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Médias

Fait partie de Le Dessous

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RACHILDE

Le Dessous
— ROMAN —

PARIS

MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

LE DESSOUS

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE 1

Sept exemplaires sur papier de Hollande,
numérotés de i à y.

JUSTIFICATION DU TIRAGE :

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris
la Suède et la Norvège.

RACHILDE

Le Dessous
— ROMAN —

SEPTIÈME ÉDITION

BIBLIOTHÈQUE:
DE LA VILLE
S DE PÉRIGUEUX

ME RGVRE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

MCMXXHI

£'.P.
PZ 364*1

DU MÊME AUTEUR

LA SANGLANTE IRONIE ...........................................................................

1 VOl.

L’ANIMALE........................................................................................................

1 vol.

LES HORS NATURE......................................................................................

1 VOl.

L’HEURE SEXUELLE...................................................................................

1 Vol.

LA TOUR D’AMOUR......................................................................................

1 VOl.

LA JONGLEUSE ..................................................................................

1 VOl.

contes et nouvelles,

s nioies du Théâtre................................

L’IMITATION DE LA MORT.................

1 vol.

1 vol.

c ..............................................

1 vol.

LE MENEUR DE LOUVES........................................................................

1 VOl.

SON PRINTEMPS ..........................................................................................

1 VOl,

ou la vie intérieure, 1915-1917..................

1 vol.

LE DESSOUS..............................................

dans le puits,

DEMEURE CHASTE ET PURE

... Marguerite posa le livre sur le guéridon, se
gratta la racine des cheveux, examina ses pieds
— dans le doute elle regardait ses pieds, qui
lui donnaient toujours des conseils mesquins
parce qu’elle les avait fort petits —- puis elle
essaya de penser.
La lecture d’un roman est, pour une femme,
une aventure défendue qu’elle se permet d’ajou­
ter à sa vie quotidienne. Marguerite, point
femme encore, lisait souvent, car elle s’ennuyait.
De la grande bibliothèque d’en bas, elle montait
chez elle dés aventures anciennes et modernes,
tâchant de peupler d’agréables fantômes sa cham­
bre de jeune fille, une chambre pâle où tout était
virginal, transitoire : les rideaux couleur d’aube,
le papier à semis de pâquerettes, les meubles

LE DESSOUS

laqués blanc, le tapis de toisons floconneuses,
les vases d’albâtre sur la cheminée, les ouvrages
au crochet, trop nombreux, sortes de toiles
d’araignées couvertes de neige dentelant les
coins du tissu même de l’ennui.
Son père lui recommandait déliré «avecfruit»
(recommandation de jardinier en chef). Mar­
guerite s’y efforçait, lisant n’importe quoi de
n’importe qui, de préférence les pages où il y a
des dialogues, et s’appliquait à réfléchir mûre­
ment; mais elle ne s’intéressait guère qu’au
jeune homme, le mauvais sujet de l’histoire,
tressaillant au seul mot mondain de flirt comme
si on lui eût pincé la peau. Plus cela lui parais­
sait impossible, plus elle se sentait capable d’y
penser, sans, d’ailleurs, en récolter d’autres
«fruits » que beaucoup de bâillements nerveux.
Elle abandonnait tous les jours quelques heures
aux désordres de son imagination pour, le reste
du temps, épousseter avec soin la poussière sou­
levée en son cerveau par le rapide passage du
grand amoureux ou du séducteur fieffé, lequel
passait orageusement soit à cheval, soit à bicy­
clette.
De même elle époussetait les menus objets de
sa chambre, tenant son sanctuaire dans un

LE DESSOUS

7

ordre exquis, renouvelant les fleurs chaque ma­
tin, terminant, chaque soir, un rond au crochet
fabriqué machinalement ainsi que tisserait en
un chœur de chapelle une araignée à pattes
blanches probablement incapable de dévorer
son mâle, selon le singulier usage des araignées.
Tout, chez elle, était frais, joli, odorant. Ses
armoires s’ouvraient comme des sachets d’iris et
son linge, compté, numéroté, brodé, s’entourait
de faveurs. Mélangées au blanc intense de toute
cette percale fine, les faveurs, bleues pour les
chemises, roses pour les pantalons, donnaient
l’illusion d’un innocent drapeau national encore
dans ses langes.
Le livré, clos, sur le guéridon laqué blanc,
conservait un aspect hostile au milieu de la naï­
veté voulue de la pièce. Il était relié en vilain
carton noirâtre, pas suffisamment ancien pour
inspirer le respect, pas assez neuf pour intri­
guer la vertu. De plus, écrit en une langue dure,
âpre, d’une sincérité malséante, il osait parler
de la peste. La peste? Comme c’était fini, main­
tenant, des grandes catastrophes, des grands
dévouements... Monseigneur de Belzunce?...
Maintenant on avait l’hygiène.
Marguerite, ayant retiré tout le fruit possible

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LE DESSOUS

de sa lecture, ouvrit sa fenêtre pour chasser, les
souvenirs malsains.
Elle contempla les jardins de Flachère, sa
maison, sa demeure si purement caressée du
soleil.
Par l’amoureux incendie d’un ciel de juin,
autour d’elle s’épanouissaient les fleurs les plus
rares, les plus suaves, qui avaient appris,mieux
qu’en aucun lieu du monde, l’art de pousser
vite et régulièrement. De larges allées rayon­
naient, de la ferme de Flachère, en étoile, s’en­
fuyaient loin, torrent charriant des parfums à
perte de vue et d’odorat, des ondes de parfum,
des cercles sans cesse s’élargissant de senteurs
de plus en plus vives. La maison, une construc­
tion élégante de genre hollandais, en bois gris
fer, ornée de découpures blanches, espèces de
dentelles de sapin, formait le moyeu de cette
roue fleurie, et elle, Marguerite, maîtresse de
la maison, était, à sa fenêtre, le centre de ce
moyeu d’où tourbillonnaient les rayons des
fleurs, des roses, des lys., des jacinthes, des
violiers. Les violiers, surtout, répandaient une
odeur délicieusement troublante. Au fond de
leur lourd parfum, peut-être vulgaire, il y avait
du poivre, de la vanille, des clous de girofle,

LE DESSOUS

9

du musc, et des haleines de femmes riches,
entassées au théâtre, un soir de représentation
de gala.
Marguerite, accoudée sur l’appui de sa fenêtre,
joignit les mains dans une extase, une soudaine
envolée de tout son être vers la nature, l’adora­
ble nature qui lustrait les fleurs pour son seul
plaisir. Elle fut enthousiasmée, brusquement, au
sortir d’un livre nauséabond, d’un cauchemar,
de voir le ciel si bleu, les arbres si verts, la cour
de la ferme-école dans un tel état de propreté.
Oui, les histoires de jadis n’étaient bonnes qu’à
mettre en relief les vérités contemporaines. Il
est nécessaire au bien-être moderne de compren­
dre la nature autrement que sous le rapport du
cimetière. Autour des grandes villes, ne faut-il
pas de grands jardins où les hommes travaillent,
se refont une santé, une honnêteté, se régénè­
rent eux-mêmes en fertilisant le sol!... Et le
goulot de la pompe, dans la cour, à droite,
reluisait comme de l’or, et, à gauche, la volière
des pigeons favoris venait d’être sablée d’un
sable d’argent... Les étables, les granges — ces
nouveaux systèmes à charpentes démontables —
les petites loges des travailleurs réunies en alvéo­
les de ruches, tout respirait la paix, ce calme

10

LE DESSOUS

solennel que donne la fortune justement et léga­
lement acquise. Partout régnait une inexplica­
ble beauté administrative.
Marguerite elle-même était belle, plus belle
de toute la splendeur de son milieu. Fleur crois­
sant sur des fleurs, s’étalant en étoile blanche,
avec des coudes blancs sortant des manches du
corsage immaculé, avec des petits doigts fuse­
lés, en rayons blancs, se rosissant un peu sous
les ongles comme des bouts de pétales qui tou­
cheraient la lumière. Ses cheveux, pouff chatain
bouffant haut sur les tempes, volumineux et
légers, se cerclaient de petits peignes d’écaille
ciselée mettant des reflets blonds clairs aux
endroits sombres, un reflet de fortune, car elle
était richement coiffée, ainsi que doit l’être toute
jeune fille qui respecte son père... Sa chevelure
lui prenait ses meilleurs soins, et le gardien-chef
ne ratissait pas mieux les allées pour la venue
d’un ministre qu’elle ne domptait les fameuses
mèches rebelles dont on parle dans les livres,
mèches bien encombrantes dans la vie ordi­
naire. Elle avait les yeux bleus, d’un beau
bleu foncé comme le ciel du soir, des yeux humi­
des sans raison, pareils aux corolles des belles
de nuit, lesquelles se mouillent de joie rien

LE DESSOUS

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qu’en s’ouvrant, et elle restait un peu pâle,
quoique d’apparence assez robuste, parce que
les jeunes filles qui attendent un mari pâlissent
toujours en attendant. Ses dents étaient éblouis­
santes et ses lèvres, à peine carminées, se pin­
çaient, de temps en temps, pour dissimuler une
envie de rire, Marguerite ayant le désir sage de
garder son sérieux devant les profonds mystè­
res de la vie. Elle aussi savait tout le prix d’une
prudente administration des beautés naturelles.
On peut chercher à en acquérir davantage, à
la condition de conserver la ligne. La ligne, la
tenue, tout est là, et telle fleur, tel sourire, qui
dépassent les limites, doivent être arrêtés net; ça
romprait le charme de s’émanciper en brindilles
inutiles ou en gaîtés intempestives. L’art de la
femme est de se contenir sans éclater. L’art du
pépiniériste est de crucifier avec méthode.
Oh ! les roses de la ferme-école de Flachère !
Merveille et délices! Du haut de sa croisée,
Marguerite leur jetait un salut approbateur, très
gravement, car il est des heures où l’on commu­
nie avec toute la terre, on se sent sa créature de
prédilection, sa reine; il suffît pour cela de jouir
d’une bonne santé, d’une bonne conscience, et
d’espérer une grosse dot.

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LE DESSOUS

La collection des roses de Flachère était
une chose unique dans le monde entier. Chaque
rosier possédait son tuteur de bois injecté au
sulfate pour le garantir des pucerons, numéroté,
étiqueté. Il n’y avait point chez eux d’artiste
imprévoyant pour laisser les branches s’enguir­
lander à l’aventure et perdre toute la sève de
l’espèce en mariages d’inclination. Dieu merci,
les rosiers poussaient droits, fiers de leurs noms
baroques, s’arrondissant en choux qu’on émon­
dait tous les matins. Dans les choux verts poin­
taient des boutons, comme des épingles de ver­
roterie sur une pelote, puis s’épanouissaient les
roses, une à une, en danseuses qui défripent
leurs jupes de mousseline sous les regards cal­
mes d’un metteur en scène.
La moitié de la grande circonférence des
fleurs était occupée par les roses. Cela repré­
sentait bien cinq cent quarante-deux variétés,
depuis l’églantine à cœur modestement pâle,
comme les joues de Marguerite, jusqu’au prince
chinois, Li-Pé-ho, dernière variété d’une espèce
à feuilles jaunes tigrées de brun, ressemblant
aux pompons tout à fait contre nature qu’on
fabrique pour ornement d’église.
Têtes dressées, en faux-cols, au port d’armes.

LE DESSOUS

les rosiers s’immobilisaient devant la maison,
montant une garde d’honneur.
— A quoi peuvent penser les fleurs ? songeait
Margueri te.
— A quoi peuvent rêver les femmes ? avaient
l’air de se demander les roses.
Mais Marguerite et les fleurs, qui ne pensaient
à rien, tout en ayant l’air de réfléchir, aban­
donnaient cependant le meilleur de leur âme,
c’est-à-dire étaient jolies, sentaient bon, parce
que venait le soir... le soir, si mystérieux!
Le crépuscule descendait, doucement traître,
enveloppant les plantes, les arbres, d’un voile
qui les séparait les uns des autres, leur don­
nant des allures de choses qu’on rentre, d’ob­
jets précieux que l’on cache parce que l’heure
devient dangereuse.
Un clocher lointain, perché sur une colline
comme sur une étagère, laissa échapper, du
joujou de sa boîte, sept petits sons grêles, des
sons pour enfant. Marguerite se tourna de ce
côté. Elle croyait modérément en Dieu. Elle s’é­
tudiait, selon les nouvelles formules, à devenir
une jeune fille rangée, une variété juste milieu,
mi partie rose mi partie chou, rien du lycée,
mais rien du couvent, joignant l’utile à l’agréa-

LE DESSOUS

les rosiers s’immobilisaient devant la maison,
montant une garde d’honneur.
— A quoi peuvent penser les fleurs ? songeait
Margueri te.
— A quoi peuvent rêver les femmes ? avaient
l’air de se demander les roses.
Mais Marguerite et les fleurs, qui ne pensaient
à rien, tout en ayant l’air de réfléchir, aban­
donnaient cependant le meilleur de leur âme,
c’est-à-dire étaient jolies, sentaient bon, parce
que venait le soir... le soir, si mystérieux!
Le crépuscule descendait, doucement traître,
enveloppant les plantes, les arbres, d’un voile
qui les séparait les uns des autres, leur don­
nant des allures de choses qu’on rentre, d’ob­
jets précieux que l’on cache parce que l’heure
devient dangereuse.
Un clocher lointain, perché sur une colline
comme sur une étagère, laissa échapper, du
joujou de sa boîte, sept petits sons grêles, des
sons pour enfant. Marguerite se tourna de ce
côté. Elle croyait modérément en Dieu. Elle s’é­
tudiait, selon les nouvelles formules, à devenir
une jeune fille rangée, une variété juste milieu,
mi partie rose mi partie chou, rien du lycée,
mais rien du couvent, joignant l’utile à l’agréa­

LE DESSOUS

ble, jouant du piano ce qu’il faut pour ne plus
assommer personne en apprenant des morceaux
trop difficiles, et allant quelquefois aux grand’
messes poury conduire des domestiques arriérés.
Quand elle était saisie d’une vague inquiétude
religieuse, elle contemplait ce clocher et elle se
hâtait de le trouver minuscule, ridicule dans
l’immensité de la nature, par rapport aux han­
gars — les vastes charpentes de fer démontables
— qui, chez eux, protégeaientla paille et le foin,
tout en symbolisant le progrès.
Du cercle des rosiers, s’élargissant à l’infini
dans le cercle des champs devenus vaporeux,
on entendait monter des soupirs, un bourdon­
nement confus de têtes qui s’inclinent pour s’en­
dormir, si lasses de s’être tenues droites tout un
jour. Les fleurs s’effaçaient les unes après les
autreSj les escadrons blancs demeurant les der­
niers visibles, rayant encore l’ombre d’éclairs
fugitifs, puis toutes les nuances sombrèrent dans
un demi-deuil violet où les plus belles ne for­
maient plus que des taches noires.
En haut, le ciel resté lumineux, posé sur des
collines obscures, prenait une teinte de cristal
mauve, d’une transparence fragile, le couvercle
de verre du prestidigitateur sous lequel un

LE DESSOUS

15

nouveau paysage allait s’édifier. Tout a 1 heure,
au soleil cru, c’était la joyeuse harmonie d’un
cirque en pleine représentation, gradins garnis et
écuyères variant sur des chevaux rapides des
écharpes aux couleurs étincelantes ; maintenant
montaient, du fond de cette arène soudaine­
ment désertée par la vie du soleil, des ondula­
tions d’arbres et de plantes d’un effet angoissant.
Un vent s’était levé, ronronnant, secouant les
branches comme une bete flaireuse. On enten­
dait couler un fleuve et des ruisseaux se préci­
piter vers ce fleuve.
Lebruitde l’eau est toujours sinistre, le soir.
Il y avait certainement de l’eau partout : sous
les rosiers, sous les champs de légumes, dans
les prairies et derrière les peupliers qui bor­
daient, à l’ouest, la grande propriété nationale
de Flachère. Çà et là, entre ces arbres, des
lumières brasillaient. De l’autre côté du fleuve,
un village s’étendait, tout en long et tout bla­
fard, comme un drap, un linceul séchant devant
l’eau d’un noir d’abîme.
Le ciel mauve devint vert, par place, semblant
refléter les immenses champs de betteraves au
feuillage vert-bleu qui entouraient les jardins.
A l’opposé du petit clocher d’étagère, la forêt,
2

16

LE DESSOUS

coupée à angle droit— un couteau n’aurait pas
mieux partagé un plat d’herbes cuites— la forêt
fut brune, d’une épaisseur de suie, et, le vent
ronronnant plus fort, la nuit sembla s’échapper
d’elle. Le ciel s’éteignit complètement sous un
nuage montant de ses premières masses; entre
l’eau, qu’on ne voyait pas mais qui se mouvait
sourdement, et le bois, qui faisait corps avec le
cief dressant sur le nuage une muraille, la ferme
de Flachère se trouva toute menacée, maison­
nette isolée au centre dfun grand? rond ondulant
à l’infini, en détresse comme une pauvre diose
qui se noie.
Marguerite ferma sa fenêtre.
C’était l’heure bénie du dîner pour les gens
heureux. L’heure maudite pour les autres.
Marguerite quitta sa chambre et descendit à la
bibliothèque. Filled’ordre, elle allait remettre le
livre à sa place en bâillant un peut Pour ce que
celui-là. contenait d’aventures !... Son accès d’en­
thousiasme passé, elle s’ennuyait, encore, ner­
veusement, mais sagement. Elle traversa lagrande
bibliothèque, pièce, solennelle comme une salle
de cloître. Dans cette demeure, dernier produit
de la civilisation, aux portes mêmes de la capi­
tale, on avait obtenu le silence du.cloître en glis-

LE DESSOUS

*7

sant du plomb, au lieu de mastic, autour des
vitrages des croisées. Une lampe à bec, imitant
l’antique lampe, à l’huile des tombeaux, Paæ 1
fournissait une lueur judicieusement sépulcrale
parce que son pétrole — Luciline, Saxoléine à
moins qu’Olympienne, sans fumée ni odeur —
baissait. La salle à manger séduisait davantage,
carrelée d’une faïence très glaïeul, exhibant des
panneaux où les saisons tombaient presque nor­
malement, Des petits faunes décents, des bergè­
res mièvres, des perdrix pendues à. un clou, des
melons sur des plats de vermeil, des poissons
nageant dans l’épaisseur du verni des porcelaines^
etaussi beaucoup- de fleurs versées par des cor­
beilles, faisaient honte aux jardins de dehors,
tellement leurs nuances criaient d’une façon plus
perçante. Une horloge bretonne contenait un
cartel parisien, une huche à pain Henri II ser­
vait de banquette, et des petites chaises volan­
tes à trois pieds, l’air en asperge montée, brillaientd’un vert si intense qu’on n’aurait pas osé
s’asseoir dessus avec un pantalon de coutil. La
table, carrée, supportait un luxe d’argenterie
lourde imitant l’étain, des-coupes, des ciboires à
cabochons énormes, cristaux malades vous pous­
sant leurs verrues sous le nez quand on boit,

18

LE DESSOUS

rugueux et désagréables récipients d’apparence
fastueuse, d’envergure exiguë, des assiettes
anglaises, plates, grandes, trop plates, trop
grandes, des serviettes de fer blanc; enfin, une
cacophonie de tous les siècles, résumant l’élé­
gance moderne. Une suspension se balançait,
sur ce luxe, flanquée de tulipe à réflecteur,
vous aveuglant, un astre fabriqué spécialement
pour les yeux des riches qui en ont vu bien d’au­
tres et ne craignent plus d’être éblouis. Et quand
on éteignait la suspension, on posait à la place
de sa lampe un vase rempli de plantes grim­
pantes... qui descendaient.
Le père de Marguerite était assis devant son
potage.
— Qui est-ce qui est en retard? fit-il, clignant
affectueusement de l’œil pendant qu’il attachait
sa serviette à sa boutonnière avec la brocheépingle de sa rosette d’officier de la Légion d’hon­
neur.
— C’est Margot ! répondit la jeune fille s’as­
seyant en face de lui et tâchant d’assouplir à son
tour le fer blanc de son linge.
— Que faisait donc Margot?
— Elle rêvait à sa fenêtre en regardant la
belle nature.

LE DESSOUS

'9

Ici la jeune fille soupira, se moquant d’ellemême, un peu nerveuse, un peu soucieuse,
intriguée, cependant, par un compotier couvert
qu’elle découvrit, le dessert se servant à la russe
chez eux.
— Peuh! Des fraises en plombière, quand il
y a déjà des cerises.
— Des cerises? Sur le marché de Paris, mais
ici nos Belle-Eucjènie sont à peine mûres. Tout
est en retard, cette année.
— Si on cherchait bien.,.
— Pas dans le verger nord ni dans le clos sud.
Peut-être à la galerie neuve, du côté des nou­
veaux tuyaux. Là (il leva son doigt, doctoral),
c’est du nanan. Les arbres sont chauffés aux
racines, un courant merveilleux, des eaux tièdes,
et grasses, et douces... Ah! quel malheur que
la même eau ne puisse nous pleuvoir dessus !
Marguerite fit la moue.
— Je n’y tiens pas, tu sais.
Elle réfléchit un moment, humant son potage.
— Et quand les cerises vont donner, personne
ne pourra plus les voir. Ils les jetteront, à la
cuisine, murmura-t-elle de mauvaise humeur.
La bonne arriva, portant un superbe poulet
rôti, une bonne genre Watteau, en robe d’in­

20

LE DESSOUS

dienne rose, en tablier festonné, une fanchonnette de tulle voltigeant sur ses cheveux frisés.
Le père découpa le poulet, faisant des gestes
de maître d’armes, car découper une bête morte
éveille toujours un brin de férocité chez un
brave homme, et détachant le « blanc » il le mit
tout de suite sur l’assiette de sa fille.
— Ça, c’est pour Margot. Elle va le manger
d’abord en attendant mieux. Elle boira ensuite
de mon vieux Bourgogne, puisqu’elle a oublié
son quinquina en regardant la belle nature. Elle
n’aura jamais de couleurs, Margot, si elle ne se
«oigne pas.
— Des couleurs? Je n’y tiens guère, tu sais,
répondit-elle exactement du même ton qu’elle
avait pris pour répondre au sujet des différentes
qualités de leur eau.
— La santé perdue ne se retrouve jamais. Ta
pauvre mère aussi s’en fichait, jadis, des cou­
leurs, et elle est partie tout doucement, un peu
chaque jour, en se plaignant, ce qui était un
véritable tourment pour tout le monde. Il faut se
soigner quand on se porte bien, c’est le meilleur
des principes. (Il ajouta, inquiet, après une
pause.) Tu devrais peut-être ne pas trop respi­
rer l’air du soir, car, enfin, ce qui est bon pour

LE DESSOUS

2t

nos fleurs... (il s’arrêta, examina le manche de
son couteau), je ne dis pas que ce soit mauvais
pour les gens...
Marguerite suçait le blanc du poulet, n’ayant
déjà plus faim, guignant le dessert, une briochemousseline, dorée, cuite à point, et les Iraises
plombière, colossales truffes rouges presque
effrayantes d’énormité.
— Oui, dit-elle, comme ripostant aux invites
de leur parfum, mais j’ai envie de manger des
cerises, moi.
— C’est un peu loin. Pourquoi n’y as-tu pas
pensé ce matin, ma pauvre étourdie.
— Oh! en courant...
— Je n’aime pas à donner des clés passe
l’heure du travail. Il y a toujours des flâneurs le
long des allées. On s’introduit dans le verger
sous prétexte de visiter un tuyau, puis on nous
pille. Quand on songe que Mathieu prétend
qu’on a volé des abricots verts ! Je me demande
ce qu’on peut tirer d’abricots pas mûrs?
— On les vend pour faire des prunes à l’eau-

de-vie.
__ Allons donc ! C’est par pure méchanceté,
une rage de détruire qu’ont tous les enfants du

22

LE DESSOUS

peuple. Sans compter que les ouvriers de chez
nous ne se gênent pas. On a beau leur en don­
ner dans la saison, c’est des primeurs qu’ils veu­
lent, comme nous, et cette année ces chiperieslà comptent double parce que tout Flachère est
en retard.
Marguerite insista :
— On pourrait voir les cerisiers de la galerie
neuve. Ce n’est pas très loin.
— Mon Dieu, si tu en as une pareille envie,
vas-y toi-même ce soir; seulement, n’emmène
personne avec toi, c’est toujours l’occasion, pour
les domestiques, d’abuser de la circonstance.
Comme il achevait son aile de poulet, on lui
apporta de tendres haricots verts. Il en offrit à
Marguerite. Celle-ci mettait son chapeau par
habitude, bien qu’il fît presque nuit dehors.
— Tes haricots seront froids! conclut le père,
dogmatique.
— Je t’en prie, papa, ne grogne plus. Je
connais mes arbres.
Le père saisit un journal qui traînait sur une
des petites chaises d’asperge, et, résigné, se mit
à lire.
Marguerite descendit le perron de la maison
hollandaise, un panier au bras; elle prit un des

LE DESSOUS

23

rayons de la roue des fleurs, côté des lys, et

disparut en courant.
Les travailleurs rentraient à la ferme dans le
crépuscule violet, l’heure de leur dîner sonnant
un peu après le repas de leur chef, et des réfec­
toires s’allumaient au fond des vastes granges.
Le pays se divisait en sections très nettement
dessinées sur la terre comme sur une immense
carte géographique. Il y avait les plants-fleurs,
les plants-fruits, les plants-légumes, les plantscéréales et les plants-vierges, ceux-ci restant a
fertiliser, les plus proches de l’épaisse muraille

de la forêt. Là, c’était encore la nuit, même au
jour, car on ignorait si, plus tard, le gou­
vernement détruirait son mur personnel pour
aller creuser davantage dans les derniers rem­
parts de la nature. Entre la grande forêt meur­
trie, amputée de toute une moitié de corps, et
le fleuve coulant mystérieusement derrière le
rideau de peupliers, le fleuve devenu noir inex­
plicablement, des cultures se développaient a
leur aise, produisant années en années des
résultats phénoménaux.
Marguerite marchait vite, gracieuse silhouette
blanche papillonnant le long des haies. Elle ren­
contrait un ouvrier, sa bêche sur 1 épaule ou son

•2 }

LE DESSOUS

ratcau à foin sous le bras, et l’homme faisait un
crochet respectueux, la saluant d’un « Bonjour,
Mademoiselle », parce que tout le monde la con­
naissait dans les environs. Elle était venue enfant
à la ferme de Elachère alors que le premier flux
jaillissait du premier tuyau. Elle avait grandi
avec la prospérité, l’incroyable prospérité du sol.
On l’admirait, de temps en temps, les travailleurs
de cette terre bénie étant peu sensibles au pro­
dige de toutes les floraisons — et on l’estimait.
— Un beau brin de fille. Un beau morceau
de blonde. Dommage qu’elle ne veuille pas se
marier.
(Marguerite faisait courir ce bruit, n’espérant
pas obtenir le mari de son choix et trouvant
plus digne de dissimuler ses secrètes ambitions.)
Les jardiniers, gardiens des petites maisons
échelonnées sur la route du’ tramway à vapeur
qui emportait les mannes de légumes, de fruits
et de fleurs vers Paris, la connaissaient bien
aussi, car, l’hiver, elle avait installé une sorte de
crèche à la ferme hollandaise, où elle recevait
maternellement les enfants trop jeunes pour
aller aux écoles voisines. Marguerite essayait de
leur apprendre l’alphabet, soignait leurs maux
de dents, leur bourrait les poches de bonbons,

LE DESSOUS

23

les grondait,'finissait par leur faire les gros yeux
et découvrait, non sans confusion, qu’elle ne
pouvait pas les souffrir. Correctement bonne,
justement généreuse, comme dans les livres
moraux, elle les détestait de plus en plus dans
la réalité de leur existence, mais souffrait leurs
innocentes malpropretés à côté de la blancheur
de ses jupes au -nom d’on ne savait quel devoir
social. E>e son vivant, sa mère, une douce femme
maladive, faisait cela sans plaisir, et elle, Mar­
guerite, faisait comme sa mère.
Aux plants-légumes, Marguerite traversa un
champ de betteraves, obliqua vers la gauche,
retroussa sa rébe pour enjamber un ruisseau
gargouiileur. Là, des arbres, une touffe d’ar­
bres, mèche de la grande forêt qu’on ri’avait pas
daigné arracher, formait un endroit d’ombre
qu’on réservait administrativement aux travail­
leurs méridionaux pratiquant la sieste.
En passant près de ces arbres mélancoliques,
Marguerite regarda autour d’elle, un peu hési­

tante.
Le verger, dénommé galerie-neuve, était-situé
derrière ces arbres, terrain clos de treillages à
systèmes très perfectionnés qu’on élevait ou
abaissait à l’aide d’un seul boulon sur toute

26

LE DESSOUS

leur étendue. Ces treillages défendaient des
arbres fruitiers en quenouilles hérissés d’éti­
quettes : poiriers, abricotiers, pommiers, et des
cerisiers nains, quelques-uns coiffés de cloches
de canevas, toute une pépinière branchée en
berceaux, en volants, en raquettes, en ifs, ces
derniers arbustes ressemblant assez à des orne­
ments de nécropole. Il y en avait même de si
petits, de si bas, et de si régulièrement taillés
qu’ils ne devaient pouvoir abriter que des foetus.
Ce clos était le plus estimé de Flachère.
Malheureusement, il se trouvait en dehors de
toute surveillance.
Marguerite mit sa clé dans la porte de fil de
fer qui vibra comme une harpe.
Au milieu de ce verger modèle, parmi les poi­
riers en quenouilles et les cerisiers nains, elle
aperçut un homme tout noir dans le crépuscule
violet.

— Que je suis sotte, pensa-t-elle, ce n’est pas
un homme, c’est un épouvantail. On a fabriqué
ce mannequin pour éloigner les oiseaux.
Le mannequin vira, lentement, selon le vent
du soir, et, alors, Marguerite put voir, d’une
façon très distincte, que cet épouvantail man­
geait les cerises.

Il
l’épouvantail

Tremblante, son panier d’une main, sa clé de
l’autre, la jeune fille n’osait plus avancer. Tout
tournait bizarrement autour d’elle : les arbres
en quenouilles, les treillages de fil de fer, les
grands champs de betteraves et le grand cercle
des collines. Au centre de ce tourbillon, la ferme
hollandaise s’enfonçait, s’enfonçait comme une
petite chose qui se noie.
Elle eut l’idée affreuse que son père l’atten­
drait, là-bas, éternellement. Elle respira une
odeur de soufre, vit luire des couteaux prêts à la
transpercer, puis murmura, du ton d’une uetite
fille :
— Bonsoir, Monsieur. Je venais... chercher...
des cerises.
Elle pensait maintenant qu’elle avait eu tort de
vouloir des primeurs ce soir-là.

28

LE DESSOUS

L’homme ne se dérangea point.
— Je crois qu’il en reste, répondit-il d une
voix grinçante, désagréable, véritable accent
d'un épouvantail se mettant à parler.
— Ne vous fâchez pas, Monsieur, bégaya-telle, claquant des dents et serrant son panier sur
sa poitrine.
— Je ne me fâche pas, maugréal’homme noir,
mais si encore vous aviez eu l’excellente idée de
m’appor.ter du pain! Voilà deux jours que je
mange des cerises sans pain. Vraiment, j’en ai
assez.
Il lui parlait comme quelqu’un qui la connais­
sait et elle ne le reconnaissait pas pour une
forme vivante. Deux jours qu’il volait leurs
Belle-Eugénie, pendant que le directeur de Flachère se plaignait du retard des saisons ! Margueritej suffoquée,, s’appuyait à la quenouille
d’un, poirier. Cet homme avait faim. Rien n’est
plus- dangereux que la faim d’un homme, sur­
tout le soir.
— Vous êtes malheureux, Monsieur, pour­
tant ce n’est pas une raison...
Elle s’arrêta, le souffle lui manquant, et, comme
il arrive toujours dans les cauchemars, elle-ne
pouvait pas se sauver.

LE DESSOUS

20

— Oh! fit Vautre avec tranquillité, je sais
bien qu’il y a des abricots et des prunes ; seule­
ment, je n’aime pas les fruits verts.
Il la regardait. Ses yeux fixes luisaient d une
façon singulière. Il avait l’aspect d’un fou, mais
ses gestes demeuraient d’une précision remar­
quable. Tenant une branche par son extrémité,
il la dépouillait méthodiquement de ses petites
boules.
— Qui êtes-vous, Madame? finit-il par lui
demander d’un ton déjugé interrogeant le cou­
pable.
— Je suis... je suis... Mlle Marguerite Davenel, la fille de M. Davenel, directeur de la ferme-

école de Flachère.
— Ah! très bien. Connais pas. Suis pas d ici,
répliqua-t-il tout en crachant des noyaux. Moi,
j’ai traversé une forêt en courant. Je suis tombé
dans un fossé et m’y suis crotte des pieos à la
tête. J’ai dormi sous les arbres, le matin j ai
aperçu des cerises... Sérieusement, vous n avez
aucun pain dans votre panier?
Et il s’avança vers elle.
Gela, c’était la; bourse ou la vie.
Elle poussa un cri aigu.
— Quoi? Vous avez peur? Ne criez donc

3o

LE DESSOUS

pas ainsi. Je vous le défends. Les cris de femme
me portent sur les nerfs. Est-ce que toutes les
femmes vont avoir peur de moi? Comprenez-vous
que les cerises, rien que des cerises, ça creuse?
Je mangerais volontiers autre chose.
— Si vous voulez me suivre, Monsieur, mur­
mura Marguerite en frissonnant, mon père vous
offrira certainement à dîner.
Elle essayait de regarder le bout de ses pieds
pour se donner une contenance, mais, dans cette
ombre, ses pieds ne se voyaient plus.
— Est-ce loin, chez votre père? Je suis très
fatigué.
Elle désigna la ferme, la jolie maison hollan­
daise qui s’enfonçait dans les brumes, dardant
un seul œil de feu, la lampe de sa salle à manger.
Mon Dieu, pourquoi avait-elle quitté la table
si bien servie, le toit protecteur?
— Alors, marchons. Je n’ai plus la notion des
distances, déclara l’homme noir durement.
Marguerite se dirigea du côté de la porte en
fil de fer, supposant qu’il suivait.
Le personnage se dirigea en sens inverse.
Quand il eut disparu, elle referma la porte,
s’imaginant déjà fini le mauvais rêve. Où s’était
évanoui son épouvantail ?

LE DESSOUS

3l

Il arriva de l’autre côté du clos.
— Par où êtes-vous passé, Monsieur? osa-telle lui demander.
— Par ma porte particulière, Mademoiselle,
répondit froidement le personnage. Comme je
ne possède point de clé, moi, j’ai dû faire un
trou dans le treillage, d’ailleurs fort solide, et
je viens de sortir parce même trou. Chacun ses
entrées, les cerises seront mieux gardées !
Marguerite se mit à marcher vite.
— Nous pouvons courir, si cela vous amuse,
fit observer l’homme un peu aigrement.
Marguerite ralentit.
— Il me semblait vous avoir dit, objecta-t-il
d’un ton sévère, que j’étais fatigué.
Marguerite pensa qu’il devait être aussi fort
vieux, et une pitié l’envahit. Elle chercha vaine­
ment à régler son pas sur le sien, constatant
qu’il allait beaucoup plus vite qu’elle malgré son
grand âge. Puis elle songéa aux cerises volées,
au trou du treillage et à la réception que son
père lui ménageait. Elle espérait qu’on ne la
gronderait pas. Non seulement on lui recom­
mandait de lire « avec fruit », mais encore
« de soulager toutes les infortunes ». (M. Davenel répétait souvent, au dessert : « J’ai bien
3

32

LK DESSOUS

mangé... que Dieu en fasse autant pour tout le
monde. ») Inflexible pour les seuls voleurs, il
aurait livré sa propre soupière au vieillard in­
firme, à l’enfant malade; par exemple, en dehors
de ces deux catégories, il ne livrait rien, pas
même la soupe.
Restait l’effraction... Ce serait dur.
Marguerite, en traversant le champ de bette­
raves, se sentant rassurée parce que l’homme
noir se taisait, prépara un petit mensonge. Elle
aurait rencontré ce vagabond sur la route et lui
aurait offert un secours, ignorant le rapt des
cerises. On aviserait quand le voleur serait loin,
et elle se chargeait d’indiquer à M. Davenel
certaines nuances qu’elle croyait démêler dans
la nuit profonde de cet individu.
— Si vous préfériez nepas voir mon père, ris­
qua-t-elle,conciliante, nous pourrions tourner par
les cuisines. C’est justement l’heure du dîner de
nos ouvriers,de braves paysans,très bien élevés...
L’homme l’interrompit d’un voix tranchante.
— Pardon, Mademoiselle, je ne suis pas un
ouvrier, car je n’aijamais travaillé^ni unpaysan,
je n’ai plus de pays. En quel honneur m’attri­
buerais-je la part d’un de ces... bien élevés que
Monsieur votre père exploite généreusement

LE DESSOUS

33

selon l’antique usage? Vous m’avez invité à dîner
au nom du directeur de la ferme-école de Flachère, je crois? J’ai accepté. Que signifie cette
histoire de cuisines?
Marguerite reprenait pied sur le domaine des
fleurs et devenait plus courageuse. On entrait
dans le rayonnement de la grande roue des
roses. Les violiers répandaient leurs parfums,
moitié vanille moitié muscade.
— C’est entendu, fit-elle gracieusement.
L’homme s’arrêta et bâilla. On eût dit un
miaulement de tigre.
— Mais cela empeste, ici 1 gronda-t-il.
Marguerite n’osa pas rire.
— En effet, dit-elle, cela sent très bon.
Alors, l’homme noir se rapprocha d’elle.
— Nous commençons à nous comprendre,
ricana-t-il, oui, cela sent très bon, cela empeste
d’une manière extraordinaire. Je n’ai jamais res­
piré pareille odeur. C’est à croire que les fleurs
de ce jardin sont la puanteur de tous les par­
fums réunis de la femme, vivante ou morte. Il y
a de quoi en crever, je pense. Est-ce que vous
demeurez ici depuis longtemps ?
— Je suis ici chez moi, Monsieur, répondit
Marguerite avec un peu de morgue.

34

LE DESSOUS

— Félicitations ! Vous avez de l’estomac.
Ils se turent. Marguerite montait un perron.
Dans la salle à manger, où les virulentes
céramiques ruisselaient de lueurs déplus en plus
brutales, M. Davenel lisait toujours le Figaro.
Passant la littérature, il en arrivait aux faitsdivers, et du bout de son couteau taillait machi­
nalement une croûte de pain. Quand Marguerite
entra, masquant de sa jupe blanche le noir
épouvantail, les traits du directeur de Flachère
se détendirent : il lisait l’histoire d’un crime
abominable et commençait à devenir inquiet
parce que sa fille était dehors. Il se leva gaiement.
— Vilaine Margot! Est-ce que tu veux me
faire coucher à dix heures, ce soir ? Où sont tes
cerises? Tu rapportes ton panier vide. Hein ?...
Marguerite s’effaçait, présentant le nouveau
convive, et derrière la robe blanche il aperçut
la bête nocturne aux yeux de phosphore.
— Monsieur...
— Monsieur, déclara l’homme noir, je viens
dîner. Mademoiselle m’a invité de votre part et
je tombe d’inanition.
Il s’assit juste en face du poulet rôti que la
bonne n’avait pas voulu enlever avant le retour
de Mademoiselle.

LE DESSOUS

35

— Voilà, papa, commença Marguerite, très
gênée, tandis que son père la foudroyait d’un
regard d’étonnement. Monsieur a faim... Je l’ai
rencontré devant le clos neuf. Il m’a demandé
la charité, j’ai cru bienfaire en te l’amenant., car
je sais que tu es toujours gentil pour les pau­
vres.
L’épouvantail s’était placé sur une des petites
chaises d’asperges montées. Il s’accouda sur la
nappe et promena ses yeux cruels du père à la
fille. Sale comme un ramoneur, il semblait con­
server le long de ses vêtements, primitivement
sombres, une espèce de couche de suie, de boue,
la couleur même d’un ancien enfer traversé. Il
avait le teint bistré, les lèvres mordues, les
prunelles ardentes d’un noir intense dégageant
de légères flèches d’électricité bleues.
— Le discours de Mademoiselle contient quel­
ques inexactitudes, fit-il sèchement. Elle ne m’a
pas rencontré devant le clos neuf, parce que j’étais
dedans. Je ne lui ai pas demandé la charité parce
que cette vertu théologale est une créature allé­
gorique qui n’assouvirait pas tous les appétits
d’un homme tel que moi. Je lui ai avoué, sim­
plement, que je trouvais les cerises d’une diges­
tion trop rapide, et je suis venu pour ajouter

36

LE DESSOUS

des mets plus substantiels à mon premier repas.
Vous permettez, Monsieur ?
Ce disant, fourchette en main, il attaqua le
poulet.
Stupéfait, le père de Marguerite roulait des
yeux d’officier retraité entendant sonner le
clairon.
M. Davenel était un père noble de cinquante
ans. Sa régulière figure de paisible bourgeois,
soldat de l’industrie, s’illuminait facilement
d’une rougeur guerrière. Mais cela tenait bien
plus à son tempérament sanguin qu’à ses idées
sur le droit des pauvres, et il aurait donné le
poulet, s’il en avait eu le loisir. M. Davenel
était bon, très bon, presque aveugle de nais­
sance.
— Monsieur, déclara-t-il d’un ton rogue, je
ne vous connais pas. Je dois m’en rapporter à
ce que ma fille me dit. J’espère, au moins, que
vous ne lui avez pas manqué de respect? (Il
ajouta, emphatique et un peu moqueur :) Vous
voliez mes cerises, tout à l’heure? Vous êtes
mon hôte à présent...
— ... Car, continua l’épouvantail lui coupant
la parole avec une entière sérénité, si je n’étais
pas votre hôte vous me flanqueriez dehors? Je

LE DESSOUS

37

vous ferai remarquer que, pour flanquer un hôte
dehors, il faut qu’il soit entré. Donc, ce n’est
guère que son hôte qu’on peut envoyer au dia­
ble puisqu’on le détient. Ne vous gênez pas. Je
veux très bien m’en aller, seulement après dîner.
J’ai accepté une invitation.
— Vous avez faim, Monsieur, dit Davenel
au comble de la stupeur, et croyez que je n’ai
jamais refusé un verre d’eau...
— A qui avait faim ? De mieux en mieux ! Je
suis reçu dans une drôle de maison. Soit, Mon­
sieur, je boirai volontiers — pas d’eau, j’ai hor­
reur de l’eau — à votre santé ce grand verre
plein de ce petit bordeaux. Est-ce bien du Bor­
deaux ? (Il fit claquer sa langue.) Non. C’est
du Bourgogne. Et le verre est un récipient
moyen-âge datant du Bon-Marché. Excellent
vin, Monsieur ! Détestable style ! Maintenant, le
reste du poulet étant compris dans le verre d’eau,
je me l’adjuge. Je vous en prie, Mademoiselle,
donnez-vous la peine de vous asseoir. Je me
souviens de vous avoir fait courir sous prétexte
de vous suivre.
Le père et la fille ne pouvaient plus parler.
Ils n’étaient ni tristes ni gais, pas davantage en
colère, mais seulement enveloppés d’un vertige.

