Ils
LA MAISON VIERGE
43
rie s’en allaient qu’à trois et revenaient de
même.
Stephen eut une tourelle garnie de lierre.
Jousselin, la salle de billard aménagée en
dortoir'.
Moriel plus sérieux, s’empara du rez-dechaussée par où on commandait toutes les
issues.
Sur le fleuve on installa une barque de
pêche, un canot automobile, plus une péris
soire. Au bout de trois semaines Stephen avait
déjà failli se noyer, mais il n’avait pas encore
écrit un quatrain !...
Charlotte, débordée par ses nombreux ser
vices culinaires et ses quatre lits de l’amitié,
parlait aussi de rendre son tablier.
N’était-ce pas mortellement triste, pour une
soubrette parisienne, cette étendue morne d’eau
et de champs, de prairies et de bois sans un
café, sans un grand magasin, sans un cinéma,
H surtout, sans pourboire, car ces Messieurs
de la maison ne se montraient pas généreux
a ayant plus rien à espérer, pas même le beau
mariage.
On ne faisait, plus rien de drôle. Cette mai
son, si bien montée, jadis ouverte à tout ve
nant, devenait farouche, inaccessible... on ne
s’y amusait plus.
C’était... Ici maison vierge!
—— in/"1" '
-t—
44
ÿ^-.y ■
LA MAISON VIERGE
' ’ ■ïn
.
Ce matin-là, on attendit le déjeuner jusqu’à
midi, et, vers une heure, Stephen, horrifié,
parce qu’il avait toujours plus faim que les
autres, se rendit aux cuisines où il ne ren
contra point Charlotte Serait-elle partie sans
demander son compte ?
Il en conféra gravement avec Jacques Moriel, le professeur de mathématiques. Celui-ci
un peu pâle, déclara qu’il y avait du louche,,
certainement. Charlotte allait souvent chercher
des œufs frais du côté de la mère Fonteau.
— Est-ce que par hasard, celle-ci l’aurait
vendue à un vieux magistrat en partie fine
dans le four des carrières ?
Jousselin, consulté, haussa les épaules.
— Charlotte est très honnête fille. Elle dé
teste les aventures, au moins pour elle-même.
Elle doit être allée au barrage chercher le
Petit Journal, dont elle suit le feuilleton. . ■
— Au moment de servir le déjeuner !
On entendit le bruit de la grille se refermant.
Le fox-terrier aboya férocement et une ombre
plana sur le perron tout enguirlandé de cléma
tites, Charlotte revenait en courant, décoiffée
LA MAISON VIERGE
45
au point de perdre ses peignes de simili. Elle
était rouge, perdait la face autant que son chi
gnon.
— Messieurs, dit-elle, j’étais allée au four
(on appelait ainsi la maison de la mère Fonteàu) pour prendre les œufs à la coque qui
n étaient pas encore pondus ce matin) et j’ai
rencontré des braconniers, là-dedans. Un
vieux qui aime à rire et un jeune qui aime à
se fâchei. C était un boucan à ne pas s’entendre.
On y parlait de Madame. Naturellement, j’ai
pas pu tenir ma langue et j’ai dit un mot de
tiop. Le vieux et le jeune ont failli se dévorer.
C est fini. Je n y retourne plus. Trouvera des
œufs frais qui voudra. Non, ce n’est pas une
vie !... Tenez, le grand diable noir m’a suivi,
malgré la vieille sorcière. Il apporte ses cailles.
Débi ouillez-vous avec lui, moi je vais prévenir
Madame. Tout ça, cest des cambrioleurs !....
Lionnelle, attendant aussi le déjeuner, était
en train de se faire les ongles et son polissoir
à la main, elle reçut Charlotte en baillant un
peu :
— Charlotte, je meurs de faim. Qu’est-ce que
le fox a donc à aboyer ?
— Madame, débita Charlotte tout d’une ha
leine, il y a que chez la mere Fonteau, on conna^t Madame et qu’on en parle sans respect
Vous m’avez dit d’aller y chercher la volaille
46
LA MAISON VIERGE
et les œufs, et c’est plus cher qu ailletii s, bien
sûr, mais aujourd’hui, ces gens-là m’ont posé
des questions... Madame connaît ma discrétion
en tout. Il y en a même un qui m’a emboîté le
pas... histoire de vous vendre lui-même des
cailles. J’ai prévenu ces Messieurs en bas pour
qu’ils serrent l’argenterie ! Voilà.
Lionnelle se leva d’un bond. Elle avait un
léger déshabillé de surah rose voilé de Valen
ciennes et une large ceinture bleu ciel. C’était,
en elle, comme le jour qui se levait.
— Mes cailles ’ cria-t-elle en frappant dans
scs mains. Je veux mes cailles !
Tout à coup détendue, elle éclata de rire.
— Oh ! que j’aurais voulu voir la scène entre
le vieux et le jeune braconnier ! Que disaientils, Charlotte ?
— Que Madame n’était pas... une femme sé
rieuse... ils s’exprimaient autrement... je n’ose
pas répéter... le vieux surtout.
— Ah ! comme ils avaient raison, Charlotte !
Va toujours me chercher celui qui arrive. C’est
le Messie ! Je m’ennuyais.
— Je préviens Madame quelle va payer
beaucoup plus cher que moi. Ça vaut dans les
trois francs pièce.
— Oui ! oui ! Ça m’est égal... Va !... Et fais
entrer ici... pendant que ces Messieurs serre
ront les couverts.
LA MAISON VIERGE
47
Charlotte, scandalisée, s’éclipsa. Elle s’était
presque battue avec la petite bonne du four
parce que celle-ci prétendait que Madame de
vait n’êtrc qu’une grue et voici qu’il fallait re
cevoir des gens de ce monde-là, dans une cham
bre à coucher où traînaient des bijoux !
On entendit sur le palier un colloque assez
brutal, et, subitement l’homme parut.
Dans cette chambre claire où la toile de
Jouy mettait des reflets d’aube, Mme de Montjoie s’installa, se tassa dans ses coussins bi
garrés, ses pieds nus dans ses fameuses mules
de velours noir bouclées de diamants, attendit,
le cœur battant comme à un premier rendezvous. Elle avait l’air d’une princesse de féerie
et ses cheveux courts, à peine ondés, lui prê
taient tout le charme de la danseuse qui entou
rera la victime du cercle magique. Ses yeux,
du bleu de sa ceinture, luisaient autant que la
soierie. Toute tendue vers l’aventure, elle pen
sait, pourtant :
— Et si j’allais le trouver moins bien ?
Simon-le-braco, en pénétrant chez elle, crut
tomber dans le fameux bol de lait, à fleurettes
roses, de la mère Fonteau et il s’y fit l’effet de
la mouche noyée. Pour du lait, oui, il en bu
vait par le regard de façon à en avoir l’estomac
absolument sens dessus dessous.
— Monsieur Simon, vous voulez me vendre
48-
LA MAISON VIERGE
des cailles ? Depuis que je les attends, j’aurais
pu les oublier. Allons, montrez-moi votre
chasse ?
Elle souriait, en le regardant très en face,
selon son habitude.
Il était, lui, en toile... de sac, relativement
propre et son carnier en travers de son buste
le gênait beaucoup parce que la chasse n’était
pas encore ouverte. Il ôta machinalement sa
casquette, s ébouriffa les cheveux en voulant
les lisser du plat de la main et fit remarquer,
par son geste embarrassé, qu’il avait couché
dans du foin, car il y avait des brins d’herbe
parmi ses mèches.
— Votre servante, fit-il de mauvaise hu
meur, veut à toute force me les payer... alors
je lui ai passé que’que chose ! Ce n’est donc
pas pour vous les vendre que je suis ici, Ma
dame Lionnelle.
— Comme c’est gentil de vous être souvenu
de mon nom, répondit la duchesse de son air
le plus mondain.
— De votre petit nom, oui, avoua-t-il la voix
sourde avec une raillerie équivoque dans l’ac
cent... lé grand, je l’ai perdu.
— Tiens ? Pourquoi, Monsieur Simon ?
— Parce que... c’est un nom de... un nom de
guerre, sans doute, ce n’est pas le vrai.
LA MAISON VIERGE
49
Lionnelle fut debout, telle une bête dange
reuse dressée sous le fouet du dompteur.
— Hein ? C’est à moi que vous parlez ?
Ils restèrent les yeux rivés aux yeux, mais il
ne recula pas.
-— J’ai lu, des fois, dans les journaux, que
des belles dames ont des titres de... carton. Il
n’y a pas d’offense quand on avoue.
Il eut un rire tendre et canaille, détacha son
carnier et le laissa glisser jusqu’aux mules de
velours noir.
— Ne vous foutez pas de moi, dites ? Ça ne
serait pas à faire parce que, duchesse ou non,
je vous corrigerais... Je ne suis pas du tout du
bois dont sont fabriqués vos domestiques.
Jusqu’ici, la duchesse de Montjoie ne s’était
jamais souciée de son titre. Toute sa noblesse
résidait, pour elle, dans sa beauté et si on
l’avait prise pour femme légitime, la faisant
princesse c’était, selon sa pensée, le mari qui
s’était anobli. Comment lui prouver cela?... et,
surtout, pourquoi le lui prouver? Que com
prendrait-il ? Elle recevait une leçon de mo
rale de la part d’un très pauvre, d’un de ces
hors la loi qui ont le moins besoin de la léga
lité et voici que ce va-nu-pieds lui réclamait ses
parchemins, exigeait de savoir, au juste, qui
était cette dame qui vivait avec trois hommes
qu’elle entretenait, se recommandait d’un qua-
la maison vierge
50
Montjoie, un Monsieur
trième le duc de
à tous les f désordres,
l’ayant abandonnée
un monstre, le monstre
s’étant sauvé devant
qu elle représentait.
Alors, elle partit d’un éclat de rire et courut
■à la fenêtre.
— N’appelez pas, Madame, dit Simon boule
versé Je ne me connais plus quand je suis en
colère et je ferai de la casse. Il faut vous dire
que là-bas, chez cette vieille m... on m a fait
cuir à petit, feu depuis le jour où je vous ai trop
regardée. C’est bien tant pis pour moi. Par
dessus le marché votre bonne raconte des his
toires... à dormir debout. Or, moi je ne dors
même pas la nuit, à cause de mon métier et je
pense. C’est très malsain de tourner autour
d’une idée. J’ai tant tourné que j’ai mal au
cœur... Je voulais vous apporter les cailles
parce que c’était promis. Maintenant... laissezmoi m’en aller tranquillement. De quoi pou
vez-vous vous plaindre?... C’est très joli de ne
tuer personne quand on est venu pour se ven
ger.
Charlotte lui coupa son discours en en
trant discrètement. Elle s’était recoiffée et
avait un tablier d’une rare distinction, formant
la croix sur sa poitrine, une croix de Malte en
entre-deux.
LA MAISON VIERGE
51
— Madame est servie, dit-elle, en baissant
les yeux devant Simon.
__ . Très bien. Allez mettre un couvert de
plus. Monsieur déjeune avec nous, déclara
Lionnelle calmée.
— Je dois avertir Madame que ces Mes
sieurs : M. l’intendant, M. le docteur et M. Ste
phen, sont partis pour la ville. Ils ne rentre
ront que pour dîner. Ils avaient envie de goû
ter la cuisine de l’hôtel de YEtoile d or. C est
bien de ma faute. Je suis tellement en retard...
___ Le mieux en mieux ! Je ne les retiens
pas. Alors, Monsieur Simon nous déjeunons
eu tête à tête et n us mangerons vos cailles.
Charlotte ramassez ces oiseaux. Ces Mes
sieurs sont partis avec la voiture ?
— Ils ne se le seraient pas permis, Madame,
sans votre autorisation et comme vous étiez oc
cupée avec Monsieur, ils n’ont pas voulu vous
déranger.
La bonne ramassa les cailles et disparut.
__ Vous voyez bien, M. Siïûori'dit-le-Braco,
que mes domestiques sont très bien stylés. Ma
maison marche un peu sans moi car j ai hor
reur des discussions, mais elle a tout ce qu il
faut pour m’entourer de respect : un intendant
fidèle, un médecin qui me garde de toute conta
gion et un page... pour porter mon manteau
lorsqu’il me gêne.
52
LA MAISON VIERGE
— Pour une drôle de maison, c’est une drôle
de maison, elle ne ressemble pas à celle de la
mère Fonteau... Oui, c'est une drôle de mai
son, gronda le grand braconnier naïf qui se
sentait sombrer dans l’inconnu mondain.
— La maison vierge, Monsieur ! fit Lion
nelle en riant. C’est ainsi que j’ai baptisé ma
villa, mais je ne ferai pas écrire ça en lettres
blanches sur sa porte. Ne tentons pas les pas
sants cambrioleurs. Alors, vous voulez bien
déjeuner avec... la duchesse de Montjoie?
— Avec vous ? Avec vous toute seule ? Ah !
j'aurais trop peur...
■— Et si je n’ai pas peur, moi, si j’ai con
fiance en vous ? Est-ce que vous ne voulez pas
mériter ma confiance, Monsieur Simon-dit-leBraco ?
Elle parlait gracieusement, comme dans un
salon. Le pauvre diable se prenait peu à peu à
cette hypocrisie des convenances. Il ne savait
rien de cette vie des riches désœuvrés qu’on
appelle des viveurs, précisément parce qu’ils
vivent mal, et n’ont que des -subtilités à nouer
ou dénouer entre eux et qui s’en embarrassent
comme un paquet de confiseries s’entoure de
ficelles étincelantes.
