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EDITIONS DE
PARIS
FRANCE
POURQUOI
JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
DU MÊME AUTEUR :
CONTES ET NOUVELLES SUIVIS DU THEATRE.
DANS LE PUITS.
LE DESSOUS.
L’HEURE SEXUELLE.
LES HORS-NATURE.
L’IMITATION DE LA MORT.
LA JONGLEUSE.
LE MENEUR DE LOUVES.
LA SANGLANTE IRONIE.
SON PRINTEMPS.
LA TOUR D’AMOUR.
Mercure de France.
LA PRINCESSE DES TÉNÈBRES.
Calmann-Lévy.
LA HAINE AMOUREUSE.
LE CHATEAU DES DEUX AMANTS.
LA SOURIS JAPONAISE.
LES RAGEAC.
LE GRAND SAIGNEUR.
au SEUIL DE l’enfer. J
en collaboration
LE PARC DU mystère. )
avec F. de Homem Christo.
MONSIEUR VÉNUS.
Flammarion.
LE THÉÂTRE DES BÊTES.
Les Arts et le Livre,
ALFRED JARRY, SURMALE DE LETTRES.
Grasset.
POURQUOI JE NE SUIS FAS FÉMINISTE.
Editions de France.
L’HOTEL DU GRAND VENEUR.
REFAIRE L’AMOUR.
Ferenczi.
“LEURS RAISONS”
Collection
dirigée
far
ANDRÉ BILLY
POURQUOI
JE NE SUIS PAS
FÉMINISTE
PAR
RACHILDE-,
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V*
PARIS
LES ÉDITIONS DE FRANCE
20, Avenue Rapp, 20
Copyright, 1928, by Rachilde
Droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous les pays.
POURQUOI
JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
EXCUSES
Avant de m’expliquer sur un sujet aussi fertile
en controverses, je dois m’excuser pour la préten
tion de ce titre. Ce n’est pas moi qui l’ai choisi car
je pense bien que personne, dans les lettres ou
dans le public, ne se soucie vraiment de savoir
pourquoi je ne suis pas de l’avis de mes modernes
voisines.
Très antérieure à leur siècle je ne peux arriver
à les rejoindre que par une sorte de divination
littéraire qui n’est pas autre chose que le pessi
misme, cette mise en garde contre la peinture...
de mœurs.
6
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
Je n’ai jamais eu confiance dans les femmes,
l’éternel féminin m’ayant trompé d’abord sous le
masque maternel et je n’ai pas plus confiance en
moi. J’ai toujours regretté de ne pas être un
homme, non point que je prise davantage l’autre
moitié de l’humanité mais parce qu’obligée, par
devoir ou par goût, de vivre comme un homme,
de porter seule tout le plus lourd du fardeau de la
vie pendant ma jeunesse, il eût été préférable d’en
avoir au moins les privilèges sinon les apparences.
Cette tendance à des allures masculines ne m'a
nullement inspiré le désir de m’emparer de droits
qui n’étaient pas les miens. J’ai toujours agi en
individu ne songeant pas à fonder une société ou
à bouleverser celle qui existait. J’aime, par-dessus
tout, la logique et si je consens à être une exception
(on ne peut pas faire autrement dans certains cas)
je n’entends pas la confirmer en prenant mes per
sonnelles erreurs pour de nouveaux dogmes. J’ai
écrit quelque part que lorsqu’un acte criminel deve
nait fréquent on faisait une loi pour le canaliser,
sinon le sanctionner ; c’est un mauvais moyen de
gouverner.
Toutes les audaces font maintenant figure de
progrès dans l’art de vivre mais je ne crois pas
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
7
qu’il y ait toujours véritable progrès. Nous avons
plutôt l’air, à mon humble avis, de revenir, de
liberté en liberté, à l’arbre ancestral, pas seule
ment pour y cueillir les pommes de l’amour mais
mieux pour y grimper comme des singes en faisant
des grimaces n’ayant rien de commun avec la
simple attitude, combien plus normale, de perdre
la face pour le pire... ou le meilleur des motifs
humains.
Je vais donc tâcher de m’expliquer à moi-meme
et d’expliquer au public : pourquoi je ne suis pas
féministe puisque le malicieux et subtil André
Billy me l’a demandé. Cependant je fais mes
réserves au sujet de la valeur de mes arguments.
Je suis une créature, douée, comme toutes les
femmes, d’excessives nervosités et si je ne suis pas
une névrosée car je me porte fort bien, je peux en
prendre le ton, comme elles toutes, lorsque je
m’éloigne du commun bon sens.
Chacun s’imagine aujourd’hui et, en cela,
nombre d’hommes sont très femmes, que plus on
va de l’avant et mieux on va. Mais je crois qu’on
va trop vite et que la régression sur une pente est
un besoin de raisonnement, de résistance à la
chute. Si cela n’empêche rien, malheureusement
8
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
ou heureusement, cela nous donne un brevet d’en
tendement, d’aptitude à nous élever contre l’ordre
établi, ou le désordre, et c’est toujours une preuve
de vigueur morale.
Ayant beaucoup vécu, bien ou mal, je ne peux
offrir ici que le résultat de mes propres expériences.
Je le ferai donc en toute connaissance de cause
et en prenant cette liberté comme représentant,
malgré moi, une des premières féministes de l’épo
que, sinon par le mérite, au moins par l’esprit révo
lutionnaire d’alors... qui est, à présent, l’esprit
réactionnaire car ainsi tourne la roue du progrès
mettant en bas ce qui fut en haut, sans, d’ailleurs,
améliorer énormément l’existence.
DE
L’ÉDUCATION
Tous les pères et toutes les mères ont pu remar
quer que le premier instinct de l’homme naissant,
du -petit d'homme, est de frapper si le second est
de ruser pour essayer d’échapper à la semonce.
La femme, qui ne cherche pas, instinctivement,
à frapper, excelle en l’art de la ruse. Elle est
donc seconde en force. En la délivrant des langes
de sa faiblesse et en lui donnant le droit d’attaquer
vous ne pouvez guère que l’enrichir d’urçp brutalité
imitative n’ayant rien de commun avec l’usage
plus ou moins modéré d’une réelle puissance ou
de sa logique plus ou moins exubérante. Les
siècles y pourvoiront ? Ils useront les angles ?...
En attendant, l’éducation de la femme commune
10
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
en droits reste à faire. Avant de lui apprendre à
voter, il faudrait lui apprendre, comme au peuple,
du reste, à choisir ses représentants sans passion
et les lois qui lui reconnaîtront tous les pouvoirs ne
vaudront jamais des indulgences qui feraient,
généreusement, la part de ses infériorités vis-à-vis
de ses devoirs sociaux.
Les femmes sont les frères inférieurs de
l’homme, simplement parce qu’elles ont des misères
physiques les éloignant de la suite dans les ïdees
que peuvent concevoir tous les hommes en général,
même les moins intelligents. Elles peuvent être de
grandes artistes, d’excellentes spéculatrices, mais
l’art ou les affaires sont des résultantes de jeu :
le génie ou l’argent se jouent aux cartes puisqu’il
s’agit d’une chance à courir. Autre chose est de
faire, tous les jours, une ponctuelle employée de
bureau. Là, le génie, le caprice-roi, n’intervient
pas. Il faut être, tous les jours, raisonnable, et
même honnêtement médiocre.
Il est bien entendu que certaines exceptions
arrivent, par leur merveilleux perfectionnement, à
dominer, de beaucoup, les intelligences masculines
mais si on cherchait la faille, le revirement d’opi
nion, l’incompréhensible saute d’humeur, on la
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
II
trouverait à telle date qu’il plairait à la nature
de la fixer et je ne crois pas que ces exceptions,
même nombreuses, de plus en plus perfectionnées,
puissent inciter à les affranchir absolument et à
favoriser les autres mortelles de commune origine
pour le seul avantage de quelques-unes. Quand
on aura augmenté le nombre des médiocres ça
n’arrangera rien. On ne fera pas voter volontai
rement les paysannes. On n’entraînera pas les
femmes du bas peuple pour une cause sans profit
immédiat. Comme pour les paysans et les ouvriers
c’est déjà une occasion de perdre son temps dans
les cabarets ou les réunions électorales, il faudra
donc vider entièrement la maison dans l’arène
publique ?
J’admets l’égalité sur les salaires mais à force
égale de bras quand il s’agit du travail manuel
et à force égale de cerveau quand il s’agit de
fonctions intellectuelles. Or la femme, de n’importe
quelle condition sociale, est une imagination fer
tile, rarement un esprit cultivé s’élevant jusqu’aux
idées générales, elle rapporte tout à elle, parce
que sa naturelle faiblesse physique lui montre les
choses par leur petit côté (qui est quelquefois le
bon, d’ailleurs !). Il y a des choses qu’elle ne<
12
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
comprend pas, qu’elle ne comprendra jamais. Et
est-ce bien utile qu’elle les comprenne ?
A propos de l’égalité sur les salaires : « Oui,
me disait un grand industriel employant beau
coup de femmes chez lui. Elles font aussi bien et
presque autant que les hommes et l agréable
c’est qu’on ne les paie tout de même pas le prix des
hommes ! »
Alors ?
« Quand on aura des femmes députés, décla
rait un grand avocat que je connais pour son
amour sincère de la justice, on aura au moins des
ligues antialcooliques et des lois efficaces pour la
protection des filles-mères... Mais je ne crois pas
qu’on puisse les élire sans boire et sans oublier le
gosse dans son berceau ! »
Alors ?
Oui ! oui ! Ça se tassera. Je m’en doute, mais
ça ne se tassera pas sans écraser quelques inno
cents ou quelques faibles de plus : les gosses !
La guerre des sexes est une lutte nouvelle à
ajouter aux luttes anciennes et elle ne serait très
intéressante que si elle amenait au... troisième
sexe, celui des fourmis travailleuses ou des abeilles
ne confectionnant leur miel que pour les reines
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
13
(ce qui est une bien précieuse invention pour char
carnavalesque!), jamais on n’a tant rêvé de reines
que depuis les temps démocratiques et il y en a
tellement que le bon sens populaire finit par se
faire jour en élisant enfin : la reine des reines !
Plus ça change...
J’ai été élevée avec des hommes, par des
hommes, jusqu’à l’âge de vingt et un ans. Je
n’ai jamais eu de compagne de mon âge et en fait
d’échantillon de l’éternel féminin je ne connaissais,
en ce temps-là; que ma grand’mère et ma mère,
deux oppositions très classiques du type de la
femme : la 1830, la romantique, et la 1870,
l’excentrique, celle qui devait précéder la révoltée
moderne. (Ne prenons pas ce mot de révoltée dans
la mauvaise acception. îl y a toujours des énergumènes au début de toute évolution salutaire et
toutes les révolutions commencent par des incen
dies !)
Ce n’est peut-être pas assez pour étudier la
cause sacrée du féminisme, qu’oser vous présenter
deux femmes et deux personnes de ma famille. Je
ne peux pourtant pas vous parler de créatures que
je connais moins et en tirer certaines déductions
qui demandent l’analyse d’une vie entière !...
14
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
Je suis née taciturne, c’est-à-dire contemplative.
J’ai donc beaucoup observé, à tort et à travers,
cependant presque toujours sans parti pris, car
personne ne me poussait vers telle ou telle conclu
sion.
C’est aujourd’hui, seulement, que je peux, non
pas me permettre de conclure, mais de choisir, ce
qui est moins ambitieux. Je dois avouer aussi que
n ayant jamais été en pension, ce qui m’aurait
pliée à de certaines humiliations nécessaires pour
admettre les défauts inhérents à toute société, je
suis plus intransigeante qu une autre et cela permet
à mon lecteur de prendre contre moi telle précau
tion qu’il jugera bonne.
