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ANNEAU
DE SATURNE
roman inédit
LE LIVRE
MODERNE
ILLUSTRÉ
9, Rue Antoine-Chantin - PARIS
ILLUSTRATIONS
DE
P. JACOB-HIANS
SIX FRANCS SOIXANTE-QUINZE
L’ANNEAU DE SATURNE
Ouvrages parus dans la même Collection
CLAUDE ANET
A. DE CHATEAUBRIANT
12. M. des Lourdines (Prix Goncourt).
235. La réponse du Seigneur.
64. La Rive d’Asie.
107. L’Amour en Russie.
,
JACQUES BAINVILLE
84. Jaco et Lori.
JEAN BALDE
162. La Survivante.
181. L’Arène Brûlante.
277. La touffe de gui.
VICKI BAUM
285. Lac-aux-Dames.
EMILE BAUMANN
132. Job le Prédestiné.
TRISTAN BERNARD
127. Les Moyens du Bord.
LOUIS BERTRAND
,
249. Philippe II.
PRINCESSE BIBESCO
259. Les huit paradis.
BINET-VALMER
,
136. Le Désir.
157. La Femme qui travaille.
RENE BOYLESVE
Souvenirs du jardin détruit.
Les nouvelles leçons d’amour dans
un parc.
CHARLES BRAIBANT
238. Le roi dort (I).
239. Le roi dort (II).
, ,
PAUL BRULAT
,
FRANCIS CARCO
309. L’âme errante.
7. Les innocents.
103. Au Coin des Rues.
150. Perversité.
228. Le roman de François Villon.
250. Prisons de femmes.
284. Paname.
LOUIS-FERDINAND CELINE
226 et 226 bis. Voyage au bout de la nuit.
120. L’Or.
BLAISE CENDRARS
ANDRE CHAMSON
105. Les Hommes de la Route.
160. Roux le Bandit.
209. Héritages.
234. L’Auberge de l’Abîme.
LOUIS CHARBONNEAU
114. Mambu et son amour.
,
JACQUES
Voir pages 156 et 157 la
suite des volumes parus
CHARDONNE
159. Les Varais.
185. L’Epithalame.
199. Claire.
214. Eva.
256. L’Amour du Prochain.
GASTON CHERAU
20. Le flambeau des Riffault.
57. Le Monstre.
78. L’Egarée sur la Route.
98. Valentine Pacquault (1).
99. Valentine Pacquault (2).
130. Monseigneur voyage.
192. Fra Camboulive.
227. Celui du bois Jacqueline.
266. La volupté du mal.
289. La maison du quai.
GABRIEL CHEVALLIER
274. Clochemerle.
291. Clarisse Vernon.
COLETTE
2. La Maison de Claudine.
6. Les Vrilles de la Vigne.
69. Le Blé en Herbe.
90. L’Envers du Music-Hall.
104. Le Voyage égoïste.
119. La Naissance du Jour.
131. La Seconde.
189. Ces Plaisirs...
216. Sido.
224. La Chatte.
290. Duo.
310. Prisons et Paradis.
F. DE CROISSET
67. La Féerie cinghalaise.
143. Nous avons fait un beau Voyage.
286. La Dame de Malacca (tome I).
287. La Dame de Malacca (tome II).
L. DAUDET
124. Un Jour d’orage.
135. Le Sang de la Nuit.
MAURICE DEKOBRA
223. Le Sphinx a parlé.
LUCIE DELARUE-MARDRUS
11. Le Pain blanc.
23. La Mère et le Fils.
59. Graine au Vent.
91. Le beau Baiser.
110. La Petite fille comme ça.
139. Rédalga.
158. Anatole.
171. Hortensia dégénéré.
198. L’Ange et les Pervers.
218. L’autre Enfant.
237. François et la liberté.
275. L’enfant au coq.
288. L’hermine passant.
313. La Girl.
JOSEPH DELTEIL
50. Jeanne d’Arc (Prix Fémina).
93. La Fayette.
Pour paraître le 1er Juin prochain :
EDMOND JALOUX
de l'Acadimie française'
LE RAYON DANS LE BROUILLARD
ROMAN
Bois originaux de CL. ESCHOLIER
RACHILDE
L’ANNEAU
DE SATURNE
ROMAN
Bois originaux de P. JACOB-HIANS
Exclu du Prêt
PZ
LE LIVRE MODERNE ILLUSTRÉ
Collection bi-mensuelle paraissant le 1er et le 15
J. FERENCZI ET FILS,
ÉDITEURS
9, rue Antoine-Chantin, Paris (XIVe)
MCMXXXIX
Lrfe vice-amiral Jeanrouy, un petit homme
remuant, bavard, sentimental, racontant des
histoires invraisemblables à tout le monde, parti
culièrement aux dames, faisait, ce soir-là, figure
de maître de ballet car il dirigeait la répétition
d’un numéro de danse.
On organisait, rue Royale, un gala en l’hon
neur des pupilles de la Marine.
Le lendemain, il y aurait dîner, bal, représen
tation théâtrale, un programme extrêmement
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L’ANNEAU
DE
SATURNE
chargé dont le clou, la tombola, offrait un lot
extraordinaire.
Ce serait certainement très bien parce que
quand Messieurs les officiers de vaisseau s’en
mêlent cela prend une tournure d’apothéose, ces
héros de la guerre ou du trafic ne faisant jamais
rien à demi. Riches de leurs soldes ou de leur
fortune personnelle, ils gardent le goût de la
bordée, de cette fureur de s’amuser que leur
jeunesse de marins tient en réserve des mois,
sinon des années et qu’ils extériorisent généreu
sement dès qu’ils en trouvent l’occasion.
— Je me sens sur un navire en perdition...
non... plutôt de perdition, avec toutes ces jolies
personnes autour de moi ! déclarait gaiement le
vice-amiral Jeanrouy grimpé sur une chaise afin
de redresser un rideau de velours bleu qui ne
fonctionnait pas.
Comme il arrive tou jours à la dernière minute
un décor se conduisait mal et, bien entendu, les
deux ouvriers machinistes, embauchés pour la
circonstance, étaient ailleurs, probablement du
côté d’un bar.
Le petit père Jeanrouy oubliait qu’il avait
dirigé l’escadre devant Toulon pour se donner
la joie de se croire un metteur en scène, et, mal
gré son porte-fanion, ce grand garçon très raide
qui l’accompagnait en service commandé, il fai
sait de l’acrobatie sur une chaise beaucoup trop
légère pour lui permettre d’évoluer aussi brus10
L’ANNEAU
DE
SATURNE
j
quement. Il s’agitait, là-dessus, essayant, sans
doute, de se rappeler les exercices de ses débuts
sur d’anciens voiliers et il s’effondra, tout à coup,
parce que la chaise venait de se briser en mille
morceaux.
Toutes ces demoiselles, la blonde du tour de
chant, la brune, diseuse de monologues, et les
trois grâces qui représenteraient les trois sirènes
de la comédie déclarée lyrique, éclatèrent de rire.
C’étaient des actrices, des soldats en service
commandé, comme le porte-fanion^ mais jamais
des jeunes femmes ne peuvent voir tomber un
homme, dans la rue ou dans un salon, sans pouf
fer...
C’est plus fort que toutes les éducations
reçues !
Pourtant il s’agissait de leur directeur du
moment. Ce petit homme évoquait, à leurs yeux,
la double dignité de vice-amiral et d’organisateur
de la fête,.., seulement il était si drôle à se débat
tre dans cette poignée d’allumettes que repré
sentait son échelle improvisée que cela leur
paraissait du plus savoureux comique.
Le grand garçon, Pol de Plennarch, l’enseigne
de vaisseau qui l’avait suivi dans les coulisses de
ce théâtre mondain, eut un geste de colère à
l’adresse de ces femmes mal élevées. Celui-là en
prison dans son uniforme, droit comme une tige
de fer, n’avait pas l’air de s’amuser ni de sourire
souvent. Il dit, très froid :
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L’ANNEAU
DE
SATURNE
— Vous feriez mieux, Mesdames, d’aller cher
cher un cordial. Mon oncle est peut-être blessé...
et il se pencha avec sollicitude sur son supérieur.
■ Assis par terre, soufflant, suant, le vice-amiral
s’épongeait le front un peu inquiet de savoir s’il
n’avait pas reçu, en même temps que ces éclats
de rire dans la figure quelque éclat de bois doré
autre part. Puis, constatant, qu’il n’avait rien
de cassé, il se mit à rire à son tour, se releva pres
tement en dépit de ses soixante ans sonnés.
— Voyons! Voyons! Plennarch, ne les effarou
che pas ces petites ! Elles ont bien compris tout
de suite que je l’avais fait exprès ! Je disais : un
navire en perdition et avec elles autour, la perdi
tion est inévitable ! Comment ne pas sombrer
devant de pareilles sirènes !
Une des petites, qui était une grande blonde,
s’empressa de l’épousseter de son mouchoir, une
autre, la belle brune, lui vaporisa du parfum sur
les tempes en tirant un joli flacon de son sac et
la troisième qui traînait derrière elle une large
queue d’écailles d’argent, peigna ses cheveux
‘ébouriffés, en les replaquant pieusement sur son
çrâne commençant à devenir celui d’un chauve.
i Le grand garçon, remis au port d'armes, regar
dait ce spectacle attendrissant, faisant une moue.
Le vice-amiral gronda :
— Allons, Mesdames, mes chères collabora
trices, je vous remercie. Vous me rendriez trop
heureux. C’est la chute en plein ciel, tâchons de
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L’ANNEAU
DE
SATURNE
retrouver notre sang-froid. Nous en étions...
hum ! hum !... au moment où le rideau du fond
s’ouvrant sur la mer on voit apparaître la fée du
royaume sous-marin... Piano, s’il vous plaît ?
Le rideau récalcitrant finit par se soulever tout
seul et l’on vit apparaître, à la place de la fée
du royaume sous-marin, une grosse commère à
tablier de coton, aux manches retroussées sur
des bras rouges qui ressemblait bien à une con
cierge, laquelle apportait un télégramme pour
M. le directeur.
Très flatté de ne plus compter comme viceamiral dans cette vieille maison militaire, le nou
veau directeur décacheta, mit son binocle d’un
air important :
—1 Voilà maintenant que nous n’aurons pas le
pianiste aujourd’hui ! C’est ennuyeux. Eh bien,
quoi, jamais le couvent ne chôme faute d’un
moine. On se passera de lui. (Et s’adressant à
son neveu, Pol de Plennarch) : Tu saisis, hein ?
Le sujet de mon idylle est bien simple. Je ne suis
pas d’une école qui tarabiscoté, moi... Un jeune
marin ayant commis quelque faute grave contre
la discipline du bord est abandonné dans une île
déserte. (Il désigna un rond à la craie dessiné sur
le parquet devant ces dames qui l’écoutaient, les
yeux baissés, tel un pensionnat harangué par son
institutrice). Le pauvre gars se lamente, il n’a
plus aucune ration. C’est un poète, en dehors de
ses attributions de gabier. Il évoque Madame la
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L’ANNEAU
DE
SATURNE
Lune et ses bonnes amies, les étoiles. Il leur
rappelle qu’il a toujours aimé les regarder d’en
bas :
« Moi, fils de la terre, triste exilé sur l’eau... »
etc., etc... il explique, avec des accords de man
doline à l’appui, qu’il est un malheureux n’ayant
eu ni père, ni mère. Tu comprends l’allusion ?
Un pupille de la Marine, quoi ! On a été dur pour
lui. Là, mon vieux Pol, je te cite mon meilleur
alexandrin :
« ... En ajoutant mes pleurs à ce vaste océan. »
Alors, coup de théâtre : ce n’est ni la lune ni les
étoiles qui lui répondent, c’est Madame! (L’amiral
prit la main de la figurante à la queue d’argent) :
C’est-à-dire une sirène, la fée du royaume sousmarin qui vient pour lui montrer le chemin du
bonheur :
« Suis-moi, beau matelot, enfant prédestiné ! »
Et, mon vieux Pol, elle lui fait un tel plat que le
petit n’hésite pas une seconde, il pique une tête
après lui avoir déclaré son amour. Ils seront heu
reux mais n’auront peut-être pas beaucoup d’en
fants.
Le vice-amiral Jeanrouy allait et venait sur la
scène, tout fébrile encore de sa chute dans les
bâtons de chaises. Il se livrait naïvement à sa
marotte qui était de taquiner la Muse à ses mo
ments perdus. Il disait qu’en dehors des hon
neurs que lui avaient valu ses états de service
c’était encore le ruban violet qui le flattait le plus
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L'ANNEAU
DE
SATURNE
et il ajoutait, clignant malicieusement du côté de
ses secrétaires :
— Vous savez, ce n’est pas tellement difficile
de faire du Victor Hugo !...
Ahuri, peut-être scandalisé, son neveu, tou
jours au garde à vous, ne bronchait pas tandis
que les actrices, les danseuses, se cachaient les
unes derrière les autres n’osant plus rire tout
haut.
— Hein, qu’est-ce que tu penses de mon àpropos?
— Mon dieu, mon oncle, balbutia le jeune
homme du bout de ses dents serrées, je suis un
profane mais je vous admire. Vous avez une
facilité étonnante et cet à-propos sera certaine
ment...
— Oh ! interrompit modestement le vice-ami
ral, moi je n’aime pas à sortir mes petites fan
taisies. On me l’a demandé, n’est-ce pas ! j’ai dû
m’exécuter, mais, si je m’écoutais, je ne parlerais
jamais qu’en vers, même à la manœuvre ! (Il
toussa.) Voyons ! Mesdames, si on enchaînait
selon votre belle expression quand il s’agit de
votre métier ? C’est vexant de ne pas avoir le pia
niste aujourd’hui. Espérons qu’on l’aura demain,
d’ailleurs il m’affirme qu’il sera en avance pour
la cérémonie s’il y avait un raccord... record...
accord... que veut-il dire ?
Alors, à ce moment-là survint un autre coup
de théâtre non prévu dans la pièce. Tout au
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Lf ANNE AU
DE
SATURNE
moins Pol de Plennarch ne l’attendait pas car il
recula avec un mouvement de répulsion qu’il
ne parvint pas à dissimuler. La principale inter
prète de 1’à-propos du gala de la Marine fit son
entrée en soulevant de nouveau le rideau du
fond. C’était un jeune matelot, de l’espèce de
ceux qu’on appelle : une demoiselle à pompon
rouge qui paraissait avoir dix-huit ou vingt ans.
Sous un autre costume, plus approprié à son sexe,
elle en aurait eu trente.
Une femme, un inquiétant travesti vous dérou
tant par une singulière virilité d’allure, à la fois
troublante et factice. En tous les cas son costume
éclatant de fraîcheur n’indiquait pas du tout
« T enfant de la misère et des fautes commises »
selon les indications du texte.
Le maillot rayé, le traditionnel maillot de laine,
était en soie, le col, largement échancré, s’ouvrait
sur une peau très blanche, poudrée, fardée et le
fameux calot à pompon rouge très en arrière
auréolait une perruque de cheveux blonds qui
sentait vraiment trop sa dernière permanente.
D’une voix de contralto, martelée, presque
angoissante par une articulation terriblement
nette, l’actrice interpella le metteur en scène... du
vaisseau amiral sans se préoccuper de l’audi
toire :
— Est-ce que je vous plais comme ça, m’sieur
le régisseur ? J’en ai eu du mal à l’enfiler ! Ces
cochons de costumiers m’ont foutu un grimpant
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L’ANNEAU
DE
SATURNE
collant que c’est une honte !... Y aura peut-être
des poules vertueuses à votre gala. Elles vont en
faire une poire en reluquant mes fesses ?
Et tout en prononçant les mots elle soulignait,
du geste.
Elle s’arrêta court devant Pol de Plennarch qui
la dévisageait avec une stupéfaction indignée :
— C’est bien ! C’est très bien ! grommela l’ami
ral tout de même un peu suffoqué par la désin
volture de sa principale interprète pendant que
le reste de la figuration profitait de cette minute
de détente pour y aller d’un rire fou. Oui ! Oui !
je vous trouve... trop bien même. Nous aurons
des poules... non, des femmes du meilleur monde,
faudra pas forcer cette note-là, ma petite Reine.
Pour un pupille de la Marine vous êtes un joli
garçon, mais il ne faut pas oublier que vous êtes
aussi un pauvre diable qui a eu des malheurs !
— De quoi, mon amiral ? Vous trouvez que
j’ai l’air d’un enfant de salaud ? (Elle se tourna
vers Pol de Plennarch et le regardant droit dans
les yeux, ajouta) : Ils sont étonnants ces poètes,
ils vous racontent des blagues et font du charme
avec nos malheurs sans expliquer jamais où ils
ont pris le droit de nous balancer dans la flotte !
Entre nous, mon lieutenant, votre chef ne sait
pas ce que c’est que d’en finir avec une vie de
misère et ça ne s’éclaire pas de rayons d’étoiles
ou de lune, un vrai plongeon. Je veux bien lui
débiter ça en douce, mais alors j’exige le costume
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2
L’ANNEAU
DE
SATURNE
de la vedette. Quand on la' crève sur le pla
teau faut des paillettes... histoire de leur en
mettre plein la vue. Sans ça, ils comprennent
jamais.
Pol de Plennarch, pris à partie sans avoir tendu
aucune perche, rendit le regard droit par un
regard de souverain mépris et parlant à son
oncle, en passant par-dessus la tête de la demoi
selle au pompon rouge, les dents de plus en plus
serrées, il murmura :
— Je crois, en effet, que je puis prier ma mère
de s’abstenir.
— Ah ! ça, voyons, Pol, tu ne vas pas faire
le bégueule, nous sommes ici dans les coulisses
d’un théâtre. Ta mère, ma sœur, est une femme
exquise et qui pleure toujours aux moments
pathétiques, mais la douce créature a dû en
entendre d’autres du temps de son mari, l’arma
teur de Lorient, qui recevait d’anciens négriers.
Je te présente Reine Fériat qui exagère parce
qu’elle n’est pas contente de son costume... un
peu étroit ! Une actrice, vois-tu, mon cher, c’est
par excellence un enfant gâté. Quand tu l’enten
dras dans son rôle, tu iras de ta larme comme ta
sainte mère, c’est couru. Reine, ne te fâche pas,
petite ! Il ne sait pas que tu es une pupille, une
vraie de vraie, puisque ton père était... un offi
cier de Marine.
— Madame, Mademoiselle, bredouilla Pol de
Plennarch sidéré, je ne comprends pas très bien
18
L'ANNEAU
DE
SATURNE
l’argot, excusez-moi. Je ne suis pas Parisien et
j’aihorreur de...
Il se tut car il ne savait pas de quoi il avait hor
reur. Elle le regardait et il était très gêné par ses
yeux, d’étranges yeux dont la nuance 11e se dis
tinguait pas assez pour qu’on pût affirmer qu’ils
étaient gris ou vert. Sous les cils baissés on aurait
même pu les croire très sombres, presque noirs.
Le visage s’effaçait devant la lueur singulière
dardée par des prunelles de félin dangereux.
Brune ou blonde la femme paraissait de taille
moyenne et s’étirait, devenant grande par un
effet de soudaine souplesse, quand elle levait le
front vers quelqu’un en le menaçant d’on ne
savait quel défi.
— Ne vous en faites pas, mon lieutenant, ré
pondit Reine Fériat avec un haussement d’épau
les significatif : d’être né enfant de salaud ça ne
se voit pas en soirée. Tout s’arrange aux lumiè
res. Ça ne gênera nullement Madame votre mère
que je me suicide en beauté. Ce qui embête les
gens du monde c’est de savoir qu’on pourrait,
à cause de ça, leur demander quelque chose. Moi
je ne leur demande jamais rien, ce qui est ma
manière de me fiche d’eux.
Puis, familièrement et se dressant sur les pointes en prenant un bouton de son uniforme, elle
lui confia, d’un ton plus sourd :
— J’ai demandé pourtant à votre oncle d’in
diquer par une petite phrase pourquoi qu’on
19
L’ANNEAU
DE
SATURNE
mettait ce mousse en pénitence dans une île
déserte ? Ça ne se fait pas, de nos jours, pour
des infractions aux règlements du bord. Peutêtre que vous le savez, vous ?
Pol de Plennarch fut ébloui par cette réflexion
fort judicieuse en effet. Esclave de toutes les con
signes, fanatisé par son métier qu’il aimait au
point de ne jamais se permettre une critique, il
avait cependant remarqué la barbarie de la puni
tion, datant du temps des corsaires. Non, aucun
commandant, maître de son bord après Dieu
n’aurait eu l’idée de jeter un pauvre petit mousse
au milieu des écueils ou d’une île déserte sous le
prétexte de lui apprendre son métier.
Il regarda son oncle médusé par l’insolence de
la question. De quoi diable allait se mêler cette
fille de théâtre, peut-être plus intelligente que ne
le sont, en général, ces sortes de poupées.
Le petit père Jeanrouy eut une grimace :
— Impayables, ces gosses. Elles me donnent
des conseils ! Quand il s’agit de la mise en scène,
je l’admets. Les ficelles du théâtre c’est leur voi
lure à elles, mais la pièce... la conduite de ma bar
que... Réponds-lui donc, mon cher Pol, que tout
est permis en guise de licence poétique. S’il fal
lait respecter les lois martiales quand on rime...
et même quand on raisonne froidement, on ne
ferait jamais rien ! La poésie a toujours le droit
de survoler des obstacles terrestres. J’avais besoin
d’amener là une sirène pour corser le dénoue
20
L’ANNEAU
DE
SATURNE
ment, d’où l’île déserte, et pour suivre une sirène
il faut se foutre à l’eau, pardon, s’y jeter, quoi.
Comme le neveu ne se sentait guère d’humeur
à tenir tête à son oncle il s’inclina devant Reine
Fériat.
— Voilà, Madame, l’oracle a parlé.
Pressé de se soustraire aux discussions litté
raires et se tournant vers son supérieur, il ajouta :
— Est-ce que je peux disposer, mon comman
dant ?
Pol de Plennarch ayant été sous les ordres de
l’amiral du temps qu’il commandait Le Jean-Bart,
continuait à l’appeler ainsi.
— Non, fit celui-ci d’un ton bourru, reste avec
moi, nous dînerons ensemble, ce soir. Je me sens
très fatigué. Nous n’irons pas loin, en face, chez
Maxiiris. J’ai besoin de me remonter pour le
branle-bas de demain. Au revoir, mes enfants,
débrouillez-vous toutes seules à présent, et n’ou
bliez pas que je compte sur vous. Dites qu’on
m’envoie le programme au restaurant. Pourvu
qu’on ne m’y flanque pas de nouvelles coquilles.
Une à une, ces demoiselles vinrent lui tirer
leur plus gracieuse révérence. La dernière, le gars
de la marine, la demoiselle au pompon rouge, lui
frappa très familièrement sur l’épaule car elle
était aussi grande que lui.
— Vous bilez pas, mon oncle, gouailla-t-elle
en clignant du côté du porte-fanion, ce que j’en
disais c’était pour rigoler ! C’est déjà bien aimable
21
L’ANNEAU
DE
SATURNE
à vous de l’avoir planté dans une île déserte pour
reverdir... vous auriez pu le faire fusiller !
Pol de Plennarch eut presque le frisson en
entendant cette phrase, sans doute à cause de la
voix de contralto.
Il
deux hommes, le vieux donnant le bras au
jeune, traversèrent la rue pour aller dîner chez
Maxim s. Ils choisirent une table de tout repos
parmi les couples qui chuchotèrent à leur entrée,
ce restaurant ayant ses habitués et le vice-amiral,
constellé de ses médailles, y faisant de fréquentes
apparitions ne pouvait guère passer inaperçu.
De belles personnes, très empanachées,
l’avaient souvent gratifié de leurs avances, mais
ce soir leurs provocations se firent plus discrètes
23
L’ANNEAU
DE
SATURNE
parce que ce grand enseigne de vaisseau leur
plaisait probablement davantage.
Pol de Plennarch était un superbe garçon de
vingt-huit ans, portant l’uniforme avec une sorte
de grâce austère comme il aurait peut être porté
un habit religieux si on le lui avait permis. Il
montrait un visage naturellement grave parce
que très régulier. Tout en lui demeurait belle
mesure, discipline du geste, démarche réfléchie.
Sous le hâle du teint on devinait un sang chaud,
mais ne cherchant jamais à communiquer sa
chaleur au voisin par des discussions inutiles.
Il parlait presque bas, les lèvres un peu bou
deuses, serrées sur des dents saines, bien ran
gées, ne se montrant qu’à regret dans le sou
rire et il ne souriait que très rarement. Il avait
de belles mains, aux doigts longs, à la paume
large, signe de force, tandis que les ongles, en
amandes, faisaient songer à une sensibilité fémi
nine. Le regard pâle, d’un azur voilé, se fonçait
assez souvent jusqu’aux reflets de l’acier bleui.
Des yeux qui, ayant trop longtemps contemplé la
mer, en conservaient certains lointains brumeux,
couvant des orages dont il faut se défier. Il sem
blait toujours distant, prêt à se garer déjà nature
ou des humains. Il retenait l’attention par une
distinction de vieille race, d’une race déjà
ennuyée de vivre à une époque où ceux qui
commandent n’ont pas de race du tout et que,
pourtant, il faut bien leur obéir.
24
L’ANNEAU
DE
SATURNE
Non, ce n’était pas le bellâtre qui plaît à tout
le monde et sur qui les femmes se retournent.
C’était, mieux, le garçon réservé qu’on aurait
aimé à connaître mais qui, tout en séduisant, inti
midait l’adversaire. Il ne quittait jamais son uni
forme, même en congé et on ne l’imaginait pas
d’ailleurs sous un autre vêtement, surtout sans
ses gants d’ordonnance qu’il posait le moins pos
sible...
Le vice-amiral Jeanrouy étudia longuement
le menu, sa gourmandise en éveil et le somme
lier lui apporta, sans attendre la commande, avec
l’air respectueusement informé, un certain
champagne brut qui ne moussait pas.
i
Au second verre, le petit homme retrouva sa
bonne humeur, fit craquer ses phalanges après
avoir serré les poings et déclara :
— Je crois tout de même que cette stupide
cabriole dans les haubans ne m’a pas trop démoli!