— Je deviens fou I songeait-il. Elle se mo
que de moi ou c’est la mère Fonteau qui a
LA MAISON VIERGE
53
iorî... Et pourtant la vieille entremetteuse en
a, de l’expérience sur les femmes d’amour !
Ils descendirent l’escalier d’une tourelle.
Dans le jardin, sous un arbre qui ressemblait
à un'é rotonde de soie verte, le dessous d’une
jupe à volants festonnés, Charlotte avait dressé
le couvert, un couvert de poupée avec les mille
ci un ustensiles en usage dans les milieux bien
«parisiens, compliquant l’art de manger jus
qu’à là souffrance pour les non-initiés.
Il demeura en arrêt devant cette table, se dé
mandant qu’est-cc qu’on allait faire là-dessus :
dire la messe ou plumer ses cailles ?
—, Madame Lionnelle, fit-il, jè n’ai pas faim
de (eût ça. Je vais peut-être casser des
choses... sans le vouloir.
Elle lui souriait.
~~ Vous me devez de faire attention à vos
gestes. Je veux vous traiter comme un garçon
des paieiix élevés. Pourquoi m’enlèveriez-vous
la bonne opinion que j’ai de votre cœur? C’est
dans le cœur que se trouvent toutes les
sciences.
Et le supplice commença. Mais! comme il
suivait, en véritable chasseur à l’affût, tous ses
gestes à elle et guettait son sourire ; comme
if s’éprenait de plus en plus de la forme de son
aventure sans trop se souvenir de la vulgarité
du fond où tendait sa nature de rustre, il fut
LA MAISON VIERGE
adroit, ne brisa rien et, tout à coup, sa gaîté,
sa jeunesse d’qtre libre lui revenant, il fit réso
lument le bond dans l’inconnu et s’écria :
__ pas si sot, Madame, que d’essayer de
me réveiller... puisque vous voulez que je
rêve.
,
,
__ C’est cela. Rêvons ! Ça nous changeia de
misère tous les deux. Prenez la mienne qui est
la plus pauvre en beaux songes et donnez-moi *
la vôtre, la plus fertile en histoires — de bri
gands ! Racontez-moi comment on devient bra
connier... je vous en prie.
__ Ça vous intéresse ? Si je dis des bêtises,
vous me reprendrez n’est-ce pas ? je serais si
malheureux, maintenant, de vous déplaire.
Vous voulez savoir quoi? Comment je suis
devenu un... brigand? Eh bien, allons-y!
Cette sale garce de mère Fonteau est ma lo
geuse, ou comme qui dirait ma propriétaire,
mais je n’ai pas toujours vécu là-dedans, Dieu
merci. Quelle baraque ! Vous savez, c’est plein
de caves, chez elle, ça s’en va presque sous la
montagne, et alors, j’ai loué le plus secret de
ses terriers de blaireaux, un nid où les gen
darmes ne ficheront jamais leurs bottes. Ça
s’ouvre dans une grotte et j’ai muré du côté de
leur caverne de voleurs parce que je n’aime
pas les visites, la nuit, vu que je ne suis jamais
chez moi à ce moment. Pour le couvert et le
LA MAISON VIERGE
55
manger, ça va encore, mais il y a le reste... ça
me met souvent un fil à la patte. Tantôt c est la
petite rousse, l’Ida, la bonne de la mère Fou
teau, qui irdembête en me prenant à parti, tan!ôt, c’est le père Olibert qui m’entortille avec
des combinaisons où on laisserait sa peau si
on l’écoutait. Lui, c’est un pêcheur qui pêche
en temps prohibé, mais s’il ne îaisait que ça !
Enfin, chacun ses affaires. J’ai souvent eu l’en
vie de m’acheter une conduite, pourtant vis-àvis d’eux je me sens un honnête homme. Et
puis, je demeure tout de même le maître chez
moi, sinon chez eux. Un vrai braconnier,
Mme Lionnelle, ce n’est pas un voleur malgré
que je vous vois rire... Depuis que je fais ce
métier, on ne m’a pincé qu’une fois. (Sa voix
baissa un peu et il suivit, du bout de son in
dex brun, onglé long, le dessin de la nappe,
à jour sur du salin rose). J aime à courir, la
nuit, à me reposer quand les autres travail
lent.’ J’aime à courir après des bêtes qui ne
sc-nt pas plus bêles que moi. On est alors le
r.mître de la terre... Les gardes, les gen
darmes ! (Il éclata, franchement.) Tenez, je
vais tout vous conter, histoire de faire la paix
entre nous. J’ai été élevé par un garde-chasse,
celui du château de Coulance, un endroit loin
d’ici, un bel endroit où il faudrait vous faire
mener en voiture pour voir un beau pays. Eh
56
LA MAISON VIERGE
bien, ce garde-chasse a fait de moi un bracon
nier fieffé rien que par son exemple. Il était
payé pour le contraire, n’est-ce pas ? C’est lui,
Mme Lionnelle, qui m’a montré toutes les
‘ ruses du métier. Pas plus malin que lui pour
éventer toits les trucs des animaux. Depuis le
nid de la perdrix jusqu’à la bauge du sanglier,
il a, tout creusé, tout pris, tout vendu. Ce n’est
pas la faute des propriétaires de ce domaine s’il
n'y a plus rien à y chasser. Ce que ce bougrelà nous a débité de belles pièces et détruit de
portées, c’est effrayant ! Or, il était tout de
même appointé pour garder... Les gens de
Paris, qui viennent à la campagne, comme vous
voilà vous, ils ne connaissent rien à rien... et ils
ont confiance dans leurs domestiques... parce
qu’ils ne peuvent pas faire autrement.
— Pardon, cher Monsieur, interrompit Lion
nelle, qui se passionnait à ce roman vraiment
neuf pour son imagination d’aventurière de
haut vol. J’ai une confiance limitée. Je consens
à ce qu’on m’exploite, puisque je le sais. Seu. lement... vous avez pu changer de maître, moi
ie ne peux pas changer de domestiques : ils
sont tous les mêmes. Ah ! comme je voudrais
être libre de courir les bois !
Il prit son couteau d’argent .par la lame et
frappa sur le dos de la main de Lionnelle avec
le manche d’ivoire. -
LA MAISON VIERGE
V os mains n en seraient pas plus belles,
fit-il moqueur.
Elle se mordit les lèvres et retira sa main,
un peu meurtrie, quoiqu’il eut frappé le plus
doucement possible !
— Merci, fit-elle, en songeant qu’on pouvait
avoir envie, en effet, de serrer les couverts.
— ... Alors, continua le braconnier, j’ai tout
vu et tout su avec mon dresseur. J’ëtais un en
fant assisté, il avait tous les droits sur moi.
J ai appris, surtout, que la fidélité n’existe pas,
même chez les chiens. Ils rapportent au chas
seur... tout'autant qu’au braconnier. Ils ont le
coeur double, comme les femmes, je n’aurai ja
mais de chien. J ai quitté Coulance pour faire
mon service militaire et j’en suis revenu ayant
assez de la prison. Le vieux coquin de garde
était mort. Il ne tenait qu’à moi de le rem
placer et de faire la même chose que lui.
J ai pensé qu il valait mieux m’établir à mon
compte. Je ne dois rien à personne, étant bra
connier, de mon seul état. Je suis moins riche
mais plus fier. J’ai l’orgueil dans le sang. Et
ce n’est pas de ma faute si j’ai été mal élevé...
~ Certainement, non, s’exclama Lionnelle,
car vous êtes un être adorable !
— Voulez-vous que nous laissions là ce dé
jeuner qui n’en finit plus? proposa le jeune
............ -
la maison vierge
%8
homme la couvrant d un legai d qui se mit à
flamber.
— Ça ne veut pas dire qu’on adore quel
qu’un,' prétendre qu’il est adorable, mon cher
Monsieur Simon.
— C’est simplement se ficher de lui ?
Charlotte intervint, heureusement, avec les
cailles posées sur un lit de cresson.
Le braconnier, ressaisi par le métier qui
veut qu’on sache faire cuire ce que l’on prend
au piège, haussa les épaules;
__ Elle a oublié les feuilles de vignes. Une
caille n’est bonne qui si on la cuit la dedans.
— Vous entendez, Charlotte, ce que dit Mon
sieur ?
__ Monsieur n’a sans doute pas de lour élec
trique qui brûle au lieu de cuire les rôtis. Je
ne pense d’ailleurs pas que la bonne de la mère
Fonteau saurait diriger le nôtre, même pour
un poulet.
Un regard noir de l’invité renvoya Char
lotte à ses feux personnels.
— Cette fille-là est une sournoise et elle vous
défend mal, Madame.
— Pourquoi ?
_ Chez la mère Fonteau, elle a demandé le
sou du franc'comme chez la bouchère et, par
dessus le marché, elle a dit au père Olibert
LA MAISON VIERGE
que les grandes dames avaient bien, comme les
gnfàs, le droit de s’amuser.
Lionnelle bondit. Ou le vin d’Asti, qu’elle of
frait à son hôte (qui faisait une étrange gri
mace en le buvant) avait grise ce biaconnici
naïf ou il mentait effrontément.
-- Et vous, qu’avez-vous dit, Monsieur?
— Moi, j’ai pensé qu’une duchesse qui
s’amuse vaut un peu moins qu’une grue...
puisque ce n’est pas le besoin qui l’y pousse.
— Brute ! cria Lionnelle en lançant le con
tenu de sa coupe à la face du jeune homme.
— Je vous avais prévenue que ça finirait mal,
gronda-t-il, en s’épongeant la figure, et ce
n’est pas moi qui fais la casse ! D’ailleurs,
votre sacré vin sent l’eau de Cologne et vous
avez bien raison de me vaporiser avec.. Non,
mais ce que vous allez me payer ça, ma jolie
dame, c’est rien de le dire !
Il se leva. Lionnelle se cacha le visage dans
ses mains, comme secouée d’un sanglot. Il hé
sita un instant puis se rassit, dompté par la
force des larmes, la douceur des plus cruelles.
Cette pluie sur ce ciel de printemps l’attendris
sait et comme ses yeux bleus luisaient, plus
étranges derrière le halo des pierreries de ses
bannes ! Où se trouvaient les diamants, où
coulaient les pleurs ?
—Si vous en reveniez à votre roman,
IH*H<
LA MAISON VIERGE
1 homme des forêts ? murmura Lionnelle, .^sa
chant le danger passé et n’ayant peut-être pas
pleuré du tout.
Tiens, cest ma foi vrai... on se racon
tait des histoires. J’en étais à.;. Ecoutez donc,
la lionne, si vous voulez que je reste tranquille,
ne me chavirez plus comme ça dans le parfum
parce que le vin qu’on boit par la vue et le nez
vous soûle beaucoup mieux que celui que l’on
respire dans un verre. Je suis pris. Je me
rends. Ne recommencez pas. (Il jeta la caille
qui lui était servie au superbe chat de Siam,
rôdant sous la table, puis il continua d’une
voix sourde) : J ai passé la Seine à la nage, un
soir, revenant des bois d’en face poursuivi par
les gendarmes. J étais un peu plus mouillé que
par... l’averse de tout à l’heure, oui. J’ai de
mandé 1hospitalité chez la mère Fonteau,
votre voisine, sans connaître sa maison... pas
plus que je ne connais la vôtre et j’y suis resté,
parce que, de tous les pièges tendus aux bêtes,
cest bien encore l’amour le plus fort. Voilà
j ai fini.
~ L’amour, chez la mère Fonteau ! Lionnelle pouffa, car elle passait facilement de' la
colère à la gaîté !
— Pourquoi riez-vous, Madame?
avoir fait semblant de pleurer.
Après
LA MAISON VIERGE
— Parce que vous appelez ça,
Cette petite servante rousse ?
61
l’amour !
— Une petite servante qui se donne me pa
raît meilleure qu’une duchesse qui se...
Il n’acheva pas. Cette fois, il était arrêté par
le seul regard clair de la femme froide, calme,
le dominant de toute sa puissance surnaturelle.
Elle ne jouait plus la comédie, elle donnait un
ordre et il obéit, lâchement, détourna la tête.
— Sans doute... on se croit libre, on va droit
à son malheur jusqu’au jour où on rencontre
le bonheur, celui qui rend fou et fait oublier la
vie véritable. Le pire, c’est qu’on ne peut pas
se reprendre. On se sent paralyser comme
dans ces cauchemars où on s’imagine qu’on
tombe d’une hauteur de montagne sans jamais
atteindre un fond solide, se briser une bonne
fois le crâne. Madame la duchesse, puisqu’il
faut vous appeler ainsi, la tête me tourne. Je
me permets de vous dire que je suis complète
ment gris. Je ne sais pas si j’ai tort ou raison
de continuer, mais j’ai les pieds attachés. Je
sens que je prends racine sur la terre qui vous
porte. Chassez-moi donc si vous voulez que je
m’en aille. Vous m’en avez fait dire plus que
je n’en ai jamais dit à aucune femme... et je
ne suis pourtant pas amoureux de vous.
— Alors, fit la duchesse, dissimulant un sou-
ur
'.-nrTï'j—
6^
LA MAISON VIERGE
lire, qu’est-ce que ça pourrait bien devenir...
si vous l’étiez ?
— Je ne me le demande pas, fit-il regardant
attentivement la lame de son couteau d’argent.