Ma grand’mère (elle s’appelait : Isaline et ce
petit nom en dit long sur les franfreluches senti
mentales de son epoque) était une corpulente
aame, encore fort jolie, une blonde cendrée por
tant des anglaises et dont il restait des jambes
parfaites, des pieds minuscules, plus une perpé
tuelle faculté de s’attendrir sur n’importe qui, à
propos de n importe quoi avec un frémissement de
sa bouche en cœur tout à fait puéril.
Dès mon enfance, ma mère m’apprit à la tour
ne! en iidicule, smon a la mépriser, parce que ma
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■-
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
15
mère était, au moins le croyait-on dans la famille,
une nature forte, une puissance organisée, la
femme chef, sévère, surtout un dragon de vertu,
poussant la vertu si loin que, dès ma naissance,
elle condamna mon père au célibat, ce qui, si je
ne m’abuse, amena quelques complications dans
leur ménage !...
La douce ïsaline avait été, je l’ai su plus tard,
la très innocente rivale de sa fille. Pour elle, mon
père, Don Juan de la pire espèce (l’espèce mili
taire) , était entré, disons : tombé dans le mariage.
Il avait d’abord fait la cour à la tendre ïsaline
qui s’effarouchant ou peut-être se sacrifiant à son
devoir, chose très bien portée à cette époque,
avait offert sa fille unique à sa place, tour de passepasse élégant. La fille unique avait de quoi plaire :
belle... à faire peur (son pur profil est au fronton
de la Madeleine), grande musicienne, toujours
dans les nuages, dédaigneuse, froide quoique fan
tasque, en tout bien tout honneur elle représentait
une anormale, car un être trop vertueux est tou
jours anormal. Comment et pourquoi cette statue
de marbre accepta ou s’éprit de ce Don Juan qui
n’en demandait pas tant au point de vue de la ligne
droite, qui, surtout, avait horreur de la musique et
l6
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
changeait de maîtresse aussi souvent qu’il chan
geait de garnison, ça, je n’en sais rien car je n’y
étais pas encore, mais je crois que les extrêmes s’at
tirent naturellement et que ma mère dut imposer
la loi du plus fort au plus faible, c’est-à-dire les
volontés du plus respectable à celui qui l’est moins.
Son amour ne fut, pour le pauvre sire qui plaisait
•trop, que de la jalousie vengeresse. Ma mère, la
belle Gabrielle ou Fange Gabriel, comme on
l’avait surnommée dans la province qu’elle habi
tait, déclarait ceci : « Un serment de fidélité
engage toute la vie des deux époux ! » ce qui est
le comble de l’outrecuidance féminine. Et, de son
côté, mon père avouait : « Si belle que puisse être
une statue, ça ne vaut tout de même pas une
femme ! » Et après la cérémonie, plus ou moins
passionnelle, de la conception de l’enfant il pensa
certainement à autre chose.
Ma mère, en m’enseignant le respect que l’on
doit à ses parents, au moins dans la forme, me fit
comprendre, de bonne heure, que mon père était
une quantité négligeable malgré les fréquents
coups de cravache que j’en recevais sur les doigts
et, première leçon de féminisme intégral, m’enjoi
gnit de m abstenir de toute obéissance vis-à-vis de
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
17
cet homme parce que l’homme : « animal immonde
et égoïste » n’a pas le droit d’exercer sa détestable
influence sur les gens vertueux. La vraie, la seule
famille, c est la mere, elle porte seule son enfant...
et les responsabilités de sa naissance, etc., etc...
Je ne voyais rien de... surnaturel à ces annonces
de l ange Gabriel et, pour être plus franche, je
n’y comprenais pas grand’chose. Celle qui prê
chait cela dans mon désert cérébral, tenait, en face
de moi, la très petite fille, la place d’une divinité
un peu bien féroce (car elle me tapait aussi sur les
doigts, durant mes leçons de piano) pourtant tout
a fait digne d un culte : credo quia absurdum.
En secret j’admirais mon père sans essayer de
me rendre compte de son indignité. Je l’admirais,
malgré les coups de cravache, pour des raisons
d’une puérilité toute féminine : parce qu’il pouvait
regarder le soleil en face, comme les aigles; parce
qu il montait très bien à cheval et qu’il avait fait
la guerre, mais je le sentais tellement distant que
je n’osais pas lui témoigner ma naïve sympathie.
Je savais, en outre, qu’il avait désiré un garçon au
lieu d’une fille et que, naturellement, il dédaigne
rait toute espèce de démonstration de tendresse
filiale.
l8
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINIS1E
Ma grand’mère, ïa femme 1830, avait les
défauts contraires... aux qualités de ma mère et
me plaisait également à cause de cette flagrante
opposition. Douce, enjouée, gourmande et pieuse
à proportion des pâtissiers résidant sur le chemin
de l’église, elle redoutait sa fille comme on pourrait
craindre le diable, même sous le travesti de l'ange
Gabriel.
Elle ne discutait pas, ne tançait pas, ne lisait
aucun roman, n’étudiait pas les philosophes et ne
se lançait pas en théories subversives. Elle semblait
très peu .cultivée, se servait d’une orthographe des
plus fantaisistes, avait des superstitions amusantes
et croyait, par exemple, que lorsqu’on égarait son
dé, ses ciseaux ou une aiguille, il arrivait un mal
heur dans la journée. Quand,, de la petite ville
qu’elle habitait, elle venait chez nous, à la campa
gne, elle pleurait sur moi. Cela m’impressionnait
puis je finissais par en rire avec elle : « Vois-tu,
Magui, je ne peux pas te dire l’effet que ça
me fait de te voir toute seule, ici, dans cette grande
maison triste. 11 faudrait t’amuser. Viens à la
messe avec moi. Tu verras d’autres enfants que
nous ramènerons pour goûter. Ton grand-père fera
marcher la lanterne magique et nous jouerons aux
■' 1
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POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
ig
grâces et au volant ! » Elle ne me parlait jamais
des devoirs des femmes vertueuses ni des turpitudes
des hommes coupables. Elle était simple : « une
simple d esprit » disait irrévérencieusement mon
grand-père, un homme politique, un peu fou, direc
teur de journaux assez révolutionnaires pour l’épo
que et qui se présentait à toutes les candidatures
de son arrondissement, sans, d’ailleurs, aucun
succès. Mais si ce brave homme important jugeait
Isahne du haut de sa dignité, il devait l’adorer
car il la couvrait toujours de sa protection lorsque
sa fille, la vertueuse artiste, la malmenait au nom
d’on ne savait quelle supériorité morale. Il était
certainement fier de la femme forte, sa fille, de
1 austère personnalité capable de sages revendica
tions, pourtant, cela ne l’empêchait pas de lui pré
férer la bonne cuisine et les tranquilles veillées
sous la lampe où il lisait à Isaline son article du
lendemain quelle écoutait religieusement, ses yeux
bleu myosotis noyés de larmes, sa bouche en
cœur ne pouvant formuler son admiration que par
un tremblement ému. Le ménage de mon grandpère était le modèle de la paix par la douceur et
le desarmement. Isaline cédait toujours : « Oui,
mon ami, tu es le seul juge... » s’accusait toujours
20
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
de péchés imaginaires : « Je suis une grande
pécheresse devant Dieu car devant Dieu nous
sommes tous pécheurs ! » et elle laissait l'ange
Gabriel annoncer les pires calamités aux femmes
faibles, coupables surtout de tendresses.
Pour tout résumer par ces exemples grammati
caux (que serait donc la Bible de la vie sans
exemples pittoresques capables de vous faire tou
cher du doigt les plaies qui accablent notre pau
vre humanité), ma grand’mère et ma mère m’ont
permis de connaître, dès mon enfance, les premiers
éléments du féminisme par l’antagonisme des deux
Eve rivales, la femme esclave du joug amoureux,
la créature de trop bonne volonté et la femme
déclarée forte, celle de l’Ecriture... moderne qui
parle tout le temps de ses devoirs et se lève avant
l’aube... des rénovations mais beaucoup plus pour
jouer du piano (trémolo à l’orchestre) que pour
surveiller ses domestiques.
Ma grand’rnère îsaline est morte en odeur de
sainteté dans sa paroisse et les pauvres parlaient
d’elle comme d’une bonne sœur.
Ma mère a fini dans un palais dépendant du
ministère de l’ïntérieur d’où elle écrivait des lettres
de la plus haute tenue philosophique aux dirigeants
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
21
de l’Etat français (deux cent cinquante environ)
mais malheureusement datées de Charenton !
Ces exemples, très particuliers, ne signifient rien
aujourd hui, au point de vue social parce que le
temps a marché, il a même enjambé pas mal de
fosses depuis les premiers conflits du féminisme,
cependant, moi, pauvre spectateur, j’en demeure
frappee au mauvais coin du bon sens des sauvages
qui, ayant cru à leurs idoles de bois, les fouettent
quand les récoltes sont mauvaises ou qu’il survient
une éclipse.
Je continue à regarder comme un danger tout
accaparement cérébral de la femme parce que son
cerveau est peut-être moins solide que celui de
l’homme. Ou alors il faut le rénover avant toute
autre rénovation.
Il faudrait lui apprendre la mesure, c’est-à-dire
que l’égalité n’est pas la préséance.
DE
L’INSTRUCTION
« Une femme en sait toujours assez... » Je vous
fais grâce de la citation, mutile aujourd’hui comme
toutes les vérités premières. Il en est des meilleurs
proverbes, sagesse des nations, comme des meil
leurs morceaux de musique, a force de les avoir
entendu jouer sur les orgues de Barbarie, on est
arrivé à leur préférer les plus effroyables disson
ances, mais ça ne prouve rien contre l’éternelle
maîtrise de la justesse... et de la justice.
Bourrer les crânes féminins de toutes sortes de
sciences qu ils n auront jamais le temps de faire
passer au crible de leur entendement personnel ou
qu ils ne pourront pas adapter, c’est absurde, pro
bablement très dangereux.
24
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
Je ne nie pas les capacités des cerveaux fémi
nins d’autant plus aptes, maintenant, à concevoir
les choses de l’esprit que les femmes sont privées
(ou se privent) du devoir naturel de concevoir par
ailleurs, mais telles des éponges absorbant l’eau,
ces cerveaux privilégiés ne rendent guère que cela
quand on les presse... de s’exprimer. Ce n’est pas
chez la femme que les fontaines intellectuelles peu
vent se changer en dispensatrices de vins forti
fiants. Elles ne distillent point et n’assimilent que
très difficilement. Je ne me crois pas beaucoup
plus bête qu’une autre, on m’a inculqué les élé
ments du grec et du latin, appris quelques langues
vivantes et, obligée de diriger une grande maison
(ce qui s’appelait à cette époque : un train de
maison) que ma mère laissait à tous les abandons
parce que soucieuse de plus hautes occupations
spirituelles, moi, j’ai laissé là, mais non sans plaisir,
la belle culture, pour apprendre, beaucoup plus
volontiers, à diriger des domestiques, des ouvriers
agricoles, à faire la cuisine et à commander douce
ment ayant dû sévèrement obéir... J’ai oublié pas
mal de choses, entre autres : la valeur des chiffres.
J’ai même en exécration tous les chiffres... d’af
faires. Quand je m’étais trompée dans mes vérifi-
111
" ............................................................
................... ............ ............................................
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
25
cations de compte, lors de ma gérance de jeune
fille, je pienais sur mon argent de poche pour réta
bli! 1 équilibre, ce qui enchantait les domestiques.
Répandre l’instruction sur les simples d’esprit,
c est répandre tous les maux de la boîte de Pan
dore et quand il ne restera, au fond, que l’art
d attendre un époux, un compagnon de route ou
de le prendre au filet de très jolies phrases, il y
ama, je le crains, des déceptions parmi les femmes
savantes. L homme, ancien ou moderne, a horreur
de ces femmes-là ou alors il les lui faudrait plus
modestes, sinon plus habiles.