38

LE DESSOUS

Depuis dix ans qu’ils habitaient Flachère, on
avait vu bien des chemineaux récalcitrants,bien
des ouvriers saouls,bien des voleurs venant vous
vomir à la face leur indigestion de fruits ou leurs
menaces de vous en dérober d’autres. Point ne
s’était encore trouvé, surles routes franchement
égalitaires de leur gouvernement, un fou de cette
espèce.
M. Davenel battait des paupières.
Marguerite ouvrait les bras, témoignant de sa
complète ignorance. Tous deux se rapprochè­
rent. La fille posa sa main sur le poignet du
père, désirant ne pas l’abandonner dans une pa­
reille extrémité.
— J ai eu tort de t’amener ce Monsieur, chuchota-t-elle, confuse.
Davenel dit, tout haut, sentencieusement :
— On n’a jamais tort de chercher à faire le
bien, ma fille.
L’épouvantail, qui broyait entre ses deux
solides mâchoires les derniers morceaux du
poulet, grommela :
— Moi, je suis de l’avis de Mademoiselle
votre fille. Elle a eu tort. Il faut toujours laisser
les voleurs à leur place, c’est-à-dire dans leur
misère... qui est la liberté.

LE DESSOUS

39

Davenel s’avança, crispant les poings. Quand
on touchait à sa fille, on gâtait tout.
— Vous, fit-il bombant le torse, vous êtes un
insolent, et peut-être... peut-être... (il semblait
fouiller dans sa mémoire, se rappeler enfin des
bribes de lecture ou de conversation)peut-être...
un anarchiste, Monsieur !
Marguerite eut un frisson de curiosité. Tiens !
En effet? Pourquoi pas ? Un anarchiste, cela
expliquait l’histoire des cerises. La reprise indi­
viduelle, le partage des fruits de la terre, ne
jamais travailler... qu’à sa soif et boire toujours
sans travailler, les bombes au fond des caves et
les discours incendiaires dans les réunions pu
bliques. Ce devait être ce genre d’animal féroce
Elle en avait donc rencontré un ! Elle qu’on
tenait éloignée des grands centres, du Paris
mondain, où, disait-on dans les feuilles, on traite
poliment ces gens-là en se servant des socialis­
tes comme intermédiaires. Et une cacophonie de
mots baroques, d’expressions crapuleuses, de
phrases de théâtres, bouleversait sa petite cer­
velle de bourgeoise pure.
L’anarchiste, en somme, était un monsieur
comme un autre, avec cette différence qu’il avait
le droit à la folie périodique et qu’on le respec-



LE DESSOUS

tait, durant ses accès, pour sa spéciale maladie,
un peu comme on respectait jadis les innocents
battant la campagne.L’anarchiste n’étant jamais
qu'un à la fois, il représentait une simple bête
de luxe, très ruineuse, que la meilleure société
entretenait pour égarer l’attention, se fournir
des alibis, quelque chose comme les jeunes lions
apprivoisés de Sarah Bernhardt.
Tout en se débitant à elle-même ces lieux com­
muns, Marguerite serrait nerveusement le bras
de son père. Elle voulait voir la suite. Elle se
sentait fière d’avoir saisi « au vol » cet oiseau rare.
M. Davenel, s’il était moins enthousiasmé,
inclinait, cependant, à l’indulgence, parce que
cette espèce-là est un signe des temps. On fait la
part du feu, voilà tout. On transige, on cause,
on pousse le personnage du côté de la porte en
lui promettant de s’intéresser à sa doctrine, les
jours de pluie, et on l’engage doucement à aller
se faire pendre ailleurs, car, chose désagréable,
quand on reçoit un anarchiste plus que l’espace
d’une visite de cérémonie, on devient son com­
plice.
Pour le moment, la part du feu se bornait au
panier de cerises et au poulet rôti. L’aventure se
terminerait bien.

LE DESSOUS

__ Marguerite, souffla le directeur deFIachcre,
si tu te retirais? 11 est tard, j’ai à causer avec

Monsieur.
Ah ! non ! elle n’irait pas se coucher comme
une petite fille de quatre ans.
Elle résista de la tête.
Cet anarchiste, en temps qu’anarchiste, avait
fort bon air. Il était noir, il était sale. Son visage
souffrant et anguleux s’accentuait sous le haie
des incendies ou la flétrissure des nuits de mys­
tère. Tout jeune il avait déjà des rides et, mas­
que de comédie antique, il ouvrait formidable­
ment les mâchoires.
M. Davenel, soupirant, se gratta le front.
Il eut, peu à peu, la vision d’un autre person­
nage, nippé, décrassé, représentant un honnête
travailleur, venant grossir le régiment d ou­
vriers casernés dans la ferme. On manquait tou­
jours de bras à l’école de 1 agriculture.
L’épouvantail passait, lui, du poulet aux hari­
cots verts. Davenel s’assit en face de son hôte,

remua les lèvres.
— Non, Monsieur, je ne suis pas un anarchiste,
déclara l’homme noir lui coupant la pensée. Je
suis un voleur, un simple voleur, venant de voler
les cerises du prochain sans sa permission, ce qui

4a

LE DESSOUS

est un prodigieux travail, j’en sue encore ! Et je
ne veux rien faire de plus parce que j’aurai le
bon goût de demeurer le criminel intelligent.
Résigné à toutes les transactions, histoire de
garantir les cerises de l’avenir, M.Davenel hocha
le front.
— Le criminel intelligent? Vous voilà bien !
Vous ne pouvez me donner une meilleure défi­
nition de l’anarchiste, mon ami, dit-il d’un ton
paternel. Vous volez mes fruits, et, grâce à
cette... vétille, vous arrivez à mangermon dîner.
Seulement, je vous devine, moi, le maître, celui
qui ale droitdefaire coffrer le voleur. Je me trouve
en présence d’une exception, d’un criminel intel­
ligent, capable de raisonner son cas. Vous êtes
jeune...
— Il y a malentendu, monsieur le Directeur,
riposta l’épouvantail, en attirant d’un souple
mouvement de coude le compotier rempli de
fraises plomb 1ère. Je ne suis pas votre ami
puisque je n’ai pas l’honneur de vous connaître,
et je n ai rien de commun avec un voleur de
profession. Inutile de me parler de ma jeunesse.
Je saisis, fit Davenel, tordant sa serviette et
affectant la bonhomie d’usage. Vous avezpartagé.
Mais le partage, étant donné votre appétit, ne

LE DESSOUS

43

serait pas égal. Nous mangeons moins que vous.
N’est-ce pas, Marguerite ?
Marguerite, assise sur une seconde sellette
vert d’asperge, regardait ses pieds.
— Oui, papa.
— C’est parce que vous êtes malade, sans
doute, dit flegmatiquement l’épouvantail, se ver­
sant un flot de vin.
— Nous préférons rester sur notre appétit,
c’est plus raisonnable. Vous allez vous griser.
— A votre aise, Monsieur, et à votre bonne
santé, Mademoiselle. Je ne me grise jamais. Ce
sont les voisins qui tournent !
La jeune fille le regardait boire avec admira­
tion. C’était bien, oui, l’anarchiste du signe des
temps dans toute son horreur. Entre elle et lui
la distance devenait si grande qu’elle ne le
redoutait plus. Elle contemplait le fauve parce
que les grilles des questions sociales s’élevaient
entre eux, et elle s’émerveillait à l’idée de lui
jeter du pain.
— Vous n’êtes pas un professionnel, je veux
le croire, répondit Davenel, qui tenait à placer
ses théories humanitaires. Je veux même sup­
poser que votre criminelle intelligence s’arrête
aux cerises. Nous avons tous chipé des fruits

44

LE DESSOUS

lorsque nous sortions du collège, et nous ne
sommes pas montés sur l’échafaud pour cela.
Je ne demande pas la mort du coupable. Et en

travaillant...
L’épouvantail regarda brusquement derrière
lui, et, d’un geste involontaire, il se passa la

main sur la nuque.
— Oh! fit-il d’une voix sourde, nous avons
tous avoué les cerises, voulez-vous dire... mais
le reste? Vous m’offrez donc la complicité du
silence, le travail rachetant la faute, un bris de
clôture s’arrangeant avec une chaîne, vos fils de
fer se tordant autour de mes poignets? Vous
désirez me payer mon crime? Un beau crime!
Eh ! Eh ! Cela vaut plus cher que vous ne le pen­
sez, Monsieur.
Par la fenêtre ouverte sur les jardins des roses,
un vent froid sembla pénétrer dans la salle.
Il ajouta :
— C’est singulier cette lubie qu’ont tous les
hommes riches de s’entourer de forçats. Je cite
mes auteurs... anarchistes.
Davenel paraissait très perplexe. Ce garçon,
dont les prunelles luisaient étrangement, pouvait
bien être fou.Il s’exprimait d’une manière trou­
blante pour des entendements sains. Pas fort ana-

LE DESSOUS

lyste,le directeur de Flachère n’avait pas encore
compris que son adversaire, anarchiste ou non,
répondait toujours par déductions logiques aux
pensées au lieu de répondre aux phrases. Pos­
sédant une notable avance sur son interlocuteur,
il lui exposait ses propres systèmes sans daigner

l’écouter.
Mlle Davenel toussa.
— Marguerite, mon enfant, murmura le père
inquiet, je t’assure qu’il doit être tard, et tu es

fatiguée.
— Cependant, papa...
— Si, ma fille !
Marguerite salua comme une enfant bien éle­
vée et, une fois sortie, colla son oreille à la ser­
rure.
— Auriez-vous des choses plus graves sur la
conscience,Monsieur, questionna Davenel ? Main­
tenant, vous pouvez parler.
L’épouvantail recula sa chaise, croisa la jambe

et regarda par la fenêtre.
— Non. Après vous. Je vous écoute. C’est
vous qui avez envie de causer. Moi. je ne suis
pas pressé de savoir quel genre de travail vous
désirez confier au criminel intelligent.
Davenel s’impatienta. Le personnage se mo-

46

LE DESSOUS

quait-il de lui ? Enfin, lui, le chef d’une grande
entreprise nationale, il ne manquerait pas plus
d’aplomb qu’un vagabond aux abois n’ayant que
sa peau pour fortune. (Et quelle peau, juste
ciel !) Il ne s’agissait plus que de le pousser
dehors ou de l’embaucher pour la récolte du
foin.
— Mon ami, vous avez fait peur à ma fille et
je ne vous dois rien : deux raisons pour que je
n’insiste pas pour vous sauver. Cependant je
garde le respect de l’hôte. Vieille tradition! Vous
autres, Messieurs les anarchistes, vous rêvez de
démolir toutes les traditions, mais je vous déclare
qu’ici, chez moi, vous ne démolirez rien du tout.
Vous avez dû faire un mauvais coup qui vous
oblige à fuir les endroits peuplés et cela vous
exaspère de risquer la prison pour quelques
cerises. Soit! Voilà ce que je propose à mon
hôte s’il est raisonnable, s’il veut se corriger,
rentrer en grâce auprès d’une société qui a du
bon, je vous le prouve? C’est le moment des
foins chez nous. Sans examen de certificat, nous
acceptons tous ceux qui nous demandent de
l’ouvrage. Profitez-en. Plus tard, il faudra des
papiers. Je vous offre vingt sous par jour, la
nourriture, le coucher, et je passe l’éponge sur

le

dessous

kl

les cerises. Ça durera ce que ça pourra. Je vous
préviens,seulement, que si mes gardes vous pin­
cent à escalader la plus petite clôture, ils wus
abattront comme un simple lapin, vous m en­

tendez ?
— Parfaitement, conclut le fauve. Prisonnier,

domestique ou... lapinl
— Je ne plaisante pas, Monsieur, s écria le
père de Marguerite que cette manière de causer
désorientait absolument.
__ Moi non plus, fichtre, et je choisis... e
lapin.

— Ah, çà, Monsieur! Où avez-vous 1 esprit.
— Dame, je me ferai tuer en mangeant vos
choux, pardon, vos cerises, mais je ne serai pas

votre complice. C’est beaucoup plus pratique.
__ Vous êtes un fou. De quelle complicité
peut-il être question?
__ Je suis un sage. Comme il faut en finir avec
la société, je préfère le coup de fusil. BonsoirMes hommages à votre fille. C’est une jolie per­
sonne qui ment déjà fort bien, dirait Hamlet.
L’épouvantail se leva, s’étira, satisfait d’avoir
bu et mangé, gagna la porte.
Un étranger, peut-être, ignorant les lois et
les coutumes françaises! 11 avait bien reçu une

48

le dessous

certaine éducation, on le sentait à ses tournures
dephrases, mais on ne pouvait le classer dans au­
cune catégorie de pauvres diables. Ses vêtements
couleur de suie l’habillaient d’une nuée d’orage
à la fois boueuse et menaçante. Il était hardi de
regard et vieux de bouche. Sa voix, aux intona­
tions dures, sonnait, paraissait sortir d un gosier
de métal. Tous ses gestes avaient la souple pré­
cision des mouvements d’une bête dangereuse.
— Réfléchissez, mon garçon, dit le père de
Marguerite humilié par l’orgueil incompréhen­
sible de ce voleur. Vous avez, décidément, un air
qui ne me plaît pas.
L’épouvantail s’arrêta et sortit un objet de sa
poche, un objet brillant. Davenel, songeant à la
possibilité d’un revolver, se glissa derrière lui,
la main haute. Il s’aperçut qu’il tenait un petit

miroir.
— Il est fou ! Cela crève les yeux, pensa
Davenel respirant.
Par hasard, l’épouvantail leva les siens.
— Non, répliqua-t-il laconiquement, mais je
constate qu’en effet j’ai un drôle d’air.
Davenelrecula un peu. Il eut un léger tressail­
lement, à peine l’impression d’une aile de chauvesouris le frôlant, et il murmura, très bas, puis­

LE DESSOUS

49

que cet homme singulier entendait jusqu’aux
pensées :
— Enfin, Monsieur, que désirez-vous?
— M’en aller.
Derrière la porte, Marguerite n’osait plus

bouger.
Il s’en alla, et, traversant le vestibule, il faillit
se heurter à cette blanche silhouette de fille
curieuse. Alors, il lui jeta un regard noir, un
long regard très sombre et très chaud qui tomba
sur elle, l’enveloppa toutentière, comme un man­
teau de velours.

III
TERRE BÉNIE

Il avait plu la nuit, il pleuvait le matin, il
pleuvrait encore le soir, et la campagne s embru­
mait d’un brouillard tout spécialement sale qui
faisait croire à une boue céleste, plus vaporeuse
que la boue terrestre, se diluant dans les ondées.
Les prairies vertes devenaient grises, la forêt
verte tournait au marron, et des êtres humains
passaient, visqueux, le long des routes sous les
rayons de l’averse qui les semblaient détenir à la

manière d’une nasse détenant des poissons.
La propriété nationale de Flachère, vue dans
ces torrents d’eau, prenait une physionomie
inquiétante. La ferme hollandaise, construction
de bois gardant son écorce, rustique, se fonçait
jusqu’au ton du granit noir; les pendentifs, les
guipures de sapin blanc, se détachaient sur elle
en larmes de draps mortuaires, et Iagrande roue

LE DESSOUS

5i

des fleurs, sectionnée par des sentiers d’une régu­
larité désespérante, avait l’air du parterre d un
vaste mausolée correctement entouré de grilles
le défendant contre les témérités des vivants. Çà
et là, des petits ponts en jambaient des ruisseaux,
des petits ponts en gros rondins, brillants, hui­
leux, se fonçant aussi jusqu’au caramel, fauxbois
et fausse écorce, imitant le tronc d’arbre mal
équarri, mais gardant en leur secrète armature
l’inusable dureté du véritable fer. Les petits ruisseaux'coulant sous les petits ponts glougoutaient,
augmentés de fange. Les gazons, soigneusement
peignés en temps ordinaire, s’imbibaient comme
des éponges et une sorte de liqueur épaisse mi­
roitait entre leurs chevelures courtes, une matière
gluante pareille à la transsudation d’une maladie
sébacéenne.
Interminablement les champs de betteraves
s’allongeaient sous la pluie, prenant la dimension
d’une mer, ayant des remous et des moires, des
courants, toute une marée qui entraînait à perte
de vue des vagues énormes de feuilles. Et, cou­
pant ces champs comme des barques retournées
par une bourrasque, les ponts, couleur de
goudron, esquissaient leurs formes d’épaves
fuyant au large. Des routes unies se déroulaient

52

LE DESSOUS

plus blanches, frangeant d’une ligne d’écume
ces sombres masses de verdures et d’eau mêlées,
des routes désespérément blanches.
C’était un paysage navrant.
L’homme avait découvert, du côté de la forêt,
tout près de la limitegouvernementale, une hutte
déserte, une espèce de cabane de berger, ou de
braconnier, bâtie en claies d’osiers, que le tor­
chis maintenait tant bien que mal à l’état de
murailles. Le toit s’effondrait en avant, et, en
arrière, les branches de genévrier s’ébouriffaient,
laissant filtrer les averses. Cette demeure, toute
pri itive, avait l’avantage, pour son habitant,
de dominer la situation. Devant son ouverture
— car il n’y avait plus guère de porte — s’éta­
lait ce grand pays, somptueusement désolé?
jusqu’au fleuve, et par delà les rangées de peu­
pliers masquant le fleuve remontaient les collines
jusqu’au ciel. On aurait vu poindre un gendarme
de plusieurs lieues. Durant la semaine de beaux
jours qui venait de s’écouler, il avait été possible
de coucher en plein air, tantôt dans une meule
de foin, tantôt sous les petits ponts rustiques.
On ne pouvait plus y tenir, maintenant ; l’eau
ruisselait, suintait de partout. En marchant, elle
giclait du sol comme si la pluie sortait de terre

LE DESSOUS

53

au lieu de choir. L’homme, depuis huit jours,
errant de place en place, avait remarqué
bien des choses anormales et subi de graves
déconvenues. Cette splendide contrée donnait,
au soleil, l’illusion d’un paradis, nouvel Eden
administratif où tout était prévu pour exciter
et punir la gourmandise, mais elle dégageait,
par les mauvais temps, une abominable tris­
tesse. Cela imitait réellement trop le cimetière.
De plus, la boue de ces terrains si bien entrete­
nus ne séchait pas, elle tachait, huilait les vête­
ments comme une glu. Cette boue collait sans
changer de nuance, restait humide. La terre, la
bonne terre naturelle dont nous sommes tous
pétris, est brune d’abord, jaunâtre ensuite,
s’effrite sous l’ongle et s’en va en poussière. La
terre n’est pas malpropre tant qu’elle n’est pas
triturée chimiquement par l’humanité. Pourquoi
donc ce sol fertile se montrait-il si méchant vis-àvis de ceux qui ne possédaient pas de vêtements de
rechange? Il ne fallait plus songer à se nettoyer
une fois tombé dans un fossé de Flachère. L’hom­
me en avait pris son parti ; une sorte de somno­
lence le paralysait depuis l’excellent repas qu’il
s’était offert chez le directeur de la ferme-école.
A quoi bon les soins de toilette ? Ses habits,

54

LE DESSOUS

jadis de drap fin et de coupe anglaise, se con­
fondaient à présent avec le haie de sa peau. Il
aurait bientôt plus de trous que de taches et tou­
tes ses misères s égaliseraient sousle même vent
de malheur. Son chapeau de feutre mou pleurait
des larmes de deuil le long de son dos, lui pla­
quant ses cheveux aux tempes, et il s’essuyait
d’un geste machinal en se barbouillant de noir
quand cela lui glissait dans les yeux.
Lorsqu’il eut rencontré la cabane, il se sentit
capable de dormir des années, ii était dominé
par le sommeil invincible qui s’empare de ceux
qui n’ont plus l’espoir du lendemain. Il allait se
vautrer là, en animal désormais tranquille, abdi­
quant sa dignité de personnage pensant, et,
couché de tout son long sur une litière presque
pourrie, un fumier de feuilles, il avait dormi
profondément, sans un rêve appréciable. A son
réveil, la vision morne de ce pays raviné par une
pluie tenace lui semblait un cauchemar ; il devi­
nait des choses plus mornes encore dans les
dessous de ce spectacle correctement effrayant,
et il demeurait immobile, étendu, le menton sur
ses deux poings, écoutant le floc floc de l’eau
qui agrandissait ironiquement toutes les flaques.
L’homme ne songeait pas à réagir, ne s’éton-

LE DESSOUS

55

naît pas. Il subissait la contagion de la tristesse
calme régnant autour de lui. Il est certain que
ce pays se changeait en vaste nécropole, mais,
chose horrible, les morts, sous les fleurs ou la
boue, devaient grouiller. Une abondante ver­
mine travaillait les flancs de la planète en cet
endroit béni. Quel genre de vermine? On per­
cevait des râles sourds, des hoquets, des bruits
de dégorgements souterrains, tout un remueménage de gens ou de machines condamnés à
ne pas se montrer. Il suffisait de mettre son
oreille contre le sol pour se convaincre qu'il y
avait quelque chose là-dessous. L’homme, très
las, se souciait peu d’approfondir le mystère. Il
trouvait cette terre hostile au pauvre monde,
voilà tout.
Probablement une ferme-école selon les nou­
veaux rites de la culture intensive, un départe­
ment inconnu parmi ceux de la science indus­
trielle, et puis on devait fabriquer du sucre
avec toutes ces betteraves monstres, en les fai­
sant macérer dans l’indulgence du directeur de
la colonie! Que lui importait! On ne rencontrait
aucun sergent de ville. L’essentiel était de ne
pas se laisser prendre au piège d’un salaire
quelconque,car on le ferait vivre malgré lui et

56

LE DESSOUS

lui ne voulait plus que végéter. Il serait une
plante, moins qu’un animal, un arbre aux raci­
nes féroces qui cherchent quand même un ali­
ment, de la sève, afin de soutenir le cœur du
chêne pourtant à jamais foudroyé.
Devant la tanière de l’homme se déroulait
une nappe de terre noirâtre, inculte encore, à
demi noyée par les averses ou peut-être seule­
ment baignée par cette eau qui montait en
bouillonnant des entrailles de ces champs
copieusement fumés. L’endroit était nu, sans un
brin d’herbe, s’imbibant par place des petites
mares couleur de café. Cela ne sentait pas le
fumier ordinaire. Une odeur écœurante, fade,
une odeur affreuse, mais rectifiée, s’exhalait de
ces bouillies de nègre, la senteur morte de cho­
ses déjà tellement mortes qu’elles n’ont plus de
nom en aucune langue. Et cette odeur que trans­
mettait la pluie tout en l’atténuant possédait
aussi un vague relent de jupes sales.
L’homme se dit que l’heure venait de déterrer
un repas quelconque. La veille, il avait mangé
de délicates petites carottes nouvelles, délicieu­
sement sucrées, mais cela ne l’avait pas rassasié.
Cependant, s’il avait faim, il manquait de cou­
rage pour la chasse, de l’excitation nécessaire qui

LE DESSOUS

57

lui ferait trouver bons les légumes crus.L’air de
cette contrée offrant tousles luxes des tables bour­
geoises bien servies, les primeurs,les gros fruits
et les fleurs splendides, ne vous donnait pas un
grand appétit par surcroît. L’homme sentait son
estomac malade, peut-être faute de viande,peutêtre à cause de cette spéciale odeur, ce relent
d’évier mal lavé, que répandait la belle terre
bénie, toute grasse de son fumier onctueux. Il
était incapable d’aller voler des cerises ou d’exi­
ger le poulet rôti directorial. Ce qu’il faisait là,
gisant comme une loque, il n’en savait plus
rien,mais il devinait qu’il commençait à pourrir.
Et ses instincts lui demeurant fidèles, il s’efforça
de protester un peu.
Un vol de corbeaux vint s’abattre en tour­
noyant dans le champ inculte. Les sombres
oiseaux se posèrent sur des mottes de boue^ et
là, les pattes triturant, le bec plongeant, ils
fouillèrent. Ils prenaient l’allure de vieux savants
humant avec délice les immondes matières pre­
mières devant servir à la glorieuse transforma­
tion de l’or.

L’un deux s’approcha fam ilièrement de l’homme
couché, le bec luisant, tendant son gros nez d’acier
bleui au feu des forges, dardant une paire d’yeux

58

LE DESSOUS

cerclés de rouge, bésicles de personnage cruel et
railleur.
L’homme eut un léger frisson.
— Est-ce qu’il me croit mort? songea-t-il.
Et pour se prouver à lui-même qu’il ne l’était
pas, il saisit un caillou, le lança d’un geste
furieux.
L’oiseau poussa un cri de malédiction, pivota
un instant, puis resta les ailes raides.
D’un mouvement souple, l’homme rampa et
vint se pencher sur son agonie.
— Eh bien, mon vieux ? Le mort saisit le vif !
dit-il en l’agrippant par ses plumes hérissées.
L’homme contemplait sa proie, les regards
vagues.
— Non, ce n’est pas tendre comme du poulet,
mais avec des aromates, on pourrait essayer tout
de même.
Rentré chez lui, il se mit à creuser un trou,
organisa un âtre, consolida un fragment de tuyau
qui passait au milieu du toit de genévrier; trois
pierres lui servirent de chenets, de lèche-frite et
une baguette de bois mince lui permit d’embro­
cher son oiseau plumé, vidé, de le faire tant bien
que mal rôtir devant un feu qui fumait un peu,
tout en parfumant la viande, car il avait choisi

LE DESSOUS

59

comme combustible la branche maîtresse du toit.
Le corbeau,'le bec bas, tournait, petit cadavre
lamentable, écorché d’un côté, brûlé de l’autre ;
il avait des cuisses violettes, des pattes noires,
et son œil rouge dardait un dernier sortilège.
— Ce n’est pas très mauvais, déclara l’homme
après le festin.
Il s’essuya la bouche et,de nouveau, se coucha,
puisqu’il manquait de chaise, à plat ventre,
contempla la morne tristesse de la campagne. Il
fallait bien accepter son misérable sort comme
cette terre, inondée d’horreur, avait l’air d’ac­
cepter sa répugnante fécondité. Au loin, les cor­
beaux fuyaient, bande lugubre n’aimant pas les
surprises de la vie humaine.
Le champ vers deux heures se peupla d’ou­
vriers, une seconde bande noire vint remplacer
l’autre. La pluie fondue en brouillard estompait
des silhouettes d’hommes et de femmes dont les
jambes paraissaient plus sombres que le reste du
corps. Le tueur de corbeau s’aperçut qu’ils étaient
tous chaussés de grandes bottes. Il connaissait
ce genre de bottes-là... oui... on en rencontrait
le soir dans les carrefours parisiens, des paires
de jambes toutes pareilles qui remontaient les
escaliers obscurs, surgissaient des orifices des

Go

LE DESSOUS

égouts. Quel singulier pays où les travailleurs de
la terre, les piocheurs, les laboureurs, portaient
des bottes d’égoutiers ? On avait donc à se
défendre contre l’animosité de la boue ? Non
seulement elle collait, mais elle était venimeuse ?
Les paysans, silencieux, semblaient chercher des
points de repères dans leur champ ; ils tenaient
des crocs de métal, de longues cannes de fer, et
ils plongeaient de temps en temps dans le flot
de cette vase fétide, remuaient à la façon d’ins­
pecteurs d’une ligne qui serrent l’écrou d’un rail.
Que signifiait ce travail ? Les femmes suivaient,
drainant la boue et l’égalisant. Peu à peu l’eau
des flaques diminuait, était bue lentement par
des bouches invisibles. Cependant il continuait
à pleuvoir.
— Je ne comprends rien à leurs travaux,
songeait l’homme. Ils m’empêehent de digé­
rer !
Il devenait de plus en plus certain que la pluie
sortait de la terre dans cette étrange contrée. On
aveuglait la voie d’eau etle sol se séchait, malgré
les cataractes du ciel, reprenant sa consistance
normale.
Les ouvriers, bien vêtus, bien nourris, mais de
teint blafard — sans doute un effet de lumière

LE DESSOUS

6i

courant jaunâtre là-haut sur les collines — ne
disaient rien, les femmes ne se disputaient pas,
ne chantaient pas ; elles manœuvraient avec une
indolence flagrante. On s’imaginait aisémentl’état
d’âme de ces gens à voir leurs mouvements ni
fatigués ni actifs : cela pousserait bien tout seul.
Et on triturait cela d’un bec solide et sûr imitant
les corbeaux. La terre, pressée comme une éponge,
rendait l’eau, gardait la fage, une haleine tiède
soufflait, en dessous, pour gonfler les grains et
on devait récolter le lendemain, du train où l’on
entendait ronfler les machines.
—- M’ont-ils vu ? se demandait l’homme un
peu inquiet.
Personne, du reste, ne s’occupait de lui. Ces
gens sérieux, tout à leur affaire, n’avaient pas
l’idée de lui disputer la possession de sa cabane.
Il se trouvait entre les deux limites : l’une, la
muraille gouvernementale séparant le champ de
la forêt, l’autre, un imperceptible renflement du
sol qui se prolongeait à l’infini, sorte d immense
serpent qu’on aurait enterré le long de la plaine.
Il faisait partie du déchet, un coin de brousaille
et de bruyères qu’on défricherait plus tard, si le
gouvernement reculait sa borne! Pour le moment,
on avait assez de travail ailleurs, le vagabond

62

LE DESSOUS

pouvait demeurer là, très inconnu et très inutile,
avec le dernier bagage du pittoresque. Derrière
lui, la forêt mystérieuse gardait encore des sites
charmants qui ne produisaient pas de fleurs
doubles, ou de légumes à cornes, et il aurait la
récolte des simples, simple lui-même.
Il tâchait de se rappeler le nom de cette forêt.
Mais, lacune bizarre, il ne se rappelait pas de
nom de forêt, ne retrouvait au fond de sa mé­
moire endolorie qu’un titre de boulevard : les
Filles du Calvaire. Cela ne se rapportait nul­
lement à sa question mentale. Il dormit un
moment, abruti par les miasmes fluantdusol, et
il fut réveillé dan s un roulement de coups sourds.
Il regarda, effaré, autour de lui. Les ouvriers,
espacés dans le champ, n’étaient plus que des
ombres chinoises se baissant, se relevant en
gestes énigmatiques, leurs grandes bottes, leurs
crocs de fer et leurs chapeaux de paille leur
donnant un aspect à la fois conquérant et paci­
fique. Les coups sourds se précipitaient en
grondement sinistre. Unorage? Non. S’il faisait
une lourde tiédeur d’étuve en bas, en haut, on
n’apercevait ni lueur, ni nuage, tout était gris
sans déchirure. Les grondements venaient de la
terre comme la pluie. Dans cet endroit du monde

LE DESSOUS

63

tout était factice, et on ne voulait contracter
aucune dette envers le ciel.
L’homme, après une heure d’attention, comprit
enfin qu’il s’agissait du canon ! Derrière lui et
derrière la forêt il y avait une école d’artillerie ;
après les champs de légumes monstres, le
champ de tir où fleurissaient les obus de gros
calibre imitant l’éclatement de gros melons trop
mûrs au soleil de l’industrie moderne.
— C’est complet! songea l’homme. Des sol­
dats, maintenant? Quel paradis!
De très mauvaise humeur, il se leva, fit cra­
quer ses membres et sortit résolument de sa
tanière.
Il était grand, très maigre, de teint bistré et
d allures violentes tout à fait étrangères au
pays. Loup sortant du bois. Ses prunelles,bleues
à force d’être noires, jetaient du phosphore. Il
représentait bien la bête enragée qui se lève,
dans l’homme pauvre, les jours de disette, et
le carnassier, en lui, devait avoir des g’outs
d’homme moins raisonnable que ceux de la bête,
car, n ayant plus faim, il allait à la conquête
de choses beaucoup moins nécessaires que la
dépouille d’un oiseau.
— Il faut déterminer ma situation ou je ne

64

LE DESSOUS

dormirai pas tranquille. Ce coin de nature est le
seul à peu près naturel ici. Il me plaît, je veux le
Il traversa le champ, se dépêtrant des fon­
drières avec peine, et il avisa l’un des ouvriers,
le salua poliment, tout en secouant son feutre
trempé d’eau.
— Monsieur, dit-il de son ton bref et autori­
taire, vous allez me donner les renseignements
dont j’ai besoin.
— A votre service, fitle travailleur, qui était
un garçon placide, solidement bâti quoique très
blême sous le brouillard.
Les hommes se mesurèrent des yeux. Le cos­
tume de celui qui abordait l’autre était couvert
de boue. L’ouvrier le remarqua, lui qui tâtait
cette même boue d’un croc prudent.
— Ecoutez, fit-il de son ton tranquille sans
attendre les questions, il ne faut pas vous cou­
cher par terre. C’est très mauvais de ce tempslà.
— On se couche où l’on peut, mon ami, répli­
qua l’homme agacé de cette prévenance. Je venais
justement pour vous demander si vous aviez
besoin de la cabane que j’habite.
— Non, bien sûr.

LÉ DESSOUS

65

— Alors, on ne me dérangera pas?
— Jamais de la vie ! C’est un ancien raffut,
mais vous feriez mieux de coucher à la grange.
Manque pas de paillasse et pourvu que vous ne
flanquiez pas le feu... Est-ce que vous en usez?
Il lui tendait une blague.
— Non. Merci. Je voudrais savoir si tout le
pays appartient à M. Davenel.
— Le pays? Le pays? Ben, il est à la nation,
au gouvernement, à toutle monde, quoi? M. Da­
venel est le directeur, sans être le propriétaire.
Est-ce que vous avez eu des histoires avec le
gouvernement ?
Heureux de se reposer, l’ouvrier, en causant,
bourrait une pipe, son croc de fer fiché devant
lui. Les camarades étaient loin et n’avaient pas
pour lui l’attrait de cet inconnu.
— Allons ! Je vois ce qu’il en est ! Vous avez
fait la bombe, hein? reprit le paysan, pour qui
lancer la bombe ou faire la fête étaient synony­
mes.
— Si M. Davenel, votre directeur, vous l’a
dit, ce doit être vrai. Moi, je voudrais savoir
où prendre quelques provisions. J’ai un peu
d'argent, mais je ne veux pas me risquer dans
les villages voisins.

66

LE DESSOUS

— Bon! Ça se comprend de reste. On doit
vous chercher. Ici vous serez à l’abri de tout.
Hier, notre chef d’équipe nous a commandé,
delà part du gérant, que ceux qui trouveraient
un homme noir sur leur chemin n’auraient qu’à
faire semblant de rien. Le gérant, c’est M. le
Directeur.
Une espèce de honte, ou de morgue, empê­
chait l’homme noir de s’enquérir du métier de
ces hommes qui le supposaient un honnête
perturbateur de foule. Il était tombé dans leur
boue sans idée préconçue parce que les jambes
lui avaient manqué ce jour-là. Pourquoi leur
demanderait-il le genre de malpropreté qu’ils
brassaient devant lui? La meilleure dignité
humaine est encore l’absence de toute curiosité.
L’ouvrier ajouta :
— Il y a des cantines du côté de la crèche
de Mademoiselle. Un grand hangar vitré qu’on
éclaire à l’électrique le soir. Là on vend de tout
pour les équipes de la coopérative. Et puis du
vin, pas méchant, puis du tabac... mais excu­
sez, puisque vous n’en prenez pas. C’est dom­
mage ! Ici on en a besoin contre le mauvais
air.
— J’y suis, songea l’homme noir. Ils ont

LE DESSOUS

6?

peur des fièvres. Ils assainissent un marais.
Il remit son chapeau, s’orienta, et se dirigea
du côté de la ferme hollandaise en suivant une
des routes blanches, si rectilignes.
Le long de cette route, il compta une dizaine
de maisonnettes assez semblables à de petites
chapelles expiatoires, où presque invariablement
se trouvait une femme sur la porte, triant une
salade.
— Les gardiennes delà nécropole ! fit l’homme
noir en ricanant.
Une de ces ménagères lui indiqua le plus
court chemin pour gagner les cantines. On n’en­
tendait plus les salves d’artillerie, le vent ayant
changé. Une atmosphère saturée d’odeurs écœu­
rantes pesait, lourde à la tête, et dans cet été
mouillé on éprouvait la sensation de respirer un
bain d’eau de vaisselle.
— Je ne me ferai pas facilement à la belle
nature, se disait l’homme.
Sur le seuil des cantines, il hésita. Des bonnes
en tablier blanc emballaient des paniers de fruits
et classaient des petites caisses dans des grandes.
Au-dessus des fourneaux, des bassines, conte­
nant des compotes et des confitures, bouillaient
et écumaient. Un ouvrier, marmiton ou égou-

68

le dessous

tier, épluchait des fraises, les doigts ruisselant
de leur sang grenat.
C’était une coopérative entre gens du même
bâtiment : des parts de légumes et de fruits
mises en commun, les restants de vendange de
l’année dernière, le surplus du blé; la boutique
des sages où tout se revendait à bas prix aux
désordonnés, avec le bénéfice de la bonne,
cependant, épouse d’un contre-maître , fort
experte à trousser la marchandise sur les comp­
toirs. Ces braves ouvriers calculaient modéré­
ment ce que les bourgeois faisaient sans modé­
ration, et peut-être, parvenus à la fortune, ils
inventeraient pire que leurs patrons, quoique
avec moins de formes. Un réfectoire s’allon­
geait, interminable, couvert de gobelets, de
cruches et d’assiettes.
Table d’hôte des célibataires de la coopérative
de Flachère, on y servait une nourriture abon­
dante et variée dont chaque part était lillipu­
tienne avec la plus stricte justice. La première
année on avait eu des déluges de soupe, la
seconde année une avalanche de légumes. Main­
tenant, l’appétit coupé, on se bornait à des peti­
tes portions de collège sans aucune sucrerie
de couvent, car on avait assez des confitures.

LE DESSOUS

69

Les porcs de la ferme bâfraient des sacs de
fruits, et on pouvait dire orgueilleusement du
peuple de Flachère qu’il jetait son superflu aux
pourceaux.
L’homme noir entra, demanda un litre de vin
et du pain. Les bonnes l’entourèrent, leur coiffe
blanche toute dressée de curiosité.
— Comment vous appelez-vous? Etes-vous de
la société? Vous n’avez pas la remise ? Et votre
livret? Ah bien! C’est donc vous le jeune
homme noir? C’est Monsieur qui a dîné chez
les directeurs. Ernestine, une bouteille! Nous
allons vous fournir ça et tout de suite.
Abasourdi d’être déjà le point de mire de
tant de personnes, lui qui se cachait depuis huit
jours, l’homme noir balbutia :
— Vous êtes bien aimables, Mesdemoiselles.
Je vous remercie, mais, non, je ne suis d’aucune
société...
Ce fut comme s’il avait déclaré ses quartiers
de noblesse.
— L’anarcho ! ouït-il chuchoter.
Un ouvrier, qui étudiait un compte sur une
ardoise, lui adressa la parole d’un ton d’orateur.
— Eh ! salut, compagnon ! Sois le bien venu
parmi nous. On se la coule douce à Flachère et



le dessous

si tu es fatigué, repose-toi. Les patrons c est des
zigs ! T’as tout le temps de réfléchir. D’ailleurs,
c’est nous les patrons. Vive la sociale!
Et ce frère, un peu titubant, lui poissa la
main.

— Veux-tu trinquer?
— Soit !
Ils trinquèrent. Les servantes émerveillées le
regardaient boire. 11 buvait sec ce jeune homme
inconnu. Le bruit s’était répandu dans la petite
ville que formait la ferme hollandaise qu’il dévo­
rait des volailles entières comme un sauvage.
Une bonne le tira par la manche.
— Méfiez-vous de Clouel ! C’est un équipier
de nuit. Il est toujours saoul et fait des bêtises.
Surtout ne lui confiez rien de vos affaires. Les
saoulards, c’est des mouchards, ils rapportent.
L’homme noir eut un sourire.
— Ah ! Combien vous dois-je ?
— Rien de rien, M. Davenel vous a ouvert
du crédit. C’est un si brave homme !
— En vérité? Cela m’honore beaucoup. Je
suis traité comme un prince. Le gîte, le pain et le
vin à discrétion. Ce n’est plus la peine de tuer
les corbeaux.
— Quels corbeaux ? Mon Dieu, le pauvre ! II

LE DESSOUS



a mangé du corbeau. C’est à en crever de ce
temps-là! Vous devriez venir coucher avec nous.
— Ça aussi? répondit-il en regardant la fille
fixement.
Celle-ci rougit et se sauva, affectant de rire,
mais elle avait eu peur. Le regard de cet homme
n’était pas très rassurant.
— Prenez toujours une couverture et ce tra­
versin. Demain on vous enverra une paillasse
neuve, déclara la plus âgée des bonnes, une
puissante femme.
Et elle lui empila sur les bras une masse d’ob­
jets très utiles.
— Cependant, je voudrais payer, je n’ai que
peu d’argent, mais...
— A vous revoir ! fit la grosse femme, le pous­
sant vers la porte.
Et il entendit qu’on riait à l’intérieur, de cette
excellente farce socialiste. Puisqu’on possédait
beaucoup et qu’il n’avait rien, cela ne coûtait pas
grand’chose de l’apprivoiser en lui donnant de
ce superflu que les porcs finiraient par refuser.
Il s’en alla, chargé, se butant à tous les fils
de fer dont le socialisme docile de ce peuple se
laissait entourer. Chemin faisant il monologuait,
la bouche amère du vin qu’il venait de boire.

72

le dessous

— Je croyais que c’était plus difficile que ça
de s’inventer anarchiste. Comme ces pauvres
gens sont heureux de rencontrer leur maître au
détour d’un sentier ! Le moindre exercice illégal
de la force contre le droit, et les voilà se passion­
nant à l’idée qu’ils l’ont échappé belle! Leur
patron en chef tremble pour ses cerises et sa
popularité, les patrons en sous-chef sont telle­
ment abrutis par leur coutume de boire ensem­
ble que celui qui boit tout seul finit par leur
inspirer du respect. Je vais être nourri et logé
à leurs frais simplement parce qu’on m’a reconnu
d’une autre espèce, au nom de je ne sais quel
principe d’économie politique. Le crime absurde
qui consiste à lancer des bombes sur des créatu­
res inoffensives leur semble mille fois plus res­
pectable que le crime d’un qui voudrait se ven­
ger de son ennemi. Les gestes de l’instinct ne
leur paraissent admissibles que s’ils sont réglés
d’avance par des lois, tout un système de théo­
ries, c’est-à-dire les contraires mêmes de l’ins­
tinct... Mon Dieu! Comme c’est lourd à porter
ce que je porte !...
Et l’homme noir soupira sans songer peut-être
précisément aux objets qui encombraient ses
deux bras.

