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Médias

Fait partie de Les voluptés imprévues

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VOLUPTÉS
IMPRÉVUES

DU MÊME AUTEUR

AU MERCURE DE FRANCE
Les hors nature, mœurs contemporaines...............
La tour d’amour..............................................................
L’heure sexuelle ................. ............................................
La jongleuse ................... ...................................................
Contes et nouvelles, suivis du théâtre...................
La sanglante ironie..........................................................
L’imitation de la mort...................................................
Le dessous ...........................................................................
Le meneur de louves......................................................
Son printemps ..................................................................
L’animale ....................... .• • • • ;........... • • •
.........
Dans le puits, ou la vie inferieure, 1915-1917, avec
un portrait de l’auteur par Lita Besnard...........

CHEZ DIFFERENTS EDITEURS
La découverte de l’Amérique (Kundig).....................
Monsieur Vénus (Flammarion) ................................
La haine amoureuse (Flammarion)............................
Le château des deux amants (Flammarion)...........
La souris japonaise (Flammarion)............................
Les Rajeac (Flammarion)..............................................
Le grand seigneur (Flammarion)................... • ...........
Au seuil de l’Enfer (Flammarion), en collabora­
tion avec F. de Homen-Cristo................................
Le parc du mystère (Flammarion), en collabora­
tion avec F. de Homen-Cristo........... .....................
La princesse des ténèbres (Calmann-Lévy)...........
Le théâtre des bêtes (Les Arts et le Livre)...........
La Maison vierge (Ferenczi)....................................
L’hôtel du grand veneur (Ferenczi)............................
Refaire l’amour (Ferenczi).............................................
Madame de Lydone, assassin (Ferenczi)...............
Madame Adonis (Ferenczi).............................................
Le prisonnier (Edition de France), en collabo­
ration avec André David.........................................
Pourquoi je ne suis pas féministe (Ed. de Frahce)
Alfred Jarry ou le surmale de lettres (Grasset). .
La femme aux mains d’ivoire (Ed. des Portiques)
Portraits d’hommes (Mercure de France)...............
L’homme aux bras de feu (Ferenczi)........................
Le Val-sans-retour en collaboration avec Jean-Joë
Lauzach (Crès).................................................................

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RACHILDE

LES

VOLUPTÉS
IMPRÉVUES
roman

Exclu du Prêt

P Z 5&3O
P A K I S

J. FERENCZI ET FfiES, É
9, Rue Antoine-Chantin,

C0000213718

IL A ÉTÉ TIRÉ PE CET OUVRAGE

CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER

VÉLIN BIBLIOPHILE,

NUMÉROTÉS DE

I A 50

Copyright b y J. FEUENCZI ET FILS 1931
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays.

I
— Il serait enfantin de croire à la vertu
des femmes, dit le vieux Monsieur souriant
d’un sourire où semblait s’être réfugié sa
dernière lueur de jeunesse, mais il serait
aussi ridicule d’affirmer qu’elles n’ont pas
la vertu de leur inconscience... morale!
Chaque fois qu’une femme est sincère elle
est innocente et elle peut devenir absolument
sincère dans le mensonge le plus flagrant.
C’est donc à nous de les suivre sur ce chemin
pittoresque sinon dangereux qui nous ré­
serve des situations émouvantes. Seulement
il faut y avoir bon pied, bon œil, ne pas per7

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
dre la tête et surtout imiter leurs allures ver­
tigineuses, c’est-à-dire ne pas raisonner.
!Chaque fois qu’un amant, un amoureux,
veut se servir de la logique il tombe dans
l’abîme de leur cerveau, erre à tâtons dans
le dédale de leur particulière sensibilité
s’aliène leur meilleur sentiment et finit par
se rendre insupportable. Or pourquoi ne pas
mettre toute notre courtoisie à les admirer,
de haut, avec bienveillance, au lieu d’aller
les rejoindre au fond du précipice de la dis­
cussion? Pourquoi ne pas leur accorder,
d’avance, toutes les circonstances atténuan­
tes en leur évitant la peine de les chercher?
C’est toujours de notre faute si elles glis­
sent... Le grand art, en amour, est de se
montrer inférieur à l’autre! De naissance,
nous avons tous les vices; elles, toutes les
qualités et c’est là, paraît-il, l’unique dif­
férence des sexes! Pourquoi les forcer au
cynisme de la vérité, cette vertu des cons8 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