La guene, qui a fait de presque toutes les jeunes
filles d aujourd’hui des veuves blanches, leur a
donné aussi des loisirs. Une nouvelles race est
née : Z’ intellectuelle, et dans toutes les classes de
la société, depuis la petite dactylo jusqu’à la
femme de lettres, la grande lettrée. La fille de
notre concierge ne touche plus du piano mais
bien de la machine à écrire : ça fait plus riche.
On a donc introduit dans l’industrie, les sciences
et les arts (aussi la vie privée du patron) une
jolie petite personne, généralement maigre, qui a
longé, tac... tac... tac... tous les secrets du com
merce... et des alcôves. C'est une nouvelle saute3
26
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
relie d’Egypte dont le mieux qu’on en peut dire
c’est qu’elles sont si nombreuses qu’elles ont vrai
ment l’excuse de la famine.
On a besoin de dactylo ? Jamais de tant que
ça ! On a besoin surtout de bonnes à tout faire, de
filles de salies ou de fermes, peut-être même de
nourrices, c’est-à-dire de filles-mères. La jeune
secrétaire compte d’abord... et raconte ensuite. Je
sais, par elles, des choses à faire dresser des che
veux, même longs !
Une récente statistique nous démontre que les
jeunes secrétaires dignes de ce nom entrent pour la
somme de cinquante pour cent dans les complica
tions du divorce. La jeune personne du moment,
qui est, j’en demeure bien certaine, une honnête
fille (on commence toujours par là), veut vivre sa
vie avec élégance, des bas de soie et la connais
sance des philosophes. On est plus distinguée en
iapard qu’en courant les rues pour faire des com
missions. Une midinette porte à domicile tandis
que la dactylo est une employée assise. Or si les
midinettes sont souvent révolutionnaires en leur
qualité de gamins de Paris, les dactylos sont
féministes. Elles observent une allure sérieuse, ne
se laissent rien pincer sans réclamer le mariage ou
.—.-----------------
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
27
la dot. Ce sont des intellectuelles, elles ont souvent
leur brevet d institutrice... pour ne pas élever d en
fants, et pendant que la patronne, immobilisée sur
un banc du Luxembourg ou du parc Monceau,
fait prendre l’air aux siens, le patron explique à
Mademoiselle qu il faut traiter avec le correspon
dant de Londres parce que le progrès ce n’est pas
-ae gagner sa vie mais bien de mener plusieurs
existences a la fois en élevant des... renards
argentés.
Voici un article amusant sur :
LE TRIOMPHE DE LA DACTYLO
« Si, dans la littérature et le théâtre d’à pré
sent toutes les institutrices se révèlent « fatales »;
en revanche dans les romans et pièces en vogue,
toutes les dactylos sont sympathiques.
» Les auteurs voient toujours les dactylos jolies,
intelligentes et dignes d’être élevées au rôle de
patronnes. Puisque les livres et les comédies sont
le reflet de la vie, ces observations doivent être
vraies...
28
POURQUOI JE NE. SUIS PAS FÉMINISTE
» On conçoit que la carrière de secrétairedactylographe ne risque point de manquer de
petites mains... Voilà un métier propre, sain, point
pénible et flatteur... Pourtant, qu’on ne se hasarde
point trop à dire qu’il suffit d’y apporter un peu
d’orthographe et des doigts intelligents. Au fond
il n’est pas de besogne plus délicate et qui mérite
plus d’application.
» Il faut savoir mettre toute sa compréhension
et un peu de son cœur dans la page qu’on tape.
Mais oui, car on ne réussit bien que ce que l’on
aime faire. Le travail le mieux tapé ce n’est pas,
à mon avis, celui de la dactylo qui frappe son
piano avec une vélocité presque mécanique, c’est
celui de la bonne ouvrière qui a « pensé » la page
avant de l’imprimer.
» Gentes dactylos, n’ajoutez pas trop foi à
l’imagination des auteurs. Vous ne monterez pas
toutes dans la quarante chevaux du Roi ou du
Président du Conseil... Vous n’épouserez pas
toutes votre patron; mais c’est un fait : vous êtes
toutes, plus ou moins, la confidente de ses affaires,
la détentrice de ses secrets, la collaboratrice de
son labeur quotidien. C’est une charge qui a ses
responsabilité et sa dignité. Il n’est pas défendu
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
2Ç
— au contraire — de mêler à votre souci de bon
travail un peu d’affection à celui qui vous emploie.
— Blanche Kogt. »
La femme moderne demeure ignorante de ses
devoirs les plus ordinaires parce que l’homme,
qu elle imite, n’a pas besoin, lui, quand il est au
collège ou en apprentissage, de savoir faire cuire
un œuf ou de raccommoder ses chaussettes. Il est
entendu, d’avance, qu’il aura une mère, des ser
vantes, femmes légitimes ou maîtresses dévouées,
qui se chargeront de cela.
On commence à s’apercevoir que les deux sexes,
voulant, de plus en plus, vivre leur vie séparément,
personne n a d’aptitudés pour soigner un ménage.
L’instruction très développée chez la femme c’est
fatalement la fin de la vie dite de famille. Il
s’agit d’une époque de transition ? Possible, mais
il faudrait, en attendant, créer des machines autres
que celles à écrire, un moteur nouveau qui rem
place, au sous-sol, le rouage domestique, une che
ville ouvrière qui fasse que tout le monde puisse
manger à l’heure !... Manger, du reste, n’est pas
la principale préoccupation des deux sexes. Voyez
plutôt cette constatation d’un journaliste :
30
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
« Et les jeunes femmes boivent des cocktails
comme du petit-lait. Au deuxième verre, elles
bavardent; au troisième verre, elles commencent à
dire avec le plus grand sérieux des choses insi
gnifiantes, avant d’être prises du fou rire.
» Et cela enchante ceux qui les accompagnent,
car ils sont capables, Dieu merci ! de tenir deux
verres de plus. — Robert Dieudonné. »
II y a, au-dessus de la dactylo, une autre classe
d’intellectuelles, de savantes combien plus dange
reuses parce que plus ignorantes encore de leurs
devoirs de ménagères, celle des femmes de lettres
qui sont devenues légion. Aujourd’hui le philo
sophe changerait la fin de sa phrase et deman
derait au père de quatre ou cinq filles : « Quelle
est celle que vous destinez à la... littérature ? »
Ah ! les pauvres femmes de lettres de jadis, obli
gées à la réserve imposées aux exceptions, comme
elles étaient touchantes, réclamant seulement la
permission de chercher leur pain quotidien dans
l’amusement de leur public ! A présent, elles sont,
comme les avocates, les actrices, les doctoresses et
les conférencières, des professionnelles. Bache
lières dès le berceau, elles s’élèvent à la hauteur
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
31
de toutes les institutions nationales, se faufilent,
imperturbablement, dans tous les congrès et ce
brevet de femmes de lettres qui suffisait, jadis, à
leur faire fermer des portes au nez, leur ouvre,
aujourd’hui, toutes les chancelleries. Elles chan
tent encore dans les cours... mais ce sont des cours
d’honneur !
Je fais la part... du feu sacré en la personne
des poétesses nationales, ou non, qui continuent à
filer la laine des nuages sur des quenouilles d’or
pour qu’autant en emporte le vent aux quatre coins
du monde, mais, vraiment, les femmes de lettres
font un peu trop de littérature politique ! Elles de
viennent frénétiquement sociales comme, du temps
de George Sand, elles étaient amoureuses. Je sais
bien qu’il y en a qui, tout en écrivant dans un très
bon français, fondent des œuvres de bienfaisance,
ouvrent des maisons de refuge, s’occupent de le
çons de coupe ou de cuisine, mais ces sœurs de
charité laïque, combien sont-elles ? Pour quel
ques femmes sérieuses, ennuyeuses quelquefois,
combien d’intrigantes, féministes ou non, faisant
une guerre déloyale à l’homme, au pauvre diable
de journaliste qui n’a plus que la ressource de de
venir garçon de bureau.
32
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
Les femmes dites : intellectuelles savent-elles
mieux que les autres, parce que plus intelligentes,
naturellement, pardonner les torts de leur égal (ou
de leur ennemi) : l’homme ? Je n’ai jamais connu
de femmes de lettres indulgentes. Elles n’admet
tent pas les défauts du voisin depuis qu’elles ont
appris à avoir les mêmes.
C’est assez curieux, mais on dirait que con
naissant bien mieux les libertés de la vie, elles les
excusent d’autant moins chez le frère d’armes ! La
femme de lettres ne pardonne jamais. (On n’a
qu’à lire ses mémoires, quand, par hasard, elle se
confesse.) Heureusement que presque aussi peu
consciente et presque aussi mal organisée que
la femme ordinaire, elle oublie, de temps en
temps.
Les vindicatives sont à craindre à l’égal de la
peste et il faut une grande philosophie pour avoir
le courage de les etudier de près. Je connais des
hommes qui en sont morts.
Je ne parlerai pas ici du tort que l’instruction
intensivement obligatoire peut faire à la femme
en lui apprenant 1 art de ne procréer qu’à ses mo
ments perdus, car ce serait recommencer le banal
procès du progrès, blâmer le fatalisme et s’ima-
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
33
giner qu’en décrochant la machine locomotrice, on
empêchera de dérailler un train déjà lancé à cent
à l’heure. Non, ce qui m’étonne le plus dans l’his
toire de la nouvelle Eve c’est son manque de sen
sibilité vraiment humaine. Elles ont remplacé ce
qu’on appelait le cœur par une espèce de sensi
blerie artistique sans aucune spontanéité, ce n’est
ni de F amour, ni de la haine... c’est toujours de
la littérature et quand, par hasard, elles font des
enfants, elles tiennent à vous expliquer pourquoi.
Ces dames sont sèches... comme toutes les chemises
des archiduchesses !
Je n'ai jamais oublié, moi, la phrase que
notre ami Gustave Téry, directeur de Y Œuvre
actuelle, osa rapporter dans un de ses pamphlets
de jadis publié contre une princesse de la science :
« il faut faire un nouvel enfant à ta femme
puisque aussi bien cela peut la tuer, et nous serons
libres. »
Ça, voyez-vous, ça flanque par terre toutes les
connaissances humaines dans la méconnaissance du
droit moral, du suprême devoir : le respect de la
victime.
Encore une exception ? J’entends bien, mais il
y en a de plus humbles qui pourraient prendre mo-
34
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
dèle sur celle-là. Vivre sa vie c’est quelquefois
supprimer celles des autres.
Et c’étaient, au moins dans la littérature, les
anarchistes qui avaient raison. Ravachol, lui, ne
dépouillait que les mortes !
J’ai dit que j’avais été élevée par des hommes,
ne voyant d’autres femmes que ma grand’mère et
ma mère. Fille unique, j’ai connu le malheur de
la solitude qui vous replie sur vous-même sans
vous plier aux exigences de la vie parce qu’égoïstement, étant seul, on se croit le plus fort sans
savoir qu’on est une exception. Je n’ai donc fait de
la littérature que pour me distraire, ne sachant pas
que ce pouvait devenir un métier. Je ne cherche
pas d’excuse, mais je constate qu’il me fallut beau
coup de courage pour apprendre plus tard, que
cette distraction-là pouvait rapporter de l’argent,
vous faire gagner vos réalités au lieu de vous
donner des rêves. On m’avait enseigné que l’art.
36
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
est une récompense et non pas une dépense de
nos plus nobles facultés qui doit avoir sa rému
nération.