Ça va mieux. Décidément toutes ces sirènes sont
fatigantes... Elles ne sont pas bêtes ces petites
poules... d’eau; seulement leur caquetage perpé
tuel me désoriente ! Elles ne comprennent rien
à la poésie sérieuse et tu as dû t’en apercevoir ?
Tant qu’il s’agit de tourner le couplet parisien,
ça va. Dès qu’on aborde le grand large, le senti
ment, elles perdent pied.
Pol de Plennarch prenant des petits pains dans
une corbeille, ouvrit la bouche pour une
réflexion qui n’en sortit point. Il ne voulait pas
25
Lf AN N E AU
DE
SATURNE
risquer une appréciation qui aurait pu contra
rier son oncle demeurant toujours le chef dans
l’intimité. Lorsqu’il n’était pas de son avis, il
gardait un silence déférent. Si on l’avait mis
sur le terrain du service en campagne il aurait
osé entonner une polémique sachant que le vieux
marin aimait ça, mais il redoutait les histoires
de femmes, aussi les réflexions un peu crues du
personnage, qui se déclarait tendre, au moins
en poésie, mais qui ne le restait pas toujours en
matière plus près... de la nature.
Et quand son oncle lui dit, après le potage,
se sentant tout à fait d’aplomb :
— Qu’est-ce qui t’a pris de déclarer que ta
mère ne viendrait pas ?
Il fut très embarrassé pour répondre.
Il se borna au geste de protestation de l’élève
qui a oublié sa leçon.
— J’ai bien vu que tu étais froissé par le ton
de Reine Fériat, continua le bonhomme sans
insister. Je sais bien qu’elle est terriblement mal
élevée mais c’est un genre qu’elle se donne. Elle
vaut mieux que cet air là. Moi, je l’aime cette
gosse. Elle a du talent. (Et il ajouta naïvement) :
Quand elle dit mes vers je ne les reconnais plus.
Pol de Plennarch se mit à décortiquer des écre
visses et parut très intéressé par cet exercice diffi
cile à réussir proprement. Il songeait à autre
chose. Si son oncle aimait beaucoup cette gosse
où diable cela pouvait-il le mener étant donné
26
L'ANNEAU
DE
SATURNE
la façon très libre dont elle lui parlait ? Il resta
donc encore silencieux pour laisser au chef l’oc
casion de changer de thème.
— Oui, poursuivit le vice-amiral, ne lâchant
pas son sujet, tu n’imagines pas ce qu’elle est
ensorcelante avec ses gamineries et l’audace de
ses attaques : elle sait tout, éclaire tout d’un mot,
ne recule jamais devant une vérité, et quand
elle est en scène ce n’est plus la fille effrontée
qui parle comme la dernière des pierreuses. Elle
te jouera aussi bien le rôle d’une Agnès que celui
d’une petite grue. Ce qui me fait de la peine, à
moi, c’est qu’elle n’a pas vraiment la vie d’une
petite grue.
Pol de Plennarch ayant sorti son écrevisse de
sa carapace, eut un vague sourire, la mangea, but
rapidement pour la faire passer et murmura
d’un ton tranquille :
— Pourquoi regrettez-vous sa... sa bonne con
duite, mon commandant, puisqu’elle est une
pupille de la marine ?
Et il eut tout de suite le regret d’avoir hasardé
cette incursion dans une vie privée.
— Mais parce que c’est anormal, voyons !
Cette petite-là, en dépit de ses dons d’artiste, ne
sortira jamais de sa mouise. Elle est trop indé
pendante.
— Vous la connaissez depuis longtemps ?
Depuis sa naissance... ou presque, mon
27
L’ANNEAU
DE
SATURNE
vieux Pol ! Tu as cru que je plaisantais en la trai
tant de pupille ?
Moralement, le jeune officier rectifia la posi
tion.
! — Je vous avoue, mon commandant, que la
personne en question ne m’intéresse pas assez
pour que je me permette de m’informer de ses
agissements.
— Mon Dieu, mon grand, ce que tu es proto
colaire ! On nous croirait au rapport tous les
deux. Moi je suis curieux de savoir ce que tu en
penses malgré ta visible aversion. C’est que pour
mon compte je suis en arrêt devant elle comme
on le serait sur le gibier rare, peut-être une bête
capable de griffer terriblement à l’occasion. Par
moments, Reine Fériat me pèse sur le cœur, me
chamboule. Il s’agit, entre elle et moi, d’un
drame noir et ça m’intéresserait de le mettre à
la scène. Faudrait peut-être lui en demander la
permission et voudrait-elle le jouer ?... Ce petit
chameau-là est tellement rétif qu’il ne tient pas
à quitter son désert. Je crois que ça l’amuse
d’être pauvre.
, On en était, pour le dîner, aux cailles sur
canapé. Assis en face de son chef, Pol de
Plennarch ne pouvait guère dissimuler! son
dégoût, non pas de ce qu’on lui servait car il
avait un excellent appétit, mais de ce qu’il aurait
certainement à entendre. Lui qui ne pouvait pas
souffrir ce genre de confidence, il devenait de
28
L’ANNEAU
DE
SATURNE
plus en plus réservé. S’il se taisait, il prenait
figure d’un sot, et s’il parlait est-ce que son mépris
n’allait pas se faire jour ?
Le vice-amiral Jeanrouy se montrait, lui, de
plus en plus guéri de sa chute et s’agitait, selon
sa coutume, en gestes désordonnés. Il avait déjà
renversé un verre, et mis son pain, par inadver
tance, dans le seau à glace.
— Oui, mon cher enfant, cette petite a sa
légende et si j’étais romancier... oh ! quelle his
toire !...
Résigné, le porte-fanion, en service commandé,
se dit que pour ne pas prendre parti dans le
débat, il n’avait qu’à laisser aller cet incorrigible
bavard et, en style de cheval, il rendit la main.
— Pourquoi nous priveriez-nous d’un nouveau
chef-d’œuvre, mon commandant ? Je vous écoute
tout en vous suppliant de me parler en prose
parce que, moi, les vers ça me dépasse et je ne
comprends rien aux licences poétiques.
Ravi de conserver tout le prestige du roman
cier vis-à-vis d’un profane qu’il se chargeait bien
de changer en admirateur, il partit au galop,
selon son habitude. Il n’avait jamais encore narré
ce chapitre-là. D’ailleurs, le champagne brut
aidant, il se sentait très ému.
— Eh bien, voilà, mon grand : c’était pendant
la guerre, je conduisais Le Squale, un contre-tor
pilleur qui fut coulé devant l’ennemi sans avoir
pu se défendre.
29
L’ANNEAU
DE
SATURNE
« J’avais pour chef de batterie le capitaine
Fériat, le père de la petite. C’était une mauvaise
tête, un colonial, mais absolument correct dans
le service, il était venu chez moi envoyé par je
ne sais plus qui.
« Avait-il eu des ennuis avec ses anciens chefs?
Ça je n’en savais rien. On l’avait rétrogradé et
au lieu de commander Le Squale, on le plaçait
sous mes ordres. Il me semblait taciturne, ne
causait pas, et traitait ses hommes durement.
Un matin de brouillard d’enfer, nous devions
nous trouver dans les environs de Corfou, on
fut obligé de louvoyer, en mettant son nez sur
les vagues, car ça sentait les chaudières dessus et
dessous... Il fallait avoir l’œil de tous les côtés à
la fois. C’était à l’époque où le sous-marin faisait
trembler tout le monde, du port de départ au
port d’arrivée. Nous devions traverser la zone
dangereuse avec des munitions plein la cale et
il ne s’agissait pas de commettre la moindre
erreur d’observation. Le capitaine Fériat, devenu
chef canonnier, dirigeait sa batterie aussi ponc
tuellement que possible. On me l’avait donné, il
fallait bien le garder, naturellement. Pendant
qu’il commandait en bas moi je dirigeais en haut,
ne quittant pas mon poste, étudiant le moindre
remous, le moindre reflet d’écume où aurait pu
pointer un périscope.
« Quand on prévoit intensément une chose
désagréable j’ai remarqué qu’elle arrive presque
30
L’ANNEAU
DE
SATURNE
»
toujours. J’en avais fini par désirer la torpille
pour ne plus avoir l’angoisse de chercher à la
deviner.
« Et elle arriva ! Elle eut le bon esprit de passer
à côté mais la bête noire qui venait de nous l’en
voyer se montra, fuyant le dos au ras des ondu
lations de la mer. On pouvait essayer de lui
rendre sa politesse...
« Chez nous, calme plat, rien ne crache...
« J’envoie des ordres par le porte-voix et il
m’arrive un homme... je n’oublierai jamais cette
figure de spectre montant l’échelle, un masque
de cire, le visage d’un qui a vu quelque chose de
plus fort que la mort, certainement.
« — Qu’est-ce qu’on attend ? lui dis-je furieux.
« C’était un vieux lascar pas très intelligent
mais fidèle, et pour avoir eu peur il fallait vrai
ment qu’il y ait eu autre chose qu’une torpille
rasant les sabords.
« — Il y a, mon commandant, que le chef de
batterie tire à blanc.
« — Hein ! Quoi ! tu es maboul ? »
« Il n’avait trouvé que cette phrase pour expri
mer toute l’horreur de la situation.
« — Non, mon commandant c’est l’autre qui
l’est ! Les munitions sont... sont... dévissées. Il
n’y a plus une torpille en état d’être mise à la
poste. Vous pouvez m’envoyer à fond de cale, si
je mens ! »
« Je me mis à lui rugir :
31
L'ANNEAU
DE
SATURNE
« — La preuve ? La preuve ?... ï
« Quant au torpilleur ennemi, il était loin et
ne montrait plus son dos visqueux.
« Il allait sans doute nous donner de ses nou
velles par le fond.
« Il me fallut bien descendre aux batteries
et constater que sur nos cinq torpilles, dont une
était déjà engagée dans le tube de lancement, il
n’en restait plus une seule en état de partir.
A ce passage de son récit, l’amiral Jeanrouy
s’essuya le front sur sa serviette et oubliant com
plètement de corser le drame par une belle
phrase lyrique, il ajouta, suffoquant, hoquetant :
« — On les avait toutes vidées comme des pou
lets !...
Pol de Plennarch demeura la fourchette en l’air
et il eut le frisson malgré son envie de rire. Ça oui,
c’était un drame... et il n’y avait pas besoin de le
mettre en vers, seulement ça lui paraissait abso
lument invraisemblable. Une histoire de guerre
qui ressemblait à une histoire de chasse...
—. Alors, reprit son oncle, très rouge en souve
nir de ce fait stupéfiant d’un navire de guerre
convoyant des munitions inutilisables., je fis
monter mon chef de batterie, le capitaine Fériat,
devenu premier pointeur du bord. Devant l’accu
sation ou plutôt la constatation du délit, le soldat
l’ayant dénoncé formellement devant moi, il ne
prit même pas la peine de nier. Il se tenait droit
comme un bambou, le colonial ! et il était bel
32
L’ANNEAU
DE
SATURNE
homme, ma foi, avec ses yeux verts jaillissant
d’une face rousse comme celle d’un tigre pris au
piège.
« — Je suis un pacifiste, mon commandant,
me déclara-t-il, et je fais naturellement la guerre
à ma façon. Nous sommes nombreux sur la sur
face du globe mais dispersés. Si nous étions
réunis en une seule armée nous viendrions faci
lement à bout des deux autres, allemande ou
française. Oh ! ça viendra bien un jour ! Pour le
moment moi je me borne à faire mon devoir de
pacifiste selon ma conscience. Je suis chargé de
couler des navires... Je fais le contraire. »
« Je lui avais sauté dessus, le cognant du
poing.
« Il ne se défendait même pas.
« — Jetez cet homme aux fers, dis-je aux mate
lots qui accouraient, montant de partout.
« Tous mes servants tremblaient de fureur,
sur un signe de moi on l’aurait écharpé. Tu pen
ses que ces pauvres bougres n’avaient jamais
entendu parler d’une pareille combine ? Mais
voilà que les autres, ceux qui n’étaient pas fous,
nous envoient la seconde torpille et celle-là nous
entre dedans parce que leurs pointeurs ne fai
saient pas partie de la grande armée des paci
fistes.
« Il fallut courir aux pompes et finir par
échouer notre pauvre Squale mourant du côté
de la première terre aperçue. ».
33
3
L ' A N N E A U
DE
SATURNE
Le vice-amiral revivait ce moment terrible en
ne se souciant plus de polir ces phrases. Il s’ar
rêta pour boire. Ses dents heurtaient le cristal.
Petit homme, agité, un peu puéril, il n’en
demeurait pas moins le vaillant défenseur de la
patrie.
Pol de Plennarch, ahuri par cette incroyable
histoire, commençait à se demander si le poète
ne survolait pas la réalité puis il risqua une ques
tion dangereuse, ne pouvant guère, lui, profane,
ne pas essayer d’enchaîner selon le terme des gens
de théâtre.
— Votre capitaine Fériat, c’était vraiment le
père de ce gars de la marine que j’ai vu tout à
l’heure ?
— Oui, mon vieux Pol ! (Et l’auteur de l’à pro
pos du lendemain, malgré son amour pour les
situations tendres, eut un grondement de rage) :
Oui, ce misérable-là, qui tirait à blanc sur l’en
nemi, fut passé par les armes dans un coin
désert de l’île de Corfou. En ce temps-là, tu com
prends, la justice ne traînait pas comme aujour
d’hui. Maintenant on attend des mois pour avoir
la preuve que l’aveu du criminel est bien la
preuve du crime. Le criminel est-il ou n’est-il pas
fou ?
« Moi je n’avais rien à attendre de mieux que
ce qu’on m’avouait. Et, d’autre part, nous étions
en guerre... où ce genre de folie est une maladie
qui peut se gagner.
34
L’ANNEAU
DE
SATURNE
Le vice-amiral hochait le front au-dessus de
son verre plein. Envahi par des souvenirs funè
bres il n’osait plus boire. Quant à Pol de
Plennarch il n’osait plus regarder ce chef, aussi
son parent. Pour peut-être la première fois, le
jeune homme examinait, de haut, de très loin,
un cas de conscience.
— Monsieur l’Amiral, interrompit un petit
chasseur du restaurant, se présentant bien raide
devant leur table, y a un type qui apporte un pli
de la maison d’en face... ça presse, qu’il dit !
Le vice-amiral Jeanrouy bondit de joie.
— Mes épreuves ! Le programme ! cria-t-il.
Pol de Plennarch se dressa à son tour, saisit les
papiers qu’on tendait, une pile de programmes
sur beau vélin, aux capitales frappées d’argent et
se tint debout pendant que son supérieur, ayant
complètement oublié son récit de guerre, se plon
geait avec délices dans le récit poétique.
Pol de Plennarch était une tête froide incapable
de devenir une mauvaise tête s’il avait le sang
chaud de la jeunesse. Garçon raisonnable, un peu
revenu des choses de ce monde sans y être allé, il
se préservait, d’instinct, de toute perversité céré
brale. Elevé à la dure école des marins de l’Etat,
il ne s’était jamais demandé si on pouvait faire
autre chose qu’obéir aveuglément à des ordres
venus de loin. Il aimait son métier, attendait dans
une calme ferveur l’occasion de le prouver à son
pays, il aimait ses navires, toutes ses patries flot
L’ANNEAU
DE
SATURNE
tantes, morceaux détachés de sa patrie, la France,
et il adorait la mer, ne s’étant encore jamais eni
vré que d’air pur. Il avait savouré courageuse
ment le sel des embruns, le plaisir de vaincre
toutes les difficultés de son service qui n’était
pas pour lui un servage. Et il oubliait certaines
aventures, par une sorte de renoncement volon
taire qui est la véritable noblesse des forts. Il
n’était peut être pas un saint mais un sain. Bre
ton entêté qui ne veut connaître que son entête
ment à se bien conduire il demeurait, par excel
lence, un Français de jadis : pour Dieu, pour la
patrie et pour mon droit car, oui, le droit de
l’homme existait, le sien d’abord, celui de
son égal et il se sentait prêt à défendre en
bloc ses idées, celles du voisin (s’il pensait
comme lui), et comment pouvait-on penser
autrement ?
Oui, la guerre était juste qui commandait de
défendre le sol natal. Rien de plus directe à ses
yeux que cette route tracée d’avance et si on his
sait les couleurs c’était pour l’éclairer ! La mer,
ses abîmes, ses orages ? Qu’importe ! il y a le ciel
au-dessus et l’étoile Polaire.
Il y avait aussi les femmes. Sa mère un peu aga
çante quand elle lui parlait de mariage, pleurait
dans une solitude qu’elle aurait voulu peupler de
petits enfants. Aussi les jeunes personnes prépo
sées à l’hygiène des garçons nerveux... Tout ce
qui était la vie naturelle peut toujours s’arran36
L’ANNEAU
DE
SATURNE
ger. Il s’agit de découvrir le sextant nécessaire à
faire le point...
Or, ce soir-là, en dînant avec son oncle, un
bizarre sentiment de révolte venait de troubler
sa très limpide mentalité, c’était, pour parler le
langage des math, l’x, l’inconnue d’un problème
nouveau proposé à son entendement et qu’il
n’avait même pas le désir d’élucider, oh ! non,
mais ce masque derrière lequel se cachait le
visage de... cette inconnue gênait le jeune che
valier de l’idéal militaire. Il se demandait main
tenant si la justice qui condamne à mort un fou
est bien la justice. Plus tard, il se demanderait
peut-être si ïe capitaine Fériat, ce colonial dévoyé,
était réellement fou selon le code médical. Et, en
dépit de ses meilleurs raisonnements actuels,
venant, à la rescousse de ses objections et demeu
rant encore fort timides, une voix, un peu rau
que, une voix de contralto prononçait la fatale
phrase : « Vous auriez pu le faire fusiller ! »
Elle savait donc ?
Quand le vice-amiral Jeanrouy eut fini de
relire ses épreuves, on était alors au dessert, aux
fruits glacés, aux liqueurs aromatiques, le vieux
chef ayant honoré les Muses après avoir soulagé
sa conscience, se frotta les mains, donna cent
sous au chasseur de l’établissement et s’écria :
—< Oui, mon vieux Pol, je suis content de moi,
mes alexandrins se présentent en bonne forme à
la parade, ils n’ont pas un pied de trop et tu
37
L'ANNEAU
DE
SATURNE
entendras ça demain. Reine Fériat sera magni
fique... surtout si elle a fait élargir son pantalon !
(Il toussa, choisit un cigare dans une boîte que lui
présentait un serveur, et l’ayant allumé, il baissa
le ton) : j’en reviens à mon drame. Moi, je suis
un tendre, un poète qui n’aime guère le sang !
Mais ce pauvre diable de dément ayant abusé de
toutes les drogues en cours dans nos colonies, il
fallait bien le mettre à la raison, hein ? Nous
l’avons jugé à huis-clos pour ne pas scandaliser
nos troupes et il est mort bravement, sans une
défaillance et surtout sans discours. Il me dit
en me donnant une lettre pour sa femme : « Je
ne vous en veux pas, mon commandant : c’est la
guerre, une chose si profondément ignoble,
injuste, stupide qu’elle confond les braves gens
avec les crapules. Vous ne pouviez pas voter
autrement en votant avec vos officiers. Aussi je
me permets de vous recommander ma femme et
ma petite fille. Elles vont rester sans ressources
et ne trouveront guère de protecteur étant désho
norées selon les jugements du monde. Je m’en
remets à votre générosité. Faites élever ma fille
le plus librement possible. Qu’elle sache bien que
notre vie morale nous appartient et qu’aucune
différence, à ce sujet, n’existe entre homme et
femme. La mère est une charmante créature, un
peu simple d’esprit, elle ne comprendra pas mais
la petite est déjà tellement intelligente... » Il ne
put continuer, se raidit, me tourna le dos... Quand
38
L’ANNEAU
DE
SATURNE
ce fut fini pour lui et pour nous, je fis le néces
saire. La femme voulut se suicider avec son
enfant. Il fallut l’interner. Quant à la petite je
pus obtenir qu’on la mît en pension jusqu’à sa
majorité, mais avec cette tête-là, tout le portrait
du père, elle a fichu le camp de son couvent bien
avant sa majorité pour aller à Paris faire du
théâtre... (Ici, le vice-amiral pouffa dans sa ser
viette), et du théâtre d’art, tu m’entends, c’està-dire que sans conservatoire, sans professeur de
diction, sans aucune étude préalable elle a couru
toutes les petites scènes de trente-sixième ordre,
applaudie par les camarades, siffiée par les jour
nalistes, enfin, menant une existence de bohé
mienne. Maintenant, grâce à moi, elle trouve
encore des occasions dans les oeuvres de bienfai
sance... J’ignore sa vie privée, je n’en veux plus
rien savoir. Elle est majeure, n’est-ce pas !
— Pourquoi dites-vous que ce n’est pas une
petite grue ? questionna Pol de Plennarch pour
dire quelque chose.
— Parce qu’elle est mal habillée !
— Et le costume du gars de la marine ?
— Oh ! fit le vice-amiral Jeanrouy un peu
confus, je l’ai payé, naturellement. D’ailleurs, je
lui en aurais donné bien d’autres. Absout
d’avance par ce que m’avait déclaré le père, je
ne te cacherai pas que j’ai cherché à lui conter
fleurette. Je te l’ai déjà dit, je suis un tendre,
moi, malgré mon âge, mais, je dois l’avouer sans
39
L’ANNEAU
DE
SATURNE
aucune réticence, ça n’a pas réussi. Mon Dieu,
puisqu’elle devait en arriver là, moi ou un autre...
Je lui aurais fait un sort assez enviable. Evidem
ment, je ne voulais pas l’épouser ! Ah ! bien ! Il
faudrait la prendre à l’abordage ! Une vraie
tigresse ! Et, ma foi, tu conviendras que ce genre
d’exploit n’est vraiment plus à ma taille. (Il
conclut, le nez dans sa Fine-Napoléon) : Moralité
à part, j’ai fait ce que j’ai pu... pas grand chose !
Juste de quoi la faire pleurer un peu, elle qui ne
pleure jamais.
escendue le matin chez son fils pour assister
à la fête du soir, Mme Berthe de Plennarch pré
parait sa toilette en mettant quelque désordre
autour d’elle. Elle se trouvait dans une chambre
élégante de l’hôtel Grillon, un peu sombre mais
assez vaste pour contenir ce désordre.
Pol de Plennarch la suivait des yeux à la fois
inquiet et ravi. Il était très fier de recevoir cette
dame encore coquette, se souciant comme lui de
belle tenue, voulant surtout faire honneur à son
grand officier de fils.
41
L’ANNEAU
DE
SATURNE
— Tu comprends ! Je voudrais ne pas être trop
démodée, murmurait-elle de sa voix douce qui
semblait implorer son avis. Voici ma robe vio
lette. Tu la connais mais je l’ai fait garnir de
mes Chantilly, et puis j’ai apporté mon collier,
perles et topazes blanches ! Evidemment, il aurait
mieux valu le sautoir... seulement, les sautoirs
sont bien vieux jeu... Qu’est-ce que tu en dis, toi,
Pol?
Il ne disait rien, assistant à ce déballage, prêt à
intervenir pour une commission urgente, parce
que sa mère perdait la tête dès qu’elle s’habillait.
Il n’avait aucune idée du vieux jeu des sautoirs.
— Mère chérie, vous serez toujours la plus
belle à mes yeux. Je crois que vous avez bien fait
de laisser ce collier trop long là-bas, sans compter
qu’on peut le perdre puisqu’il s’accroche n’im
porte où...
— Oui, n’est-ce pas, reprit Berthe de Plennarch.
Et voyager de nuit avec des écrins encombrants,
des bijoux qu’on aurait vus ici où circulent peutêtre des rats d’hôtel ! Ça me bouleverse rien que
d’y penser.
— Mon Dieu, ma pauvre maman, que vous
êtes peureuse ! Ce n’est pas gentil pour moi, votre
chauffeur, car je suis peut-être capable de mettre
en fuite des rats d’hôtel de n’importe quel poil.
Ce qui m’ennuie c’est que vous teniez tant à ren
trer la nuit chez vous, chose bien plus dange
reuse. Je réponds de ma conduite mais il y a tous
42
L’ANNEAU
DE
SATURNE
les toqués qui courent les routes à cent à l’heui#
et qu’on rencontre sans les avoir vu venir I
Voyons, maman, la fête finira très tard. Vous
serez fatiguée, moi aussi, et puis il y a tout de
même la maison de mon oncle. Passy est moins
loin que la vallée de Chevreuse.
Berthe de Plennarch eut un geste de refus.
— Ah ! çà, non et non ! Mon frère est un vieux
noceur, et je ne tiens pas à scandaliser ses domes
tiques en tombant chez lui à l’improviste.
Pol de Plennarch au lieu de rire à l’idée ingé
nue de cette femme de cinquante-cinq ans, eut
un regard grave en questionnant sa mère :
— Vous croyez, maman, que mon oncle est un
noceur ?
— Et pourquoi n’en serait-ce pas un, grands
dieux ? (Puis elle se mit à chercher ses gants, des
gants d’un rose lilas, qu’elle avait achetés sous
les galeries de la rue de Rivoli.) Mes gants ! Où
ai-je pu les poser? Ah! les voilà! Cent dix francs
et des centimes. C’est un peu cher, oui, mais des
gants de ce rose lilas, quelle merveille, tellement
assortis à ma toilette. Je crains qu’ils ne suppor
tent pas le nettoyage... leur nuance est si fragile.
(Elle reprit, sa petite voix douce s’emportant jus
qu’à se fausser) : Mon frère, mon mari, tous les
mêmes, tous des noceurs, Pol, et tu n’imagines
pas ce que j’ai pu en souffrir là-bas, à Lorient. A
ce point que jamais je n’aurais voulu y marier
mon fils... Mes meilleurs amis me le disaient sou
43
L'ANNEAU
DE
SATURNE
vent : « Est-ce qu’on peut savoir qui est né ou
pas né d’un tel ou d’un tel ?... »
Pol ne retint pas, cette fois, un sourire de rail
lerie. Car si son père avait été un noceur aussi
ce n’était donc pas le mariage qui l’avait retenu.