cients? Puisqu’elles ont le bonheur de de­
meurer irresponsables, entourons leur fai­
blesse des plus sages précautions et n’en
devenons pas les victimes. Qu’elles oublient,
le matin, ce qui s’est passé le soir. L’oubli
volontaire est un don divin.
— Ah! fit le jeune homme, avec un geste
fatigué, moi, ça m’assomme leurs histoires,
je ne comprends pas!
— Oh! vous comprendrez plus tard! On
arrive à comprendre lorsqu’il est souvent
trop tard pour que cela puisse vous servir
à quelque chose.
Le jeune homme fatigué et le vieux Mon­
sieur railleur se trouvaient assis face à face
aux deux coins d’une cheminée dans laquelle
flambait joyeusement un feu de véritables
bûches. Le vieux Monsieur ne prisait, sans
doute, les complications du mensonge que
chez les femmes car, chez lui, tout se mon­
trait d’une égale franchise: bonté des fau­
9

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
teuils très authentiquement anciens, dou­
ceur des tapis de haute laine et la couleur
du soir, très rose, qui entrait, toute nue, par
des fenêtres claires telle un tendre visage
dévoilé se penchant avec sollicitude sur la
fin d’un beau jour.
M. de Valerne faisait partie de ces per­
sonnages bien connus appelés gens du monde
que l’on croit connaître parce qu’on les ren­
contre partout, mais qu’on ignore parce que
leur passé vous échappe et qu’ils sont, dans
toute la fière acception du mot: des gens
sans aveu. François de Valerne souriait tou­
jours, n’avouait jamais. On l’admettait tota­
lement ou on le détestait d’instinct, en ne
se préoccupant pas de ce qu’il avait pu subir
de transformations pour s’imposer à vous
par la sympathie, sinon le contraire. Proba­
blement très riche et certainement très libre,
il avait la réputation d’un homme d’esprit,
amusant, ayant l’air de s’amuser. Faisait-il

10 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

semblant ou, doué d’une grande philosophie,
s’efforçait-il de rire pour oublier de gron­
der, c’est ce qu’on ne démêlait pas tout de
suite, son masque changeant de caractère
selon la comédie qu’il jouait, tantôt débor­
dant d’indulgence, tantôt illuminé d’une
étrange flamme l’apparentant à ces mauvais
prophètes, démons suscités par la dureté des
temps, sortes de hauts-parleurs point à la
portée des foules.
Très correct, mais suivant les modes d’as­
sez loin pour en éviter la copie servile, l’ex­
travagance, il ne teignait pas plus ses che­
veux gris qu’il ne paraissait déguiser sa pen­
sée, demeurait lui-même malgré ses multi­
ples rôles, se prêtait volontiers sans jamais
s’abandonner et plaisait surtout par ce qu’il
laissait imaginer de lui.
Le jeune homme fatigué (depuis sa nais­
sance) représentait le monde nouveau, sinon
le meilleur, et il était naturellement artificiel

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
avec ses cheveux noirs assouplis jusqu à la
troisième ondulation, ses yeux en amandes
duvetés de cils bleus, ses levres mordues au
rouge permanent, son teint d’un ivoire
nuancé de rose, sa fraîcheur de jeune pre­
mier avant la rampe, sa taille svelte qui
ployait sur elle-meme comme la ceinture de
ces pantins d’étoffe dont on peuple, aujour­
d’hui, tous les salons, ses jambes longues
terminées par des pieds pointus chaussés de
cuir variant du sang de bœuf au vert sau-