Ma grand’mère, la douce Isaline, eut l’idée de
placer auprès de moi, en qualité de précepteur, un
jésuite fort instruit, vaguement notre parent, mis
en disgrâce, dont elle ne savait que faire parce
que logée plus étroitement que nous, en ville. Elle
pensa que ce personnage serait mieux à la cam
pagne et notre grande et triste maison fut l’asile
mystérieux, de 1 abbé R. (je dis mystérieux parce
que, en ce temps-là, on avait peur d’être mal vus
en protégeant des persécutés). Ce jésuite était un
homme étonnant de toutes façons. Assez libre
de pensées, pour un prêtre, il possédait un tas de
sciences, à peu près inutiles aux femmes, qu’il se
mit en devoir de m’inculquer lorsqu’il m’eut ap
privoisée, ce qui ne fut pas sans peine. Quand on
lui présenta le petit animal rétif que j’étais devenu
à I école d'une institutrice particulière, qui m’avait
donne, jusque-la, des leçons aussi courtes que rudi
mentaires, il déclina d’.abord, toute responsabilité
en avouant froidement « qu il se sentait incapable
de dresser un écureuil ! »
« Oh ! répondit ma grand’mère, qui me con-
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
37
naissait bien, montrez-lui des pastilles, elle descen
dra tout de suite de son arbre ! »
Ce qui le fit rire de bon cœur.
Je descendis volontiers de mon arbre pour les
pralines à la rose des nouvelles découvertes instruc
tives et relativement agréables : voyages dans la
géographie, l’astronomie, excursions plus ou moins
périlleuses dans la mythologie chez les Grecs et les
Romains, mais je bondis jusqu’au sommet dudit
arbre dès qu’il voulut m’initier aux mystères de
notre sainte religion.
On ne m’avait jamais rien appris sérieusement,
pas plus l’histoire sainte que celle de la France.
Quand il me fallut faire ma première communion
et aborder les redoutables problèmes des dogmes,
ce fut une dangereuse révolution pour ma cervelle
de sauvage. Admettre le paradis et l’enfer me
semblait beaucoup plus difficile que franchir, à
cheval, les plus larges fossés: « Voyons, monsieur
l’abbé, ça ne peut pas exister des choses pareilles.
Brûler toujours avec des diables ou chanter tou
jours avec des anges. Moi, ça ne me fait pas peur...
Ça m’ennuie d’avance ! »
Les fins dernières de l’homme ? Ah ! ça, non !
Et tout cela pour une faute inexplicable, commise
38
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
par nos premiers parents ? Si encore il avait pu
l’expliquer... même symboliquement !
Alors, l’abbé employa les grands moyens : il
supprima les pastilles... et même le dessert du dîner
Tant et si bien que, révoltée, j’allai consulter le
curé de mon village, d’où un conflit terrible entre
les deux clergés dont ma pauvre tête d’enfant sor
tit à jamais fêlée.
Le curé de mon village, l’abbé Granger, était
un brave homme joufflu et bedonnant, fils de
paysan, entêté comme un âne rouge, bon comme
le pain bénit, d’une intelligence bornée, cependant
très débrouillard quand il s’agissait de la recons
truction de son église. Il ne voyait guère plus loin
que moi sur le chapitre de la vie spirituelle. Un
peu vexé de ce que la petite demoiselle était ainsi
soustraite à son enseignement religieux par un prêtre
beaucoup plus haut placé que lui, sinon dans les
ordres, au moins dans les bonnes grâces de ma
famille, il me laissa deviner une certaine mau
vaise humeur qui s’accordait très bien avec ma
personnelle révolte : « Ce n’est pas raisonnable
de vous entonner comme ça ! » fit-il, employant
l’expression consacrée au régime alimentaire des
oies du Périgord. (Dans mon pays, on gave les
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
39
jeunes oies pour les faire engraisser plus vite.)
Et, en effet, on m’en apprenait bien trop après
m’avoir laissée, tel un terrain encore vague, com
plètement inculte sous prétexte que je n’étais,
hélas ! qu’une fille. Il y eut donc devant moi, qui
ne comprenais déjà rien aux mystères de la reli
gion, la lutte de deux enseignements religieux pour
aboutir à une première communion détestable, plus
proche de l’émotion nerveuse que de la foi sincère
et entachée de l’envie, un peu basse, je l’avoue,
de me moquer des deux prédicateurs en les dressant
alternativement l’un contre l’autre. « Tout ce qui
finit est trop court ! » répétait le jésuite. « Et tout
ce qui dure est certainement trop long ! » me
disais-je en songeant aux leçons qu’il me fallait
apprendre.
Un jour, je déclarai péremptoirement à mon sa
vant précepteur que la possibilité d’un miracle
m’apparaissait seule digne d’une patiente attente
et que Dieu pouvait bien en faire un en l’honneur
de son élève. J’avais à cette époque treize ans, un
aplomb de hussard et une naïveté invraisemblable,
car, je dois le dire à la louange de mes deux con
fesseurs, ils ne m’avaient jamais posé aucune ques
tion indiscrète : « Il faudrait tout de même en
40
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
être digne, mademoiselle, et quel miracle Dieu doitil vous servir ? » interrogea le jésuite outré de mon
orgueil : « Je demande au bon Dieu qu’il me
change en garçon puisque mes parents ne m’aime
ront jamais tant que je serai une fille ! Je suis
déjà tondue. (Les femmes de chambre me cou
paient les cheveux pour s’éviter l’ennui de me
peigner 1) Je monte à cheval comme un soldat et
je ne serai jamais belle, que dit maman, parce que
je ressemble trop à mon père, alors ?... »
Mon brave jésuite faillit en perdre la face ! Je
le vois encore, dans la charmille de là-bas, son
livre d’heures à la main, les yeux levés au ciel, et
se débattant entre une cruelle envie de rire et un
léger attendrissement, malgré sa sévérité. « Ma
pauvre Marguerite, finit-il par avouer, ce que vous
auriez de mieux à faire, c’est de vous préparer à
prendre le voile, car j’ai bien peur de l’avenir pour
une jeune personne aussi mal élevée que vous. En
vous consacrant à Dieu, vous appellerez sur vous
le miracle de toutes les grâces et vous sauverez
toujours votre âme. »
Hélas ! Il ne m’advint ni ce miracle ni l’autre.
Peu à peu, j’abandonnai toute espèce de croyance.
On remercia mon professeur et pour des compli-
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
41
cations de famille dans lesquelles je ne ferai point
entrer mon lecteur, on résolut de me marier dès
l’âge de quinze ans ! Seulement je n’avais pas
plus la vocation du mariage que la vocation reli
gieuse. Ne retenant des leçons trop longues que
juste ce qu’il en fallait pour divaguer à tort et à
travers, je me mis à écrire. Je ne croyais plus à
rien qu’au rêve pernicieux de la littérature, et
j’envoyais promener tous les prétendus...
Aujourd’hui la femme est délivrée du confes
seur, mais elle l’a remplacé par le médecin. L’hy
giène ( et quelle hygiène ! ) au lieu de la religion.
Je ne sais pas si cela est beaucoup plus sain ? Je
veux bien admettre que la pudeur ne sert pas à
grand’chose, mais les hygiénistes en ont fait une
telle litière que le cœur d’une jeune fille de main
tenant ressemble à une écurie !...
J’appelle l’attention des féministes de haute
envergure, celles qui sont chargées de la surveil
lance des nouvelles études, sur les conversations de
ces demoiselles des lycées : c’est à faire rougir des
singes ! Or la pudeur... du mot entraîne souvent à
celle du geste. Je connais des jeunes hommes qui
me disent : « Je n’ai pas envie de faire la cour à
une jeune fille qui en sait, ou a l’air d’en savoir
4
42
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
aussi long que moi! » Le jour où vous privez
l’homme du plaisir — j allais dire : du droit
d’apprendre quelque chose a sa fiancee, vous 1 éloi
gnez du mariage. Egalité sur les deux... colonnes ?
Ce n’est pas possible, parce qu il y a, que vous
l’admettiez ou non, la petite différence ! Mainte
nant, si vous voulez absolument qu il n y en ait
plus, alors laissez-nous tranquille avec vos histoires
de repopulation.
La pudeur ? Savez-vous ce que c’est ?...
La pudeur, ne vous en déplaise, c est la religion
de l’amour ! (Je me rappelle avoir écrit quelque
part que la pudeur était un aphrodisiaque, mais...
ça dépend un peu de qui l’emploie.)
La femme ne croit plus à Dieu ni au diable mais
elle a confiance dans la tireuse de cartes : « Un
brun qui a beaucoup d’argent... coupez, Ma
dame ! » Du haut en bas de l’échelle sociale c’est
le respect de la voyante. Le charlatan scientifique
avec ses injections hypodermiques et la sorcière
qui prédit l’heureux voyage à celle qui h a pas le
sou pour partir, ce sont les divinités de l’heure pré
sente. Ça coûte aussi cher que de faire dire des
messes, c’est moins propre et aussi peu efficace.
11 est regrettable qu’on ne puisse pas débarrasser
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
43
les femmes de leurs croyances religieuses sans
qu’elles les remplacent par des superstitions qui,
psychologiquement, ne les valent pas. Sans doute
leur faiblesse a besoin d’un fortifiant : quand ce
n’est pas le cocktail... c’est F annonce faite à
Marie, sa bonne ! J’ai vu, de mes yeux vu, une
dame fort comme il faut se disputer avec sa femme
de chambre au sujet de la lucidité d’une voyante.
Or, je n’ai pas constaté chez les diseuses de mau
vaises aventures la présence de beaucoup d’hom
mes, à part celle de quelques journalistes en mal
de copie et qui venaient là pour les nécessités de
leur métier.
Il n’y a pas que la manie des prédictions, il y
a aussi les petites religions à côté : le bouddhisme,
le spiritisme, le fakirisme, le fétichisme... et j’en
oublie. Des gens très bien deviennent lourdement
comiques lorsqu’il s’agit de leurs terreurs particu
lières. Les marins ne sont jamais ridicules quand
ils se signent devant la tempête, mais quand l’au
teur a la colique parce qu’on est treize à table ou
que l’actrice embrasse son ours de peluche afin
qu’il lui donne du succès c’est, sinon pénible pour
l’esprit humain, au moins parfaitement grotesque.
Je ne leur défends pas de toucher du bois... mais,
44
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
mon cœur... Ces pullulements de religiosités de
boutiques ressemblent à l’expérience que l’on peut
faire sur un gros champignon vénéneux qu’on
appelle Yoronge brodée : vous écrasez avec soin
ce resplendissant porte-poison vous imaginant
détruire ainsi une chance de mort par la pourriture
malsaine qui s’en dégage, mais quand vous repas
sez, le lendemain, dans cet endroit de la forêt où
vous avez, le croyez-vous, assaini l’atmosphère,
vous retrouvez, à la place de Yoronge écrasée,
dans le trou même laissé par sa tige expulsée, une
multitude de petites oronges, bien gentilles, toutes
neuves, luisantes du poison répandu, qui se sont
multipliées sous les débris de l’autre. C’est un
coup de pied dans une fourmilière... ça grouille
de partout ! C’est à recommencer, ou à croire que
c’était inutile... parce que la nature, surtout la
mauvaise nature, a horreur du vide.
Moi, je ne vois pas Futilité de remplacer une
religion, qui fut grandement nécessaire à certaines
époques, par une multiplicité de basses intrigues
de cabinets de toilette où la tireuse de cartes en
vend aussi de transparentes, quand elle ne vend
pas, également, quelques paquets de neige.
Le féminisme digne de ce nom se doit d’assai-
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
45
nir, de tonifier l’entendement de la femme, de
toutes les femmes, des ouvrières d’usine comme des
bas-bleus de salon. La religion catholique conso
lait, jadis, la femme du peuple. La voyante de
la rue Machin lui fait commettre des bêtises ou
des crimes. J’aime encore mieux le cierge à saint
Antoine de Padoue pour retrouver le bijou perdu
que la mise au clou de toutes les argenteries pour
obtenir la mort, par auto-suggestion, de la vieille
tante à héritage, ce qui fut prouvé dans un récent
procès provincial. A quoi bon l’éducation, l’ins
truction, à quoi bon la lumière de l’intelligence
versée à flots sur les imaginations féminines si
elles doivent conserver en elles le coin obscur où
les araignées du mysticisme continuent à tisser
leur toile ? Les femmes sont encore si faibles,
malgré tout le progrès de la civilisation, qu’elles
ont encore peur de... F Au-delà ? Et quel Audelà, un mélange de pastilles du sérail et d’eau de
vaisselle !