Alors pourquoi sa mère tenait-elle tant à le
marier ?
— Maman chérie, vous vous faites des imagina
tions. Mon oncle est surtout... un sentimental, un
poète. Je ne le crois pas si coupable. Ça se passe
en alexandrins avec lui. Et, comme lui, vous avez
une tête qui fermente, quelquefois, des idées un
peu folles...
Berthe de Plennarch leva au plafond ses yeux
pâles de la couleur des mauves sèches, qui sont
de charmantes fleurs, mais surtout bonnes à
fabriquer des tisanes. Elle avait dû être fort jolie,
une brune aux yeux bleus, de teint clair, de traits
délicats, se ridant facilement dans une peau trop
fine.
Elle était grande, encore svelte et elle soignait
beaucoup ses mains, longues, fluettes, dont celles
de son fils avaient pris les jolis ongles en
amandes.
Tout à coup elle se boucha les oreilles :
—■ Quel enfer ce Paris, quel tapage ! Cette rue
Royale et cette belle place si large qui devraient
être si calmes. Ah ! comme je préfère ma vallée
de Chevreuse... Alors, Pol, va sur le balcon pour
que je puisse sortir mes lingeries et allume-moi
44
L’ANNEAU
DE
SATURNE
l’électricité car mes pauvres yeux ne retrouvent
plus rien dans tout ce désordre.
Pol, docilement, se leva et après avoir donné
la lumière il alla fumer dehors car, fidèle à de
bons principes, de même qu’il ne tutoyait jamais
sa mère, il ne se permettait point d’allumer un
cigare devant elle.
Berthe de Plennarch, à la mort de son mari, un
riche armateur de Lorient, avait partagé sa for
tune avec son fils qu’elle adorait, disant qu’elle ne
voulait pas qu’il attendît sa fin pour hériter d’elle.
Il serait riche de sa situation militaire et de ses
propres revenus et il n’aurait rien de mieux à
désirer, en supposant même qu’il eût envie de
dissiper son bien. Elle avait quitté pour toujours,
la ville où, sans doute, elle ne laissait que des sou
venirs désagréables pour se choisir, près de Paris,
c’est-à-dire près de la rue Royale, port d’attache
de son fils, une maison de retraite fondée par la
marquise de Soyelles, sa cousine. Des femmes
d’un monde très fermé, veuves ou vieilles filles,
s’étaient réunies pour se grouper en une sorte de
congrégation laïque. On versait, une fois pour
toutes, une forte somme, et on n’avait plus qu’à se
laisser vivre dans un cadre grandiose, une
ancienne abbaye enfouie dans un coin de la forêt
dont on avait fait le plus merveilleux des parcs.
On ne recevait là que des gens très corrects,
autant que possible de religion catholique et on y
menait une existence très douce à la fois proche
45
L’ANNEAU
DE
SATURNE
du centre de tous les luxes, mais éloignée de ses
bruyantes manifestations. Appartements, table
et voitures, tout y était d’un confort très moderne
mais on y conservait le droit de s’isoler de la vie
vulgaire comme jadis en ces couvents privilégiés
où l’on pouvait traiter des rois quand ils dai
gnaient y venir, à la condition de ne pas y ame
ner leur cour, c’est-à-dire la frivolité de leur
passe-temps. C’était bien une maison de retraite.
Mme Berthe de Plennarch y vivait depuis cinq
ans, y recevant, aux grandes fêtes de l’année, son
frère ou son fils, qui, cependant, n’avaient pas le
droit d’y convier leurs amis, la famille directe
étant seule admise.
Elle attendait au fond de sa forêt bien défen
due par de solides murailles et grilles de fer, ses
chers marins, toujours en courses, lesquels
n’abordaient sa solitude que pour des effusions
ressemblant un peu à des cérémonies officielles.
Mais Berthe de Plennarch ne renonçait pas à cher
cher la belle-fille de ses rêves, celle qui lui don
nerait des petits-enfants qu’elle gâterait sans
aucune fatigue ni responsabilité, car, d’une santé
fragile elle ne supportait pas les émois de la ^ie
ordinaire. Mme de Plennarch était une religieuse
manquée et si elle admettait les joies de la famille
elle redoutait ses promiscuités, toujours si déce
vantes.
Quand Pol rentra chez lui, il eut la vision d’une
grande dame qu’il serait fier d’amener au gala
4B
L’ANNEAU
DE
SATURNE
de la Marine. Coiffée d’un diadème de plumes
rose mauve dans lequel brillait une aigrette de
diamants, son collier ancien, perles et topazes
blanches, cerclant l’échancrure de son corsage de
velours violet, laissant traîner derrière elle une
pointe de dentelles noires, Berthe de Plennarch
se montrait vraiment très belle. Peut-être, sa
silhouette, un peu mélancolique, évoquait-elle
ces gravures d’autrefois qu’on trouvait dans la
Mode illustrée, où la main qui tombait sur les plis
de la jupe avait l’aspect d’une fleur coupée qui
ne se relèverait plus, mais cela faisait tellement
distingué* !
Et ils partirent tous les deux, le bel officier
du temps présent et la jolie dame du temps passé
où les femmes conservaient l’air comme il faut
parce que leur vie de recluses mondaines demeu
rait sans aucun rapport avec la vie publique.
Dès leur entrée dans la grande salle à manger
où une profusion de corbeilles fleuries et de surtouts artistiques couvrait une immense table
éblouissante de cristaux, ils furent salués par le
vice-amiral Jaurouy constellé, lui, de toutes ses
décorations dont une palme académique. Des
jeunes officiers vinrent faire leur cour, la sœur
de l’amiral n’étant certes pas une relation négli
geable et bientôt ce fut la foule avec des propos
de la meilleure compagnie.
Il y avait, amenées par leur père ou leur frère,
des jeunes filles délicieuses, chargées de vendre
47
L'ANNEAU
DE
SATURNE
les billets de la fameuse loterie, le clou de la soi
rée et qui faisaient une propagande intense parce
que non seulement elles voulaient placer des bil
lets mais peut-être aussi leur cœur.
La musique, deux orchestres alternant, répan
dait ses invisibles caresses. Les grands enfants
soldats se laissaient aller à la détente d’une nuit
très douce où les étoiles se mettaient enfin à luire
dans les yeux des jeunes femmes se plaçant à
leur portée au lieu de leur indiquer la route à
suivre avec la hautaine indifférence de princesses
lointaines.
—• Dis donc, Pol, souffla Mme de Plennarch à
l’oreille de son fils qu’il lui fallait quitter pour
prendre le bras de son frère, président de la table
d’honneur, je t’ai fait mettre à côté de Marthe
de Soyelles, la nièce de notre directrice. Tu te
souviens ? Tu l’as déjà rencontrée chez nous à
Pâques ?
— Non, je ne me souviens pas ! fit laconique
ment le grand fils qui, cependant, se rappelait
certaines insistances de sa mère au sujet de cette
jeune fille si belle... qu’elle aurait tant voulu
pour... belle-fille !
Ils se séparèrent et comme on allait s’asseoir,
le président fit un signe tout en redressant sa
petite taille d’un air de suprême autorité :
— Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, j’ai
un mot à vous dire à propos de notre tombola...
(il toussa narquoisement) : Non, rassurez-vous,
48
L’ANNEAU
DE
SATURNE
je n’ai pas envie de vous couper l’appétit par un
discours, mais je tiens à vous avertir que nous
avons mis en loterie le fameux anneau de
Saturne. (Il prit un temps comme il avait vu le
faire au théâtre puisqu’il dirigeait un théâtre...
après son escadre.) Oui, mes chers amis, on peut
enfin gagner Vanneau, le fameux anneau de
Saturne. Son dernier propriétaire, un de nos meil
leurs pilotes, étant mort sans héritier nous l’a
légué, à charge pour nous de le confier au hasard
d’une loterie destinée, comme tous les ans, à
pareille époque, à enrichir les pupilles de la
Marine.
« Je souligne l’importance du lot. C’est à cause
de ce lot, unique, un talisman de la plus haute
valeur, que nous avons cru devoir mettre nos
billets au prix assez élevé de cent francs. J’ajoute
que Vanneau de Saturne ne peut-être ni donné, ni
vendu. On doit le gagner. (Ici, l’amiral haussa ses
sourcils, encore très noirs, pour bien marquer
la haute valeur du talisman.) Il protège à la fois
contre le naufrage et la maladie, attire la fortune
et les honneurs, enfin il est le porte-bonheur par
excellence. Je dois ajouter, ceci pour les dames,
que ce n’est pas un bijou ni une bague de femme,
c’est... enfin c’est Vanneau de Saturne.
L’amiral Jeanrouy ayant produit l’effet de
curiosité qu’il escomptait se rassit en se frottant
les mains.
Il y eut une longue rumeur parmi les assistants
49
4
L’ANNEAU
DE
SATURNE
et ce fut dans un brouhaha de questions, d’inter
jections que l’on entama le potage-bisque.
Beaucoup de vieux marins hochaient la tête
avec un air de mystère car les vieux marins sont
assez souvent superstitieux. Personne encore
n’avait vu Vanneau de Saturne, cependant per
sonne n’osait douter de son existence. D’ailleurs
pourquoi mettre en doute la parole de leur chef ?
Si le talisman ne faisait pas de miracle, il exis
tait en attendant et on le verrait bien.
Quand on passa dans la salle de bal où se dres
sait, tout au fond, sur une estrade, le petit théâ
tre où se jouerait l’à-propos du président, Pol de
Plennarch ayant installé sa mère aux premiers
rangs des fauteuils d’orchestre fut arrêté par une
belle jeune fille blonde en robe bleu nattier qui
lui tendit un carnet :
— Achetez-moi un billet, mon lieutenant, pre
nez une assurance contre la maladie, le naufrage
et tâchez de gagner la fortune, les honneurs. (Elle
ajouta un peu plus bas, comme en confidence) :
Rappelez-vous ce que vous m’avez dit un jour
aux dames de Sainte-Chantal, vous ne redoutez
qu’une chose au monde, paraît-il, c’est l’amour...
Mais l’anneau de Saturne est peut-être un talis
man contre l’amour !
La belle jeune fille, en bleu nattier, un horten
sia rose à la ceinture, était Mlle Marthe de Soyelles, une charmante créature, très bien élevée, que
sa fonction de vendeuse rendait plus hardie que
50
L’ANNEAU
DE
SATURNE
de coutume. Elle avait dîné à côté de Pol de Plen
narch sans en tirer un mot plus intime malgré
l’intimité du rapprochement et se désolait de la
froideur polie de son presque cousin. Allait-il lui
répondre ? Allait-il acheter ce billet ? Elle était
au courant des petites intrigues de la maison de
retraite où les langues des vieilles dames mar
chaient bon train quand il s’agissait d’un ma
riage : de tous points tellement assorti. « Son
gez donc, les noms, les dots, le rang social... oh !
ma chère, quel beau couple cela ferait ! » Et
Mlle Marthe de Soyelles avait déclaré à sa grand’mère, la marquise de Soyelles, que ce ne serait
pas pour lui déplaire...
Pol de Plennarch s’inclina, tira sans le regar
der un billet du carnet qu’on lui tendait et
l’échangea contre un autre billet qu’il prit dans
son portefeuille.
— Pourquoi, Mademoiselle, pensez-vous que
ce soit là un talisman contre l’amour ?
Et il eut son sourire fermé qui le rendait si dis
tant.
—, Mais, fit Marthe en le regardant le plus ten
drement du monde, parce que votre oncle ne l’a
pas mentionné parmi les mérites de ce talisman.
— Oh ! fit Pol, le sourire plus ironique, l’amour
étant toujours de toutes les parties... de plaisir,
il lui a paru inutile d’en parler, mon oncle est
tellement discret ! (il ajouta, quelque peu intri
gué lui aussi) : A propos, l’avez-vous vu ? Ne
51
L’ANNEAU
DE
SATURNE
pensant bien entendu qu’au fameux anneau.
Marthe de Soyelles répondit :
— On ne me l’a pas encore montré, non ! Mais
elle ne pensait point au talisman...
Ils se saluèrent gracieusement, sans insister,
parce que le rideau du fond de la salle venait de
se lever et que l’on faisait un religieux silence
pour écouter l’à-propos du vice-amiral.
Pol de Plennarch se hâta de regagner son fau
teuil, derrière celui de sa mère.
La scène représentait enfin une île déserte,
c’est-à-dire un rocher planté au milieu d’une sur
face miroitante en cellophane plus ou moins agi
tée. Le rocher était assez réussi parce que rien
n’est plus facile à imiter qu’un rocher. Il peut
être clair ou sombre il aura toujours l’air en car
ton-pierre, même dans la nature.
Il y avait donc là un rocher représentant à lui
seul une île déserte tandis que quelques mouet
tes empaillées se perchaient sur un buisson de
mimosas et de fleurs rares donnant à penser
qu’on se trouvait transporté dans une contrée
équatoriale sinon habitée par un grand fleuriste
du boulevard parisien.
Une musique triste et sourde accompagnait les
premiers vers, la plainte d’un abandonné, mais
Pol de Plennarch ne les entendit pas. Il contem
plait, ahuri, la demoiselle au pompon rouge de
la veille, celle-là même qu’il avait vue en costume
trop élégant, trop étroit surtout, moulant des for
52
L’ANNEAU
DE
SATURNE
mes s’avérant bien trop féminine et elle avait
complètement changé d’aspect.
C’était maintenant un pauvre garçon vêtu
comme on doit l’être quand on dort sous les ponts
ou dans une chambrée de clochards. Pieds nus,
des accrocs partout, il exhibait une chemise de
grosse toile bise déchirée, effrangée, une sordide
veste brune qui semblait passée au cambouis et
une tête de jeune bandit à la mèche noire, de vrais
cheveux bien plaqués en guiche sur la joue sem
blant toute mouillée de la dernière averse. Mais
cette veste se pendait à l’épaule avec un mouve
ment de draperie antique et cette toison noire,
de vrais cheveux, évoquait la fière silhouette de
ces chenapans de Corse qui tiennent le maquis
en rappelant Bonaparte.
— Est-ce que mon oncle a remercié sa vedette?
pensa Pol de Plennarch stupéfait de ce radical
changement d’allure. Où était donc le joli voyou,
éclatant de soieries et de fards ?
Il écouta plus attentivement et reconnut cette
voix étrange, sombrant dans on ne savait quel
rêve intérieur, cette voix de contralto, si poi
gnante, quand elle avait dit à son oncle : « Vous
auriez pu le faire fusiller ! » Oui, il voyait bien,
là, devant lui, adossée à ce rocher, perdue en
mer, la fille de celui qu’on avait passé par les
armes sur une plage déserte...
Et à partir du moment où Reine Fériat laissa
tomber le fameux alexandrin :
53
L’ANNEAU
DE
SATURNE
« En ajoutant mes pleurs à ce vaste océan ! »
il fut emporté comme les autres, tous ces marins,
leurs mères et leurs filles, dans une tempête d’ap
plaudissements qui ne s’adressait pas au poète,
ni à la situation un peu bien naïve de ce gosse
jeté au vent du large.
On était roulé, malgré soi, dans une vague
d’émotion, une sorte d’incompréhensible frisson
puisqu’on savait que là, tout était faux, le décor,
le rocher, ce garçon aux yeux de femme et, de
temps en temps, les vers eux-mêmes !
Non seulement Mme Berthe de Plennarch y
alla de ses larmes mais encore son fils, le grand
officier dédaigneux, lui serra l’épaule à la faire
crier.
Pol de Plennarch entendit le reste dans un rêve
hallucinant. Le pas de ballet exécuté par les trois
sirènes et le colloque sentimental du jeune mate
lot prédestiné avec la fée du royaume sous-marin
ne le scandalisèrent pas. Il ne voyait rien, il sui
vait le chant de cette voix qui l’entraînait sans
pouvoir se raccrocher à son bon sens habituel.
Puis quand le rideau fut retombé pour la der
nière fois il fit comme tous ses camarades, il alla
dans les coulisses où déjà plastronnait son oncle
recevant pêle-mêle les compliments, les bouquets
et les accolades.
Il tenait un succès sans précédent, le vice-ami
ral. Deux fois Pol s’était avancé, essayant de se
joindre au flot des admirateurs et deux fois il
54
L’ANNEAU
DE
SATURNE
avait dû reculer devant les démonstrations arden
tes de ces jeunes fous qui croyaient de leur devoir
d’exagérer à leur tour.
Qu’allait-il dire? Qu’allait-il apporter de mieux,
lui qui ne voulait jamais manquer de mesure ?
On entendait, à présent, l’orchestre du bal qui
faisait rage derrière le rideau baissé et il avait
promis à sa mère de ne pas oublier Marthe de
Soyelles !
... Brusquement ce fut comme dans ces féeries
bien réglées par le metteur en scène où le vide
est prévu autour de l’héroïne afin que le héros
puisse en approcher librement: Pol de Plennarch
se trouva seul en face d’un pauvre garçon assis,
au pied d’un rocher, comme effondré par son
désespoir ou son triomphe. Le rideau baissé lui
formait un cadre de ténèbres situait derrière lui
la nuit de misère dont il semblait le fantôme et,
très haut, dans les cintres ne brûlait plus qu’une
ampoule clignotante, une incertaine étoile qui
allait s’éteindre.
Les fleurs, en gerbes entassées, sentaient trop
fort et ce rocher funèbre qui dominait la scène
était si nu...
— Alors, mon lieutenant, dit la voix, la terri
ble voix de contralto, vous me trouvez trop moche
pour me féliciter ? Bien sûr que ce nouveau cos
tume ne m’avantage pas et avouez que vous n’ose
riez pas m’offrir le bras pour me conduire au
buffet ?
55
L’ANNEAU
DE
SATURNE
— Madame, balbutia le jeune homme, je vous
conduirai où vous voudrez. Je suis trop ému pour
vous en dire davantage.
— Je ne vous en demande pas tant, fit-elle rail
leuse.
Elle se leva d’un mouvement souple de félin
qui s’étire et tendit, au plafond, ses deux bras
blancs et très purs de forme en laissant glisser
son affreux veston crasseux.
— Votre oncle doit être content ! soupira-t-elle.
Quant à moi, j’ai faim. Seulement est-ce qu’on
soupera ici ? Il m’a fait comprendre que dans
mon nouveau travesti, je ne pouvais pas me join
dre aux belles dames en perlouses ! Faut-il que
je remette l’autre costume ? (Elle ajouta d’une
voix plus naturelle et qu’on sentait toute frémis
sante d’une curiosité bien féminine) : Dites donc,
mon lieutenant, qu’est-ce que c’est que cet anneau
de Saturne qu’on a mis en loterie ? Ça fait causer
tout le monde. Ça n’est pas une balançoire, hein?
Vous l’avez vu ? Cent francs le billet ! Matiche !
Très peu pour moi ! Y a des chances pour que
je ne le gagne pas... Et il a raconté dans son boni
ment, que l’on ne doit ni l’acheter ni le reven
dre !... Vous savez de quoi il retourne vous, qui
êtes le parent des grosses légumes ?
Ramené à la réalité un peu vulgaire de la
vedette, Pol eut un geste de protestation violente:
Non, Madame, il ne faut pas remettre le
costume d’hier pour aller souper (il ajouta d’un
56
L’ANNEAU
DE
SATURNE
ton plus mondain) : Je n’ai pas vu cet anneau
qui n’est pas une bague de femme, paraît-il, mais
s’il vous plaisait de courir votre chance, permettez-moi de vous offrir la mienne, je suis venu ici
sans fleurs et sans les compliments qui vous
sont dûs. Alors prenez mon billet. Je serais telle
ment heureux de vous être agréable... ne fût-ce
que pour effacer la scène d’hier...
Elle eut un sourire amusé :
— Ça c’est gentil. (Elle regarda le billet atten
tivement) : Le n° 19 ! Deux impairs... et avec celui
que vous risquez pour moi... ça fait trois ! Bons
atouts...
Elle le regarda droit dans les yeux avec cette
étrange insistance qui la rendait si troublante
car on ne comprenait jamais s’il s’agissait d’une
insolence ou d’une invite.
— Je vous remercie bien, Monsieur, vous êtes
mieux élevé que votre oncle. Lui n’aurait jamais
fait ça. Je m’arrangerai pour que ça ne vous porte
pas malheur si je gagne.
IV
a marquise de Soyelles, directrice de la mai
son de Sainte Chantal, entra, ce matin de froid
décembre, chez sa meilleure amie, Mme Berthe
de Plennarch pour lui communiquer une lettre
de sa petite-fille qu’elle venait de recevoir :
— Ma chère, dit-elle, très inquiète comme tou
jours, car le moindre événement dans cette soli
tude prenait une importance énorme, je suis fort
ennuyée. On ne sait vraiment plus à quoi se
résoudre ! Cette lettre de votre frère... aujour58
L'ANNEAU
DE
SATURNE
d’hui celle de Marthe. Il faut aviser. Il y a quel
que chose d’anormal dans toute cette affaire, vous
devez bien le deviner. Je continue à préparer
notre arbre de Noël et nous aurons peut-être un
souper genre champêtre après la messe... mais
je me récuse quant aux surprises que nous mé
nage le vice-amiral. Nous ne sommes pas assez
mondaines, nous les recluses, pour en goûter
tout le charme.
Et les deux dames se regardèrent sérieusement
ainsi que doivent se regarder deux augures quand
ils songent à la tranquillité du temple. On doit
cesser de plaisanter quand on sent venir un orage.
Cela peut se résoudre en une simple averse mais
aussi préparer un écroulement final.
Les recluses de la maison des dames de Sainte
Chantal ressemblaient à ces fleurs de serre, fra
giles ou expatriées, qui tendent toutes vers le
soleil, vers la vie, mais dont on protège les ten
dances dangereuses par une solide armature de
verre. Il est bon quand on peut s’évanouir ou
mourir d’une minute à l’autre de ne pas jouir
complètement de sa liberté. Le grand soleil ou
la pluie, la chaleur ou le froid sont des condi
tions atmosphériques ne pouvant convenir
qu’aux plantes ordinaires, aux fleurs des
champs. Les plantes rares, de sélection très étu
diée, sont en butte à tant de vicissitudes qu’il
vaut mieux les garer sous un toit transparent,
leur permettant l’illusion d’un éternel beau fixe.
59
L’ANNEAU
DE
SATURNE
Et les deux dames, d’âge plus que canonique, se
trouvaient dans une grande chambre à plafond
très haut, possédant en guise de fenêtre une large
baie, une croisée ogivale qui datait au moins de
l’époque où l’on ne regardait pas à la dépense
des ouvertures car elles ne payaient pas encore
d’impôt. Elles étaient assises sur de confortables
fauteuils du temps où l’on savait s’asseoir, soit
en paniers à falbalas, soit en crinolines, parce
que l’on savait également demeurer assis.
Par la fenêtre, au large cintre, sans aucun
rideau, les vitres laissaient s’exprimer toute la
noble beauté d’un paysage merveilleux découpé
dans une nature sauvage embellie par les hom
mes. On aperçevait une allée s’enfonçant en pers
pectives lointaines dans un parc aux arbres
immenses et là-bas, tout là-bas, on aurait dit au
bout du monde, une ligne à peine azurée indi
quait le ciel comme une lueur d’espoir, sinon la
claire barrière aux tentatives d’évasion terrestre.
La forêt, après le parc, étouffait toute idée de
fuite ou de révolte.
Dans la chambre, bien close, le tapis étouffait
les pas. Le lit, dans l’alcôve à trumeaux, devait
procurer des sommeils sans rêve à ces sages per
sonnes qui venaient s’échouer lày cherchantl’antichambre de la mort tout en y espérant des sursis.
Et quel silence !
Il commençait à tomber une neige fine, un sim
ple tulle estompant les contours, une voilette
60
L’ANNEAU
DE
SATURNE
posée sur le visage de la nature disciplinée, dont
on ne pouvait plus sentir les menaces, les angles
ou les rugosités. L’allée large comme une route
se bordait de deux énormes ruches de buis tou
jours vertes et bientôt elles auraient la blan
cheur d’une bande d’hermine, rappelant le
bord du manteau de Mme de Chantal telle qu’on
la voyait dans la chapelle de sa maison, en grands
atours de princesse qui fut pourtant canonisée
parce qu’elle aimait les pauvres...
Les deux amies, les deux dames les plus qua
lifiées de cette maison qui ne recevait pourtant
que des clientes riches, assises en face l’une de
l’autre avaient chacune leur lettre ouverte sur
leurs genoux.
Mme de Plennarch enveloppée d’un châle de
laine mauve, et se serrant frileusement dans son
fauteuil parce qu’elle voyait tomber la neige,
murmura :
— En effet, je conçois vos hésitations, ma
bonne Jeanne, la proposition de mon frère ne
me cause aucun plaisir. S’il est flatteur d’accueil
lir ici notre très sympathique vice-amiral il est
peut-être quelque peu hasardeux d’y recevoir
ses... son interprète. Je dois vous dire qu’elle est
une actrice de talent... oui. Mais d’autre part...
mon frère est-il un mentor assez respectable pour
servir de chaperon à cette... cette jeune femme
que nous ne connaissons pas...
— En réponse à votre si sage objection, fit
61
L’ANNEAU
DE
SATURNE
Mme de Soyelles, le buste très droit dans un jer
sey de soie noire dont elle tourmentait nerveuse
ment l’un des vingt-cinq boutons, je vous lirai
donc la lettre de ma petite-fille. Elle est beaucoup
plus près de nos secrètes anxiétés que nous ne le
pouvons croire. Nous n’avons, n’est-ce pas, au
cune raison pour nous dissimuler les appréhen
sions de cette enfant... qui doivent être les nôtres
dans la circonstance qui nous occupe.