LE DESSOUS

73

A tâtons, il réintégra son domicile, car la nuit
tombait, une nuit opaque, épaisse, vous prenant
à la gorge comme de la suie. Les salves d’artil­
lerie s’étaient tues et les sourds grognements de
la terre s’apaisaient. Dans la campagne s’allu­
maient des lampes ; les fermes, les granges, tou­
tes les petites maisonnettes le long des routes
rectilignes ouvraient un œil derrière les larmes
de la pluie. Une nouvelle existence, plus nor­
male, commençait. Des femmes accueillaient
leur homme, retour des champs, le faix d’her­
bages sur l’épaule, des enfants piaillaient, on
posait des soupières sur des tables. M. Davenel
dépliait une serviette éblouissante et directoriale
en face de sa fille qui rêvait, le nez flairant les
branches de roses d’une corbeille. On fermait
des fenêtres. Lui, l’inconnu, restait seul, dehors,
dans l’ombre, supportant le double fardeau de
la réprobation et de la pitié, roi sans autre
royaume que celui de la terreur, misérable dont
la misère était le luxe momentané, par-dessus
tout, l’homme capable d’un crime dont sa pro­
pre conscience ne pouvait pas l’absoudre puis­
qu’il se condamnait à vivre loin de la vie. Lâcheté
ou mépris, il préférait ne pas leur fournir son
contingent de travail. Il n’était pas de chez eux

et ne leur servirait à rien, car il n’aimait ni la
terre, ni les humains, encore moins le monde, la
société... Il n’aimait rien pour avoir trop aimé,
mal aimé.
Il s’allongea en s’enveloppant delà couverture.
— Dormir! Dormir! Tout oublier! Il n’y a
plus rien qui vaille la peine de ma peine.

IV
LE MOT ET LA. CHOSE

C’était bien la dixième fois qu’il jetait sa ligne
dans l’eau, et il allait prendre un grand parti,
descendre nu jambes sur la berge, retourner
les pierres, fouiller la vase, troubler ce miroir
si horriblement poli, noir a force d être poli,
sans doute l’abîme de la limpidité, lorsqu il en­
tendit un rire de femme. Derrière les saules, une
femme riait, se moquait de lui. Un peu vexé, il
leva les yeux et aperçut Mlle Marguerite Davenel
sortant d’un voile de branches légères, toute en
blanc, apparition exquise, mais très étudiée, sur
fond bleu de chromo, encadrée de verdure.
Il trouva cela joli. Seulement, comme il était
furieux de pêcher inutilement depuis des heures,
il ne salua pas, ne se dérangea pas, rejeta sa
ligne plus loin et attendit l’invisible poisson.

76

LE DESSOUS

— Est-ce que ça mord? fit Marguerite d’un
ton à la fois craintif et protecteur.
Il l’examina un instant avant de lui répondre,
les prunelles dures, la bouche serrée. Cette jeune
personne élégante voulait donc lui tendre 1 au­
mône de son élégance? Et, à son tour, il s’exa­
mina tout en ayant l’air de chercher un ver dans
une boîte. Il demeurait sombre à faire peur, sale
et déguenillé, ses pieds dépassant ses souliers
bâillants, ses pantalons s’ouvrant, du bas, dé­
cousus en mocassins de sauvage. Au milieu de ce
beau jour d’été, il éclatait de misère, devenait
la tache même de ce soleil pour ciel de riches
et de jeunes filles moqueuses. Il fut mécontent
de lui.
Elle, portait une jupe blanche, de coupe très
nouvelle, s’ovalisant sur l’herbe en corolle de
lis, serrée à la taille par une ceinture de cuir
blanc bouclée d’acier, scintillement de feu blanc
qui piquait les yeux, et une large dentelle écrue
festonnait soncorsagede surahblanc,lui formant
un grand col de bébé,parure vieux jeu toujours
naïve, un de ces cols qui font croire que les fem­
mes usent encore la lingerie de leur enfance.
Blonde et la bouche rougie en cœur d’oiseau
sous l’ombrelle de cretonne pourpre, elle avait

LE DESSOUS

77

surtout l’aspect d’une créature soigneuse de ses
effets, quelque chose de pas franc dans un
maintien correct.
— Non, ça ne mord pas, murmura-t-il, gro­
gnant, tel un ours dérangé. Ce n’est pas éton­
nant. J’ai entendu dire que les poissons fuyaient
l’ombre d’un simple mouchoir de poche.
Elle regarda la terre où il n’y avait aucun
mouchoir de poche. Il conclut de ce geste qu’elle
s’habillait ordinairement de blanc pur puisqu elle
ne songeait plus à produire l’effet du virginal

costume.
— Une nappe d’autel, si vous préférez, mau­
gréa-t-il. C’est plus luxueux et encore plus aveu­
glant pour des yeux de pauvres bêtes.
— Vous croyez donc, Monsieur l’anarchiste,
que c’est moi qui leur fais peur? Vous n’êtes
pas aimable! dit-elle, gardant son accent de
curieuse timide.
— Monsieur l’anarchiste? Comment, vous
aussi? Ça continue? gronda-t-il en relevant la
tête avec le coup de fouet de sa ligne.
Il fut attendri, malgré sa mauvaise humeur, par
l’apparente bêtise claire de son joli visage de de­
moiselle propre, une bêtise qui semblait pétrie de
lait et de roses, aussi d’une vanité fine à parfum

78

LE DESSOUS

de fleurs d’oranger. Il pensa que si elle éteignait
le nimbe de son ombrelle rouge, il la verrait
moins jolie, plus pâle, un brin chlorotique, peutêtre inquiétante. Elle s’appuya, résolument, au
tronc du gros saule, faisant virer son nimbe et
agitant les branches d’une main fiévreuse. Elle
se déterminait, par ce beau jour de chaleur, à
tenter la coupable expérience d’apprivoiser un
homme. Et quel homme! Elle ne se rendait pas
bien compte de ce qui arriverait s’il lui manquait
de respect, mais un animal comme celui-ci lâché
en liberté sur les terres de son père serait tou­
jours le prisonnier de son bon vouloir et ne res­
terait pas longtemps dangereux. Elle consulta
un moment ses pieds, les étirant hors de l’ovale
précieux de sa jupe, et ses pieds pointus chaus­
sés de bottines anglaises luisant de méchan­
ceté jaune lui suggérèrent cette ineptie mon­

daine :
— Vous avez tellement piétiné les convenan­
ces, chez nous, certain soir...
L’homme sombre, étendu tout à plat dans la
fraîcheur des herbes, se soupira ironiquement à
lui-même :
— Ceci est une phrase de chère Madame au
salon. Que d’embarras pour un voleur!

LE DESSOUS

79

— Mademoiselle! rectifia la jeune fille avec
une pruderie spontanée très amusante.
— C’est que vous avez l’air méchant comme
une vraie femme quand on vous contemple en
dessous. (Il sortit sa ligne de l’eau, se mit à la
rouler, y mettant tout le soin possible. Il avait
construit cet engin lui-même avec une vieille
gaule et du fil trouvé par hasard. Cela resservi­
rait le lendemain matin, dès l’aube, car l’aprèsmidi s’annonçait mal.) Alors, chère Mademoi­
selle, pourriez-vous m’expliquer pourquoi ça ne
mord pas ici? A cette place délicieuse, voilée par
les hautes herbes et les rideaux souples de ces
branches qui nous entourent de leurs guirlan­
des... idylliques?
— Oui, je vous le dirai... si vous êtes sage,
Monsieur l’anarchiste.
— Vous y tenez, hein! Mon Dieu, faites
comme chez vous. Moi je me repose.
Il s’installa, le menton sur les deux poings,
les yeux tournés vers elle. Ce blanc l’éblouissait
en l’irritant un peu. Pas de poisson, pas de
dîner, et la rencontre importune d’une fille pro­
bablement très sotte qui l’humilierait, s’essayant
à la châtelaine compatissante.
Elle paraissait bien décidée aux phrases de
6

8o

LE DESSOUS

salon. Et jamais salon de verdure ne fut plus
Louis XV, plus somptueusement champêtre,
plus peint pour les amours à flèches émoussées
que celui que leur choisissait la nature. Sous le
bouquet des saules, un sentier coupait les foins
fleuris avec une grâce de ruban glissant dans des
cheveux. Un promontoir, emaille de couleurs
tendres, s’arrondissait, au-dessus de l’eau, en
large fauteuil cintré couvert d’une étoffe bien
pompadour, si moelleuse à l’œil lorsqu’on reve
nait du plein soleil. C’était les colliers de juin
dans leurs écrins de velours, les mille fleurettes
tombées partout en poignée de gemmes, et plus
loin, le long des ronces, des arbustes, emmêlés
comme des plumes vertes, se dressaient une folle
éclosion d’étoiles blanches, des marguerites des
prés, frêles demoiselles d’honneur de la reine du
royaume de Flachère. Encore plus loin, derrière
ce bout du monde, les champs reprenaient mor­
nes, lourds des pommes de terre, des artichauts,
des choux; on retrouvait la régularité brutale
du troupeau des gras légumes domestiques;
mais ce coin sauvage, bordé par le fleuve qui le
séparait encore mieux du reste delà vie, s’étalait,
miraculeusement fantaisiste, préservé de l’éle­
vage au fil de fer.

LE DESSOUS

8l

En face d’eux, le village de la Brette montrait
sa rangée de maisons placées comme un jeu de
domino, dressées du côté de l’ivoire, ayant pro­
bablement un dos sinistre aussi noir que cette
eau énigmatique. Et les falaises, les collines s’en
allaient par bonds gracieux, vernies de lumière,
fraîchement décorées de tout le lustre d’un beau
jour calme.
L’homme contemplait cela et cette fille riche.
Il éprouva l’émotion mauvaise de ceux que rien
ne peut distraire de la préoccupation quotidienne :
manger.
— Pourquoi pas de poisson dans la Seine?
Enfin, nous sommes ici devant la Seine, à moins
que Monsieur votre père ne change le cours des
rivières pour nettoyer ses jardins... d’Augias.
Marguerite fit girer son ombrelle plus vite,
calcula son effet.
— Oui, la Seine... mais elle ne contient pas
de poisson parce qu’elle est infectée...
— Cette eau dont la surface semble une
moire de bitume? Voilà bien mes chances! Je
pêche dans un fleuve interdit, capté par Mes­
sieurs les grands industriels. Il faut crever de
faim en respirant toutes les malpropretés des
gen.s repus qui vomissent leur fortune à gueules

82

LE DESSOUS

canalisées! Vraiment, Mademoiselle, il y aurait
de quoi devenir anarchiste si on n’était...
— Si vous ne l’étiez déjà?
— Pardon. Je cesse de l’être puisque je m’ef­
force de gagner ma vie en pêchant comme un
simple grand industriel qui se repose. Hier, j’ai
fabriqué une ligne... Aujourd’hui jecomptais sur
une friture. C’est un travail normal cela! Demain,
va-t-il me falloir de nouveau glaner dans vos
champs? On se fatigue des légumes crus, vous
savez! Et le corbeau est une maigre volaille.
— Pourquoi ne demandez-vous pas à être
embauché aux épandages?
Il eut un regard orageux et grommela, bri­
sant la conversation :
— Vous disiez que la Seine est empoisonnée?
Quel poison, s’il vous plaît? des matières chimi­
ques? Je suis un ignorant tombé de la lune. Je
voudrais bien m’instruire. Au collège, où je suis
resté trop longtemps, je rêvais des bords fleu­
ris de cette eau que j’imaginais limpide avec
des petits moutons blancs autour.
— Les usines d’Asnières, cher Monsieur, ne
suffisent pas à faire fuir le goujon... Il y a le
grand collecteur. Comment pouvez-vous venir
de Paris sans savoir qu’au-dessous de la capitale

LE DESSOUS

83

toute la Seine charrie la boue de ses ruis­
seaux?
— Je sais, en effet, que je ne sais rien, chère
Mademoiselle, en ma qualité de bachelier èssciences. Alors, je dois perdre l’espoir de ma
friture?
— Oh ! complètement, cher Monsieur. C’est
même drôle, pour les gens d’en face, de vous
apercevoir une ligne à la main, et je m’étonne
de ne pas les entendre rire aux éclats de votre
patience, eux qui en ont si peu. Ils ne sont pres­
que jamais à leurs fenêtres, heureusement pour
vous. « y a vingt ans qu’on ne pêche plus ici.
Elle souriait.
— Les usines d’Asnières! Le grand collec­
teur !...
Et il fut une seconde égayé, de son côté, par
cette charmante vierge mondaine en robe blan­
che, qui lui disait ces choses troubles.
— Voudriez-vous mettre le comble à votre
obligeance, Mademoiselle, en m’apprenant aussi
ce que l’on distille chez vous, dans vos usines
souterraines? Vos jardiniers ont des bottes
d’étranges formes et sur vos terres, très hospi­
talières, je l’avoue, puisque l’on ne m’y a pas
encore arrêté, je ne dors que difficilement tant

84

LE DESSOUS

je suis écœuré par certaines émanations. J en ai

la fièvre, je vous jure.
Marguerite s’était assise à l’extrémité du pro­
montoire, dans un bras du fauteuil de verdure
pompadour, elle tordait une branche de saule
autour du manche de son ombrelle et elle pre­
nait la pose d’une jeune fée levant sa baguette
pour métamorphoser un fleuve d’immondices en
une rivière de diamants.
Cependant elle se taisait, perplexe.
Marguerite Davenel n’aimait point à parler de
la Chose parce qu’il y avait le Mot.
Ces terres luxuriantes, aux végétations mons­
trueuses et aux rendements fabuleux, étaient
empoisonnées comme ces ondes, coulant d’un
noir mystérieux de résidus de grand-œuvre. Il
fallait toute la magie de l’été, toute la clarté du
soleil pour en oublier les dessous profonds,
1 pareils aux creusets mêmes de la vie à l’hor­
reur première et chaotique des limbes de la vie.
Quand elle était petite fille, elle avait entendu
des masses de discours sur la matière et lu,
étant plus grande,des tas décomptés rendus très
glorieux où l’on égalait les épandages au para­
dis terrestre. Cela ne lui laissait pas de souve­
nirs agréables. Elle avait toujours confusément

LB DESSOUS

85

redouté, pour l’hermine de sa robe de demoi­
selle à marier, fille unique d’un brave homme
prétentieux, ces histoires de chimies puantes
d’où sortait leur fortune comme ces gros melons
de sucre émergeaient, jaunes et gonflés, du
fumier abominable qu’on appelait, proprement,
l’engrais humain. A leur tour, les belles terres
brunes pompaient, en éponges dociles, toute la
fétidité de la capitale, à leur tour les prairies
et les bois, les collines et les vallées s’impré­
gnaient de l’horrible boue gluante. Un pays tout
entier, merveilleux, était soumis à la plus effroya­
ble des profanations : se transmuer de marais
en cloaque et de fumier en or! Les roses, les
épis et les grappes puisaient leur sève dans le
fameux engrais humain, et au fur et à mesure
que le célèbre tout à l'égout fluait de Paris en
un abcès crevant, la Seine se purifiait durant
que la terre de ses rives (ces rives fleuries qu’ar­
rosent la Seine!) s’engrossaient d’une fertilité
honteuse ruisselante de toutes les sanies de la
ville! Assainissement et bucolique jardinage!
Oui, seulement c’était le grand ridicule, cette
chose louche qui fait grincer les gens du meil­
leur monde. Oui, le père de Marguerite portait
la décoration, la flamboyante faveur couleur de

86

le dessous

sang, pour avoir, le premier, dirigé l’équipe
de ses égoutiers champêtres, hommes vraiment
courageux dont quelques-uns étaient morts (au
champ d’honneur), ayant respiré de trop près
les émanations qui écœuraient l’anarchiste.
Oui, on savait que ce noble soldat de l’indus­
trie, maintenant officier, se consacrait au soin
de séparer l’eau pure de la fange, une opération
de drainage tenant du sortilège, et, chaque année,
c’était lui qui faisait goûter au ministre de
l’Agriculture (jamais le même) les progrès de
cette prodigieuse purification. Oui... on devait
triompher... Mais il y avait les réclamations
affolées des riverains, le petit village en rang
de dominos consternés devant la double florai­
son de la peste, cette onde, jadis vert-bleu,
devenue noir bitume, et ces jardins rectilignes
infectés à perte de vue, tout ce noble décor de
campagne paisible envahi par la décomposition
asphyxiante. On leur promettait la fermeture
totale des égouts dans dix ans, et d’ici là beau­
coup de vieux pêcheurs subsistant jadis de
leur coup de filet seraient partis pour augmen­
ter la fermentation. Il y avait les grands pro­
priétaires qui se sauvaient,se bouchant les oreilles
et surtout les narines, les mille et une procédures

LE DESSOUS

8?

au sujet des infiltrations meurtrières dans les
puits, les fontaines, les mares; les carrières
s’éboulant soudain dans l’irruption d’une cata­
racte nauséabonde, les rafales de vent d’ouest
emportant des odeurs affreuses des kilomètres
plus loin, les faisant s’abattre comme une trombe
d’épouvante sur des pays de plaisance, villas
pimpantes, pavillons de chasse, rendez-vous
d’amoureux d’où fuyaient les habitants éperdus...
et, quelquefois, jusqu’aux oiseaux.
Les oiseaux (les rossignols particulièrement)
aiment l’eau pure. Ils la boivent dans les or­
nières, mais ils aiment mieux la distiller euxmêmes sans passer par les lois compliquées de
l’hygiène moderne. Les petits roucouleurs se
fichaient tellement des successifs ministres de
l’Agriculture qu’il n’en restait plus autour de
Flachère. Si les roses y sentaient plus fort qu’ailleurs, d’une senteur pesante à force d’être ma­
gnifiée, les oiseaux, eux, n’y voulaient plus
chanter, ce qu’ils voyaient, pourtant de haut, leur
coupant la respiration. Seuls, les funèbres cor­
beaux, luisants de prospérité comme le bon ter­
reau noir, se promenaient en bandes et tritu­
raient du bec, faisant peu à peu la conquête de
leur véritable domaine seigneurial, une contrée

88

le dessous

que dominaient la pourriture et le silence.
Les espèces des insectes, elles aussi, avaient
changé. On trouvait de singuliers moustiques, en
nuées épaisses, battant les eaux troubles de leurs
ailes molles. Ils ne piquaient pas, mais tombaient
en pluie sur les fruits ou les viandes, y deve­
naient subitement de petits vers grouillants et
corrupteurs. Des sauterelles énormes, noirâtres,
produisaient des larves dégoûtantes, des pucerons
à trompes éléphantines dévoraient les legumes
en y introduisant des sucs vénéneux. Sur les
salades, d’un vert métallique, monumentales, des
chenilles et des lombrics, d’aspects inconnus,
se donnaient rendez-vous, bavant du venin. On
commençait à ne plus vouloir manger de ces
légumes, autour de Flachere, c était le potager
maudit, un vaste cimetière où brillaient déjà les
feux follets de la légende, tout le phosphore des
imaginations surexcitées, révoltées.
Les pétitions ne prouvaient rien. Les émigra­
tions pas davantage. On n’était jamais les plus
influents. Le gouvernement même n’était pas le
plus fort. Il subissait, comme le reste du monde,
la contagion du progrès. Pour nettoyer une ville,
il lui fallait salir la campagne, et on ne pouvait
pas lui demander d’assassiner les riches Parisiens

LE DESSOUS

89

pour sauver des amateurs d’air pur, trop pau­
vres pour aller vivre dans une ruineuse agglo­
mération de gens propres. La violente averse
des réclamations ne réussissait qu’à rendre com­
plètement fous certains entrepreneurs des tra­
vaux suburbains, qui, se mettant à écouter tous
les conseils, tapaient au hasard des masses cal­
caires et canalisaient dans des terres incapables
de boire l’infect calice, trop durement entêtées,
pour daigner se montrer poreuses.
Marguerite Davenel remuait tristement toute
cette fange en pensée, ressassant ses désillu­
sions intimes, le front incliné devant ce malfai­
teur qu’elle trouvait heureux d’ignorer la Chose...
s’il connaissait l’emploi vulgaire du Mot, et Mar­
guerite, la riche demoiselle, tremblait de le voir
sourire de cette misère morale comme elle aurait
pu sourire des vêtements sales du pauvre gar­
çon.
— Vous ne savez donc pas du tout où vous
êtes, Monsieur? Vous ne connaissiez donc pas
les épandages de Flachère avant d’y venir? ditelle en se baissant pour cueillir une fleurette rose
de ses doigts rosés.
— Non, répondit-il un peu confus, depuis ma
chute dans le fossé du clos des cerises et votre

90

LE DESSOUS

gracieuse invitation à dîner, je n’ai eu d’autres
occupations que de chercher ma nourriture ou
de fuir les hommes. Je ne comprends rien à
rien. D’ailleurs, je me moque du milieu. Manger,
dormir, rêver, peut-être, cela me suffit. Je vis
seul et désire ne rien savoir. Les épandages me
laissent froid. Je suis pour le pittoresque contre
l’hygiène, généralement. Mais permettez-moi de
m’étonner, une fois encore, de la solidité de
votre estomac. Vous allez là dedans comme...
chez vous ! Que des fleurs soient plus blanches et
plus pures de toute la noirceur et de toute la
malpropreté de leur fumier natal, je le vetfx bien,
mais que vous puissiez respirer cela... vous, une
jeune fille?...
Marguerite, qui avait fermé son ombrelle,
rougit, malgré l’absence de son nimbe pourpré.
Elle démêlait un vague compliment, un rayon
de courtoisie au milieu du mépris montant du
jeune homme. Il était jeune en dépit de ses airs
de vieillard. Anarchiste, soit ! Cependant il pos­
sédait du style et, ma foi, causait comme un
mauvais livre.
Elle répliqua d’un ton fébrile:
Mon Dieu, j’y suis habituée. Puisque mon
père y vit, je dois y vivre et m’y trouver bien.

LE DESSOUS

9*

J’ai perdu ma mère de bonne heure et on m’a
donné la direction de la maison pour m’occuper.
On ne s’ennuie pas quand on a le soin du mé­
nage. Papa parle souvent de me distraire, mais,
moi aussi, je préfère l’isolement. Les Pari­
siennes que je pourrais recevoir sont facilement
impressionnables, font les petites dégoûtées...
les Parisiens risquent des plaisanteries stupides,
et si j’ai la réputation d’une fille fière, c’est
seulement que je veux aider le directeur de
Flachère dans son entreprise sans tolérer de
gêneurs. Je trouve l’œuvre qu’on nous a confiée
belle par ses résultats présents : nos fleurs, nos
fruits, et bonne pour l’avenir lorsqu’elle aura
rendu à la Seine toute sa limpidité. (Elle ajouta,
malicieuse :) Et je m’habille de blanc pour
prouver aux ennemis des sociétés utiles que l’on
peut vivre immaculée sur... le fumier en question.
L’homme remarqua qu’elle venait d’exprimer
les sentiments d’une brochure socialiste. Il eut
un rire sourd.
— C’est admirable! Nous sommes nés pour
ne pas nous comprendre, mademoiselle Davenel. Ce qui m’inquiète, c’est que je vous soup­
çonne l’intention de m’évangéliser. Moi, j’aime à
me vautrer dans la fange,mais j’ai le cynisme de

92

LE DESSOUS

le dire, et pour ce que ça me rapporte, franchechement, je serais bien sot de me gêner. Mon
existence me semblerait tourner au cauchemar
burlesque si je devais aligner des choux dans
toutes les immondicités de ma façon de voir.
Souffrez que je demeure le plus respectueux des
anarchistes... les bras croisés. Blanchir la boue,

métier de dupe!
Il faisait pourtant chaud et doux à regarder
cette jeune fille, fine fleur de la bourgeoise cul­
ture intensive. Ce travail de régénération par
l’engrais valait bien la recherche de l’absolu
dans le crime, après tout. C’était de la morale
potagère à la portée de tous les vagabonds de
la pensée : poètes ou malfaiteurs politiques.
Il ajouta :
— Enfin, pourquoi désirez-vous que je repré­
sente l’anarchie dans le royaume de vos nobles
épurations? C’est agaçant ce collage d’étiquette
sur une pauvre diablesse de plante déracinée qui
a l’envie modeste de vivre très en dehors du sol.
Marguerite riposta:
— La meilleure manière pour sécher sur pied,
Monsieur, devant les très excellentes choses
qu’on vous offre. (Elle hocha le front, plus gra­
ve :) Mais je ne vous juge pas d’après les cerises.

LE DESSOUS

95

Nous avons lu les journaux depuis un mois......

et...
L’homme sombre tressaillit, dressa un visage
anxieux au-dessus des herbes, parut verdâtre :
— Les journaux! fit-il d’une voixbrève. Alors
que savez-vous ?
— Oh! rien, presque rien. Sinon qu’un jeune
homme, grand, maigre, aux yeux très noirs, a
jeté une bombe, qui n’a pas éclaté, sous le porche
d’une église où il n’y avait, du reste, personne.
Mon père pense que c’est vous, car on n’a pas
retrouvé ce jeune homme.
L’anarchiste retomba de tout son long, riant
de son rire en bruit de crécelle.
— Voilà une belle découverte. Je dois avoir la
police à mes trousses.
Et il s’étendit beaucoup plus à son aise.
— Ecoutez-moi, continua-t-elle d’un ton me­
suré, plein de bienveillance ,nous ne savons rien
encore de précis et cela me permet de vous faire
signe. Quand nous saurons exactement votre
histoire, il faudra vous dénoncer, ce sera très en­
nuyeux. D’un autre côté, on n& peut guère vous
donner asile dans un... jardin du gouvernement,
une propriété nationale! Et puis nous devons
recevoir la visite du ministre de l’Agriculture, le

94

LE DESSOUS

meilleur ami de mon père, qui ne viendra pas
sans être accompagné d’un ou deux agents de la
sûreté. Votre présence gâterait la cérémonie
tout de même. S’il vous fallait un secours pour...
—... M’aller faire pendre ailleurs, hein?
— Ou mieux, si vous consentiez à vous dégui­
ser en honnête ouvrier?
— Un piège, chère Mademoiselle. Non, merci.
Pas blanchir la boue pour aucun gouvernement.
Je me moque du résultat, j’aurai toujours le
temps de me fiche à l’eau.
— Ni religion, ni loi, ni Dieu, ni maître......
Vous n’avez pas peur de la mort, Monsieur l’a­
narchiste?
— Je n’ai peur que de vous, Mademoiselle,
parce qu’en ce moment vous me cachez ma des­
tinée comme une fleur cache une vipère.
Elle eut à son tour un tressaillement, un fris­
son délicieux malgré son émoi de jouer ce rôle
solennel de complice.
Je ne vous cache pas de serpent, je vous
assure. Je profite d’une discussion que je n’ai
pas provoquée pour vous dire que vous avez
tort. Gomment vous appelez-vous, Monsieur ?
— Fulbert, Mademoiselle.
— Vous êtes sans famille?

LE DESSOUS

O**

— Tout ce qu’il y a de plus orphelin. Peutêtre encore un vieil oncle qui ne lit jamais les .
journaux et m’a déshérité dès ma sortie ou col­
lège.
— Mais pourquoi, s’écria Marguerite étourdi­
ment, lancer une bombe dans un endroit où il

n’y avait personne à tuer?
_ Exquise réflexion de femme! En effet,
c’est absurde de n’avoir tué personne... mais
avant la bombe... qu’en savez-vous?
Elle eut peur, se leva. Cet homme extraordi­
naire parlait décidément trop bien. Elle l’appri­
voisait moins qu’elle se sentait s’apprivoiser
elle-même. Sale et noir comme sa boue exté­
rieure, mais d’un charme puissant de fruit
défendu, de saveur amère, la changeant un peu
des douceâtres primeurs de ses jardins particu­

liers.
Elle murmura, tandis que ses yeux bleu per­
venche brillaient d’une fugitive lueur de rosée
matinale :
— Jurez-moi que vous n’êtes pas un assassin.
Je vous croirai.
Il se leva de son côté, soudain grandi jus­
qu’au fantôme par la maigreur de ses membres
s’étirant.
7

96

LE DESSOUS

__ Vous seriez bien desolée de me croire,
chère Mademoiselle. C’est égal ! Quelle conver­
sation! Quelle idylle ! Et dire qu’il fut un temps
d’innocence où cela m’aurait peut-être amusé !
Non. Jene jure pas. Jesuis, je reste le voleur de
cerises, et les cerises cela ressemble à de gros­
ses gouttes de sang tombant du ciel. Qui peut
jurer de ne pas aimer le sang? Vous-mêmes, êtesvous certaine de me haïr comme je le mérite ”?
Vous êtes bonne, curieuse, orgueilleuse, ennuyée,
c’est-à-dire capable de tout ! Je passe et je vous
amuse. Seulement, vous, vous ne sauriez me
distraire. On ne vidange pas facilement un cer­
veau comme le mien. J’irai donc dans un autre
fossé attendre les agents du ministre, le meil­
leur ami de votre père, ou je choisirai 1 affran­
chissement final. Bonsoir.
Il s’éloigna vers le fond du bosquet, traînant
sa gaule à la remorque d’un machinal mouvement

de bras.
Marguerite eut une impulsion nerveuse contre
laquelle sa vanité d’enfant blanche ne put réagir.
Elle marcha vivement derrière lui et l’appela :
— Monsieur Fulbert!
— Quoi encore ? fît-il d’un rude accent de
chemineau qu’on dérange de sa flemme.

LE DESSOUS

— Je ne vous dénoncerai pas, moi, toujours l
— Eh ! qui vous demande sa grâce, ici?
— Ne vous fâchez pas, Monsieur, je voulais
vous aider à vous sauver, car il me semble que
vous le méritez.
— Sauvé, par une femme ! Non. Merci, chère
Mademoiselle, j’ai tellement horreur des femmes
que... je tiens à ne rien leur devoir, pas même
la vie !
Et il se retira du salon de verdure du pas
qu’un prince aurait pris pour abréger une au­
dience.

le verre d’eau ministériel

Dès l’aube de ce jour de fête sociale, lftS
ouvrières de Flachère, sous l’habile direction
de Mlle Davenel, tressaient des guirlandes et
ornaient la tente officielle de gerbes artistiques.
Travail récréatif que l’on commençait à savoir
par cœur, comme on savait, jadis, fabriquer
mécaniquement, de mères en filles, le reposoir
de la fête Dieu. Dans la grande cour de la ferme
hollandaise, les bâches grises, recouvrant ordi­
nairement les fourrages, se reliaient aux pla­
tanes par des torsades fleuries et battaient en
voiles de navire cinglant vers des contrées tropi­
cales. — Il ferait certainement une chaleur ter­
rible à midi, sinon quelque redoutable orage le
soir. — Les jeunes femmes butinaient autour
d’un énorme tas de marguerites des prés dont
les étoiles blanches prenaient, çà et là, des cris­

LE DESSOUS

99

pations d’araignées malades, car, dans cette tem­
pérature étouffante, il ne fallait pas espérer con­
server épanouies les fleurs des champs, les plus
difficiles en fait de fraîcheur, celles qui ne com­
prennent rien aux facticités des réceptions mon­
daines. Tous les ans, depuis sept ans, on dis­
cutait, la veille, le changement probable de la
décoration du lendemain : mettrait-on encore la
grosse guirlande blanc pur, qui avait eu un si
beau succès la première année ? Ou mélangeraiton, au blanc pur, des bleuets, des coquelicots,
avec une intention plus nationale? Et chaque
année, à l’aube de la fête, on se rangeait du côté
du blanc pur, des simples marguerites, sans
introduction d’autres fleurs parce que, vraiment,
c’était bien mieux, plus distingué ; ensuite Ma­
demoiselle s’appelait ainsi et les marguerites,
ses sœurs, ne pouvaient jamais être cueillies en
un meilleur moment pour aller rendre hommage
à la maîtresse de la maison. Les jeunes filles,
en petits bonnets de mousseline, déjà frisées,
étalant d’irréprochables tabliers de toile, cau­
saient avec des mots précieux et prenaient des
attitudes de gravures reproduisant des ébats
champêtres. On oubliait les labeurs noirs des
mauvaises semaines dans des boues infectes.

100

LE DESSOUS

Des fleurs, des lingeries légères couvraient le
soi de leur virginal abandon, et l’eau dont on
aspergeait les guirlandes semblait exhaler une
senteur mielleuse.
Marguerite Davenel formait le centre du
groupe, vêtue d’une blouse de batiste garnie de
malines, la taille serrée par un étroit corselet de
satin vert, une boucle d’or lui liant les cheveux
sur la nuque, toute prête à recevoir son monde
dès le matin puisque c’était sa fête à elle — SainteMarguerite, le 19 juillet — le même jour que la
réception du ministre de l’Agriculture. Elle
n’était plus qu’une Marguerite blanche et blonde,
simple et rayonnante, au cœur d’or comme les
autres, mais sûrementla plus fraîche du tas, car
personne, chuchotait-on, ne viendrait la cueillir
pour la jeter brutalement dans les entrelacs si
compliqués du mariage. Debout, s’agitant, s’ani­
mant, ordonnant le joli désordre, on l’entendait
crier :
— Il faut tresser à douze brins ! Que la guir­
lande du milieu soit grosse, très grosse ! Voyons,
Lucie, Jeanne, Clémence... de votre coin cela ne
fournit pas assez. Ajoutez-moi des touffes par
ici, et par là, rattachez le feston sous un bou­
quet. Il ne manque pas de fleurs, cependant.

LE DESSOUS

IOI

Et laguirlande s’allongeait,s’arrondissait,gon ­
flait en gros boa blanc tacheté de jaune,grimpait
le long des mâts,bordait les tables, dentelait les
nappes, relevait d’embrasses lourdes les deux
pans de la tente, face à la route par où viendrait
le ministre.
M. Davenel, affairé, en redingote neuve, pas­
sait, dirigeant des jardiniers qui portaient des
cartouches où les R. F. traditionnels étaient
écrits en légumes, et des corbeilles de fruits
montés, merveilles d’équilibre. Tout ce monde
bourdonnait comme une ruche au soleil déjà
brûlant. On mangeait le premier déjeuner en
courant, mais on s’arrêtait pour boire et ce
n’était jamais la première fois. Un grand jour!.,
le jour de l’orgueil légitime pour tous les épan­
dages, le jour des félicitations gouvernementales!
Comme au bon vieux temps, deux tonneaux,
rouge et blanc, étaient en perce du côté de la
pompe, on allait boire à la santé de Mademoiselle.
Des enfants arrivaient chargés de bouquets,
quelques-uns apportaient un oiseau pour la
volière, une paire de colombes, un petit merle,
un chardonneret encore au nid ; la demoiselle
aimait aussi les oiseaux après les fleurs, et
yjjU----- U I
11 <
on lui en donnait beaucoup



BIBLIOTHÈQUE
DE LA VILLE
DE PÉR1GUEUX

102

LE DESSOUS

qui était pur, sans odeur, comme la rayonnante
étoile de son nom était sans parfum. Marguerite
remerciait, embrassait, un peu de haut, pressait
les mains, maternelle, tendait -des sucres
d’orge et des gâteaux et parlait du feu d’arti­
fice amené de Paris depuis la veille. On verrait
des choses étonnantes, cette année! Le père har­
celait de questions tout son personnel. Avait-on
repeigné la pelouse ? Avait-on frotté les cuivres
des chaudières et des buanderies? Les réfectoires
seraient-ils sablés convenablement? Il fallait
répandre du thymol partout et vaporiser un peu
d’eau de menthe dans les caves communiquant
aux dessous. Il se multipliait, suant, soufflant
et grondant, quand on vint lui dire à l’oreille que
la glace manquerait pour le banquet, car la
glacière venait de subir une avarie, il se mit à
jurer, tout saisi d’horreur. Avec cela que l’eau
serait fraîche aujourd’hui et qu’elle pouvait être
bue sans glace! Il se précipita vers les cuisines,
laissant sa fille pincer la bouche de dégoût. Elle,
cela lui importait peu, la cérémonie du verre, le
rfcte officiel, puisqu’elle ne buvait jamais que des
eaux minérales.
Cette année-là, le ministre de l’Agriculture se
trouvait être un ami de collège du directeur de

LE DESSOUS

IOO

Flachère, et la fête se doublait d’une réception
intime. Le docteur Garaud, un apoplectique
démocrate, un brave homme très laid, un peu
niais, qui prenait au sérieux la crise des bette­
raves et l’éternelle mévente des vins, venait
pour tutoyer en plein discours son vieux cama­
rade. Gela devait produire un certain effet, au
moins aux yeux des domestiques de la maison.
A midi on entendrait retentir la modeste fanfare
de la coopérative jouant l’hymne national; le
petit Decauville pavoisé aux trois couleurs s’ar­
rêterait devant l’une des avenues plantées de ro­
siers,et,l’air d’un joujou accouchant d’un mons­
tre, il mettrait bas le gros ministre rougeaud,
encore solide, ma foi, pas plus de quarante-cinq
ans, haut en couleurs de santé comme en nuan­
ces radicales et grand distributeur de mérites
agricoles. Pauline, la femme de chambre de
Mademoiselle, avait fait remarquer—pourquoi?
— que ce ministre était garçon. Il n’en devenait
pas plus respectable, mais ce célibataire donnait
à songer à toutes les jeunes filles comme aux
époques de féodalité un seigneur aurait donné
à trembler à toutes les pucelles d’un hameau.
Certes, le pauvre homme ne passait point pour
un Don Juan : de poils rares, le nez de travers,

ÏO4

LE DESSOUS

la vue courte, la parole embarrassée, le ventre
proéminant, à la Gambetta, dont il était le bien
lointain imitateur, il n’avait pas de séduction
de tribune, encore moins de prétention d’alcôve.
Cependant les jeunes filles sont ainsi bâties
qu’un mâle célibataire ne peut intervenir sans
les intéresser pour le bon ou le mauvais motif.
— Oui va-t-on placer à sa droite, Mademoi­
selle? Fera-t-on dîner l’enfant du bouquet com­
me la dernière fois? demandait Pauline, très
excitée.
— Non, je pense qu’il est plus convenable de
ne pas mettre de fillette mal élevée entre nous.
Vous savez toutes les bêtises qui en résultent?
Et Pauline comprit que ce serait Mademoi­
selle qui prendrait la place de la fillette, donne­
rait peut-être elle-même le bouquet qu’on avait
commandé tout blanc : marguerites, tubéreuses
et roses thé- En terminant l’ornementation de la
tente officielle, Marguerite se prit à rêver d’une
étrange manière. La femme de chambre avait
jeté le mot magique : garçon ! Un ministre ne
peut guère se dispenser de se marier, tout de
même ! Celui-ci faisait faire les honneurs de son
ministère par sa sœur, de cinq ans plus âgée que
lui, une ex-bigote, disait la chronique, qui avait

LE DESSOUS

io5

renoncé à ses, habitudes religieuses pour tenir
un salon officiel — Paris vaut bien qu’on oublie
la messe — et qui semblait momifiée par la
crainte de s’y montrer ou trop vieille provin­
ciale ou trop nouvelle libre-penseuse. Garçon?
(Jn ministre garçon? Est-ce que cela pouvait
durer? Ah ! ce qu’on devait lui en jeter à la tète
des héritières de tous les genres à ce garçon-là 1
Filles d’aristocrates, filles d’industriels, filles
tout court : de ces grandes aventurières qui
osent la fusion des arts... d’agrément et de la
politique. Ah! ce que les cervelles des jeunespersonnes, allant au bal régulièrement comme
les chasseurs vont à la chasse, devaient fermen­
ter ! A cause de ses habitudes de lectures romanesques, Mlle Davenel s’inventait facilement des
situations amoureuses qu’elle tressait avec quel­
ques brins de réalisme et plusieurs ficelles de
son imagination. Un ministre garçon apporte,
un jour de fête, un élément de trouble senti­
mental pour toute jeune personne ambitieuse
qui se donne la peine de réfléchir. Epouser un
ministre... oui... mais un homme si laid, si
gros ! Après tout, qu’est-ce que la laideur
masculine? Le simple et naturel repoussoir de
la beauté féminine. A l’idée de mariage succéda

106

LE DESSOUS

l’idée d’amour. Un homme laid peut-il éveiller
une pensée d’amour? Marguerite, laissant brus­
quement là les guirlandes, rentra dans la mai­
son encore sens dessus dessous à cette heure
matinale. Elle esquiva les demandes éplorées de
deux bonnes dressant des pièces froides sur une
étagère et monta chez elle, le visage soudain
ferme. Elle fouilla dans un tiroir, y découvrit

un numéro de revue illustrée où le nouveau
ministre était photographié en pied, le poing
robustement appuyé sur la tribune. Pas mal
comme type de socialiste à tous crins, mais pas
assez de crins, décidément. Et puis l’amour...
Elle se pencha vers son miroir. Elle était vrai­
ment si bien, aujourd’hui ! Cette blouse bouffait
si avantageusement pour la poitrine, cette cein­
ture de soie verte serrait si justement la taille
et ses cheveux la diadémaient si royalement
(car un peu de royauté ne messied pas à qui
veut s’offrir un ministre radical). Et puis... et
puis...
Quelle sotte, cette Pauline! murmura-t-elle
avec le dépit anticipe de ne pas réussir.
L amour! Et aussitôt elle songea, sans s’ex­
pliquer nettement ce brusque revirement d’ima­
gination, à l’anarchiste.

LE DESSOUS

IO7

Celui-là n’était pas plus séduisant.mais il était
jeune et possédait l’attrait du mystère. On pour­
rait comploter une mise en scène: se rendre inté­
ressante par une feinte terreur, dire des choses
en a parte, tirer le ministre à elle derrière une
portière ou dans le jardin, côté des roses, se
présenter comme cela, de profil, et elle se repen­
chait sur son miroir, l’œil agrandi par une sorte
d’épouvante mal dissimulée, murmurer, les dents
claquant un peu, le souffle court, le corsage
agité par une palpitation : « Monsieur le Minis­
tre, mon père ne vous a pas dit... Moi, je crois
de mon devoir... si vraiment cet homme est
dangereux, s’il venait pour encore une bombe
ou un coup de poignard? Vous êtes un grand
personnage (gros surtout!), notre hôte sacré (là,
elle chercherait le mot gentil, la phrase tou­
chante)... Enfin, monsieur le Ministre, je vous
confie mon embarras, nous avons ici un anar­
chiste, et depuis que je vous ai vu je ne songe
qu’à ce danger possible. » Ce serait bien le
diable si ce ministre garçon ne s’apercevrait pas,
au moment mêmé de l’imaginaire danger à lui
révélé, de la beauté plus que réelle de la révéla­
trice... et alors... Elle avait bien juré à l’anar­
chiste qu’elle ne le dénoncerait pas, mais ses

IO<f

LE DESSOUS

affaires de cœur n’avanceraient guère sans un
coup d’état, un de ces crimes que la raison
commande... Quant au brin d’amour? Un nou­
veau revirement se fit en elle.
L’anarchiste réapparut sur une autre mise en
scène de son imagination, qui fermentait intérieu­
rement comme les dessous du pays merveilleux
qu’elle habitait. Elle se représenta le sombre
garçon, un garçon aussi comme le ministre,
posant une bombe derrière le fauteuil officiel,
faisant sauter la table somptueusement servie,
le ministre, son père et l’enlevant, elle, trésor
intact, pour la garder comme otage au fond d’un
bouge parisien. Elle contemplait dans sa g la,ce
toute cette tuerie d’un œil calme. Le ministre,
qu elle avait dû épouser afin de régner dans le
grand monde socialiste, avoir un salon d’où sor­
tiraient les destinées de la France, gisait, son
gros ventre ouvert, rendant les intestins, à la fois
horrible et grotesque, son père s’étendait les
bras en croix, le front troué; toutes les bonnes,
les enfants de la crèche, les ouvriers de la ferme
se dispersaient en hurlant des imprécations.
Seul, cet homme noir, satanique et féroce, se
mettait à rire en lui liant les mains pour l’em­
pêcher de se défendre...