Pourquoi la femme est-elle toujours si prompte
à se créer des imaginations maladives ? Est-ce
parce qu’elle est née malade ?...
Pourquoi ne recherche-t-elle pas le rêve noble
au lieu de se traîner en des songes creux qui
46
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
l’avilissent et faussent totalement ses visions
d’idéal ?
Et, en y réfléchissant bien, la femme moderne
a-t-elle un idéal ?
Oui, celui de vivre sa vie pleinement, luxueuse
ment, sans aucune autre religion que celle de sa
prétendue égalité. Mais il y a tout de même
une case vide, quelque chose qui manque dans
son cerveau d’où on a enlevé Dieu, et peut-être
l’amour, la passion.
Vous me direz que l’homme moderne...
...Mais on ne m’a pas demandé de vous parler
de l’homme moderne, n’est-ce pas ?
-■ 1 - - RB
L’AMOUR
Quand un monde est mort, là-haut, qu une
étoile a fini de briller, le, dernier rayon qui s’en
échappe continue à traverser les espaces pendant
longtemps et vient encore nous toucher, illuminer
nos yeux qui ne se doutent meme pas que son
foyer initial n’existe plus. C’est un feu perdu, dont
l’origine est tellement lointaine, si haut placé dans
le domaine de l’impondérable, que nous sommes
saisis de vertige devant les calculs qu il nous fau
drait faire ou la science qu’il nous serait nécessaire
d’acquérir pour nous rendre compte de sa puis
sance de réaction calorique.
C’est à la fois très simple et tellement hors de
nos proportions d’entendement que nous acceptons
48
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
le phénomène sans le discuter. Nous en sommes
éblouis, pénétrés, mais nous n’essayons pas de le
comprendre autrement que dans la preuve par
l’absurde : il est, donc je dois y croire !
Il en va ainsi pour l’amour.
Il n’existe pas, rationnellement, mais il est. C’est
certainement le souffle d’un dieu inconnu qui dis
perse la raison ou allume une flamme très en
dehors de nos foyers humains. Je ne parle pas du
vulgaire attrait qu’un sexe a pour l’autre : ceci
est du ressort purement (ou impurement) humain
et cela n’a rien à voir avec l’amour. Ne vous
révoltez pas contre cette dissociation des causes.
L’un n’empêche pas l’autre, mais il y a très sou
vent des cas ou l’autre domine et finit par anéantir
la cause... commune. Je n’ai pas du tout la pré
tention de vous imposer ma manière de voir, cepen
dant elle est encore la seule façon d’expliquer...
l’inexplicable.
L’amour n’est pas seulement un sentiment pour
quelqu’un, c’est l’épanouissement d’un cerveau
touché par lui et l'objet n’est plus en question.
On peut avoir de l’amour pour n’importe qui et
cela suffit à mener au paroxysme de toutes les
énergies l’être victime de cette... illumination. On
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
49
a dit que les dieux rendent fou celui qu’ils veulent
perdre (ou qu’ils ont trouvé) et c’est un peu ça !
Tous les hommes et toutes les femmes sont-ils
capables de brûler de cette flamme ? Non. De
même qu’un microbe ne peut se développer dans
certaines organisations, l’amour ne peut pas intoxi
quer tout le monde. Cependant il est à remarquer
que ce sont les plus riches cerveaux, les plus beaux
tempéraments qui peuvent être atteints de ce que
je me permettrai d’appeler : la céleste maladie.
Exemples : Sainte Thérèse d Avila était une
amoureuse.
Hadrien, l’empereur romain, l’abominable
amant de l’Antinoüs, était un amoureux.
Maintenant mon lecteur est fixé, probablement
scandalisé, et il n’a plus l’idée préconçue que je
veux l’induire en l’erreur d’une morale supérieure
à celles qu’on a l’habitude de nous proposer. Je
ne m’occupe jamais de morale. L’amour, cette
électricité, cette étincelle d’une flamme d’origine
inconnue, cherche, tout naturellement, la flamme
sœur... et ne la rencontre presque jamais. Il est
à remarquer qu’on a déclaré de genre masculin,
dans les dictionnaires, l’amour au singulier tandis
qu’il devient de genre féminin dès qu’il se plura-
50
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
lise... ce qui signifierait que... la volupté n’est que
femelle ! J’en demande bien pardon aux femmes,
c’est là toute l’infériorité de leur sexe. La femme,
contrairement à ce que l’on s’imagine de ses capa
cités... platoniques, comprend beaucoup mieux que
l’homme la volupté et elle atteint très “rarement à
la suprême folie de l’amour. Il ne faut pas se fier
à ses excès de sentimentalité. Si elle n’avoue pas,
c’est la faute, ou la vertu, de son éducation. Elle
vise plus bas que le cerveau. Pourquoi ? Parce
qu’elle n’a pas la plénitude mais plus souvent l’in
quiétude. La femme est toujours incomplètement
satisfaite tandis que son compagnon de route peut
arriver, d’un seul coup, à la réalisation intégrale.
Ou elles n’y comprennent rien ou elles ne cher
chent que la satisfaction de dominer, parce que le
tourment de la passion est chez elles une résultante
du tourment de la jalousie. La femme est toujours,
qu’elle l’avoue très franchement ou qu’elle ne con
sente pas à l’avouer, jalouse, non seulement de sa
personnelle domination, mais encore des qualités
de l'autre n’ayant, du reste, rien à voir dans le
commerce amoureux.
Le grand amour est calme, très au-dessus des
agitations fébriles, de toutes les mondanités. Il
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
51
ne sacrifie pas à Satan, a ses pompes et a ses
oeuvres. On V étonne toujours Quand on lui montie
les sombres erreurs de l’envie ou la préoccupa
tion de désirs irréalisables.
Je copie textuellement une phrase d’une lettre
qui me fut confiée, écrite par un amoureux fer
vent, sérieux, un savant très austere, et qui résumé
assez bien la situation, assez délicate, de la...
présence en amour : « ...où je t aime le mieux
cest quand je suis seul et que, me rappelant tes
perfections, je n entends plus que l'hymne étrange
qui chante en moi ! » Cela n a rien de bien flat
teur pour la femme, au moins pour une femme
ordinaire, mais c’est la marque meme de 1 amour
sincère, de 1 amour absolu. L objet de ladite
flamme (vieux style ! ) disparaît devant I ardeur
même de sa brulure. Voila pourquoi ceitames pas
sions résistent à toutes les persécutions de l’autre,
aux preuves de ses turpitudes, à l’évidence de sa
culpabilité, à la cruauté de ses injustices... jusqu au
jour où le feu s’éteignant, la flamme cessant d’illu
miner le patient, il se demande, ahuri, pourquoi il
a pu brûler comme ça !
Je prends dans une autre lettre, celle-ci qui me
fut directement adressée par une très remarquable
52
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
intelligence de jeune femme, dont je ne dirai pas
le nom ici parce qu elle ne m’y a pas autorisé, une
autre définition de l’état d’amour qui prouvera que
je ne dois pas me tromper quand je prétends que
la femme (j entends celle capable de s’analyser)
est apte à concevoir, dans toute l’étendue de sa
puissance, la réalisation de la volupté : « Mais, si
1 on y songe, il n y a pas de bonheur. II n’y a que
des jouissances; elles sont assorties à l’individu
selon son cerveau et ses nerfs. Il n’est pas donné
à tout le monde de sentir intensément et surtout de
penser ses sensations. »
Voilà donc une créature qui nie, avec un cou
rage de philosophe (et elle a vingt-sept ans 1) la
possibilité du bonheur par l’amour, mais qui décou
vre que sa réalité, ou mieux son réalisme physique,
peut suffire à l’illusion du bonheur.
C est tout a fait, d’ailleurs, ce que penserait
un homme, le commun des hommes. J’ajouterai
que pour une femme, 1 aveu de cette découverte,
ou de ce qu’elle suppose une découverte, est une
preuve de sagesse, ou tout au moins d’une très
grande compréhension du système nerveux de
presque toutes les femmes.
Je supplie mes jeunes sœurs modernes de ne pas
*
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
53
m en vouloir si je dis, cyniquement, ce que je crois
être une vérité première et qui, justement pour cela,
aura 1 aspect d’une chose très paradoxale :
l amour-passion, le très grand amour leur est sou
vent interdit, si parfaitement intelligentes qu elles
puissent être, parce qu’elles s’occupent des petits
côtes de la question : suis-je ou ne suis-je pas
1 unique idole, a-t-il eu des amies avant moi, peutil m’épouser ou peut-il me protéger, veut-il ou ne
veut-il pas d enfant, puis-je compter sur lui ou
dois-je penser que son caprice passé, il m’oubliera
totalement, etc., etc... ? Remarquez que je ne nie
pas la valeur de tous ces arguments, ils sont loin
d’être négligeables, pourtant ce sont les petits
fossés creusés devant le grand champ de l’envol.
Tous ces petits cassis font dévier le départ pour
Cythère.
L amoureuse n est plus qu’une calculatrice de
chance et si fort soit son amour, tôt ou tard, il
montrera ses tares ou ses arrière-pensées. Or, une
femme d aujourd hui ne peut pas s’empêcher de
calculer, de supposer, de supputer, de prendre les
plus élémentaires précautions puisqu’elle n’a plus
à confier ses destinées aux parents chargés de les
prendre pour elles. Chacune voulant vivre sa vie
54
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
par elle-même doit y réfléchir sérieusement... et
c’est justement la prudence qui est le stigmate de
l’impuissance amoureuse. L’amour, ce grand sei
gneur, ne réfléchit pas : il se décide, il va en
visionnaire et en illuminé. Qu’il en meure ou qu’il
en vive, il a son rayon dans l’œil !... Comment
voulez-vous que par ce temps d’universelle démo
cratie et d’égalité des deux sexes on se permette
l’éblouissement ?
Vous allez me dire : tant mieux ! Je suis abso
lument de votre avis, mais, tout de même... c’est
une jolie chose que ce rayon ! J’ai pour l’amour,
celui dont je vous parle, une telle estime, qu’elle
confine à l’horreur sacrée. Retirée dans la tour
d’ivoire... de mes cheveux blancs, je constate ses
méfaits ou ses bienfaits, mais malgré moi j’ai de
1 admiration pour sa superbe crânerie... tout en
continuant à n’y rien comprendre. Au fond, la
philosophie c’est la résignation mais point la com
préhension : les pauvres s’asseyent à la porte des
temples, il n’entrent pas.
Maintenant il y a une question encore plus
grave que celle de la possibilité de l’amour intégral
chez la femme moderne, c’est celle de la prostitu
tion. La préoccupation de l’argent est devenue si
POURQUOI JE NE SUIS PAS FEMINISTE
55
âpre depuis toutes les difficultés de la vie d apres
guerre, que l’on s’est aperçu que bien peu de vertus
pouvaient y résister. Je ne connais pas de jeunes
femmes qui ne sacrifient bien au fameux donnant
donnant. C’est tellement dans le courant des
mœurs qu’elles ne s’aperçoivent même pas de
l’énormité du fossé qui les sépare de ce que l’on
appelait jadis l’honneur. Je connais un vieux mon
sieur, assez riche pour pouvoir se passer ses fan
taisies, très coureur de jupes, qui prétend qu on n a
jamais tant rencontré de femmes à vendre :
« Vous vous indignez pour ce verbe, chère Ma
dame, me disait-il dernièrement, mais il n a pas
toute sa signification malsaine parce que vente
n’est encore pour ces dames que synonyme de prêt
Incapables de se donner pour les fins dermeres de
l’amour qui sont la sensualité ou le plus louable
désir de faire plaisir à l’autre, elles ne font guère
que se prêter... à tant pour cent. On,achète la
femme du monde avec des perles et ce n’est jamais
pour longtemps et la femme du peuple avec des
bas de soie, six ou la douzaine. Je vous pane
d’avoir n’importe laquelle de vos meilleures amies
et des plus sages en y mettant sinon le temps au
moins l’argent. » J’avais bien envie de mettre ce
56
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
sagace personnage à la porte... pour l’honneur de
mes meilleures amies, mais je me rappelai à pro
pos que, justement, l’une d’elles m’avait demandé
si ce vieux garçon, qui lui plaisait, était disponible
pour le mariage. Celle-là se serait peut-être prêtée
pour le tant pour... sang du mariage, autre façon
de se vendre à tempérament.