Et Mme de Soyelles ayant mis son lorgnon
qu’elle portait attaché par une chaîne de soie
à son cou, commença sa lecture d’une voix bien
timbrée :
« Ma chère grand’mère,
« Vous m’avez permis de vous écrire tout ce
que je pense et je vous remercie tendrement de
cette permission car il y a des jours où l’on se
sent si seule que c’est vraiment une délivrance
que d’échapper à ses pensées en les collant une
fois pour toutes sur un papier comme on met
trait des fleurs dans un herbier, histoire de les
oublier ou... de ne pas les perdre! Ma grand’mère,
je suis désolée parce que je ne comprends pas ce
qui m’arrive et que je ne crois pas être bien cou
pable puisque vous n’avez vu aucun obstacle à
la réalisation de mon vœu le plus cher. Petite
mère, elle, est toujours la même, elle ne devine
rien, ne voit rien et j’aurais une sœur cadette
que ce ne serait pas pire pour moi car je mets
62
L’ANNEAU
DE
SATURNE
à lui cacher nos projets autant de soin que j’en
devrais prendre pour ne pas raconter à une petite
fille les choses qui ne regardent que les grandes.
Il y a déjà trois mois de ça, j’ai rencontré qui vous
savez à la fête donnée en ï’honneur des pupilles
de la Marine et j’y ai vu et entendu la personne
dont vous me parlez dans votre dernière lettre.
Mon Dieu, sans manquer à la charité chrétienne
je crois qu’il est absolument impossible que vous
lui donniez l’entrée de votre sainte maison.
M. l’amiral Jeanrouy est souvent un bon poète
mais ce n’est pas suffisant pour autoriser une
simple marcheuse, je crois que cela s’appelle
ainsi au théâtre, à venir jouer chez nous une pièce
très inconvenante où l’on voit des sirènes attirer
un jeune garçon, le mousse d’un navire qu’on
a condamné à mourir de faim dans une île dé
serte pleine de dames se promenant presque tou
tes nues. Maman, en l’écoutant, me disait très
étonnée : « Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à l’ap
plaudir comme ça, elle parle en vers comme on
dirait n’importe quoi en prose quand on est en
colère. » Mais il y a mieux. Et cela, ma bonne
grand’mère, je vous supplie de n’en souffler mot
à personne, surtout pas à Mme de Plennarch au
moins avant que nous ayons compris ce qui s’est
passé. Au dîner du gala j’avais le bonheur d’être
placée près de lui et comme j’étais très belle, ce
soir-là, toutes mes amies me le répétaient, j’étais
presque certaine de lui plaire mais vous savez
63
L’ANNEAU
I i».
I.
£ If A.
« - >'
«
DE
comme il est réservé, tellement bien élevé qu’on
ne le croirait pas capable de risquer jamais un
mot aimable, en dehors du service mondain...
Oh ! comment savoir ce qu’il pense, celui-là, alors
que les autres vous font des compliments... à
tour de bras surtout en dansant ! A la fin du
dîner, je me promenai dans la foule en offrant
mon carnet de numéros et en vantant les méri
tes de notre unique lot, un anneau magique dont,
sans doute, vous avez entendu parler par sa mère
à lui ? Je le rencontre. J’avais fait au moins dix
fois le tour de la salle pour être sûr de le croiser.
Mon cœur battait, vous devez bien le penser,
chère grand’maman, il me semblait que ce soirlà ce serait certainement celui de la déclaration
car il est impossible qu’il ne sente pas que le
moment est venu pour lui de prendre cette déci
sion-là. Ses yeux disent tant de choses que sa
bouche n’avoue pas... et comme j’aime en lui
cette tenue qui, vous le pensez vous même, nous
promet une belle vie exempte de mensonge! Ceux
qui parlent tout de suite ont déjà dit à tant d’au
tres ce qu’ils nous racontent ! Moi, voyez-vous,
je l’aime ainsi, distant, très distant parce que
l’homme qui a peur d’avouer, ce doit être certai
nement un Monsieur très fort. Alors, je lui offre
un billet, il le prend, oh ! sans choisir mais sans
hésiter, pour me faire plaisir, on sentait qu’il
en aurait aussi bien pris dix pour m’être agréa
ble. Ensuite où a-t-il été ? Comme les autres jeu64
1
SATURNE
L'ANNEAU
DE
SATURNE
nés officiers il a dû aller féliciter son oncle dans
les coulisses où nous autres, jeunes filles, nous
n’avions ni le droit ni l’envie de nous rendre, bien
entendu. Et là... il a dû perdre son billet, le n° 19.
Nous avions des carnets à souche et il ne pou
vait pas être question pour nous d’ignorer les
numéros vendus. Moi, je n’en ai vendu qu’un.
Aussitôt qu’il m’eut pris ce billet je suis allée dan
ser sans leur demander mon reste ! Maman ne
voulait pas du tout me laisser là jusqu’au sou
per mais j’ai tenu bon, j’ai beaucoup flirté, beau
coup ri de tout ce qu’on disait à propos de l’an
neau magique puis... j’espérais qu’au souper il
reviendrait à ma table. J’ai su que Mme de Plennarch étant très fatiguée il était parti bien avant...
Alors, ma pauvre grand’maman, voilà, il avait
perdu son billet dans les coulisses ou... ailleurs
et c’est cette fille qui l’a ramassé. Les voies de la
providence sont, en effet, impénétrables comme
vous le répétez souvent, c’est elle, vous m’enten
dez bien, elle qui a gagné avec le numéro 19 !
Quel tapage ! Je me suis sauvée avec maman à
la minute même où l’on proclamait son triom
phe. J’avais un chagrin fou... car, enfin, le nu
méro 19 qu’il a perdu c’est pourtant moi qui le
lui avait procuré... S’il n’a même pas examiné ce
numéro en me le payant c’est qu’il était sans
doute plus occupé à me regarder, moi, la ven
deuse... mais que croire, que supposer ?... Par
donnez-moi, ma bonne grand’maman, vous qui
65
5
L’ANNEAU
DE
SATURNE
blâmez les jugements téméraires, je me confie à
vous pour que vous me pardonniez celui-là...
mais je n’en dors plus depuis que cette idée
affreuse hante mes nuits : et si cette tille effron
tée le lui avait volé ?
« L’anneau magique ne peut être ni donné, ni
vendu. Il faut en hériter ou le gagner... mais on
n’a pas dit si on pouvait l’obtenir en le volant ! »
Mme de Soyelles posa son lorgnon et la lettre
sur ses genoux.
Il y eut un silence mortel.
Les deux vieilles dames se taisaient baissant
les yeux pour ne pas embarrasser la voisine d’une
interrogation trop vive, mais on sentait qu’elles
étaient au comble de leurs agitations intérieures.
La missive du vice-amiral Jeanrouy datant de
quelques jours n’était pas longue, seulement cinq
lignes qui avaient tout à fait l’aspect d’un itiné
raire de manœuvre envoyé à un navire de guerre:
« Ma chère Berthe,
« Est-ce qu’on aimerait assez mes vers, mon
à-propos chez les pupilles, pour le jouer à la soi
rée du réveillon ? Je lui donnerais un petit coup
de pouce pour le rendre plus convenable et y
introduirais quelques bergeries de circonstance.
Tu me diras ce que tu penses à ce sujet. Mes
bonnes tendresses. >>
66
L’ANNEAU
DE
SATURNE
« P.-S. Naturellement, je t’amènerai la princi
pale interprète. Quant aux autres, elles sont remplaçables. »
Mme de Plennarch songeait à son fils, en effet
toujours si correct, si réservé, si froid, qui écri
vait des lettres, lui, à chaque escale quand il
voyageait sur mer pour son service, mais qui
semblait se soucier très peu de cette belle jeune
fille blonde, cette enfant déjà mûre pour le ma
riage, car elle aimait à vingt-deux ans un offi
cier de Marine. Il faut pour aimer un officier de
Marine une si pure patience... ou un si terrible
renoncement !
— Il est clair, déclare-t-elle, qu’il ne se doute
pas du tout du dénouement de cette histoire car
il ne m’en a pas écrit un mot. Comme il est parti
pour son port d’attache sans avoir revu son oncle
il ignore, naturellement, le résultat... Tout cela
est bien louche... au moins du côté de cette actrice.
— Elle a gagné le gros lot. Tant mieux pour
elle. Mais comment s’est-elle procuré le n° 19 !
Ce genre de fille n’a pas l’habitude, je pense, de
débourser une pareille somme pour tenter une
chance qui...
— Oui, je suis de votre avis... mais un numéro
c’est une chose anonyme... et ce n’est pas, après
tout, un billet de banque... on le ramasse, on le
garde...
67
L’ANNEAU
DE
SATURNE
— Et vous pensez que mon fils l’a vraiment
perdu ?
De nouveau ce fut le silence.
— Ah ! pourquoi, soupira Mme de Soyelles,
avez-vous insisté pour rentrer ici Berthe, alors
que vous risquiez tellement un accident mortel
en pleine nuit. Une heure de Paris à Chevreuse ! Je sais, je sais! Sans compter que vous pou
viez, pour cette nuit-là, coucher ou chez votre
fils ou chez votre frère. Quelle folie !
— Non ! Non ! se récria Berthe de Plennarch
dont la petite voix douce tourna tout de suite à
l’aigre, ni chez mon fils, ni chez mon frère je
n’aurais pu reposer une seconde. Je ne me repens
pas de cette folie, comme il vous plaît à dire.
D’ailleurs, nous saurons le fin mot si vous lais
sez cette demoiselle de théâtre venir à la Noël.
Ce n’est pas vous qui en serez responsable et c’est
mon frère qui paiera le cachet, voyons ! Vous
savez qu’elle est extraordinaire et quand on l’a
entendue, on ne peut guère l’oublier. Vous ne
regretterez pas votre charité. Elle avait l’air si
triste, si pauvre... presque laide, je suis bien sûre
qu’elle est honnête car elle était vraiment bien
mal costumée.
— Ne vous emballez pas, ma chère, mais pen
sez un peu aussi à ma petite-fille, cette enfant
qui n’a que le tort d’aimer votre grand garçon
et qui, si elle est favorisée de la fortune et de la
beauté, n’a guère de chance avec lui, pas même
68
L’ANNEAU
DE
SATURNE
celle de lui avoir fait gagner Vanneau de Saturne.
A ce moment où la discussion paraissait devoir
s’envenimer, on frappa doucement à la porte ou
plutôt, on y gratta pour employer un terme un
peu désuet.
— Entrez ! dit Mme de Soyelles la maîtresse
de la maison.
Un domestique en livrée, c’est-à-dire un homme
à peu près habillé comme on l’était quand il y
avait encore des laquais, entra et remit un pli sur
un plateau d’argent.
Mme de Soyelles tout de suite debout, solen
nelle et à la page, chapitra vertement son major
dome.
— Comment, c’est au moment de dîner que le
cuisinier s’avise de cet oubli ? Vous savez bien
que ces dames tiennent essentiellement aux petits
fours moelleux ! Il y a toujours deux assiettes,
voyons ! C’est ridicule : une assiette de petitbeurre ou de biscuits Guilloux et une autre de
calissons ou de friandises aux confitures.
— Je sais bien, Madame, seulement le pâtis
sier n’est pas venu à cause de la neige. Il a man
qué déraper pas loin d’ici...
— Vous vous souviendrez, Emile, de ce con
tre-temps et je vous prie de passer nos com
mandes à un autre pâtissier. Il y en a deux à
Dampierre. N’oublions pas que nos voitures,
elles aussi, sont faites pour déraper...
Emile se retira, un peu confus.
69
L > A N N E A U
DE
S AT U B N E
Le soir tombait. Les deux dames se séparèrent
pour un brin de toilette et se retrouvèrent au
réfectoire, dès la cloche du dîner.
Une très belle salle à manger réunissait les
dames de l’abbaye libre de Sainte Chantal. Rien,
du reste, n’y rappelait un couvent car le service
était d’une rare élégance : linge damassé, cristaux
taillés, surtouts de pâte de Sèvres et au milieu,
devant la marquise de Soyelles se dressait une
corbeille de filigranes d’argent assez vaste pour
contenir tout un panier de fruits des plus déco
ratifs.
Les dames venaient une à une, à petits pas feu
trés, ayant l’air en visite, proférant des pardons
ou des passez donc Mademoiselle qui fleuraient
l’aménité la plus sincère. Ce qui n’empêchait
d’ailleurs pas certaines d’entre elles de se détes
ter cordialement, probablement pour se rappe
ler leurs pensionnats ou couvents de jadis. Tou
tes bien mises, robes de soie sombre mais éclai
rées de bijoux de prix, broches de pierres fines
ou même quelques barrettes de diamants.
Elles parlaient lentement, posément avec des
gestes gentils. Il y en avait une qui tenait pres
que toujours un mouchoir de points d’Angleterre
et ne le perdait pas de vue comme si elle soup
çonnait tout le monde de vouloir le lui emprun
ter. Quelques-unes toussotaient, d’autres s’es
suyaient les lèvres laissant un peu de rose sur
le linge blanc. Aucune bien entendu ne fumait,
70
L’ANNEAU
DE
SATURNE
mais toutes sans exception avaient des éventails
quand il faisait chaud.
On mit la conversation sur le terrain où pous
sait, présentement, le futur arbre de Noël et on
discuta de l’ornementation : franges d’argent ou
d’or, y suspendrait-on les cadeaux pour les
enfants ou se contenterait-on de l’enguirlander
des traditionnelles petites lampes électriques ?...
L’année d’avant on avait eu peur de l’incendie.
Chacune de ces dames, et elles étaient encore
quinze, travaillait en secret à un ornement
qu’elle s’imaginait original et, une année, tout
en cachant bien leur jeu, elles s’étaient presque
toutes rencontrées sur le même thème : des fleurs
en papier dont le modèle était naturellement la
rose de Noël. Ce fut délicieux.
Et tout le monde avait bien ri.
Mais ce soir de décembre, la direc-trice-fondalrice étant d’assez mauvaise humeur, personne
ne s’avisait de rire. Les serveurs eux-mêmes
étaient anxieux.
Au dessert, la déception de quelques-unes
devant l’absence de petits fours moelleux amena
une discussion un peu âpre de la part de la vieille
tille au mouchoir et, pour couper court à ce petit
ennui, Mme de Soyelles annonça que le viceamiral serait de la fête et demandait la permis
sion de corser la nuit de Noël d’un gala de sa
composition : une pièce en vers.
Ce fut un concert de félicitations et de petits
71
L’ANNEAU
DE
SATURNE
gloussements de joies. On connaissait l’amiral,
il était un irrésistible boute en train, il racon
tait d’étonnantes histoires qu’il édulcorait avec
un soin tellement particulier que toutes ces dames
devinaient bien qu’il en cachait le plus intéres
sant et cela donnait un piment de plus à ses
racontars. Ce vieil enfant terrible leur plaisait
et quand il amenait avec lui son porte-fanion, le
grand Pol de Plennarch, on sentait tous les vieux
cœurs battre plus vite en l’honneur de la marine
de guerre.
— Mesdames, fit la directrice, je ne veux tout
de même pas surprendre votre bonne foi et votre
indulgence à l’égard du proche parent de l’une
de nous, mais nous devons nous concerter au
sujet de cette... intrusion d’un genre peut-être
dangereux dans notre maison de tout repos. Je
laisse à notre amie le soin de vous l’expliquer.
— Pour jouer la pièce de mon frère, qui a été
déjà représentée à un gala de la Marine, fit Berthe de Plennarch de sa voix la plus douce, il faut
le concours d’une actrice, une demoiselle faisant
partie des pupilles de guerre, une pauvre fille
éprouvée par la crise générale régnant au théâ
tre comme ailleurs, et notre directrice pense
pourtant que nous aurions tort de laisser venir
ici une personne de grand talent certes, mais
d’un monde qui n’est pas le nôtre. C’est un pré
cédent. Nous n’avons jamais demandé, pour nos
petites cérémonies intimes, des services étran
72
L’ANNEAU
DE
SATURNE
gers à nos familles. Les amateurs sont souvent
aussi bons que les personnalités les plus en vue,
lesquelles personnalités sont quelquefois d’une
moralité douteuse.
Il y eut des gestes de réprobation dans le clan
des vieilles filles. Les veuves se récrièrent.
Mme de Villers demanda :
— Pourquoi douteuse ? Ça ne nous regarde
en rien. Cette demoiselle-là vit sa vie en dehors
de nous et n’a pas l’intention de prendre pension
ici, je suppose. D’ailleurs, il n’y a pas de jeunes
filles chez nous, nous ne risquons pas de les scan
daliser.
— Pour l’instant, non, mais il y en aura de
passage cette nuit-là. J’aurai ma petite-fille, Mar
the. Vos nièces, Alice et Julie, chère Mme de Vil
lers. Je sais que l’art autorise certaine liberté
d’allure et on prétend que Reine Fériat...
— Comment ? C’est Reine Fériat qui a joué
au théâtre d’Avant-Garde ? J’en ai entendu dire,
ou plutôt, j’en ai lu beaucoup de bien dans le
courrier des Evettes... déclara Mlle Gisèle, la
vieille fille au mouchoir de point d’Angleterre.
On recevait à la maison de Sainte Chantal des
feuilles bien pensantes, journaux, revues et jus
qu’à des romans... choisis.
Il y eut alors un épanouissement de phrases,
pour ou contre l’art jetées sur la nappe, au mo
ment de la tasse de verveine que prenaient pres
que toutes ces dames en guise de thé et cela finit
73
L’ANNEAU
DE
SATURNE
par faire une assez jolie gerbe en l’honneur de
cette actrice peut être de mœurs douteuses que
personne, vraiment ne pouvait se vanter de con
naître... ni d’Evettes ni d’Adam !
— Je vais écrire à mon frère très sérieusement,
déclara Berthe de Plennarch en remontant chez
elle. L’essentiel est que cette fille ne puisse pas
passer pour... l’amie d’un vice-amiral. Ce serait
déshonorant à mon égard comme au sien.
M
LVl ine Reine Fériat, s’il vous plaît ?
La concierge, une tête ronde et grasse, envoya
la réponse par l’ouverture de sa loge qui ressem
blait au trou d’un jeu de boules.
— C’est au sixième, mon officier, la porte en
face. Pouvez pas vous tromper, y en a qu’une.
(Elle ajouta, ayant contemplé un instant ce
grand garçon dont le costume sombre s’éclairait
de galons d’or aux manches) : Que si c’est une
commission, je peux vous la faire. Y a pas d’as
censeur chez nous et vous ne tenez pas à grim
per...
77
■:
L’ANNEAU
DE
SATURNE
—■ Merci, Madame, j’ai l’habitude... (il allait
dire : des nids de corbeaux, en style de marin,
mais ne laissa pas tomber cette plaisanterie mal
gré sa gaieté intérieure). Elle est chez elle ?
Alors, j’y vais.
Et il s’élança dans cet escalier obscur, sans
tapis.
Il monta les premiers étages quatre à quatre
puis s’arrêta pour lire quelques cartes clouées
sur les portes : Mme Louise, couturière. M. Vin
cent Manurier, ouvrier d'art. Etrange demeure
pour une femme qui n’était pas une ouvrière
d’art mais plutôt une grande artiste tout court.
Au cinquième il monta moins vite. Il avait
accepté cette mission périlleuse avec une joie
d’écolier qui va enfin faire l’école buissonnière,
lui, ne connaissant que la consigne, l’ordre donné
par le grand chef, ce petit homme beaucoup
moins sérieux que lui. Du moment qu’il s’agis
sait d’être agréable à tout le monde et de rendre
service à une dame, il ne discutait pas. Cepen
dant il gardait une envie de rire depuis que son
oncle lui avait dit, d’un ton bourru :
— C’est ta mère qui embrouille tout ! Elle pré
tend que ça me compromettrait de conduire moimême cette gosse aux dames de Sainte Chantal.
A ses yeux je suis probablement plus jeune que
toi ! Donc, vas-y. Et tâche de la décider. Il y aura
le gros cachet, naturellement. Sois éloquent. Je
sais bien qu’elle te déplaît mais tu verras le fa
78
L’ANNEAU
DE
SATURNE
meux anneau de Saturne... si elle l’a encore ! Elle
est capable de l’avoir mis au clou !
Elle avait gagné Vanneau de Saturne avec le
billet de loterie qu’il lui avait donné.
Quel effarant tour de passe-passe du hasard !
De ce hasard remplaçant Dieu vis-à-vis de ceux
qui ne croient pas en lui mais qui ont besoin d’un
brin de surnaturel pour parfumer l’existence.
Il était gai ? Pas tant que cela, peut-être ! Il
avait seulement envie de prendre l’aventure du
bon côté. Il ne raisonnait plus parce que ce qui
l’attirait maintenant vers cette étrange fille c’était
l’inattendue délicatesse de son procédé. Elle avait
déclaré à tout le monde, quand on avait proclamé
son triomphe en la faisant monter sur la table
du souper en cette fin de gala où on était resté
entre jeunes gens, qu’elle avait ramassé le nu
méro gagnant par terre.
— Oui, Messieurs, sur la scène ! Un peu plus je
marchais dessus. Celui qui l’a perdu n’y tenait
pas tant que ça puisqu’il ne l’a pas réclamé !
Il n’y tenait certainement pas mais il y aurait
tenu qu’il le lui aurait donné tout de même parce
qu’il n’avait que ce cadeau à lui faire et que son
geste spontané était aussi un ordre mystérieux
du hasard. Superstitieux ? Comme tous les ma
rins. Moins que certains vieux routiers qui racon
taient qu’ils auraient offert une fortune pour pos
séder l’anneau.
Et il allait le voir.
79
L’ANNEAU
DE
SATURNE
Et il allait la voir... l’entendre loin des ovations
des hommes qui la dévisageaient de regards pres
que injurieux malgré leur admiration.
Cette actrice était-elle plus... que la protégée
de son oncle ? Est-ce qu’on n’avait pas chuchoté
que le hasard avait été aidé par le grand patron
du gala ?
Il ne voulait plus raisonner.
Au cinquième étage il s’aperçut que l’escalier
se rétrécissait d’une manière inquiétante. Cela
tournait à l’échelle de meunier.
Il s’arrêta devant la porte du sixième où il n’y
en avait qu’une, en effet, mais là pas de carte
collée, aucune indication, rien qu’une rébarba
tive porte de grenier provincial en chêne plein,
solide sans moulures, sans poignée, montrant
vraiment un visage de bois.
Il se pencha sur la rampe. On pouvait y avoir
le vertige et il l’eut.
Seulement point à cause du vide mais en pré
sence de cette réalité qu’il était venu chercher si
haut : Reine Fériat était pauvre et avant d’avoir
pénétré chez elle il ne pouvait pas en douter.
Il frappa doucement, respectueusement.
Pleine Fériat ouvrit cette porte elle-même, se
montra vêtue d’un simple peignoir de lainage
foncé et lui dit, n’y mettant ni accent de théâtre
ni sourire équivoque :
— Je vous attendais, Monsieur... car vous vou
lez sans doute reprendre votre bien ? Je possède
80
L'ANNEAU
DE
SATURNE
Panneau de Saturne grâce à vous. Mais je ne veux
pas le garder : il vous appartient en toute pro
priété. C’est vous qui l’avez gagné !
Et sans lui laisser le temps de protester elle le
prit autoritairement par le bras et le conduisit
auprès d’une table encombrée d’étoffes de toutes
les nuances, d’écheveaux de soie :
— Voilà, dit-elle en lui désignant un petit globe
de verre sous lequel reposait, telle une relique,
une bague au chaton énorme, presque noir,
barré d’une raie blanche.
Il balbutia, cette fois très ému :
— Ah ! Mademoiselle, pouvez-vous croire que
je suis venu ici pour le reprendre ? Je vous en
prie, ne vous moquez pas d’un pauvre diable de
marin qui vous a offert son billet... comme on
offrirait un ex-voto à Notre Dame des Victoires I
Vous êtes trop intelligente pour en douter et pour
quoi n’avez-vous pas déclaré bien haut, comme
je me propose de le faire avec votre assentiment,
que c’est moi qui vous l’avait donné ?
Droite et dédaigneuse devant lui elle l’écoutait
comme aurait pu le faire une madone de mar
bre... insensible aux propos mondains.
Attendant, perplexe, son pardon ou sa condam
nation il regarda autour de lui, essayant de fuir
ce sentiment d’effroi incompréhensible qui jugu
lait son cerveau au point de lui enlever tous ses
moyens de défense. Il n’était plus le soldat en
service commandé et encore moins l’indifférent
81
6
L’ANNEAU
DE
SATURNE
qui regardait, de haut, le fond, très obscur de
cet escalier qu’il venait de monter... si gaiement.
Reine Fériat habitait réellement une mansarde,
une mansarde de Montparnasse ressemblant à
un ancien atelier de peintre. Une vaste pièce
seulement recouverte d’un lourd toit de vieilles
tuiles encore solides qui s’ouvrait en plein ciel
sur une forêt de cheminées s’en allant, loin, très
loin, descendant vers un horizon bleuâtre comme
tombant à la mer.
s
Il y avait peu de meubles, une commode an
cienne et ventrue, un lit-divan, simple sommier
caché par un couvre-pieds qui n’était pas neuf
et deux chaises de paille. Le parquet se montrait
dans toute sa nudité de carrelage très propre
quoique fendu par place. A l’endroit où le toit
s’incurvait, on avait tendu un rideau pour en
faire un petit cabinet de toilette, peut-être même
y avait-il là un modeste poêle destiné au chauf
fage et à la cuisine d’une personne qui ne savait
préparer que des œufs sur le plat.
Les murailles se tendaient d’un papier toile
sans aucun ornement, aucun tableau, mais l’ou
verture vitrée montrait un tel paysage de coupo
les, de monuments et de tours dans sa forêt de
cheminées que cela pouvait tenir lieu de chefd’œuvre ancien ou moderne.
Sur la table rutilaient, autour du mystérieux
talisman, des morceaux d’étoffes, des soies mul
ticolores qui donnaient une atmosphère de luxe
82
Lf ANNE AU
DE
SATURNE
en préparation. Et on avait posé sur le tas, un
petit métier, de ces métiers que l’on tient sur les
genoux pour broder ou faire de la dentelle.
Reine Fériat poussa une chaise contre la table :
— Allons, asseyez-vous, mon lieutenant, ditelle railleuse mais plus aimable, ayant pitié de
l’embarras de ce grand garçon, et regardez-le
bien avant de me l’abandonner tout à fait. Ce
n’est pas un jouet fait pour moi. Je ne crois ni
à Dieu ni au diable et c’est une bague d’homme,
bien trop large pour mes doigts. Je ne porte pas
de bague à cause du travail que je fais sur ce
petit métier que vous voyez là. Les bijoux ne
conviennent guère aux ouvrières de mon genre,
d’ailleurs ce n’est pas un bijou.