rien.
C’était là un petit enfant de la grande
guerre: s’il ne l’avait pas faite, il en avait
trop entendu parler! Il connaissait trop de
choses et devinait le reste à la façon d’un
acteur qui en ajouterait. Il avait pour M. de
Valerne une admiration mélangée d’un cer­
tain mépris. Il ne dédaignait pas de se croire
le fils spirituel de ce père noble, lui sentant
un arriéré d’études ou d’épreuves que, lui,
12 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
le joli garçon, ne consentirait pas à faire ou
à souffrir. Il consultait gravement son vieil
ami au sujet des folies qu’on pouvait ris­
quer en plein snobisme et dès que celui-ci
se mettait à rire, il se dérobait, ombrageuse­
ment, à la façon des poulains inexpérimentés
qui redoutent encore plus la course que les
coups de cravache, car il était né fourbu,
ayant déjà épuisé, dès le ventre de sa mère,
tous les désirs que Valerne avait réalisé, lui,
pleinement, à force de volonté, peut-être de
souffrance. Jamais Valerne ne reculait de­
vant une coûteuse expérience. La souffrance
est la patience des braves, comme le vice
est l’apprentissage des lâches. Au fond, Lu­
cien Girard, le joli garçon, n’était pas un
lâche; seulement, il détestait le travail, l’ap­
plication à comprendre, la recherche de la
voie. En un mot, il manquait d'estomac. De
sorte que, perpétuellement sur le point de
se lancer dans les aventures les plus ordi­

— 13

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
naires de la jeunesse, marches d’un escalier
qu’il faut toujours gravir pour atteindre un
sommet quelconque, il se précipitait, par
bonds en arrière, dans les plus extraordi­
naires négations, autant de reculs qui fini­
raient par l’envoyer s’asseoir dans un fossé
caché sous les branches de cet arbre de
sciences auquel il se refusait à grimper. Il
n’était pas rare d’entendre le jeune sage
faire de la morale au vieux fou, séance de
joutes oratoires, qui se terminait, générale­
ment, par une soirée, plus ou moins agréa­
ble, passée ailleurs que chez eux.
— Enfin, qu’est-ce que vous appelez la
vertu de leur inconscience? questionna Lu­
cien Girard, faisant glisser sa chevalière
d’améthyste gravée d’un annulaire à l’autre.
— Un inconscient est presque toujours
un malfaiteur... cependant la loi le protège.
Donc, l’inconscience de nos belles amies est
une sorte d’innocence que nous devons res14

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

pecter. Ajoutez qu’elles ne mesurent nos ac­
tions qu’en regard des leurs, elles qui ne
s’élèvent jamais jusqu’aux idées générales.
Elles ont l’entêtement de ces terribles ga­
mins qui trépignent sur le tapis où ils vien­
nent de renverser, par mégarde, un encrier
et s’en flanquent jusque-là pour se bien per­
suader qu’ils l’ont voulu. N’avoir jamais tort
est leur seul idéal. L’essentiel pour nous,
quand nous y tenons, c’est de consentir à
cette innocence relative.
— Pour les prendre à leur propre piège,
hein?
— J’ai peur de vous scandaliser, mon
cher Lucien, mais je vais employer un terme
de chasse qui, bien que vous ne soyez pas
chasseur, vous expliquera mieux la manière
de les prendre à n’importe quel piège...
quand nous y tenons! Il s’agit, avant tout,
de ne pas abîmer la peau. Au filet, à la
trappe, ou au franc coup de fusil, ne pas
— 15 —3

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
abîmer la peau doit être le seul but du bra­
connier ou du riche propriétaire de terrains
gardés. Que l’on poursuive la panthère dans
la jungle, la bécasse dans les marais ou le
petit lapin sous les choux, il est toujours
inutile de froisser... ces dames. Le malheur
c’est que l’homme, animal très vaniteux, veut
dominer. Pourquoi faire, mon Dieu? C’est
bien suffisant de régner durant les cinq se­
condes traditionnelles ! Moi, je n’en demande
pas davantage, pourvu que ça se renouvelle
souvent avec la même... ou avec les autres!
Je sais bien qu’il faut, par pure politesse,
causer un peu avant ou après. Ne laissez
jamais la conversation dégénérer en dispu­
tes: fatalement vous aurez tort... pour avoir
eu raison et si vous insistez, il y aura averse
de larmes ou crise de nerfs... Vous finirez en
de vilaines paroles, sinon en de vilains ges­
tes, qui irriteront l’épiderme de l’amour-pro­
pre de votre amie... et vous aurez ainsi abîmé