Je n’ai jamais rien compris à ccs histoires-là,
vraies ou pas vraies. Je ne suis pourtant pas
un idiot. Je sais lire, écrire et compter, j’ai
même du plaisir à suivre les feuilles où l’on en
raconte mais... que ça m’arrive... ça non.
L’amour c’est...
Elle attendit un instant. Il cherchait le mot
poli, ne le trouvait pas du tout dans son voca
bulaire d’homme' du peuple et comme, en
outre, les finesses de l’argot parisien étaient
complètement étrangères à son tempérament
de sauvage, il hésitait à lui paraître grossier.
■—- J’aurais bien su en entrant ici... car, je
venais pour ça et maintenant, c’est fini do
rire.
Suffoquée, Mme de Montjoie, fut embarras
sée à son tour pm" l’étourdissante franchise de
l’aveu.
•
•
— Mais, Simon, vous m’insultez ! Vous êtes
révoltant. Et vous appuyez d’une manière af
freuse. Je suis pourtant curieuse de savoir ce
que c’est que l’amour... chez la mère Fonleaû.
Dites-le, enfin, que je puisse vous mettre à la
porte en toute connaissance de cause.
Il leva vers elle scs yeux noirs, devenus très
LA MAISON VIERGE
63
doux. Sur son masque d’homme rude une au
rore se répandit en un rayon rose, mettant
toute la pureté de son jeune sang sous le haie
de sa peau et il murmura lentement, l’envelop
pant d’un regard presque respectueux :
— Je l’ai oublié !
Mme de Montjoie tressaillit, car il n’est pas
de femme, si perverse soit-elle, qui ne très
saille d’une émotion fervente en prenant l’oi
seau merveilleux pour le mettre en cage, pour
lui couper à jamais les ailes et l’empêcher de
revoir le jour, la vérité, la saine liberté de la
réelle nature. On crève les yeux des pinsons
pour qu'ils chantent mieux ou plus fort, mais
cela peut-il se faire sans en souffrir cruelle
ment soi-même ?
— Nous allons vous dégriser, Simon, ditelle affectueusement, et vous rendre tout à fait
convenable. Un peu de vitesse vous changera
les idées. (Elle frappa sur un petit timbre d’or
et Charlotte entra, apportant une corbeille de
pêches). Demandez l’auto pour après le café,
dit-elle, et envoÿez-moi le chauffeur pour que
Monsieur lui explique où l’on va.
Quand Charlotte, ébahie de la commission,
eût disparu, le braconnier, très inquiet, sou
pira.
— Je voudrais bien le savoir, moi, pour pou
voir l’expliquer.
64
LA MAISON VIERGE
— Je veux visiter le château de Caulajace.
— Bon!... c’est à une journée de. marche
d’ici. Une demi-nuit, si vous voulez parce que
la nuit on peut courir sans avoir chaud.
— Nous y serons donc dans une heure» Je
vous ramène au temps de votre enfance et aux
leçons de ruses de votre premier professeur, le
vieux garde-chasse. Cela vous amusera-t-il ?
— Je ne suis jamais monté.dans ces bateauxlà... j’ai horreur de me casser la figure inutile
ment. Je me suis déjà cassé une dent en sépa
rant deux camarades qui se battaient pour un
lièvre mort... et il m’a fallu les assommer tous
les deux, histoire de les calmer.:. Je ne vais
pas risquer encore mes mâchoires dans une
course... que je peux faire à pieds.
— Espèce d’ours, si je monte dans ce bateau,
vous pouvez m’y suivre, je pense. Mon chauf
feur est très prudent. .
Est-ce qu’il fait des chansons,, celui-là ?
riposta l’ours, qui n’hésita pas à laisser tomber
sa pierre, de toute sa hauteur.
Aime de Mcntjoie éclata de rire.
Comme vous avez de la mémoire ! Non,
mon chauffeur n est pas un poète, Dieu merci.
C est un simple garçon qui gagne bien sa vie
chez moi car, je suis aussi capable que vous de
courii la nuit, toute' la nuit. Tenez, voici une
pêche à point.
65
LA MAISON VIERGE
— En effet, ça ressemble à une pêche. Merci.
Depuis que je mange dans des boîtes à sur
prises, ça va me changer les idées, comme vous
dites. Je ne veux pas monter en auto avec
vous. Non et non, Madame la duchesse.
— Simon-dit-le-Braco qui assomme ses ca
marades sous prétexte de les calmer est donc
poltron, cher Monsieur ?
— Pour aller à Coulance, il faut passer de
vant la mère Fonteau. Je ne tiens pas à faire
jacasser la vieille pie.
— Ou à scandaliser Mademoiselle Ida, la fille
rousse ?
— Tais-toi ! rugit tout à coup l’animal dompté
depuis trop peu de temps pour ne pas essayer
de casser la chaîne en tirant dessus de toutes
ses dernières forces.
Charlotte entra, cérémonieusement, amenant
la diversion sous la forme du chauffeur, un
type de mécano distingué, M. Gaston, qui ad
mirait beaucoup sa patronne parce quelle
n’avait pas froid aux yeux.
— Le château de Coulance, fit celui-ci tou
jours satisfait de rouler, c'est à soixante-cinq
kilomètres, par bons chemins, du velours ! On
met la capote ?
— Non, du plein air et du plein soleil, puis
qu’il fait beau.
— ... Et surtout que tout le monde puisse
2*
s?
1
gq
la maîsoN vièrgê
nous voir ! Pouf une princesse, Mme Liohnelle,
voüs vous conduise^ vraiment comme Ida, là
fille rousse, objecta le gfaild diable, quand ns
allèrent sur la terrassé dé la villa pour y pren
dre le café.
__ Vous ne fùmez pas, M. Simon ■ Cigare ou
A;
ii-
cigarettes?
— Non, Madame, je ne fume jamais. G est
défendu au braconnier sérieux. L’odeur du ta
bac est désagréable aux bêtes que je traque.
k __ Un sucre ? Deux morceaux ? De la crème ?
Un peu dé kuftimel ?
Impassible, elle offrait les petites buiettes de
la messe mondaine et ses doigts, ôngïés de
perlés,- jouaient dans lés Ustensiles de Sèvres.,
b aveuglant des éclairs dé leurs bagues. Alors,
ji se conduisit comme n’importe quel homme
du meilleur monde, il perdit la tête et embrassa
lés mains, né pouvant embrasser que cela
sans attirer l'attention du pêcheur à la ligne
qui les regardait, du milieu de la Seine.
IV
-
•1
__ ça n’a pas de bon sens ! glapit la vieille
femme qui sauçait son pain à-même le plat où
LA MAISON viOnj
^7
Qmâïî une gibelotte appctissanië, îhalgrc le
désordre cl la malpropreté clé la* tdblë.
— Quoi ? grommela lé père Ülibcrt, dont les
yeux de poisson mort dardéiénl ailé phos
phorescente lueur, O à n’à rièn à faire, ses
chiàleries dë îenimès saoule^ ! Tôri ïda cloit
avoir trop bu avec son clërïllê’b ët elle té raconte
tout ce qu elle ne sait pas. Cette personne dé
la haute a, probable, mieux que ça pour s’ap
puyer.
Alors, la mère Fo'ntcaü glapit pltts féroce
ment. On aurait juré qu'un chat-lmant pleiira'd ses petits et essayait dë terroriser tOuS lès
miilols des alentours.
-7- Je ne sais pa's cé qné je dis, tiioi, moi ?
J ai vii Ce que j’ai vu. L’Idà aüSsi. Xotis étions
au lavoir... ët ils ont failli écraser notre Chè
vre, les scélérats ! Tl était cofnme cà'itchë à
côté d’elle dans c’të Wilnrc de malhcu'r. le coéhèi leur touchant le dOS. Fa ^’âp'pellë : Üti
chatiffenr, ûri COcber, comme ça. Èën, c’est le
cas do dihè ! Êri voilà iih rftii fàb‘Übrâi£ se van
ter de leur tenir la chandelle, hiêriïë que votié
dilys qu’il y a des bowjl'èè dans ces macfrihêsla 1 Joli métier !... Quoi dohe qui te faut, pèi-c
Oibeit? C est dohe pas assez d avoir perdu là
trarfquillité^par chez nous... et mon denier à
Dièii, faut-il ëncôïo qu’on mais marié notre
08
la maison vierge
Pour des œufs, j’en retiens pas
UoP
peur d’en voir se trotter des couleuvre^- Mars
natiencè ! Ce serait pas rare que notre Ida
finisse par trouver son heure. Je me charge de
la lui montrer à mon cadran.
— Je vous conseille, moi, de la fermer. Tu
e« une vieille dinde quand lu te laisses aller
au sentiment. Oui, ça peut rapporter beau
coup plus gros de tenir sa gueule au jour
d’aujourd’hui, où l’argent fait le bonheur
Dans le crépuscule de la voûte qui semblait
se prolonger au loin, sous la montagne,
comme une nuit de décor, fumeuse et plus
sombre de toute l’épaisseur de la terre, une
nuit de sépulcre, on entendait les sabots de la
chèvre qui avait jailli être écrasée et qui frap
paient le sol pour, sans doute, appeler a son
aide les esprits impurs.
Une lampe brûlait pendue à la clé de voûte
de cette grande caverne et éclairait très, mal
la table, luisante de graisse, ses verres énor
mes ses bols ébréchés, ornés de devises
amoureuses, gagnés aux tourniquets des
foires. Les trois personnages, soupant la.
semblaient fantomatiques. De la porte venait
une faible lueur de jour ou de nuit plus claire
que celle de cet intérieur bizarre dont la fa
çade était en carton et les assises du plus dur
granit. On entendait le bruit monotone du
,
LA MAISON VIERGE
69
barrage proche, l’eau qui grondait en cas
cades au tournant large de la Seine.
La mère Fonteau, en galant déshabillé
d’une étoffe à ramages datant de LouisPhilippe, le nez rejoignant le menton
pour une dispute éternelle entre ses ap
pétits de luxure et son entêtement à vivre,
émettait des réflexions à faire rougir sa chè
vre, une vieille bique tout aussi capricieuse
qu’elle au seul point de vue des goûts culi
naires, car elle aimait le fromage et volait les
mouchoirs sales. Quant au père Olibert, maî
tre et protecteur de la mère Fonteau, depuis
la mort de celui que l’on appelait le défunt et
qui n’avait peut-être pas été le mari ni le pre
mier amant, il écoutait gravement, hochant sa
tête, atix rondeurs de lune, comme un magot
et il crachait, de temps en temps, dans un
tremblottement alcoolique, un bout de ciga
rette éteinte.
Ida ne disait rien. Effondrée sur le bord de la
table, le front dans son bras replié, elle avait
l’air d’un petit tas de chair épuisée, sans un
frisson, sans une révolte, elle ne pleurait pas,
reposait enfin dans une douleur salis bornes
comme la perdrix blessée blottie au sillon, es
pérant encore que le chasseur, ou le chien,
passerait sans l’apercevoir, elle, si petite, au
milieu de ce champ si grand. Il faut peu de
70
la
MMW yJpnGE
place pour mourir... -^4
quelle
avait vu ça auraitqîlle du cœur pour gon ouvrage qui confiait à'Javer le linge, Ja yaissclle, toujours laver et essuyer les baisers des
passants ?
La mère F.opteau lavait pijsp, saps gage,
au sortir d’une mauvaise affaire d’avortement.
— Tu comprends, ma cocQtte-en sucre, je n.c
te paie pas mais tu feras de l’or avec les marimers qui viennent bpire chez mpi, les bi cicqs
qui me fournissent du gibier... et je serai ta
mèrii.
Ça durait depuis cinq ans. Ida en pvpj|
vingt. Un jour, UP garçop ruisselant d’eau, up
noyé, était entré d;ms la barpqu.e demandait
du secours. Il avait pgçp un coup de feu dans
la cuisse et il avait gagé, traversé la Seine au
hasard, tenant la breiplle de son fusil entre
les dent®. Ç’élait Siinpn-le-brqço. On l’avait ac
cueilli comme l’enfant de la maison.
~ On est tous dp m.ème bateau ! prétendait
je père Olibert qui se faisait vieux et rêvait
d'un jeune psspçjé 1
La mère Fqplc.au ayapt amalgamé des sim
ples danrun gobelet d’eau-de-yie, lui'posa un
magique emplâtre sur sa blessure, mais elle
accogepagnp ses soips judicieux de gestes si
parlici^içrs que le braconnier, un peu délicat,
hii dij, très "çdemepl :
ï4
71
—- Pour le surplus, la pièce, passez-moi
donc .voire tille !
\ *
H ne savait pas que sa plaisanterie serait
prise au sérieux.
El, comme il était vraiment fatigué, il ac
cepta d’aller se coucher avec la fille, se réser
vant de s’expliquer le lendemain. L’explication
durait encore...
... Tout à cpup, la nuit se fil plus dense et
la lampe répandit sa fumée à flots parce qu’une
silhouette barrait la porte, la haute silhouette
d’un homme qui pénétrait, venant- du plein
ciel, dans la dojdeqse nuit souterraine.
— Salut à tops ! dit-il de sa voix chaude qui
leur parut changée comme vibrant de très
loin. C’était, lui. Il rentrait. On ne l’attendait
pas. Il aurait pu passer par derrière la colline,
dans son sentier des rocs menant à son terrier
de blaireau.
— Pour du culot, il en a ! grogna la mère
Fonteau épiuo.