Sous le petit globe de verre comme on en vend
chez les marchands d’articles religieux pour pro
téger les statuettes ou les médailles bénites, Van
neau de Saturne paraissait très lourd,- massif, sa
largeur éloignait toute idée de joujou féminin.
La monture, en vieil argent, était fort bien buri
née, ciselée, en couronne de petites perles de
métal qui brillaient parce qu’elles s’étaient polies
à travers les siècles et les mains. Le chaton
énorme se formait d’une cornaline d’un brun
roux, presque noir, et cette demi-sphère se striait
d’une raie blanche absolument régulière qui
représentait, qu’on l’admît ou non, l’anneau bar
rant la planète Saturne.
Il suffisait d’examiner à la loupe cette ligne
83
L’ANNEAU
DE
SATURNE
claire pour être convaincu de la réalité de sa
nature, celle de toutes les stries se profilant sur
les calcaires, grosses roches ou petites agates.
'Aucun artisan, si habile fût-il, n’aurait pu intro
duire cette raie dans cette pierre d’une façon arti
ficielle. La monture, fort ancienne, datait proba
blement de Louis XIII. A côté de la bague se
trouvait placée, sous le même globe, une médaille
de cuivre, peut-être son brevet de vertus, don
nant son authenticité à ce talisman original. D’un
côté on pouvait voir une déesse armée d’un tri
dent et d’une épée portant en exergue les mots :
Honneur et Patrie, de l’autre les noms de tous
les navires célèbres, navires ayant porté le pavil
lon amiral. L’anneau avait dû appartenir, de
père en fils, à un des conducteurs de ces bateauxlà, officiers ou pilote h
— Curieux! Très curieux! murmura le lieu
tenant Pol de Plennarch qui n’avait pu empê
cher son cœur de marin de tressaillir... tout en
lui interdisant de battre pour autre chose.
— Vous ne désirez pas le reprendre ? dit la
jeune femme d’une voix un peu sourde.
1. L’auteur de ce livre possède Vanneau de Saturne, tel qu’il
le décrit, accompagné de sa médaille : Honneur et Patrie, comme
de son brevet d’authenticité, mais il ne saurait vraiment
répondre de sa qualité de talisman car, n’ayant jamais rien
demandé à personne, il s’est bien gardé de mettre un objet à
contribution.
La bague magique, trop large pour un doigt de femme, repose
donc chez lui, enfin délivrée du souci d’obéir aux ambitions
humaines.
84
L’ANNEAU
DE
SATURNE
— Je suis tellement heureux de vous l’avoir
fait gagner que je voudrais le crier sur les toits,
chère Madame.
Elle lui désigna le vitrage d’un geste amusé.
On n’était pas loin du Panthéon et sur cette hau
teur les toitures ondulaient formant une étendue
dont l’immensité ressemblait au désert.
Et alors il se mit à rire franchement :
— Il me serait facile, en effet, de m’exécuter
ici mais je n’y serais guère entendu que des chats
qui doivent les fréquenter.
— Jamais aucun chat, à Paris, n’a vécu sur
un toit ! répliqua-t-elle. Ça c’est une légende. Et
s’il y en a quelquefois, c’en est un que la cruauté
des domestiques a jeté là pour qu’il y meure de
faim.
Il regardait maintenant, les étoffes de couleurs
vives, et les écheveaux de soie encombrant la
table, n’osant pas poser de questions. Demeu
rait-elle chez une parente qui faisait cet humble
métier de brodeuse ?
Elle répondit à ce qu’il pensait :
— Oui, monsieur de Plennarch, c’est bien moi
qui travaille sur ce métier-là. J’ai appris à broder
chez des religieuses qui m’ont élevée, grâce à la
générosité de votre oncle. C’est encore ce qui me
rapporte le plus par le temps qui court. Si on
n’a pas besoin d’entendre souvent des vers comme
ceux que fait si facilement notre vice-amiral, on
a, chez les gens riches, besoin tout de même de
85
L’ANNEAU
DE
SATURNE
jolis coussins pour étayer la paresse. Le luxe
intellectuel n’est pas nécessaire mais la permis
sion de dormir ou de rêver sur la soie brodée est
une chose probablement indispensable.
La voix railleuse de la jeune femme poignait
le grand officier et il retrouvait son accent de
théâtre quand elle disait des phrases qu’il ne com
prenait pas ou qui l’importunaient. Mais à ce
moment d’intimité elle ne posait pas devant un
public. Ils étaient bien tous les deux seuls et il
osa dire :
— Je viens vous apporter une bonne nouvelle
alors, mademoiselle Reine, et j’espère que vous
m’en voudrez moins de mon indiscrétion à vous
surprendre... au milieu de toutes ces merveilles !
Mon oncle va chez ma mère à la Naël et ces
dames de Sainte Chantal, dont vous avez déjà
entendu parler, seraient bien contentes de vous
avoir cette nuit-là pour leur jouer le fameux
A-propos! On me dépêche vers vous à ce sujet.
Ai-je besoin de vous assurer que vous ne perdrez
pas votre temps ? Non seulement mon oncle sera
très heureux de cette occasion de vous faire
applaudir mais nous tous, ces dames, ma mère,
moi, nous nous promettons une belle nuit. Ces
dames font très bien les choses, vous savez, c’est
un peu la vie de couvent mais davantage celle
d’un monde qui n’a rien oublié des jolies tradi
tions où l’on savait unir la plus aimable des cour
toisies aux charités chrétiennes...
86
L’ANNEAU
DE
SATURNE
Comme il s’interrompait^ cherchant encore
une phrase plus persuasive, elle se mit à rire.
— Non, mon lieutenant, n’en jetez plus... ça me
suffit. Vous récitez très bien votre leçon, seule
ment vous n’êtes pas né comédien, ça se sent...,
vous êtes en train de patauger. Personne, bien
sûr, n’a envie de me voir là-bas, pas plus ces
dames que votre mère, et comme votre oncle a
peur de se faire mal recevoir, il vous charge de
la corvée... Si c’est là le commencement des
miracles de Vanneau de Saturne, ça ressemble
plutôt aux maléfices d’un très funèbre entremet
teur.
Il se redressa, effaré. Il retrouvait l’insolence
terriblement garçonnière de Reine Fériat dans
son premier travesti où elle lui avait fait la plus
mauvaise impression.
Et il regarda la jeune femme presque dure
ment :
— Ne vous fâchez pas, monsieur de Plennarch,
je crois que vous, vous êtes bon, sans malice et
sans calcul, dit-elle avec un sourire plus triste
que railleur, mais les autres ?... Non, je ne veux
pas rejouer cet A propos qui n’est plus du tout de
saison. Quel arriviste, votre oncle ! Pourquoi
aligner toutes ces tirades quand il peut aligner
des navires ?...
Il ne savait quoi répondre parce que, du même
avis que la jeune femme, s’il avait blâmé son
chef, il aurait commis une faute de goût et il ne
87
L’ANNEAU
DE
SATURNE
se sentait pas le courage de blâmer cette farouche
indépendante.
Il tortillait du bout de ses doigts gantés, un
écheveau de soie bleue et il murmura :
— Mais vous devez pourtant préférer la scène
avec toute la séduction des lumières et des applau
dissements à ce travail d’ouvrière qui se passe
dans un grenier loin de toute gloire. Ça ne vous
amuse pas. Si j’osais je me permettrais même de
vous dire que ça ne vous va pas du tout.
— C’est ce qui vous trompe, mon lieutenant.
J’aime la solitude et le silence. Quand j’ai du pain
à manger je ne pense pas aux soupers de bal et
aux orchestres. J’ai été élevée en un temps de
catastrophes, de misère et de grands chagrins.
Pourquoi me préoccuper d’un luxe inutile, moi
qui devine que cela reviendra, que nous sommes
plus proches que jamais d’une fin de monde
inévitable.
Il la regardait, maintenant, ébahi de la voir au
milieu de ces choses puériles, si sérieuse et telle
ment au-dessus des autres femmes par cette
étrange philosophie dont il ne connaissait, du
reste, que les rudiments. Personne, chez lui, pas
plus sa mère que son oncle ou ses camarades
n’avait eu le besoin de s’en occuper. Il lisait
peu, ne cherchait rien au-delà de la satisfaction
que lui procurait son métier à lui : attendre sur
la mer l’ordre d’appareiller pour courir droit à
la bataille.
88
-
n
i
L’ANNEAU
DE
SATURNE
— Madame Reine Fériat, soupira-t-il, je n’ai
plus l’idée que vous pouviez être une créature
légère. J’ai eu tort de vous mal juger. Ce que je
ne vous pardonne pas en ce moment c’est de me
croire encore votre... ennemi, et, à mon tour, de
me sentir mal jugé.
« Je me faisais une fête de vous amener làbas... Il y aura un arbre de Noël pour les enfants
pauvres, une messe de minuit où l’on priera pour
les malades et les désespérés.
« Et puis il y a aussi moi qui vous donne toutes
les chances de bonheur en vous offrant l’anneau
magique Je ne veux rien garder si vous ne me
croyez pas sincère parce que je n’ai plus besoin
de rien.
C’était une singulière déclaration qu’il lui fai
sait là mais, tout de même, c’en était une.
Le comprit-elle ou, ayant oublié un instant
cette haine des conventions sociales qu’elle sem
blait avoir pour seule règle de conduite, eut-elle
envie de lui témoigner sa confiance. Elle enleva
le petit globe de verre qui protégeait Vanneau
de Saturne et mit l’énorme bague à son pouce.
— Vous voyez bien, mon lieutenant, qu’il est
trop large pour moi ? Tout est trop grand ou trop
beau pour... pour la fille du capitaine Fériat.
Est-ce que vous ne le pensez pas malgré vos pro
testations ?
Il glissa de sa chaise comme attiré par cette
main très blanche, petite main devenue celle d’un
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L'ANNEAU
DE
SATURNE
enfant sous ce sombre anneau dont le chaton
noir rayé d’une clarté, semblait si lourd et genou
en terre, avec un respect qui touchait à la supers
tition, il baisa la main et la bague en balbutiant :
— Je sais. Je suis venu parce que je voudrais
tellement effacer l’horrible souvenir, Madame !
Disposez de moi comme du plus dévoué de vos
serviteurs et ce n’est pas, de ma part, un terme
de banale politesse, car moi je ne comprends rien
aux hypocrisies mondaines.
« Il ne faut pas que vous soyez malheureuse
parce que les crimes des parents ne doivent pas
retomber sur les enfants, ce serait trop injuste.
Elle regardait cet homme à ses pieds et c’était,
en effet, un serviteur, une bonne recrue, le soldat
d’une belle cause.
Laquelle ? La sienne ? Ou celle du vice-ami
ral ?
Elle conclut :
— Et nous irons donc prier, la nuit de Noël,
pour les pauvres, les malades, les désespérés en
ce couvent de nobles recluses, cet asile de femmes
riches qui se garent de toutes les promiscuités
parce qu’elles peuvent se retirer de la mêlée.
Soit ! Mais qui vous a dit, monsieur de Plennarch,
que je refuse de prendre ma part des fautes de
mon père ?
Il se releva tenant toujours sa main qu’il ser
rait sur sa poitrine. Aucune sensualité ne trou
blait le jeune homme à ce moment mystérieuse
90
L’ANNEAU
DE
SATURNE
ment décisif de son existence. Il s’orientait vers
l’obscurité comme d’autres se tournent vers la
lumière. Cette femme dont les yeux luisaient à
la façon du terrible anneau de Saturne, d’une
lueur émanant d’un ciel d’orage, l’attirait sans
qu’il pût s’expliquer nettement l’émoi qu’elle lui
communiquait.
Il ne songeait plus qu’elle pouvait être la maî
tresse d’un vieillard à la fois dangereux et ridi
cule, s’il devinait pourtant qu’elle ne se souciait
pas de le voir, lui, compromis vis-à-vis d’un chef
peut-être jaloux, maître de son avenir.
Non, il ne voyait plus qu’une créature au-des
sus de toutes les créatures de perdition parce
qu’elle lui représentait la force d’un orgueil. Elle
ne l’aimerait sans doute jamais et il devait se dis
penser en lui parlant de la banalité de certaines
phrases, du vocabulaire amoureux.
Non, non, il ne l’aimait pas... au moins pas
encore mais il en avait peur, ce qui était bien le
pire.
1
Al arriva le lendemain matin dans cette étroite
rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, où sa voi
ture, un grand cabriolet beige, produisit une cer
taine émotion. Les commères en train de balayer
leur devant de porte, échangèrent des réflexions :
— C’est pour la demoiselle du sixième. Bien
sûr qu’elle va tourner dans un film !
— Elle en a de la chance, la brodeuse ! Main
tenant c’est une star.
— Non, c’est une parente du ministre de la
Marine. Tout ce qu’il y a de bien.
92
L’ANNEAU
DE
SATURNE
— Alors, pourquoi qu’elle a besoin de bro
der ?
Pol de Plennarch monta de nouveau l’escalier
obscur qui le menait à cette gloire imaginaire, et
il trouva Reine Fériat prête à partir, un sac de
voyage à ses pieds contenant sans doute le pau
vre costume du mousse abandonné.
Ils eurent une poignée de mains très masculine
mais leur sourire gardait une complicité invo
lontaire.
Ils eurent un peu l’air de deux collégiens médi
tant une fugue :
— J’ai pris sur moi Vanneau de Saturne, ditelle tout bas, j’ai pensé que l’on serait curieux de
le voir chez ces dames. Souvenez-vous, n’est-ce
pas, que je l’ai trouvé par terre..., un double
hasard.
— Pourquoi faut-il mentir ? Je vous obéirai,
madame Reine, seulement, je ne comprends pas
car j’ai horreur des faux-fuyants.
— Est-ce que votre métier n’est pas d’obéir
sans comprendre? Ne m’appelez pas comme ça;
c’est si prétentieux ce nom de Reine..., et puis
pas de Madame. Je ne suis pas mariée, voyons !
— Alors (il chercha un instant, se mit à rire) :
je vous dirai : Majesté, ce sera plus simple, n’estce pas ?
Il s’empara du sac et attendit qu’elle eût mis,
devant un miroir accroché à la fenêtre, un bon
net de velours très serré qui faisait de sa face
93
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pâle, sans fard, à peine poudrée, un visage de
Pierrot lunaire dont les grands yeux ombrés de
sourcils et de cils bruns, exprimaient tout le
charme étrangement morbide.
Il ne s’était pas encore demandé s’il la trouvait
belle mais il ne voyait déjà plus, dans le ciel de
sa vie de marin, que cet astre qui, s’il ne l’illumi
nait pas, éclipsait pourtant tous les autres.
Elle portait une robe droite en satin noir, sans
garniture et une cape de grosse laine lui donnant
la silhouette austère d’un religieuse en rupture
de couvent.
— Aurez-vous assez chaud ? Ma voiture est
bien fermée et j’ai des fourrures...
— Moi, je n’en ai pas, mon lieutenant, parce
que je ne pouvais m’en offrir que de fausses...
et que je n’aime pas le faux... quoique vous en
pensiez ! D’ailleurs je n’ai jamais froid.
Elle alla visiter son poêle pour s’assurer que le
feu en était complètement éteint. On ne voyait
plus d’étoffes ni de soies sur sa table de travail et
le petit métier restait vide. Puis elle ouvrit son
châssis donnant sur le toit :
—■ Maintenant je suis tranquille. Pendant mon
absence l’atmosphère de ma chambre se renou
vellera et quand je rentrerai je souffrirai moins
du manque d’air.
— Vous ne craignez pas... les voleurs ?
— Il n’y a rien à voler chez moi, mon lieute
nant, ni argent ni fourrures. J’ai livré hier mes
94
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SATURNE
L’ANNEAU
DE
SATURNE
derniers travaux de jour de l’an à la maison qui
me les commande. Le seul trésor... je remporte.
Et elle tira sur une mince chaînette d’argent
suspendue à son cou pour lui montrer Vanneau
de Saturne qu’elle portait ainsi parce qu’il n’au
rait jamais pu tenir à son doigt, même au-dessus
du gant.
Il la contemplait, ému, allant et venant dans
cette mansarde, très à son aise devant lui sans
essayer de l’attendrir.
— Vous m’avez pardonné, je l’espère, mais,
moi je ne me pardonnerai jamais de vous avoir
prise... (Il cherchait le mot.) Enfin de m’être si
grossièrement trompé sur votre compte, Majesté,
chère et si étrange Reine qui ne consentiez pas
à régner sur vos admirateurs et à les mettre à
contribution.
— Oh ! fit-elle en riant de son rire de théâtre
qui dissimulait aussi une émotion, je les connais
trop mes admirateurs ! Ils manquent de véritable
générosité. C’est la première fois que j’accepte
d’un homme un pareil cadeau, ce talisman qui ne
devrait appartenir qu’à un marin. Mais saviezvous ce que vous faisiez en me donnant ce billet
de loterie ? Et comme a dit un certain philoso
phe : « Mon père pardonnez-leur car ils ne savent
ce qu’ils font ! »
Il tressaillit nerveusement. Cette femme par
lait, au moins pour lui, un langage énigmatique
en ce sens qu’elle mêlait très intimement ses
95
L’ANNEAU
DE
SATURNE
connaissances intellectuelles aux accents de la
plus vulgaire familiarité. Elle était bien le gar
çon qui a fait ses humanités tout en ne dédai
gnant pas les jeux de la rue.
Ils descendirent les six étages sans plus rien se
dire et quand elle fut devant la portière de l’auto,
elle eut un petit cri d’admiration :
— Oh ! que j’aime ça ! On dirait la voiture de
Cendrillon ! Vous savez la grande citrouille qui
devint un superbe carrosse à six chevaux blancs ?
— Il y a plus de six chevaux à votre disposi
tion, et j’espère que votre Majesté sera satisfaite
de leur célérité.
Il l’installa à côté de/ lui en l’entourant
d’une couverture de fourrure noire et ils parti
rent tous les trois, car l’anneau de Saturne
était certainement le plus important héros de ce
voyage.
Elle ne parlait plus, toute au plaisir craintif de
voir s’évanouir les maisons, les monuments. Elle
ne savait pas qu’on allait vite et encore moins
qu’il fallait avoir peur. Elle ne connaissait guère
que les taxis parisiens et avait toujours refusé de
monter dans la voiture du vice-amiral Jeanrouy,
parce que son chauffeur revêtu de la livrée de îa
marine, l’aurait peut-être espionnée d’un œil mal
veillant.
— Voyez-vous, murmura Pol de Plennarch
lorsqu’ils furent sur la route libre, moi, je n’ad
mets que mon vaisseau ou l’avion, l’eau ou l’air.
96
L’ANNEAU
DE
SATURNE
La terre c’est encore trop dur. On se sent cahoter
là-dessus comme sur une charrette.
Elle sortit, avec prudence, son visage pâle de
l’auréole sombre de la fourrure et lui répondit :
— Ce n’est pas une raison pour aller comme
le vent. Ça roule trop bien à mon avis. Est-ce que
vous avez le temps de regarder votre route ?
— Pourquoi faire ? (Î1 eut un jeune rire de
défi) : S’il y a un obstacle je suis toujours sûr de
le sauter. L’essentiel est de ne pas se trouver des
sous. Et j’ai tellement l’habitude de cette route !
Ma mère prétend que je peux conduire à tombeau
ouvert en fermant les yeux. Est-ce que vous
avez peur ?
— Non. Cependant je n’aimerais pas avoir un
accident avec vous... parce que les journaux en
parleraient.
— Et puis ?
— Et puis ce genre de réclame ne nous ferait
pas de bien, ni à l’un ni à l’autre.
Elle ne regardait pas la route à ce moment-là.
Elle regardait venir à elle un très grand peuplier,
le seul peuplier du bord de ce chemin qui condui
sait à Dampierre, la plus proche localité avant
Chevreuse. Le paysage désolé, semblait pétrifié
sous des nuages bas, lourds de neige. On était à
la veille de Noël et on sentait dans la solitude de
la campagne, cette attente angoissante du pro
chain linceul.
Reine Fériat se demandait à présent si elle
97
7
L’ANNEAU
DE
SATURNE
avait une hallucination ? Le grand peuplier de
là-bas, semblait osciller sous un vent violent et
il faut un vent vraiment furieux pour agiter un
peuplier comme celui qu’elle apercevait devant
elle à peut-être cinq cents mètres, un arbre
immense.
Or, il n’y avait aucun vent.
L’atmosphère était calme. Tous les autres
arbres, les arbustes flexibles qu’on devinait plus
qu’on ne les voyait, de près ou de loin, sous leur
voile de brouillard, demeuraient absolument
immobiles.
Et le grand peuplier, non pas seulement sa
pointe, mais tout son grand corps droit s’incli
nait, se relevait, se secouait... Il était de la der
nière évidence que puisqu’il n’y avait aucun
vent capable d’agiter ainsi ce colosse végétal
c’est qu’il allait tomber...
— Monsieur de Plennarch, dit impérieusement
Reine Fériat, il faut ralentir, il faut vous arrêter.
Sans lever la tête et sans comprendre, le portefanion du vice-amiral Jeanrouy freina, ayant
deviné instinctivement qu’un chef venait de don
ner un ordre..., surtout parce que la femme qui
était à côté de lui n’avait pas crié.
Il arrêta sa voiture à quelques mètres à peine
du peuplier qui s’abattit en travers de la route
avec un bruit de tonnerre et en faisant trembler
le sol.
Aussitôt la voiture fut entourée d’une foule
98
L'ANNEAU
DE
SATURNE
d’ouvriers forestiers sortant de tous les coins
du paysage, et dont l’un brandissait un drapeau
rouge, parfaitement inutile.
— Nom de Dieu ! gronda Pol de Plennarch,
qui, pour la première fois de son existence, jurait
devant une dame. Et il sauta sur la route.
Plus blanche qu’une morte, Reine Fériat res
tait immobile. Avait-elle eu vraiment peur ?
— Vous savez, mon officier, jargonna le chef
de chantier, un étranger, bien entendu, Belge, Ita
lien, Polonais, ou Tchécoslovaque, la plantation
nous a manqué dans le fil. C’est une malchance
pour nous qu’il faudra l’élonger par le rang I
— Pour un morceau, déclara philosophique
ment celui qui tenait le fil, en l’espèce une corde
de la grosseur d’un câble de navire, c’est un joli
morceau. Ça ne pouvait pas tourner plus mal]
Il était moins cinq, oui !
Pol de Plennarch regarda tous ces hommes qui
suaient sang et eau en tirant le colosse par ses
branches. Reprenant son sang-froid, il leur indi
qua le sens de la manœuvre, le point où il fallait
enrouler la corde.
— Allons, mes braves, un peu de courage.
« Faut que je passe et avec moi les autres qui
viennent derrière. Dépêchons !
— Ça donne soif, déclara quelqu’un.
Le vieil arbre mort n’y mit pas trop de mau
vaise volonté. Il roula sur lui-même et fut jeté
au fossé sous la poussée rageuse de ses assassins.
99
L’ANNEAU
DE
SATURNE
Alors Pol de Plennarch les gratifia d’un princier pourboire.
— Reine, ma chère Majesté, murmurait le
jeune homme ayant repris son volant d’une main
pendant qu’il entourait de son bras gauche le
paquet de fourrure noire qui semblait ne plus
remuer du tout. Vous venez de nous sauver la
vie ! C’était le plus grave accident qui pouvait
nous arriver et aussi le plus imprévisible pour
moi. En regardant la terre on ne pense guère au
ciel..., et si le ciel vous tombe dessus... Vous avez
eu peur, n’est-ce pas ?
— Non, dit-elle d’une voix sourde, car il y a
plus grave, mon lieutenant !
—■ Quoi encore ?
— Il y a que, peut-être, le surnaturel existe !
Il ne répondit rien, la serrant un peu contre
lui, parce que cela ne pouvait vraiment pas se
discuter dans un pareil moment d’émotion et sur
tout avec une femme nerveuse.
Ils arrivèrent vers midi et demi au vieux
monastère de Sainte Chantal.
Sur l’esçalier à double révolution qui ornait
la façade du château, se tenaient groupés le per
sonnel et toutes ces dames.
A droite, Mme de Soyelles, Mme de Plennarch,
et leurs amies. A gauche, le jardinier, ses trois
aides, les serveurs, les femmes de chambre. (Le
seul cuisinier manquait parce qu’il était en train
de surveiller ses rôtis.)
100
L’ANNEAU
DE
SATURNE
Tout ce monde en tenue d’apparat, très anxieux
et grelottant, guettait l’auto en retard.
Quant au vice-amiral, il faisait les cent pas
en avant, sur la pelouse, les mains derrière le
dos, ayant sa vareuse la plus galonnée mais en
proie à la plus visible des mauvaises humeurs.
— Elle ne viendra pas ! ronchonnait-il et il
ajoutait, mentalement :
— Pol n’est pas un gaillard capable d’enjôler
une créature de ce genre. Elle a dit : non, et il
a filé sans demander son reste. Ce type-là est
un glaçon !... Il n’entend rien aux actrices et ne
saura jamais donner la réplique.
Le vieux galantin n’était pas capable, lui, de
voir plus loin que son désir, très ordinaire, de
chercher à séduire cette fille récalcitrante qui
occupait ses pensées toutes les fois qu’il avait le
temps de caresser son rêve de devenir le dernier
des romantiques. Le métier de grand marin,
conducteur d’hommes et de navires, lui laissait
assez de loisirs pour chercher à se faire illusion.
S’il ne représentait pas un beau soldat pouvant
éblouir par sa seule prestance, il avait (ou croyait
avoir), une âme de poète également partagée
entre la culture de la fleur bleue et le culte moins
éthéré de la petite femme.
Le malheur avait voulu qu’il eût à protéger une
petite fille qu’il n’avait étudiée qu’en lui don
nant des jouets ou des professeurs, c’est-à-dire
en lui passant la main dans les cheveux ou en la
101
O Péfl0U8UX§]
L’ANNEAU
DE
SATURNE
grondant parce qu’elle s’émancipait en injuriant
ses maîtres.