LE DESSOUS

109

— Mademoiselle, dit Mélanie, la cuisinière,
pénétrant tête baissée dans son rêve de massa­
cre, il n’y a plus de perles du Japon pour le
potage !
Très naturellement, Marguerite haussa les
épaules.
— Faites un Saint-Germain,répliqua-t-elle d’un
ton calme.
— C’est qu’il faudra gratter les menus, alors?
— Si vous croyez qu’on s’en apercevra! Ajou­
tez, au contraire, le Saint-Germain et servez-le
sans mentionner l’autre.
La cuisinière disparut. Marguerite jugea à
propos de se polir les ongles. Oui, cela se pré­
sentait bien ce mariage, mais il'y avait la mau­
vaise réputation de Flachère, l’odeur de la dotl
Et tout à coup le regard bleu de Marguerite
devint noir de haine. Ah! ce qu’elle détestait sa
situation, sa maison, sa richesse et la stupidité,
stagnante de son père. Les romans, les drames,
les aventures d’amour, est-ce que cela était per­
mis à une fabricants d’engrais humains? Elle
était née là-dessus, elle poussait là-dessus, et si
sa beauté en ressortait davantage plus pure,
plus blanche, elle était pour tous, pour le minis­
tre comme pour l’anarchiste, la résultante d’une

110

LE DESSOUS

industrie abominable et ridicule. Ses robes im­
maculées avaient des dessous de ténèbres; il y
avait la Chose, il y avait le Mot, et tous les galas
officiels n’effaceraient pas cette honte de canaliser
des égouts sous des guirlandes de fleurs.
A cet endroit de ses réflexions, la jeune fille
cassa net le petit burin d’ivoire de son onglier.
Son père se mit à crier devant ses fenêtres :
— Marguerite! Marguerite ! Enfin es-tu folle?
Voici une heure que l’on te demande les clés de

la lingerie.
Elle redescendit, l’air paisible, toujours cor­
recte et polie comme une personne sage, victime
de son devoir d’héroïne. Elle se taisait, elle se
tairait. Ni dénoncer l’anarchiste pour sauver le
ministre, ni trahir le ministre pour sauver l’a­
narchiste. Elle savait trop que la vie est plate et
administrative et qu’il n’arrive rien. On approche
des grands de la terre avec respect, puis on oublie
de leur expliquer ce qui vous tient au cœur, ou
l’amour ou l’ambition, et on demeure, petite
petite bourgeoise figée dans sa bonne éducation.
Elle se moquerait d’elle-même plus tard, durant
le dîner, quand on causerait judicieusement de
la betterave améliorée.
D’ailleurs, elle eût été reine qu’elle aurait dé­

III

LE DESSOUS

siré devenir bergère. Etre, avanttout, autre chose
et cesser de canaliser sous les fleurs de son ap­
parente banalité les pires égouts de son cerveau.
Ce jour de fête, elle se sentait extrêmement
prête. Sa beauté s’en exaspérait. Un matin pa­
reil, elle fuirait, elle se sauverait emportant ses
bijoux et son argent, elle s’en irait pour cacher
son nom et travailler à n’importe quoi chez n’im­
porte qui. Elle enviait souvent sa propre femme
de chambre, Pauline, cette fille si vulgaire dont
les hommes avaient librement tâté, prétendaiton. Qui pourrait librement tâter d’une fille comme
il faut? Epouser un bourgeois de son rang... l’in­
génieur, par exemple, qui était venu visiter les
tuyaux des dessous? Non! Cela, jamais! Mieux
valait fuir ou sécher sur pied! Princesse...... ou
rien.
Elle donna les clés de la lingerie et déroula de
ses mains expertes le service damassé : les églantines, toujours employé pour la circonstance.
Un peu avant midi, le Decauville amena, au
son de la fanfare de Flachère, une vingtaine de
messieurs en habits noirs sous de légers pardes­
sus d’été, des cache-poussière clairs de coupe
anglaise. Le ministre était en chapeau de paille
(innovation charmante). M. Davenel, en chapeau

8

112

LE DESSOUS

haut de forme, représentait, de loin, le vrai mi­
nistre. Le père de Marguerite ayant la croix et
l’oreille du gouvernement marchait allègrement
comme un homme qui ne souhaite plus rien. Il
ne se tourmentait point du futur mariage de sa
fille et n’aurait certes pas osé rêver un prétendu
en la personnalité encombrante du gros Garaud.
Sa fille ne voulait pas se marier, heureusement,
car il fallait une maîtresse de maison très avisée
lors de pareilles réceptions. De temps en temps,
il respirait fort, de l’air d’un qui s’essouffle à
traîner le char de l’Etat, mais il flairait, de près,
son atmosphère dont la qualité balsamique ne lui
semblait pas assez balsamique.il faisait terrible­
ment chaud. Par instant, une étrange exhalaison
venait avec les bouffées du parfum des roses,
comme un relent d’eaux ménagères, une senteur
de décomposition masquée par les produits chi­
miques. Rien n’arrivait à dissimuler complète­
ment les fameux dessous des épandages, et mal­
gré l’habitude, leur directeur savait d’une façon
péremptoire d’où venait le vent selon son genre
de parfum. Garaud s’épongeait le front, tour­
menté d’une crampe d’estomac. Il y pensait aussi
à la qualité de l’atmosphère, mais quelle corvée
sociale n’a pas son petit moment pénible? A la

LE DESSOUS

113

première entrevue publique les deux anciens
intimes ne se tutoyèrent pas, pour ne point gâter
l’effet du discours. Il fut question de l’éternelle
prospérité de la ferme-école et d’une récente loi
sur les sucres. On présenta un vieux serviteur,
M. Jacqueloir, qui demandait le bureau de tabac
de Sarblay, le village voisin; M. Gaufroi, comp­
table, qui rimait à ses heures des compliments ;
puis on se mit à table pendant que la fanfare
répandait des torrents d’harmonie aigrelette qui
ne rafraîchissaient guère le temps.
Marguerite, debout à l’entrée de la tente offi­
cielle, avait eu une dernière imagination. Arra­
chant le tablier de sa femme de chambre, elle en
avait ceint ses hanches, et une main dans une
pochette, l’autre offrant le bouquet virginal, elle
avait murmuré :
— Monsieur le Ministre, je suis votre dévouée
servante.

Ge n’était pas très spirituel, mais c’était juste
à l’unisson d’une réception rurale. Le Ministre,
rendu à là jovialité de la campagne, embrassa
paternellement la jeune sournoise en disant :
— Votre fille, mon cher Davenel, prouverait à
elle seule que les belles fleurs ne peuvent acqué­
rir plus d’éclat et de parfum qu’ici.

n4

LE DESSOUS

Cette phrase maladroite bouleversa tous les
projets de Marguerite. C’était pénétrer dans leur
intimité par la mauvaise porte, la trappe trop
fameuse d’où surgissait pour elle toutes les suf­
focations de sa vie de fille chaste.
—Les marguerites ne sentent rien, monsieur le
Ministre, déclara-t-elle un peu railleuse.
Très embarrassé de son bouquet, Garaud le
posa dans son assiette.
— Mais si, mais si, fît-il, bonhomme ! Un peu
la fourmi quand on s’en approche de trop près.
Il n’y a pas de fleurs sans odeur, bonne ou mau­
vaise, et les Chinois prétendent que Vassa fétida
exhale une senteur des plus suaves.
Ignorant le nom de la fille de son meilleur
ami, le pauvre médecin agriculteur pataugeait
ingénument. On lui présenta des enfants qui
dirent des à-propos où le nom de la reine du lieu
s’unissait au titre de père de l’agriculture. Alors
Garaud, pour s’achever dans l’esprit de la jeune
fille, lui rendit son bouquet avec un soupir de
soulagement.
— Je vous offre vous-même à vous-même, ma
charmante voisine.
Marguerite, désenchantée, devait manger,
elle n’avait pas faim, et se montrer aimable sans

LE DESSOUS

i j5

aucun pretexte. De plus, son père, inquiet pour
la succession harmonieuse des plats, lui lançait
des regards terrifiés. Manquerait-on de glace?
Les vins étaient-ils convenables? (Tous les crus
prenaient comme un goût au fond des caves à
cause des infiltrations.) Par bonheur, la conver­
sation se généralisa. L’instituteur racontait les
exploits de la municipalité contre un grand sei­
gneur du pays, qui avait résolûment fermé les
grilles de son verger devant l’invasion des
engrais artificiels. Des journalistes spéciaux dis­
cutaient sur la grosseur des légumes vraiment
stupéfiante; un petit blond, très pommadé,expli­
quait la clôture prochaine du grand collecteur
d’Asnières, la victoire de l’assainissement sur
l’empoisonnement.
— Merveilleuse cuisine, mon cher ! déclara le
ministre, se penchant à l’oreille de Davenel après
le turbot sauce câpres.
— Oh ! fit celui-ci confus, cette sacrée chaleur
gâte tout. Nous aurions voulu te faire goûter
nos régents, mais, cueillis du matin, à midi on
ne peut pas les cuire sans les abîmer.
Les régents étaient des choux-fleurs, des mons­
tres du plant sud, sorte de boule de rampe
géante, d’un blanc d’ivoire, qu’un ver nouveau

iiô

LE DESSOUS

détériorait depuis deux ans, un ver affreux,lom­
bric blanc presque invisible tellement il collait à
la substance du chou et qui se développait dès
que le légume se trouvait hors du champ,séparé
de sa tige.Rien qu’à l’apercevoir,les éplucheuses
de Flachère poussaient des cris.
— Vous devez avoir de curieuses collections
d’insectes, dit le ministre avec la satisfaction de
quelqu’un s’essuyant la bouche après boire.
On établit le relevé nominatif des ennemis
des plantes. Les anciens n’étaient rien en com­
paraison des nouveaux, qui semblaient grossir
et se métamorphoser selon les différentes mons­
truosités des légumes améliorés. Un puceron des
rosiers prenait du ventre, copiant l’envergure
exagérée des roses. Le ver fouisseur des navets,
celui qui trace des galeries et s’en va en refer­
mant son trou comme complice du vendeur des
halles, s’allongeait, rose et pansu, pour pom­
per le sucre des betteraves. De l’avis des chefs
d’équipes des épandages, tout engrais qui bonifie
la terre doit améliorer nécessairement la race
ténébreuse des vers qui l’habitent. L’engrais
humain, qu’on appelait, par décence : la dernière
méthode, avait bien son mauvais côté. Ainsi les
salades... A ce moment du déjeuner, il y eut une

LE DESSOUS

Hy

discussion âpre entre les jardiniers en chef et la
presse agricole, qui avait entrepris une campagne
ridicule contre les salades nouvelles manières*
Pourquoi n arriverait-on pas à aseptiser les sala­
des? Les ennemis n’étaient pas immortels et
on pouvait, en dosant habilement les matières
chimiques, tuer dans l’œuf tous les parasites
redoutables. Il fallait savoir doser.
— La dose! Tout est là! s’écria le ministre,
retrouvant sa voix de tribune avec ses vieilles
études du quartier Latin.
Mélangeant agréablement d’anciennes histoires
de clinique et des applications de chimie moderne,
il fit le procès des infiniment petits, des micro­
bes. Cela le conduisit jusqu’au dessert. Alors, il
se leva, tendit son verre qu’on venait de lui rem­
plir d’eau limpide :
— Dans cette eau, si scrupuleusement pure,
la loupe nous révèle...
Les paysans, les ouvriers, les narines palpi­
tantes, écoutaient au bas bout de la table. Il ne
fallait donc plus ni manger ni boire? L’eau pure
qu’on promenait au-dessus de leur tête comme
un diamant inaccessible leur lançait le défi de
son ironique limpidité.
— Oui, messieurs et chers concitoyens, l’eau

Il8

LE DESSOUS

pure ne peut pas être pure et cependant celle-ci
est encore la plus inoffensive. Vous savez tous
d’où elle vient...
En effet, elle sortait de là... filtrée par les ter­
rains des épandages !
M. le Ministre, debout, fit le geste spirituel de
son prédécesseur, le même geste que l’année
d a\ant, et qui fut trouvé encore plus spirituelle­

ment spontané. Il but ce verre d’eau, relative­
ment pure, en l’honneur de la prospérité des
épandages, du gouvernement si tutélaire, à la
glorification du directeur.
... A toi, mon vieil ami qui diriges d’une
main ferme et vaillante les modestes travail­
leurs en ce jour de fête réunis autour de nous.
L effet attendu! Il but aux jeunes filles, aux
fleurs, aux légumes, il aurait bu même aux para­
sites nouveaux s’il y avait pensé, mais il oublia,
fort à propos, le lombric blanc du chou.
Il y eut une salve d’applaudissements. La fan­
fare joua.
Comme dans un rêve pénible, Marguerite s’ef­
forçait d’écouter et elle crut saisir un bruit sin­
gulier d’assiette se brisant, des éclats de porce­
laine ou des éclats de rire... Cela venait de làbas, de l’entrée de la cour. C’était quelqu’un qui

LE DESSOUS

”9

riait dans la foule moins attentive massée près
des réfectoires. Une table de cinquante couverts
réunissait les pauvres de la commune et d’ail­
leurs. Il y avait là des misères décentes et des
chemineaux plus que douteux. L’un d’eux avait
dû s’esclaffer, en voyant ce ministre boire de
l’eau en face d’une belle bouteille de champagne
casquée d’or.
Marguerite eut un frisson. Si c’était l’anar­
chiste? Ce ne pouvait être que lui. Délivrée du
souci de tenir tête au docteur Garaud parti
bras dessus bras dessous avec son meilleur ami
pour des constatations agricoles, elle se dirigea
vers les réfectoires. Là on mangeait encore et on
buvait du vin pur, profitant de ce discours ins­
tructif pour négliger l’addition d’un microbe
quelconque au piccolo de la fête. Marguerite re­
çut, parmi ces gens simples, des compliments un
peu brutaux, et elle eut à essuyer les lèvres d’un
petit voyou porteur d’un bouquet de lizerons qui
lui aussi voulait la lui souhaiter. Son tablier de
soubrette, qu’elle avait gardé pour servir M. le
Ministre, séduisit ces pauvres à mines canailles
venus d’on ne savait où, pas tous de la com­
mune certainement. Elle alla de table en table,
prise d’un tendre intérêt, s’informant du nom­

J., -

120

J!!?sE.



LE DESSOUS

bre des plats, de la grosseur des portions, fai­
sant ajouter des gâteaux dans les corbeilles de
fruits dévastées. Elle trinqua, sourit, se laissa
effleurer les mains, les hanches, par une bande
qu’elle .aurait dû fuir si elle l’avait rencontrée au
coin d’un bois. Elle cherchait Fulbert. Enfin elle
aperçut l’homme noir et le flamboiement de ses
yeux de phosphore devant la petite barrière des
cuisines, celle qui ouvrait sur la campagne.
— Monsieur Fulbert, dit-elle résolument, pour­
quoi n’êtes-vous pas entré? C’est le jour de ma
fête. Ne voulez-vous pas boire à ma santé?
Les deux pouces dans ses pochettes, elle .avait
l’aspect d’une jolie cabaretière d’opéra-cômique.
Fulbert entra, muet. Il riait, de loin, eu voyant
porter le singulier toast, maintenant il redeve­
nait sombre. Les pauvres s’écartèrent de lui en
un dédain marqué. D’où leur tombait celui-là
qui ne voulait ni boire ni manger avec eux, et
pourquoi la patronne l’invitai t-clle cérémonieu­
sement par son nom alors qu’il avait l’air de se
ficher d’elle?
Toute frémissante de l’orgueil detre trouvée
jolie et peut-être aussi du contact brutal de ces
hommes un peu ivres, elle conduisit Fulbert jus­
qu’à la table d’honneur. Les invités notables se

LE DESSOUS

I2Ï

répandaient dans les jardins ou s’en allaient
fumer à la nouvelle conférence faite parle minis­
tre devant une pépinière.
— Vous allez déjeuner ici, déclara Marguerite,
H je vais vous servir.
Fulbert se laissa tomber sur une chaise, les
poings crispés.
— Avaler de cette eau en votre honneur? Ça,
jamais... Comme dirait Monsieur votre père : je
ne mange pas de ce pain-là.
Elle se pencha, lui offrant une coupe remplie
de vin.
— Non, je voudrais vous faire porter autre
chose qu’une santé... peut-être une nouvelle
bombe. Comprenez-vous? Ce serait drôle, ici,
en pleine fête, au milieu de ces gens graves et
bêtes, une bombe sérieuse qui pulvériserait tout,
le ministre, les ingénieurs, les journalistes, les
équipiers, les ouvriers, toute la ferme et ses
dépendances, un feu d’artifice énorme, le vrai
bouquet final. Ça m’amuserait... j’irais dans
ma chambre et je compterais jusqu’à cent...
L’anarchiste mit ses coudes sur la nappe
damassée, fleurie de roses blanches, où le jus
des fraises et du bourgogne avait semé quelque
rubis.

122

LE DESSOUS

— Comme vous me dites cela, mademoiselle
Davenel ? Vous avez en ce moment la mine d'une
névrosée. Vous me feriez peur si j’étais capable
de vous souhaiter votre fête avec n’importe quel
bouquet, mais je suis venu ici pour manger à ma
faim, une fois encore... pas pour autre chose,
ma petite bourgeoise.
Cette injure fut proférée très doucement.
Les bonnes arrivaient rapportant sur un signe
de Mlle Davenel des plats qu’on avait déjà offerts
au ministre. Un peu étonnée, Pauline, la femme
de chambre, dit d’un accent dédaigneux :
— Faut-il redemander de la glace? Monsieur
le directeur nous a bien recommandé de la mé­
nager.
Et vraiment, pour ce bizarre personnage dont
les vêtements pendaient en loques, dont les doigts
étaient noirs, dont les cheveux se souillaient de
la boue dans laquelle il aimait à se coucher, on
ne voudrait pas perdre une goutte de fraîcheur.
A quoi bon rafraîchir cet enfer?
•— Pas de glace, Pauline, mais allez prendre
aux caves une bouteille de champagne sec, car
celle-ci est entamee. Vous oubliez que Monsieur
ne boit jamais d’eau!
L’anarchiste ferma un instant les yeux.

LE DESSOUS

I2Î

— Je devrais me sauver... c’est l’heure fatale...
songea-t-il.
Mais la faim et surtout l’appétit d’un luxe
oublié depuis longtemps furent les plus forts.
Il resta.
— Maintenant, dit-il, quand il eut mangé, je
tiens à payer mon écot. Qui diable voulez-vous
me faire tuer?
Et il riait de son rire effrayant en bruit de cré­
celle.
— Personne, murmura-t-elle avec un joli sou­
rire mondain. Tâchez de mieux vivre, voilà tout.
Vous entendez bien mal la plaisanterie, monsieur
Fulbert.
— C’est déjà fini, nous deux? pensa-t-il tout
haut. Ça n’a pas duré... mais vous aviez du sang
au fond de vos yeux bleus, et cela m’a fait plaisir.
Vous haïssiez quelqu’un... peut-être tout le
monde, quand vous avez dit : ce serait drôle, en
pleine fête. A propos : est-ce que je pourrais à
mon tour vous demander quelque chose, du fil et
une aiguille, hein... c’est modeste.
Elle répondit:
— Je vous enverrai cela demain par ma femme
de chambre.
Il eut un geste de dépit, puis haussa les épaules.

Ï24

LE DESSOUS

— Mes vêtements sont dans un tel état... Puis­
que je fabrique des bombes, je saurai coudre.
Qui peut plus peut moins. Le.ministre est bien
ridicule, vous ne trouvez pas?
— Oui, répliqua-t-elle d’un ton détaché, j’en
conviens, et le pire... c’est qu’on me l’accorde
comme fiancé dans la foule.
— Allons donc! Mais il est obèse. Vous, épou­
seriez ce poussah, vous?
— Oh! ce sont des racontars, rien de sérieux...
Et elle eut le même sourire mondain.
Pourquoi lui faisait-elle ce mensonge? Pour­
quoi l’avait-elle servi sous la tente officielle
comme le roi de cette fête ayant brusquement
détrôné l’autre? Pourquoi, l’ayant entendu rire,
avait-elle tout à coup senti que tout se brisait
autour d’elle? Elle était ainsi fantasque et impé­
nétrable. Des bouffées de sang lui montaient
au cerveau lorsqu’elle disait des choses banales
ou simplement gracieuses, et elle aurait vu mou­
rir son père, qu’elle affectait de vénérer fort,
sans avoir une larme à ces moments de lueurs
rouges illuminant ses yeux bleus. Incapable
d’une mauvaise action, elle aurait eu le courage
d’en inspirer, et pour que l’effroyable lie de son
tempérament pût remonter à la surface de son

LE DESSOUS

ia5

teint pâle, il fallait aussi l’effroyable circonstance
de cette rencontre avec un criminel.
On est toujours tenté de jeter quelque chose
dans un précipice.
— Voulez-vous que je vous donne un bon
conseil, mademoiselle Davenel ? murmura Fulbert
les lèvres serrées. Epousez ce ministre. Ne refusez
pas cette occasion de devenir une... vraie bour­
geoise. Vous êtes à deux doigts de faire des
sottises. Je connais ça. Il y a des eaux pures...
qui empoisonnent les meilleurs instincts. Vous
rêvez mieux que le possible et vous vous per­
drez à vouloir blanchir vos dessous.
Il se leva.
— Je puis me retirer... sans bombe ? ajoutat-il ironiquement.
Elle lui jeta une marguerite sur la nappe.
— Mais pas sans bouquet, Monsieur.
D’un geste bref, il prit la fleur un peu comme
d’un coup de bec un oiseau méchant tuerait un
insecte et s’éloigna, se glissa très vite dans la
foule de pauvres qui envahissait la tente pour
prendre sa part de luxe officiel.
Marguerite ne se sentait plus libre. Elle avait
jeté quelque chose d’elle-même au précipice. Un
vertige la gagnait. Elle n’épouserait pas ce minis­

I2Ô

LE DESSOUS

tre obèse et elle ne resterait pas davantage la
bourgeoise qu’elle était, non.
Il y avait de l’orage dans l’atmosphère, déci­
dément.
Le soir, il y eut en effet du vent et de la pluie.
Le ministre fut obligé de rentrer par le Decauville avant le feu d’artifice. Le père Garaud s’en
allait content. Il avait vu des légumes, des plants
de betteraves et des gens ivres. Ça ne le chan­
geait pas de ses anciens comices agricoles. La
petite Davenel était gentille avec son tablier d’o­
pérette et le papa bien collant avec ses explica­
tions sur la récente maladie du chou-fleur...
Enfin, la corvée terminée, on allait dormir en
oubliant la prospérité des épandages.
C est égal ! songeait le brave homme un
peu rabelaisien à l’heure du cigare, c’en est... ils
ont beau dire... c’en est même beaucoup trop!
Philosophiquement, il voyait défiler, à la
flamme verte des éclairs, de grands champs de
boue caramélisés sous les averses; les immenses
mares fétides s’étendaient au loin, s’étalaient
comme des taches d’huile noire au milieu du
cirque des collines, ombrees encore par la répro­
bation menaçante de la forêt demeurée vierge. Et
il ne s’imaginait guère, le bon docteur Garaud,

LF DESSOUS

I27

(ju il oyo.it failli épouser la petite Davenel, cette
jolie fleur de la somptueuse pestilence. Il ne s’en
serait jamais douté, lui, le si tranquille céliba­
taire !
Là-bas, sous la tente officielle, les guirlandes
hachées par la pluie s’effeuillaient lamentable­
ment. Tout ce blanc pur retournait aux ténèbres
et, çà et là, une marguerite, demeurée pâle, se
recroquevillait comme une araignée, une arai­
gnée blanche à force d’être malade.

,9

FAUST ET MARGUERITE

Le père de Marguerite était un homme rai­
sonnable qui aimait à faire des phrases, il
existe toujours chez les honnêtes gens un be­
soin d’arrondir les angles du hasard par des
mots. Il ne s’agit pas de ridiculiser ces hon­
nêtes gens et d’arriver, de ridicules en ridi­
cules, à prouver qu’ils sont plus dangereux que
les bandits, mais de démontrer qu’un brave
homme en parlant pour le plaisir de parler et de
prévoir les angles du hasard déchaîne souvent
les mauvais instincts assoupis au fond de leurs
niches. Les instincts sont des chiens de garde.
Ils sont fidèles et féroces, aboient la nuit à l’ivro­
gne qui chante et se laissent empoisonner par le
vrai malfaiteur... ce ne sont que des bêtes très
utiles ou nuisibles selon que l’on compte ou ne
compte pas sureux. Mieux vaudrait ne jamais les

LE DESSOUS

129

réveiller. M. Davenel avait, lui, peur de se com­
promettre par des actes, fussent-ils excellents, et
il estimait les mots, en prononçant de très sono­
res avec un ton de bonhomie joviale quand il
éprouvait le besoin de garer sa responsabilité.
Il se résumait, s’expliquait, définissait, détaillait
ainsi qu’on se nettoie les mains avant dîner pour
toucher du pain. Il gardait les mains de sa con­
science toujours nettes, car il savait définir les
situations les plus périlleuses, sinon les éviter. Il
aimait beaucoup sa fille Marguerite, mais il ne
la connaissait pas. Pour la bien connaître, il lui
aurait fallu la suivre, l’étudier, la regarder sou­
vent sans lui parler. Il y a des phrases qui sont des
barrières infranchissables. Une fois posées entre
un homme et une femme, on peut être sûr que
ces deux êtres ne pourront jamais se joindre.
Le directeur de Flachère supposait, à n’en pas
douter, que sa fille désirait d’autant plus vive­
ment se marier quelle affectait un grand dédain
des adorateurs. Il ne voulait pas la condamner
au célibat, mais il se réjouissait, lui, veuf, de
prolonger une innocence féminine qui adouci­
rait les moeurs de sa maison, maintenant chez
lui un bon renom d’ordre, de propreté, d’élé­
gance. Marguerite était le défi rayonnant jeté

13o

LE dessous

aux sournoiseries cruelles de l’épandage. Elle
représentait la clarté facile et pure d’une lueur
électrique dans un brumeux caveau, jadis voûte
d’égoût emplie d’immondices, aujourd’hui soussol de marchand de denrées administrativement
comestibles. Elle était sa fleur de boutonnière,
une blanche légion d’honneur, et on ne dépose
pas sans de grandes hésitations une décoration
pareille sur la cheminée d’un gendre. M. Dave­
nel, veuf depuis des années, s’offrait de temps
en temps des maîtresses ; il savait, par une
triste expérience qui le vieillissait tous les ans
vers l’époque des fermentations printanières,
qu’une femme a besoin d’amour libre et fort,
que n’importe quelle femme, pure ou impure,,
chaste ou volupteuse, vieille ou jeune, aspire aux
actes sans trop de soucis des paroles, et que si
les hommes rencontrent rarement des caresses
désintéressées, les femmes ont un talent tout par­
ticulier pour faire naître les plus violents désirs
des situations les plus absurdes. La femme fabri­
querait de l’amour avec de l’engrais chimique et
ferait mûrir la grappe des baisers sur les pires
échalas !... Il s’était dit qu’un matin l’aurore de
la passion se lèverait dans la chambre virginale.
Sa fille, à vingt-trois ans, promenait quelques-

LE DESSOUS

131

fois des yeux si battus de fièvre dans les allées
de leur jardin... que par ses tourments de veuf
il jugeait à peu près de ses tourments de vierge.
Tôt ou tard, on donne sa fille à n’importe qui.
Tôt ou tard, on est trompé. Tôt ou tard, on trompe
à son tour. C’est la loi. Il admettait la part du
feu. Garder sa fille et lui permettre la lecture des
romans nouveaux. Etre trompé sans y croire. Ne
trahir que si l’on y est forcé par les convenances.
Seulement, en paroles, il n’admettait plus rien,
c’était l’intégrité même, la rigidité de la flèche du
paratonnerre qui attire la foudre tout en préser­
vant le foyer domestique.
Au lendemain de la réception du ministre,
M. Davenel se trouva dans le bibliothèque de la
ferme hollandaise à l’instant où Marguerite y
descendait pour chercher un livre. Toute la mai­
son, bouleversée, était abandonnée au coup de
balai final qui devait lui rendre sa jolie intimité.
Voyant le désordre, les assiettes poissées qu’on
découvrait sous tous les meubles, les guirlandes
et les bouquets fanés s’écrasant dans tous les
coins, les serviettes sales, les petits verres em­
bués, les pelures de fruits, le directeur s’était
installé pour la sieste devant le monumental
meuble noir qu’il ne visitait jamais sans un bàil-

i32

LE DESSOUS

lement, car les reliures lui rappelaient le mono­
tone bourdonnement de mouches qui précède
le premier sommeil des après-midi. Couché
les pieds en l’air, le sang un peu au cerveau, il
essayait de lire son journal, n’y parvenait pas et
remuait des idées troubles. Un store vert donnait
à cette chambre silencieuse un aspect d’aquarium,
et au centre, sous une petite châsse de cristal
que portait une colonne de marbre noir, nageait
une miniature ovale représentant Mme Davenel,
la mère de Marguerite, une blonde en robe
rouge, espèce de petit poisson de luxe dont les
yeux d’émeraude semblaient pleurer la liberté
d’un plus vaste océan.
Marguerite entra en peignoir lâche,les cheveux
défaits, charmante réduction du désordre géné­
ral, les paupières gonflées ou de sommeil ou de
mauvaise humeur. Elle monta sur l’escabeau,
fouilla et brouilla des tomes.
— Marguerite, dit Davenel, fronçant le sour­
cil, tu me casses la tête. D’ailleurs, viens un peu
ici... j’ai à te parler!
Rien n’est plus désemparant que cette phrase:
J’ai à te parler. Beaucoup de discussions, d’où
sontjaillies d’infernales ténèbres, n’ont pas eu
un meilleur début.

LE DESSOUS

(33

— Esl-ce qu’il y a quelque chose qui- ne va
pas? interrogea Marguerite, étonnée.
— Il y a quelque chose qui ne me va pas,
déclara sèchement le père dont la pénible diges­
tion s’accentuait. (L’air de juillet était si parti­
culièrement chargé de miasmes à la ferme hol­
landaise!) J’ai appris, j’ai entendu dire que tu
t’étais gravement compromise hier, au milieu de
tous nos invités, et surtout devant tout notre
personnel. Tu aurais fait déjeuner 1 anarchiste
à la table du ministre. C’est absolument incon­
venant, ma fille. Et je ne comprends pas que tu
aies fait cela sans te préoccuper de nos hôtes,
avec tous les regards de nos domestiques fixés
sur toi.
— Ah ! fit Marguerite un peu tremblante.
Pauline t’a raconté...
— Pauline et le chef des équipes. C’est une
légèreté qui n’a pas de nom...Enfin, cet homme,
nous ne le connaissons pas et son attitude n’en­
courage guère la charité.La chante! Les femmes
sont très vites pincées à ce jeu-là. On fait la
charité parce que ça vous amuse, d’abord, et on
ne calcule pas les suites... Voilà un voyou qui
va s’imaginer qu’on lui doit la table et le cou­
vert! Et tu lui as offert du champagne par-des­

ï34

LE DESSOUS

sus le marché. Dis donc, est-ce que tu deviens
folle? Il avait à boire et à manger très large­
ment au réfectoire, avec les pauvres de la com­
mune; je ne suppose pas que tu l’estimes davan­
tage, celui-là, pour sa paresse?
Marguerite flottait toujours entre la crainte
de se compromettre et le désir de jouer aux
aventures. Sa vie était vraiment double. D’un
côté, elle fuyait le regard de son père et de
l’autre elle cherchait toujours celui des héros
de roman. Elle se sentit prise, ne répondit pas,
haussa les épaules.
— Oui, c’est très gentil les bravades vis-à-vis
de la société, mais nous vivons dans la société,
nous, et nous n’avons pas à épouser les querelles
de ces gens-là. Ce Fulbert doit avoir un mauvais
coup sur la conscience; une bombe ou un vol.
Je le tolère chez moi par pure bonté d’âme. D’un
geste je peux l’envoyer au diable. Leurs théories,
je m’en fiche. Tant que nous tiendrons l’ar­
gent que nous gagnons et qu’ils ne gagnent
pas, ils n auront pas à se mêler de nos affaires.
Un dîner, du crédit, quelques matelas, j’y
consens, car c est juste ; toute bête humaine
mérite de vivre. Seulement, pas de distinction
honorifique! Ce serait trop cocasse! Vois-tu un

LE DESSOUS

i35

monsieur prêt à pulvériser nos gouvernants
mangeant à leur table et faisant sauter leurs sou­
pières?... Tu n’as jamais eu de mesure, comme
ta pauvre mère ! Il faut que tu te salisses un brin
en nettoyant tes pauvres. Je te prie de ne pas
recommencer.
Le directeur, disant ces mots, remit ses jambes
dans une position normale.
— J’espère, ajouta-t-il plus doux, que tu ne
vas pas me faire une figure d’enterrement? Si
ton anarchiste t’amuse, cache-le!... et surtout
ne lui laisse jamais l’espoir de dîner ici. Chacun
chez soi ! Les bombes seront mieux gardées !
Marguerite eut un mouvement de stupeur.
— Où veux-tu que je le cache? Il habite la
cabane de l’ancien cantonnier Martin et tout le
monde sait bien qu’il y demeure. Il est là dans
l’eau, dans la boue, avec un plafond qui ne tient
pas sur sa tête.
— Pourquoi ne va-t-il pas au réfectoire
demander du travail? C’est qu’il a le moyen de
vivre de ses rentes. On ne dompte ces gens-là
que par la famine. Il est même plus coupable qu’un
autre, car il a une certaine éducation. En tous les
cas, ne te donne pas en spectacle. On ne verse
pas du champagne à un vagabond. C’est imrno-

i36

LE DESSOUS

rai... puisque tous les vagabonds ne peuvent pas
en avoir !
— Je voulais prouver à mes domestiques,
justement, qu’il n’est pas dangereux.
— Allons donc! donne-lui l’entrée de la mai­
son et il viendra tâter notre coffre-fort... s’il ne
tâte pas mieux... Je te répète que ce monde-là
ça se parque. Nul n’est plus généreux que moi
au point de vue des idées... Seulement je ne
discute pas les actes possibles, je les empêche de
se produire. Je ne veux plus admettre ce mon­
sieur à ma table. Nous ne sommes pas de la
même espèce.
— Mais, papa, fit Marguerite, s’asseyant en
haut de l’échelle de la bibliothèque, à quoi ça
sert-il d’être en république s’il y a toujours des
différences? Voici un homme aussi instruit que
nous, de la même éducation et qui pas plus que
nous ne veut travailler la terre. Cela me semble
naturel. L’ouvrier paysan, c’est l’éternel domes­
tique. Ce garçon-là ferait un comptable ou un
secrétaire passable, peut-être un journaliste., et il
deviendrait député, ministre comme M. Garaud;
maisbotteler du foin ou bêcher des betteraves!...
Où ça le mènerait-il?
— Pour arriver, on doit tout essayer. On

LE DESSOUS

commence en sabots, on finit en pantoufles. Je
l’aurais certainement pris en pitié s’il avait
voulu m’obéir! Voyons, Marguerite, soyons
sérieux. Veux-tu que je te fasse sentir immédiate­
ment la différence entre cet homme et nous?.. Il
a vingt-cinq ans, je crois, il est bachelier, du
moins il le déclare, il est instruit, plus instruit
que nous, il connaît ses classiques, enfin... Il
n’est pas mal. Une fois débarbouillé, il serait
plutôt bien. Je ne vais pas m’informer de son
passé, je le suppose honorable... Cependant ce
jeune homme-là,rien que par sesidées,est notre
ennemi... et tant que nous serons les plus forts
il ne peut pas compter sur notre alliance. Suis
bien mon raisonnement. Tel qu’il nous est ap­
paru, mangeant, buvant et parlant, nous l’avons
jugé d’une autre essence que nous. Je te le
répète : innocent ou non d’un crime, il est à
mille lieues de notre humanité. C’est le déclassé,
le révolté, celui qui agit comme il pense en ne
s’occupant jamais des lois. La main sur le cœur,
ce garçon serait-il riche et indépendant, l’épouserais-tu?
Marguerite tressaillit. Dans l’ombre de la
bibliothèque, elle eut froid.
— Je crois, dit-elle comme s’adressant à elle-

i38

LE DESSOUS

même, qu’il ne songerait pas à demander ma
main, lui!
Davenel éclata d’un gros rire qui sembla bri­
ser quelque chose autour d’eux.
— En effet, la mariée serait trop belle ! Tu
n as pas du tout la conscience de nos valeurs, ma
chère enfant, et je le déplore. Les rêvasseries de
ta mère obscurcissent ton cerveau. Elle aussi
croyait à l’égalité, à la liberté, au droit d’être
des frères... les soirs d’été. Sottise! Sottise! 11
n y a de frères que ceux qui se comprennent,
parlent la même langue... Ce monsieur est un
visionnaire ou un criminel. Le visionnaire serait
le plus dangereux, car on peuffen avoir pitié. Je
donnerais tout au monde pour que ce fût un cri­
minel. Définitivement placé entre deux gendar­
mes, on ne s’en occuperait plus.
Mais, cher père, je ne m’en occupe pas,
je t’assure! Un morceau de pain ou du cham­
pagne, c’est toujours une aumône et je...
IXe lui as-tu pas donné une fleur de ton
bouquet? Ne mens pas?...
C est lui qui m’a priée de la lui offrir... pour
ma fête!... avoua Marguerite, saisie de vertige
devant la précision du rapport de Pauline et
sauvant sa mise.

LE DESSOUS

i39

— Bon! Bon! Des enfantillages ! Je pensais
bien que la charité, chez toi, n’avait pas de me­
sure. Rappelle-toi qu’on ne donne pas de fleurs
aux pauvres, iis préfèrent deux sous.
— Celui-là est un pauvre si spécial.
— Celui-là est un homme dans la misère...
c’est-à-dire capable de tout comme tous les hom­
mes! ajouta le directeur de Flachère, reconnais­
sant une égalité au moins dans la faim et toutes
ses brutales conséquences.
— Mais papa!...
— Mais... il n’y a pas de mais, nous avons
causé sérieusement et tu ne vas pas me reparler
de ton anarchiste, j’espère. S’il veut travailler,
il aura la paye de mes ouvriers, selon la saison.
S’il est vraiment bachelier ès-sciences, on pourra
un matin l’adjoindre aux deux comptables des
expéditions aux halles... sinon qu’il s’aille vite
faire pendre ailleurs... je n’aime pas les quéman­
deurs de bouquet à domicile. Une fois, deux fois,
l’épouserais-tu, cet oiseau-là?
— Oh! papa... est-ce que tu te moques... on
n’épouse pas le premier venu...
Et toute sa bourgeoisie lui remontant à l’ima­
gination, elle fit un geste de très réelle répulsion.
En effet, grâce au raisonnable discours de son

i4o

LE DESSOUS

père, elle venait de voir passer au loin le vaga­
bond Amour, le seul qu’on n’épouse pas, mais
le seul qu’on désire. Il avait plaisanté, un peu
lourdement, le brave père, et il avait fait, sans
s’en douter, une chose irréparable : il avait sou­
mis le cerveau de sa fille à la volonté de ce pas­
sant d’un soir.
Marguerite, ayant fini de réciter sa leçon de
convenances sociales, remonta chez elle avec un
roman de Bourget qu’elle ne voulait pas lire, car
un autre roman plus vif s’ébauchait à Flachère.
En somme, tant que les fameuses distances
seraient respectées, elle pourrait apprivoiser l’oi­
seau et même émietter du pain dans sa cage.
Criminel ou non, riche ou pauvre, on n’épousait
pas tiu révolté, vous demanderait-il solennelle­
ment en mariage. Donc, aucun espoir d’amour
légal n’était permis. Un instant elle avait formé
le projet de lui aller dire de travailler pour la mé­
riter. Cela lui sembla brusquement formidable
et ridicule. Elle savait d’ailleurs bien qu’en face
de cet épouvantait elle ne dirait pas toutes ses
phrases préparées et qu’elle demeurerait gauche;
telle Ta vnlgaire Pauline, sa femme de chambre,
devant le premier amant venu.
— On n’épouse pas le premier amant venu !

LE DESSOUS

Mi

Mais comme on l’épouserait volontiers si la
nature était faite pour l’humanité aussi bien que
pour les animaux. La nature, c’est le dessous de
toute espèce de société. Les plus somptueux
palais sont bâtis sur des égouts et les petites mai­
sons pauvres reposent à même le sol qui exhale
les mystérieuses fermentations des germes. Ôn
ne peut éviter qu’il y ait un endroit, puis un
envers aux choses, ce que l’on dit et ce que l’on
fait.
A partir du moment où la maladresse de son
père lui eut défiai l’anarchiste : un objet dont on
peut s’amuser en cachette pourvu que les domes­
tiques n’en sachent rien, elle eut l’irrésistible
envie de revoir Fulbert.
Elle attendit deux mois en guettant l’occasion.
Les vierges ont toujours le temps. Elle lui avait
promis de menus ustensiles de couture indispen­
sables aux réparations de sa veste, et elle irait.
C’était maintenant le fruit défendu, le piment,
l’aventure, l’heure de suprême détente dans la
perpétuelle contrainte, et elle avait bien plus peur
de cet homme que de son père, car elle devinait
que cet homme ne lui permettrait pas de mentir.
C’est si bon d’être franc, malgré soi, en dépit de
son éducation, de sentir la patte d’un fauve s’ap-

lZ'2

LE DESSOUS

pesantir sur vous de tout le poids de sa cynique
liberté.
Elle choisit, pour accomplir son voyage vers
l’arbre de la science, le jour d’un grand marché,
le jour où son père, obligé d’aller traiter lui-même
avec des revendeurs parisiens, s’absentait jus­
qu’au soir, souvent couchait à l’hôtel, et pour
cause... Elle fit une toilette simple, une de ces
toilettes simples de bourgeoise qui sont à elles
seules une provocation au pillage et au meurtre,
mit une jupe courte de drap gris forme tailleur,
ce qu’on appelle une trotteuse et qui se paye trois
cents francs chez le bon faiseur, un chapeau gué­
rite avec une mouette aux ailes déployées pas­
sant un bec jaune à travers la voilette, une voi­
lette chargée d’arabesques blanches qui brouil­
lent les lignes d’un visage, presque une voilette
pour adultère. Pauline, la femme de chambre,
était à la crèche, débarbouillant les mioches que
Mademoiselle négligeait depuis plusieurs semai­
nes. On fonde une crèche dans un élan de charité,
mais la charité de continuer... c’est si ennuyeux!
Le cuisinier disait : « Ils ne veulent même plus
de confitures ! » Alors pourquoi s’occuper davan­
tage de gosses qui en ont jusque-là !... O« ne
pouvait peut-être pas leur acheter à chacun pour

LE DESSOUS

i43

deux sous d’air salubre!... Marguerite, avant de
sortir, constata qu’il pleuvait. Un vilain temps de
novembre en septembre, des rafales, une boue..
Elle fut sur le point de renoncer au moment
d’ouvrir son parapluie, mais une sorte de chaîne
la tirait dehors, elle se sentait, malgré la jupe
tailleur, une vérité toute nue s’exhumant de sa
citerne. Elle avait assez croupi dans les raison­
nements! Elle irait. Non! Elle n’irait pas! Cet
homme noir capable de tout! Et qui se moquait
d’elle, car il avait bien pris la fleur, le jour du
ministre, mais il n’était pas revenu rôder autour
de la ferme hollandaise. De quel bois était-il ce
pantin étrange qui n’obéissait pas aux ficelles
mondaines. Une faveur pareille aurait dû l’atti­
rer, l’humaniser. Elle irait au moins lui faire
honte de son indifférence.
— Oui!... Non !... Il est quatre heures! Si
je ne pars pas, je ne serai jamais de retour pour
le dîner, et il faut que j’arrange mon dessert.
Et si j’allais rencontrer les gens de l’équipe de
cinq heures?.. Allons-y. Non! Mon porte-mon­
naie ! Pile ou face! Pile pour y aller, face pour...
Zut! c’est face ! J’y vais tout de même... Et si je
ne le trouve pas? Où serait-il le pauvre? Il est
là-bas pris au piège de notre bonne éducation.