— Oui, c’est du toupet, fit le père Qliberf. Il
va peut être montrer son jeu, des fois, qu’il se
rait franc comme d’habitude. Et ce serait pas
rare qu’il nous apporte la fortune. Il tient le
meilleur élapl. ici. Qu’on l'embête pas, hein?
Sans s’occuper çje la mère Fonteau ni du
père Olibert, le grand Simon alla droit à la ppiije servante effondrée sur la table, la tête tou-
72
LA MAISON VIERGE
jours cachée dans ses bras. Il posa son index
sur le cou de la jeune fille, à l’endroit précis de
la nuque blanche où naissait la pointe de ses
cheveux roux tordus en un gros chignon qui
avait l’aspect de cette étoupe rougeâtre dont on
bourre les matelas de pauvres.
— Viens t’en sur la berge, Ida, j’ai à te par
ler ! fit-il doucement, mais, son index pesait
sur elle, pareil au croc de fer qui va entrer
dans Ja chair de l’étal.
Elle se redressa en un gémissement sourd,
épeuré, affolé, où 1 on devinait poui tant la
joie de l’animal qui s’entend appeler par son
maître au moment du dernier égarement.
— Oui, Simon, j’irai... mais mon ménage
est en retard.
— Tout de suite !
C’était un ordre. Personne ne broncha, ex
cepté la sorcière.
— Va, ma fifîlle, dit la mère Fonteau. Après
la pluie vient le beau temps. Il te rapporte
peut-être ben la clé du champ de tir. A
cette heure, le lapin ne donne pas fort...
si qu’il t’offrirait un oisillon de la volaille d’àcôté, lu nous en ferais part ? J’ai toujours eu le
goût du piniadon cuit au four. Ça me lient
aux entrailles comme une envie de femme en
ceinte !
— Mère Fonteau, vous accoucherez sans ça
LA MAISON VIERGE
73
du crapaud que vous nous préparez ! riposta
Simon qui fut, brusquement, d une gaieté ef
frayante" ce soir de douceur où il n’avait tendu
aucun piège et où on avait dû lui ravir sa ro
buste liberté de mâle.
Il n’en fallait pas plus pour déchaîner la
tempête. La mère Fonteau, amoureuse de
n’importe quel garçon par l’intermédiaire de
sa servante, avait la mauvaise habitude de
faire des scènes pour l'autre, qui, elle, ne di
sait jamais rien. Elle se grisait de 1 amour
qu’elle prêtait ou vendait comme l’ivrogne se
grise du ferment du vin qui bout dans la cuve.
Elle ne pouvait plus boire : elle flairait et dis
cutait.
Elle accoucha, en effet, du crapaud an
noncé, de plusieurs crapauds et fulmina,
gronda, éructa, comme un vrai volcan au mi
lieu d’un torrent de laves ordurières. C’était à
se bouçher les oreilles.
Simon, l’écoutait, les bras croisés ! Elle ve
nait de perdre la cause de la malheureuse
qu’on allait finir d’étouffer dans la chaleur de
la dispute. Enragé de bonheur, mystérieuse
ment transporté, il tint tête et essaya de sau
ver la face, pas pour lui, mais pour sa poule
de luxe, selon le titre que la vieille sorcière oc
troyait généreusement à Lionnelle,
’T's
LA MAJSON VIERGE
— /\h ! .ça, depuis quand les dames de Pa
ris qui des comptes à vous rendre. dédara-t-i.l
sans voir que la petite servante se repliait sous
1 aile de sfip bras, de nouveau terrorisée, Ma
dame do Montjoie voulait visiter le chqleau de
Coulancc où j’ai etc élevé et que je connais
comme ma poche. Je lui en ai fait les honneurs
en l’absence.du maître de la maison. Cet imbé
cile-là ne. vit jamais chez lui. (Il éclata d’un rire
d’enfant encore en vacances.) On est passé par
le saut du loup sans rien demander à personne
et, ma foi, on a fait l’école buissonnière. Ce
qu’elle est gosse, cette femme-là, c’est cu
rieux ! On en oublie son mauvais genre et le
monde qui l’entoure. Non, elle n’a pas de ma
lice pour un centime. Elle a joué à la men
diante, à la voleuse. Imaginez qu’elle a volé
les pins belles roses du par.c... môme qu’elle
m’en a .donné une pour mettre à ma vareuse.
,(Ii jeta un coup d’md lumineux à. la fleur qui,
pourpre, le décorait d’une flaque de sang, dans
l'omlpge, et reprit.) Allons ! Ne cherchez pas la
petite bêle ! J’ai eu douze ans, aujourd’hui,
comme quand je suis arrivé là-bas. Ca fait du
luep, voqs savez? cl.e reçleyemr aussi jeune
quand on en a trente de misères sur les épau
les. (Il se secoua, s’étira, grand félin qui joue
encore m:us ne va pas tarder à mordre cruelle
ment et il se ÎQurna vers Ida) : Pourquoi ne
la m-MSQ-n
yjF-FQP
-
fais-tu pas ton ménage, foi, puisque je 1,ai
le R.d s 7
Ida velexa le front, sa parure figure cg fr
ipes s’éclaira. Elle contemplait la rose rouge
(iui se fanait sur la rude toile de là vareuse.
— Donne-moi la fleuri gémit-elle d’un ton
morne, écho d’une douleur qu elle ne s expli
qua jt même pas.
‘
- Ça, non, ma petite. C’est cju bien volé. Je
Spis braconnier de mon elal et respectueux de
la prise du voisin. Mais j’ai bien plus beau à
le donner. Tiens ! je voulais je la remettre en
dqjice... seulement ici, faut qu’on se désha
bille en public ! D’ailleurs, je m’en fous et si
ça perd, je consoler, voici !
Il qlp de Ja première phalange de son petit
doigt une liagiic ornée d up saphir et la lui
lendit.
-- Mpi, ajmita-f-jj, ayec ppp tpmqnille impriplpnpe, je ne mange pas de ce pain-là.
.
pt il lourpa les talons*, s’en fut dormir, car il
était éreinté ppr cp||p cor.ise en auto où le vent
j.; xilesse pûhnj -es cheveux aux chpveux
dr In dudp??sp de Mqnjjoie, lui avait donné
iine sensation r]e vertige in,nui.
Ce qui sptail passé, ru rpsspniljjgit, pour
lui, p rien de possède.
Dqhf créajiires aventureuses et libres, trop
76
LA MAISON VIERGE
libres, avaient franchi, d’un bond, le saut-deloup d’un parc seigneurial... et toutes les con
ventions mondaines ! L'auto c’est de la vie en
avant.
On va vers un but en abandonnant tout
ce qu’on laisse derrière soi et il se produit un
tel renouveau de sensations qu’on oublie en
tièrement le passé. Pour la première fois, ce
grand diable de trente ans, surpris en pleine
force et en pleine pas:; on, avait éprouvé la vo
lupté du transport dans toute l’élégance du
terme. Il avait dû laisser là son léger bagage
de coureur des bois pour devenir un instani
le coureur et le dominateur du monde. Ren
versé à côté d’une femme qu’il savait presque
nue sous un cache-poussière de couleur neu
tre, il n’ignorait rien du merveilleux papillon
qui se dissimulait sous cette chrysalide. Il se
trouvait heureusement forcé au respect parce
que cet enlèvement se passait au milieu du
jour, à la face de tous. Elle lui avait laissé sa
main gantée comme on tiendrait un enfant
pour lui épargner la crainte d’une chute. Et,
subitement le rustre fut dépouillé de sa bruta*
lité coutumière, de son ombrageux orgueil
d’étalon. Il redevint vraiment le gamin de
douze ans ébloui des splendeurs du château
de Coulance, une demeure seigneuriale et
comme il en connaissait tous les détours, tous
la maison vierge
les fourrés, il en avait fait les honneurs a sa
dame, en possesseur qui offre.
Lionnelle et Simon, se crurent, un apres
midi de silencieuse extase, les maitr
château celui de la belle au bois dormant car
te demeures seigneuriales de France ont touimirs l’air innocent de dormir .
1 Us se mirèrent aux eaux claires des douves
et suivirent les alb is voûtées comme des ar
ceaux d’église. Serrés l un contre I autre
ayant gardé, debout, la ffieme.^‘'." tout
corps souples, l’un tout en soie, ’a >
en toile, mais presque du meme g =■
il, avaient marché du meme pasd animaux
furtifs prêts à fuir si on intervenai- mms Per
suadés que c’étaient bien eux qui avaient
S°L’amour? Ils n’en parlaient Plus’ JfJ.rS
gestes étaient oublieux des gestes anéneui •
11» s’adaptaient à leur nouveau milieu. E
fants, ils jouaient la comédie des grandes pe
sonnes. Par moment, ils se penchaien
vers l’autre. Le bras de Simon enserrai^la
taille de Lionnelle et .elle «nroulal ]e sæ" ®
son cou, ce qui lui permettait de lasoute
toute entière aux passages difficiles Leurs
nas allongés et légers comme ceux des tauves’en chasse, ne touchaient la terre que pou
en tirer un rebondissement plus vif. On ne
7b
LÀ SÏAISON VIERGE
s’était pliC séfvf du pfotùco'le cérémonieux. En
descendant d’auto, elle avait déclaré,, le plus
iiatürellëment du monde :
— O'ri volera dos fleurs, dis ?
Otli,- je connais la roseraie. Le jardinier
P y va que lé matin. Et tu auras des poissons
rouges du bassin de Vénus, ces fameux pois
sons qui mont tant fait envie quand j étais
I âippren ti-garde 1,
C était l’ivresse dé l’Eden retrouvé par deux
êtres qu’une destinée fatale jetait l’un vers
l'autre pour accomplir le plus mystérieux des
ritès. 11 ia contëmp;a:t parmi les splendeurs de
ce parc profond comme un océan vert. Tout y
était préparé pour les recevoir et les émer
veiller.
lu es bien loi? murmurait-il. Que tu es
donc une jolie chose, sous ton voile qu’on vou
drait déchirer avec les dents. Tu es la seule
fleur à cueillir.
~. 01îb ,1e sdtis nne jolie chose fragile. Ne
déchire rien, ne casse rien. Fais attention. On
dura le temps de S’apprendre. Nous ne nous
Connaissons pas.
— C’est à en devenir fou ! On est si loin 1...
C est a en trouver, au contraire, la meil
leure raison de vivre.
Je suis laid, je suis pauvre, je n’ai même
pas urt métier avouable, lu dis, toi, que je suis
LÀ KÏÀlSON VIERGE
79
brigànd... et, me voici le seigneur de Coukmcc, peut-être le duc de Montjoie... ] ai oublie
mon nom
./
__ Tu es mon seigneur et mon maure qui me
reçois à bras ouverts. .
.
St il la pressait contre lui sans songer qu u
pouvait l'embrasser, ôter fce voile qui la ren
dait le fantôme d’un bonheur trop haut pour
lui'.
.
,
Ils faillirent être surpris par un vieux bonhomme qui émondait une haie. Mme de Montjoie s’avança, très hardiment.
' — Mon ami, dit-elle, où est donc l’allée des
grands platanes qui conduit à la grille d’en
trée ?
Et le vieux jardinier, tout décontenancé, lui
montra la direction, en ôtant sa casquette.
En revenant, dans l’mùo, ils furent plus sé
rieux:
.
L’ombre les enveloppait et la tristesse du
soir les louchait de son aile froide.
— Simon, lui dit-elle en glissant à son petit
doigt une de ses bagues qui d’ailleurs n’entra
meme pas jusqu’à la première phalange, je ne
veux plus de cette fille rousse dans ta vie...
c’est un danger. Voici de quoi la payer. Peuxtc me la sacrifier sans trop dé peine?
— Oui; puisque je sais faire, maintenant, la
différence entre lés deux... amours. Ayant
80
LA MAISON VIERGE
goûté au tien qui est une bien belle invention,
ma foi, je n’en saurais désirer d’autre. Mais
garde ta bague. Tu me fais honte. C’est mal
heureux de voir ça ! Je n’ai pas besoin de toi
pour... payer mes dettes.
— Je veux. Et puis ce sera drôle parce
qu’elle croira que tu lui fais cadeau... de nos
fiançailles. Ne la laisse pas pleurer. Ça nous
jetterait un sort. J’ai bien remarqué son épou
vante quand nous sommes passés devant elle.
~ Moi, je n’ai seulement pas regardé... mais
il n y avait., pourtant, qu’à ne pas passer par
là. Vous n avez pas plus de raison qu’une
poule faisane, ma pauvre gosse.
Ce fut, d ailleurs, à cause de cette bague
bleue que la duchesse de Montjoie reçut une vi_
site à laquelle, vraiment, elle ne s’attendait
point.
La visite de la mère Fonteau, demandant
l’entrée de la maison vierge !
V
Lorsque Charlotte vint au salon, où la du
chesse tenait cour plenière, ses trois adora
teurs étant, ce jour-là, autour d’elle, avec le
81
LA MAISON VIERGE
joli fox aboyeur et les deux chats de Siam,
l’annonce de cette visite glissa un certain trou
ble.
— Hein ? La mère Fonteau ? Vous plaisan
tez, Charlotte.
— Non, Madame, je ne me le permettrais
pas. C’est bien elle, mais on ne la reconnaît
guère qu’à son menton en cassq-noisetles, car
elle est habillée d’un costume de grand luxe.
Elle a une robe de soie puce à volants, une ca
pote flanquée d’un chou, un mantelet de satin
noir orné de ruches... Madame fera sagement
en tenant son sérieux. Je redoute un esclan
dre.