LES VOLUPTÉS IMPREVUES
la peau! Pour ma part, je ne sais rien de
plus horrible qu’un gibier précieux mal tué !
— Valerne, vous êtes odieux! Si elles
vous écoutaient.
— Mon petit, vous m’avez prié de vous
instruire en vous amusant, j’y tache! Vous
devez avoir eu des précepteurs bougons, pa­
rents ou maîtres d’école, qui vous ont autre­
ment scandalisé si j’en juge par la crainte
de 1 acte qu’ils ont su vous communiquer,
laquelle crainte n’est pas du tout le com­

mencement de la sagesse, croyez-en ma
vieille expérience! Vous êtes vraiment très
loin sur le chemin des régressions. Tout vous
ennuie, tout vous répugne, et je me demande
comment vous ferez pour résister au goût
de la mort dont votre génération a le si
furieux appétit!
— Je cherche à me plaire et non pas à
me dépenser. Du reste, je leur plais toujours
trop et ça m’ennuie également. Ah! quel

— 17 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

homme de génie inventera pour moi seul un
cinéma d’amour? On est dans la nuit, assis
confortablement, on ignore ses voisins, ses
voisines, aucun souci de toilette, pas de frais
de conversation et on regarde les acteurs
s’embrasser ou se ficher des coups. Valerne
pouvez-vous mettre entre moi et la vie l’écran
de vos aventures! Ce doit être... effrayant.
Et Lucien Girard lissa, d’un mouvement
calme, la troisième ondulation de ses che­
veux.
M. de Valerne eut son rire jeune, un éclat
qui montrait la solidité de sa denture, rire
inquiétant parce qu’il témoignait d’un de ces
tempéraments de carnassier que rien n’em­
pêche de guetter une proie, cerveau d’ado­
lescent ou corps de femme, son état normal
étant la séduction, à n’importe quel prix.
— L’expérience, en ces sortes de choses,
n’a jamais convaincu personne, heureuse­
ment! Il faudrait vivre plusieurs existences
18

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
pour effacer l’ardoise et recommencer tous
les calculs. Je ne vous vois pas, Lucien, dans

ce sot métier de voyeur. Ça manque de naï­
veté! A votre âge, moi, j’étais amoureux de
mes cousines, sincèrement. Et comme elles
étaient deux, aussi jolies l’une que l’autre,
je ne choisissais pas, je prenais tout.
Lucien se mit à rire, à son tour.
— Spéciale naïveté! Moi, je ne vous vois
pas dans un rôle d’amoureux, même double.
Monsieur de Valerne, cher professeur, vous
n avez jamais rien aimé. Vous êtes un...
technique. Vous jouez, vous risquez, vous
payez, vous abîmeriez même votre propre
peau, s’il le fallait, mais vous n’aimez pas.
Vous êtes bien trop blasé pour ça.
— Vous avez envie de dire: trop vieux.
Allez, ne vous gênez pas. Ma revanche est
justement dans mon âge qui me permet de sa­
voir et de comparer. Vous venez de naître à
la vie d amour et vous etes déjà plus vieux