Nous le laissons vivre tranquillement sur nos
terres où il est encore trop heureux, car on a le
droit de le renvoyer grelottant sur la route des
forêts... puisqu’il ne paie pas son terme!
Cette consolante pensée lui donna des forces..»
pour trahir son père.
Ah! son père... au lieu des théories sociales
et des discours énergiques, il aurait bien dû ris­
quer le petit acte décisif : le tour de clé dans
la serrure de la chambre virginale lorsqu’il s’é­
loignait pour aller lui-même courir les aven­
tures.
Elle parvint à la lisière de la forêt au crépus­
cule, n’ayant croisé personne sur les sentiers des
épandages. Elle essuya ses petites bottines avec
son mouchoir garni de dentelles, qu’elle jeta
d’abord puis ramassa soigneusement; il était mar­
qué. Ce mouchoir maculé dans sa poche com­
mença son supplice de fille en faute. Elle le
touchait, et retirait ses doigts gantés tout humi­
des. Enfin elle frappa timidement à la porte du
maudit.
— Tiens, c’est vous? Vous? dit Fulbert stu­
péfait d’apercevoir cette élégante silhouette de
femme sur le seuil de sa cabane.
— Oui, vous ne m’attendiez plus?

LE DESSOUS

Elle entra comme une qui se précipite duhaut
d’une falaise dans la mer.
— Non ! je ne vous attendais pas. Et pour­
quoi diable vous aurais-je attendue, Mademoi­
selle ?
Elle examinait, à la lueur d’une chandelle bou­
chant un litre de vin, le nid de son désir. La
maisonnette était industrieusement arrangée, des
plaques de tôle formaient la toiture, un petit âtre
rougeoyait sous des légumes qui cuisaient exha­
lant une odeur fade. Un lit de sangle, unique
mobilier, se recouvrait d’une couverture de che­
val brune à raies grises, donnant l’illusion du
drap bien tiré dessous. C’était ordonné, relati­
vement propre, mais d’une désolation infinie.
Lui, plus noir et plus déchiré encore que lors
de sa dernière visite au pavillon hollandais,
l’examinait de son côté, maussade comme un
hibou surpris par la lumière. Elle lui dit d’un
ton de petite fille :
— Je suis venue, en passant, pour vous ap­
porter du fil et des aiguilles, vous savez, ce que
vous m’avez demandé le jour du ministre?
Il éclata d’un rire terrible.
— Du fil et des aiguilles 1 Pourquoi pas l’une
de vos chemises, impertinent trottin? Tenez,

146

LE DESSOUS

asseyez-vous là, sur mon lit, un endroit presque
propre, et ôtez votre voilette que je voie vos
prunelles de saphir. C’est ainsi, n’est-ce pas,
que s’exprime le Journal des Demoiselles? Et,
de grâce, ne vous gênez pas pour mentir à votre
aise. Décidément, vous mentez toujours.
Très inquiète de cette réception, elle balbutia .
— Je... je n’aurais pas dû venir...
— Surtout venir en passant. On ne passe pas
chez moi. Si on y tombe, on y reste. Ma cabane
n’est pas le but d’une promenade de flâneur. Et
Monsieur votre père, comment se porte-t-d?
— Papa est à la maison, s’empressa-t-elle de

répondre, et il me charge...
— Assez! coupa net le jeune homme dont les
mâchoires eurent un zig-zag nerveux. Venez,
si c’est votre plaisir ou le mien, mais ne me
racontez pas le Petit Poucet. Monsieur votre
père, je l’ai vu ce matin qui prenait le Decauvifle.
Marguerite se leva.
— Vous êtes bien méchant ! fit-elle, la voix
tremblante.
— J’essaye de vous faire peur. N est-ce pas
cela que vous veniez chercher, en passant? Non!
Non! Ne vous en allez pas si vite. Moi, le mons­

LE DESSOUS

i47

tre, je serai plus franc. Je vous ai attendue, en
efiet... suffisamment pour avoir le droit de vous
garder cinq minutes. Je vous ai attendue un peu,
beaucoup, passionnément,puis plus du tout. En
principe,j’attends touj ours une femme... mais j’ai
horreur de toute espèce de bourgeoise. C’est ma
névrose.(Il se remit à rire et lui toucha l’épaule
d un geste autoritaire.) Voulez-vous bien rester
cinq minutes pour me donner vos aiguilles?
Elle lui tendit docilement une jolie trousse de
satin bleu où elle avait rangé non seulement des
aiguilles, mais du fil et des soies.
— Merci, c’est délicieux, d’une bien grande
utilité pour moi, surtout la soie blanche.
Il y eut un moment de véritable embarras.
Assise, elle nouait et dénouait les bouts de sa
voilette, correcte à souhait, bien en visite de
cérémonie sous les regards phosphorescents
du jeune homme debout près d’elle.
— Je n’ai pas pu venir plus tôt, avoua-t-elle,
résignée aux injures, parce que mon père m’a
défendu de m’occuper de vous.
— A la bonne heure ! Et vous lui désobéissez?
— Ecoutez-moi, reprit Marguerite, je viens
pour vous supplier de quitter l’horrible vie que
vous avez choisie... malgré nous. Cela me fait

i48

LE.DESSOUS

mal de penser que vous souffrez du froid et de
la faim dans cette cabane où il pleut par les
fentes. Je viens pour vous dire qu’il fautoublier
votre passé, vilain oiseau des tempêtes, et vous
bâtir un nid plus solide. Mon père ne vous pro­
posera plus du travail sur le terrain des épan­
dages; je lui ai appris que vous étiez bachelier;
vous pourriez trouver un emploi de comptable
dans nos bureaux mêmes, sous sa direction,sans
passer par les réfectoires et les granges. Nos
paysans ne sont pas des relations bien agréables.
Est-ce que vous me comprenez, Fulbert? Je ne
dors plus, je suis malade, vraiment, de vous
savoir où vous êtes et si abandonné.
Plus ému qu’il ne voulait le paraître, Fulbert
s’assit près d’elle.
— Et... vous comprenez, vous, ce que vous me
dites, en ce moment, Marguerite... Vous savez
très exactement ce que vous m’offrez?
Elle sourit du sourire de la Joconde.
— Je ne vous offre rien qu’on ne m’ait permis
de vous offrir... monsieur Fulbert.Cependant, il
faut que cela soit décidé par vous, bien entendu.
Mon père m’en voudrait si je lui donnais votre
réponse. Je vais vous expliquer: nos comptables
demeurent au pavillon, ils ont des logements

LE DESSOUS

convenables, ce ne sont pas des ouvriers. Il y
en a même un qui fait des vers à ses moments
perdus, je crois. Papa prétend que l’on est tou­
jours débordé par les chiffres dans la pleine
saison des expéditions de fruits... alors... cela
s’arrangerait peut-être...
— Et l’anarchie!
•— Vous ne vous occuperiez plus de politique
... voilà tout.
De nouveau, Fulbert éclata de rire, d’un rire
moins acerbe.
— Vous êtes charmante, Marguerite. Mais un
célèbre auteur de traités de morale, Jésus-Christ,
je crois, a déclaré que la charité était le pseudo­
nyme de l’amour. Si je fais ce que vous désirez,
est-ce que votre père ne va pas s’imaginer des
choses...
— Eh bien, répondit Marguerite toujours sou­
riante, nous signerons notre traité du pseudo­
nyme qui vous plaira. Ce ne sera pas la pre­
mière fois qu’une femme aura été insultée à la
place de Jésus-Christ.
— Ça, c’est trop spirituel, gronda Fulbert,
j’aurais préféré une gifle.
Elle se dressa, bien cambrée dans sa robe tail­
leur.

i5o

LE DESSOUS

— Toutes les bourgeoises ne sont pas des
sottes, cher Monsieur.
— Oui, mais toutes les femmes sont folles...
Vous m’accordez le temps delà réflexion?
Elle haussa les épaules.
— Réfléchir... quand des pluies d’automne
vous inondent.
— Justement... une douche après cette histoire
merveilleuse d’une jeune fille charmante venant
m’enlever au nom de la Charité pure... cela me
rafraîchira le cerveau. Ce doit être moi qui suis
fou !...
— Je m’en vais, monsieur Fulbert. Il est tard.
Papa doit rentrer de Paris pour dîner.
— Non! Il ne rentrera pas... J’en suis sûr.
Donnez-moi la main, dites.
Elle se déganta d’un mouvement lent de petit
reptile qui change de peau.
— Voici, Monsieur.
II se pencha, regarda sa main en tous les sens,
curieusement.
— J’ai toujours eu l’effroi d’une main de
femme. Cela ressemble à une patte de grenouille
ou de souris, c’est petit, mou, adroit et glis­
sant. La fragilité de l’objet en fait son danger
permanent. On ne touche à cela que pour le

LE DESSOUS

i5i

broyer ou le chatouiller, et ce n’est jamais satis­
fait de l’étreinte. Dire qu’il y a des hommes
assez stupides pour demander... une main.
— La main... toute seule?
— Hélas! Le reste ne vaut guère mieux...
Vous jouez à l’équivoque^ déjà? Drôle de jeune
fille! (Et il ajouta, le regard dans le sien :) On
épouse aussi la main qu’on baise... respectueu­

sement.
Elle rougit sous les yeux qui plongeaient en
elle, mais son sourire conservaitla naïveté un peu
bébê|e de celle qui fait semblant d’entendre. Elle
n’avait pas saisi la grossièreté de l’expression.
— Allons! Vous jouez sans l’expérience du
jeu. Et j’ai tort de retarder le dîner de Monsieur
votre père. Adieu, Marguerite. Ne repassez
plus... Je ne suis pas un joujou pour petite fille.
Il la poussa très vite dehors et referma brus­
quement sa porte.
Elle s’enfuit, heureuse des injures, comme si
elle avait recueilli dans ce repaire une ample pro­

vision de caresses.
Elle saurait un jour de quelle façon un pantin
mâle se détraque. Il faut bien en casser plusieurs
pour se faire la main, une mamqu on baise res­
pectueusement... autrement dit, qu’on épouse.

VII
LA VISITE DE MARCUS

-— Bonjour, Fui. Quel temps!
— Bonjour, Marcus. Un temps à ne pas
mettre un journaliste dehors, et je te remercie
d’être venu.
Marcus, en pardessus de drap clair garni de
castor, chassait les flocons de neige à coup de
doigts légers le long de ses fourrures. C’était
un jeune homme de vingt-cinq ans, bien pris,
bien sanglé, devant tourner plus tard à lagraisse,
pour l’instant rose et joli comme une femme.
Ses cheveux, presque bleus, se plaquaient en
petits bandeaux ondulés sur son front étroit;
ses minuscules moustaches estompaient d’une
ombre amoureuse sa bouche un peu molle ; ses
yeux, sous une singulière lourdeur des paupières,
avaient un regard terne, sans âme, s’éclairant
seulement aux lueurs brutales. Il époussetait

LE DESSOUS

153

ses fourrures avec des gestes caimes, d une éiegance étudiée, qui, lorsqu’il serait moins jeune,
pourrait passer pour une habitude mondaine. 11
sortait certainement du meilleur monde, ne sa­
vait pas encore s’il y rentrerait un jour, mais,
en attendant, faisait figure dans tous les autres
et y apprenait à exagérer ses défauts de nais­

sance .
Il ôta son pardessus d’un mouvement automa­
tique, cherchant un endroit convenable ou I ac­
crocher, se montra hors du drap, comme une pou­
pée hors de son carton, lustré, cravaté, tiré à
quatre épingles de perles, puis il dit :
— Oui, mon pauvre Fui, il fait un froid de
loup dans ton pays, et tu as une drôle d’idée de

rester à la campagne l’hiver.
Fulbert lui désigna son lit de sangle.
— Assieds-toi là. C’est le meilleur fauteuil de
ma maison... de campagne.
Marcus s’assit, croisa la jambe, sourit d un
sourire chargé des fluides les plus cordiaux. Il
ne pouvait s’étonner. Ses principes de haut sno­
bisme l’empêchaient de manifester une surprise
de mauvais goût en présence de l’originalité d’un
ami. Un jeune reporter ne s’effare pas,, surtout
quand il croit de son interet de ne pas s effarer.

154

LE DESSOUS

Rien ne maintient les petits camarades dans
leur sphère comme Pair naturel que l’on arbore
devant les pires situations. Le monde est gou­
verné par des lois immuables et ce ne peut
être que par mondanité pure que l’on renverse
1 ordre établi. Il ne faut manifester de l’indigna­
tion ou de l’affliction qu’à bon escient. Chacun
a ses secrets, ses besoins mystérieux. Pour
savoir vivre, il est souvent nécessaire de ne
pas savoir comment vit le voisin, d’ignorer ses
dessous.
Ce bon Fui, dit Marcus cérémonieusement
affectueux. Voilà bientôt cinq ans que nous nous
sommes perdus de vue.
—... Et de cœur? murmura Fulbert.
— Non, mon cher. Nous nous aimons tou­
jours comme au collège... mais en hommes, j’es­
père te le prouver. Ta lettre m’a fait plaisir.
Quand j ai pu reconnaître ton écriture, je me
suis frappé le front en criant : c’est Fui ! C’est
ce grand diable de Fui! Il a conservé sa manie
de dire ce qu’il pense. Quel sacré Fui!
Fulbert regardait son ami gravement. Son
masque d’animal souffrant, presque à l’hallali, se
détendait en une grimace. Il ne savait rire qu’en
enfant terrible, lui, et il se moqua.

LE DESSOUS

155

— Que d’histoires, Marcus ! Nous nous aimons
en hommesettunem’as même pas tendu la main.
En effet, j’aurais besoin de serrer les mains d’un
homme. Je ne vois personne, je vis comme un
tigre enchaîné. C’est-à-dire, je suis libre, com­
prends-tu ?
— Ce bon Fui! répliqua Marcus, qui ne com­
prenait pas du tout.
Le corps ondulant d’émotion sous ses hail­
lons, Fulbert s’approcha et se laissa choir à
côté de son ancien camarade de collège.
L’autre ne se recula point, bien qu’il en eût

envie.
— Mon vieux Marcus, tu ressembles à un
homme, ça c’est une justice à te rendre, mais
tu embaumes toujours la fille, déclara Fulbert,
dont l’accent, malgré la saveur coutumière de son
langage, se faisait plus doux.
— Voyons, Fui, tu ne m’as pas appelé ici,
en décembre, pour me débiter de pareilles bali­
vernes? Nous ne sommes plus des gosses.
Fulbert lui posa sa lourde patte sur l’épaule.
— Non, dit-il, d’une voix rauque, nous som­
mes de pauvres et fichues bêtes, l’une tombée
dans la plume, l’autre dans la m....
Et il cracha le mot, simplement.

i5G

LE DESSOUS

— fu sais, Fui, ne te lance pas. J’ai un peu
perdu l’habitude d’entendre dire des saletés,
depuis le collège.
As-tu garde celle d’en faire, mon vieux?
Marcus se leva. Son sourcil, semblant déli­
catement peint au kol, se contracta comme une
petite sangsue sur laquelle on aurait versé du
vinaigre.
— Fui...dois-je m’en aller?
— Pas tant qu’il neige. Tu mouillerais tes
belles bottines. Etrange idée de venir ici, en
décembre (et il appuya), en décembre, avec des
souliers vernis. On dirait que tu n’en as qu’une
paire...
Marcus essaya de rire :
— Ce cynique Fui. Il sait son monde. Veuxtu que nous changions?
Fui regarda piteusement ses souliers éculés
où son pied cambré, très fin, jouait à l’aise et
sans chaussette.
— Inutile, fit-il, j’ai le pied plus maigre que
le tien, et puis ça chagrinerait mon frère JésusChrist. Il marchait pieds nus, quoique innocent.
Moi qui suis coupable, j’ai droit à mes mauvais
souliers.
— Alors, dit Marcus décidé à tout supporter

LE DESSOUS

107

de la part de cet ancien camarade, tu fraternises
toujours avec les dieux etles rois? (Il ajouta, bien­
veillant:) Ça n’apas Pair de te réussir, hein, là,
entre nous, ton manque de mesure?
Fulbert s’étira et bâilla douloureusement.
— Est-ce que l’on sait ! Je suis peut-être sur
le point d’obtenir le bonheur, un bonheur inouï.
Seulement, je réfléchis, je me tâte... Je me
demande s’il faut que je me baisse... car il faut
ramasser le bonheur, personne ne vous le four­
rant dans les bras. D’une part, j’ai la société
en horreur, d’autre part, comme je suis un
homme intelligent, je ne veux pas faire cadeau
de mon intelligence à la société. Je ne lui dois
rien. Je crois même lui avoir rendu le service
de la débarrasser d’une ennemie, d’une de ses
pourrisseuses d’âmes auprès de qui, mon vieux
Marcus, tu n’es, ou tu n’as été, que de la SaintJean. Je sens venir le printemps au milieu de mon
hiver, la renaissance pour moi, et dans ses flots
d’imtaondices la terre, ma terre promise, vomit
une fleur. Une fleur, Marcus !... La seule création
qui ferait croire en Dieu, car c’est inutile et char­
mant. Tu te souviens? De ton temps, au collège,
je n’aimais pas les fleurs parce que je ne les
séparais pas des femmes, dont j’avais, grâce à

j 58

LE DESSOUS

tes sermons, l’horreur la plus sacrée. Une fleur,
c’était l’objet défendu, le parfum du sexe. Un
parfum, c’est une corruption, cela se propage
chimiquement de la même manière qu’une pes­
tilence. J’ai rêvé quelquefois d’une fleur sans
odeur, si blanche, si pure et si l’étoile au fir­
mament , qu’on puisse l’aimer sans l’ignoble com­
plication du baiser. Notre frère Jésus-Christconnaissait tout le prix de la femme idéale. S’il n’a
pas pu réhabiliter Madelaine (et il en est peutêtre mort!),il a toujours déclaré sa mère vierge,
nous montrant la vraie voie de la volupté après
celle du calvaire, la volupté se prouvant par
l’absurde. Marcus, je crois que je vais aimer
une vierge d’un grand amour... Seulement, je
n’ose pas, et comme je n’ai jamais aimé que toi,
d’amour chimiquement pur, je voudrais me con­
fesser à toi avant de me décider.
— Te décider ? Quel scrupule ! dit Marcus, tout
en examinant la hutte froide, le bizarre mobilier,
et en songeant que celui qui lui tenait cet extra­
vagant discours ne possédait ni souliers ni feu.
— Me résoudre à transiger, moi, un roi, c’està-dire une intelligence?
— Fui, où sommes-nous ici? Dans un caba­
non?

LE DESSOUS

i5g

— Je ne suis pas furieux, Marcus, je te parle
sans m’occuper du milieu. La raison des choses
est au-dessus d’elles. Mes actes ont perpétré ce
décor. Je le subis sans me plaindre. Qui es-tu
toi-même pour oser me croire fou? Tu désirais
que nous nous fissions prêtres, jadis.
— Vois-tu, répondit Marcus, le temps n’a pas
marché pour toi, mon pauvre Fui, tu es resté
un cruel ergoteur s’étonnant de la vie ordinaire
et la voulant extraordinaire, un apte à tout, bon
à rien, que la première drôlesse rencontrée devait
mener par le bout... de ce que tu sais. Tu n’as
pas de vice. Ta lettre me l’a prouvé une fois de
plus. Il y a des choses qui ne s’écrivent jamais
si la raison est au-dessus d’elles. Fiche-moi la
paix avec ton orgueil. Tu as besoin de cent sous?
Je peux te les donner plutôt deux fois qu’une.
Donner, pas prêter. Mon principe est de ne pas
prêter, cela embrouille mes comptes et il faut
recommencer trop souvent. Causons donc en
amis qui sont revenus à la même auberge après
de longs voyages très différents, et tâchons de
nous séparer sans nous fâcher. On est des jeunes
gens bien élevés, je pense. Si j’arrive à ton pre­
mier appel, toute autre affaire cessante, c’est que
je te garde un,e vieille affection, mais ce n’est pas
u

160

LE DESSOUS

pour reprendre les théories du collège... ou du
collage, comme il te plaira de prononcer. Au dia­
ble Platon et ses erreurs ! Plus d’équivoque, Fui.
Oui, j’ai entendu raconter de singulières histoi­
res sur toi par descamarades.il paraît que tuas
eu pour maîtresse une rouleuse quelconque qui
t’a dévoré tes quatre sous et ensuite te les a...
rendus. N’insistons pas. Chacun mène sa barque
selon ses moyens. Cela, c’était le bateau de fleurs.,
bien que tu 11’aimes pas les fleurs en qualité de
monstre. Je suis pour toutes les libertés... excepté
pour celle qui vous mène en plein bois au mois
de décembre. Je t’ai connu fils de famille, je te
retrouve vagabond, va-nu-pieds, hors la loi, et me
déclarant que tu es un prince... d’intelligence!
J’en conclus que tu prends le chemin de la folie,
ce qui m’afflige, puisque je t’aime encore d’une
affection raisonnable. Je 11e suis pas un illuminé,
Fulbert, et... d’ailleurs, rien ne m’étonne.
— Rien ne t’étonne! interrompit Fulbert.
Alors tu dois être plus malheureux que moi,
Marcus. La vie est un perpétuel miracle. Seraistu devenu simplement un idiot, en dépit de ton
esprit de reporter mondain?
— Ah! Fui... de quel droit...
— Ou mieux, poursuivit Fui, une espèce de

LE DESSOUS

lÔl

bête, moitié serpent, moitié homme, obligée à
ramper parce qu’elle devine que c’est dangereux
de marcher tranquillement sur ses deux pieds
nus? Je t’ai fait venir ici pour te demander le
secours de ton affection, en effet. M’offrir cent
sous, c’est assez peu. Ta nouvelle amitié d’homme
n’est-elle riche que de menues monnaies, Marcus !
Marcus arpentait le sol battu de la cabane,
cherchant des places propres où poser ses botti­
nes vernies. Très ennuyé de la tournure que pre­
nait l’entretien, il avait surtout conscience de
perdre son temps. Or, il ne pouvait pas perdre
son temps, même en face d’un cas psychologi­
que... puisqu’il était journaliste.
Fulbert, lui, se coucha, royalement méprisant,
sur son lit de sangle. Il donnait audience et ne
songeait guère à la vie quotidienne, peu mira
culeuse de sa nature.
— Je suis déshonoré à tes yeux, beau Marcus,
parce que j’ai accepté quatre sous d’une rouleuse
quelconque et peut-être aussi parce que j’accep­
terai les cent sous quêta générosité me propose.
Je suis un pauvre sire, n’est-ce pas, sous le rap­
port de la prostitution, mais, moi, je m’en con­
fesse, j’avoue... Toi, tues un gentil garçon plein
de mystères élégants, tu écris des articles sur

LE DESSOUS

les actrices, les belles madames cotées ; tu es le
placier des grâces, le voyageur de commerce de
leurs amours; tu as le vice que je n’ai pas, c’est
certain. Et tu m’es fidèle... comme on aurait
peur! Je te dis que tu embaumes la fille, toutes
les filles, tu es pourri de tous les parfums. Eh !
va donc, fleur de peste ! Ce que nous sommes
étant gosses, nous le restons toujours. Tu as
exploité mon âme autrefois, mais, sans âme toimême, tu continues à exploiter celles des voisins
et des voisines ne sachant pas au juste ce qu’il
y a dedans. Tu continues à asservir ton geste
et tu ne peux pas songer à t’affranchir le cerveau,
parce que rien n’y pèse. Il est vide, aussi vide
que ta poitrine. (Fulbert s’arrêta et eut un rica­
nement sourd.) Je t'ai aimé pourtant jusqu’au
cœur. Je me sens marqué du sceau de cet amour
si ridicule et si délicieux. Ce que tu voulais de
moi, tu l’as eu. J’aurais donné bien plus que
mon honneur de mâle, car, en amour, l’honneur
ne compte pas. Maintenant, tu es encore plus
fille qu’à dix-huit ans. Tu essayes, ma parole,
de me remettre à ton niveau. Je vais donc fata­
lement recommencer à m’avilir pour que tu te
trouves plus grand et plus sage vis-à-vis de mes
propres fautes. Je t’ai prié de m’écouter en con­

«
=21

LE DESSOUS

163

fession. Bon gré, mal gré, tu mécouteras, Marcus.
Il s’agit de ma première maîtresse, tu m’entends ?
— Je crois, murmura Marcus tressaillant ner­
veusement, tout en examinant ses ongles, qu il
n’est pas nécessaire de nous lancer des femmes
à la tête pour nous comprendre. Tu es dans une
misère noire et tu veux que je t’en sorte, moi,

ton meilleur camarade.
— Une nuance, remarqua Fulbert. Il dit ca­
marade à présent. Tout à l’heure c était l ami.
En suivant la progression de ses sentiments
neufs, il va finir par m’étrangler. Pourquoi dia­
ble est-il venu !
— Tu es insupportable, Fui! Je maintiens
camarade parce que c’est le seul mot à employer
entre nous. Nous sommes tous des associés dans
le plaisir, mais, pour un an, un mois, un jour,
rien ne nous attache éternellement, pas meme...
Marcus s’arrêta, semblant inventorier le nœud

de sa cravate.
— Achève! cria Fulbert, bondissant tout à
coup, les yeux pleins de phosphore.
—... Pas même les saletés du dortoir de 1 ecole, souffla Marcus qui, d’instinct, se recula
devant Fulbert debout. Celui-ci avait leve le
bras et le laissa retomber brusquement; un éclair

IÔ4

LE DESSOUS

jaillit de son poing- fermé qu’il mit sous le men­
ton du jeune homme.
— Regarde cela, Monsieur ! rugit Fulbert.
— Quoi, cela, tu es fou ! soupira Marcus,
détournant la tête.
— Je te dis de regarder cela ou de me regar­
der en face. Choisis!
Marcus, chose étrange, préféra regarder ce
qu’on lui montrait le poing tendu.
C’était un bracelet d’argent sur lequel on lisait
en lettres de turquoises : Marcus est à Fulbert.
— Si pauvre que je puisse être, je ne l’ai pas
encore... lavé.
— Eh bien, répliqua Marcus, haussant les
épaules, ça prouve que les turquoises sont fausses.
Tu n’en aurais jamais eu de quoi fleurir le cor­
sage de ta maîtresse, mon cher. Rends-le-moi,
dis? Ces enfantillages-là sont quelquefois encom­
brants pour l’avenir.
Fulbert jeta le bracelet à ses pieds et l’écrasa
sous le seul poids de son talon nu.
— Va le ramasser dans la boue, si tu le veux.
Oui, tu as une turquoise fausse à la place du
cœur, je le savais déjà. Allons, tant mieux. Me
voici libre et toi aussi. Tu n’auras plus peur de
moi. Au fond, c’est ça que tu venais chercher,

LE DESSOUS

165

toute autre affaire cessante. Nous sommes des
hommes désormais très corrects, d’anciens
associés, selon ta suave expression; je respire,
car je vois bien que les liens de la volupté
ne sont pas sérieux. Je puis espérer un bon­
heur tranquille, un bonheur bourgeois... après
ce nettoya
en règle. Mon Dieu, la vie est
facile quand on sait vivre! Tu es un sage, toi,
tu n’as pas de passion... rien que du plaisir, tu
ne connais pas la torture des jalousies corro­
sives, des baisers qui empoisonnent. Bon petit
Marcus! Asseyons-nous là tous les deux. C’est
plus la peine de faire les fiers. (Fulbert appuya
la main sur l’épaule de Marcus, qui se rassit, l’air
digne.) Je ne suis pas meilleur que toi, seule­
ment,pire. Comme toi je fus pourri par la volupté,
mais j’ai racheté mon âme, tout mon passé de
lâcheté sociale par un beau crime, le plus abo­
minable crime qu’un homme puisse commettre
pour se débarrasser du plus abominable des
esclavages. Marcus, j’ai tué ma maîtresse. J’ai
assassiné Flora, un soir qu’elle dormait là, sur
ma poitrine. — Tu trembles ? Tu as froid ici, hein?
J’en suis désolé. Depuis hier, il n’y a plus de bois
et je t’oblige à grelotter en m’écoutant. C’est
ma vengeance, une très mesquine vengeance à la

i66

LE DESSOUS

hauteur de ta situation de... reporter mondain.
Je te fais mon juge, peut-être mon bourreau, et
je te donne l’onglée. — Oui, j’ai assassiné Flora.
Je lui ai planté un couteau dans le sein et je suis
parti sans me retourner, comme un vulgaire sou­
teneur ayant accompli de la bonne besogne. J’ai
couru toute la nuit. J’ai traversé des rues très
larges, très brillantes, et puis des rues étroites,
très noires. Je me suis trouvé ensuite au milieu
de la campagne pleurant comme un enfant perdu.
J’ai crié, j’ai appelé cette fille à mon secours.
N’était-elle pas à la fois ma mère et mon amante?
Et je me suis remis à courir tout droit devant
moi. J’ai suivi desroutes, des sentiers, des lignes
de chemin de fer, des sillons de terre labourée...
Est-ce que je sais? Un moment, j’ai eu l’envie
folle d’aller te voir pour te demander de me con­
soler. Je n’ai jamais vécu,moi, pour autre chose
que pour mes passions, et je n’ai jamais bien su
distinguer le plaisir de l’amour, la souffrance de
la volupté, les turquoises vraies de la cire à
cacheter bleue. Je ne suis décidément qu’un
imbécile. Dire que j’osais crier vers toi du fond
de mon abîme. Oui, je suis tombé dans la m...
comme j’ai eu l’honneur de te le déclarer en
commençant mon histoire... Il paraît que c’est

LE DESSOUS

la base de toutes les sociétés. Maintenant, je suis
tenté de continuer mon chemin là dedans. Je
vais travailler, faire fructifier des choses, les
mains rouges. Ça poussera mieux. Je deviendrai
à mon tour directeur d’esclaves, de ceux qui la
remuent à pleines pelles. C’est crevant! Et tu
me salueras très bas, Marcus, le jour où tu me
verras spéculateur sur immondices.
L’argent n’a pas d’odeur, et j’ajouterai que
s’il devait en avoir une... ce serait celle-là. Au
milieu de cette vaste sentine il y a une fleur, une
vierge, si stupide et si adroitement femelle qu’on
la pourrait cueillir, par n’importe quel soir de
printemps. Ah ! mon vieux, c’est beau l’obscu­
rité de la femme. On s’y plonge comme en un
gouffre de rivière claire tout à coup noircie par
sa propre profondeur, et on en meurt, ou on en
ressort plus vigoureux, trempé pour tous les
combats. J’imagine la virginité d’une femme
comme un bain lustral. Je serai donc vierge
quand je voudrai. Mais ai-je le droit de désirer
cette jeune fille, n’ayant encore que le titre d as­
sassin?]^, on me déclare, ô douceur des temps,
un simple anarchiste, un amateur, ce qui est, en
somme, une profession contestable. Je n ai pu
devenir ni soldat, ni clerc de notaire, ni indus­

168

LE DESSOUS

triel, et ce sont là, paraît-il, les différentes étapes
conduisant un citoyen français au mariage légal.
Le père, un estimable bourgeois, m’a proposé
de lui servir de secrétaire ; alors, j’ai eu la vision
burlesque d’un personnage de comédie enlevant
à la fois la caisse et 1? fille. Je te dis que tout
est possible, mon vieux, quand on est moi,
tout... même de devenir un honnête homme
selon la formule.
— Fulbert, murmura Marcus, très pâle, tu es
ivre ou la misère te donne des hallucinations.
Pourquoi aurais-tu assassiné cette Flora?
— Ah! oui, pourquoi? Je l’ignore. Tout à
l’heure, je croyais le savoir. T’expliquer cela,
maintenant... Je croyais le savoir au moment
où je pensais que tu pourrais le comprendre. Je
l’ai tuée... voilà ce qui est certain. Je ne suis
pas ivre, non, mais je voudrais boire un autre
poison. J’aimais Flora. (Il s’arrêta une seconde,
puis il reprit, la voix sombrée.) Je ne me rap­
pelle pas le lui avoir jamais dit. C’était une
femme effrayante et j’ai bu à sa bouche quelque
chose d’effrayant. Je garde encore des somno­
lences de cette ivresse. Or, si je ne retrouve pas
l’oubli dans l’autre coupe, j’en mourrai. J’ai sou­
haité te revoir pour te confier mon secret. Je n’ai

LE DESSOUS

ïGg

pas lu les journaux, je ne sais rien de plus que
mon crime, et j’ai vécu depuis de longs mois sans
aucune nouvelle du monde. Je n’ai pas, bien
entendu, demandé aux gens d’ici ce qu’ils pour­
raient avoir appris à ce sujet. Je me laisse dor­
mir dans une tranquillité de bête.
Marcus fit un effort de surhumain snobisme
et saisit la main de son ancien camarade.
— Causons un peu plus raisonnablement,
Fui. En supposant que cet assassinat ne soit pas
quelque chimère de ton imagination, comment
as-tu frappé cette fille?
Et il regarda autour d’eux pour s’assurer que
personne ne les écoutait.
Fulbert baissa le front, ferma les yeux.
— J’ai frappé de toutes mes forces. Le sang
m’a jailli jusqu’à la figure, et je suis sorti de la
chambre, les doigts tièdes. Ensuite j’ai oublié.
Je te le répète, j’ai couru toute une nuit. Cela
m’a semblé durer une année cette course à tra­
vers Paris et la banlieue. Quand je suis tombé,
j’étais devant la porte delà propriété nationale
de Flachère. Voilà. J’ai frappé, c’est sûr, de
toutes mes forces réunies, parce qu’il le fal­
lait.
— Pourquoi? Réfléchis avant de répondre.

170

LE DESSOUS

Es-tu un monomane, un sadique, un monsieur
qui...
Fulbert releva la tête.
— Je suis ce que je dois être, logiquement,
selon ma conscience, mais en dehors de toutes
les lois sociales, sinon humaines. Marcus, faismoi grâce des théories médicales. Flora m’ado­
rait. Je lui devais tout, c’est-à-dire un peu de
pain...
Marcus eut un rire léger, un rire héroïque
d’homme fort.
— Ce n’était guère, mon pauvre garçon !
— C’était trop, parce que j’avais peur d’aimer
mon maître en ma maîtresse. Je l’aimais malgré
moi, et je l’ai tuée pour ne pas le lui dire.
— Tu es malade ! On nexommet pas un crime
pour des raisons de ce genre.
— Si, Marcus, il y a l’absolu, mais tu ne peux
pas comprendre puisque tu n’as jamais été que...
relatif.
— Merci bien ! riposta Marcus révolté. Tu es
un joli monsieur, toi! Souteneur! Assassin! De
plus, rêvant de séduction et de vol... toute la
lyre !
— Et tu en oublies... par pudeur, sans dou'e,
mon cher petit, ajouta Fulbert, dont la voix se

LE DESSOUS

fit plus lente. J’ai si mal débuté! (Les prunelles
phosphorescentes du fauve s’éteignirent.) Je ne
suis qu’un homme, mon pauvre Marcus, un
homme, passionnément, tristement.
— Je m’en aperçois, dit Marcus, mais ce n’est
tolérable ni pour toi ni pour les autres, mon
cher, et puis, il y a la police avant l’absolu...
— Oh! toi, railla Fulbert, tu es un homme...
gai, et la police te tolère.
— Assez! s’écria Marcus, remettant son par­
dessus d’un mouvement décisif; j’ai les phrases
en horreur, la littérature dans la vie me répugne.
J’en vends, de la littérature, moi. Si tu as le
courage de tuer les filles, je préfère, pour mon
humble part, vivre et les faire vivre de leur beauté,
très lâchement. Je soutiens des opinions reçues
qui me permettent de m’amuser à ma guise sans
étrangler personne. L’amour avec un grand A,
c’est une blague romantique. Les femmes sont
des instruments de volupté qu’il ne faut pas bri­
ser inutilement, mais bien savoir remonter à pro­
pos. Maintenant, se pousser dans le monde sans
les femmes, c’est bien difficile, elles sont toute
la loi et les prophètes. Encore faut-il les choisir
dans un certain milieu. Ta Flora n’était qu’une
prostituée de bas étage, incapable de te rendre

LE DESSOUS

service. On n’a jamais besoin de pain à Paris,
mon pauvre Fui, ou on n’est qu’un simple aliéné.
Résumons-nous : au nom de notre ancienne
amitié, je t’offre un louis, tout ce que j’ai sur
moi. Fais pas le malin, accepte, carne je reviendrai
pas ici, je ne veux pas me mêler moralement à
une sale aventure. Si on doit t’arrêter, tu le sau­
ras bien sans que je m’en occupe, sacrebleu!
Fulbert, adossé au mur de sa maison humide,
se sentit froid jusqu’au cœur.
— Et si j’épousais un jour Mlle Marguerite
Davenel, daignerais-tu venir à ma noce, mon
vieux? ricana-t-il, essayant de s’étourdir.
— Je te promets un compte-rendu soigné,
dit Marcus, feignant de rire aussi, mais tu feras
mieux de fuir ce pays, dont la terre, malgré sa
qualité, ne peut pas te porter bonheur. Mlle Da­
venel est, je pense, une créature douée de rai­
son. On n’épouse pas les fous de ton espèce.
Assassin ou toqué d’absolu, tues trop dangereux.
Je te le répète : tu manques de vice. Le vice, à
notre époque, c’est toute la philosophie. On n’est
plus ni amoureux, ni joyeux, ni colère, on est
vicieux, c’est-à-dire qu’on adapte son intelli­
gence à toutes les situations au lieu de brusquer
les dénouements. Je conçois le crime pratique :

LE DESSOUS

I?3

le cambrioleur surpris ou l’homme d’état per­
plexe, mais le crime passionnel, sans motif, le
crime pour des histoires de conscience, ah !
non, ce n’est utile qu’aux psychologues, et les
psychologues, ça n’est plus la mode, mon vieux.
Risquer la guillotine pour une obscure putain...
Fulbert serra les dents.
— Tais-toi! jete défends a’insultercette femme.
— Hein! La bonne femme que tu as tuée? (Il
jugea prudent d’éclater de rire.) Ça, c’est le com­
ble ! II faut que je la respecte?... Décidément,
tu es bien malade. Désolé de t’avoir offensé en
la personne d’une ombre. Cependant, comme les
devoirs de ma profession m’appellent ailleurs que
chez les loups enragés, serviteur, je me retire!
Une fois, deux fois, veux-tu un louis?
— Non, il serait faux.
— Trois fois.
Fulbert chancela, eut un éblouissement. Ce
n’était pas tout à fait ce qu’il avait demandé;
pourtant, il crevait de faim, et demain il lui fau­
drait peut-être accepter la proposition de Margue­
rite. Aller vivre chez elle, près d’elle, faire encore
le mal en échange du bien, abdiquer aussi sa
liberté, sa dignité de paria volontaire. Et puis,
peut-être la descente normale de cette échelle du

LE DESSOUS

crime : enlever la fille, voler la caisse, devenir
le dernier des bandits quand on se croit encore
un honnête assassin.
— Oh ! Flora ! Flora ! répéta-t-il les yeux fixés
au sol, fasciné par le rayon blanc qui sortait d’un
petit tas de boue.
Il se baissa, ramassa les débris du bracelet et
les tendit à Marcus.
— Tiens, fît-il d’un ton rauque, je te le rends
pour ton louis. A la liste de mes hontes, tu peux
ajouter le chantage, je suis plus grand que
nature, va, et tu t’en iras au moins d’ici sans
remords.
Marcus vérifia, un à un, les fragments de métal,
et les glissa dans la poche de son manteau qu’il
boutonna soigneusement.
— Tu exagères toujours, mon pauvre Fui!
Nous venons de rompre un cercle vicieux, voilà
tout,et, puisque tu n’entends rien au vice... bon­
soir !
Marcus sortit d’un pas vif, s’éloigna dans la
neige qui tombait, molle et silencieuse, en houppe
de cygne fardant toutes les hideurs de la terre.
— Flora! pleurait Fulbert, se mordant les
poings.
La bête qui gémissait en lui ne pouvait plus

LE DESSOUS

appeler à son secours. Il s’était enfin jeté au fond
d un gouffre. Rien ne pouvait être plus sombre
que sa nuit, sinon la cellule du condamné à mort.
Et, moitié pleurant, moitié ricanant, il résuma
sa situation en un suprême haussement d’épaule:
— Le troisième dessous! fit-il.