— C’est bon ! Faites entrer.
Les trois courtisans se levèrent, se consul
tant du regard.
— Non, répondit Lionnelle à leur muette in
terrogation, vous pouvez rester là puisque, pa
raît-il, je dois tenir mon sérieux.
Ils restèrent, extrêmement vexés de se trou
ver à pareille fête.
Stephen Eros fit semblant de parcourir le
journal. Jousselin coupa un cigare et Jacques
Moriel aligna des chiffres sur un bout de cale
pin. Ces Messieurs sentaient de l’orage dans
l’air, mais ils n’avaient pas encore soufflé mot
de l’aventure du château de Coulance, qui dé
frayait toutes les conversations des offices.
3
82
LÀ MAISON VIERGE
Pour une escapade de duchesse, ce n’était pas
très correct, mais l’auto découverte, le plein
soleil, l’audace même de cet enlèvement, éloi
gnaient toute idée d’intrigue. Si le garçon était
fort, beau, il l’était à la façon d’un animal cu
rieux, d’un chien de chasse ou d’un cheval sau
vage. Ça ne représentait pas un homme possi
ble et la duchesse de Montjoie, qui craignait
les manifestations brutales, ne risquerait pas
le dahgereux nocturne avec celui-là.
— Bien des pardons, ma mie, fit la vieille
sorcière en tirant une révérence que n’eût pas
désavouée un maître à danser, je suis venue
pour vous entretenir d’une affaire pas très con
venable et qui me donne bien dés soucis. Un
sàîè coup, rapport à cette racaille de bracon
nier que je loge chez moi. Dans le doute, ma
petite princesse de mon cœur, oh doit tâter le
terrain, voyez-vous et se soutenir entre fem
mes. La fortune ce n’est pas une barrière et
quand on est tous des honnêtes gens, faut pas
se tromper les uns les autres.
Ahuris, les trois hommes regardaient fixe-,
ment le menton Casse-noix qui rejoignait le nez
en bec d’épervier à chaque syllabe et ils comménçaiëfit à penser qu’ils allaient assister à la
fin du monde, tout au moins de leur monde.
— Voüi, fit la tenancière du bar du four à
chaux, j’aime à ce qu’on respecte ma maison,
**>***%»*
LA MAISQ^ VÏERÇP
83
Madame la duchesse, et jusqu’à ce temps-ci, on
ne s’est jamais plaint de mon personnel. Nous
sommes pas des richards, quoiqu’on ga
gne bien sa vie, mais on est en règle avec la
justice. Cette petite Ida ? Oui donc aurait pu
croire ça ! Elle ne l’aura peut-être pas volée,
vous l’aurez sûrement perdue en courant du
côté dû jardin où l’on cueille de si belles roses
rouges. Jlein? Pas vrai que vous ne croyiez
pas lq revoir? Enfin, Madame la duchesse (et
pour énoncer ce titre dont elle avait plein la
bouche, qu’elle suçait comme un bonbon, elle
se rengorgeait dans les ruches du mantelet (der
nier cri de 1885), voilà votre bague. Je l’ai pas
laissé traîner longtemps dans les doigts de ma
bonne, comme de juste.
Elle tendait la fameuse bague bleue, le sa
phir qui étincelait sur son gant de filpselle
noire.
Les trois courtisans de Liomielle eurent le
même haut le corps. Le cambriolage s’amor
çait ! On avait fait déjà la bague bleue, on fe
rait certainement la maison blanche !
— Voui, Madame ! Voui, mes bons Mes
sieurs ! C’est comme j’ai l’honneur de vous le
dire : l’Ida, ma fille dp chambre a reçu ça du
braco, de Simon, qui a prétendu, en la lui don
nant qu’il voulait pas manger de ce pain-là.
Tout ça, bien sûr, c’est des blagues et je n’ai
84
LA MAISON VIERGE
rien cru de ce qu’on me contait. On n en conte
pas à la mère Fonteau qui est une roublarde,
sauf votre respect, Madame la duchesse. Com
prenez ça vous autres, mes chers Messieurs,
qu’on ne fait pas de cadeau pareil à une petite
coureuse du halage. Elle en pleure toutes ses
larmes, comme de juste! Mais, les larmes ça
ne dure pas... tandis que la honte... c’est éter
nel ! Ça peut bien valoir dans les cinq cents,
n’est-ce pas ? Je l’ai fait estimer par des gens
de la ville. Il vient chez moi, des pêcheurs cos
tauds qui ont le sac et qui me l’ont pas mâché.
Faut faire un papier comme quoi vous recon
naissez avoir donné ce cadeau soit à Simon,
soit à sa poule... ou, plus simplement, me refi
ler cinq cents balles, ça fera la rue Michel.
Lionnelle faisait sauter sa mule de velours à
nœuds de diamants du bout de son pied ganté
de soie rose. Elle se drapait dans un peignoir
en point d’Alençon et elle paraissait fort
calme.
— Vous vous trompez, madame Fonteau,
dit-elle avec une politesse un peu sèche, sans
le sourire qui la rendait si séduisante, je n’ai
rien perdu et on ne m’a rien volé. C’est bien
moi qui ai donné cette bague pour cette fille.
La mère Fonteau, se carrant dans un fau
teuil, fut soulevée par sa stupeur. Elle ne pen
sait point que cela se passerait aussi facilement
LA MAISON VIERGE
oS
ei si bien. Elle espérait de la confusion, du
scandale, une scène d’où elle remporterait, si
non la bague tout au moins deux fois sa valeur.
Or, la duchesse avouait.
_ Sans vous commander, Madame la du
chesse, c’est pourquoi que vous la lui avez
donnée ?
— Pour son plaisir et pour le mien. Le sa
phir, c’est la pierre des blondes, Madame.
Votre bonne est rousse, je crois, c’est-à-dire
blond-Titien.
La mère Fonteau ne perdit pas la carte mal'
gré les épithètes qu’elle ne comprenait certes
pas et elle riposta :
— Alors, comment donc que vous lui avez
refilé ça par les mains de son amant ? Ça fait
jaser dans le pays ! Ce garçon n’a pas le
moyen de se payer des cadeaux de princesse,
comme de juste. Ça peut lui porter tort. Elle
dit, notre Ida et je suis bien forcée de m’en
rapporter à elle vu que j’assistais pas à l’af
faire. (A ce passage de son discours, Mme Fon
teau éteignit la lueur verte de ses yeux de
vieux chat sous ses paupières-grasses). Excu
sez la liberté que je prends, mais ces deux pe
tits-là s’aiment devant moi, je connais la cou
leur de leurs caresses et c’est du miel, car c’est
jeune, ardent, ça ne songe qu’à ça, cependant,
ça n’est pas si fous que de se vouloir la prison
LA MAISON VJER.GE
1 un à l’autre... un liraco c’est pas un duc, tout
dp même ! Quand la gamine, qu’est ben plus
jeune que vous, Madame, en pleurerait tout
un siau de larmes, faut pas quelle puisse com
promettre son galant avec ça. Elle n’a pas la
raison ni votre expérience, ben sur... pour
tant...
— AJoqgjpur Simon est libre d,e faire cp qui
lui plaît chez vous. Vous vpnpz de le déclarer
VQi|S-}néme, ÀlpdaniP, je lui ai donné celle ba
gue et il l’a donnée à qui devait la rpppvoir, fil
Ljpnnplle de plus en plus calme, c'est parfait
Spifi, Stephen Eres, qui Ôtait lp pins près
d’elle, put s’apercevoir que les yeux bleus de la
lipupe devenaient plus foncés et quelle serrait
terriblement les dents,
r— bfps hommes. Madame la duchesse, c’est
toiit dp Ja canaille, objecta la tenancière dp bar
dp la colline, et m’est avis que vous voulez le
défendre. Il l’a peut-être bien donnée à sa
poule... ,%pns votre permission,
Stephen Eres bondit,
:— Madame la duchesse, me permettez-vous,
à moi, dp flanquer cette gueuse à la porte !
Lionnelle s’était levée à son tour, la lèvre
frémissante et les yeux en feu mais, très
grande dame, elle eut encore la force de dire :
— Pas du tout. Je ne vous permets rien de
semblable yu le... certqin âge de Madame. Elle
LÀ MÀisoN Vifeimb
87
est dans son droit en veillant à la bonne tenue
de son intérieur. Elle est la propriétaire du..,
enlin... dit bord-dè-l &du polir prononcer cela
d’ühe manière plus française et moi je suis la
maîtresse de la maistm vierge. Ça fait une lé
gère différence. Je vis au grand jour. Madame
Fouteau est obligée de recevoir la nuit. Pour
quoi discuter? Si le saphir ne convient plus
perle et rubis sont à sa disposition. J’ai offert
une bague, il ii’èsl pas élégant d offrir une
somme. Simon ne le permettrait pas, lui qui se
passe, paraît-il, dé toutes les permissions !
Complètement démontée, la mère Fonteaü,
peu habituée au langage diplomatique, aban
donna scs airs de bourgeoise et redevint là
poissarde bicnvèil! ah té.
— Mon petit cœur, lu vas trop fort! On ne
jette pas ses perles aux marcassins et tu te fe
ras plumer par l’amoureux ou son amoureuse.
Il en tient encore pour son Ida... Je le sais
bien puisque c’est moi qui les couche.
Alotvq uhe étrange tourmente emporta la du
chesse de Mont joie, celte gracieuse folle qui
riait de tout et d’clle-mêm'è. Ses entrailles
furent tordues par une souffrance qui n’aVait
rien de commun avec le petit frisson de ses or
dinaires caprices. Elle vit, dans un rouge
éclair, üii couple enlacé... et elle revit, penchée
88
LA MAISON VIERGE
sur elle, une face brune, aux regards d’une
merveilleuse ferveur. Elle avait découvert le
véritable amour, pris, au piège du respect sen
timental, un homme effrayant qui n’avait
point la coutume d’y aller par quatre che
mins, elle voulait cet homme, n’importe com
ment et tout entier. Un amour très simple,
très grand, irrésistible,' mais profondément na
turel, ne se rencontre presque jamais., Elle
n’allait pas renoncer à son trésor pour des ra
contars de vieille entremetteuse.
— Tu mens, misérable ! rugit Lionnelle en
se précipitant sur la mère Fonteau. Mille
francs pour toi, si tu peux me prouver cela ce
soir même... et je serai guérie.
— A la bonne heure ! glapit la mère Fon
teau en reculant sous le choc, ça c’est parlé.
Voilà comme je comprends les dames de la
haute, franches du collier, des bagues et de la
jarretière ! C’est à ça qu’on reconnaît les vraies
duchesses, ma mie, et non pas aux manières
sucrées. Ça colle! Viens ce soir au terrier de
notre braco, en passant par le sentier de la cor
niche, tu sais, le sentier dit : des vaches, vu,
d’ailleurs, que c’est seulement les chèvres qui
peuvent y monter... et tu verras qu’il y fait plus
chaud que dans le ventre d’une grenouille de,
salon. Mes bons Messieurs, excusez du déran
gement, je m’en va... ce n’était sûrement pas
LA MAISON VIERGE
89
à vous que j’avais à faire... mais puisque Ma
dame trouve que c’est pas gênant...
Et elle refit sa révérence de l’entrée.
Stephen Eros, les larmes aux yeux, déchi
rait rageusement les pages d’un livre. Jousselir. pianotait sur les vitres d’une fenêtre et Jac
ques Moriel, l’intendant, inventoriait les fleurs
du tapis.
— Duchesse, vous n’irez pas ! cria Stephen
hors de lui, ou je vous accompagnerai avec un
revolver.
— Si tu y tiens, mon enfant ! répondit la du
chesse un peu détendùe. Je regrette cet inci
dent ridicule, mais jè n’aime pas qu’on vienne
me mentir sous le nez pour me faire du chan
tage ensuite. Ce braconnier est un très brave
garçon, incapable d’une mesquinerie, ou d’une
déloyauté. Je .lui ai donné réellement cette ba
gue pour qu’il l’offrît à cette fille... et il a dû le
faire...
Moriel s’éventait avec son mouchoir :
— ... Et le soir même... il continuait, comme
le nègre !
— Mon -cher, ne riez pas. Je n’ai pas envie
de rire, moi. Ce grand gaillard est un enfant,
un pauvre garçon tout, neuf qui a le cœur très
bien placé.
Jousselin toussa légèrement :
— Si vous avez besoin de leçon d’anatomie,
n’oubliez pas que je suis encore là, clièie Ma
dame.
La duchesse de Montjoie brisa une coupe de
cristal sur un marbre.
-— Je n’oublie rien et en voilà assez. Je ne...
braconne pas sur vos terres, Messieurs. Si je
vais chasser ailleurs, ça me regarde. En tous
les cas, je n’ai pas encore... choisi et je sou
haite sincèrement cpm cette vieille toquée
puisse avoir dit la vérité. Je ne calcule pas mes
démarches et je ne m’épargne pas. Si j’ai be
soin d’une leçon de... morale je ne 1 accepte■ rai que de moi-même et j irai la prendre. ••
quand j’en devrais mourir. Je n ai pas revu ce
braconnier depuis notre course en auto.
Avouez qu’ayant la possibilité de me relancer
ici pour y apporter du gibier... qu’il ne veut,
pas qu’on lui achète, ce singulier amoureux de
légepde se conduit comme un fort grand sei
gneur. Je l’ai seulement aperçu, hier, qui tra
versait la rivière à la nage, histoire de s’amuser, sans doute QU de... npamuser, mais il ne
m’a même pas fait un signe indiquant qu’il dé
sirait davantage.