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

que moi, parce que vous portez sur les épau­
les la lourdeur d’un siècle où tout fut in­
venté pour le meilleur devenir de l’homme,
ce qui lui a masqué à la fois ses origines et
ses fins dernières. Or, le plaisir (je remplace
le mot amour par une définition à votre por­
tée, histoire de ne pas vous scandaliser), est
une lutte continuelle entre la paresse et l’or­
gueil. Amoureux ou ambitieux, il faut vain­
cre; pas de repos, pas de récompense, pas
de lit, pas de lauriers, si on ne les gagne
dans une bataille féroce. Mais est arrivé
l’avènement du progrès-roi, cette perfection
de la paresse, de toutes les coupables en­
vies du moindre effort et vous voici, Lucien,
déterminant, dans votre imagination, un
nouveau miroir d’Adonis: contempler des
images en attendant la réalité. Cela use les
yeux! Un siècle encore, nous serons tous...
aveugles! L’amour se fera par procuration
et je ne serais pas étonné d’apprendre,

— 20 —

S

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
d’avance, que sans se déranger on portera,
le plus discrètement possible, ce que Mau­
rice Barrés appelle: la petite secousse, au
domicile de ceux qui en feront encore leur
déjeuner... quelquefois, le matin.
— Ce sera charmant parce que cela nous
amènera l’ère de la sagesse: plus d’amour,
plus de violence et... plus de guerre.
~ Non, jeta brutalement le vieux Mon­
sieur, qui prit un masque tout à coup sin­
gulièrement dur. Nous ne serons pas des sa­
ges, nous serons des morts à la vraie vie hu­
maine parce que nous n’aurons plus de sang:
le progrès nous aura vidés, voilà tout.
Lucien Girard s’étira, soupira, se renver­
sant dans son large fauteuil Louis XV, il
plaça, très adroitement, sans rien casser ni
déranger, ses pieds pointus sur la tablette de
la cheminée, entre un bronze japonais et un
verre de Venise, prit la pose américaine la
plus insolente: buste bas, cheveux flottants

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
dans la soierie d’un coussin, plastron bien
tendu, les deux pouces dans les entournures
de son gilet et murmura:
— Ce qui m’amuse, quand vous parlez
sur ce ton-là, monsieur de Valerne, c’est de
sentir que vous êtes capable de tout et ma
supériorité personnelle sera de vous pousser
à n’importe quel exploit cyné... g étique afin
de ne pas abîmer ma propre peau au service
de ces dames!
M. de Valerne eut un regard étonné, bat­
tit des paupières :
— A mon tour, je ne comprends pas, fitil avec l’hésitation du chasseur en face d’un
gibier inconnu.

n
Après un de ces banquets protocolaires
que l’on offre aujourd’hui, à propos de
n’importe quoi, à n’importe qui, nos deux

personnages s’étaient rencontrés et liés dans
un de ces endroits suspects où il est néces­
saire de se montrer lorsqu’on veut faire par­
tie de l’élite. On s’y ennuie tout autant que
dans le monde officiel, mais il y a plus de
bruit, partant plus d’éloquence! Le jazz y
remplace, d’une façon péremptoire, le jasement puéril des politiciens en mal de litté­
rature. Si le local est restreint à s’y marcher
sur les pieds, on n’est pas forcé de s’en excu­
ser et si l’air devient irrespirable, on peut y
boire des mélanges aphrodisiaques.
Venant de subir, au banquet des Amis
de Ici cohésion nntioncile, des discours sur la
23 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
repopulation intensive, la misère des riches,
l’appel à l’ordre soviétique et les dernières
convulsions de nos volcans particuliers,
M. de Valerne s’apercevait, avec une mau­
vaise satisfaction frisant l’ivresse, qu’il
n’entendait plus rien à la vie normale de
son pays et qu’il ne s’entendait plus luimême commander un breuvage de choix
dans ce cabaret de Babel. L’oubli des maux
du voisin et la résignation à en demeurer
spectateur sont des choses sévères qui, su­
prême philosophie, peuvent surgir d’un vio­
lent tapage, à la spéciale condition que ce
tapage ne s’élève pas jusqu’à la prétention
musicale. Il est à remarquer qu’une suite
quelconque dans les idées, lignes de musi­
que ou lignes de conduite, attache, fatale­
ment, l’attention, or, le bon côté du jazz est
de réduire l’entendement. Aux deux extré­
mités de la capitale du plaisir, on trouve,
pour cette complète hospitalisation des cer— 24 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
veaux souffrants des malheurs publics: la
vache dans le jardin et le coureur. Là on
paie les consommations très cher, on ne peut
guère s asseoir que d’une fesse et on n’est
jamais sûr du sexe de l’individu qui vient
prendie place en face de vous. Précieux
avantage vous laissant toute la liberté de
l’indifférence puisqu’en cas de doute, il est
préférable de s abstenir. M. de Valerne ris­
quait, de temps en temps, une petite station
dans ces endroits-là. Tous les chemins de
croix mènent à l’église de la sagesse et sa
meilleure méditation était encore d’étudier
ce qu il appelait: le retour aux cocotiers. Ce
vieux monsieur qui ne buvait pas, fumait
peu et gardait la tenue d’un ci-devant de la
troisième révolution, éprouvait un malin
plaisir à voir le singe remonter dans l’espèce
humaine. Au banquet des Amis de la cohé­