42

VIII
JEUX DE MAINS, JEUX DE V1LAÎN3

Le printemps renaissait; avec lui l’inquiétude
bizarre de Fulbert au sujet des dessous de Flachère. Il flairait, humait la brise comme un chien
sur la trace d’un mauvais gibier. Cela ne dure­
rait pas, cette odeur entêtante des jacinthes et
des roses. Viendrait un certain vent d’ouest qu’il
avait appris à connaître, un odieux vent d’ouest
balayant les parfums naturels pour les rouler
dans une pourriture chimique, une savante
décomposition de tout. Cela sentirait le cadavre
ou la pharmacie. Le poison devait inévitablement
sourdre de la plus merveilleuse fraîcheur des her­
bes nouvelles. Sa nouvelle situation aussi s’em­
poisonnait peu à peu d’un ferment de décompo­
sition morale... et il se déclarait fatigué, le soir,
par le papotage des deux comptables qui l’ac­
compagnaient jusqu’à son château, munis d’une

LE DESSOUS

grosse lanterne pour éviter les flaques fétides.
Il n’avait pas voulu accepter l’hospitalité du
pavillon hollandais afin de conserver sa dernière
liberté d’homme, celle de la nuit, mais il le
regrettait maintenant parce que ces deux imbé­
ciles ne le lâchaient plus le long de cette hygié­
nique promenade. L’un, M. Jaqueloir, était un
vieux sous-officier qui parlait interminablement
des écoles de tir et que rendait absolument
enragé le son de l’artillerie, tonnant tous les
mercredis,là-bas, derrière la sombre barrière de la
forêt. Il comptait les coups et les choux avec le
même entrain féroce, alignant des chiffres, des
petits dessins d’obus groupés autour de la colonne
Vendôme, des fleurs de grenades inspirées d’an­
ciennes broderies impériales, des pyramides de
boulets qui se terminaient par l’aigrette de la
tour Eiffel. Il se mouchait en regardant ensuite
le contenu de son mouchoir. Il prisait, cirait ses
moustaches, ramenait, d’un geste lent, deux
accroche-cœur de cheveux jaunes sur ses oreilles,
couvrait son crâne d’aigle pelé avec une calotte de
concierge. Sa vie tenait toute entre la question des
épandages, les rendements fabuleux de l’agri­
culture améliorée, la culture intensive, et le déve­
loppement du tir des canons du modèle cinq. Sans

178

LE DESSOUS

famille et sans la moindre fortune, il s’échouait
là, vieille bête heureuse d’une litière abondante^
exhibant une médaille militaire comme un arbre
une plaque de zinc sur une mutilation. II aimait
le café, en fabriquait toute la journée avec de la
chicorée et s’amusait, le dimanche, à creuser des
encriers dans des pommes de terre, prétendant
que l’encre coulait mieux de la plume sur le
papier par l’addition des sucs de ce tubercule.
L’autre, M. Albain Gaufroi, était une espèce
de jeune voyou décrassé, prétentieux, ancien gar­
çon épicier qui avait, on ne savait comment, des
lettres. Il rimait sur les marges de ses factures
de rebut et expliquait à Fulbert que, s’il avait pu
apprendre le latin,il aurait écritl’histoire d’une
pauvre femme poitrinaire mourant de l’abandon
de son amant. Il possédait un nez en museau
de poisson et une difficulté de la langue qui le
faisait bégayer sur les mots déplus de deux syl­
labes. Il s’habillait solennellement le dimanche,
mettait une cravate lie-de-vin, allait courir les
petits bals de banlieue dont il rapportait souvent
des maux d’yeux et d’oreilles assez peu poétiques.
Naïvement, il disait des femmes des choses
effroyables.
Fulbert, vêtu d’un veston décent, d’une culotte

LE DESSOUS

de cycliste (necessaire dans ce pays pour enjam­
ber les flaques), chausse de souliers anglais, la
barbe faite, les cheveux peignés, l’air humilié
d’un prince qui gagne cinquante francs par mois,
dirigeait ces deux fantoches sur le sentier de la
vertu administrative, mais ne pouvait déjà plus
supporter leur contact. Il les avait d’abord éblouis
en faisant à lui seul l’ouvrage de trois personnés, puis, devant leur mine de confusion, il s’é­
tait rangé,pensant bien qu’il s’attirerait de sour­
nois désagréments s’il persévérait dans ce sys­
tème de zélateur. Lui, l’assassin, n’était pas là
pour s’amuser à travailler comme un honnête
homme! Parvenu à la médiocrité, ce luxe des
indigents, il devrait cultiver son petit coin de
fumier sous l’attention du jardinier en chef.
M. Davenel aurait eu peur d’un comptable de
génie et il ne fallait pas que le père eût peur de
l’amoureux de la fille.
Amoureux? Fulbert était-il amoureux? II n’en
savait plus rien lui-même. Les dessous de son
amour l’inquiétaient comme le troublaient les
dessous de Flachère. Après le louis de Marcus,
il mangeait un pain encore plus douteux, d’un
goût si fade et si peu en rapport avec son palais
de carnassier qu’il se retenait la poitrine à deux

'

i8o

LE DESSOUS

mains pour ne pas rendre son cœur. Une barre
de deuil pesait sur la page de sa vie. Il traînait
un poids si lourd que ce relatif bien-être lui sem­
blait une misère pire. Il avait dévoré de la vache
enragée, voire du corbeau; à présent, il suçait
des bonbons, et il avait faim de chair très rouge !
On le leurrait avec des pastilles au miel qui
détraquaient peu à peu son estomac. Au moins,
jadis, il pouvait dormir tranquille sur la terre,
assommé par l’horreur de ses remords ou de ses
souvenirs, car il ne regrettait pas son crime, sa
logique de fauve l’ayant admis fatalement. Mais,
à présent, le fantôme de Flora s’agitait. Si Mar­
cus n’était pas revenu, elle revenait. Le journa­
liste, bon prince, lui épargnait les gendarmes...
Cependant un beau crime révélé n’est-il pas un
triomphe dont tout reporter doit la gloire à sa
patrie? Et Fulbert songeait... se rongeait, la re­
voyait debout, le sein troué, les prunelles noyées
d’eau, les yeux d’un vert printemps, le regardant,
remplis d’un reproche très doux, d’un reproche
de mère qui devine que son fils s’égare sur des
routes dangereuses. Où l’avait-on enterrée? Etaitelle morte tout de suite ou avait-elle agonisé
longtemps, cette créature bizarre, tendre et folle
de son corps, qui avait bien représenté, pour ce

LE DESSOUS

i8i

garçon brûlé de toutes les précoces fièvres, la
volupté, mère et consolatrice de tous les hommes !
Ne pas savoir... ne plus oser demander des nou­
velles de la morte!
Au ronron des litanies de Jacqueloir, qui
comptait le nombre des obus ayant plu sur Stras­
bourg la nuit du grand bombarbement, ou durant
qu’Albain Gaufroi lui récitait une pièce intitu­
lée : le Réveil de Marguerite, il se mimait
l’atroce drame obscur. Il avait frappé de bas en
haut parce qu’elle se couchait sur l’oreiller, les
seins en l’air, toujours presque nue. Lui se trou­
vait du côté de la table sous son bras arrondi,
un moment la lame du couteau était venue, il
ne savait plus comment, briller à son poing. Ce
couteau, un grand manche noir uni, une lame
traître qui le fascinait depuis des heures...
coupait chez eux indifféremment des viandes
ou du papier, c’était le couteau à tout faire.
Un jour, Flora ne trouvant pas son peigne avait
séparé ses cheveux de sa pointe un peu émous­
sée... Et voilà, elle en était morte, la pauvre
chère fille!
— Vous disiez donc, mon cher monsieur
Albain, qu’elle s’appelait Marguerite?
Ce nom le faisait remonter des dessous de son

182

LE DESSOUS

ancienne existence aux dessous de la vie mono­
tone de Flachère. Pourquoi diable ce garçon épi­
cier mêlait-il le nom de la patronne à ses inep­
ties? Cela le tirait une minute de ses cauche­
mars. Le garçon épicier souriait d’une façon
louche. Des rimes blondes alternaient avec des
rimes de vermeil.
— Est-ce que vous avez jamais bu dans du
vermeil, mon ami ? questionnait Fulbert, agacé.
—Non,pour sûr,mais c’est certainement blond.
—C’est pourpre, or et cuivre, d’ailleurs le
vermeil ne se porte plus. Dorer l’argent était un
sot métier d’autrefois. De nos jours on l’oxyde,
on le corrode jusqu’à ce qu’il prenne une horri­
ble couleur de bitume et de soufre... l’argent
c’est un métal maudit.
— Oui, monsieur Fulbert. C’est par l’argent
que tout arrive. Cependant celui qui s’aopuiera
la patronne aura le sac.
Fui éclatait de son rire de crécelle.
— Vous n’en n’êtes pas à espérer cette au­
baine, mon vieil Albain?
— Je ne me permettrai jamais de pareilles plai­
santeries. La patronne, c’est du nanan qui n’est
pas pour notre gueule, mais c’est pas défendu de
la trouver jolie...

LE DESSOUS

i83

— Allons donc! jolie! Elle se serre trop, elle
rougit à propos de botte... moi, elle m’exaspère
avec son air de petite oie rose qui couve des œufs
de serpent. Si on lui donnait le fouet tous les
matins, ça irait mieux et lui ferait enfin tourner
son lait d’iris à cette sacré bon dieu de petite
nounou pour vampire.
Albain se tordait.
— Ah ! la sacré bon dieu de nounou pour
vampire!., la petite oie rose!., non! n’y a que
vous pour trousser le compliment! On dirait tou­
jours que vous venez d’avaler du vinaigre!....
Monsieur Fulbert... je ne connaissais pas les
anarchos et je me défiais d’eux, mais au jour
d’aujourd’hui je trouve que vous êtes des bons
zigs. Si vous n’aimez pas les bourgeois, vous avez
des manières de leur envoyer ça qui sont rude­
ment rigolotes. On voit que vous n’en pincez pas
pour la poésie...
Et on se souhaitait le bonsoir. Le vieux papa
Jacqueloir levait sa calotte, soupirait :
— Le vent a sauté, monsieur Fulbert, il va
pleuvoir demain. On entendra très bien le canon!
Ça pète rudement davantage quand il faithumide.
Bonne nuit, fermez bien votre lucarne, rap­
port au grain. Ah ! ce qu’ils vont en perdre

184

LE DESSOUS

de la poudre...... nos nouveaux artilleurs!......
Exténué, harassé, les nerfs tirés aux quatre
chimères de son rêve, Fulbert se jetait sur son
lit après avoir bu un verre d’eau-de-vie. Dormir!
Dormir! Avant tout!
Sa besogne du matin expédiée en trois heures,
quand il en fallait six aux deux comptables pour
la classer et la recopier, Fulbert grimpait à pas
de loup des sous-sols chez la patronne. A ce
mom'ent-là le père de Marguerite faisait sa ronde
quotidienne dans les granges et les réfectoires.
(M. Davenel répétait souvent que l’œil du maître
est un frein nécessaire aux relâchements de l’ou­
vrier.) Les fenêtres de la jeune fille donnaient
l’une sur la cour, l’autre sur les jardins. Elle
avait la pièce d’angle du pavillon. Une bonne
fortune, car elle la transformait en observatoire,
ne se gênant pas pour lever les rideaux et lui
souffler :
— Le voilà qui gronde le chef d’équipe. Nous
en avons encore pour une demi-heure.
Prisonnier de l’intimité blanche de cette vierge,
absolument vierge, et qui défendait rigoureuse­
ment ce qu’elle appelait les sales caresses: s’em­
brasser sur la bouche, ou passer la main plus bas
que la gorge,il fondait peu à peu comme un mor­

LE DESSOUS

185

ceau de métal sous un acide, se rouillait sans par­
venir à prendre feu pour de bon. Il était très fort
et très froid, par politesse d’abord, ensuite par
une sorte de rancune contre la femelle vertueu­
sement bourgeoise qu’elle lui représentait, mais
elle était encore plus forte et plus froide que sa
cervelle de jeune blasé. L’aimait-elle sincère­
ment, cachait-elle son jeu ou faisait-elle avec lui
l’étude, la lecture de l’homme? Il commençait à
ne plus comprendre. Elle jouait le seul jeu pos­
sible pour une partenaire désintéressée de son
gain. « Oui, je vous aime, seulement je ne peux
pas vous épouser. Je ne vous connaispas, moi! »
Il avait pensé, en acceptant ces rendez-vous de
gamine, en plein jour, sous le toit des parents,
à la merci de tous les domestiques, de ous
les employés entrant et sortant, qu’il fallait
prendre des précautions vis-à-vis d’une enfant
chaste trop étourdie pour savoir se protéger ellemême ou sauvegarder sa réputation, et il s’aper­
cevait quelle avait déjà tout prévu. Elle avait
fait renvoyer Pauline, la femme de chambre rap­
porteuse, et elle ne l’avait pas remplacée, se coif­
fant, s’habillant sans autre secours que ses peti­
tes mains de princesse. Elle savait bien que son
père n’entrait jamais chez elle, et, de plus, son

i86

LE DESSOUS

cabinet de toilette communiquait avec un esca­
lier intérieur donnant accès dans la bibliothèque.
— Enfin, si on nous surprend un jour, que
direz-vous, cher ange?
— Nous ne faisons pas de mal, je dirai que
vous êtes venu me demander la clé des archives
de la ferme-école.
— Pourquoi pas celle du champ de tir de
Salons-Laffitte, ma jolie? objectait brutalement
Fulbert, qui avait de ces réflexions de pandour.
— Il me croira et vous n’aurez qu’à lui expli­
quer n’importe quoi, il vous croira. Il a confiance
en nous !
— C’est révoltant, ma chère petite, les hom­
mes ne sont pas aussi bêtes que vous semblez le
penser.
— Oh! ils le sont bien davantage! répliquait
tranquillement l’ange, la jolie et la petite.
C’était une amitié amoureuse telle qu’un poète
délicat aurait pu la créer, c’était surtout une
spéciale griserie des sens aboutissant au plus
absurde platonisme.
Fulbert se considérait comme mort à l’amour
et mettait son dernier honneur d’homme à ne
pas voler un trésor dont il ne se sentait pas di­
gne... surtout parce qu’il n’y tenait pas, charnel-

LE DESSOUS

IU7

lement. Et Marguerite, mélange de ruse et de
sentimentalité, ne voulait pas lui donner ce qu’elle
désirait garder pour un mari. La vérité, planant
bien au-dessus d’eux, était que, nés de souches
différentes, ces deux rejetons des civilisations
modernes ne pouvaient se joindre ou s’enlacer
pour porter leurs fruits qu’à la faveur d’un orage,
d’une de ces catastrophes qui changent les des­
tinées en faisant couler de la sève, des larmes
ou du sang.
Il y avait des semaines que cela durait. Fulbert
en était malade... et il flairait le vent qui secouait
autour d’eux les clochettes pures du jasmin
d’Espagne; il se disait qu’un matin, dans cette
chambre blanche, à l’abri de ces voiles au crochet
semblables à des araignées filant de la dentelle,
une infernale boue ferait irruption. Les dessous
deFlachère, fermentant décoléré à voir leur plus
merveilleux produit dédaigné ou dédaigneux,
monteraient jusqu’aux fenêtres, escaladeraient
leur paradis virginal en une monstrueuse vague
noire, submergeant toute pudeur.
Chaque fois qu’il essayait de parler sérieuse­
ment, elle lui échappait comme un jeune chat
qui court après une mouche. Il ne voulait tout
de même pas violer une jeunefille destinée, selon

LE DESSOUS

lui, à le demander en mariage, tous rôles ren­
versés. Il savait au juste qu’il pouvait faire sa
fortune chez le père Davenel rien qu’en donnant
un coup d’épaule dans quelques barrières. Les
ingénieurs n’avaient pas dit leur dernier mot et
les épandages lancé leurs derniers hoquets. Mais
1 épouserait-il avant qu’elle fût sa maîtresse ou
après? Serait-il aimé pour lui ou pour sa sombre
couronne de prince de l’aventure ? N’ayant
jamais connu de vierge, il s’arrêtait au bord de
ce joli précipice dissimulé sous les glaces, et il y
a des gens qui n’aiment pas à briser la glace en
ces sortes d’affaires !
Oui, elle était scrupuleusement honnête, et
cependant quelle singulière vertu, à la fois plus
mystérieuse que celle des trop fameuses demivierges (autre produit des civilisations moder­
nes!) et plus solide que celle des jeunes filles
banales. Elle calculait comme le comptable Jacqueloir. « Tant d’obus et tant de kilogrammes
de poudre perdus! a « Tant de baisers sur les
cheveux, tant de plaisir gaspillé... car on ne
s’aimait bien qu’à se raconter des histoires, se
confier des secrets, triturer l’ordure de l’amour
des autres! »
— Vous me prenez pour le Bottin de la galan_

LE DESSOUS

18g

terie! s’écriait-il quelquefois, scandalisé par ses
questions extraordinaires. Pourtant, il l’initiait
volontiers, supposant qu’il récolterait ce qu’il
sèmerait, et il avait des remords, se sauvait quand
e père, absolument aveugle, l’invitait à fumer,
selon son expression favorite, le cigare du bour­
geois. Elle risquait des théories charmantes qui
le désarmaient, vernissaient d’attendrissement
son regard trouble errant sur elle.
« Quand je vous embrasse, je suis votre femme,
quand vous m’embrassez vous êtes mon mari,
et quand nous nous embrassons nous ne sommes
plus que deux enfants, deux petits amis de col­
lège ! » Cela lui donnait des sensations étranges,
car elle l’embrassait sur le front, lui la baisait
furtivementsurl’oreille, et quandils se pressaient
l’un contre l’autre, les mains aux épaules et les
yeux dans les yeux, ils restaient immobiles, sans
souffle, ne parlant plus, saisis d’un vertige inex­
plicable qui les menait à l’extase.
— Penses-tu à moi la nuit? demandait Ful­
bert, la tutoyant de loin en loin, brutalement,
comme un qui cravache une bête fourbe.
— Je pense à vous quand je dors!
— Bien bizarre! Et pourrait-on savoir ta
nuance de vos rêves, ma douce enfant?

igo

LE DESSOUS

— J’ai toujours tout oublié quand je me
réveille.
— Par discrétion, hein? Tu es la servante
qui feint d’ignorer ce que l’on jette pour elle
dans la tirelire du comptoir... C’est prodigieux!
A la fête foraine de l’amour, s’il y en a jamais
une, je propose qu’on m’exhibe avec cette men­
tion : «Isolateur pour femme-torpille. » Enfin, tu

m’aimes?
— Je ne sais pas, car j’ai souvent envie de
vous faire tuer!
— Excellent ceci... la haine est le début de
toute passion...
— Oh ! non, pas pour de la haine, je pleurerais
beaucoup de vous voir mort, mais si vous ne
m’obéissiez pas en tout, je sonnerais, j’appellerais
mon père et je lui dirais : « Cassez-lui la tête, je ne
veux pas qu’il sorte vivant d’ici... » Ça n’empêche
pas que j’en éprouverais du chagrin, allez.
— Et moi donc!
Ce n’était pas la demi-vierge, mais bien la
vierge et demie!
Un vice, par exemfb, un petit vice très sin­
gulier, qui consistait dans l’intense plaisir qu’elle
éprouvait à lui faire épouser ses mains.
— Epousez-moi les mains! répétait-elle d’un

LE DESSOUS

i0i

ton de petite fille qui veut manger du charbon
ou de la farine.
C’était peut-être la revanche d’une mauvaise
plaisanterie qu’il lui avait glissée un soir en lui
disant que l’idée ne lui viendrait pas de deman­
der une main.
Et alors, docilement quoique à regret, il prenait
ses mains, les unissait aux siennes par les pau­
mes, enlaçait un à un ses doigts blancs qu’il fai­
sait craquer et la forçait à plier un peu sur les
jarrets, comme on tient en respect une jument
récalcitrante rien qu’en lui saisissant les naseaux
entre le pouce et l’index.
— Ça t’amuse?
— J’adore ça... il me semble que je vais mou­
rir ou devenir folle!
— Aucun danger! Tu vas entendre ton père
siffler dans la cour, tu bondiras vers ton miroir
et tu réorganiseras le bouffant de tes cheveux!
C’était d’ailleurs exact, elle arrangeait sa coif­
fure, poudrait légèrement la rougeur de ses joues
et frappait sur un timbre pour appeler la cuisi­
nière. Lui disparaissait une seconde derrière la
portière du cabinet de toilette.
— Elisa, qu’est-ce qu’il y a pour déjeuner?
— Des œufs à la crème et du jambon. Made13

’92

LE DESSOUS

moiselle désire-t-elle que j’ajoute du poulet froid
mayonnaise?
— Oui, n’oubliez pas les marrons fourrés. Il
;
j

doit en rester d’hier soir.
Et la cuisinière partie, il réapparaissait,
— Ça creuse, les jeux de mains? gouaillait-il,
un peu vexé de cette aisance de vieille reine
glacée chez une jeune fille ignorante, mais bien

portante.
— Moi, depuis que je ne m'ennuie plus, j’ai
toujours faim... Je mangerais de la viande crue
si le médecin me l’ordonnait, comme il y a trois
ans.
— Fichtre !... casser la tête aux gens... manger
de la viande crue... où allons-nous! J’ai bien
envie de ne plus jouer à la main chaude, moi!
Elle le regardait, narquoise...
— Vous jouerez encore... jeux de mains...
jeux de vilains!...
Un jour, ils eurent des discussions plus graves.
Ils étaient sortis chacun de leur côté, se donnant
rendez-vous sous les arbres du bord de l’eau,
en face du village de la Brette. Il y avait là un
canapé de mousse qui aurait tenté la plus farou­
che réserve. Assis l’un près de l’autre, ils se tai­
saient devant l’eau noire, coulant unie et hui-

le

nrssous

ifj3

leuse comme un fleuve de bitume. Leur salon de
verdure n’avait d’issue que sur les champs de
Flachère en pleine floraison et que les ouvriers
de l’équipe des dessous ne visitaient pas à cette
époque d’illusions poétiques.
Une armée de marguerites veillait autour de
leur grande sœur, les saules et le tremble
jetaient un voile d’ombre sur son front. Elle
semblait plus pâle, plus songeuse que de cou­
tume.
En face, les maisons du village rangées en
rang de dominos montraient les fenêtres closes,
mortes, des orbites fatiguées de voir couler leur
propre putréfaction.
— Il n’y a donc pas d’habitants dans ce vil­
lage? murmura Fulbert, énervé par le silence et
la beauté de ce pays enveloppé d’une sorte de
malédiction.
— Ils ont juré de ne pas ouvrir leurs croisées
au vent des épandages...
— Ah ! ah ! le fameux vent d’ouest !
— Oui bien ! Ce sont des entêtés. Est-ce que
nous sentons quelque chose, nous?
— Je crois que nous commençons à nous habi­
tuer... nous faisons partie de cette chose peu à
peu...

ïg4

LE DESSOUS

— Fulbert?
Elle tourmentait le manche de son ombrelle,
la lèvre nerveuse, les sourcils froncés.
— Enfin, je sais que le sujet t’irrite, cepen­
dant ce n’est pas possible de venir ici pour la
première fois sans être suffoqué, ma chère.
— Taisez-vous donc... il ne faut jamais me
tutoyer dehors!
— Même quand on se trouve au milieu d’un
désert? Même en baissant la voix... A ce propos,
Marguerite, avez-vous remarqué que lorsqu’on
vous dit chut! on est porté à répéter tout bas
ce que l’on vient de crier?... Ce qui est stupide
puisqu’on vous a déjà trop entendu. (Il fit une
pause.) Marguerite... je t’aime, ajouta-t-il plus
bas.
— Non... vous ne m’aimez pas, ça vous
amuse de me le dire pour me le faire croire.
— Peut-être... et vous? Cela vous amuse-t-il
de me mentir aussi bien?
— Vous êtes quelqu’un que je ne connais pas.
— Tant mieux. Dès que deux amants se con­
naissent des pieds à la tête et du cœur au cer­
veau, ils n’ont plus qu’à se séparer. Il faut qu’ils
aient toujours la surprise de se découvrir, sous
peine de ne plus pouvoir se souffrir mutuelle­

LE DESSOUS

ig5

ment... Aous sommes, du reste, de singuliers
amants... Nous ne parlons jamais ni de passé ni
d’avenir.
Je n ai pas de passé... vous n’avez pas
d’avenir, Fulbert.
— Vous êtes délicieusement consolante. Bref,
je ressemble à Jacqueloir et à Gaufroi, mes deux
collègues en écritures?
, — Non! Il y a des secrets dans vos yeux.
— Et cela vous attire, un peu comme la vision
d’un cadavre au fond de l’eau, n’est-ce pas?
— Oh!... vous n’avez tué personne, vous.
Il y eut un silence.
Est-ce que, par hasard, cette fine fleur de
bourgeoisie, nourrie de mauvais romans et pour­
rie de mauvais air, lui reprochait son manque
d’énergie comme anarchiste militant?
— Et si je vous disais que j’ai tué quel­
qu’un ? murmura-t-il, levant le front du milieu
des touffes de menthe dans lesquelles il s’était
lové presque à ses chevilles.
— Je ne le croirais pas non plus!
— Ah!... Selon vous, j’en suis incapable,
aussi incapable que de vous violer, par exemple,
un jour... de vent d’ouest?...
— Ne dites pas de sales choses.

3 QÔ

LE DESSOUS

Marguerite, qui lisait les journaux, de préfé­
rence à la colonne des faits-divers, était très
instruite sur la manière- de violer les petites et
les grandes fdles. Elle lisait ces horreurs sans
dégoût, comme on regarderait agir des singes
derrière des barreaux de cage. Le monde était
nettement séparé en deux : les gens propres qui
font des choses propres, et les gens sales qui
font des choses sales. On ne se mélange pas,
mais on peut se parler... de cage à cage. Se
parler pris dans l’acception populaire que les
bonnes emploient pour se défendre contre une
accusation : « Oh ! Madame, ce garçon me parle,
nous nous parlons, maisiln’ya rien entre nous!»
L’idée que ce garçon qui lui parlait aurait pu
lui sauter dess ne lui venait même pas à l’es­
prit. Elle ressentait auprès de lui toutes les joies
d’une possession, mais c’était bien elle qui possé­
dait. Elle le sortait d’un placard comme un objet,
jouait à le tourner et à le retourner, en avait une
peur bleue, une peur exquise du genre de celle
que l’on a au théâtre quand le traître prononce
les paroles fatales ou tire sa dague, puis, rai­
sonnablement, le renvoyait à son placard. Com­
ment eût-il osé la violer, mon Dieu, alors qu’en
un pas elle pouvait atteindre un timbre? Com-

LE DESSOUS

’97

promise? Par quoi? Elle ne livrait pas grand’
chose de sa personne. Elle ne lui écrivait jamais.
Son père, parodiant Avinain, répétait si souvent :
« N’écrivez jamais. » Simplement parce que le
pauvre homme avait la plume rétive. Elle ne lui
donnerait même pas sa photographie, et Dieu
savait que ce sacrifice lui coûtait, car elle possé­
dait certaines cartes-album d’une de ses meilleu­
res poses... le coude sur une colonne de mar­
brera taille droite et la robe ondulant dans une
perspective d’un kilomètre. 11 ne lui manquait
qu’un diadème pour ressembler à la reine
Wilhelmine, la si gracieuse majesté qui possède
aussi un particulier aspect de jeune fille très
ordinaire.
Fulbert se dressait peu à peu du sein de ces
menthes dont le parfum, plus intense en ce pays
qu’en aucun autre, lui montait à la tête.
— Voyons, ma chère, dit-il de sa voix rauque
et cassée de terreur de barrière, quel jeu jouonsnous, décidément? Je suis fatigué, moi, de vos
jolies comédies de mondaine. Nous ne sommes
pas ici dans le monde... ni dans votre chambre
blanche qui me tourne sur le cœur depuis quel­
que temps comme un plat d’œufs à la neige trop
vanillés. Vous m’aimez d’amour ni plus ni

ig8

LE DESSOUS

moins qu’une fille peut aimer son souteneur ou,
pour m’exprimer selon votre entendement vir­
ginal, comme on aime celui qu’on désire, mais
qui ne sera jamais le protecteur légal. Je con­
çois que vous ne vouliez pas m’épouser, je suis
un assez triste sire sous le rapport de la léga­
lité. . . Cependant, je suis capable de faire un
amant passable à l’occasion. Qu’est-ce que vous
attendez? Que l’occasion fiche le camp... avec
moi!
Marguerite lui posa la main sur les lèvres.
— Oh! finis, dit-elle boudeuse... tu me racon­
tes des abominations.
— Avec ça que ça ne t’amuse pas... quelque­
fois, le matin, quand tu dénoues tes cheveux?...
Tu n’es qu’une petite sotte... et si tu daignes
me tendre ton oreille... tu sais tout de même que
ce n’est pas par là...
— Nous nous fâcherons, Fulbert ! Je veux
bien que tu m’apprennes la vie où il se passe de
vilaines choses... Je ne veux pas que nous en
fassions. Il y a mon père... d’abord.
— Et même ensuite... car tu as vraiment la
terreur de le voir surgir quand je t’embrasse
comme on craindrait d’être dérangé par le serrefrein dans un sleeping. C’est par prudence que

LE DESSOUS

l99

tu as mis hier un peignoir sans corset et une
matinée si transparente qu’on apercevait la
pointe de tes seins?
— Vous me dites toujours que je m’abîme à
porter des corsets trop étroits?
— Marguerite, vous êtes d’une ingénuité bien
compliquée pour votre serviteur. Je vais donner
ma démission. J’ai assez des cultures intensives.
— Où irez-vous? Vous constituer prisonnier?
— Est-ce que vous seriez de la police, ma douce
enfant!
— Fulbert, vous, vous n’êtes pas capable de
me mériter... Vous ne feriez aucun tour de force
pour vous élever jusqu’à moi.
D’un saut, Fulbert fut debout, vert de rage,
sous l’ombre légère des saules à peine bourgeonnés de petits boutons tendus, eux aussi,
comme des pointes de sein.
— Pas capable de vous mériter? Est-ce que
l’amour, cette suprême loi de la beauté de la vie,
a besoin, pour se prouver, de la hideur d’une
convention banale? Est-ce que pour nous appar­
tenir l’un et l’autre nous avons besoin de nous
salir d’abord les mains à des besognes avilis­
santes? A-t-on besoin, pour s’aimer, d’une autre
impulsion que celle d’aimer? Je suis le secrétaire

200

LE DESSOUS

de ton père; c’est déjà trop pour mon honneur
de mâle que je place plus haut que ton honneur
de bourgeoise, ma petite, car il a du s affran­
chir d’un horrible esclavage : celui des sens. C’est
trop, entends-tu, que je reçoive un salaire quel­
conque pour avoir le droit de respirer laii,
empesté de miasmes sociaux, que tu respires!
Ah ! tu trouves que je n’en ai pas assez fait en
acceptant l’hospitalité d’une ferme-école, moi,
le vagabond des grandes routes de l’intelligence
qui n’ai plus rien à apprendre au sujet de la
pousse des choux! Tu penses que je devrais
aller à la guerre du progrès contre la routine
pour y décrocher une épaulette de lieutenant,
comme jadis les héros de vos bourgeoises ma­
mans allaient quérir la faveur de leur bienaimée en assassinant des tas de bougres qu’ils ne
connaissaient pas... Non! mais, en vérité, pour
qui me prends-tu? Et qu’entrevois-tu donc
dans ce que je t’enseigne de la passion? A l’é­
poque des cavernes, quand la terre n était pas decomposée par vos engrais chimiques,le mâle avait
le droit de conquérir sa femelle par la seule puis­
sance de son désir et de sa force, il avait aussi
le droit, le devoir de la tuer si elle le trompait
ou songeait à l’asservir d’une façon quelconque.

LE DESSOUS

201

L’amour est le seul terrain qu’on n’améliore pas.
II y croît toujours les mêmes plantes aux libres
racines... bonnes ou mauvaises; rien ne les
arrachera du sol. Je n’ai rien à voir, moi, dans
vos louchas combinaisons perfectionnées. Je ne
suis pas allé te chercher ! Me sachant et me
voulant hors vos lois, je me suis tenu à l’é­
cart comme le loup que la faim ne fait même
plus sortir des forêts. Je me serais volontiers
crevé à cette peine que je trouvais plus à ma taille
que les petits jeux sournois que tu m’apprends.
Tu es vierge? Je veux le croire. Tu es belle, je
le constate. Mais tout cela,je ne puis l’acheter,
ma chère, ni par une attente énervante de l’oc­
casion, ni par le déploiement de sacrifices, d’ar­
tifices inutiles. Je ne me creuserai pas la tête
pour inventer une mécanique agricole. Non! Je
te veux, tu me veux, unissons-nous! Et je sou­
haite que mon plaisir vaille le tien! En ce mo­
ment de fermentation générale, il y a des choses
dans l’atmosphère qui me troublent beaucoup
plus que la pointe agressive de tes seins. Posi­
tivement, cela sent le cadavre, chez toi, et je
m’imagine que tous nous avons nos intolérables
dessous peuplés de morts... Tiens, regarde le
bord de ta robe blanche, Immaculée Conception

202

VE DESSOUS

de la pure amitié! Regarde... elle est noire...
tous tes dessous sont noirs... quoi que tu fasses
jamais pour te nettoyer, sale bourgeoise, ta
conscience sera toujours aussi malpropre que
la mienne... La mort ou la m..., c’est la même
histoire, au fond !...
Emporté par sa fougue d’étalon pris au piège,
il ne se souvenait plus du tout qu’il ne fallait
pas ruer sur cette trappe de métal sonore qui
dissimulait les épandages. Marguerite, à son
tour dressée, plus pâle que ses jeunes sœurs en
étoiles qui la contemplaient curieusement, s’écria,
un peu feuilleton du Petit Journal :
— Fulbert, vous êtes un lâche !
— V’ian! Je m’y attendais, à la phrase de
mélodrame, riposta Fulbert. Tu ne me feras
grâce d’aucune bêtise... et tu ne sauras jamais
si bien dire! Oui, je suis un lâche d’avoir assas­
siné... le semblant de dignité qui me restait ! Je
suis un lâche d’être venu te demander de l’oubli
et du pain, à toi, la Vierge au placard, la Vierge
de Nuremberg qui ne refermes tes bras sur tes vic­
times que pour les chatouiller aux endroits non
essentiels afin que le supplice dure ! C’est pour
toi, en somme, que je suis ici,et tu me fais payer
par ton père pour t’amuser... Seulement, les

LE DESSOUS

203

rôles changent : j’ai l’intention de m amuser da­
vantage. Moi, j’en ai assez de respirer des éma­
nations douteuses, des odeurs tour à tour vio­
lentes et fades : jacinthes, roses, iris et fumures
spéciales! Je suis un lâche... un monstre... un
anarchiste... c’est entendu... mais tu es une
putain, oui, toi la vierge, la fleur fine de la bour­
geoisie intensive. Une putain, c’est celle qui se
refuse pour le calcul honteux de se réserver à son
mari futur... Moi ou un autre ! Et il y a un degre
déplus chez toi...l’avare de baisers...tu écono­
mises même sur la menue monnaie de tes vices !
Marguerite éclata en sanglots.
— Fulbert! c’est épouvantable! Je vous
défends de me parler, je vous défends de tou­
cher à ma robe. Est-ce que vous allez tout dire
à mon père, à présent?
Fulbert,que des larmes auraient pu désarmer,
fut rendu féroce par cette pauvre exclamation
d’une terreur à la fois enfantine et très égoïste.
— Ton père!... (Il la regarda un instant avec
pitié.) Eh bien, oui, je vais tout lui dire...
Marguerite poussa un cri ; rassemblant ses
jupes autour d’elle, sans même s’essuyer les
yeux, elle se sauva, fendant le flot des hautes
menthes comme une femme poursuivie.

20.-Î

LE DESSOUS

Celle fois, le vagabond Amour faisait mieux
que passer sur ses terres, il se permettait d’y
chasser, le cruel Chemineau!
Fulbert n’avait, lui, jamais calculé, ni mesuré
ses paroles ou ses gestes. Il voulait se venger
le plus promptement, le plus dédaigneusement
possible.
II hâta le pas sur le sentier des épandages,
traversant le champ des choux-fleurs géants,
ceux qu’on appelait : les perles de Flachère,
boules de billard énormes dont la blancheur de
mal blanc cachait ces affreux lombrics qui s’y
développaient, s’y déroulaient, comme en des
bocaux de pharmacien.
Ah! les perles de Flachère... quel collier!...
Au bout de cinq minutes il fut dans le bureau
du directeur. M. Davenel somnolait sur les mul­
tiples paperasses à grand’peine mises en ordre
par Jacqueloir et Gaufroi.
— Cher Monsieur, déclara-t-il, claquant la
porte, car il pensait bien que Marguerite collerait
son oreille à la serrure, je désire vous informer
de ma nouvelle résolution. Je m’en vais...
— ... Vous nous quittez, s’exclama M. Da­
venel ahuri! Vous voulez vous en aller, au mo­
ment de nos inventaires ? Mais vous êtes fou !

LE DESSOUS

205

Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez reçu de
mauvaises nouvelles ?... Voyons ! Ce n’est pas
sérieux... Un piocheur comme vous... qui mor­
dait si bien au travail... Fulbert?...
— Monsieur, scanda le jeune homme sèche­
ment, je m’en vais parce que l’air est irrespirable
ici... au moins pour moi. Je n’ai plus envie de
travailler... j’ai envie de violer... (Il fit une
pause, eut le temps de saisir un petit bruit de
chatte frôleuse derrière la portière du bureau.)
— Vous avez envie de violer? balbutia le
directeur de Flachère complètement effondré par
cet aveu inouï qu’il n’avait pas encore entendu
sortir de la bouche d’un ouvrier saoul, meme du
plus grossier de tous les ivrognes.
— ... Oui, Monsieur, c’est comme j’ai l’hon­
neur de vous le dire en ma qualité d’anarchiste
toujours prêt aux revendications sociales... J’ai
envie de violer... votre coffre-fort, là-bas, cette
grosse machine bête en fer gris qui ressemble à
un corps de locomotive privée de ses roues. Je
préfère m’en aller parce que le sang me monte
au cerveau. Vous saisissez ? Le printemps.
L’herbe tendre. Je suis une sinistre crapule. Ce­
pendant je ne veux tout de mêmepas vous voler,
à vous, la fille de vos œuvres... votre fortune.

20Ô

LE DESSOUS

— Mais,bégaya le père de Marguerite atterré,
sinon très étonné, car avec un anarchiste mili­
tant il faut s’attendre aux pires lunaisons, c est
idiot cette envie-là! Est-ce que vous pensez que
je suis assez Jean-Jean pour laisser ma fortune
dans un coffre-fort... quand il y a les banques?
— Oh! vous savez, riposta Fulbert, dont les
prunelles sombres eurent un jet de feu, c est
pour la forme, simplement! On viole une de ces
machines vides en passant, un soir d’avril,comme
on éventrerait une femme sans cœur, histoire de
lui faire sentir sa puissance de mâle ! Cher Mon­
sieur, je n’en reste pas moins votre obligé...
pour les parfums d’iris que j’emporte avec moi
(et il désigna une plate-bande en face de la fenêtre
ouverte).
— Où allez-vous vivre, maintenant, ne possé­
dant ni certificat, ni papier, ni répondant...
Avec des envies de ce goût-là... je ne peux guère
vous donner de recommandation, moi !
— Je garderai encore quelques semaines le
petit taudis du bord de la forêt, si vous le per­
mettez. On y respire un air vraiment pur, et il y
règne une fraîcheur de cimetière provincial qui
calme les fièvres.
— Enfin... comme il vous plaira. Il est plus

LE DESSOUS

207

sage de fuir les tentations, et le péché non com­
mis est a moitié pardonne. A. vous revoir !
Et le directeur de Flachère affecta le maintien
bon enfant qu’ont les médecins aliénistes devant
un agité.
Le soir, il confiait à sa fille, en pouffant dans
sa serviette, que les anarchos ne sont pas ce
qu’un vain peuple pense:
— ... Des dégénérés!... des névrosés!... des
pauvres diables qui, au dernier moment, vous
flanquent toujours la bombe dans les waterclosets... Ils manquent de poigne!...
Marguerite, plus blanche que la serviette de
son père, l’approuvait, par signes.

IX
LE RETOUR DE FLORA

— Flora! Non, ce n’est plus l’autre, c’est
elle! Flora vivante ?...
D’un bond, Fulbert fut au seuil de sa hutte.
Dans le soir qui tombait il avait bien reconnu
cette spéciale silhouette de femme, glissant sur
le sol comme une ombre, dont les pas n’émet­
taient aucun bruit et qui avait l’aspect de ces
nuées flottantes, grises, se levant sur les mares à
l’heure crépusculaire. Esprits des eaux, tour­
ments des hommes ! Quelque chose qui n’est pas
l’amour et qui vient peut-être de la part de l’a­
mour. Quelque chose qui fait le mal inconsciem­
ment, qui est déjà mort et nous force à mourir.
Elle s’arrêta, un peu lasse, à la petite barrière
des buissons, hochant la tête :
— Oui, c’est moi, Fui. N’aie pas peur, c’est
bien moi, ta Flora.

IMWIllHI

LE DESSOUS

20g

Elle parlait d’une voix exquise, très douce,
presque gaie, une de ces voix qui vous font aimer
la bouche la plus corrompue, car un accent est
souvent le parfum des paroles. Elle parlait, cette
femme, ou chantait, comme certains démons
doivent parler en rêve aux jeunes hommes soli­
taires pour leur apprendre toute la musique du
désir, ses rythmes particuliers, et des ondes
voluptueuses allaient s’élargissant dans l’oreille,
diluant le mot jusqu’à l’oubli tant le souvenir du
son était encore plus doux.
Fulbert eut froid au cœur, chaud sous le
front.
— Elle revient... pour m’emporter.
Et il recula, se frotta les yeux, regarda ses
mains.
— Non, elles ne sont plus rouges. Rien n’est
arrivé. Mes mains sont nettes, je les ai essuyées
à la robe de Vautre. C’est Flora vivante.
Il cria, éperdument :
— Flora vivante !
— Fui, mon Fui, je n’entrerai pas si je te fais
peur. (Elle ajouta, les bras tendus :) Oui, je suis
vivante, guérie, regarde-moi. Je suis toujours
ta Flora et je viens pour te le dire... C’est
Mr Marcus, ton ami, qui m’a donné ton adresse.

210

LE DESSOUS

Il m’a fait promettre de te pardonner. (Elle sou­
rit d’un sourire qui éclaira sa face demeurée grise
dans le crépuscule.) Est-ce vrai... que tu me par­
donnes, Fui... de ne pas être morte?
Fulbert sortit de sa cabane, s’approcha de la
femme. Aussitôt que ses doigts eurent effleuré
l’un de ses bras tendus, il eut une espèce de
répulsion nerveuse, se recula.
— C’est bien elle. Je ne dors pas. Je ne suis
pas fou. Elle est revenue!...
— Flora (dit-il après un silence farouche), mon
ami Marcus est le plus vil des entremetteurs,
voilà tout ce que je peux te répondre.
Alors, on vit une chose étrange. Flora se replia
sur elle-même comme une couleuvre qui s’efface
dans les herbes après s’être balancée toute droite,
et elle passa la petite barrière des buissons à
genoux.
Le manteau gris, à capuchon, un cache-pous­
sière de soie un peu déteinte qui la couvrait, se
prit dans les ronces et se déchira, elle émergea
de son enveloppe terne vêtue d’une robe de
peluche rose, atroce et jolie, si vieille qu’elle avait
le reflet d’un tas de fleurs fanées, car elle était
de cent roses différents, depuis le rose jaune jus­
qu’au rose pourpre. Sur les hanches et aux creux

LE DESSOUS

211

des aines, l’étoffe lui formait des plis horribles,
des plis de peau. Le capuchon se renversa et la
tête apparut, casquée de cheveux roux, fardée,
coupée de rides précoces, mais illuminée de
deux yeux verts et or tout à fait splendides.
Pour adoucir les feux de pierreries de ce regard,
les cils noirs tombaient, en frange espagnole,
longs et brillants, comme déjà scintillants de
larmes.
Fulbert saisit la j eune femme agenouillée devant
lui aux épaules et la courba sous son poids.
— Je te hais! Je te hais! Oue viens-tu faire
ici, lâche créature, espèce de chienne battue? Et
combien d’hommes t’ont passé sur le ventre, hein,
depuis notre dernière nuit ! Dis ! Combien d’hom­
mes?