— Fichtre ! murmura Jousselin, étirant sa
moustache en chat èn colère. Qu’est-ce qu’il
vous faut comme signe, alors? Cplui de
Léda ?
— Messieurs, ajouta Lionnelle pouffant de
LA MAISON VIERGE
91
bonne grâce, vous avez beaucoup d’esprit. Al
lons souper et demeurons de bons camarades.
11 serait très lâche de votre part de m’abandon
ner en ce moment et je pourrais croire que
vous redoutez un cambriolage pour vous.
Lps trois hommes saluèrent.
Stéphen baisa la main de la duchesse pem
dant que Marcel et Jousselin tendaient la leur,
en camarades respectueusement dévoués.
— Je vais changer de toilette. Vous n atten
drez pas longtemps.
Dps qu’elle fut partie, ils se regardèrent, un
peu pâles.
— Ça va plutôt bien ! dit Mônel— Pour le cambrioleur futur ? questionna
Jousselin.
— Non, pour nous. Tant qu’elle ne choisira
pas...
— Et si elle choisit le quatrième ! fit Sté
phen désespéré.
— Allons donc ! On ne peut pas avouer, ou
épouser, un Simon-dit-le-brdcQ. ]Et ,ce garçon,
elle vient de nous l’apprendre, est réfractaire à
toute vénalité. Il ne vend même pas son gi
bier. Cet imbéci|p n’a qu’à faire... le signe,
justement, et elle se sauvera. Une duchesse,
même ppragée de jalousie, n’en nçpYe pas à de
telles extrémités. Le jour où Lionnelle aura
peur, elle s’arrangera de façon à pe que le pau
/
92
LA MAISON VIERGE
vre diable rencontre porte de bois... et le tour
sera joué, absolument comme pour nous. C’est
un cas pathologique.
— Hum ! soupira Stéphen, on ne sait pas ce
qui se passerait si au lieu de trouver les deux
tourtereaux de la mère Machin dans le même
nid, elle y trouvait... le loup. Le respect amou
reux ça ne tient pas devant l’occasion et, sur
tout l’impunité. Moi, je n’oserais pas, ni vous,
nous sommes des gens civilisés mais... celuilà. Rien qu’à me mettre la main sur l’épaule
pour plaisanter, il a failli me jeter à genoux.
— Alors, pourquoi l’amour platonique dans
le parc de Coulance ? objecta ironiquement
Jousselin qui ne savait pas si bien dire.
A la fin du souper, vers dix heures, Lionnelle sortit et ces Messieurs allumèrent leurs
cigares :
— La veillée des armes ! déclara Jacques
Moriel philosophiquement,
— Moi, je vais chercher un revolver ! dit ré
solument Stéphen.
— Tenez, voici le mien, si vous savez vous
er servir !
Et Jousselin lui tendit un solide browning.
Stéphen le fourra dans sa ceinture, sans se
rendre bien compte de ce qu’il y mettait, puis
il traversa le sal'on, la salle à manger et vir',
heurter à la porte de Mme de Montjoie.
LA MAISON VIERGE
93
— Entrez, cria-t-elle impatientée.
Elle achevait sa toilette... de course noc
turne. Une robe du soir en satin cuivre voilée
de mousseline jaune souple et brodée de pail
lettes d’argent. Charlotte lui drapait un châle
de crêpe de Chine en manière de domino, un
léger capuchon de dentelles blanches retom
bant sur ses yeux étincelants de chatte en ma
raude.
Stéphen, malgré la présence de Charlotte
(qui en avait vu bien d’autres), s’accrocha dé
sespérément à ses jupes, la suppliant sur un
ton de petit enfant navré de renoncer à ses
confitures :
— Non ! je vous en prie, Lionne, n’y allez
pas ! Vous êtes perdue si vous mettez un seul
doigt dans cet engrenage. Ce sont tous des
bandits, lui comme les voisins. Qu’est-ce que je
vais devenir, moi, avec mon livre de critique
paraissant en octobre et dont on doit m’en
voyer les épreuves ici ? Vous êtes absolument
insensée, d’autant plus que vous n’aimez que
votre caprice et pas du tout ce garçon. Songez
donc, malheureuse, que vous pouvez ramener
des... oui... des poux, de cette caverne? J’en
a’ la chair tout hérissée, rien qu’en supposant
ça ! Voyons, vous, Lionnelle, duchesse de
Montjoie, avec votre nom, votre train d’exis
tence, risquer de vous livrer corps et biens à
94
la maison VIERGE
un héros de grands chemins ? Réfléchissez ? Je
me pieurs 4’amour pour vous, moi, je me con
sume à vos pieds. Il est vrai que je suis un en
fant, niais je peux valoir un homme de ce
genre-là. Je ferai tout ce qu’il vous plaira. Je
tuerai, au besoin !... Ah ! non, c’est à en pleu
rer. Je suis humilié pour vous’ ma ch®re
Liqn... Réfléchissez aux parasites... vous telle
ment dégoûtée de tout ce qui n’est pas propre,
absolument élégant...
__ Ah ! s’écria Lionnelle, agacée, je connais
des parasites autrement dangereux !
__ Tu veux parler de Moriel et de Jousselin ?
dit Stéphen candidement, en baissant la voix.
Tu as raison... mais tu as toujours eu peur de
rester seule avec moi. Charlotte, ordonna-t-il
plus haut, joignez-vous à moi pour retenir ici
Mme la duchesse !
, .
Charlotte obéit et eut un air des plus mépnsants.
__ Ça me servira de rien. Madame est chfpéè. Y en manque pourtant pas de jolis gar
çons dans son monde... comme vous voilà
vous, M. Stéphen. Ce braconnier de malheur !
Ah ! si j’avais voulu, le jour où il m’a décoiffée
parce que je défendais Madame.
— Que voulez-vous dire, Charlotte, interro
gea Lipnnelle sévèrement.
— Rien de plus, riep de mojps, Madame. A
LA MAISON VIERGE
95
pari que n’étant pas princesse, j’en voudrais
pas... même pour m’aider à plumer ses
cailles !
Lionnelle arracha un coin de son châle de
crêpe de Chine des mains de Stéphen et passa.
Celui-ci tira son revolver, fit mine de se l’ap
puyer sur la tempe, puis, après réflexion, il en
contempla stupidement le mécanisme et s’aper
çut qu’il en ignorait le fonctionnement.
Fallait-il avancer ou reculer le chargeur?
Alors, il prit le parti, encore plus héroïque, de
s : trouver mal.
— Charlotte, faites respirer des sels à Mon
sieur et enlevez-lui son arme. Il n’aurait qu’à
se tuer sans le vouloir pour que ça devienne sé
rieux. Ne vous inquiétez pas de moi. Je ren
trerai peut être tard et je désire dormir tran
quille, faire la grasse matinée. Qu’on ne me
dérange pas.
Et elle s’enfuit.
C’était le soir du grand orage des sens qui
emportait tout, la pudeur, l’orgueil, le souci de
son rang social el aussi le sourire qui se mo
que du momie car Lionnelle ne riait plus.
*
96
LA MAISON VIERGE
VI
i
Mme de Montjoie avait de vagues indica
tions sur ce fameux sentier de chèvres dit : des
vaches, mais elle s’orienta, disputa ses den
telles et ses franges aux ronciers, glissant, bu
tant sur ses souliers de toile d’or à barrettes
brillantes, elle finit par échouer dans un cou
loir de rochers, une sorte d’entonnoir terri
blement humide. Comme elle en cherchait
l’issue, la lune parut sur la colline et tendit
un rayon blanc, un doigt pointu, lui dési
gnant une fente de grotte à peine assez large
pour laisser passer un chien.
Une ombre ondula entre ce doigt de lune
et elle, Mme de Montjoie, faillit s’évanouir,
comme Stephen Eros, car elle reconnut la fille
au chignon roux, Ida, la seule pensionnaire
de la maison Fonteau. Celle-ci, très décente,
un fichu, par hasard propre, croisé sur la
poitrine semblait attendre quelqu’un. Elle
murmura :
— Madame, n’ayez pas peur, ce n’est que
moi. Je suis venue m’asseoir là, j’y suis de
puis une heure, pour vous avertir que Simon
est à son gibier parce que le lapin donne.
Celui qui est à sa place... faut bien que je
La maison vierge
97
vous le dise tout de suite, c’est... c'est le père
Olibert. Vous comprenez ? «Quand j’ai eu de
viné la manigance, je m’en suis fait bien du
mauvais sang, d’autant plus que je ne pou
vais pas courir après Simon qui, lui, ne se
doute de rien et doit être dans des endroits
qu on ne sait pas, naturellement. Ça vous au
rait guère plu, cette histoire-là. Des fois,
dans le noir, un homme en vaut un autre...
vous auriez eu beau crier... l’endroit est si
désert.
Elle disait cela passivement, sans émotion et
sans ironie.
Les jambes fauchées, la duchesse tomba
sur le banc de pierre, à. côté de la fille rousse.
— Le père Olibert ? Oui ? Quoi ? Ce n’est
donc pas vous qui deviez vous trouver...
avec Simon, chez lui ?
— Oh! fit doucement la servante sans se
départir de son humble politesse, il y a des
jouis que cest fini, nous deux. Je lui fais son
lit, comme de juste, mais je ne -le défais point,
même que je sais qu’il y a mis une rose, que
vous lui avez donnée, pour la conserver fraî
che. A c’t heure, le père Olibert que la mère
bonteau a bien saoulé, est couché dans l’en
trée du terrier. Vous auriez buté dessus tout
à trac... c’est un méchant tour de la patronne
qui se disait que vous n’auriez jamais osé
0g
LÀ MÀ1S0N V1E11GË
faii-e le raffut de vous plaindre, bien sûr. Elle
se méfiait pas de Loi, car elle est un brin en
enfance, la mère Fonteau. N’empêclie qu elle
m’a repris la bague bleue et que'je la reverrai
jamais.
.
Mme de Moiitjoie sentit que la respiration
lui manquait.
;
Et il y eut un long silence, parce quelle
pleiltuit lotit bas d’horreur, sillon de recon
naissance.
__ Ida, murmura enfin Lionnelle, lu aUias
lés milite francs. Veüx-lu bien m’émbrasster,
en outre ?
__ \ votre service, Madame la duchesse,
répondit la fille rousse dont le visage îésigné
s’éclaira, sous la lune, d’une grande douceur.
Je vous remercie bien, seulement, pour les
billets de banque, on me les reprendra aussi,
ça c’est couru. J’ai jamais rien à moi chez la
mère Fonteau. Je suis sur les papiers de pistrce. voyez-vous.
La duchtess^serra passionnément la petite
servante sur son coeur. Elles étaient assises
sur lé même canapé de roc dur et elles sem
blaient guetter le même passant, la tête de
l’unte appuyée sur l’épaule de l’autre. Alors,
Mme de"Montjoie se mit à divaguer, lyrique
ment, seloh l’usage :
- Oh ! Ida, où sOrnmesmous tombés, dans
I A MAISON VIERGE
?
,
c
99
ce repaire de brigands? Nous sommes per
dues, nous sommes les deux sœurs du même
frère d’amour, que nous attendons et qui va...
cnoisir, lui ! I u semblés ignorer que tu viens
d’accomplir un acte de merveilleux héroïsme ?
Mais, la princesse, c'est toi, petite fille si
panyre a qui j qi pris je seul bien qu’elle pos
sédait en jqiije propriété, les caresses d’un
homme.
i n m as sauvée d’une Imrreqr sans nom,
Ci une eljroAabje bataille où j’aurais laissé non
seulement mon honneur, mais encore ma
chair, car je n’aurais pas pu survivre à celtq.
ignominie.
Pauvre enfant ! I u es jolie, tu es jeune tu
e-i douce et je veux être ton amie. Dicte tes
conditions ? S il faut te rendre le cœur de cet
homme que tu aimes assez pour... veiller sur
moi, je l’essaierai. Veux-tu remplacer Charlotte chez moi ? dis ? 1 u ne peux pas rester
dans un pareil coupe-gorge. (Elle secouait
Ida, la tenant aux épaules et froissant ses
soieries jaunes comme de l’or liquide, contre
la jupe de laine rude de la fille qui 1 écoutait,
ravie, sans d’ailleurs y comprendre grand
chose.) If faut te sauver de là. A mon tour de
te rendre l’honneur. Figure-toi que Charlotte
prétend... peux-tu me dire la vérité sur cette
nouvelle histoire ? Encore un ignoble men-
•i r~xiiiiiiirjiiiiinnnmi*
100
la maison vierge
songe? Charlotte prétend que Simon a
voulu... (la duchesse s’emporta.) Si ce garçon
n’est pas absolument net, Splendide, entiei
dans sa noblesse de sauvage, il nest pas et je
le fais jeter en prison ! Voilà !
— Charlotte ? bégaya la fille médusée par le
mot prison, le seul qu’elle saisissait dans toute
son ampleur. C’est votre bonne ? Eh là ! mon
Dieu ! qu’est-ce que Simon lui a passé, le jour
des cailles, quand elle a eu l’idée de lui expli
quer que les femmes riches ont le droit de
s’amuser... comme... enfin comme les autres !
,Fai cru qu’il allait lui arracher les cheveux.