sion nationale, il avait entendu de tels discours qu il se sentait très heureux de son ac-

25

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
cidentelle surdité. Il possédait, à lui tout
seul, deux chaises et une petite table en
forme de cube devant laquelle il n’était
point aisé de garer ses jambes des angles
coupants. Il y buvait une mixture singulière
sentant à la fois le dentifrice, l’eau de
javelle et la plus effarante des eaux-de-vie de
grains. Cela lui était servi dans un verre
carré, du même genre que la table, et il s’ap­
pliquait à prendre la chose en patience tout
en serrant les coudes, car d’autres angles,
plus dangereux, le menaçaient. Un chari­
vari de langues étrangères lui meurtrissait
le tympan, s’unissant sympathiquement au
jazz, et des femmes l’interpellaient dans un
argot où il lui était fort difficile de recon­
naître les offres en usage depuis le paradis
terrestre, c’est-à-dire depuis qu’Eve eut le
souci de peler sa pomme avec un couteau
d’argent.
Alors, dans la cohue spasmodique d’un
— 26 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

tango, forcément sur place, Lucien Girard, le
rejoignit a cette petite table et se présenta
lui-même avec une effronterie de bon aloi,
parce que le ton demeurait calme, la voix se
réservait par son contralto un peu grave :
C est moi le pantin du vestiaire;, cher
Monsieur... je vous ai suivi au sortir du ban­

quet pour vous demander une explication.
Vous permettez que je me place en face de
vous. Aussi bien je ne vois pas le moyen de
faire autrement .’ vous avez deux chaises.
Et il s assit, angle nord, pendant que
M. de Valerne s’accoudait, angle sud, légè­
rement éberlué de ce sans-gêne bien mo­
derne.
Tout en examinant ce nouvel angle hu­
main qui tentait de le pénétrer, il se mit à
sourire, malgré son inquiétude. C’était un
très jeune homme, le pantin du vestiaire,
beau comme un pâtre de Virgile, très brun,
très mince et en dépit de la grandeur de ses

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

yeux bistres, de la petitesse de sa bouche
rouge, qui le fardaient naturellement, il
avait l’air d’un garçon bien né, sérieux, tout
à fait en dehors de la cohue. Vêtu à la li­
mite du chic élégant, il portait sobrement
son costume de soirée, sans bijou voyant et
sans linge de fantaisie. A sa main gauche,
très longue, finement désossée, luisait seu­
lement une énorme chevalière d’améthyste
d’une grande pureté épiscopale.
— Ah! fit machinalement M. de Valerne,
reposant son verre carré sur la table cubi­
que, c’est vous le pantin du vestiaire? En­
chanté, cher Monsieur... mais pourquoi?
Lucien Girard appela un garçon, com­
manda une mixture assez semblable à celle
que buvait son adversaire puis, continua, de
son accent toujours calme:
— Pendant que vous preniez votre par­
dessus et que je demandais le mien, là-bas,
vous avez dit au président qui voulait me
28