Elle souriait, semblant trouver cette récep­
tion toute naturelle.
— Autant que de nuages au ciel... qui sera
bleu demain, mon Fui!
— Va-t’en. Je ne veux ni te voir ni t’écouter.
— Laisse-moi entrer chez toi d’abord, Fui,
soupira-t-elle, je t’expliquerai tout. Je suisbrisée.
C’est une longue course que celle que j’ai du
faire et je ne suis pas bien solide. Laisse-moi
entrer un petit moment chez toi pour me reposer;

2 12

LE DESSOUS

après, je m’en irai, e suis si contente que la tête
me tourne.
Fulbert la souleva. Elle était à la fois légère
et lourde, légère parce qu’elle était très souple,
lourde parce qu’elle s’abandonnait. Il la porta,
la jeta sur son lit d’un geste sauvage, puis
demeura hébété en face d’elle.
— Flora n’est pas morte ! répéta-t-il d’une voix
sourde.
Elle joignit les mains.
— Assieds-toi près de moi. Je veux te regar­
der à mon aise, Fulbert. Je m’imaginais, au
contraire, que c’était toi qui étais mort... Tu ne
veux pas? Eh bien, je vais m’asseoir par terre!
Il s’assit près d’elle, machinalement, et elle
glissa par terre se blottissant entre ses jambes,
la tête levée vers lui, ses cheveux se tordant le
long de sa poitrine comme une ancienne souf­
france qu’il connaissait trop. Et ainsi posée en
esclave qui implore, elle se renversait pour le
mieux dévorer des yeux.
Ils se regardèrent longtemps; leurs lèvres fré­
missaient, lèvres d’enfants qui n’osent pas pleu­
rer, et peu à peu leurs deux masques de pauvre
humanité cruelle et torturée, plus torturée encore
parce qu’elle a été cruelle, prirent une expression

LE DESSOUS

2ï3

de joie divine. On sentait qu’ils ne pourraient
rien se dire qui fût d’accord avec leurs âmes et
que les paroles qu’ils échangeraient désormais
ne signifieraient rien.
Lui. renouvela sa question idiote, les dents
serrées, se penchantsur elle et la tenant toujours
férocement aux épaules.
— Combien d’hommes?...
— Je ne me souviens plus, chéri. A l’hôpital
on ne s’amuse guère, tu sais. J’ai été bien malade.
Toi, comme tues changé, mon Fui. Je médisais
en venant : je rôderai autour de sa maison, et
s’il a l’air heureux, je m’en irai sur la pointe du
pied, mais si je le vois très triste j’entrerai chez
lui pourlui dire que je suis guérie Peut-être que
cela lui fera plaisir. Ton ami, Mr Marcus, le jour­
naliste...
— Tu as couché avec ? interrompit brutale­
ment Fulbert.
— Oui, là, j’ai couché avec...
— Tu mens !
Elle éclata de rire, d’un rire tremblant comme
un sanglot. Elle riait toujours d’une façon mala­
dive, même autrefois, et cela faisait de la peine
quand on s’en souvenait.
— J’étais sûre que tu allais me crier ça. Non,

2l4

LE DESSOUS

je n’ai pas couché avec parce qu’il ne me l’a pas
demandé. Ensuite il m’a raconté des choses qui
m’ont rendue méfiante. Il voulait m’envoyer à la
préfecture te dénoncer, certifiant que c’étaitpour
ta tranquillité, qu’on te ferait rechercher comme
fou et que tu serais mieux dans un cabanon. Je
lui ai fabriqué une belle histoire à mon tour, l’his­
toire d’un couteau sur lequel je suis tombée, un
soir, en voulant allumer une bougie ! Car, tu
n’as pas frappé, Fui! C’est moi, qui, toute
endormie, me relevant à tâtons, ai trouvé un
couteau, n’est-ce pas, tu te le rappelles, Ful­
bert? Mon Dieu, comme tu es pâle!
— Tais-toi ! Je ne suis pas fou. J’ai fait ce que
j’ai voulu... Je t’ai frappée parce que... je ne
pouvais pas faire autrement.
— Oh! Fulbert, quelle nuit! Qui aurait cru cela
de ta part, mon pauvre Fulbert chéri? Et tu t’es
en allé... sans te retourner pour m’embrasser.
Je me suis réveillée toute seule. J’ai poussé un
grand cri en me réveillant, et j’ai aperçu mes
draps rouges, et la porte grande ouverte devant
moi, sur le corridor tout noir; tu étais parti. Je
me suis levée la poitrine brûlante. J’ai hurlé ter­
riblement, mais je ne sentais pas mon mal, je ne
me croyais pas blessée. J’ai couru jusqu’à l’es­

LE DESSOUS

210

calier, t’appelant, puis je suis tombée en même
temps que j’arrachais le couteau... Plus tard, je
me suis souvenue, sur un lit d’hôpital, un autre
lit que le mien, dont les draps étaient blancs au
lieu d’être rouges... et la porte était bien fermée
devant moi;., pour toujours sans doute. Jepensais que j’étais vraiment morte. (Ses yeux étin­
celèrent, lui lançant une caresse éperdue.) Mainz tenant, mon Fui, je sais bien que je suis vivante
puisque je te revois !
Fulbert saisit sa tête de sainte en extase à deux
mains et la souleva jusqu’à sa bouche; telle une
coupe remplie de larmes qu’il aurait voulu boire

avant qu’elle débordât.
— Est-ce que tu as beaucoup souffert, dis ?
Elle baissa ses yeux, faisant luire ses cils.
— Non. Ne t’inquiète pas. Les médecins ont
déclaré que j’avais saigné tout ce qu’il fallait de
sang pour pouvoir me guérir, mais que ce serait
long. J’ai eu chaud. J’ai eu froid. J’ai eu la fièvre
i et j’ai battu la campagne. Dans ma poitrine une
espèce de bête me mordait d’abord très fort, puis
plus doucement. Quand ton ami Marcus est venu,
ça ne me faisait pas plus mal qu un petit chat I
Et encore un peu, pourtant, quand on appuie
sur la plaie. Dès que j’ai su que tu... te portais

aiô

LE DESSOUS

bien, que tu étais... sauvé, ça m’a remise com­
plètement sur mes deux pieds et je suis partie
aussi, sans me retourner. Je n’avais plus per­
sonne à embrasser chez moi, tiens !
— Tu ne t’es arrêtée... nulle part?
Elle plissa la bouche.
— Si, avoua-t-elle bien bas, pour... manger.
11 se mit à rire sourdement.
— Elle s’est arrêtée en route. Parbleu ! Pour
manger... ou coucher, plutôt! Allons! Combien
de fois... as-tu mangé? La délicieuse phrase!
D’ailleurs je m’en doutais. C’est naturel ! Voyons!
Chez mon ami, Mr Marcus. Non! je ne le croi­
rai pas. Il n’aime pas les femmes qui ont faim,
lui! Chez qui? Mais parle donc, misérable fille
que tu es?
Flora était presque suspendue par la tête aux
mains de Fulbert. La coupe déborda. Des larmes
chaudes inondèrent son visage velouté de fard.
Elle parut toute rose, sous la poudre, et plus
jeune. Tout son être tordu, à poignées, comme
ses cheveux, se raidissait en une muette sup­
plication d’amour. Pourquoi lui gâtait-il cette
heure de joie miraculeuse. Ah! il serait donc
encore jaloux... et de quoi, mon Dieu! Pour si.
peu de chose.

LE DESSOUS

217

•— Veux-tu répondre?
— Mais tu vas m’étouffer, Fulbert! Je n’ai
que le souffle. Si je te mens, tu sauras quand
même. Et si je ne te mens pas...
— Je croirai que tu mens, selon ton habitude.
Il vaut mieux parler.
— J’ai suivi... Oh! Fulbert, j’étais trop heu­
reuse de te revoir... ça ne pouvait pas durer...
entre nous.
— Dépêche-toi. J’attends.
Elle essuya ses larmes d’un geste résigné,
courba le front sous les yeux de phosphore qui
la fascinaient, et murmura d’un accent monotone,
petite fille récitant la leçon éternelle :
— J’ai suivi... un soldat. Je n’avais pas de
robe, et on avait tout vendu chez moi pour mes
frais d’hôpital. C’est un officier d’artillerie. Il
est en garnison tout près de la propriété de
Flachère. Je l’ai choisi à cause de ça., tu com­
prends. Mr Marcus m’avait bien expliqué où tu
demeurais^ mais je n’osais pas t’écrire et j’avais
surtout peur de leur enquête malgré mon histoire
ducouteau. Tonami médisait que tu voulais épou­
ser une demoiselle très riche et qu’il fallait t’em­
pêcher de commettre ce crime. Quel crime? Je
ne sais pas, mais cette idée de mariage-là me fai­

2l8

LE DESSOUS

sait mourir deux fois. Je suis venue dans sa gar­
nison, lui promettant tout et le reste, et je me
suis échappée dès que j’ai eu ma robe. Elle n’est
pas neuve. Elle aurait coûté plus cher, il y a
trois ans, je t’assure. Enfin, comment voulais-tu
que...
— Tu as très bien agi. Marcus ne sait pas ce
qu’il raconte. C’est un imbécile. Il s’amuse en
journaliste. Toi tu t’es amusée en... fille. L’es­
sentiel est que vous ne vous soyez pas amusés l’un
avec l’autre, car cela me cuirait davantage. Vrai­
ment parlons de ta robe. Elle est affreuse. (Il
suffoquait.) Ce soldat... cet officier d’artillerie
demeure... loin?
— Je t’en prie, Fulbert, ne me tourmente pas.
Il demeure... à son régiment, à Salons-Laffitte,
là, derrière la forêt. Mais je ne le verrai plus.
— Ah! Et il est bel homme, très vigoureux,
sentant le chien mouillé, comme tous les soldats.
N’est-ce pas toi qui m’as dit que tous les militai­
res sentent le chien mouillé?
Il éclata de rire et se releva violemment, lais­
sant tomber Flora de toute sa hauteur.
Celle-ci se coucha par terre, entourant ses
genoux de ses deux bras.
— Fulbert! oh! mon Fui! j’ai tant souffert!

LE DESSOUS

21g

S’il me fallait encore m’en aller ce soir, je n’au­
rais plus la force. Garde-moi au moins cette nuit.
— Le beau palais de prostituée que ma mai­
son ! Pauvre Flora ! Regarde un peu où tu es !
Le vent passe au travers des murailles et la terre
humide sert de tapis. Tu te roules dans la boue
avec ta belle robe. Jolie robe! Très jolie robe!
d’un goût exquis... elle est d’un rose spécial...
Attends-donc... rose-porc! Couleur délicate,
fonçant un peu aux coutures, c’est-à-dire devant
et derrière. Y a-t-il même des coutures? C’est
fendu, simplement. Une robe pour officier, les
plis servent de galons. Allons, te relèveras-tu?
Flora ôtait silencieusement les agrafes de son
corsage. Elle apparaissait nue, en dessous, sans
corset, sans chemise et sans jupe. Cette robe
lui collait au corps comme une seconde peau.
Sa gorge, striée de petites marques ressemblant
à des raies d’ongles, était encore ferme et gra­
cieuse. Le sein gauche exhibait une entaille'
rouge, deux lèvres à peine fermées, une autre
bouche qui disait plus haut que n’importe quelle
parole : voici la plaie d’amour où tu es entré
jusqu’à la garde de ton couteau, cruel!
Fulbert fut aveuglé comme par un jet de sang.
Il essaya de tourner la tête. Flora se mit à ge-

220

LE DESSOUS

noux, ses bras blancs, de nouveau, s’enroulèrent
à lui.
— Fui! je sais que tu ne m’aimes pas, que tu
ne m’aimeras jamais peut-être, mais, quand...
j’étais morte, pensais-tu à moi?
— Oui, j’y pensais, avoua Fulbert, tremblant
de tous ses membres.
— Tu l’as dit à ton ami Marcus et il me l’a
répété, voilà pourquoi j’ai osé revenir.
— Mon ami Marcus est un vil entremetteur,
un traître...
— Fulbert! Ecoute-moi bien. Je ne mens plus.
Si je venais mourir chez toi... si les médecins
m’avaient dit que, malgré mon air de guérison,
je devais mourir tout de même bientôt? Vou­
drais-tu encore me renvoyer?
Fulbert poussa un cri terrible et la dressa tout
debout contre lui.
— Ou’est-ce que c’est... répète un peu... mou­
rir? Tu es à moi et je te le défends. Flora, je
veux savoir la vérité...
Elle lui mit la main sur la bouche.
— Chut! murmura-t-elle. Je mens toujours,
c’est convenu! Toi, n’avoue pas, je te veux
libre, sans cela nous serions trop malheureux!
Quelque chose nous sépare et il faut que cela

LE DESSOUS

221

soit ainsi pour que tu demeures mon maître, ie
seul. Si tu m’aimais comme je t’aime, cela te
ferait trop de mal. Moi, j’ai fini mon temps, et le
secret de l’amour, tu peux le garder pour une
autre... Tu veux donc te marier?
Elle ne pleurait plus, blottie dans ses bras,
lui montrant, de tout près, ses dents qui bril­
laient d’un sourire singulier, moitié caresse,

moitié morsure.
__Me marier? Une invention de Marcus! Et
puis, j’ignore cet art-là, se fiancer, promettre la
fidélité qu’on vous promet, ne pas être jaloux
des hommes qui passent, de tous les hommes,
simples officiers ou puissants civils. Non, vrai­
ment, je n’ai guère envie de me marier...
aujourd’hui.
— Alors, répondit Flora dans un long soupir,
c’est ici la maison de la joie. On ne va pas, bien
sûr, se ravager la figure à pleurer...parce qu on
a tué ou qu’on est mort ! Quand nous nous dis­
puterions éternellement, cela n’y changerait rien!
On s’est rencontré trop tard, mais on mettra les
morceaux doubles... et rien n’effacera mieux la
cicatrice. Je n’ai connu personne avant de te
connaître. Qui donc aurait osé me tuer par
jalousie? Prends garde aux vierges, Fulbert! A

222

LE DESSOUS

celle que tu dois aimer après moi ! Les vierges
vont en paradis, mais elles ne le donnent pas.
Sans moi, jamais, jamais tu ne seras heureux,
mon Fui! Et ce sera là mon unique reproche...
Fulbert la ramenait vers le lit, le pauvre lit de
sangle, si étroitet si dur.Ils y tombèrent enlacés.
— Chère Flora menteuse, pourtant si vraie,
qui vit... tellement elle en meurt, ma Flora
unique, celle à tout le monde! Ah ! oui, je 1 at­
tendais sans le croire possible, ce retour de
joie... J’ai tant rêvé de ton sang qui coulait sur
mes mains, lentement, lentement, comme une
eau tiède ou la langue lécheuse d’un chien
soumis. Le mariage? Où avais-je la tête? Moi,
ton amant... Mais, j’y songe! As-tu faim? As-tu

soif ?
Fulbert se détacha de sa bouche pour respirer
douloureusement à son tour.
— C’est qu’il n’y a rien, ici, fit-il, un peu
inquiet. Ni pain frais, ni vin fin. Ah ! l’horreur
de mon existence, ma pauvre Flora ! Dans quelle
fosse viens-tu choir, toi et ta robe rose, si
veloutée par les baisers qui savent payer en
douceurs. Je n’ai rien, rien a t offrir, ce soir, ma

fille.
— Ne te tourmente pas, Fui, moi j’ai de l’ar-

LE DESSOUS

223

gent tout au fond de la poche de ma vilaine robe
rose. Nous partagerons comme jadis, les jours
de dèche. Nous boirons de mon sang tous les
deux... tu communieras de ma chair et tu me
pardonneras de ne pas pouvoir te donner davan­
tage. Je suis venue aussi pour te sauver de la
faim de l’estomac... c’est celle qui fait le plus de
mal, sur le moment. Ton cœur, ensuite, aura
plus chaud près du mien. Mon petit grand Fui !
Comme tu es maigre ! Je compte les os de tes
mains dans mes doigts.
— Toi, tu ne songerais pas à épouser mes
mains dans cet état, petite Flora, l’anti-bour­
geoise?
— Epouser tes mains! Tu as toujours de si
drôles de paroles. Ah! tu n’as guère changé
d’esprit, mon Fui !
— On épouse les mains puisqu’on les demande
en mariage!
— Tu as raison, mais si on n’épousait que ça...
Il eut un rire franc.
— Ça pourrait valoir mieux, certainement,
sous le rapport de la correction.
Flora regarda autour de l’unique chambre de
leur maison de joie. C’était sombre. Dans un
coin, la lanterne qu’on lui avait prêtée,un soir,
15

224

LE DESSOUS

pour s’éclairer jusqu’à son château, scintillait
vaguement, d’un fer blanc plus propre que le
reste de son ménage. La fille se dressa, résolue,
noua ses cheveux et boutonna son col, chercha
son manteau.
— Je vais aller au plus près, je trouverai bien
du pain et des légumes, une côtelette pour toi.
Demain on arrangera des menus plus soignés.
Dans ce sale pays, on doit tout de même vendre
des choses ordinaires. Comment t’y prends-tu,

d’habitude ?
— Je vais quelquefois dîner chez le directeur

de Flachère.
— Ce M. Davenel qui a une fille ? Un homme

riche?
— Oui.
— Alors, tu n’es pas invité... ce soir?
— Non !
Il la contemplait, les yeux phosphorescents,
ayant oublié et la faim et la soif. Il ajouta de
son plus âpre accent de gouaille :
— Tu as de la servante dans la peau, Flora,
il faut que tu t’occupes de la cuisine... main­
tenant.
Elle se baissa pour allumer la lanterne, ne.
découvrit pas les allumettes.

LE DESSOUS

225

— Je m’occupe de toi, d’abord, car, moi, je
n’ai plus d’appétit depuis longtemps, Tout ce
que je mange a le goût de la terre.
— Ne te reste-t-il pas le goût de la volupté?
Ou as-tu peur que je défaille dans tes bras?'
Flora reposa la lanterne sur le sol.
— Comme ça, donc? Sans dîner... Fui?
— Le festin d’amour, oui, le seul où je puis
m’enivrer pour oublier... ta mort et ma vie.
Ils retombèrent enlacés sur le petit lit de san­
gle., si dur !

Le lendemain, à l’aube, une aube douce et
claire après une nuit très fermée, une nuit sans
étoiles, Flora se releva sur un coude, le regarda
dormir à ses côtés. Il dormait en petit enfant qui
a retrouvé sa bonne mère, la Volupté, il dormait
très pâle et très maigre, malgré un léger souffle qui
gonflait sa poitrine d’un nouveau plaisir de vivre.
La chambre était remplie de l’aurore qui entrait
par tous les trous de la toiture. Toute la pau­
vreté de ce logis bizarre éclatait de couleurs
naïves. On eût dit un ménage d’enfant. Des petits
plats, une petite terrine, un verre, des petits
brins de bois coupés menus pour la flambée dans
un âtre de sauvage fabriqué maladroitement par

22Ô

le dessous

un homme trop civilisé. Mais on voyait des fruits
rangés sur une planche suspendue, hors des
atteintes du rat voleur ou des pies qui se permet­
taient souvent une descente par le plafond. On
devinait les soins méticuleux du solitaire pour
garer les miettes de son repas de toute piofanation. Il avait une serviette pendue devant le pain,
comme le rideau d’un temple.
Flora souriait.
Sain et robuste, il dormait nu, n’ayant pas
peur de s’enrhumer, sans draps, les pieds seu­
lement couvert du tas de ses vêtements, histoire
de les défendre, la nuit, contre toute intrusion
malhonnête. Il semblait fait définitivement à sa
vie de pénitent du désert... mais ce matin-là il
ne se réveillait pas pour l’habituel chapelet de
misère à se réciter à lui-même. Il ne pensait ni
au feu, ni au pain, ni à la boisson, trop trouble,
de son café mêlé de glands grillés, ni à 1 heure
de la chasse aux légumes perdus. Il dormait, tel
un roi, sur son trésor enfin reconquis.
Flora eut un frisson. Sa chair était bleuie par
endroit, elle sentait ses reins brisés, sa poitrine
creuse. On lui avait vidé le sein de tout le sang
de son cœur et la cicatrice, avivée sous le jour,
se glissant jusqu’à elle comme la lame d’un cou-

LE DESSOUS

227

teau brillant, se faisait plus rouge, entr’ouvrait
deux lèvres presque humides, une fente de bouche
pourpre qui venait de vomir une âme dans la
folie des étreintes.
Elle toussa nerveusement.
Il s’éveilla, se jeta sur elle, très vite remonté
vers la joie de la voir nue et encore belle, ses
cheveux tordus derrière eux avec un air de ser­
pent qui les guetterait.
— Aime-moi! murmura-t-il, la saisissant à
pleins bras. Dis-Ie-moi, prouve-le-moi toujours
ou je croirai que tu es un fantôme et j’aurai
peur! N’est-ce pas que le bonheur guérit?
Elle le repoussa, baissant les yeux.
—■ Non, je me sens mal. Regarde, on jurerait
que ça saigne...
Elle désignait sa plaie que le soleil, à présent,
faisait resplendir.
Il fronça les sourcils, serra les poings.
— Et puis, continua-t-elle doucement, il faut
que je garde des forces pour aller aux provi­
sions. Tu voudras déjeuner... tu n’as pas dîné
hier.
— C’est juste! Va donc retrouver ton soldat,
répondit-il tout grondant de rage. Tu ne seras
jamais qu’une putain! (Se tournant du côté du

228

LE DESSOUS

mur il ajouta, la voix sombrée dans un sanglot :)
La putain... c’est celle qui se refuse.
Elle eut un sourire triste, le sourire de son
secret, car, maintenant, elle sentait bien que le
médecin ne l’avait pas trompée; si elle reprenait

sa vie de fille, elle en mourrait.
...... Mais elle se donna, plus tendrement, les

yeux fermés, répétant :
— Oui, tu as raison, la bonheur n’a jamais tué
personne»

X
DANS LA FOSSE

COMMUNE

Le haïssait-elle?
La haine? Il lui était bien difficile d’enchaî­
ner de ce mot ses sentiments de bourgeoise
offensee et ses intimités d amoureuse égoïste.
Elle se trouvait dans la période aiguë de son
tourment, d autant plus grand qu’elle ignorait
sa nouvelle résidence depuis plus de deux mois,
son tourment de femme délaissée, dédaignée,
n ayant peut-etre jamais eu de puissance réelle
sur ce fougueux garçon. Il n’était, hélas! pas du
bois dont on fabriquait les pantins! Il n’était
pas sa chose, son objet de vitrine.
Le père affirmait qu il habitait encore la cabane
du bord de la forêt. Des ouvriers prétendaient
qu’on l’avait aperçu rôdant à Salons-Laffitte, du
coté d une maison louche où les artilleurs de la

a3o

LE DESSOUS

garnison allaient souper avec des filles, et les
servantes s’écriaient, pudibondes :
— Voilà un oiseau de malheur parti! Bon
voyage ! Nous n’irons bien sûr pas fouiller son
nid pour y trouver de la vermine.
Le vieux Jacqueloir et Gaufroi le rimeur se
renfermaient en un prudent mutisme, tout en
échangeant quelques signes d’intelligence. Du
moment qu’il s’agissait d’histoire de femmes, ils
pensaient qu’il valait mieux ne pas déranger
l’oiseau funèbre. Enfin, on ne savait rien, ni elles,
ni eux, ni personne, et cela n’avait pas la moindre
importance; un vagabond arrive, on lui fait
l’aumône, il s’en va, on ne lui doit plus que
l’oubli.
L’oubli! Marguerite Davenel tournait lente­
ment, colombe malade, autour de sa cage, de sa
chambre virginale où tout était pur, les rideaux
de mousseline, les tapis de toisons pascales,
les petits ronds au crochet, toiles d’araignées
blanches veuves de leur mouche. Que faire? Elle
était prisonnière dans sa dignité de fille ver­
tueuse. Une phrase, une démarche imprudentes,
et elle découvrait l’odieux mystère d’une liaison
avec un bandit sans foi ni loi qui s’amuserait à
renier publiquement ses aveux si la fantaisie

LE DESSOUS

23i

lui en prenait. Ecrire? Jamais! C’était proba­
blement cela qu’il attendait, une preuve palpable
pour commencer un savant chantage. En avouant
tout à son père elle risquait une scène effrayante.
Elle s imaginait aisément la stupeur de ce grand
capitaine de I industrie (qui lui reconnaîtrait, un
jour, cinq cent mille francs de dot), en apprenantque son unique enfant, créature absolument
bien élevée, aimait un malfaiteur capable de lan­
cer une bombe ou d’éventrer un coffre-fort, les
soirs d avril ! Et par-dessus tous ces raisonne­
ments , elle ignorait la valeur de sa passion
personnelle mise en regard de la valeur sociale
de cet individu. Il y a positivement des gens qui
ne s’épousent pas. Toute une lignée d’honnêtes
femmes criait en elle contre le scandale d’une union
aussi monstrueuse. Quand bien même son père
serait arrivé à métamorphoser ce pseudo-anar­
chiste en rond-de-cuir, en aurait tiré un Jacqueloir de l’avenir ou un Gaufroi du présent, elle
n aurait jamais pu consentir à ce mariage. Et
c’était bien parce qu’elle ne connaissait pas au
juste le motif de son tourment qu’elle souffrait!
Elle finirait parle haïr sincèrementsurtoutparce
qu’elle souffrait trop.
Elle ne mangeait plus, ne buvait plus sans son-

2 3a

LE DESSOUS

gcr à la gourmandise voluptueuse de ses lèvres.
Elle ne lisait plus un mauvais livre sans enten­
dre la caresse bizarre de ses paradoxes, de sa voix
âpre et rauque, laquelle s’adoucissait si singu­
lièrement sur certains mots, se faisait câline
comme une voix de ces petits de la crèche quand
ils imploraient d’elle du sucre d’orge ou une tape
sur la joue. Il ne lui avait pas semblé dange­
reux parce qu’elle le considérait non comme un
homme, bon ou mauvais, mais comme un animal,
un fauve aux pattes entravées exhibant encore
les plaies de son corps mordu par tous les chiens.
On ne reproche guère à un fauve de ne pas pos­
séder un tempérament de bichon favori. Il n’a­
vait pas de honte et il ne savait point l’élégance
des orgueils hypocrites, des petites comédies de
salon ou de chambre à coucher... mais...
... Mais connaissait-elle bien, en lui et ses leçons
d’amour parlé, l’homme qui aime une femme,
puisqu’il était à la fois plus et moins qu’un homme
ordinaire ? Que pouvait-elle conclure en présence
d’un abandon si complet, de ce brusque retour
à la vie des bois d’un loup très peu apprivoisé,
si peu qu’il préférait son ancienne misère au col­
lier souple de son bras blanc? Le souvenir de ses
dernières injures lui cuisait abominablement et

LE DESSOUS

233

elle ne se serait pas trop étonnée de voir sur ses
chairs des traces de fouet. Il l’avait traînée dans
une fange pire que les dessous de Flachère. 11
l’avait précipitée toute vive, toute vierge, dans la
fosse commune du plaisir. L’idée de Marguerite
sur les filles qui trafiquent de leur corps était natu­
rellement celle de toute créature ayant reçu la
certaine éducation que l’on admet dans la meil­
leure société moderne comme lebrevetd’une cer­
taine morale. On ne dissimule plus aux jeunes
filles de vingt ans qu’il existe des femmes qui
font le trottoir, mais cette armée, nécessaire à
la conservation des mœurs de jeunes gens à
marier, se subdivise en plusieurs catégories
dont le classement s’organise rien qu’en dé­
pouillant le courrier du matin. 11 y a la grande
demi-mondaine qui touche aux arts (on sait
par quoi!), dont les toilettes, les hôtels et sur­
tout l’assassinat sont un premier-Paris accep­
table (on ne passe pas les détails); puis il y
a la fille-mère, personnage sympathiquement
louche qui a perpétré le malheur éternel d’un
brave homme en lui lançant du vitriol; puis
enfin la fille tout court ou la pierreuse, en
argot des boulevards, le rebut de l’humanité.
Celle-là, les ouvriers et les domestiques ont le

234

LE DESSOUS

droit de l’appeler d’un nom plus populacier. Ce
nom sonnait encore à ses oreilles de pucelle et
elle en demeurait étourdie, affolée. C’était une
injure absurde , un cri de charretier sauvage,
de soldat ivre, ça n’avait pour elle aucun sens et
cependant c’était cela qui l’avait le plus blessée.
Elle entendait ce mot-là retentir dans le pro­
fond silence de ses nuits et elle l’entendrait jus­
qu’à sa mort. Elle avait bien pensé une seconde
à se tuer pour ce seul mot-là. Et elle demeurait
seule, murée dans cet isolement où hurlait le
mot, grinçant des dents de colère, claquant
des dents de terreur. Un abîme s’était creusé
entre elle et lui qu’il avait voulu creuser luimême, généreusement, mais elle devinait bien
que cet homme, dépourvu de sens moral, sinon
de chevalerie, enragé de misère, capable de choses
effrayantes, la méprisait pour sa prétendue gloire
d’honnête fille, de pure bourgeoise. Ce n’était
donc pas un triomphe de se garder aux yeux
d’un amoureux pauvre? Elle n’avait, en effet.,
jamais songé à faillir. Rien ne lui semblait plus
sot, dans les livres, que la ligne de points... le
moment du sacrifice. Elle n’excusait pas ce petit
instant de folie qui gâtait tout le roman à ses
yeux. D’ailleurs, donnant donnant, s’il existait le

LE DESSOUS

235

plaisir de prendre, il fallait au moins qu’il y eût
le plaisir de se donner. Elle n’avait pas le goût
des choses sales... et elle redoutait les enfants,
cette peste, la suite logique de tout mariage d’a­
venture. Quand elle se marierait sérieusement,
elle verrait à mettre de l’ordre à ce sujet dans
son ménage. Il y a l’amour tout court, qui est se
plaire. Une sorte de marivaudage gracieux, pro­
pre, n’allant pas jusqu’au jeu de main trop pous­
sé. Elle aimait un homme pour avoir peur de
lui, mais pas pour succomber, parce qu alors le
jeu n’en aurait jamais valu... l’incendie! Non,
elle ne brûlait pas... et pourtant se sentait dam­
née, elle qui ne croyait que par politesse aux
choses de l’au-delà. Il existait un enfer, un
trou noir, une fosse commune où 1 on roulait
pêle-mêle les femmes de vilaines mœurs et les
vierges qui avaient seulement tendu leurs mains
aux mains des démons corrompus. Elle se voyait
la compagne de ces malheureuses et elle hurlait
comme elles en dedans, elle hurlaitavecles loups
qui l’avaient mordue, plus malheureuse mille fois,
elle qui ne pouvait ni se plaindre ni se sauver
avec les loups !...
Son orgueil de vierge?
Une bonne plaisanterie ! Que lui restait-il

236

LE DESSOUS

d’agréable maintenant qu’elle ne le reverrait
plus. C’était là l’enfer, ne plus le revoir. Il ne
devait pas revenir à cause de l’abîme creusé non
pas précisément entre elle et lui, mais entre son
père et l’époux futur qu’il aurait pu devenir.
Elle avait joué au petit jeu de main pigeon vole,
et elle avait perdu un mari, l’unique mari qui
l’aurait peut-être aimée pour elle-même, en
dépit des dessous de Flachère et de sa fortune
qui faisait reculer les prétendants soucieux d’éti­
quette. Elle n’avait jamais rêvé d’épouser qu’un
roi riche ou pauvre. Elle désirait un sceptre,
celui de l’élégance ou de l’horreur...Mais elle ne
voulait pas du monsieur banal qui la laisserait
par paresse ou bêtise croupir dans le fumier de
sa fortune. Ah! fuir, se sauver, sa robe de vierge
sur la tête, rejoindre les loups, serait-on pour­
suivi par tous les chiens de garde, rejoindre
les loups, mordue, couverte de plaies, pour hur­
ler enfin avec eux, les punir ou en être défini­
tivement dévorée.
Et, chose étrange, elle ne risquait pas un geste
de liberté, ne sortait même plus pour des pro­
menades au jardin, ne posait aucune question,
ne poussait aucun soupir, tournait lentement
dans sa cage de colombe blessée à mort

LE DESSOUS

2O7

sans songer à l’acte décisif qui l’aurait guérie.
L’amour, chez quelques espèces particulières
de femmes, est si réellement une maladie qu’elles
peuvent éprouver ses tortures ou sa joie sans
être amoureuses. Mlle Davenel aimait Fulbert,
ou le haïssait, à la façon dont on a un abcès. La
fièvre qui minait ses sens la portait à coucher
seule, et voilà tout.
Le raffinement de son supplice, c’étai tla phrase
de son père : « Ces gens-là manquent de poigne ! »
Il la répétait souvent, tout heureux de rencon­
trer le défaut de la cuirasse dans ces gens-là,
l’autre monde, celui des révoltés. N’avait-elle
pas dit un jour : « Oh ! vous n’avez tué per­
sonne ! » Au repas pris en commun avec
M. Davenel, Marguerite sentait mieux le poids
de sa riche misère. Il fallait manger... avait-il
faim, lui?... boire... avait-il soif?., et s’occuper
puérilement de fleurs et de fruits, mener la
monotone vie de tout le monde pendant une
heure, conserver des attitudes indifférentes, ne
pas renverser d’un mouvement trop brusque le
verre plein ou la salière... Et l’absent assistait
au repas, si correct, il demeurait là, debout près
de la porte à jamais refermée sur lui. Elle le
revoyait tel qu’il était apparu un soir, les pru-

238

LE DESSOUS

Belles en feu, la bouche tordue de son rire cyni­
que : « Mademoiselle votre fille est une jolie
personne, qui ment déjà fort bien ! » Où avaitelle lu cette phrase cinglante qui semblait écrite
pour toutes les filles de bourgeois depuis des
siècles ?
Avril sema ses petales de fleurs d’amandiers.
Mai, follement, éparpilla les clochettes du
jasmin d’Espagne.
Et juin fit éclater ses roses, toutes les roses
de Flachère.
Je pense, déclara, un matin, le père de
Marguerite en veine de phrases maladroites, que
ïanarcho s’est tiré d’affaire. On l’a rencontré
dimanche a Salons-Laffitte, avec une sœur !
— Une sœur... sa sœur... il a une sœur, à pré­
sent?

Le père déploya son journal pour cacher un
demi-sourire de circonstance, et il s’empressa d’a­
jouter, 1 accent très réservé, parce qu’on ne doit
pas scandaliser les enfants:
Pourquoi pas ! Il paraît que les compagnons
de la bombe peuvent avoir des parents comme
les simples mortels.
Une sœur... Il ne lui avait jamais mentionné

LE DESSOUS

23g

sa sœur dans ses confidences les plus intimes.
D’ailleurs, il ne parlait jamais de sa famille, il
s’était déclaré très nettement orphelin.
Marguerite se sentait tellement bouleversée
par cette nouvelle qu’elle demanda la permission
de ne pas servir le café. Elle grimpa chez elle,
sautant de marche en marche,une sorte de ver­
tige la faisant se balancer sur elle-même comme
une femme s’inclinant sous l’effort d’un vent
furieux.
Ah! il avait une sœur?...
Etait-ce vrai, était-ce faux ?.. Son père ne voyait
rien, ni vérité, ni mensonge. Il n’avait probable­
ment pas plus compris l’histoire de la sœur con­
tée par des employés que l’histoire de sa migraine
du dessert causée par le temps orageux de cette
matinée de juin si suffocante.Et elle se remit à
tourner autour de sa cage, se rongeant les ongles.
Une sœur. Il devait habiter Salons-Laffitte^ avoir
quitté sa cabane de la lisière du bois.
Enfin pourquoi n’irait-elle pas voir de ses
yeux cette sœur, si elle existait, et qui, si elle
représentait une parente ayant eu pitié, pouvait
bien demeurer chez lui, s’être installée dans sa
cabane d’ermite?
Ah! l’atmosphère était étouffante! Elle atten­
te

2^0

LE DESSOUS

drait le soir pour sortir, mais elle sortirait, oui,
ce jour même. Elle prétexterait une course à la
crèche, qu’elle négligeait trop depuis deux mois,
et elle gagnerait les hauts épandages, la lisière
de la forêt, elle irait... en passant. Marguerite,
ce jour de chaleur orageux, se sentait chassée de
chez elle par une puissance inconnue. Elle en
arrivait au comble de ses souffrances et de sa
rage... il fallait savoir d’une manière ou d’une
autre si la terrible maladie, gagnée au contact de
ce démon, était de l’amour ou de la haine.
Elle sortit vers trois heures, ne pouvant plus
calmer son impatience. Il faisait certainement un
temps exaspérant. Les plus courageuses réso­
lutions tiennent à l’état du ciel. Peut-être aussi
son enfer intérieur la poussait. Devant elle, un
espace bleu flambait, limité par de vagues nuées
roussâtres qui se fonçaient au-dessus de la ligne
sombre des bois. Là, on aurait dit que des arbres
s’exhalait une espèce de fumée montant d’un
foyer mystérieux moitié braise émeraude moitié
vapeur de soufre.
Marguerite avait sa robe de chambre, un pei­
gnoir de batiste blanche fanfreluchée et une
ombrelle de soie de Chine, pas de chapeau. Elle
ne savait plus comment elle était descendue de

LE DESSOUS

chez elle et comment elle avait oublié de prendre
son canotier accroché dans le vestibule. D’ins­
tinct,, elle se mentait à elle-même, ne trouvant
pas l’occasion de dissimuler le but de sa course
à des servantes ou à des employés.
— Je vais aller jusqu’au bout du champ de
betteraves,si je ne rencontre personne j’irai jus­
qu’à la crèche et de la crèche... Cependant j’ai
oublié mon chapeau. On ne fait pas de visites à
des gens sans chapeau un jour pareil. Mais il
vaut mieux que je n’y aille pas... ce sera pour
demain. Je m’habillerai soigneusement. Je met­
trai une voilette et je dirai ce que j’ai à dire.’
Papa est fou de laisser un abri à ces gens qui ne
le payent pas et qui vivent sur nos terres comme
des ennemis. Sa sœur ! Ce n’est pas une sœur...
En tous les cas, il n’aura pas de femme chez
lui chez moi. Un bon prétexte, ce serait d’y aller
pour les mettre dehors...
Et elle tourna la crèche, laissa les rails du
Decauville sur sa gauche, se jeta en courant dans
le sentier menant au bois.
Il osait cela, lui, son bien, sa chose, son amou­
reux.
Elle courait dans l’atmosphère saturée d’élec­
tricité, tourbillonnant comme un petit volant de

2^2

LE DESSOUS

plumes blanches lancé par une élastique raquette.
Ah! il se permettait d’avoir une sœur, mais elle !
ne l’avait-il pas appelée littérairement sa pe­
tite sœur incestueuse? En tous les cas si cette
sœur était absolument légitime, elle, la petite
sœur incestueuse pourrait peut-être s’entendre
avec elle. On ramènerait le loup déchaîné à sa
prison et on lui ferait rétracter les affreuses
paroles... Maintenant la sœur devenait le bout
du ciel bleu dans l’horrible tempête de son âme.
Elle allait, allait si vite qu’un moment elle dut
s’arrêter contre un grillage de fil de fer, s’ac­
crocher des ongles comme un pigeon blanc abattu
par un coup de gaule sur le treillis d’une volière.
— Une sœur! Jeune ou vieille?
Elle éprouvait une telle crispation de gorge
qu’elle n’avalait plus sa salive. Et puis elle avait
très chaud, son corset la serrait trop, elle sentait
un peu de sueur lui tiédir les aisselles. Cela
marquerait sous les manches de son peignoir
qui justement n’était pas de la plus irréprochable
propreté. Elle se redressa, reprit son élan.
Elle arriva sans s’être aperçue du crochet
depuis la crèche; d’un mouvement machinal, elle
poussa la barrière du jardinet et s’arrêta encore.
Tout paraissait bien désert, bien sauvage.

DESSOUS

243

Parmi des ronces rampantes et des vignes mai­
gres, elle remarqua des touffes de violettes fraî­
chement plantées, d’humbles violettes des bois
pâlotes à cause de l’ombre et, près d’elles, une
petite cruche felée pour les arroser, mais les
fleurs n auraient bientôt plus besoin d’eau, car
elles séchaient sur leurs tiges, ce n’était plus
pour les fleurettes pauvres la saison du triom­
phant parfum.
Marguerite heurta du manche de son ombrelle
la porte disjointe de la maison, sans nul doute
abandonnée.
Ce fut la sœur qui vint lui ouvrir.
Et les deux femmes demeurèrent en présence,
immobiles, effarées toutes les deux de s’aperce­
voir autrement qu’elles s’étaient rêvées.
Flora portait toujours sa robe rose ignoble­
ment crasseuse, sans corset, mal coiffée, ses
cheveux roux, d’un roux presque noir, ou teintés
de suie, lui embrouillaient les traits, une mèche
lui galopant sur toute la face. Son corsage débou­
tonné, car elle aussi avait chaud, laissait entre­
voir la cicatrice de sa gorge. Elle tenait à la main
une veste d’homme qu’elle brossait ou reprisait.
Ses doigts semblaient si minces qu’on aurait eu
peur de les briser en les serrant; elle se traînait,

-U

LE DESSOUS

l’air exténuée, vacillait sur ses jambes. Ces deux
mois de caresses l’avaient fondue dans sarobe rose
toute éreintée aux coutures. Et sa bouche plus
grave, plus pâle, prenait un pli de désespérée
lassitude. Cependant ses yeux d’un éternel vert
printemps resplendissaient encore d’une lueur,
d’une de ces flammes qui consument les péche­
resses, mais leur fait jaillir un dieu du regard
aux heures d’amour. Ce jour-là elle se négligeait,
parce qu’il était sorti. Sans coquetterie aucune,
elle se dépêchait pour les besognes utiles, lavait
le peu de linge, recousait des boutons, brossait
des habits... bientôt elle serait obligée de se
retirer tout à fait du nid d’amour, et il convenait
de laisser partout le souvenir de son dévouement
damante. La porte s’ouvrant sur cette intruse,
elle fut un peu éblouie de tout ce blanc, de ce
soleil, de ces cheveux blonds, et derrière Mar­
guerite entra vaguement la nuée de l’orage qui
s’annonçait.
— Bonjour, Mademoiselle, dit-elle d’une voix
jeune et chantante qui contrastait péniblement
avec le délabrement de toute sa personne. Que
désirez-vous? (Elle ajouta, penchant la tête sur
une épaule pour y voir sous la mèche battante
de ses cheveux.) Est-ce que vous ne seriez pas

LE DESSOUS

Mlle Davenel, la fille de notre propriétaire?
C’était à la fois ironique et naïf, il lui avait
fait si souvent le portrait de cette belle personne
honnête qu’elle la reconnaissait tout de suite
pour sa plus mortelle, ennemie... sa proprié­
taire !
— Je suis en effet Mlle Davenel, fit Margue­
rite d’un ton hautain, et je suis venue de la part
de mon père, en me promenant, pour savoir où
vous en étiez de votre demenagement. Est-ce
que Monsieur votre frère (elle appuya sur le

titre) n’est pas ici ?
Flora boutonnait son corsage d’un geste d’a­
dorable pudeur.
__ Oui, dit-elle très doucement, mon frère est
sorti et il ne reviendra qu a la nuit si le temps
ne se gâte pas j il est aile chercher oe 1 ouviage
à Paris... Vous ne voudriez pas vous asseoir
un moment, Mademoiselle, puisque vous êtes ici
chez vous?
Devinant que ce qui pressait le plus ce jourlà était de sauvegarder les convenances, elle se
fit toute respectueuse, avec une nuance de ten­
dresse dans la voix, pour bercer l’ennemie.
__ Ah! oui, notre déménagement...... nous
devons beaucoup de termes, bien sûr... cest si

246

LE DESSOUS

triste de déménager tout le temps... et quand il
ferait si bon à la campagne par ces chaleurs...
emm... vous nous accorderiez encore combien
de jours?... Vous êtes si jolie que vous ne devez
pas être une proprietaire bien méchante, vous.
Elle se cramponnait à cette histoire du terme,
essayant de ne pas commettre trop de gaffes.
Qui avait inventé l’histoire du frère et de quelle
catastrophe était-on encore menacé?
— Vous comprenez, fit Marguerite, fermant
son ombrelle et pénétrant dans cette redoutable
obscurité d’antre, qu’après ce qui s’est passé il
serait impossible à mon père de vous louer cette
cabane. Elle est d’ailleurs inhabitable hiver ou
été, je crois.