Toutes ces différences d’état d’âme ou de point
de vue s’estomperont lorsqu’on aura passé le terri
ble cap de la transition, c’est-à-dire lorsqu’on aura
de nouveau tout autant ou presque autant de mar
chandise masculine que de marchandise féminine;
on reprendra, sans doute, l’habitude du libre
échange; seulement on ne comprend pas très bien
cette anomalie : les femmes étant beaucoup plus
nombreuses, en ce moment, que les hommes,
elles tendent à se faire valoir davantage. Mon
vieux Monsieur ( que le diable emporte !) a aussi
une petite théorie à ce sujet. J’aurai l’audace
d y ajouter quelques réflexions sans dépasser les
bornes de la bienséance qu’il... piétine assez sou
vent.
Il déclare, tout brutalement, que si les femmes
de cette époque, si fertile en surprises de tous les
genres, font... les renchéries dans toute l’accep-
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
57
tion du mot, c’est qu’elles ont trouvé certains déri
vatifs, et il ne prononce pas comme ça. Il y a donc
les gentils ménages de Lesbos qui, grâce à une
propagande à la fois littéraire et... snobique, de
viennent de plus en plus fréquents. Les Pères de
l’Eglise savaient très bien que le scandale est le
pire de tous les maux, qui disaient que péché ca
ché est à moitié pardonné (car ils n’ont pas dit
autre chose, certainement). De nos jours, parce
qu’on s’est aperçu que le péché caché devenait...
légion, on s’est avisé de s’habituer à lui, ce pour
quoi nous avons pu voir une pièce qui ne pouvait
même pas arguer de sa nouveauté, au moins sous
le rapport de l’idée, tenir l’affiche plus de trois
cents fois sans être un chef-d’œuvre d’écriture.
(Baudelaire faisait mieux.)
Et il est maintenant bien porté de se moquer
naturellement des hommes, mais aussi contrenaturellement. Publiquement, les collages de ce genre
sont affichés au tableau de la médisance pari
sienne. On reçoit deux dames ensemble parce que
pour avoir l’une il est indispensable d’inviter
l’autre. Autrefois, on ne connaissait pas le nom
de ce vice ou de cette copie de l’amour, mainte
nant les jeunes filles élevées dans ce qu’on appelle
5
58
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
le monde en connaissent au moins 1 existence...
par l’à peu près littéraire.
Le féminisme, je reviens au mauvais berger des
brebis galeuses ou non, ne croit pas, j en suis con
vaincu, à sa part de responsabilité dans la spé
ciale masculinisation des petits frères- inférieurs,
mais je l’engage à se pencher un peu sur 1 abîme
des conséquences : on leur a permis de ponei la
culotte, ou presque, de sortir seules, de se couper
les cheveux le plus ras possible, de fumer autant
et plus que leurs frères supérieurs et elles de
viennent de plus en plus sportives à la manière
grecque. Une grande vedette du féminisme qui
me faisait l’honneur de me prendre au sérieux,
me disait :
— La femme réellement vertueuse le restera
toujours !
— Alors, lui répondis-je, vous prenez donc
la vertu pour une infirmité ?
Je me confonds en excuses pour avoir soulevé
un petit coin du voile. Je crois fermement que
l’amour, le grand amour existe, que c’est le feu
sacré dont le foyer nous demeùre inconnu pur ou
impur, il est rare et d’essence mâle. Il atteint
difficilement les deux sexes à la fois. On ai pre-
POURQUOI JE NE SUIS PAS;FÉMINISTE
59
tendu que YAntinous était hermaphrodite. C’est
certainement faux parce que l’empereur Hadrien
ne lui aurait pas élevé de temple : il n y a que
les hommes pour savoir se soutenir entre eux.
C’est une sorte d’épidémie redoutable, une hal
lucination collective, quelque chose comme un
geste hystérique imposé aux femmes à 1 imitation
de ces jongleries que leur conseillaient les sor
ciers du moyen âge pour obtenir, soit la guérison
d’une maladie de peau, soit l’amour du bel
indifférent : « Cous porterez, en la chemise,
un sachet formé du ventre d un crapaud empli
de graines de mandragore et vous ajusterez une
clochette brinqueballante à la pointe de votie
bonnet. » C’est l’art de multiplier la singularité
ou de rendre la voisine ridicule (car, n’est-ce pas,
soi-même on ne 1 est jamais) et c est au profit
d’on ne sait quel monstre, couturier ou coiffeur.
62
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
que l’on sacrifie des milliers de jolies femmes sur
l’autel d’une déesse aussi aveugle que la fortune,
mais certainement beaucoup plus sourde à la voix
de la raison. La Mode, dont il est dit, dans le
naïf Larousse : « usage passager qui dépend du
goût », dépend bien plutôt du caprice des gens
de mauvais goût, un usage passager, c est-à-dire
éternellement stupéfiant. On réduit au rôle de
ouistitis de pauvres inconscientes s’étudiant à se
déformer selon l’esthétique d une maniaque ou
d’un gâteux.
Il faut avoir vu, comme moi, durant une moitié
de siècle se succéder les modes les plus effarantes,
celles d’hier qui font rire les jeunes femmes d’au
jourd’hui en attendant que celles d’aujourd’hui
fassent pouffer les jeunes femmes de demain, pour
se rendre compte de ce qu’on peut obtenir de la
plus-belle moitié du genre humain sous le rapport
de la folie vestimentaire : derrières proéminents
à la façon d’une poupe de corvette, robes à traîne
de trois mètres cinquante, empêchant toute mar
che à pied sans au moins un petit nègre portequeue, manches bouffantes dites ballons, em
ployant à elles seules l’étoffe d’une jupe, corsage
cuirasse à vingt-cinq baleines dont le laçage inten-
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
63
sif exigeait une heure de femme de chambre bien
stylée, petit chapeau perché sur l’arrière d’un
énorme chignon et ne tenant que par un miracle
d’équilibre, ou colossale cloche à melons sous
laquelle disparaissait le visage et que l’on conso
lidait avec des broches à rôtir dont les pointes
meurtrières appelaient le préfet de police au se
cours des malheureux passants...
...Et pendant la guerre, mode criminelle, des
hautes bottes en cuir précieux, des bottes dites :
à raviateur, qui dilapidaient une matière qu on
remplaçait, pour les hommes destinés à la bou
cherie, par du carton. (Preuves à l’appui : un pro
cès contre une célèbre marque de chaussures qui
fournit à l’armée des tiges fabriquées avec du
papier comprimé et des rognures d’équarrissage.)
La robe courte, par hasard pratique et seyante,
n’avait pas encore conquis le monde, qu on s em
pressait de la rendre indécente au moins dans la
façon de s’asseoir dessus. Les bas de soie vinrent
la compléter en qualité de caleçon de danseuse,
puis le sacrifice des cheveux, la coupe sombre,
dans la tête de Vénus, s’ajoutant au premier
sacrifice de la pudeur. On en est maintenant à se
demander si on ne va pas se raser jusqu’à la peau
64
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
et se passer la tête au cirage pour les brunes, au
jaune d’œuf pour les blondes.
« Oh ! s ecrient quelques peintres facétieux,
pouvoir suivre les lignes si pures des formes de
la tête ! Abolir enfin le chignon et les mèches tor
dues pour palper sous ses doigts... toutes les bosses
de ces dames ! » (Il est entendu d’avance que les
madones de Raphaël ôu les statues antiques
n ayant que leur chevelure pour tout costume sont
des poupées sans importance.) Plus de sein, plus
de hanche, plus de cheveux, plus rien qui puisse
rappeler la femme ordinaire ou si vous préférez
la Vénus assermentée ! La planche et la boule de
rampe ! Il faut être vraiment bien jolie pour résis
ter à 1 examen... et encore, je crois que certaines
laideurs, absolument répréhensibles, peuvent
davantage y gagner. Cela donne du montant
aux échalas.
Fatalement, demain amènera une réaction ter
rible et sous toutes les formes ; des postiches, une
tournure qui fera de chaque cote de ces dames,
des bâts de mules espagnoles, sinon la vieille cri
noline, mais ouverte par devant ! Je ne prétends
pas blâmer, je constate parce que j’ai besoin de
cette constatation pour défendre une thèse, démon-
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
65
trer que les femmes nord jamais eu de mesure. Je
comprends parfaitement le désir de l’originalité ou
de la commodité, mais je ne saisis pas pourquoi
l’outrance domine toujours le goût, sinon le
besoin.
J’ai été moi-même la victime de cette outrance
et je ne cherche pas à me disculper, cependant,
quand en 85 sévissaient les modes les moins pra
tiques (et les plus coûteuses) j’avais quelques rai
sons d’originalité, de commodités aussi, en allant
trouver le préfet de police du moment pour lui
demander, le plus simplement du monde, la per
mission de m’habiller en homme. J’ignorais la loi,
que nul n’est censé ignorer, je voulais faire du
reportage, j’étais fort pauvre et je n avais de
compte à rendre à personne. Le préfet de police, un
très brave homme, commença par une sévère ad
monestation, puis ayant pris connaissance de ma
lettre de créance où un directeur de journal influent
le priait de m’écouter, il m’écouta, finit par se
mettre à rire de bon cœur et m’accorda la permis
sion que je demandais à mes risques et périls (sic).
Ce qui signifiait qu’il ne répondait pas de ses agents
qui m’arrêteraient si je causais le moindre scan
dale sur la voie publique ou dans un lieu de réunion
66
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
payante, théâtre, concert, grands magasins, etc.,
mais qui me relâcheraient sur la vérification
de ma carte de journaliste. (C’était de 1 arbitraire
ou je ne m’y connais pas !) Chose étonnante, ça
me réussit dans une certaine mesure, justement
parce que j’y mis de la mesure. Je ne fus arrêtée
qu’une fois et encore à cause d’un discours poli
tique prononcé par un de mes camarades dont le
nom, plus tard,' très célèbre, n’a que faire ici. Je
vivais seule et je sentais bien que, déjà connue,
trop connue puisque j’avais écrit Monsieur Vénus,
je ne pouvais pas tenir mon rang, celui d’une
femme de lettres, d’un phénomène : das phanomen, comme disent les Allemands, avec le bagage
vestimentaire que je portais presque entièrement sur
moi : petite robe de confection, petit chapeau de
bazar à treize et le reste à l’avenant ! Ayant
quitté pour toujours le port d’attache, la maison de
famille provinciale où régnait le plus effroyable
désordre, ce qui, pour des raisons trop longues à
énumérer, surtout très en dehors de mon sujet, ne
me permettait plus de redevenir une jeune fille du
meilleur monde, d’espérer les robes de soie et les
somptueux cachemires dont ma mere faisait des
stores en les laissant pourrir aux pluies d’automne,
HMH
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
67
il me fallait cependant aviser... et j’ai toujours eu
horreur de la médiocrité si j’ai non moins horreur
du ridicule ! Que faire ?...
Contrairement à l’usage des jeunes filles du
meilleur monde, je n’étais pas descendue du salon
de mes parents pour suivre le prince Charmant sur
les grands chemins. J’étais allée dans la rue des
Ecoles pour trouver la! liberté d’écrire qu’on me
refusait chez moi. Je ne réclame pas du tout un
brevet de vertu. Désirer sa liberté pour écrire
Monsieur Vénus, est, je pense, le comble de 1 in
décence, et obtenir d’un seul coup de plume le
brevet de tous les vices... puisqu on a le courage
d’en inventer un autre, c est renoncer pour toujours
à la morale... courante.