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
présenter à vous: « Ah! non, non, j’en ai
assez de vos pantins d’antichambre! »
— J’ai dit ça, murmura Valerne, ahuri
par cette phrase qu’un violent coup de gong
du jazz lui enfonçait dans le crâne, c’est
d’ailleurs bien possible! Ensuite, cher Mon­
sieur?
Il s’attendait à recevoir la carte du pré­
tendu pantin à la figure, mais celui-ci se
contenta d’étudier celle des consommations
tout en murmurant, les dents un peu ser­
rées sur les mots:
— Oui, vous avez dit ça. Je l’ai parfaite­
ment entendu. Je ne sais pas, moi, pour­
quoi vous me traitez de pantin sans me con­
naître? Qu’est-ce que je vous ai fait? Vous
m’aviez été, justement, très sympathique
par votre éclat de rire au moment où la fé­
ministe déclarait au président qu’elle ne par­
lerait que si on lui donnait la préséance dans
les discours. Alors, j’avais demandé à Soirat,

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

je suis son secrétaire, de me présenter à
vous et voilà que vous me traitez de pantin
d’antichambre! Il s’agit de savoir si c’est,
de votre part, un compliment ou une in­
jure...
M. de Valerne regardait attentivement le
jeune homme, se défendant d’un mouve­
ment de sympathie. C’était un Français de
jolie race, un peu gâté par les femmes si on
en jugeait par l’allure nonchalante qu’il af­
fectait, un de ces êtres privilégiés qui n’ont
qu’à paraître pour vaincre et dédaignent les
succès faciles:
— Quel âge avez-vous, cher Monsieur?
questionna Valerne amusé.
— Vingt-cinq ans.
— Eh bien, cher enfant, comme je pour­
rais être votre père, je veux bien remplacer
le mot pantin par celui de danseur, car je
parie que vous dansez à merveille. Ça vous
va-t-il? Nous serions très sots de nous me­
30 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
surer... même des yeux! Moi... il y a long­
temps que je ne danse plus.
— Oui, j’accepte la transposition, cher
Monsieur. Je suis, en effet, un très bon dan­
seur, et j’ai gagné, ici, un prix avec la dan­
seuse nègre: Lidie Soker.
— Fichtre! railla Valerne. Ça, c’est une
affaire, au moins pour l’enjeu, la dame
noire, j’imagine.
— Un panier de Champagne, répliqua le
jeune homme aussi sérieusement que s’il
parlait de la valise diplomatique. J’ai offert
mon prix à Lidie Saker et me suis défilé.
Pourquoi riez-vous ? Parce que je me risque à
danser ici? Mais nous sommes ici dans... un
des salons de la République, cher Monsieur!
C’est ici que l’on complote avec les Soviets.
On y rencontre tous les as de la politique et,
durant un drame judiciaire, j’y ai entendu
plaider le faux pour savoir le vrai, mais cela
n’a servi qu’à remettre, plus hermétique, le

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

couvercle sur le puits. Les parents et les
amis du mort semblaient, du reste, très dé­
voués à la cause adverse. Ils piétinaient le
cadavre au nom de toutes les libertés, y com­
pris celle du libertinage. Monsieur de Valerne, ne froncez pas les sourcils. Je sais
que vous êtes de l’autre côté de la barricade.
Mais je suis trop fatigué pour la franchir,
donnez-moi la main.
Valerne lui tendit volontiers sa main par
dessus tous les angles conventionnels et sou­
rit.
— Allez danser, maintenant, fit-il, puis­
que vous pouvez, comme votre patronne,
la République, piétiner sur place. C’est
asphyxiant ces parfums de femmes mélangés
à ces odeurs de très mauvais alcools. On se
demande toujours quel est celui qu’on met­
trait le moins volontiers sur son mouchoir.
— Les émotions de guerre me coupent
les jambes, je n’ai plus envie de danser.
— 32 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
— Qu’appelez-vous : émotions de guerre,
mon Dieu?
— Mais, répliqua le jeune diplomate, la
possibilité de me battre avec un type qui,
dit-on, manie aussi bien l’épée que le pisto­
let, c’est-à-dire d’être ridicule puisque je ne
touche jamais à une arme, blanche ou noire.
— Du courage à l’envers?... Bah! c’est
encore du courage, grommela Valerne,
ébahi. Le plus absurde des deux c’eût été
certainement le vieux polichinelle que je
vous représente s’il avait marché dans la
combinaison! Soit. Causons et faisons plus
ample connaissance, mon jeune ami. Racontez-moi votre histoire. J’adore les histoires,
moi!
— Je n’ai pas d’histoire, monsieur de
Valerne, à moins qu’elle ne tienne tout en­
tière dans cette phrase: Lucien Girard s'en­
nuie.
Valerne eut un geste impatienté.