— Je comprends... je comprends... murmura
Flora d’un accent détaché de tous les biens du
monde. Moi je vais partir... mais lui... où ira-til? Je vais vous expliquer,Mademoiselle; j’étais
là pour mettre un peu d’ordre. Un homme c’est
toujours si gosse sous le rapport du ménage...
Vous ne voulez pas vous asseoir sur ce lit, dites,
Mademoiselle, on est fatigué de ce temps d’orage.
Je vous en prie, asseyez-vous... la couverture
est bien propre, je l’ai lavée et fait sécher hier...
je laisserai tout comme je l’ai trouvé,voyez-vous,

LE DESSOUS

247

je sens que ce sera mieux ainsi... le quitter sans
rien déranger de plus!... Ah! le pauvre petit...
mon Fui... où ira-t-il?
Ses yeux brillaient de larmes, elle parlait tout
à coup comme une vieille, une très vieille sœur,
celle qu’on a initiée aux pires frasques, celle qui
fut rudoyée, adorée, battue et rappelée tant de
fois, celle qui revient toujours sur la pointe du
pied quand dort la bête pour nettoyer les taches
de vin sur les vêtements, les taches de sang sur
les mains. Pauvre petit! Pauvre Fui! Sûre­
ment qu’il n’avait jamais su se tenir, et que
deviendrait-il quand elle l’aurait définitivement
quitté? Voici qu’une demoiselle haineuse leur
croulait en avalanche de neige dans le dernier
orage de leur passion. Ah! c’était donc là cette
belle personne dont il disait : « C’est une bien
stupide créature ! » et dont Marcus, le journa­
liste, espérait empêcher le mariage? Oui, elle
était jolie fille... on la séduirait facilement si on
savait la prendre par la vanité, car elle s’était
assise dès que Flora lui avait glissé un compli­
ment. A présent, elle regardait sournoisement
ses petits souliers de peau blanche comme un
baby qui aurait la bizarre envie de les sucer.
Flora s’assit à l’autre bord du lit de sangle,

2/|8

LE DESSOUS

reprit sa couture interrompue, courba la tête.
— Je voudrais bien vous parler, mademoiselle
Marguerite, puisqu’on m’a dit que vous étiez
très bonne, commença Flora de sa voix chan­
tante devenue poignante comme un sanglot;
depuis deux mois que je suis ici, j’ai pu causer à
des tas de gens de Flachère et des environs. J’ai
vu, de loin, n’osant pas y entrer, la crèche que
vous avez fait bâtir pour les petits enfants pau­
vres du pays, et je sais qu’aux réfectoires de la
coopérative, où j’achète quelquefois du vin, on a
l’ordre d’en donner aux mendiants qui traversent
vos jardins. (Elle hocha le front, passa ses doigts
minces sur ses cheveux pour les séparer en ban­
deaux et y mieux voir.) Faut pas nous gronder
trop alors de ce que nous sommes encore ici...
Marguerite se mordit les lèvres.
— Mais, Mademoiselle, c’est mon père seul qui
a le droit de vous garder ou de vous renvoyer.
Je ne suis pas la maîtresse...
— Oh! non, une jeune fille, ça n’est pas la
maîtresse... bien sûr, murmura Flora plus hum­
ble et plus repliée encore sur elle-même, pour­
tant si vous vouliez... puisque vous êtes belle
comme un ange... vous prieriez votre papa...
moi je n’oserai jamais l’aller trouver, je n’ai plus

LE DESSOUS

249

de robe convenable et mon frère me l’a bien dé­
fendu... vous prieriez votre papa de reprendre
Fulbert chez lui. 11 travaillera tant qu’il rachè­
tera ses fautes,allez.Moi. je le connais bien, mon
Fui, c’est un mauvais sujet, mais il est capable
des meilleures choses. Si je savais, moi. tout ce
qu’il sait, je vous démontrerais le fond de toute
cette affaire... 11 n’y a guère que moi qui puisse
y démêler la vérité. Est-ce que je vous fâche,
Mademoiselle, en vous parlant de lui?...
Marguerite, soupçonneuse, regardai t cette fille,
les yeux mi-clos, la bouche un peu pincée. Ce
torchon de peluche rose ayant l’air d’avoir
essuyé la vaisselle ne pouvait vraiment pas être
la compagne légitime ou illégitime de Fulbert,
le lettré, le railleur qui trouvait de la boue au
bord des jupes les plus blanches et les plus gar­
nies de dentelles. Non! ce n’était que sa sœur,
une sœur malade, probablement étiolée par la
misère, aussi déchue que lui, plus peut-être, car
les femmes qui tombent vont toujours plus bas
que les hommes dans la chute. Ensuite, il y
avait une preuve péremptoire de leur parenté :
ils se ressemblaient.
Mlle Davenel, Marguerite, la vierge instruite,
gnorait cependant que les amants dont les

s5o

LE DESSOUS

lèvres ne se séparent guère que pour manger ou
boire (chez eux on se nourrissait assez peu sou­
vent) ont, en effet, d’étranges ressemblances, et
finissent par se modeler l’un sur l’autre dans la
continuité de l’étreinte.
— Non, Mademoiselle, vous ne m’offensez pas
du tout en me parlant de votre frère, et je n’ai
aucune animosité contre lui, veuillez en être
persuadée.
Flora eut un sourire navré.
Alors, pourquoi que vous ne l’avez pas
mieux mis dans ses meubles?(Elle se reprit, con­
fuse de ce qui venait de lui échapper.) Je veux
dire pourquoi que votre père le laisse coucher sur
la terre nue? Oh! Mademoiselle, si vous saviez
comme il fait humide la nuit chez nous... chez
vous...c’est rien de vous le dire...j’en ailes reins
tout perclus...c est que, voyez-vous, je ne suis pas
bien portante, moi... j’ai... j’ai... une maladie de
poitrine,et les médecins ont dit que je ne finirais
pas l’été. Mon frère n’en sait rien, ça, il ne faut
jamais le lui dire... ce serait trop pour lui qui a
été si malheureux à cause de moi. (Elle s’arrêta,
le regard suppliant.)
— Pauvre femme, dit Marguerite, qui se voyait
un rôle d’ange bénisseur tout préparé, aussi

le dessous

25i

l’occasion de se créer l’héroïne d’une prochaine
aventure d’amour qu’elle pourrait comparer aux
plus extraordinaires desromans modernes. Vous
êtes tuberculeuse, mais votre frère doit bien s en
apercevoir... où couchez-vous, quand il est là?
Flora désigna une paillasse dans un coin, que
précisément elle avait tirée de leur misérable

grabat pour l’aller remuer au soleil.
— Là-dessus, Mademoiselle. Seulement (et
elle eut un sourire singulier), nous tendons un
drap entre nous... (elle ajouta de sa voix mys­
térieuse:) Faudra bien que le drap se tende tout
à fait, celui des morts sépare bien mieux..
— C’est horrible de plaisanter ainsi, fit Mar­
guerite en tressaillant, cela porte malheur d ap­
peler la mort avant... le temps. Vous êtes encore
jeune, Mademoiselle?
__Quel âge me donneriez-vous? questionna
Flora en cassant son fil pour dissimuler le pli
S"'

amer de sa lèvre.
— Probablement trente-cinq ans !
Flora eut l’héroïque courage de répondre î
— Vous ne vous trompez pas.
Elle en avait vingt-huit.
Et comme si le calice devait lui être versé tout
entier, Marguerite ajouta poliment :

252

LE DESSOUS

— Vous avez dû être bien belle, autrefois.
On causait, n’est-ce pas, entre femmes!
— Oui, je le crois... mais je ne m’en souviens
plus, dit la pauvre abdiquant en martyre devant
le joli et inconscient bourreau.
— D’autres peuvent s’en souvenir, insinua
M1!e Davenel avec une méchante finesse.
— Ah! si j’étais bien certaine de donner
encore du bonheur à devenir couleur de cendres !
Il y eut un silence glacé malgré les roulements
de cet orage qu’on entendait gronder au loin et
la chaude atmosphère saturée d’odeur de soufre,
atmosphère odieusement pourrie comme chaque
fois que ce pays exhalait son âme dans l’étreinte
d’une rafale.
— Mon Dieu, s’inquiéta Marguerite, il va pleu­
voir et je suis venue ici nu-tête, sans même un
cache-poussière !
— Je vous prêterai mon manteau, répondit
Flora d’une voix sourde.
— Non, non! j’attendrai! répondit Mlle Da­
venel, épouvantée à l’idée de ce manteau, sans
trop savoir pourquoi. La pluie ne dure pas en
cette saison.
Puis elle espérait toujours que Fulbert rentre­
rait. Flora, immobile, avait cessé de coudre.

LE DESSOUS

253

— Enfin, je vais parler à mon père dès ce soir,
Mademoiselle, reprit Marguerite, s’efforçant de
rompre un silence qui la gênait singulièrement.
Est-ce que vous savez de quelle façon brusque
M. Fulbert nous a quittés?
— Je ne sais rien, laissa tomber Flora lente­
ment, les mains jointes sur son ouvrage, rien,
rien, mais... il y a des choses que je devine.
Ceux qui peuvent s’en aller d’un moment à l’autre
voient à travers les murs et, je vous le répète,
je ne suis pas venue ici pour du désordre. A quoi
cela nous servirait à tous?... Je vais vous dire
ce qui doit arriver, si vous êtes vraiment bonne
et que vous ayez de l’affection pour quelqu’un,..
(Sa voix chantante, qui sombrait dans une morne
résignation, eut un petit râle de bête à l’agonie.)
Ecoutez-moi! Oubliez qui je peux être. Il faut
que vous m’écoutiez comme si j’étais déjà dans
la fosse... Mon frère n’a pas d’autre crime que
moi sur la conscience... les crimes d’amour, ça
compte si peu! Je veux dire qu’il a une sœur qui
est une fille... comprenez-vous? J’aime mieux
vous apprendre ça moi-même. Il ne faut pas le
maudire pour cela, mademoiselle Marguerite. Je
m’en irai dès demain pour ne pas crever chez lui,
chez vous. C’est bien décidé au fond de moi, mais

2 54

LE DESSOUS

pour que je m’en aille tranquille, je voudrais
une promesse...
— Laquelle, mon Dieu? Je vous jure de faire
tout mon possible pour vous venir en aide à tous
les deux. C’est que Fulbert est parti si drôle­
ment... il ne vous a pas raconté?
Flora se leva et se tourna vers la muraille,
s’occupant à décrocher une mante grise pendue
à un clou derrière le lit.
— Il m’a confié, prononça-t-elle d’un ton de
suprême indifférence, qu’il osait vous aimer
d’amour, et que parce qu’il était pauvre, il vous
craignait.
Marguerite eut une explosion de joie ingénue.
Cette femme cessant de la regarder justement,
elle risqua un geste d’enfant, frappa le sol de
son ombrelle et s’écria :
\— Quelle folie ! Le pauvre... pauvre garçon...
je m’en doutais... mais je n’y peux rien, moi,
chère Madame. Et quelle promesse voulez-vous
que je vous fasse?
— Celle d’essayer de l’aimer... comme... une
sœur !... puisque vous ne pouvez pas l’épouser...
ou qu’il ne veuille pas se laisser épouser. .. vous
me comprenez, Mademoiselle... comme une sœur.
A ce moment l’orage croula, fracassant la forêt

LE DESSOUS

255

sous les averses, et l’on n’entendit pas Flora
sangloter, la face enfouie dans le manteau de
la Morte.
Quand Marguerite rentra chez elle, elle n’avait
pas vu Fulbert, mais son cœur exultait. Elle
avait même daigné accepter cette mante grise, si
rapiécée, ayant enveloppé une tuberculeuse. H
y a des jours où l’on est vraiment au-dessus de
tous les préjugés sociaux, où l’on se sent l’égale
de n’importe quelle pécheresse pour l’amour du
seul Amour. Fulbert était libre, Fulbert l’aimait,
il avait véritablement une sœur... et quelle hum­
ble créature I... Elle s’expliquait maintenant le
drame bouleversant tout la vie de ce garçon.
Une proche parente prostituée jetant le scandale
et la boue sur son ancienne situation, le forçant
à taire jusqu’à leur nom de famille. Lui l’orgueil­
leux fuyant le monde, Paris, fauve traqué par
son propre déshonneur qui insultait toutes les
femmes pour tâcher d’oublier l’inconduite de
l’autre.
Voici qu’un étincelant arc-en-ciel auréolait la
boue !
La suprême rédemption.
Cette fille n’en avait pas pour longtemps. El’e
17

255

LE DESSOUS

disparue, on reprendrait les doux entretiens
et qui savait?... si Fulbert devenait un comp­
table de génie...
Elle secouait ce manteau rempli de larmes,
qu’elle avait accepté toute heureuse d’un prétexte
pour une nouvelle visite de charité, car elle ne
leur enverrait aucun domestique, cela serait
compromettant.
— Marguerite, cria M. Davenel, du haut du
perron, dépêche-toi donc, nous avons du monde
à dîner ce soir. C’est insensé de courir les routes
d’un temps pareil!
— Ne te fâche pas, petit père ! (Et elle se jeta
dans ses bras, car elle mourait du désir d’embras­
ser quelqu’un.) Situ savais quelle misère je viens
de voir... et puis, j’ai dû laisser passer un peu
l’averse... Du monde à dîner! Qui ça?
— Un journaliste, chuchota Davenel, très
content de remettre la main sur la maîtresse de
la maison. Un jeune homme très bien, entre
parenthèse, qui s’est égaré à bicyclette par ici.
Il est charmant ce jeune homme, seulement je
ne sais qu’en faire depuis deux heures qu’il me
parle de son article sur les épandages... alors,
pour couper court, je l’ai invité à dîner. Tu
reprendras la conversation avec lui, ce soir, puis­

LE DESSOUS

25

que toi tu t’entends mieux que moi à la littéra
ture.
Derrière lui, Marcus, en irréprochable cos
tume de cycliste boulevardier, s’inclinait profou
dément.
Il avait dû s’égarer par le chemin de fer.

l’honneur DE MARGUERITE

« Mon petit homme,
« Je me trotte et comme je n’ai pas le courage
de te le dire en face, je t’écris cette lettre pour
que tu te consoles en la lisant. Voilà, c est fini
de rire... j’en peux plus. C est-a-dire, tu com­
prends, je vais rire ailleurs. Ne te fais pas de
bile pour une pauvre petite putain de quatre
sous, une méchante paillasse à soldats. J ai été
trouver hier mon artilleur pour lui demander
l’argent de mon voyage. J’aurai pas une pre­
mière classe, bien sûr! et je pars cette nuit
parce que je vois bien que c’est inutile d attendre
que ça tourne plus mal. Je vais dans le midi.
Fais pas luire tes yeux de diable ! C’est comme
ça. Je me ballade pour la terre chaude, les fleurs,
et tout le tremblement des dernières douceurs

LE DESSOUS

25g

du monde! Hein? C’est une vraie chance...
Vivre dans le midi... toujours... Je fais peau
neuve et toilette pour l’allumage des hommes
chics,des Anglaispeut-être,desgensàpanaches...
à voitures... J’en ai soupe, sais-tu, d’être mouil­
lée sous un plafond d’où ce qu’il pleut jusqu’à
des étoiles quand il ne pleut pas ! Me faut, à pré­
sent, une turne extraordinaire, solide, un beau
toit de pierre ou de marbre sculpté. Quand l’am­
bition vous pousse, on ne se tient plus de rever
de belles choses. C’est temps que je me range !...
On peut pas être toujours jeune et rigoler. Oh!
je te reproche rien, mon cher petit homme, tu
n’as que trop d’amour pour une sale fille comme
moi et tune dois pas avoir de remords, de ton côté,
de mon départ, je suis guérie, ma poitrine est
nette comme sur la main, plus de cicatrices, plus
de rougeurs, je n’ai même plus... de nichons!
Si j’ai pas l’air aussi drôle dans cette lettre qu’il
faudrait, c’est que je te regrette bien tout de
même. On a été tellement si heureux qu il me
semble que jamais plus je n’irai au bonheur
avec d’autres. Je te dis : c’est fini de rire.
« Ah ! Ce qu’il me fera faute ce petit bout de
maison avec ce jardin où j ai planté des vio­
lettes, moi qui n’ai jamais eu que des fleurs eu

2G0

LE DESSOUS

potl Est-ce que je les arroserai moi-même les
fleurs qu’on me donnera là-bas!...
« En m’en allant de chez nous, je laisse tout
bien en ordre, tu sais, mon chéri ; tes habits,
ton linge, et aussi dix francs sur la tablette au
pain. Probable que les voleurs ne s’amèneront
pas chez toi durant ton absence... et la cabane
tient encore bon au vent ! Ne te mets pas en
rogne. C’est la dernière médaille de la Sainte
Vierge... Je l’ai bénie en l’embrassant pile ou
face. Faudra la ménager si tu n’as pas pu trou­
ver d’ouvrage. Et puis... ce qui m’ennuie le
plus, c’est que je pars sans mon manteau, mon
cache-misère gris. C’est justement pour cette
histoire que je t’écris si long. Figure-toi qu’elle
est venue! Oui, mon petit homme, ta bonne
amie est venue chez nous! Mince d’honneur!
Surtout ne va pas t’imaginer que c’est pour ça
que je me trotte. Dieu, non! Y a pas de quoi!
J’attendais seulement que tu découches une
nuit pour m’arranger en conséquence. Elle est
donc venue hier, après midi., et je l’ai reconnue
tout de suite, avec cette différence qu’elle est
plus gentille que tu me le disais. C’est un peu
pintade, mais c’est frais comme une huître rose.
Par exemple n’y a que les fdles qui l’on t encore

LE DESSOUS

2ÔI

pour être si godiches. Quelqu’un lui a conté
que j’étais ta sœur, et me voilà ta frangine gros
comme le bras, elle n’en a pas démordu. J’ai
joué, pour elle comme pour toi, toute ma comé­
die de sœur... Même que je m’en sentais deve­
nir une religieuse ! Je devais avoir la tête d’une
qui veille un mort sans café! Je m’endor­
mais sur mon ouvrage... de la belle ouvrage,
pourtant, chéri! Dès qu’on devient vieille,nous
autres, on se met dans les maquerelles, quoi!
Alors j’y ai fait des compliments... J’y ai dit...
Mais tu verras bien le fond du sac, un jour. Je
crois qu’elle en pince, ta propriétaire, seule­
ment, comme tous les proprios, elle est un peu
avare sur le cas des réparations. Enfin, le plus
beau de l’alfaire, c’est qu’elle est partie empor­
tant mon manteau, oui, mon vieux manteau. Il
pleuvait tant ! (Où que tu as pu te remiser, de
cette averse-là, mon petit homme, avec ton paletotde cerfeuil?) Et elle m’a dit comme ça, en s’en
allant : « Bonjour, Madame, je vous rapporte­
rai votre cache-poussière moi-même. » Je ne te
mens pas... c’est te dire la considération qu’on
avait pour ta sœur! J’ai idée., moi, que c’est
bien plus pour le frangin qu’on reviendra.
Avant de te monter le coup sur mon départ,

302

LE DESSOUS

promets-moi de réfléchir. C’est pas tous les
jours qu’on déniche des trésors dans le fumier...
Possible que son père en remue à la pelle, mais
si elle en pince vraiment pour toi, il faut pas
perdre ton temps à faire ton dégoûté. Va lui
redemander mon manteau... t’as compris? C’est
comme si je te donnais le moyen de me retrou­
ver derrière.... Ah ! si vous autres, les hommes,
vous pouviez savoir comme on aime quand nous
aimons ! Tu as toujours cru que je te trompais?
Est-ce que je t’ai trahi, cette fois? Et est-ce que
je ne lui ai pas mis mon cœur sur les épaules,
hein? Et quand on est obligé de tromper, dans
le métier, et que ça vous arrive malgré vous,
est-ce que tu crois qu’on ne peut pas dire, en
fermant les yeux : Je jouis à toi!... absolument
comme si on buvait dans le verre du voisin à
la santé de l’absent?....... A votre santé à tous
les deux! Vous penserez à l’absente... et le
jour qu’elle aura de beaux enfants, elle se sou­
viendra de ta sœur pour lui brûler un bout de
cierge !
« Pour ce qui est de moi, je m’en vais... il
pleut trop dans ce pays ! C’est plus un prin­
temps... c’est une gouttière! Je guettais l’occa­
sion depuis toute une semaine... et quand je l’ai

2Ô3

le dessous

vue là, sur notre porte, ouvrant des mirettes de
chat qui flaire un seau à charbon, j’ai pensé

que mon heure était sonnée... de te tirer ma
révérence....
« T’inquiète pas pour mon voyage. L’artilleur

m’a donné vingt francs. Adieu.
«N’oublie pas le manteau, surtout ! N’oublie
pas le manteau........ va vite le chercher...
qu’elle ne le rapporte pas ici... jamais...
« Flora. »

C’était une aurore très claire après une nuit
de larmes. Fulbert, revenu, ayant fait le tour de
cette cabane déserte où tout était dans un ordre
parfait, trouva cette lettre sur le lit, écrite au
revers d’une note d’épicier de Salons-Laffitte. Il y
avait des taches, des taches rondes comme l’ap­
pui de bouts de doigts graisseux ou des gouttes
d’eau, des gouttes de pluies chues du toit troué.
Il lut cela plusieurs fois de suite, regarda peu­

reusement autour de lui.
_ Le manteau? répéta-t-il machinalement,
puis il essaya de réfléchir et il s’aperçut que dans
cette lettre il ne voyait plus que la phrase du
post-scriptum.
— Elle est partie pour suivre cet artilleur...

264

LE DESSOUS

partie sans son manteau. Ah! Mais voilà qui est
original : aller dans le midi, en juin... j’aurais
compris, cet hiver. L’autre est venue me l’ache­
ver, l’aimable propriétaire, la patronne,., lui
voler aussi son manteau parce qu’elle est pauvre.
Dix francs sur la tablette au pain ! Vingt francs
qu on lui a donnés... ça fait dix francs pour son
voyagedans le midi!,.. Et moi je n’ai pas trouvé
d’emploi... parce que je suis bachelier et que je
n’ai pas de manteau... Il faut que je dorme ou
que je boive, sinon, cette fois, je vais en cla­
quer !... oui... oui... je l’irai chercher ton man­
teau... sale gueuse, moi qui t’aimais tant...
Il s’effondra sur leur lit et, grisé encore plus
par l’horrible fatigue de la veille, ses courses
sous l’averse ou ses poses guettant les tramways
bondés, que par l’eau-de-vie des réfectoires de
Flachère, il s’endormit.
Il resta prostré cinq ou six heures.
A son réveil, son ventre criait de faim, non
d’amour, il relut la lettre de sa maîtresse, lui
découvrit une sorte de puérilité grossière, la brûla
et éparpilla ses cendres au vent, puis il fit une
toilette un peu plus soignée que de coutume.
La vie solitaire recommencerait-elle, sa vie
de hibou qui effrayait jusqu’aux corbeaux! Non.

LE DESSOUS

265

Il irait aux provisions, gagnerait le chemin des
réfectoires de la coopérative pour s’y offrir un
bon repas avec la médaille delà Sainte Vierge, et
il emprunterait ensuite le revolver de Jacqueloir
sous prétexte de tirer ces corbeaux-là, cette ver­
mine qui lui assombrissait vraiment trop son
paysage.
Le jour était merveilleusement pur; après
l’orage de la veille, les jardins de Flachère s’é­
panouissaient au soleil, dans une adorable
lumière blonde qui faisait oublier toutes les
flaques de boues fétides.
En marchant, Fulbert essayait de se raison­
ner.
— Voyons! C’est imbécile... je ne peux pas
courir après... d’ailleurs, elle reviendra parce
quelle m’a dans la peau. Elle est partie crevant
de faim et d’ennuis; l’amour n’a jamais nourri
personne... au contraire, ça creuse; si j’étais
arrivé hier soir... Bah! Elle serait partie une
autre fois. Et quand on pense que, si je n’avais
pas manqué l’omnibus des Filles-da-Calvaire,
je rentrais à temps et je ne passais pas la nuit
dans un bar où j’ai encore dépensé trente sous
de consomnation! Mais... il y a le manteau...
c’est ennuyeux.

266

LE DESSOUS

Son cerveau se diluait, ne ressassant que des
idées saugrenues.
Quand il eut dîné copieusement, ses pensées
prirent une nouvelle couleur plus inquiétante.
Il eut un afflux de sang aux tempes, une subite
et inexplicable volonté de vivre pour vivre, mais
de faire autant de mal qu’il pourrait à tout le
monde, sans distinction d’opinion ni de sexe.
Alors il se blagua.
— Voilà que je vais mériter mon surnom
d’anarchiste. Arrêtons-nous sur le bord du fossé,
sacrebleu, et allons trouver notre ami Jacqueloir... ça vaudra mieux.
Comme il s’engageait dans le sentier de la
crèche, il s’arrêta, perplexe. II venait de voir
M1Ie Marguerite Davenel pénétrer chez ses petits
protégés. Et tout aussitôt il entendit l’explosion
joyeuse des voix enfantines.
Rebrousser chemin, c’était lui faire croire
qu’il redoutait sa présence.
Il continua, songeant au manteau, malgré lui :
— Si j’entrais le lui redemander simplement
devant d’innocents témoins? La commission
serait faite. Il est préférable de ne pas aller làbas en ce moment de fièvre. C’est une pintade,
pour employer l’expression de Flora. Une liuî-

LE DESSOUS

267

tre... mais quoi... elle l’a encore, après tout..,

oui... le manteau!
Par les croisées ouvertes, on pouvait s’enthou­
siasmer du délicieux tableau que formait cette
jolie fille en blanc au milieu de tous les marmots
vêtus de blouses claires. Les bonnes suivaient,
portant des corbeilles de pain tendre. Sur le
fond bleu pâle de la classe où s’étalaient de mul­
ticolores images, des cartes de géographie, des
tables de multiplication, la tête de Marguerite
s’auréolaitcomme celle de sainte Elisabeth durant
le miracle des roses. Elle les tenait tous réunis
dans les plis de sa jupe, et ils riaient, criaient,
frappaient de leurs menottes la belle boite aux
surprises. Elle, attendrie par 1 éclosion de nou­
veaux sentiments, riait aussi, leur distribuant
leur morceau de pain auquel s’ajoutait la récom­
pense du mois. Et tous les petits trépignaient
d’aise; ils l’aimaient d’autant plus ce jour-là,
leur charmante patronne, qu’ils ne l’avaient pas
vue depuis longtemps et qu’elle avait brusque­
ment cessé de venir leur distribuer des pinçons
aux oreilles.
Pendant la distribution des récompenses, aper­
çut-elle Fulbert debout, dans le clos voisin, dissi­
mulé entre les arbres, les plants Sud où mûris-

268

LE DESSOUS

•saient de très belles cerises : les Grosse-Eugénie?
Elle fit semblant de ne pas le voir, mais elle hâta
le pas vers la sortie sitôt les enfants conduits à
la cour des récréations par les bonnes.
Fulbert suivait la même route qu’elle, puisqu’il
allait aux bureaux de la ferme-école. Il dut s’ar­
rêter encore sur un des ponts de rondins de fer
qui traversait un ruisseau. Là, ils se heurtèrent.
Fulbert salua, mais, presque immédiatement,
Marguerite eut un regard noir, étrange, un
regard d’hallucinée.
— Monsieur, dit-elle en se penchant comme
pour dégager le pan de sa robe d’une des volutes
de métal où il ne se trouvait point engagé, j’ai
à vous parler. Quelques mots, seulement; con­
tinuez votre chemin, ne vous retournez pas, car
on pourrait nous remarquer des fenêtres de la
crèche.
On aurait jure qu’elle récitait une leçon, comme
les petits de sa classe. Ils eurent donc l’air de ne
pas s’être vus, de ne pas même s’être adressé
une simple question, et marchèrent l’un devant
l’autre :
— Je connais votre sœur, maintenant, souffla
Marguerite d’une voix frémissante de colère ou
de joie.

LE DESSOUS

2G9

Malheureusement, il ne pouvait pas voir ses
yeux parce qu'il la précédait.
— Oui, je la connais, et je possède un manteau
qui lui appartient!
Fulbert tressaillit.
— Encore le manteau, pensa-t-il! Comme
les femmes s’entendent entre elles !
11 ajouta, la voix également basse :
— J’allais justement vous le réclamer, Made­
moiselle.
— Inutile... je ne vous le rendrai pas en ce
moment. Venez le chercher cette nuit chez moi.
— Comment, chez vous ?
Il faillit s’arrêter, pétrifié, au beau milieu de

la route.
— Marchez donc! souffla-t-elle encore. Mar­
chez ! On pourrait nous écouter de la pépinière.
Son intonation était si impérieuse qu’il crut
sentir le feu de ses yeux sur sa nuque à ce moment
de vertige.
— Oui! cette nuit, dans ma chambre... vous
pénétrerez dans la maison par les volets de la
bibliothèque, sous le store. Ensuite... tu con­
nais bien le chemin.
Quand Fulbert osa se retourner, Marguerite
Davenel était déjà loin, son ombrelle giraitdans

27O

LE DESSOUS

le champ des roses, semblable à un papillon
blanc.
En vérité, c’était l’affaire des jeunes filles ver­
tueuses de donner un rendez-vous d’amour comme
on jette un défi. Tout en rétrogradant, car il n’a­
vait pas besoin du revolver de Jaqueloir, au
moins cette nuit-là, il relut en esprit la lettre de
Flora et il en saisit mieux le sens divin, la por­
tée morale, dépassant de beaucoup toute morale
humaine. Ces deux femmes, de situations si diffé­
rentes, s’étaient pourtant bien entendues, réunies,
dansl’intérêt commun de leur amour et la savante
entremetteuse avait probablement déjà séduit
à moitié la perverse ingénue, l’une confiant son
amant à l’autre et courant à de nouvelles desti­
nées, peut-être sachant qu’elle ne devait pas sur­
vivre au don de son amour, car, dans cette lettre,
où les vulgarités s’entassaient à plaisir, régnait
une singulière amertume : le sel des larmes qu’on
étouffe. Il eut envie de rire, de pleurer, puis d’aller
voir s’il ne se trompait pas, si une petite fille
égoïste avait autant de merveilleuse générosité
qu’une pauvre prostituée.
— Dans sa chambre, cette nuit ! Et j’ai par
hasard bien dîné. Mais elle est folle, murmurat-il. Et si son père nous refuse son consentement

LE DESSOUS

271

après ! Tant pis ! J’irai... ne fût-ce que pour le man­
teau. Se griser de vin pur est peut-être meilleur
que s’enivrer lâchement des boissons hygiéniques
de la coopérative. Pouah 1 J’en ai assez.
Vers onze heures, cette nuit-là, Marguerite,
qui avait joué la marche des Soldats de Faust à
M. Davenel et servi son thé avec sa grâce maus­
sade accoutumée, monta dans sa chambre sans
aucune hâte. M. Davenel, pendant qu’elle montait,
faisait sa ronde, constatant que tous les verroux
étaient en bon état. Il cadenassa lui-même la
barre des volets de la bibliothèque, qui donnait
sur le grand chemin de Flachère, et pria la bonne
de remettre de l’huile dans une veilleuse, celle
du corridor. Il faisait cela tous les soirs, le brave
homme, et bien que sa fortune fût dans les ban­
ques il ne manquait pas d’aller vérifier le con­
tenu de son coffre-fort. Tout en exécutant ces dif­
férents exercices de bon défenseur de la société
Flachère et Cie, il fredonnait la marche des sol­
dats en question. Il y avait, dans cette musique,
on ne savait quoi de belliqueux, de généreux,
d’entraînant à des combats imaginaires.il aurait
voulu voir sortir un voleur de l’ombre pour lui
donner une leçon de boxe, lui fourrer cent sous
dans le gousset et le renvoyer guéri.
18

2” 2

LE DESSOUS

— ... Gloire immortelle de nos aïeux... Tara
ta ta ta! Tara ta ta ta! On a beau dire, mais c'est
mieux que du Wagner.. Tara ta ta ta.. On ne
fera jamais plus de musique pareille... Tâ... ta
ta ta!...
« Tous les hommes sont si gosses, » soupirai}
Flora.
Un dîner copieux, un air d’opéra, et les voilà
remontés sur leur bête, l’amour ou la lutte, le
besoin de se montrer mauvais angeou bon prince.
Les femmes... sont autrement.
Le père et la fille se croisèrent sur le palier du
premier étage, devant la veilleuse que Margue
rite, avec une absolue sérénité, garnissait d’hui,
ayant renvoyé la bonne qui tombait de sommeile
— Il fera beau demain, déclara M. Davenel.
Ce fichu vent d’ouest a bouché ses flacons. Dors
bien, fillette, et ne pense pas trop aux journa­
listes. Eh! Eh ! ces petits messieurs ont une lan­
gue bien pendue.
— Peuh ! fit Marguerite subitement de mau­
vaise humeur, on aura de la chance si celui-là
nousfaitson article-.- maintenant qu’il sait qu’on
récolte des fous furieux ici!
— Moi, je suis sue qu’on le reverra, li Opinion
mondaine à la main, histoire de madrigaliser I

LE DESSOUS

273

Bonsoir, gamine! Ces journalistes sont de véri­
tables pestes dont nos vents d Ouest ne donnent
qu’une faible idée. Ça se faufile partout, ça raconte
tout. Je t’assure que ce soir, sans blagueur et
avec seulement un peu de musique, je me trou­
vais plus à mon aise qu’hier. Ta... tata... tata

tâ ratatata !
Dans l’éloignement du corridor le refrain éclata
en fanfare. Il était content, le bonhomme, d avoii
piqué un peu la baudruche de ce jeune héiosquî
semblait plaire.
— Tâ!... taratatatal...
Comme tous les soirs, il posa un- revolver
chargé sur sa table de chevet, souffla sa lampe

et s’endormit.
Dans sa chambre virginale, toute tapissée de
ronds au crochet qui faisaient des raies lunaires
à l’ombre, la grosse araignée blanche veillait.
La nuit était en effet très paisible. On entendait
seulement bruire dehors l’eau souterraine ron­
ronnante et flaireuse de putréfaction. II faisait
chaud, des étoiles filaient parfois au-dessus du
champ de roses, laissant choir dans l’infini la.
lourdeur de leur monde avec le jet d’une fleur
qu’on fauche. L’air chargé de parfums violents

274

LE DESSOUS

se masquait comme l’haleine d’une bouche de
passionnée malade ayant mâche des drogues...
l’amant démêlerait-il l’odeur de mortl
Tout était calme et dissimulé, en attente d’une
chose inouïe d’où pouvait jaillir le bonheur.
Le long du grand silence de la maison grimpa
un petit bruit sec, mystérieux, frôlement d’ani­
mal qui ronge. Un rat? Marguerite tendit le
cou et serra autour d’elle le ruban lâche de sa
ceinture. Allons ! il était exact au rendez-vous.
C’était bien le malfaiteur intrépide quelle atten­
dait. Tranquillement, d’un pas souple de femme
qui prépare un décor, elle déploya des lingeries,
écarta une couverture et se dénoua les cheveux...
mais elle arrêta là le désordre. Elle avait éteint
sa lumière pour qu’on ne vît pas sa silhouette se
projeter sur les rideaux si, par hasard, dehors, à
cette heure, un passant...
Le petit bruit de grignotement retentit de
nouveau. Un éclat de bois sauta du volet de la
bibliothèque. Il fallait vraiment que cette fille
coupable fût bien étourdie pour ne pas avoir eu
la pensée d’ouvrir elle-même en dedans, après
le passage du père. Enfin, le bruit grignotant
cessa. Successivement on entendit celui d’une
serrure grinçant, la vibration de la rampe de 1 in­

LE DESSOUS

275

teneur sur laquelle une main puissante s ap­
puyait...
Il y avait près d’une heure qu’elle attendait,
retenant son souffle,lorsque Fulbert se trouva en
face de la porte de son cabinet de toilette.
Là, il fallait bien lui ouvrir elle-même ou lui
laisser faire un bruit plus dangereux.
Il frappa discrètement.
— Marguerite, c’est moi.
Elle s’appuyait contre cette porte et à ce
moment décisif elle eut un»geste d’hésitation, elle
regarda derrière elle, mais elle aperçut, pendu
à un crochet du cabinet de toilette, une forme

grise.
Le manteau de Flora! Celui-là meme quelle
voulait lui rendre...
Elle sauta en arrière, traversa sa chambis
en courant, serrant sa ceinture de soie blanche
qu’elle déchirait de ses ongles,et elle se précipita
éperdument dans le corridor en appelant son
père de toutes ses forces.
Le directeur de Flachère, réveillé en sursaut,
cria de son côté :
— C’est toi, fillette? Ah! mon Dieu! Qu’as-tu?
Qu’y a-t-il ?
— Ouvre-moi, rugit Marguerite, ouvre-moi!

276

LE DESSOUS

Un homme, un voleur veut entrer dans ma
chambre. Ouvre-moi... défends-moi, père!
Un voleur? Ou un amoureux? Il se jeta au
bas de son lit, passa un pantalon, chercha des
allumettes, et ne trouva que son revolver sous ses
doigts tâtonnants.
Durant leur explication, Fulbert, d’un coup
d’épaule furieux, faisait sauter la porte du cabi­
net de toilette., ivre d’une ivresse de bête lâchée
en plein carnage. Oui, c’était bien elle qui criait
ainsi d’une voix suraiguë de créaturehystérique...
c’était elle qui allait ameuter les employés, Jacqueloir et Gaufroi, couchant dans les sous-sols,
les bonnes couchant dans les combles.., et le
père, cet aveugle né qu’on allait berner une
seconde fois, mais de toute autre façon...
— Ma fille? Es-tu blessée? Qui veut entrer
dans ta chambre? Qui donc frappe ainsi chez
toi? questionnait le père, entourant la blanche
éplorée de son bras tremblant d’une sainte
colère.
Fulbert vit la scène à la lueur falote de la

veilleuse du corridor.
C’était cela son rendez-vous d’amour! Il ne
voulait plus s’expliquer, il voulait la tuer, sim­
plement.

LE DESSOUS

277

Alors, le père, de son côté aperçut un bandit
écumant de rage, les poings crispes au-dessus
de sa tête, qui se ruait sur lui pourlui arracher

son enfant ou l’égorger.
Il n'hésita pas, leva son arme.
— Cas de légitime défense, Monsieur l’assas­
sin ! prononça-t-il, cédant à sa manie des défi­

nitions périlleuses.
Et il pressa la détente.
Fulbert reçut la balle en pleine poitrine. Il
tournoya sur lui-même, s’en alla, marchant à
reculons, ses mains battant les murs.
Chienne de chasse bien dressée, Marguerite
hurlait toujours, simulant l’inévitable attaque de
nerfs qui devait terminer le roman-feuilleton de
sa vengeance.
Fulbert tomba dans sa chambre, et le père fut
obligé d’enjamber le corps de l’homme pour
déposer celui de sa fille sur son lit.
— Je crois que le pauvre diable a son compte 1
murmura le brave bourgeois, au fond désolé du
meurtre; puis il courut appeler les bonnes, les
employés, afin de faire un peu de lumière autour
de ce drame.
Pendant que toute la maison se réveillait dans

378

LE DESSOUS

une horreur de cauchemar, Marguerite cessa de
hurler, se souleva sur un coude :
— Fulbert, fît-elle très bas, est-ce que tu peux
m’entendre?
L’homme écroulé, la face contre le sol, ses
mâchoires se convulsant, mordant la molle toi­
son du tapis qui étouffait son dernier râle, ne
pouvait rien lui répondre.
— Eh bien, dit-elle impitoyable, tu l’as, main­
tenant, le manteau de ta maîtresse!...
Et elle se recoucha pour s’évanouir plus com­
modément devant de nouveaux témoins. ______
?. ut
'LE
j EUX

ns

TABLE
DES CHAPITRES

5

I. DEMEURE CHASTE ET PURE

II. l’épouvantail............... ,..............................................................

27

III. TERRE BÉNIE...................................................................................

5o

IV. LE MOT ET LA CHOSE..............................................................

75

V.

LE VERRE D’EAU MINISTERIEL...........................

98

VI.

FAUST ET MARGUERITE.............................................................

I 28

152

VII.

LA VISITE DE MARCUS..............................................................

VIII.

JEUX DE MAINS, JEUX DEVILAINS.....................................

I76

IX.

LE RETOUR DE FLORA.............................................................

20S

X. DANS LA

FOSSE COMMUNE......................... .*

XI. L’HONNEUR DE MARGUERITE

..........................
n i iunri 1

22Q
■■■■ »

BIBLiOTHÈQUE
D E L A V i ! I E.
{
DE PÉRIGUEUX j'
—1—1--------- ——.mm..*/

Imprimerie

Marc

POITIERS

Texier

, DE

FRANCE

Paraît le 1er et le 15 du mois.
DIRECTEUR : ALFRED VALLETTE

passe à l’étranger aussi bien
Le Mercure de France, fondé
qu’en France et à laquelle n’éen 1890, est à la fois une revue
chappe aucun événement de
de lecture comme toutes les
quelque portée.
• revues et une revue documen­
Le Mercure de France paraît
taire d’actualité. Chacune des
en copieux fascicules in-8, for­
livraisons se divise en deux par­
mant dans l’année 8 forts volu­
ties très distinctes. La première
mes d’un maniement aisé. Une
est établie selon la conception
table générale des Sommaires,
traditionnelle des revues en
une Table alphabétique par noms
France, et, en même temps que
d’Auteurs et une Table chrono­
toutes les questions dans les
logique de la « Revue de la
préoccupations du moment y
Quinzaine » par ordre alphabéti­
sont traitées, on y lit des articles
que des Rubriques sont publiées
ou des études d’histoire littéraire,
avec le numéro du i5 décembre,
d’art, de musique, de philoso­
et permettent les recherches
phie, de science, d’économie
rapides dans la masse considé­
politique et sociale, des poésies,
rable d’environ 7.000 pages que
des contes, nouvelles et romans.
comprend l’année complète.
La seconde partie est occupée
Il n’est pas inutile de signaler
par la « Revue de la Quinzaine »,
que le Mercure de France donne
domaine exclusif de 1 actualité,
plus de matières que les autres
qui expose, renseigne, rend
grands périodiques français et
compte avec des aperçus criti­
qu’il coûte moins cher.
ques, attentive à tout ce qui se
Envoi franco d’un numéro spécimen sur demande
adressée 26, rue de Gondé, Paris-6e
POITIERS.

MARC

TEXIE»