Du couvent primitif au pensionnat plus sérieux
elle n’avait jamais été qu’une révoltée de nais
sance et aussi, à son avis de père adoptif, une
ingrate qui ne reconnaîtrait jamais aucune auto
rité encore moins par calcul que par devoir.
Quand il comprit, le pauvre homme, que la
petite fille se moquait de lui malgré toute la ten
dresse qu’il lui témoignait, il était trop tard !
Comment se serait-il reproché cette tendresse
équivoque malgré son désir de se dissimuler à
lui-même le danger de ce sentiment..., tellement
dramatique. Comment aurait-il pu se guérir de
sa mauvaise passion puisqu’il voulait ignorer
son rôle terriblement grotesque de protecteurbourreau. Il se sentait tout de même un brave
homme parce qu’il n’avait aucun remords... et
que sans remords on est toujours innocent à ses
propres yeux.
Comme il allait tourner encore une fois le dos
à la grande avenue en faisant craquer ses doigts
d’impatience, on entendit la trompe de l’auto et
l’on vit la voiture, de très loin, pointer son
museau clair au milieu du sable roux, et il y eut
un ah ! de générale satisfaction.
Impeccablement, l’auto ayant accompli un
savant virage, s’arrêta juste en face du vice-ami
ral. Pol de Plennarch sauta de son siège.
—n Mon commandant, fit-il avec un salut des
102
L’ANNEAU
DE
SATURNE
plus militaires, j’ai l’honneur de vous amener
Mme Reine Fériat. Nous sommes, je crois, un peu
en retard, mais nous avons failli recevoir un
peuplier sur la capote et si nous sommes en vie
c’est bien par une espèce de miracle !
Alors, au milieu des exclamations de tous ces
gens qui vivaient loin des grandes routes, étant
toujours aux aguets d’un événement rompant la
monotonie de leur existence, il y eut un mouve
ment de prodigieux intérêt vers la dame, Y hé
roïne du miracle.
Elle sortit de la voiture, tirée par la poigne
solide de son chauffeur et embarrassée qu’elle
se trouvait dans la grande fourrure noire, elle
apparut comme le corps très rond, soyeux, de ces
gros papillons nocturnes se débattant entre des
ailes sombres, bien trop lourdes pour eux, de
ces terribles papillons de nuit qui font peur et,
qui tournoient, ayant peur eux-même sans voir
autre chose que la lumière d’une lampe où ils
iront se brûler.
— Mademoiselle Fériat, soyez la bienvenue
dans notre paisible maison, déclara solennelle
ment Mme de Soyelles qui ne voulait pas laisser
à l’amiral le soin de recevoir à sa place. Nous
tâcherons de vous faire oublier ce terrible acci
dent et vos fatigues de la vie parisienne pendant
les quelques heures que vous passerez chez nous.
Vous êtes ici dans une sainte demeure où nous
ne pensons plus aux fastes du siècle et où nous
103
L’ANNEAU
DE
SATURNE
ne recevons que ceux qui veulent bien s’unir à
nous, la nuit de Noël, pour prier pour les
pécheurs et les pauvres.
Reine Fériat, toute palpitante encore dans
l’ampleur de sa fourrure d’ours dont Pol de
Plennarch essayait de la débarrasser, répondit
de sa belle voix de contralto :
— Je vous remercie, Madame, de ne pas me
trouver trop indigne de me joindre à vous pour
la messe de minuit, mais sans mon nouveau pro
tecteur, je n’aurais jamais osé venir (et, comme
tout le monde se haussait sur les pointes en se
demandant quel était ce nouveau protecteur,
après, bien entendu, le vice-amiral, Reine Fériat
ajouta) : Voici Vanneau de Saturne !
Lequel anneau magique se balançait au bout
de sa chaînette d’argent.
Pour une entrée en scène, c’était assez réussi.
La redoutable créature savait décidément jouer
tous les rôles, y compris celui de la vamp de
cinéma.
Ce fut un tel élan de curiosité qu’on faillit en
oublier la vamp elle-même...
Au déjeuner on eut une recrudescence de ques
tions et Pol de Plennarch dut narrer au moins
plusieurs fois l’histoire du grand peuplier.
Tout de suite, deux clans se formèrent.
Celui qui tenait pour la vertu du talisman.
Celui qui redoutait toute accointance avec un
fétiche. Cette espèce de sorcellerie venue de trop
104
L’ANNEAU
DE
SATURNE
loin pour être clairement appréciée n’était-elle
pas incompatible avec la sainteté du lieu où
Sainte Chantal avait respiré ?
L’amiral, naturellement, raconta des histoires
qui troublèrent de plus en plus ces dames.
Tour à tour, après le déjeuner, elles tinrent
à recevoir la visite en particulier de la proprié
taire dudit talisman. Quelques-unes faisaient de
petits cris en y touchant et d’autres, avant de
s’approcher, se signaient les yeux clos de frayeur.
Quand Reine fut en présence de Mme de
Plennarch, elle se tint sur ses gardes, un peu
intimidée par cette grande personne dont les yeux
de mauves fanées semblaient très doux mais toi
saient cependant avec une secrète impertinence :
— Je ne crois pas du tout aux anneaux magi
ques, moi, Mademoiselle ! Et. puisque nous voici
entre nous, je vous dirai ce que je pense : c’est
certainement mon frère qui a dû vous le donner.
Ce vieil étourneau commettrait des crimes contre
la providence pour obtenir les bonnes grâces
d’une jolie personne. Voyons, nous sommes
seules, ici, chez moi. Dites-moi la vérité, vous
êtes trop charmante pour ne pas avoir tous les
droits et c’est bien le vôtre de recevoir tous les
hommages. Vous êtes libre. Je vous ai fait
envoyer mon fils pour ménager un peu la répu
tation de mon frère qui perd facilement le nord
en sa qualité de poète. Nous sommes entre
femmes, soyez assurée de ma discrétion. Je ne
105
L'ANNEAU
DE
SATURNE
crois pas du tout à cette fable du billet perdu.
On ne perd pas un billet de loterie quand on l’a
payé cent francs !
Reine Fériat s’était assise en face de la dame qui
se serrait frileusement dans son châle de laine
violet et elle l’examinait à son tour avec une
certaine appréhension. Elle était la plus jeune
mais elle avait la priorité de la souffrance et elle
connaissait l’amertume de la vie marquée par
une fatalité que rien ne pouvait effacer, pas
même le don d’inestimables trésors.
Elle regardait alternativement la dame en
deuil et le merveilleux paysage du parc, der
rière les vitres claires, cette longue allée ruchée
de buis et là-bas ce ciel gris, opalin, qui semblait
contenir sous une épaisseur molle d’ouate
l’énorme bijou du soleil. Et il faisait chaud autour
d’elle, d’une chaleur n’ayant jamais régné dans
sa mansarde malgré toutes les promesses de
rayons que pouvaient lui réserver les nuages de
Paris.
Elle répondit posément, sans se départir, de
son ton respectueux :
— Non, Madame, M. votre frère ne m’a pas
donné Vanneau de Saturne. Il ne faut pas lui faire
l’injure de le compromettre dans sa mission de
grand protecteur des pupilles de la Marine. Il ne
trahirait pas la cause... des pilotes ! Car c’est un
pilote qui l’a chargé de diriger cette loterie en
l’instituant son légataire, puisque la légende veut
106
L'ANNEAU
DE
SATURNE
qu’on en hérite ou qu’on le gagne. On ne peut,
il vous l’a dit lui-même, ni l’acheter ni le vendre
encore moins le donner...
— Peut-on le voler ? questionna la voix de plus
en plus douce de Berthe de Plennarch.
— Ça, je n’en sais rien, répliqua Reine Fériat,
un peu étonnée de voir qu’une très respectable
bourgeoise eût l’idée d’un vol comme d’une
chose naturelle.
Ces femmes du meilleur monde ont quelque
fois des excès de langage assez curieux.
Elle reprit après un instant de silence pesant
sur elle comme un soupçon :
— Personnellement, je ne tenais pas à le
gagner, je vous assure et... d’autre part, je ne suis
pas assez riche pour m’offrir cette chance, la
chance d’un gain inutile en dépensant une somme
pareille. Je l’ai bien ramassé par terre. Le hasard
a dirigé les événements et je commence à croire
qu’il y a au-dessus de tous les événements, une
protection mystérieuse...
— Vous croyez en Dieu, vous ? interjeta
Berthe de Plennarch.
La voix eut, malgré sa réserve polie, une telle
inflexion de mépris que Reine Fériat se senjit
glacée jusqu’aux moelles.
— Et pourquoi pas ? fit-elle de sa voix brus
quement faubourienne. Est-ce que Dieu ferait
partie des privilèges de la fortune ?
Mme de Plennarch eut alors l’intuition du dan
107
L’ANNEAU
DE
SATURNE
ger social que pouvait devenir cette jeune
femme d’allures très indépendantes.
Elle répondit, fermant à demi ses yeux couleur
de mauves sèches.
—Mademoiselle Fériat, je suis très inquiète
pour vous de ce don de la providence parce qu’il
peut vous attirer des ennuis dont le premier est
de vous faire des envieux. (Et changeant de
sujet, elle ajouta) : Qu’allez-vous nous dire ce
soir, à notre réveillon ? Mon frère vous a-t-il
donné un autre rôle que celui du petit mousse
coupable ? Ici, vous le devinez, n’est-ce pas, on
est un peu prude et la scène de la sirène entraî
nant le pauvre garçon sous les flots, ne passe
rait pas.
— Je le pense bien, Madame. Les poètes ne
sont jamais à court quand il s’agit d’embellir la
vie : il y aura un mouton...
— Comment, un mouton ?
— Oui. L’agneau de la crèche apporté par un
berger de circonstance, lequel agneau bêlera des
choses de ce genre (et Reine Fériat se haussant
tout à coup dans une attitude de grand style, pro
féra cette strophe bizarre) :
Si fai tondu le pré du grand champ des étoiles,
C’est pour vous apporter une gerbe de lis,
Que fai ravis là-haut, dans les plis de ses voiles,
A Madame Chantal qui les aura bénis.
108
L’ANNEAU
DE
SATURNE
Un peu ahurie, Berthe de Plennarch, ne sut
pas s’il était nécessaire d’applaudir l’actrice ou de
blâmer l’irruption de ce mouton, sans doute
enragé, dans le sanctuaire de leur dame patronnesse.
JtdLnfin, Mademoiselle, je ne puis affirmer
qu’une chose c’est que, moi, j’ai vendu à mon
cousin, Pol de Plennarch, le billet numéro 19,
celui-là même qui a gagné Vanneau de Saturne.
Les deux jeunes femmes en présence dans le
grand salon de réception de l’abbaye de Sainte
Chantal, étaient seules en attendant qu’on fît la
répétition annoncée. Et elles se mesuraient des
yeux presque sans se voir, car le crépuscule de
110
L’ANNEAU
DE
SATURNE
ce jour de neige assombrissait tout autour d’elle.
A droite, sous un voile de fils d’or et d’argent
se dressait le fantôme scintillant de l’arbre de
Noël encombré de fleurs et de fruits de toutes
les nuances et, à gauche, un rideau mystérieux
drapait une estrade, laquelle estrade destinée à
représenter une scène théâtrale, le plateau,
n’était autre qu’une très ancienne tribune de pré
dicateur. L’immense salle, dite salle du Chapitre,
se meublait de bancs et de chaises qu’on avait
entassés pour contenir une foule.
Mlle Marthe de Soyelles venait à peine d’arri
ver avec sa mère et le temps de changer sa robe
de voyage pour le costume bleu nattier qu’elle
portait à la soirée de gala de la Marine, elle s’était
précipitée du côté où elle savait rencontrer celle
qu’elle considérait maintenant comme l’enne
mie.
Reine Fériat comprit tout de suite.
Il fallait se garer et le garer d’un petit scandale
sentimental en prenant sur elle le poids du men
songe.
Au fond, cette fille de trente ans, élevée à la
dure école de la bienfaisance, était une singulière
créature, une espèce de vieux philosophe déguisé
en femme, incapable de céder pour un béné
fice quelconque mais très capable de pitié comme
peuvent en avoir les vrais indifférents qui n’at
tendent plus rien de la part des hommes. Elle
était vraiment une sectaire, une femme de l’âge
111
L ’ A N N E A U
DE
SATURNE
de la pénitence et si elle ne redoutait pas le scan
dale pour elle, peut-être avait-elle ses raisons
pour ne pas vouloir l’infliger aux autres. Il y
allait, en ce moment de crépuscule d’hiver, de son
orgueil d’indépendante et elle avait en face de
cet orgueil, cette pauvre petite vanité d’une
gamine éprise du beau lieutenant de marine, ce
jeune étourdi probablement aussi étourdi que le
vieil officier supérieur amoureux d’une actrice
sachant dire ses vers ! Reine Fériat ne voulait pas
se servir de ces soldats, ses ennemis nés à elle !
Et il lui semblait tellement plus amusant de ne
pas daigner s’apercevoir de l’honneur qu’on lui
faisait.
— Mademoiselle, murmura-t-elle très douce
ment, je ne conteste pas le fait, seulement pour
quoi ne voulez-vous pas que M. de Plennarch ait
perdu ce billet ?
— Parce que, se récria Marthe d’une voix fêlée
par la colère, on ne perd pas ainsi un billet qu’on
venait de m’acheter à moi et que l’on a serré pré
cieusement dans sa poitrine. Je l’ai vu mettre ce
numéro dans son portefeuille, là, sur son cœur.
Non, il n’a pas perdu ce numéro... j’en suis cer
taine.
—• Mademoiselle, soupira Reine Fériat, tout se
perd, tout s’oublie... et tout se retrouve... hélas !
quand il est trop tard. Dès que j’ai su que ce bil
let appartenait à M. de Plennarch... j’ai voulu...
A ce moment un domestique chargé de vérifier
112
L’ANNEAU
DE
SATURNE
le bon fonctionnement de l’illumination future de
l’arbre de Noël, vint presser les boutons sans
même faire attention aux deux jeunes femmes
dressées l’une devant l’autre.
Reine Fériat qui attendait le vice-amiral pour
une dernière mise au point et qui était dans un
costume des plus ordinaires, put contempler la
jeune fille en robe de soie bleue. Celle-ci se piétait comme un bel oiseau au plumage rutilant, à
la huppe d’or, aux yeux d’escarboucles et tant il
est vrai que la toilette, chez les femmes inexpéri
mentées, influe toujours sur leurs propos, le bel
oiseau ajouta un méchant coup de bec à son
ramage puéril :
— Vous ne pensez pas tout de même que je
puisse croire un seul instant que Pol de Plen
narch vous l’ait donné !
Il y eut un silence.
Le vice-amiral vint rejoindre son interprète,
entra en se frottant les mains :
—■ Superbe, cet arbre ! Bonsoir, Mademoiselle
Marthe, vous êtes jolie comme l’aurore en pleine
nuit, je vous salue bien. Dis donc, ma petite
Reine, as-tu noté de prendre un temps entre les
deux derniers vers pour bien détacher l’effet à
produire ? Nous sommes ici chez Mme de Chan
tal, ne l’oublions pas.
— Ne vous en faites pas, mon oncle ! dit Reine
reprenant sa voix gouailleuse du mousse rede
venu insolent en présence du cher Maître, nous
113
8
L’ANNEAU
DE
SATURNE
y mettrons tout le temps qu’il faudra pour scan
daliser ces dames et particulièrement ces demoi
selles qui s’imaginent que les hommes sont des
animaux conscients.
Pourquoi disait-elle ça ? Etait-ce un dépit ou
une leçon ?
Marthe de Soyelles perdant toute retenue parce
qu’elle voyait en face d’elle et sous une lumière
terriblement crue cette pauvre diablesse élevée
par charité, ayant roulé dans les coulisses de la
bohème et surtout entachée d’on ne savait quelle
infamie dès sa naissance :
— Excusez-moi, monsieur Jeanrouy, si je
tiens, moi, à bien souligner une erreur de la part
de votre interprète, mais je crois que votre neveu
n’a pas perdu Vanneau de Saturne, au moins
volontairement.
— Comment ça ? fit le vice-amiral qui adorait
les complications romanesques et les histoires de
femmes. Décidément, on marche de surprise en
surprise avec cette bague du diable...
Le bel oiseau bleu se lissait les plumes et se
souriait à lui-même, pensant qu’il touchait à un
triomphe définitif.
— Donc, fit tranquillement Reine Fériat,
il ne reste plus qu’à m’accuser de le lui avoir
pris...
— Tu es folle ! s’exclama le vieux poète com
mençant à trouver que ces deux petites filles
allaient un peu trop loin. Il croyait que Reine
IJ
H
il
h
$
114
L’ANNEAU
DE
SATURNE
Fériat était foncièrement mal élevée mais pas
malhonnête. Non seulement elle ne prenait rien
à personne mais elle n’acceptait même pas ce
qui lui était du. Quant à Marthe de Soyelles, cette
jolie blonde amoureuse de son porte-fanion, elle
était en train de s’affoler parce qu’il avait envoyé
le dit porte-fanion chercher la vedette.
L’amour le plus pur, le plus naïf, ne va pas
sans une jalousie intempestive. Il pirouetta en se
frottant les mains. Rien ne lui paraissait plus
excitant que ces petites scènes comiques vécues
entre les actes de son drame, le drame en vers,
le sien, le seul, le vrai ! Certes, il n’avait pas
voulu cela mais il avait presque envie de mettre
de l’huile sur le feu...
Sa sœur entra, suivie de son grand fils. Elle
aussi arborait sa belle robe du gala de la Marine
et elle portait, en outre, son fameux sautoir de
perles fines n’ayant plus peur de le perdre dans
les hôtels parisiens. Ici elle était chez elle.
— Mais, fais donc attention, Pol, dit-elle de sa
voix douce devenant suraiguë, tu marches sur
mes dentelles !
—- Pardon, maman ! dit le grand garçon plein
de déférence, en tenue impeccable, des gants
d’ordonnance tout neufs à sa main droite. On
y voit fort mal dans ces corridors de vieux
monastère.
Et souriant à Reine Fériat :
— Nous nous risquons ici pour entendre le...
115
L’ANNEAU
DE
SATURNE
comment dites-vous ?... le raccord. Est-ce bien
le mot, madame Reine ?
Haletante, les mains crispées sur l’hortensia
rose de sa ceinture, Marthe de Soyelles le regar
dait intensément et comme elle était vraiment
très jolie, un peu émouvante avec son naïf amour
qui lui sortait par les yeux, il alla vers elle qu’il
n’avait pas encore rencontrée, lui prit les mains
qu’il baisa respectueusement.
— Mes hommages, Mademoiselle, nous voici
de nouveau sous le charme... de Vanneau de
Saturne ?
— Que vous avez perdu, Monsieur !
Ne doutant pas un instant que la vérité fut
découverte, il dit, du ton léger de celui qui, pris
jusqu’aux moelles par le sentiment le plus
égoïste de tous ne s’aperçoit même pas du même
sentiment chez l’autre :
— Mais oui, Mademoiselle, je l’ai perdu en
l’offrant à la reine... de la fête parce que je n’avais
que ma chance à lui offrir et je ne la regrette pas.
Je suis tellement heureux de ce hasard qui res
semble à un miracle.
L’amiral eut une violente crispation de ses deux
poings et pensa : « Ils avaient menti tous les
deux ! »
Berthe de Plennarch pâlit jusqu’à en devenir
verte.
Et la pauvre Marthe de Soyelles salua subite
ment comme si elle allait tomber. Elle eut pour
116
L’ANNEAU
DE
SATURNE
tant la force d’éclater de rire en se dirigeant vers
la porte. Etait-ce un éclat de rire ou un éternue
ment ?
— Enchaînons ! fit Reine Fériat en haussant
les épaules devant ce spectacle qu’au fond elle
déplorait parce que, consciente, elle redoutait les
inconsciences voisines.
Et elle .sauta sur l’estrade, où elle rencontra,
face à face, la tête d’un évangéliste durement
sculpté dans du bois, qui avait l’air de dire : « A
nous deux ! »
Reine Fériat fut, réellement, cette nuit encore,
la reine de la fête. Prise d’un étrange besoin de
s’étourdir, elle se multiplia et se donna tout
entière à son rôle de vedette qui sait son métier,
le très périlleux métier de plaire.
Elle dit des fables pour les enfants, fit appa
raître l’agneau bêlant pour les grandes personnes
sans trop de ridicule et elle enchanta les vieilles
filles en leur fredonnant des romances de leur
jeunesse, du temps où elles espéraient que le
prince Charmant viendrait les éveiller de leur
sommeil virginal.
Mais où elle trouva son meilleur succès ce fut
à la chapelle quand elle y chanta un Noël de
Fauré, parce que Mlle Marthe de Soyelles, souf
frante, se fit excuser. La belle jeune fille blonde,
une musicienne accomplie, disait-on, devait tenir
l’harmonium. Or, saisie d’une soudaine attaque
de grippe, elle se confina dans sa chambre pen
117
dant que se lamentait sa mère à propos de
cette solennité manquée. Etait-ce caprice de sa
part ou un vrai rhume pris à la suite de ce
voyage dans la neige pourtant en luxueuse con
duite intérieure? Au sujet du Noël, avant le
dîner, il y eut un long conciliabule chez Mme de
Plennarch.
Le vice-amiral était d’une humeur de dogue.
Sa sœur serrait les lèvres sur un secret qu’elle
n’avouait pas comme on garde en sa bourse une
mauvaise pièce qu’on ne montrera qu’à la der
nière extrémité, c’est-à-dire le jour où il faudra
bien s’en servir faute de meilleure monnaie.
Mme de Soyelles partagée entre ses devoirs de
maîtresse de maison et une contrariété très
intime, demeurait perplexe. Fallait-il accepter ce
qu’on lui offrait ou fallait-il se passer du mor
ceau de résistance... une nuit pareille ?
Reine Fériat, toujours mise en demeure de
s’asseoir sur la sellette déclara, d’un ton de petite
fille qui promet d’être bien sage :
— Si vous avez confiance en moi, Madame, je
vous chanterai ce Noël et je ferai de mon mieux
pour remplacer une personne certainement plus
entraînée que moi à ce genre d’exercice. J’ai été
élevée dans un couvent où je le chantais presque
toujours sans être accompagnée. (Elle ajouta,
retrouvant sa raillerie de gavroche parisien) : Le
mouton de M. FAmiral va bien cueillir des lis
dans la prairie céleste. Je peux, jusqu’à un cer
L’ANNEAU
DE
SATURNE
tain point, moi, la brebis galeuse, me hausser jus
qu’au ton du cantique !...
C’était toujours une surprise de l’entendre dire
du mal d’elle avant même qu’on eût insinué des
choses désagréables. Etrange modestie ! Ou
peut-être infernal aplomb ?
On se regardait sans oser conclure.
L’amiral faisait les gros yeux à sa protégée.
Mme de Plennarch tournait la tête en tirant
nerveusement sur son sautoir de perles.
Et Mme de Soyelles se sentait, elle, abomina
blement tiraillée entre le désir d’observer le pro
gramme à la lettre ou la nécessité de respecter le
chagrin mystérieux de la rivale.
— Mais vous avez donc tous les talents ?
minauda-t-elle fort embarrassée.
— Non, Madame, répondit le plus naturelle
ment du monde Reine Fériat, mais je connais
mon devoir d’actrice quand il s’agit de remplacer
au pied levé une camarade indisposée et si vous
n’avez pas mieux que moi...
Mme de Soyelles pensant à son métier de nou
velle pauvre consistant à tenir une pension de
famille, se dit qu’elle devait accepter au nom de
la solennité qu’on préparait. Elle demanda seule
ment à consulter... son confesseur, en l’espèce
un brave jésuite ayant trouvé chez ces dames de
Sainte Chantal, toutes laïques et profanes qu’elles
puissent être, un nid douillet où le confessionnal
semblait plutôt une sinécure qu’un sacerdoce.
119
L’ANNEAU
DE
SATURNE
On était réuni chez Mme de Plennarch qui
occupait l’une des plus belles chambres du mo
nastère modèle, et Reine assise aux pieds de la
dame de céans sur un siège bas, avait l’air d’un
bizarre animal noir blotti frileusement dans un
refuge où il ne restera pas, s’attendant au coup
de fouet final qui l’en délogera pour tou jours.
Mme de Soyelles revint en ramenant un grand
vieillard couronné de neige, sorte de bonhomme
Noël, un peu triste, encore très droit, n’ayant
absolument rien, du reste, d’un père fouettard.
Il sourit paternellement à cette jeune femme
presque mise à genou devant ces dames qu’il devi
nait rien moins qu’indulgentes.
— C’est vous, mon enfant, demanda-t-il, qui
voulez chanter à la chapelle ?
— Si vous le permettez, oui, mon père.
Etonné par cette voix pénétrante qui le char
mait sans qu’il sût bien pourquoi, peut-être flatté
de s’entendre appelé mon père par cette créature
qu’on lui disait représenter un ob jet de perdition,
il constata qu’elle connaissait pourtant les
usages.
— Eh bien, Madame, fit-il n’osant pas compro
mettre sa médiation par pure politesse, nous
pourrions aller à la chapelle pour en juger.
— C’est trop naturel, répliqua Reine se levant
d’un mouvement de souple obéissance.
Et ce petit cénacle des plus hostiles à la nou
velle catéchumène, se dirigea vers la chapelle du
120
L’ANNEAU
DE
SATURNE
château parce que c’était enfin une épreuve défi
nitive. On espérait bien qu’elle aurait un de ces
gestes de théâtre qui la ferait mettre immédiate
ment à l’index par le vieux confesseur s’oppo
sant aux pompes de Satan.