Ah bien pour ça, non, y a rien eu de fait, ni
ce matin-là, ni les matins suivants et ce serait
rare qu’il mé l’aurait pas montrée puisque je
vous dis que c’est moi qui secoue la mousse de
son lit, rapport aux vipères, car, il y a pas
plus traîtres que ces vermines-là quand ça sent
la chaleur dans nos caves. (Elle ajouta, naïve
ment, avec la fierté particulière qui. redresse
les prostituées les plus lâches dès qu’il s’agit
de vanter les qualités du mâle :) Pensez-vous
qu’il se serait gêné pour aller faire ça chez
vous si ça lui avait convenu. Ben ! On voit de
reste que vous le connaissez pas.
Lionnelle eut, un frisson et voulut se lever.
Elle tamponnait ses yeux avec un petit mou
choir de dentelles puis elle chercha sa trousse
LA MAISON VIERGE
101
de poche : boîte à poudre, rouge en étui et
miroir de vermeil.
Vous êtes des gens... effrayants mais bien
sympathiques, soupira-t-elle. Tu vas demeu
rer avec moi pour me reconduire ou me gar
der des mauvaises rencontres, n’est-ce pas, ma
jolie ?
— Je "vous mènerai chez vous, seulement,
faudra que je rentre, il est l’heure que la lune
tourne, il va rentrer, lui aussi... et iî y aura
de la casse quand il va dénicher le père Olibert sur le passage de son lit. J’aimerais
mieux rien savoir, surtout que la viéille
chouette doit guetter devant sa porte, à elle.
Elle ne dort guère non plus, cette femme-là,
quand elle attend un chambardement. Tenez !
Chut ! Ecoutez, le voilà ! C’est pas le père Olibert qui ronfle, c’est des cailloux qui débou
lent de là haut ! Lui, je reconnais son pas
entre mille ! Il Marche en nuit tel qu’en jour,
parce qu’il est habitué.
— Non, je n’entends rien, Ida 1 Je voudrais
bien m’en aller.
La duchesse ramena son capuchon! de
soie sur ses yeux. A présent, elle était
sans force et sans volonté, mais elle commen
çait à avoir très peur. Car, ce qui venait était
peut être plus redoutable
BIBLIOTHÈQUE
DE LA VILLE
DE PÉRIGUEUX
102
LA MAISON VIERGE
ivrogne cuvant son eau-de-vie à l’entrée de la
caverne du fauve.
__ y dcspend la pente. Il saute les marches.
C’est rapport à ses espadrilles que vous 1 en
tendez pas... là, le voilà ! Qu’est-ce que je vais
prendre ?
Et, d’instinct, la fille leva son bras pour se
protéger.
Il dégringola en quelques bonds souples jus
qu’aux deux femmes, s’arrêta, la tête en avant.
le< coudes au corps et gronda, les yeux pleins
d’un rayon phosphorescent, en jurons des
plqs accentués.
__ Ah ! ça c’est trop fort ! fit-il en lançant
sur l’herbe un carnier rempli de pattes et
d’oreilles velues, qu’est-ce que vous pouvez
bien fiche ici, toutes les deux?
Ce tonies les deux irrévérent fouetta l’or
gueil de la duchesse qui venait pourtant de
traiter de sœur une pauvre fille stoïque et elle
dit, dédaigneuse :
__ JXous avions des choses intéressantes à
nous dire, cher Monsieur Simon et... Made
moiselle vous les expliquera. Je me sauve, car
il est tard. Pardonnez-moi mais je préfère ne
pas entendre cette explication. Je suis
écœurée.
Il se balançait, les mains aux hanches, es-
LÀ MAISON VIÈRGE
103
sayant de démêler ce qui se pàssàit. Tout à
coup, il éclata d’un rire strident.
— Vous ne pouvez pas savoir comme c’est
drôle de voir dans le même nid le faisan doré
mêlant ses plumes aux plumes de la bécasse ?
On va s’expliquer tout de suite après quoi je
vous reconduirai chez vous, Mme Lionnelle.
Voyons, conte ton conte, Ida, sinon je t étran
glé. Tes manières en dessous ne me plaisent
pas. Tu trembles, donc tu as fait une sottise.
Il barrait le chemin, de toute sa hauteur. On
ne voyait même plus la clarté de la lune der
rière lui.
Ida se serra contre Mme de Montjoie. 11 était
évident quelle ne savait par quel bout com
mencer. Elle cherchait la main de la duchesse
et une solution.
Cela rendit son assurance à la femme du
monde.
— Ne riez pas, Simon, car Mlle Ida vient de
me sauver un peu plus que la vie.
— Alors, comme je vous connais... ça fera
deux bagues ! grommela-t-il de fort mauvaise
humeur. Qui a voulu vous tuer, ou plutôt,
dans quelle fondrière avez-vous glissé, belle
Madame? C’est ici chez moi, je pense, et les
femmes n’y viennent pas facilement. Tour
vous y voir... faut qu’on vous ait montré le
104
LA MAISON VIERGE
chemin ! Malheur à celui qui 1 a fait. Je ne per
mets à personne de se mettre à ma place.
— Ne t’emporte pas, Simon, supplia la pau
vre Ida y allant de tout son courage. Il n’y a
pas de mal grâce à moi, mais c’était moins
cinq ! La mère Fonteau a saoûlé le pèie Gil
bert qui est... là... couché devant ta porte, il y
était pour... pour attendre Madame rapport
à... ce quelle lui plaît.
' La duchesse avalait sa salive, étranglant de
honte ; quant à la petite servante, elle de
meura court, parce que le grand braconnier
venait de sauter sur sa porte, autrement dit la
fente du rocher qui lui servait d’entrée. Il lira
' une masse grouillante, un homme ou un ani
mal, complètement nu, de cette crevasse, leva
la main, on vit un éclair briller, on entendit un
horrible cri sortir de cette masse gélatineuse,
couleur de poisson mort et le père Olibert pré
cipité du haut de la pente de la falaise, alla
rouler jusqu’à la Seine, probablement dégrisé
pour toujours.
— Maintenant, que ma chambre est net
toyée, si vous voulez vous donner la peine d’y
venir, fit le grand garçon très calme, en es
suyant la laine de son couteau dans f herbe.
Vous y serez encore plus en sûreté que chez
vous.
Ida venait de fuir, droit devant elle, talon-
LA MAISON VIERGE
105
née par la peur des gendarmes. Elle ne son
geait plus qu’aux papiers de justice.
— Dommage, dit-il froidement, qu’elle ou
blie de refaire mon lit... c’est son métier pour
tant... et il va falloir que vous y dormiez,
Mme la duchesse, vous êtes certainement ma
lade vous qui n’aimez pas le sang. Ah ! ma
pauvre faisane dorée, c’était pas comme ça
que je rêvais de ma nuit de noces ! ajouta-t-il,
en lui tendant les bras.
Lionnelle eut une révolte, essaya de fuir à
son tour, mais elle ne put que se laisser porter
dans l’étrange nid d’aigle qu’elle ne connais
sait point, la chambre nuptiale.
C’était tout rond, sans autre issue que cette
fente de la roche et au milieu, il y avait un tas
de mousse souple et doux comme le meilleur
des divans. Un fusil était accroché au dessus
On y voyait à peine quand ôn regardait du
côté de la porte et on n’y entendait rien, ni le
bruit du barrage, ni le murmure des feuilles du
bois surplombant l’entonnoir, où le ravin qui
y conduisait. Un calme effrayant y régnait,
une sensation de sécurité... mortelle, le même
calme qui permettait à ce grand fauve de con
templer sa proie enfin conquise.
— Nous avons le temps, tu peux t’expliquer
à ton aise et je ne me priverai point de t’écou
ter encore chanter, mon oiseau d’amour, ma
]06
LA MAISON ViEBGÊ
hosliulc toquée, qui n’a, décidément pas tout
l'orgueil que je voudrais garder a sa p ace.
Ali ! c'est bien utile d’èlre duchesse pour deve
nir jalouse d’une servante d’auberge, dune
fille à tout le monde. Non ! C est malheureux
s
cl - voir ça !
Mme de Montjoie ferma les yeux et se blottit
dans les bras de l’assassin. Elle pleurait, riait,
divaguait, rejetant en arrière ses courts che
veux ondes.
__ XOn ! je ne m’en irai pas tout de suite,
mais je veux que lu me comprennes bien. Je
ne suis pas venue te chercher, ici. Je voulais
savoir si lu m’avais trompée ! Celte pauvre pe
tite servante... ah! comme je l’aurais tuée, si
je l’avais découverte, là, à ma place dans tes
Vt- •*
bras,..
. .
T • !
— C’est bien ce que je te disais ! La jalou
sie.,. cl la tuerie, par dessus le marché. On est
à deux de jeu, quoi. Nous sommes du gibier
de bagne et je ne sais pas du tout lequel ren
dra le mieux dans un mois, en face des juges.
Si ou s’aimait, dis, pour oublier tout ça?
11 la regardait avec une étrange anxiété au
fond de sa joie furieuse d animal libre qui
sent, pourtant, rôder la mort autour de lui,
mais, comme elle voulait, avec un geste de co
quetterie puérile, rattacher son corsage, il ar
racha tout, envoya les soieries et les dentelles
LA MAISON VIERGE
107
;i l'autre bout de sa caverne de brigand et
Mme la duchesse Lionnelle de Montjoie se
trouva, pour la première fois de sa vie, devant
un homme qui ne respectait plus rien....
Ida, vers midi, se glissa timidement vers
1 antre du fauve, siffla comme un pinson. Elle
apportait du lait, du pain, des noix nouvelles.
Le grand braconnier sortit, s’étira et posa un
doigt sur sa bouche.
— Elle dort, fit-il, la voix sourde, tout son
beau visage de sauvage amoureux ravagé par
1 inquiétude. Et les gendarmes ? Viendrontils ?
— Espèce de timbré ! Tu mériterais bien
que je te le laisse croire, mais le sacré père
Olibert n’est point trépassé et c’est dommage !
La mère Fonteau le soigne. Il n’a rien compris
à sa dégringolade, vu qu’il était trop saoûl et
pas de danger que la patronne lui explique.
I on couteau n’a pas- louché le cœur qu’elle
dit. Elle a bien trop peur qu’il cherche à se
revenger sur toi, Simon. Elle n’en voulait qu’à
1? dame. (, a n.’a pas réussi... ni vu ni connu,
elle inventera autre chose. (Ida baissa la voix
et les yeux.) Est-ce qu’elle est encore là, ta
dame ? •
Le grand braconnier enroulait autour de ses
reins, en guise de ceinture un lambeau de sa
lin jaune d’or. Ses gestes étaient lents, lassés
108
LA MAISON VIERGE
et mesurés. 11 semblait si préoccupé qu il n en
tendit même pas les réflexions d’Ida au sujet
de la blessure de sa victime. Les gendarmes
ne viendraient pas, c’était l’essentiel.
—- Ecoute, Ida, fit-il, je suis triste à mourii,
j’ai besoin de toi pour arranger l’autre his
toire. Mme Lionnelle n a plus ni chemise, ni
robe, ni manteau et moi je n’ai rien d’assez
propre à lui prêter. Il y a aussi qu elle ne veut
pas rentrer à la villa, elle veut s en aller à Pa
ris tout de suite. (Il poussa un soupir et s’assit
sur le banc des rocs, la tête dans ses mains.)
Ida? Sais-tu ce que c’est qu’un amour qui
vous glisse des doigts quand on s’imaginait le
tenir bien serré ? Sais-tu ce que c’est que quel
qu’un qui vous a voulu, aimé, jalouse, puis qui
ne peut plus vous souffrir?
Ida détourna le front, les larmes prêtes à
couler de la fontaine de son regard noyé.
— Oh ! oui, je sais ce que c’est, Simon. Je
ne sais même bien que ça !
Il continua, sans s’apercevoir de sa person
nelle cruauté :
— Il te va falloir jouer au plus fin avec cette
peste de Charlotte. Elle ne veut plus revoir
Charlotte. Elle pntend que tu la suives à Paris.
C’est un grand honneur pour toi et ta fortune
est faite si tu te conduis bien. Le chauffeur
LA MAISON VIERGE
109
s entendrait-il avec toi, lui ? Quel homme que
c’est pour garder un seéret ?
—- Tout ce qu’il y a de mieux, fit Ida dont la
douce philosophie passionnelle reparut. Il m’a
même donné cent sous la semaine dernière.
C est un garçon très convenable, respectant les
patrons.
Bon ! Il faut h attirer par ici, sur la route
du haut avec sa voiture et tout ce qu’il pourra
trouver pour habiller une femme. Je vais lui
confier sa maîtresse parce que c’est rue de
Rome qu elle veut aller sans attendre la fin de
la saison. Et qu’il se taise, hein, ou je l’écrase !
— Comment ? Elle ne veut pas rester ici ?
Elle est fâchée avec toi ? Une si bonne créa
ture, une si belle gosse ! Tu n’es qu’une brute !
Elle te cherchait pas, bien sûr ! Elle a voulu
déjà me donner mille francs et elle m’a em
brassée comme on embrasse une sœur ! Tiens,
moi non plus, je ne peux pas te sentir, Si
mon.
*
. — Ça m’est égal de ta part, mais, de la
sienne ça m’étonne. Enfin c’est ainsi, j’y peux
rien. C’est un gibier de salon que je ne con
nais pas. Quand on n’est pas du même monde
on ne s apprend pas, faut croire. Si je te disais.’