Il ne me restait, comme derniere ressource, qu a
vivre en mauvais garçon et je laissai derrière moi
la robe de la petite oie blanche, de la demoiselle
qui demandait au jésuite, son précepteur, le mi
racle de la... transfiguration !
Le métier de femme de lettres (puisqu’il paraît
que c’est un métier) ressemble un peu à celui des
actrices toujours obligées à la représentation.
J’avais eu souvent l’occasion de constater qu une
femme de lettres mal vêtue est non seulement mal
68
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
accueillie, mais encore plus mal rétribuée. « Vous
êtes charmante, ma chère collaboratrice, me
disait un directeur de journal qui s’appelait d’un
nom très sonore, sûrement pas le sien : Bachelin
de Florenne, mais pourquoi vous habillez-vous
toujours en noir, cela vous fait paraître un peu
tragique ! »
Si je m habillais en noir, c’est parce que le noir
n est pas salissant et que j ai toujours préféré le
drap, plus ou moins mortuaire, aux satins plus
ou moins voyants et de mauvaise qualité.
En gagnant quatre-vingt-cinq francs par se
maine, je ne pouvais pas sacrifier aux costumes
de l’époque et comme je ne savais pas coudre
(on ne m’avait appris qu’à broder) je n’ar
rivais pas à réaliser la robe de soirée sensation
nelle...
Et puis, possédant un fort bon appétit, j’aimais
encore mieux manger à ma faim que m’habiller
à la mode. En y réfléchissant bien je finis par dé
couvrir qu un habit, un habit d homme, demeure
possible au moins une dizaine d’années (en chan
geant les revers...)
Mon directeur, non pas de conscience, mais de
journal, trouvait que c’était là une idée de génie,
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
69
car pour commencer l’absurde ressemble au génie.
Il ne faut pas s’imaginer que je voulais me tra
vestir, m’en tenir au chapeau tyrolien à plume de
coq bien enfoncé sur des boucles à la 1830. Ça,
jamais ! Je fis couper mes cheveux, de longs che
veux encombrants que je portais simplement nattes
sur le dos ne sachant pas quoi en faire, je sup
primai la poudre, les dessous garnis de dentelles
et me chaussai plus large. Cela ne s’arrangea pas
tout de suite. Au fur et à mesure des réflexions
malsonnantes des camarades, je rectifiai... pour
en arriver à la dernière définition que je donne
sous toute réserve, car elle est de Jean Lorrain :
« Maintenant, s’écria celui-ci, en m apercevant un
soir de générale, tout à fait correcte, c’est-à-dire
assez pareil à un collégien en rupture de version
latine, je ne vais plus pouvoir sortir avec vous,
je ne tiens pas à me compromettre ! » De la part
de Jean Lorrain, c’était le... satisfecit.
A cette époque, on était trois femmes sur la
terre de France qui s habillaient en homme .
Mme Dieulafoy, la femme de sciences, qui pour
faire des fouilles dans les ruines de Palmyre (ou
d’ailleurs) avait sacrifié les jupes.
Mme Marc de Montifaut, femme de lettres,
7°
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
qui avait commencé par conduire les chevaux d’un
charretier.
Et Sarah... mais la grande Sarah qui ne con
sentait pas à se séparer de sa fraise de dentelles,
étroitement roulée à son cou, avait plutôt l’air d’un
grand Pierrot, dans son atelier de sculpture, ou
d’une grande coquette cherchant un piment de
plus au ragoût très particulier de ses différents
travestis de théâtre.
Je n’aurai donc pas l’illogisme de blâmer les
jeunes femmes d’aujourd’hui qui cherchent, non
pas 1 originalité, mais la commodité dans les ajus
tements. Seulement, je me permets de leur de
mander pourquoi faire ? Si c’est pour boire des
cocktails ou fumer dans les dancings, ça ne paraît
pas d une urgence absolue ?... Si c’est pour se
distinguer... comme elles sont toutes en demimales, ça ne se voit guere. Et puis moi je n’ai pas
eu l’envie de fumer ni de me raser la nuque à la
hauteur d’une couronne de moine. En outre, j’ai
continue a manger a ma faim sans aucun souci
de la ligne, vous savez, la terrible ligne, à laquelle
il faut tout sacrifier, l’estomac, les hanches et les
grossesses ! Quand je me suis mariée, très sim
plement je me suis habillée comme tout le monde
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
71
et j’ai laissé repousser mes cheveux : j avais en
terré ma vie de garçon.
Maintenant» quelques détails inquiétants pour
l’avenir .. de leur coquetterie. Messieurs les medecins qui sont pour la plupart de sinistres farceurs
(il est bien entendu que là, comme ailleurs, il
est des exceptions... qui font ressortir la eu pa 1
lité des autres 1) ne disent point aux femmes mo
dernes certaines petites vérités cependant utiles a
savoir. La nicotine est un poison beaucoup plus
actif chez la femme à cause de la composition chi
mique de sa salive que chez l’homme. Le très leger
excitant pour l’homme qui a tout de même une force
physique jusqu’à un certain point capable de le
supporter, se change chez la femme en un abru
tissant, une sorte de narcotique beaucoup plus ca
pable de les éteindre que de les... rallumer. « Je
n’aime pas le tabac, me confiait une jeune personne
timide, mais c’est pour le geste... » Fichtre ! Mais
alors, il y a beaucoup d’autres gestes masculins qui
peuvent être imités... avec plus de profit, par exem
ple : quinze heures de travail par jour ! Je connais
un Monsieur qui fume, pendant ses quinze heures
de travail, en allumant machinalement une ciga
rette à l’autre, mais dès qu’il est sorti de l’avalanche
POURQUOI JE NE SU1S PAS FÉMINISTE
de ses paperasses, il cesse de fumer... et c est
une délivrance.
« Comme vous êtes vivante ! » me disent parfois
des jeunes femmes aux jolis masques endormis par
un tas de stupéfiants plus ou moins tolérés, et je
sais ce que veut dire cette petite phrase, mi-jalouse
mi-moqueuse.
Si je suis vivante à un âge où, sans doute, à leurs
beaux yeux, je devrais être morte, c’est parce que
j’ai toujours eu, malgré toutes les exagérations de
mon existence, le respect de la logique : je ne fais
pas ce qui m’est contraire et mon instinct d animal,
qui n’a jamais désarmé au milieu de la Jungle
mondaine, m’avertit du danger de certaines modes.
Je n’imite pas les gestes de l’humanité quand je
me sens très loin de cette humanité-là. Je ne lui dois,
rien et ne lui demande que ce qui peut lui faire
plaisir de me donner... et quiconque veut me con
traindre à lui rendre... un hommage que je ne veux
pas lui rendre... n’a jamais eu qu’à s’en repentir.
Par-dessus tout j’aime la liberté... surtout la
mienne !
Au sujet des cheveux courts et du perpétuel
coup de rasoir que s’infligent ces dames pour pos
séder une nuque impeccable, il y a le danger du
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
73
feu de ce rasoir : granulations de la peau, petites
dartres qu’on finit par gratter parce quelles vous
démangent, etc..., etc..., inconvénients presque uni
versels qui font que la nuque d’une femme de vingt
ans est beaucoup moins appétissante à... voir que
celle d’un homme (à âge égal, bien entendu) parce
que l’homme, coiffé court par atavisme, laisse
pousser sa pointe naturellement, il ne recherche pas
cette affreuse coupe de la tonsure monastique...
(Qu’on me pardonne 1 équivoque de la phrase
en faveur de sa technique vérité.)
A la fumée intensive des jeunes locomotives du
train-train moderne, nous ajouterons les inutiles
carburants, les alcools de tous les genres Une
jeune personne du meilleur monde, ou de la plus
grande usine, arrive, aujourd’hui, à boire tout
autant qu’un homme du meilleur monde ou de la
plus grande usine. Ça, ce n’est pas pour le geste,
c’est parce que ça leur est agréable... à 1 inteneur.
Elles ont découvert l’ivresse de la demi-incon
science, qui est un état second. (A 90 degrés, ce
serait peut-être plus agréable encore parce que
radical.) Mon Dieu oui, elles boivent ! J’ai cité,
plus haut, le passage d’un article d un romancierjournaliste qui, sous son allure de pince-sans-nre,
6
74
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
en a presque envie de pleurer. Elles boivent pour
s’éclairer ou pour s’abrutir, mais je n arrive pas
à connaître les chagrins extraordinaires qu elles
désirent noyer ? Je comprends très bien qu on se
tue en avalant n’importe quoi, mais encore il y a
le remède : ou la mort ou le ratage... et si on se
rate, par amour-propre, on ne recommence pas.
L’intoxication journalière, l’abrutissement à petites
doses, c’est de l’impuissance, du vice Ce vice ou
la névrose c’est toujours de l’impuissance, du : je
veux, je ne peux) et ce n’est bon à rien. Sur cinq
jeunes femmes que je connais, ou crois bien con
naître, j’en sais trois qui boivent toute la journée,
les unes toutes seules et l’autre avec son crétin de
mari. On se lève : café noir, liqueur, apéritif. Pas
de pain ni de brioche et encore moins d’eau, parce
que ça fait grossir. Avant déjeuner, le plus tard
possible, une heure, deux heures... enfin quand la
bonne a déjà brûlé deux côtelettes ou réduit en
cendres un bifteck aux pommes, un apéritif un peu
corsé dans lequel il entre des alcools dont la chi
mie se contrarie jusqu’au poison, car oui, il y a
le précipité dans le petit verre comme dans la
cornue, puis le vin blanc du repas servi pur, jamais
d’eau. Pourquoi faire ? L’eau sert à prendre des
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
75
bains et les femmes modernes savent, leur hygié
niste particulier le leur a dit, que 1 eau s absorbe
par les pores de la peau... ça suffit ! Dans la
journée, quelques cachets d’on ne sait quoi qui
se termine en « ine » ; il y en a une telle vante que
je ne puis pas ajouter un appendice à cette bro
chure, mon éditeur ne le permettrait pas. Puis, le
thé de cinq heures : l’inévitable porto, rhum ou
cognac dans la tasse et petits verres d’un quel
conque toxique, pour finir, peu, très peu de
gâteaux, on a un estomac si fatigué ! Le soir, dîner
tard, très tard, quand on a fini de s habiller, ce
qui prend toujours un certain temps, n’est-ce pas,
et tout naturellement retour de l’apéritif, des apé
ritifs dont le moins qu’on peut dire c est qu ils
feraient peur à un conscrit et empoisonnerai en - des
chiens. Puis dancing ou théâtre et dans les en
tractes quelques coupes pour combattre le sopori
fique de la pièce... Elles avouent toutes avoir des
maux d’estomac, ce qui ne me cause aucune sur
prise. On en aurait à moins ! Un jour, ou plutôt un
soir, j’ai entendu raconter l’histoire d’un dîner de
jeunes femmes (toujours dans le meilleur monde)
qui, à quatre, s’étaient donné rendez-vous dans un
cabaret de Montmartre pour bien boire. Fugue de
yô
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
pensionnaires en révolte, de jeunes mariées aban
données ce soir-là par leur maris obligés, sans
doute, à quelques cérémonies de cercle. Ces dames
s’en donnèrent à cœur joie... et jusque-là, car on
fut obligé de les ramener et de les coucher avec
changements successifs de draps ou de courte
pointe... Je n’y étais pas. Mais un autre soir, j’y
fus, pas avec les mêmes, et il y avait des jeune»
hommes. « On va griser R., déclara l’une de ces
dames parce qu’elle nous ennuie avec son verre
d’eau pure... Elle semble toujours ivre de quelque
chose qu’on ne l’a pas vu boire. On la verra boire,
ou on la mettra dehors !» — « Soit ! Amusonsnous, seulement, je vous préviens qu’il vous faudra
me suivre, j’ai horreur de boire seule ! » Ce furent
des fous rires. Je commandai le menu et je choisis
les vins, des champagnes qu’on connaît peu parce
qu’ils sont devenus hors de prix, mais ce sont
des... grands seigneurs, incapables de vous enca
nailler.