La chapelle était une très ancienne construc
tion, tout ce qui demeurait de vraiment solide du
couvent de Sainte Chantal. Le château, plusieurs
fois restauré en plusieurs siècles paraissait
moderne à côté de ce coin sombre, humide, genre
cachot. On y entrait, cependant, de plain-pied
par la grande porte du salon et on sentait qu’aux
époques lointaines où cet oratoire avait été édi
fié, on ne séparait jamais les cérémonies offi
cielles de la cérémonie religieuse. Il y avait,
comme passage d’une atmosphère à une autre,
une sorte d’antichambre, une petite voûte
obscure, meublée d’une coupe de marbre noir, un
bénitier, puis à deux battants la porte, cloutée
de fer, s’ouvrit sur une lumière éblouissante des
guirlandes d’ampoules électriques qu’on alluma
en l’honneur de cette... préparation aux pompes
de Satan.
Sans aucun embarras, Reine Fériat gagna l’har
monium où s’était installée Mme de Soyelles qui
préludait.
L’amiral, front découvert, terriblement inquiet,
se tint derrière elle pendant que sa sœur s’age
nouillait sur un prie-Dieu avec un grand frou
frou de jupes. Pol de Plennarch n’était pas là,
121
L’ANNEAU
DE
SATURNE
s’étant éclipsé par discrétion du fameux conci
liabule. Sa mère respirait, espérant bien que cela
tournerait mal.
Reine chanta, d’une voix qu’elle contenait mais
ronde, pleine, grave à souhait. Ce n’était pas ce
qu’elle pouvait chanter qui impressionnait son
auditoire, c’était cet accent prenant, poignant,
cette manière de proférer les mots les plus sim
ples en leur communiquant une inflexion de
profonde mélancolie retentissant dans le cerveau,
sinon le cœur de ceux qui l’écoutaient en les for
çant à oublier non seulement la diseuse, mais
encore sa situation de dangereuse illusionniste.
Quand elle eut fini, le prêtre leva la main sur
elle comme pour une bénédiction en murmu
rant :
— Que Dieu pardonne à votre métier, mon
enfant, puisqu’il permet que vous sachiez si bien
vous en servir pour sa plus grande gloire.
— Et elle n’a pas donné toute sa voix ! déclara
l’amiral triomphant, car tout ce qui pourrait
venir de Reine, sa pupille, lui paraissait son pro
pre bien, un effet de sa propre gloire à lui, le
poète soldat !
Quand, dans la nuit, au milieu de cette messe
féerique dominée par la somptueuse vision de
Notre Dame de Chantal, en long manteau de
cour, le front couronné de l’auréole, et de tous
ses enfants recueillis dans l’attente des jouets
brillants, des fruits de l’arbre, cette voix s’em
122
L’ANNEAU
DE
SATURNE
para de l’assistance, ce fut peut-être un moment
d’émotion inoubliable. Les haines désarmaient,
les soupçons s’évanouissaient...
... et le grand officier de marine, debout, près
du bénitier de marbre noir de l’entrée de la cha
pelle, parce qu’il n’avait pas trouvé de place ou
qu’il n’avait pas voulu en chercher, le portefanion du vice-amiral se demandait, en proie à
un véritable battement de cœur :
— Qui est-ce ? A qui appartient-elle ? Quand
est-elle sincère ? Comme je voudrais donc la con
naître ? Après l’avoir entendue comment feraije pour l’oublier ?
Mme de Plennarch de plus en plus mortifiée
par l’humilité railleuse de cette vamp d’une indif
férence égalant le pire orgueil consulta le père
jésuite, son confesseur :
— Enfin, mon père, qu’en pensez-vous... en
dehors de toute cérémonie ? Est-ce naturel cette
fille tombée d’on ne sait où ayant ensorcelé à la
fois l’oncle et le neveu, cette espèce de clown
capable de prendre toutes les attitudes sans même
se donner la peine de se costumer proprement
car elle est mise comme une mendiante dans la
vie comme au théâtre, pas même la coquetterie
de se maquiller, on lui donnerait l’aumône si on
la rencontrait dans la rue avec ses habits de
voyou...
— Ce que je pense, répondit le prêtre hochant
le front, c’est qu’elle est peut-être la plus redou123
L’ANNEAU
DE
SATURNE
table des puissances, celle qui n’a pas besoin des
artifices d’Eve pour séduire, celle qui a tout
emprunté au serpent et, Dieu veuille que je me
trompe, celle qui est : la puissance du Verbe !
vni
o uand ce fut évaporé l’encens de la messe de
minuit, l’odeur des gourmandises du souper et
que les longs échos de la joie des enfants eurent
fini de retentir sous les voûtes du monastère,
Mme Berthe de Plennarch demeura songeuse en
écoutant s’éloigner les dernières voitures des
invités.
Elle attendait chez elle son fils qui, lui, était
resté encore un jour, son congé le lui permettant.
Il avait dû laisser son oncle reconduire à Paris
la propriétaire de Vanneau de Saturne et il avait
125
L'ANNEAU
DE
SATURNE
deviné à la froideur de la poignée de main du
parent ou du chef, que l’homme se montrait aussi
mécontent que l’officier supérieur. Il n’avait
même pas pu dire un mot à la jeune femme en
dehors de ce témoin importun.
Très habitué à dissimuler ses impressions par
esprit de corps il savait bien qu’on chercherait
à le questionner sur l’aventure un peu trouble de
ce numéro donné, mais il était fermement résolu
à ne pas mentir plus avant. Il se découvrait un
nouvel état d’âme en révolte contre tous les com
plots mondains.
Il entra chez sa mère où brûlait un discret feu
de bois et vint s’asseoir à ses pieds, comme Reine
Fériat s’y était assise, la veille, sur la sellette, ce
petit pouf bas qui le contraignit à étendre ses
longues jambes dans une attitude très incom
mode.
— J’ai à te parler sérieusement, mon cher
enfant, soupira Berthe de Plennarch, tu vas
repartir encore pour quelques mois et dans nos
lettres il nous est bien difficile de traiter à fond
certain sujet. Je sais que tu es absolument opposé
à mes idées sur le mariage, pourtant il faudrait
y penser tant que tu as l’espoir d’un rapide avan
cement. Si ton oncle venait à te manquer, je ne
verrais pas ton avenir sous de bien brillantes cou
leurs. Te doutes-tu, Pol, que mon frère tient en
ce moment tes prochains galons dans sa main ?
— Je crois, ma chère maman, que je les tiens
126
L’ANNEAU
DE
SATURNE
aussi de la même manière car, enfin, je fais mon
devoir de marin du mieux qu’il m’est possible de
l’accomplir. En doutez-vous ?
— Non, Pol, je te connais, tu es un garçon
sérieux et tes états de service ne laissent rien à
désirer, mais sans protection qui peut se vanter,
aujourd’hui, d’arriver à des postes importants?
Tant que tu ne seras pas commandant de vais
seau je ne serai pas tranquille, or, en dehors de
la haute protection de ton oncle il n’y aurait que
la guerre qui menace toujours et qui n’arrive
jamais...
— Vous ne le regrettez pas? fit le jeune homme
en ramenant sa jambe commençant à brûler de
vant ce feu de veuve, et l’entourant de ses deux
gants d’ordonnance.
— Pol, je voudrais te voir casé de toutes les
façons et avant toutes les catastrophes qui nous
menacent. Nous vivons à une époque de boule
versements moraux qui précèdent un boulever
sement physique inévitable. Je ne sais pas si on
se battra sur mer mais je suis certaine qu’on se
battra dans les rues. Mais oui, il vaudrait mieux
la guerre avec un ennemi, n’importe lequel, je
t’assure, que la guerre civile... puisqu’il faut une
guerre...
— Pourquoi faut-il des guerres ? murmura le
jeune homme qui semblait rêver tout haut.
Elle eut un tressaillement involontaire en le
regardant attentivement. Comment^ lui, ce grand
127
L’ANNEAU
DE
SATURNE
garçon pouvait-il douter de cette vérité-là ? Il y
en avait tou jours eu. Et c’était avec des combats
triomphants (ou simplement désastreux) que la
gloire des armées, de n’importe quelle armée,
était faite. Malgré l’admiration maternelle qu’elle
éprouvait pour l’idole que lui représentait son
fils, sa seule raison de vivre, elle ne concevait
pourtant pas pour lui un autre métier que celui
des armes.
—■ Pol, reprit-elle, ne me blâme pas de te vou
loir caser en prévoyant mon départ de ce monde.
Avant n’importe quelle guerre, il y a les hostili
tés avec ton oncle. Je n’ai pas à ménager les
expressions entre nous. C’est un vieil étourneau,
un détraqué qui a les plus bizarres fantaisies et
ce que je lui reproche surtout c’est de te donner
les plus mauvais exemples. Sa conduite est ridi
cule et scandaleuse à tous les points de vue. Très
près de sa retraite on dirait qu’il ne sait qu’in
venter pour attirer sur lui l’attention des pou
voirs publics.
— Je suis un peu de votre avis, ma chère ma
man, mais ce n’est pas de ma faute. Encore
moins de la vôtre. En tous les cas, il est absolu
ment libre. Qui sait si l’homme, réduit jadis par
une discipline de fer, ne cherche pas à s’émanci
per lorsqu’il peut enfin s’en échapper.
— Ce qui a manqué à ton oncle, c’est un amour
sincère, le dévouement d’une femme, .un ma
riage conforme à son rang et à ses goûts. Ce vieux
128
L’ANNEAU
DE
SATURNE
garçon taquine la muse parce qu’il a envie de
s’amuser avec une actrice, voilà tout.
— Et vous croyez que marié indissolublement
avec une très bonne bourgeoise il aurait été plus
sage ?
— Oui ! En tous les cas, il se serait moins affi
ché.
— Vous le croyez donc amoureux pour de
bon ? Alors, pourquoi ne l’épouse-t-il pas ? Le
savez-vous ?
Cette fois Berthe de Plennarch eut un geste
d’indignation.
— Epouser cette fille-là ? Qui n’est même pas
une célébrité ! Mais je ne veux pas me mêler de
ce que je ne sais pas ni ne veux savoir. Je t’en
supplie, revenons à nos moutons, il ne faut pas
tout de même en éloigner un du bercail alors
qu’il n’a rien fait pour mériter ton mépris (elle
eut un sourire triste) : Le vrai petit agneau sacri
fié ici, tu le connais...
— Qui ça ?
— Marthe de Soyelles.
— Je ne comprends pas, chère maman ?
Et Pol de Plennarch leva sur sa mère le regard
le plus franc et le plus candide qu’un homme,
cependant prévenu, puisse lever sur une femme.
— Si, tu comprends très bien ! Je trouve, moi,
que cette ravissante jeune fille te fait beaucoup
d’honneur en t’ayant choisi entre tous les jeunes
gens qui tournent autour d’elle et j’avais cru,
129
9
L’ANNEAU
DE
SATURNE
j’avais espéré que tu la remarquerais à ton tour.
Je t’en prie ne me raconte pas qu’elle te déplaît
car elle a tout ce qui peut plaire à un garçon de
ton âge et de ton rang. Il ne faut jamais dédai
gner un grand et bel amour car ça ne se rencontre
pas deux fois dans une vie. Enfin, pourquoi ne
veux-tu pas t’en occuper ?
Pol de Plennarch commençait à se rôtir à ce
feu de bois, de solides braises de chêne qui sem
blaient à se recouvrir d’un voile de cendres deve
nir d’autant plus ardentes qu’elles n’extériori
saient plus d’étincelles. Il se leva d’un bond.
— Maman, ne revenons pas sur ce sujet, je
vous en prie. Vous connaissez mes idées : le plus
simple de tous les devoirs, quand on est appelé
à se battre et c’est vous même qui évoquez cette
éventualité, c’est de ne pas fonder une famille.
Je suis sur mer et souvent sur les plus lointaines
mers presque toute l’année. A l’exception de trois
ou quatre congés, tou jours à la merci, justement,
de quelques péripéties politiques. Il faudrait vrai
ment, et c’est mon cas, ne pas aimer du tout la
femme en question pour l’abandonner à ellemême durant toute son existence. Non et non, si
je voulais me marier, si j’aimais assez une jeune
fille pour l’épouser je commencerais par donner
ma démission...
Berthe de Plennarch sursauta et à son tour eut
envie de se lever :
— Ça, par exemple, ce serait de la démence !
130
L’ANNEAU
DE
SATURNE
Tu as de la fortune, elle aussi. On peut tou jours
s’arranger une vie agréable en attendant les occa
sions de se retrouver plus fréquemment quand
on est bien noté ce qui est ta chance. Le devoir
c’est d’avoir des enfants d’abord et quand on est
riche, la femme de l’officier de Marine qui élève
ses enfants avec tout le confort désirable peut
attendre son mari en prenant patience. Je me
suis même laissé dire que ces retours au foyer
conjugal sont une des raisons qui font des bons
ménages car les longs tête-à-tête sont souvent des
causes de mésintelligences.
« ... Enfin, oui ou non, Marthe de Soyelles te
déplaît ? Et pourquoi ?
— Marthe de Soyelles ne me déplaît en aucune
façon. Elle est fort jolie et je la crois remplie de
qualités mais je ne l’aime pas. Or, je suis inca
pable de me liera une femme pour le seul
amour... du mariage !
Très agacé par la tournure que prenait la con
versation, Pol arpentait le tapis pour se dégour
dir les jambes et pour secouer cette espèce d’en
voûtement que sa mère exerçait toujours sur lui
quand elle lui parlait d’une voix proche des
larmes.
— Voyons, maman, réfléchissez ! Si peu que
vous sachiez ce que c’est qu’un homme, je ne
vais pas me marier dans l’unique but de vous être
agréable.
— Tu n’aimes pas ailleurs ?
131
AN N E AU
DE
SATURNE
— Non, maman, je me sens simplement de
plus en plus amoureux de ma liberté.
— Est-ce que tu te doutes de ce qui nous me
nace en ce moment, mon cher enfant, car moi
j’y vois fort clair dans le jeu de ce vieil étour
neau. Il est à un âge où, justement, quand on
n’a pas eu la sagesse de se marier plus tôt on
prend un coup de tête pour un coup de cœur, on
s’attendrit sur soi et sur l’autre, on finit mal parce
qu’on n’a pas su commencer par le mariage de
raison.
— Qu’est-ce que vous entendez par finir mal ?
— Je ne prétends pas qu’il finira par le ma
riage de raison mais peut-être par le mariage
d’amour, le comble du ridicule à son âge !
Il y eut un silence.
— Maman, dit d’un ton sourd Pol de Plennarclï,
mon oncle ne peut pas, ne pourra jamais épouser
Reine Fériat.
— Je l’espère bien. Il n’est pas encore assez
mûr. Il ne raisonne déjà plus puisqu’il lui sacri
fie sa dignité de chef et devient la fable de tous
ses officiers. J’en ai entendu de toutes les cou
leurs à la soirée du gala...
— Non ! Non ! Il ne l’épousera jamais. Reine
Fériat n’y consentirait pas ! Et le jeune homme
eut un geste d’horreur.
— Alors, il y a encore autre chose contre elle ?
—- Non, contre lui...
132
L’ANNEAU
DE
SATURNE
Pol de Plennarch s’arrêta brusquement devant
sa mère.
— Mon oncle ne vous en a jamais parlé ?
— Je ne permets tout de même pas à mon
frère de me parler de ses fredaines. C’est assez,
je pense, de les deviner.
Il y eut un silence. Le jeune homme se
demandait s’il avait le droit de raconter ce
qu’un soir, au restaurant, à Paris, dans l’iittimité de quelques coupes de champagne parta
gées, son oncle lui avait révélé. C’était, comme
le disait le vieil étourneau, un drame noir,
une de ces fatalités qui se relient aux fatalités
antiques tant il est vrai que les situations que
peut créer la violence sont presque toujours aussi
redoutables pour les innocents que pour les cou
pables. Et pouvait-il confier cela, même sous le
sceau du secret, à cette femme qui n’y compren
drait rien et qui, surtout, était l’ennemie de
Reine Fériat simplement parce qu’elle était
l’amie de la marquise de Soyelles, grand’mère de
Marthe ?
Berthe de Plennarch remit de l’ordre dans son
feu s’éteignant derrière le garde-étincelle sous
son voile de cendres blanches. Tout en penchant
la tête sur ces braises qu’elle ravivait, elle mur
mura, presque heureuse de penser que ce n’était
que cela :
— Voyons ? Je puis tout entendre ! Est-ce que
par hasard elle serait déjà sa maîtresse ?
133
L'ANNEAU
DE
SATURNE
Le jeune homme étirait ses gants. Ce qu’il
redoutait le plus c’était, justement, le jugement
téméraire de ces dames dont le péché mignon
consistait à inventer ce qu’elles ne savaient pas.
— Non, maman, fit-il d’un ton subitement
grave, Reine Fériat n’est pas, ne sera jamais ni
la maîtresse ni la femme de mon oncle, je puis
vous l’affirmer parce que en 1916 le capitaine
Jeanrouy qui commandait le Squale a fait fusil
ler son père...
Berthe de Plennarch se dressa, debout, si pâle
qu’on aurait pu craindre de la voir retomber éva
nouie.
— Pol! Mon Dieu! Que me dis-tu? Fusiller son
père ?... Pourquoi ?
—• C’est difficile à vous expliquer, maman !
Nous en étions, en ce temps-là, aux sanctions
expéditives. Vous devinez bien que l’on peut
juger en cas de guerre tout autrement que l’on
jugerait en temps de paix. Vous connaissez la ter
rible histoire de Mata-Hari, l’espionne, et celle
plus terrible encore de cet homme qui ne fut
peut-être que l’intermédiaire très maladroit d’un
certain trafiquant d’armes. En ces temps de... pes
tes intellectuelles il y avait des journalistes qui
aboyaient tous les jours « des canons, des muni
tions ». Et d’autres gens qui auraient voulu, bien
au contraire, enrayer le char de la guerre, des gens
qui pour freiner mettaient leur propre corps sous
les roues... je ne sais trop comment vous amener
134
L'ANNEAU
DE
SATURNE
à juger plus tranquillement ces sortes de fous
qui se sacrifiaient à une marotte qu’on appelait :
le pacifisme. Je suis trop jeune encore pour avoir
tout lu ce qui fut écrit à ce sujet, mais je dois
reconnaître que le récit de mon oncle ne s’effa
cera jamais de ma mémoire. Le père de Reine
Fériat ne voulait pas, n’admettait pas qu’on fît la
guerre et se sacrifiait à son idée fixe, il refusa
de... de tirer sur les ennemis. Voilà !
Pol de Plennarch marchait dans la chambre de
sa mère comme un animal qui se trouve tout à
coup encagé ! Par quoi ? Il n’aurait su se l’expli
quer à lui-même. Jusqu’à présent il avait évité
de penser à cette histoire parce qu’il ne pensait
pas à son héroïne, mais brusquement il se trou
vait en face de ce cas de conscience qui pourtant
ne chargeait point sa conscience à lui, et le mal
heur voulait qu’entre lui et sa conscience il
voyait se dresser sa mère... sa mère devenue l’en
nemie de Reine Fériat.
— Hein ? Quoi ? reprit-elle. Le pacifisme ? Ce
sont des gens qui refusent de faire la guerre par
lâcheté ? C’est très à la mode, comme le socia
lisme, le communisme mais, Pol, ça n’existe pas,
tu ne vas pas dicuter ce qui ne souffre pas la
discussion : le patriotisme, c’est-à-dire le devoir...
— Le devoir, murmura le jeune homme qui
s’arrêta devant sa mère (il se passa ses gants rou
lés en boule sur le front. Ce n’était pourtant pas
la chaleur de ce feu couvant sous les cendres qui
135
L’ANNEAU
DE
SATURNE
lui mettait de la sueur aux tempes). Oui, certai
nement, le devoir... mais Vautre pour accepter
d’en mourir, il fallait bien qu’il eût également
l’idée fixe du devoir... est-ce que par hasard, mal
gré la différence entre les idées fixes, le résultat
serait le même...
Il regardait cette femme à la fois frêle et forte,
drapée dans son châle mauve comme dans un
deuil de pure convention et qui l’examinait main
tenant à la dérobée semblant éprouver une gêne
à le questionner. Au fond, rien ne divise les gens
les plus unis comme les mots. Les faits sont sou
vent moins dangereux parce qu’on ne peut plus
les discuter. Ils vous tombent dessus, vous assom
ment, et quand on se relève on est encore trop
heureux de se retrouver vivant pour avoir l’en
vie de reprendre le combat des idées.
— Alors, le père de Reine Fériat a été passé
par les armes pour... désertion ? dit encore
Mme de Plennarch.
— Si vous voulez, maman. Mais il n’a pas fui,
il ne pouvait déserter puisqu’il était sur le navire
que commandait mon oncle. Il est même mort,
paraît-il, courageusement, acceptant le sort qu’il
avait choisi...
— On dirait que tu lui cherches des excuses ?
— Non, maman. Je ne cherche aucune excuse
à un homme que je n’ai pas connu. Je crois qu’il
ne faut jamais juger... un fou.
—• Comment un fou ?
136
L’ANNEAU
DE
SATURNE
— Enfin... il est mort, on l’a jugé, mais il reste
sa fille qui n’est pas responsable de son crime...
si crime il y a, et ce n’est peut-être pas une raison
pour que mon oncle lui fasse la cour, il est même
monstrueux de s’imaginer que le bourreau du
père peut avoir eu l’envie de séduire la petite fille
qu’on lui avait confiée au dernier moment... ne
pouvant pas risquer mieux...
Mme de Plennarch, terrorisée, regardait main
tenant son fils. Elle le sentait à cent lieues d’elle
et ne réalisait qu’à peine ce qu’il essayait de lui
faire comprendre. Son frère lui semblait presque
excusable de ne pas avoir osé lui parler de cette
aventure ténébreuse. Elle en avait le dégoût
comme de tout un bas monde ignoré et l’ombre
de cette mort passant entre elle et son fils lui
paraissait les salir tous les deux malgré la pureté
de leurs intentions. Fallait-il plaindre le criminel
ou la créature qu’on avait essayé de corrompre ?
Et puis tout d’un coup elle vit entre elle et le
soldat impeccable que lui représentait son fils,
une étrange silhouette, comme un grand oiseau
noir, leis ailes étendues l’atteignant, l’envelop
pant, faisant disparaître peu à peu le bel offi
cier correct, ce personnage toujours à la parade,
tenant toujours ses gants comme si jamais il ne
saurait mettre les mains à une oeuvre louche,
une mauvaise action, et n’était-ce pas une mau
vaise action que d’excuser un crime contre la
patrie, de tendre un secours, ne fût-ce qu’en pen
137
L’ANNEAU
DE
SATURNE
sée, à ce fantôme de fou, un fou qui avait préféré
se faire fusiller... à fusiller lui-même l’ennemi
d’en face ?
Mme de Plennarch, de nouveau, se révolta con
tre la seule personne qu’elle pouvait haïr, parce
que c’était le grief vivant, cette vamp bizarrement
attirante qui envoûtait deux hommes, le vieux et
le jeune. Il ne fallait pas se faire illusion : son
fils s’intéressait à elle, et pour lui avoir donné
sa propre chance malgré la puérilité du jeu, il
fallait bien, tout de même, qu’il fût hanté par
cette ombre de femme, une maudite dès sa nais
sance.
— Pol, s’écria-t-elle de sa petite voix douce qui
se faussait dès qu’elle s’animait, tu me racontes
une histoire des temps passés pour me leurrer
sur un sujet plus grave. Ton oncle n’épousera
certainement pas cette créature, je le comprends
et pour toutes sortes de raisons qui n’ont rien à
voir avec l’infamie de son père mais toi tu t’in
téresses beaucoup trop à cette fille et tu tombes
dans le travers des modernes, ergotant perpétuel
lement sur l’évidence. Il y a le service et il y a la
fantaisie. Je pense que tu n’es pas monté à bord
d’un navire de l’Etat pour y enclouer les canons?
Tu n’as rien à démêler avec les politiques de
désordres. Il y a eu des guerres depuis le com
mencement du monde. On peut même supposer
que la guerre est le résultat du monde, le résul
tat de certains actes de la vie absolument comme
138
L'ANNEAU
DE
SATURNE
la mort en est le couronnement. Savoir bien mou
rir pour les jeunes comme pour les vieux c’est
encore le premier de tous les commandements.
Ça ne se discute pas. De quel droit, toi, le portefanion du vice-amiral Jeanrouy, te mêles-tu de
sa vie privée ? S’il a eu un sentiment plus ou
moins coupable pour une actrice ça ne te regarde
pas, or, une actrice, qu’elle ait du talent ou non,
c’est une sorte de ... de trompe l’œil, de masque
plus ou moins aimable qu’on ne peut jamais
prendre au sérieux. Non, mon frère n’épousera
pas cette fille parce que l’amour, le grand amour
n’est pas pour elle, on ne sacrifie pas toute sa
vie passée, même quand on n’a plus d’avenir, à
un jouet de cette sorte. Ah ! son père était un
pacifiste, c’est-à-dire un déserteur. Eh bien, voilà
qui me rassure, tu ne la reverras pas, Pol. Au
besoin, moi qui ne me mêle jamais de ta vie pri
vée, je te défends de la revoir.
Le jeune homme s’arrêta brusquement dans
son tour de cage. C’était peut-être bien la pre
mière fois que sa mère lui défendait quelque
chose. Malheureusement elle tombait mal parce
qu’elle n’avait pas eu le temps de l’écouter. Il lui
aurait dit, et avec effusion, tout ce qu’il savait
d’elle, de sa vie intime là-bas, au sixième étage
d’une humble maison du quartier latin. L’évi
dence là non plus, ne pouvait pas se discuter, elle
était pauvre alors que son talent et ses relations
pouvaient lui permettre tout ce que les femmes
139
L’ANNEAU
DE
SATURNE
de son milieu pouvaient rêver... or, il l’avait sur
prise en plein travail, dans l’intimité d’un métier
d’ouvrière qui n’avait rien d’un rôle appris. Elle
demeurait la farouche indépendante qui,
n’ayant qu’un mot à dire pour changer d’exis
tence ne le disait pas. Ne l’avait jamais dit... ne
le dirait jamais.