Ida, ,que j’ai couché dehors en attendant
qu’elle s’endorme ! J’en pleurerais tout le sang
de mon corps, parce que, moi, je ne pourrais
] ]0
T,A MAISON VIERGE
Jn faire sortir de mes veines que comme ça.
J’en suis plus fou pue jamais. Enfin, ellc^sen
ira, quoi. Je l’attendrai, et elle reviendra peutêtre plus tôt qu'elle ne pense. C’est une colère
d’orgueil qui la dévaste... à cause aussi de ses
robes chiffonnées.
Ida, comme la subtile belette, la fouine
rousse, qui traverse les haies, les barrières, les
murs, se faufila jusqu à la villa.
Ces Messieurs de la maison vierge déjeu
naient joyeusement. Nul ne doutait que Ma
dame ne fut, dans sa chambre, persiennes clo
ses, en train do dévorer un mystérieux affront,
car, si Lionnelle n’avait pas reparu, triom
phante, pour les narguer, c’est qu’elle devait
avoir vu les pics au nid. On avait entendu un
cri, dans la nuit, du côté du four à chaux. De
cc côté, certaines explications^ très chaudes
laissaient des traces mais on gardait, cepen
dant, un silence qui promettait le chantage
futur.
Ida découvrit le chauffeur en train de soi
gner son moteur et elle souffla, humblement :
— Monsieur, .je voudrais vous parler.
— C’est toi, la belle enfant ? Allons, pas tant
de manières. Il y a eu du branle-bas chez vous,
hein? Viens me raconter ça. Tu en crèves
d’envie :
— Oui, Monsieur Gaston, un sale grabuge
LA MAISON VIERGE
111
mais c’est rapport à voire patronne que je suis
ici.
Le chauffeur eut un froncement de narines.
— Ou’est-ce que ma patronne a à faire, avec
vous autres? Charlotte prétend que Madame
dort et qu’il faut pas que je la réveille par mon
moteur.
— Elle dort, oui, mais pas où vous croyez.
—- Hein? Blague pas, petite p... (et il dit le
mol cru.)
Ida essuya une dernière larme.
— Elle a eu très peur. Le braco a failli tuer
quelqu'un. De voir la dispute, elle s’est éva
nouie et elle est malade. C’est moi qui l’ai soi
gnée, rien que moi.
Ida expliqua la situation en tâchant de l’at
ténuer, mais le chauffeur comprit surtout
qu’on avait voulu assassiner Madame et il ful
mina contre les louches habitants des ban
lieues parisiennes.
Tant bien que mal celte étrange fuite s’or
ganisa' et la voilure fut amenée sur la route du
haut, capote baissée. Gaston, très ému, donna
un paquet de vêtements pris au hasard, comme
s’il les avait volés, dans une penderie qu’il ne
vi.ulài! point, en temps ordinaire, puis, il vit
venir, montant le dur sentier des falaises de la
Seine, un spectre de femme sous un manteau
r
112
Z
T
i
■
LA MAISON VIERGE
sombre, le visage voilé, l’allure nonchalante
de quelqu’un qui dort encore.
Simon, très attentivement respectueux, la
soütenait par le coude pour l’empêcher de bu
ter dans les pierrailles du chemin avec ses pe
tits souliers de toile dorée, semblables à deux
feuilles mortes.
Gaston, sa casquette à la main, ouvrit la
portière, Mme de Montjoie monta sans une pa
role. Ida se glissa, elle et son minuscule pa
quet à ses côtés, en gardant timidement ses
distances et on partit.
Debout, au tournant de la route inondée de
soleil où les verdures s’embrasaient de tous
les feux de l’automne, Simon-dit-le-braco de
meura un instant, les bras croisés, immobile,
silhouette noire, comme celle d’un arbre
frappé par la foudre.
Il ne devait jamais la revoir.
VII
De notre terre de Provence :
La Mo ni} oie
par le Valbousquet,
janvier 1913.
« Madame et toujours très chère épouse,
« Mon notaire m’a fait tenir vos explications
/
$
LA MAISON VIERGE
] 13
si franches et si douloureuses touchant votre
nouvel étal. J en suis à la fois ravi et bien
peiné. Ravi, parce que j’ai enfin l’occasion de
vous offrir la preuve de ma toujours fidèle af
fection, peiné parce que je devine combien
vous avez dû souffrir. Je vous attendais, ma
pauvre Lionnelle, à ce tournant très dange
reux de votre existence et si je n’ai jamais
cessé de m informer de vos nouveaux caprices
c est que je savais, à n’en pas douter, qu’un
jour viendrait où vous seriez plus humaine.
Je n’ai jamais accepté le divorce, d’abord
parce que la religion de mes pères me le dé
fend, ensuite parce que je considéré cette pos
sibilité de séparation comme un crime vis à
vis des enfants que l’on peut avoir. Et vous
avouerez, avec moi, combien j’avais raison.
Vous voulez vous séparer tout à fait de moi et
vivre avec les seules rentes que vous font vos
parents, mais cette trop grande loyauté vous
amènerait à la perte absolue, justement, de
cette considération sociale dont nous avons
tous besoin, les femmes encore plus que les
hommes. Je ne sais meme pas de quelle ma
nière, en l’occurrence, vos parents vous ad
mettraient à leur foyer, femme sans mari y
rapportant un enfant sans père ! Non, ma
chère Lionnelle, je me refuse au divorce, au
jourd’hui, plus que jamais. Vous me donnez
114
LA MAISON VIERGE
une grande satisfaction à constater votre sou
mission d’humeur à ce triste destin, mais je no
puis pas oublier que vous ctes ma femme légi
time, que vous avez reçu mon nom en dépôt cl
que si j’estime que vous ne pouvez pas avoir
failli, je suis seul juge de la question.
Lorsque j’ai demandé voire main à vos pa
rents, il y a de cela bientôt dix ans, j’avais
cinquante ans et je faisais une folie, mais je la
faisais au nom de ma race, mon cadet, Jean
de Montjoic, se consumant dans la phtisie, ne
pouvant plus se marier, je pensais être en
core assez jeune pour espérer une descen
dance. J’avais compté sans la bizarrerie de
voire nature sauvage, rebelle à toute assiduité
conjugaie et j’ai eu peur d’encourir voire
haine, j'ai préféré me retirer courtoisement de
voire existence et attendre le retour de votre
bon plaisir, ou, tout au moins de vous savoir
dans la cruelle nécessité où vous voici tom
bée.
Il y a, en amour, bien des difficultés qu’on
m- pcul surmonter sans un ridicule qui tue
l'amour. Vous ne m’aimiez. pas. Vmm ne mou
viez pas m’aimer. Jeune, beaucoup plus jeune
que moi, coquette et belle comme vous l'étiez,
\ous ne pouviez pas concevoir les choses sé
rieuses et quand je parlais des enfants que
vous me deviez, vous aviez de tels sourires ou
LA MAISON VIERGE
115
de telles larmes, que j’eus mille fois raison de
vous abandonner à vos farouches instincts de
liberté. L’argent, que j'eus grand soin de ne
pas vous épargner malgré un peu de désor
dre dans vos comptes de maison, vous a pro
tégée contre ‘vous-même. Une duchesse de
Montjoie ne pouvait pas vivre sans paye? ses
fantaisies et j’ai bon espoir que personne,
autre que moi, n’a pu vous en offrir.
Aujourd hui, Lionnelle, je ne vous ordonne
pas, comme un époux aurait le droit de le
faire, de rentrer chez moi, mais je vous prie,
en qualité de votre meilleur ami, de revenir
chez vous avec votre enfant, avec mon héri
tier. Nous ne serons pas trop de Lieux, Ma
dame, autour de ce berceau.
« Maintenant, je vous dois, à mon tour, quel
ques explications pour que vous ne puissiez
plus douter de nlon entier dévouement et
comme vous m’avez interdit de vous rendre
visite en ce moment, je vous informe de toutes
mes démarches pour assurer la tranquillité
absolue, si nécessaire à votre présente situa
tion. Quand j’aurai le bonheur de vous rece
voir, en mars, comme j’ose l’espérer, nous
n’aurons donc plus qu’à nous occuper de l’ave
nir. Le passé n’existera plus ni pour vous ni
pour moi.
« Sur vos précises indications, je me suis
116
LA MAISON VIERGE
rendu au lieu dit : la maison vierge, votre
dernière résidence et malgré que ce fût en
plein hiver, j’y ai trouvé la plus déplorable
compagnie et la plus grande dilapidation.
Trois personnages qui me semblaient sortir
de la comédie italienne, menaient là-dedans
le plus singulier des trains, les uns coupant
les arbres de votre parc pour les vendre et les
autres y introduisant des personnes du plus
mauvais ton. J’ai fait nettoyer cette bicoque
ne méritant certes pas, ou plus, son nom, j’ai
cassé aux gages une petite pimbêche, votre ex
femme de chambre devenue, je crois du der
nier bien avec votre intendant et j’ai eu, enfin,
maille à partir avec un jeune godelureau, se
disant poète, auteur d’un livre de critique dont
j’ai dû acheter une édition entière, parce que
cet étourneau avait cru bop de vous le dédier,
ce que je ne saurais permettre, votre nom
étant aussi le mien. Ayant eu la curiosité de
parcourir ce libelle, durant un ennuyeux tra
jet en chemin de fer, je n’ai pas tardé à
m’apercevoir que l’auteur, sous prétexte de
critiques, y offensait à la fois les mœurs, le
bon sens et la syntaxe, ce qui m’a profondé
ment dégoûté de sa manière. Je vous ai fait
porter ce livre par votre chauffeur, les quel
ques bibelots auxquels vous teniez et je charge
un notaire de vendre le reste, y Compris, la
LA MAISON VIERGE
117
villa. Pour ce qui concerne votre chauffeur et
cette pauvre petite repentie, dont vous me par
lez d une façon si touchante, je m’occuperai,
dès mon retour en Provence de leur chercher
une place convenable sur nos terres et si,
comme vous semblez le supposer, il y a an
guille sous roches, nous unirons ce couple en
le dotant puisqu’il vous fut dévoué.
« J arrive au point délicat de nos négocia
tions et je ne sais comment vous faire part de
la chose, tant votre ombrageux orgueil me
paraît demeuré à vif. Vous m’excuserez si je
traite la question froidement, mais j’ai l’habi
tude d aller droit au but que je poursuis, sur
tout quand il s’agit de votre personnelle tran
quillité.
« Ayant appris qu’un braconnier du pays,
du nom de Simon avait été découvert, la tête
fracassée d'un coup de fusil au fond d’une
grotte, je me suis fait indiquer le médecin lé
giste,..chargé de l’autopsie aux fins de consta
ter s’il y avait eu crime ou suicide. Ce méde
cin fort courtois, d’ailleurs n’a pas pu m’éclairer à ce double propos, prétextant que la vicviDie, jouant du couteau pour peu de chose,
lui semblait moralement peu intéressante,
mais il me déclara,, sans que je le lui demande,
que ce pauvre diable, mort si mystérieuse
ment, était vraiment un admirable échantillon
118
LA MAISON VIERGE
d'humanité physique, n’ayant aucune tare, ni
maladie d’aucune sorte et n’étant pas le moins
du monde alcoolique, chose étonnante à notre
époque.
« Il faut, maintenant, ma chère Lionnelle,
tourner vos yeux vers l’avenir, c’est-à-dire
vers notre enfant.
« Ah ! comme je souhaite passionnément
que ce puisse être un mâle !... je vous attends
donc, ma chère femme, pour le renouveau,
dans notre belle résidence de Montjoie que je
vais préparer en votre honneur comme je pré
pare mon cœur, si profondément triste de vo
tre absence de dix années, à l’émotion déli
cieuse de vous revoir, plus belle parce que
meilleure, et à la joie d’obtenir peut être un
jour votre confiante amitié, si je n’ai pas su
forcer votre amour.
« Votre mari fidèlement affectionné.
BIBLIOTHÈQUE
DE LA VILLE
DE PÉRIGUEUX
FIN
1
Pour paraître le la ?<ovcnibre dans le prochain
volume :
J. II. ROSNY AINE cite FAcadémie Gortcozirf
La Comtesse Ghislaine
Roman
ABONNEMENT
A
LA
COLLECTION
DES
OEUVRES
INEDITES
Pour G volumes........................................
— 12 —
........................................
- 24 ....
........................................
9 francs
17 38 —
J. Fekenczi, Editeur, 9, rue Antoine-Cha'ntin
Paris (14e)
La Collection des “ ŒUVRES INÉDITES”
ne publie que des ouvrages inédits des grands
Ecrivains contemporains.
Il paraît un volume
le 1er et le 15 de chaque mois
DERNIERS VOLUMES PARUS
Pierre MILLE. HISTOIRES EXOTIQUES
ET MERVEILLEUSES
Charles FOLEŸ. FIANÇAILLES TRAGIQUES. Roman.
Lucie DELÂRUE-MARDRUS. LES TROIS LYS. Roman.
Jeanne LA N DRE. UN AUTEUR FOLICHON. Roman.
I fr. 50
Envoi franco chaque volume contre I fr, 50 adressé à
J. Ferenczi, Editeur, 9, rue Antoine-Chantin, Paris (xivfi)
(j04-10-20.- Imp. Henrv-Maillet, 3, rue de Chàtillon, Paris.
lmp. Henry Maillet
3. Rue de Chàtillon
00 qo PARIS 00 00
Fait partie de La Maison Vierge