Tout en gardant mon verre d’eau pure, je n’en
vidais pas moins ma coupe, au grand scandale de
mes amis qui constatèrent que je pouvais absorber
deux bouteilles de ces champagnes-là à moi toute
seule sans même avoir l’air de m’en attrister, alors
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
//
qu’un demi-petit verre de leur coktail américain
m’aurait rendu très souffrante. Je veux ecnre ceci...
à la santé des vrais vins de France que j aime, que
je connais et que je défendrais contre toute 1 Amé
rique sèche qui peut s’empoisonner avec des alcools
tirés de ses bâtons de chaise, mais qui n’a jamais
su boire que nos limonades frelatees...
Passons à l’éducation à la mode car il y a l’édu
cation tout court, c’est-à-dire la bonne, et 1 autre,
une façon d etre à la page qui menace la société
française... dans ses œuvres vives, je veux dire la
famille, en admettant qu’il y en ait encore une !
J’ai rencontré dans un gala présidé par le presi
dent de la République une dame encore jeune,
jolie, très douce, une femme qui avait 1 air comme
il faut et confuse d’avoir encore cet air-la, une de
ces charmantes natures de femme qui ne savent
pas très au juste à quoi s’en tenir, pas tout à fait
nouvelles couches mais pas du tout ancien lit,
c’est-à-dire qui demeure perplexe en présence de
la sarabande du garden-party général. Elle me fit
part de ses étonnements tout en remontant son
ruban d’épaule sur un bras d une nudité soigneu
sement épilée : « J’ai une grande fille très jolie,
que j’ai élevée avec tous les soins imaginables, en
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
respectant ses goûts pour les livres défendus parce
qu’enfin ce n’est pas une raison de lui défendre
ce qu’on m’a interdit à moi. Il faut marcher avec
son siècle. Eh bien, croiriez-vous, chère Madame,
que ma fille m’appelle : Valentine, dit : Mon
cher, à son oncle et m’a demandé l’autre jour
pourquoi, puisque j’étais veuve, je n’avais pas de...
danseur ! Elle me trouvait ridicule !» Je regar
dais ce dernier échantillon de la belle humanité,
cette jolie jeune femme à cheveux courts et aux
bras nus, dessus et dessous. Elle me faisait une
peine immense car elle ne comprenait pas. Fal
lait-il suivre la mode absolument ou fallait-il se
réserver un tout petit strapontin de pénitence à ce
gala de l’impudeur un peu bien soviétique.
« Qu’est-ce que vous feriez à ma place, chère
Madame ? Sans doute, je sais, je dois vous pa
raître en retard ? » Si j’avais pu lui répondre, je
lui aurais dit ceci : « Je prendrais ma fille par la
peau du cou, j’ouvrirais la fenêtre et je l’enverrais
dans le ruisseau parce que ce serait sa place. En
suite je m’offrirais tous ses danseurs (nouveau
style) les uns après les autres sans d’ailleurs en
informer le public, histoire de rester une femme
très comme il faut ! »
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
79
Il est certain que la différence d’éducation
réside surtout dans la différence... des tem
péraments. Moins ces petites paones blanches
en ont et plus elles font la roue !... Une
exception ? Non ’. j’en connais qui ont encoreleur capital et qui demandent, naïvement, si ça
peut avoir vraiment de la valeur sur le marché.
(Textuel.)
La jeune génération féminine qui n est pas
toute féministe, inaugure un siècle de suprêmes li
bertés par des propos qui frisent le libertinage et
rappellent, de loin, ces charmants échantillons de
l’amour filial, les filles du Régent : Chiffe, Loque
et Graille desquelles leur père disait : « Elles
m’en remontreraient à moi-même ! » Et cela ne
prédispose point leurs... danseurs ou leurs flirts
au mariage. Rassurez-vous, je ne vous ferai pas
l’apologie du mariage, du collage ou de la pas
sade en vue du résultat repopulatif parce que je
ne vois pas du tout pourquoi on ne se servirait pas
des étrangers, en si grand nombre chez nous, pour
ce travail plus ou moins nécessaire. Ça renouvel
lerait la race (notre race douée d’une énorme
puissance d’assimilation par le raisonnement, la
logique), et puisque les nobles étrangers de
80
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
toutes couleurs nous ont pris nos hôtels, nos
appartements et nos humbles logis, jusqu à nos
chambres d’étudiants... eh bien ! « qu on ouvre les
cases ! »
Le féminisme aurait pu réagir contre les exagé
rations de la mode et il ne semble pas y avoir
beaucoup songé. Or, s’il ne peut pas s elever con
tre les excentricités coutumières et les abrutisse
ments dangereux, comment peut-il avoir la pré
tention de conduire à la sagesse du vote les fem
mes françaises, si mal organisées et si peu con
scientes de leur devoir ? Je pense, j’espère bien
qu’il y arrivera, mais il faut donc encore une géné
ration pour parvenir à cet état de perfection céré
brale... où l’on verra les petites dames de toutes
nuances forcer le candidat de leur choix à témoi
gner, sur une estrade, de sa particulière habileté
à danser le charleston du moment. (Je ne suis pas
sérieuse ?... Je ne vous ai jamais dit que je
l’étais... ce n’est pas ma partie ! On m’a de
mandé de déclarer ici ce que je pensais, je ne peux
pas penser autrement.)
Pourquoi, par exemple, une phalange fémi
niste, un comité, un tribunal ne s’érigerait-il pas
pour constituer des juges venant plaider devant
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
Si
lui la cause de la décence, ou celle du couturier ?
Où Ton apprendrait aux dames d’un certain âge
à s’habiller moins court et à ne pas vouloir ressembler à des garçonnets de quinze ans quand
elles nous exhibent des jambes en poteaux télé
graphiques ou des bourrelets de graisse en guise
de biceps?
. , .
Un soir, dans un salon des plus littéraires, ou
nous venions de voir toutes ces horreurs qui ne font
rire que les jeunes femmes en bouts d allumettes,
mais qui arrivent à rendre grossiers les Messieurs
au point qu’ils finissent par se trouver très bien
entre eux, une dame féministe américaine m in
terpella dans un français extraordinaire et avec
l’accent bienveillant qu’on prendrait pour accâbler un mauvais élève au sujet d’une faute d’orthographe :
« ___ Pourquoi, mon cher maître (textuel) vous
obstinez-vous à ne pas faire couper vos che
veux uîors que cela serait si utile à notre cause.
(Retextuel.) »
| __ Mon Dieu, Madame, répondis-je avec un
peu de confusion, c’est parce qu’ils sont blancs et
que je ne vois pas l’utilité, moi, à mon âge. de
suivre toutes les modes. »
82
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
Elle se mit à rire doucement comme si elle se
trouvait en présence d’une folle et qu’elle ne vou
lût pas l’irriter :
« — Voyons ! Voyons ! Ce n’est pas sérieux !
L’âge ne fait rien à l’affaire. Aujourd’hui on
pousse au progrès par tous les moyens. Les che
veux coupés sont un signe de ralliement et d’indé
pendance et vous êtes certainement une grande...
une grande libertine. »
Elle voulait dire libertaire... Mais à ça près,
quand on est d’Amérique ! Tout le salon pouffa.
J’ai une terrible propension au cynisme et quand
j’ai épuisé ma dose de patience, généralement peu
massive, si je ne pousse pas au progrès, je suis
très capable de pousser au scandale. Je pris mon
air le plus innocent, c’est-à-dire le plus Louis XV,
et je répondis, baissant un peu la voix pour mieux
marteler les syllabes :
« Puisque vous faites appel à ma bonne volonté,
chère Madame, je dois vous avouer entre nous (on
était une centaine !) que si je me déguise en femme
c’est que, dans mes biographies, on me nomme :
la chevalière d’Eoni. »
1. Rachilde, homme de lettres, par André David.
POURQUOI JE NE SUIS PAS FEMINISTE
83
La lectrice de la tsarine Elisabeth Petrovna
doit être fort connue en Amérique, car la stupeur
de la dame fut immense.
Au seul point de vue du goût, je voudrais voir
les femmes du peuple, en cotillons courts et sou
liers plats pour vaquer plus facilement à leurs
occupations, et les femmes du monde en robes à
traîne, ce qui les retiendrait peut-être au logis.
Je voudrais surtout supprimer tous les luxes mu
tiles à la véritable douceur de vivre. Je demeure
persuadée qu’on n’a pas besoin de tant de choses
coûteuses pour être heureux et les fameux pro
grès engendrent une fatigue cérébrale tout en sup
primant des efforts physiques.
Non, je ne suis pas féministe. Je ne veux pas
voter parce que cela m ennuierait de m occuper
de politique. J’ai horreur des discours. Il fau
drait retordre le cou à 1 éloquence mais je ne
vois aucun inconvénient à ce que les femmes
votent. Elles sont et peuvent beaucoup., Je leur
souhaite de rénover la Chambre. Qu’elles se
montrent bonnes ménagères et fassent un balayage
complet.
Ayant prêché dans le désert, j ai fait pourtant
mon devoir si j’ai pu vous cnvertir, même à riu~
84
POURQUOI JE NE SUIS PAS FÉMINISTE
dépens. N’étant, hélas ! ni de la race des femelles,
seules créatures vraiment indispensables à la vie
normale, ni de la race des courtisanes qui sont
également nécessaires à l’existence d’une société...
puisqu’elles en sont le plus bel ornement, je me
contente de demeurer un reporter, c’est-à-dire de
rester neutre en prenant des notes sans prendre
parti.
RACHILDE.
fô septembre 19^7.
FIN
»
TABLE
excuses ..............
DE L’ÉDUCATION.
de l’instruction
LA RELIGION .
L’AMOUR .
LA MODE.
.
■
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•
ACHEVÉ D’IMPRIMER POUR
“ LES ÉDITIONS DE FRANGE ’
PAR
M ,
NOUVELLE
A PARIS
JANVIER 1928 —
L’IMPRIMERIE
BUE CADET,
---- EE 31
LES ÉDITIONS DE FRANCE
‘Directeur Général : H«
DE CARBLJCCIA
20, Avenue Rapp — PARIS-VIIe — Téléphoné : Segur 83-24
COLLECTION “ LEURS RAISONS "
Publiée sous la direction d’ANDRÉ B1LLY
'Déjà parus :
Pourquoi je suis catholique, p.ir Jean Guiraud.
Pourquoi je suis juif, par Edmond Fleg.
Dour paraître :
Pourquoi je suis socialiste, par Léon Blum.
Pourquoi je suis démocrate, par Edouard IIerriot.
Pourquoi je suis syndicaliste par Henri de Jouvenel.
Pourquoi je suis royaliste, par Lucien Du bec h.
Pourquoi je suis rationaliste, par Paul Souday.
Pourquoi je suis féministe, par Maurice Donnay
(de
l’Acad. Franc.}
Pourquoi je suis centre gauche, par Maurice Colrat.
LA REVUE DE FRANCE
Le Numéro : 7 fr
20, Avenue Rapp, Pari»
Directeurs : Marcel PREVOST, de l'Académie française
et Raymond RECOULY
Secrétaire Général : H. DE CARBUCCIA
LA PLUS VIVANTE DES REVUES FRANÇAISES
publie des romans des plus célèbres romanciers
Marcel Prévost, Pierre Benoit, Henri Béraud, Jeanne Ramel-Cals,
Paul Chack, Charles Derennes, Roland Dorgelès, Claude Farrère,
J. Kessel, Maurice Larrouy, Armand Mercier, Armand Praviel,
Ernest Pérochon, Pirandello, W. Somerset Maugham, etc.
ST-DENIS.
IMP.
DARDAILLON
Fait partie de Pourquoi je ne suis pas féministe ?