— Maman, gémit l’enfant soumis existant
encore dans le grand soldat, debout au port d’ar
mes devant cette mère affolée par un danger
qu’elle ne connaissait pas et qui n’éfait peutêtre pas un danger d’amour, vous me défendez
de revoir Reine Fériat, or, c’est vous-même qui
m’avez envoyé vers elle parce que vous aviez
peur de la voir compromettre mon oncle ! Je crois
que vous, si raisonnable et si bonne, vous êtes en
train de perdre la tête. Je ne suis pas amoureux
de Reine Fériat, moi, mais je l’admire d’avoir pu,
étant orpheline, pauvre et douée d’un véritable
génie, résister aux tentations multiples assaillant
les femmes seules, celles qu’on semble toujours
accuser avant même de les avoir entendues. Oui,
j’ai donné mon billet de loterie à cette créature
de très mauvaise réputation et que j’ai moi-même
mal jugée. Je siïis heureux de lui avoir offert,
bien malgré moi, une jolie revanche. J’ai pour
elle une réelle estime parce que j’ai vu, j’ai com
pris. Je lui pardonne son orgueil de fille de
réprouvé. Si son père était convaincu de
son droit à la révolte contre un état de choses
140
L’ANNEAU
DE
SATURNE
peut-être absurde, comment peut-elle désavouer
son père ! Il a payé, lui !
— Son père, s’exclama Berthe de Plennarch,
maintenant debout en face de son fils et stupé
faite de son calme alors qu’elle ne raisonnait plus
emportée par sa rage égoïste de le voir conser
ver toute sa lucidité, est-ce que tu vas, en l’hon
neur de la fille, soutenir un... pacifiste un ennemi
de l’armée, de la France ! Mais j’aimerais mille
fois mieux que tu couches avec cette femme que
de te savoir son complice en esprit. Tu ne peux
pas, toi, un marin de la Marine de Guerre, pour
le seul plaisir d’ergoter ou de faire preuve d’in
dépendance intellectuelle admettre qu’on refuse
d’obéir sous les armes ?
— Mais, fit le jeune homme dont les yeux lim
pides se foncèrent, c’est à ce moment-là que le
refus d’obéir devient du courage, c’est-à-dire,
oui, touche à la folie héroïque.
— Pol, cria Berthe de Plennarch qui leva très
haut ses mains pâles ayant l’air de menacer à la
fois le beau garçon qu’elle avait mis au monde
et le bel officier dont elle était si fière, tu blasphè
mes!... Je ne te le permettrai pas plus longtemps.
La guerre est une chose sacrée. On ne peut pas se
dérober à sa loi ni en doutant de sa nécessité ni
en désespérant de la victoire. Ce qui prouve sa
légitimité et la sanctifie cest que Dieu a envoyé
son fils unique se faire tuer pour sauver le
monde.
141
L’ANNEAU
DE
SATURNE
Très doucement Pol de Plennarch abaissa les
mains levées de sa mère, les plaça sous ses lèvres
en murmurant :
— Vous avez raison, maman, vous avez tou
jours raison, mais songez pourtant à ceci : c’est
qu’étant Dieu il aurait pu faire autrement.
Et comme il devinait enfin que tous les fous
n’étaient pas du même coté, il se dirigea vers la
porte.
IX
ous sommes très loin d’un de l’autre, Pol
de Plennarch, et je suis pourtant tellement tou
chée par votre lettre que je veux y répondre
comme si vous étiez encore à côté de moi, en cette
nuit de Noël, chez votre mère. Notre roman fut
court, dites-vous ? Ah ! ce fut plutôt un rêve, une
belle histoire pour enfants sages, un conte de
fée en deux visions : le gala de la Marine et la
messe au monastère de Sainte Chantal.
« Non, je ne l’ai pas oubliée ! Je vous remer
cie d’y penser encore ! Moi aussi j’ai cru que
l’amour peut commencer par un miracle mais je
143
L’ANNEAU
DE
SATURNE
ne suis plus assez croyante pour... mériter le
miracle.
« Vous me faites un grand honneur en m’of
frant mieux que l’amour, c’est-à-dire tout sauf
le geste qui pourrait m’offenser ! Alors, qu’est-ce
que vous vous réservez? Un homme serait-il assez
généreux pour s’oublier lui-même à ce point ?
« L'anneau de Saturne est là devant moi, sur
ma table encombrée des humbles travaux que
vous savez. Il me regarde et me juge de sa som
bre prunelle rayée d’un éclair blanc. Doit-on
essayer de mentir en face de lui? Vous me deman
dez qui je suis et sans attendre ma réponse vous
voulez me prouver votre estime en m’enlevant
à la dure existence qui est la mienne, que j’ai
choisie à cause de son entière indépendance ?
« Il faut m’écouter d’abord, monsieur de Plen
narch, parce que je ne veux pas vous trahir et
ce serait vous trahir que me taire ou simplement
vous prendre au mot.
« Je ne veux pas me marier.
« Je ne crois pas au bonheur par le mariage
et je ne le chercherai pas par les moyens qu’on
offre aux femmes sans même leur prouver que
ces moyens sont bons.
« Si l’amour n’est que cette fièvre de la chair
qui rend aveugle au point de ne pas reconnaître
celui que l’on cherche et de se contenter de celui
qu’on trouve, alors, non, je ne suis par la femme
qu’il vous faut et vous auriez trop à perdre... en
144
L’ANNEAU
DE
SATURNE
me gagnant à votre fièvre. Vous croyez m’aimer
parce que le malheur est une ombre attirante
qui enivre les taciturnes. Vous avez trop regardé
la mer, mon lieutenant ! Il est des abîmes qu’il
vaut mieux ne pas essayer de sonder. Vous êtes
plus jeune que moi... et de beaucoup ! Vous m’ai
meriez ainsi en aveugle jusqu’au jour où subis
sant à votre tour une loi naturelle et les lois de
la nature ne ressemblant en rien à celles que
forgent les hommes... vous en souffririez; le mal
heur de l’un ne suffit pas pour créer le bonheur
de l’autre, surtout créer un lien déclaré éternel.
Non, je ne veux pas vous épouser parce que je
veux que vous restiez libre de me fuir le jour
où je vous aurais déplu. Et je ne veux même pas
que vous puissiez supposer que je vous aimerai
assez pour vous donner ma vie. (Il serait telle
ment plus facile de se tuer tout de suite !)
« Vous ne voulez pas savoir ce qui s’est passé
avant vous ? Mais je vais vous le dire.
« Votre oncle n’est pas tellement coupable
parce que ce n’est qu’un sot. Je vous l’ai déjà
dit autrement : « il faut leur pardonner parce
quils ne savent ce qu’ils font! » Il m’a fait élever
d’abord par des religieuses qui m’ont pliée à la
discipline de fer, non pas de la pensée mais du
travail et je l’en remercie et je les en remercie...
C’est la seule bonne chose que peut vous fournir
une religion, n’importe quelle religion et c’est
sans doute pour cela que les religions furent ins
145
10
L’ANNEAU
DE
SATURNE
tituées. Ne souriez pas ! Toute petite fille de sept
ans, n’espérant ni jouets ni caresse, pas même
de vision maternelle dans les voiles de la Vierge
que je savais en marbre ou en plâtre parce que
je les avais touchés, je n’espérais déjà aucune
récompense mais j’étais fière de vaincre une dif
ficulté, dissimuler une souffrance ou plus sim
plement ma propre faiblesse. Le travail, n’im
porte quel ouvrage mené à bien porte avec lui
une joie. Vous le savez aussi car je pense que vos
débuts sur les navires de l’Etat ne furent pas
seulement des distractions ou des tours de force
pour obtenir un galon d’or ! Et puis un jour je
me suis sauvée parce qu’on m’avait battue. Je
ne dis pas qu’on le fit sans motif, mais j’ai su,
ce jour-là, qu’on avait tué mon père parce qu’il
n’avait pas voulu se battre, en battre d’autres...
est-ce que vous comprenez ? Cela, voyez-vous, a
éclairé d’une singulière lueur le cachot dans
lequel on essayait de me plonger. Il me fallait
non seulement expier la faute que je pouvais
commettre, mais aussi la faute paternelle. Et j’ai
réfléchi, car j’avais le temps.
« Je ne blâme ni votre oncle ni les religieuses.
« Les humains sont ce qu’ils sont.
« Jusqu’au jour où l’on frissonne en face de
l’inconnu.
« Ah! Si j’avais su que quelque chose pouvait
dominer la nature au point de douter de son pro
pre orgueil...
146
L’ANNEAU
DE
SATURNE
« Mais qui donc m’aurait appris la bonté ou
simplement la justice ? Il fallait un miracle.
« Votre oncle me fit entrer, à Paris, dans un
pensionnat laïque. Et là, devenue jeune fille, j’y
.ai connu un professeur, un poète. (Celui-là ne
faisait pas de vers faux !) J’ai cru l’aimer parce
que lorsqu’on a dix-huit ans, l’amour apparaît
comme la suprême délivrance. Ce ne fut pour
moi que la plus abominable des captivités. J’avais
surtout péché par ignorance mais je ne me suis
jamais pardonné cette ignorance, car les mal
heureux, les pauvres, aussi les révoltés, ne doi
vent jamais accepter aucun joug les yeux fermés.
« Votre oncle ne s’est jamais douté de cette
aventure où sans amour j’ai dû apprendre
l’amour ce qui m’en a probablement pour tou
jours dégoûtée. J’ai ensuite connu la plus grande
ivresse qui est celle de l’artiste qui croit en son
art et y trouve la volupté de dominer les foules
ou de s’en faire applaudir.
« Cela non plus n’est pas suffisant parce qu’il
y a le doute. Je sais bien que le vice-amiral Jeanrouy, ne doute pas de lui quand il fait de mauvais
alexandrins, mais celle qui les fait écouter peut,
à bon droit, douter d’elle car elle usurpe une
gloire qu’elle sait ne pas mériter !
« Me plaindre de votre oncle ?
« Non. Je n’ai pas le droit de le juger puisque
sachant la vérité, j’ai tout de même accepté ce
que l’on peut encore appeler ses bienfaits.
147
L’ANNEAU
DE
SATURNE
« Mais jamais, vous m’entendez, jamais je n’ai
rien pris de lui que je n’ai pu lui rembourser au
centuple, car je n’ignore pas que sa vanité d’au
teur ne peut guère aller... plus loin que mon hum
ble personnalité.
« A présent, j’en ai peur pour vous. Je vous
ai mis en garde contre sa très naïve jalousie de
vieil homme mais j’ignore jusqu’où cela le pous
sera.
« Lui n’a pas eu l’idée de m’épouser; seule
ment il ne faut pas qu’il sache que..., vous en
avez eu l’envie. Pol de Plennarch, je n’épouserai
jamais personne, pas plus lui que vous et pas
plus ceux qui viendront après vous, mais il faut
cependant que vous compreniez bien que Reine
Fériat, la fille du capitaine Fériat, fusillé pour...
un refus d’obéissance, n’épousera jamais un
officier.
« Maintenant, si notre destinée est écrite dans
les astres, si Vanneau de Saturne est l’alliance
magique de notre union, je vous promets, dès
aujourd’hui ma fidélité librement consentie.
« Moi, très pauvre fille qui ne peut donner que
ce qu’elle a, je m’engage à vous attendre selon le
bon plaisir de votre cœur et je sais d’avance que
votre cœur est le plus noble qui puisse être, mais
il faut attendre... encore, ne pas chercher à me
revoir.
« ... Et puis, vous ne pensez pas à votre mère
en m’écrivant si... courageusement ! Je n’ai pas
148
L ’ A N N E A U
DE
SATURNE
eu le temps, hélas ! de la convaincre de ma...
simplicité. Elle a peut-être cru que je cherchais
à plaire au neveu après avoir eu l’audace de
plaire à l’oncle...
« Le mariage a ceci d’effroyable, monsieur de
Plennarch, c’est qu’il engage une étrangère vis-àvis d’une famille qui ne la connaît pas et se refu
sera peut-être toujours à la... reconnaître.
« Je vous supplie de me pardonner mais votre
mère m’a fait peur alors... que je lui faisais peur
moi-même.
« Savez-vous ce qu’il faudrait dans le monde
entier pour sauver toutes les situations ? Un peu
de générosité. Donner de la confiance, sans la
faire payer !
« Oui, je sais bien. On peut se tromper, mais il
vaut mieux se tromper et en pâtir cruellement
que consentir à trahir l’autre. Je pouvais me taire
et c’était, comme le disent les prêtres catholiques :
le mensonge par omission.
« Je sens, au frisson que j’éprouve à signer ma
lettre, que je signe ma propre condamnation
absolument comme, jadis, mon pauvre père a
signé volontairement son arrêt de mort en fai
sant cette chose si simple : ne pas vouloir tuer.
« Adieu, mon lieutenant, ne gardez pas du
pauvre mousse abandonné dans son île déserte,
un trop mauvais souvenir, mais peut-être vautil mieux pour vous, l’oublier tout à fait et ditesvous qu’il ne valait pas la peine du très beau
149
L'ANNEAU
DE
SATURNE
sacrifice que vous lui faisiez. Mlle Marthe de
Soyelles est bien jolie et de plus elle vous aime.
Moi, je ne saurais pas vous aimer de cette façonlà, car on ne m’a pas appris l’innocence. ».
*
**
« Reine Fériat. »
Le matin où Reine Fériat est allée jeter cette
lettre à la poste elle a eu la sensation de jeter son
cœur à l’eau. Il faut toujours être plus fort que
son cœur et elle ne voulait plus être encombrée
par aucun sentiment. Le poids qu’elle portait
depuis sa naissance elle ne devait pas le parta
ger. En revenant chez elle, en refermant sa porte
à double tour comme elle le faisait en songeant
que rien ne la garait mieux que cette solide porte
de chêne contre les intrus et aussi contre la belle
aventure :
— J’en suis au point mort ! se dit-elle, mais
elle ne regrettait rien. Son orgueil la murait dans
un mystère, une idée fixe qu’elle possède, qui la
possède, depuis un certain voyage en auto où elle
vit tomber devant elle un monstre végétal qui
aurait dû l’anéantir elle et son compagnon de
route. Depuis ce matin d’hiver, elle a perdu la
notion du réel. Elle sait qu’elle n’est plus sûre
cje rien. Le malheur, le bonheur, des... mots !
Tout est vide de sens. Il y a encore les faits et ils
semblent établis en dehors de nous.
11 est vraiment si dur de demeurer seul dans
150
L’ANNEAU
DE
SATURNE
la vie ! Cependant, c’est encore moins dur de ne
pas se partager avec des médiocres. Elle a ses
livres, ses études, qui, en dehors du travail quoti
dien de l’ouvrière, l’auréolent d’une très pure
lueur artistique. Quand elle a fait fleurir sous ses
doigts habiles à tous les entrelacs de jolies guir
landes, elle oublie la boue de la rue et toutes les
lâchetés humaines. Il vaut mieux demeurer
seule avec ses pensées, même très tristes, que
supporter la grossièreté d’un propos ou d’un
geste. Son âme ne la trahira plus en aidant à la
lâcheté de son corps. On peut céder par igno
rance. Elle n’a jamais pu céder par plaisir, c’està-dire par lâcheté.
Si noblesse oblige, le malheur courageusement
supporté est aussi un garant de noblesse céré
brale, la meilleure de toute puisqu’on la doit à
sa seule force consciente.
Ne viendra-t-il pas un temps où les hommes,
les pauvres humanités qui ont encore un ban
deau sur les yeux, chercheront non pas le ciel
vide mais les astres qui le peuplent et apportent
à leurs frères, les autres mondes, des messages
inconnus qu’on apprendra enfin à comprendre !
Reine Fériat n’attend plus rien.
Aucun autre message de la part de celui qui lui
a pourtant donné Vanneau de Saturne, le mysté
rieux anneau magique.
Voici un mois bientôt qu’elle a envoyé sa
réponse à Bizerte, le port d’attache du jeune offi
151
L’ANNEAU
DE
SATURNE
cier de marine, ce grand fou, ce pauvre amou
reux victime d’un mauvais sort qui l’a envoûté.
Non, il ne répondra pas.
D’ailleurs, par décence, sinon par orgueil, il
ne peut pas, il ne doit pas répondre et c’est encore
la meilleure manière de la respecter dans son
isolement de pécheresse maudite, ayant non seu
lement ses propres fautes à expier mais encore
celles de ses parents...
Voici la nuit. Elle abandonne son ouvrage car
les vitres s’embuent peu à peu du crépuscule.
Il ne fait plus assez jour pour distinguer les
nuances des soies. Elle peut encore lire. Et la
lecture c’est le merveilleux oubli.
Elle va tirer le lourd tiroir du bas de sa vieille
commode. C’est là sa bibliothèque, bien cachée,
par une sorte de pudeur d’artiste dans cette man
sarde d’ouvrière. Il y a là, au milieu d’un désor
dre qui indique certaines préoccupations d’étu
diante qui ne renonce jamais à s’instruire, des
livres souvent ouverts, feuilletés d’une main tou
jours fervente et elle se récite à elle-même
caresse, en y mettant toute la perfection dont elle
est capable, cet autre morceau de soie découpée,
ces autres fleurs artificielles qui ont été créées
par le poète qui était cependant le père de toute
amertume :
« Mon enfant, ma sœur
Songe à la douceur...
152
L’ANNEAU
DE
SATURNE
... Et brusquement, elle referme le livre, se tait.
On a frappé. C’est l’heure où quelquefois on lui
apporte, son courrier... Elle n’attend aucune
lettre, aucun télégramme. Il y a bien longtemps
que le théâtre d’art qui l’a employée une saison
a fermé ses portes.
Elle va ouvrir.
Sur le palier, une ombre, celle d’un grand jeune
homme qu’elle ne reconnaît pas car, tout en noir,
sans aucun galon d’or aux manches, il paraît
encore plus grand.
— C’est moi, dit-il d’un ton très bas, comme
effrayé lui-même de ce qu’il dit. Je suis venu
sans oser vous prévenir... parce que j’ai.« j’ai
donné ma démission.
Et alors, dans un geste éperdu, elle lève ses
deux bras au ciel.
Elle ne peut guère faire autrement pour les lui
passer autour du cou, car elle est beaucoup plus
petite que lui...
27 septembre 1938.
Ouvrages parus dans la même Collection : (suite)
A. DEMAISON
92. Diato.
133. Le Livre des Bêtes qu’on appelle sauV&R6S.
164. Les Oiseaux d’ébène.
193. La Comédie animale.
220. Le Pacha de Tombouctou.
301. D’autres bêtes qu’on appelle sauvages.
PIERRE DOMINIQUE
144. Notre-Dame de la Sagesse.
184. La Proie de Vénus.
GEORGES DUHAMEL
153. Le Prince Jaffar.
178. La Pierre d’Horeb.
215. Les Plaisirs et les Jeux.
229. Le club des Lyonnais.
244. Tel qu’en lui-même...
254. Querelles de famille.
280. Les hommes abandonnés.
MARC ELDER
15. La Maison du Pas Périlleux.
30. La Passion de Vincent Vingeame.
118. Jacques et Jean.
138. La Belle Eugénie.
161. Les Dames Pirouette.
186. Jacques Cassard.
262. La Bourrine.
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3. Dansons la Trompeuse.
44. Cantegril (Prix Fémina).
95. Quand on conspire.
151. La Nuit.
203. Mahmadou Fofana.
302. Le sel de la terre.
JEAN D’ESME
24. L’âme de la Brousse.
EDOUARD ESTAUNIE
10. Solitudes.
22. L’Empreinte.
29. L’Infirme aux mains de lumière.
37. L’Ascension de M, Baslèvre.
47. Un simple.
54. Bonne-Dame.
63. La Vie secrète (Prix Fémina).
72. L’Appel de la Route.
100. Le Ferment.
129. Les Choses voient.
GENEVIEVE FAUCONNIER
255. Claude (Prix Fémina).
HENRI FAUCONNIER
167. Madaisie (Prix Goncourt).
ROBERT FRANCIS
MARION GILBERT
53. Le Joug (Prix Northclifie).
JEAN GIONO
208. Jean le Bleu.
213. Un de Baumugnes.
278. Le serpent d’étoiles.
JEAN GIRAUDOUX
76. Provinciales.
243. Simon le pathétique.
265. Aventures de Jérôme Bardini,
303. Eglantine.
CHARLES LE GOFFIC
112. La Payse.
GUILLOUX
276. La Maison du Peuple.
GYP
122. Le Chambard.
137. Le Coup du Lapin.
175. Le Monde à côté.
LOUIS IIEMON
40. Battling Malone.
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180. Minnie Brandon.
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222. L’Araignée du matin.
236. L’Innocent.
ABEL HERMANT
8. Les noces vénitiennes.
51. L’Aube ardente.
58. La Journée brève.
77. Le Crépuscule tragique.
102. Camille aux Cheveux courts.
134. Les Epaves.
CHARLES-HENRY HIRSCH
46. La Grande Capricieuse.
101. Mimi Bigoudis.
245. L’Homme aux Sangliers.
282. Les Rouchard.
EDMOND JALOUX
4. L’amour de Cécile Fougères.
17. La fête nocturne.
121. L’Agonie de l’Amour.
169. Le Démon de la vie.
251. Sous les oliviers de Bohême.
268. Le jeune homme au masque.
307. Le roman inachevé.
RENE JOUGLET
283. Le jardinier d’Argenteuil,
JOSEPH JOLINON
149. Le Joueur de balle.
264. Dame de Lyon.
JACQUES DE LACRETELLE
246. La Grange aux trois belles (tome I).
24*?. La Grange aux trois belles (tome II).
305. La maison de verre.
258. Le Demi-Dieu.
MARIUS-ARY LEBLOND
87. L’Ophélia.
146. Le Fils de M. Poirier.
172. Les Vieux bergers.
31. La lumière retrouvée.
123. Le Mort saisit le Vif.
177. Les Forces d’amour.
MARIE LE FRANC
85. Grand-Louis l’innocent (Prix Fémina)
96. Le Poste sur la Dune.
221. Hélier fils des bois.
297. La Rivière Solitaire.
306. Pêcheurs de Gaspésie.
J.-J.
FRAPPA
JEANNE GALZY
70. Les Allongés (Prix Fémina).
83. Le Retour dans la Vie.
111. La Grand’Rue.
147. La Femme chez les Garçons.
191. L’Initiatrice aux mains vides.
261. Les démons de la solitude.
M.
GENEVOIX
36. La Joie.
45. Raboliot (Prix Goncourt).
128. Les mains vides.
187. La boîte à pêche.
CHARLES
GENIAUX
197. Le Choc des Races.
JOSE
GERMAIN
5. Pour Genièvre.
168. Ma Poupette Chérie.
281. Le chemin de New-York.
GEORGES
LECOMTE
LEON LEMONNIER
201. L’Amour interdit.
ANDRE LICHTENBERGER
9. Rédemption.
35. Père.
125. Le Cœur de Lolotte.
252. Des voix dans la nuit.
315. La main de sang.
ALFRED
MACHARD
142. Coquecigrole.
211. Le Royaume dans la Mansarde.
Ouvrages parus dans la même Collection : (suite)
ANDRE MALRAUX
RACHILDE
166. Les Conquérants.
196. La Voie Royale.
A. MARCHON
311. Le bachelier sans vergogne.
27. La Jongleuse.
239. La femme aux mains d’ivoire.
295. Refaire l’amour.
38. Le Fleuve de Feu.
49. Le Désert de l’Amour.
65. Thérèse Desqueyroux.
75. L’Enfant chargé de chaînes.
108. La Robe Prétexte.
117. Trois Récits.
194. Ce qui était perdu.
231. Le nœud de vipères.
273. Le mystère Frontenac.
296. La fin de la nuit.
ANDRE MAUROIS
42. Les Silences du Colonel Bramble.
52. Meïpe ou la Délivrance.
60. Les Discours du Dr O’Grady.
74. Ni Ange, ni Bête.
89.
... Ariel ou la vie de Shelley.
145. Climats.
173. Byron (tome I). Byron (tome II)
190. Tourguéniev.
219. Le Cercle de Famille.
232. Dickens.
241. Dialogues sur le commandement.
263. L’instinct du bonheur.
songes que voici.
298. Mes
"
156. Ni avec toi, ni sans toi.
202. Le partage du cœur.
,
FRANÇOIS
MAURIAC
PIERRE MILLE
43. Myrrhine, courtisane et martyre.
F. DE MIOMANDRE
1. Ecrit sur l’eau (Prix Goncourt)
13. La jeune fille au jardin.
56. La Naufragée.
140. L’Amour de Mlle Duverrier.
182. Jeux de Glaces.
210. Les baladins d’amour.
233. Baroque.
257. Les égarements de Blandine.
279. Olympe et ses amis.
304. Le greluchon sentimental.
H. DE MONFREID
267. Croisière du Hachich.
du ----Kaïpan.
299.La
--- ---poursuite
----------- —
312. Vers les terres hostiles de l’Ethiopie.
PAUL MORAND
55. L’Europe Galante.
68. Bouddha vivant.
94. Magie Noire.
154. Champions du Monde.
IRENE NEMIROVSKY
LOUIS DE ROBERT
RAYMOND RADIGUET
28. Le Bal du Comte d’Orgel.
HENRI DE REGNIER
21. Les Bonheurs perdus.
26. L’entrevue.
J.-H. ROSNY AINE
25. L’Amour d’abord.
34. Les femmes des autres.
48. Le Cœur tendre et cruel.
71. L’étonnant Voyage de Hareton Iron
113. La Fille d’Affaires.
208. L’Initiation de Diane.
246. La force mystérieuse.
314. Le bel amour de Jeanne de Navres
J.-H. ROSNY JEUNE
66. Claire Tecel, < Avocat à la Cour >
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270. Le chef à l’Etoile d’argent.
293. Sang et lumières.
POULAILLE
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83. L’Absence et le Retour.
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62. La Nuit finira (2).
82. Mon Cher Tommy.
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188. Clairière.
217. Source de Joie.
260. Mon gai royaume de Provence,
STEFAN ZWEIG
271. La peur.
308. Amok.
« LE LIVRE MODERNE ILLUSTRÉ »
EST TIRÉ SUR PAPIER DE LUXE
ET IMPRIMÉ
SUR LES PRESSES DE L’IMPRIMERIE MODERNE
177, route de Châtillon, à Montrouge.
LE DIX MAI MIL NEUF CENT TRENTE-NEUF
Fait partie de L'Anneau de Saturne