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
— Encore! Jeune homme, jeune femme
et même les enfants. Ah! çà, tout le monde
s’ennuie donc, aujourd’hui? Or, jamais, à
aucune époque, la vie ne fut plus terrible­
ment intéressante. Si on en pouvait seule­
ment supprimer les coups de gongs et les

cris d’hystériques, ajouta-t-il, et qu’il fut
possible aux gens intelligents de s’entendre!
Pourquoi vous ennuyez-vous, cher Mon­
sieur. Fils à papa très gâté, déjà dans le train

de la carrière, adoré de toutes ces dames...
y compris la négresse... je vous vois ambas­

sadeur avant trente ans...
— Ambassadeur... ou

pendu!

Merci

bien.
— On ne pend personne, sans cela il ne

resterait plus un homme politique!
Lucien Girard se mit à rire de la vivacité
de ce vieux monsieur qui lui faisait l’effet
d’un champagne d’une meilleure marque
34 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
plus... extra-dry que ceux de l’endroit où
ils buvaient.
— Vous me plaisez beaucoup, beaucoup,
oui, très beaucoup! murmura-t-il.
Mais il le dit de sa voix grave de contralto,
sans un geste d’émoi, sans un trouble appré­
ciable, il le dit mondainement et M. de Valerne n’en fut point choqué, d’abord parce
qu’il avait la grande habitude de plaire, mon­
dainement, sinon celle de se battre, sportive­
ment, et qu’il conservait en lui un étrange
fond de puérilité. Il était vieille France jus­
qu’à l’étourderie.
A ce moment deux belles filles aux costu­
mes onduleux, fendus par devant et par der­
rière, qui exhibaient ce que la plus élémen­
taire habileté professionnelle doit cacher,
s’abattaient sur les épaules de Lucien Girard.
L’une était blonde, plutôt rousse, avec
des yeux d’un vert mat de noix verte et l’au­
tre brune, à prunelles d’un brun de loutre.

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

La robe lamée d’acier de la rousse faisait
valoir le costume grenat sang frais de la
brune et elles portaient toutes les deux les
cheveux courts en guiches, revenant sur la
joue en tache de cirage ou en jaune d’œuf
dur. Leur nuque, absolument rasée, mais
moins, tout de même, qu un menton d ac­
teur, se granulaient de ces légers piquants
si désagréables aux lèvres qui s égarent par

là.
— Blues?
— Tango?
— Hésitation?
— Fox-trott?
-— Que signifient ces noms d’oiseaux que
vous donnent ces dames? demanda curieuse­
ment le vieux monsieur.
— Comment, fit le jeune homme scanda­
lisé, vous ignorez le nom des danses moder­
nes? Nous allons donc vous en montrer
quelques-unes et ensuite nous irons prendre

— 36 —

LÉS VOLUPTÉS IMPRÉVUES
l’air où vous voudrez, car, en effet, on étouffe
ici.
Il y eut un remous au milieu des tables
cubistes qu on bouscula et les consomma­
teurs s injurièrent en toutes les langues.
L’électricité tomba, crue, sur un ovale vide
du parquet très blanc et pendant que des
grappes de spectateurs formaient un cadre
de faces grimaçantes, ou ivres, ou passion­
nées, telles des mascarons de cathédrales, à
ce miroir de l’amour, le brutal miroir sur
lequel il faut, bon gré, mal gré, se pencher
soit pour cacher ses larmes soit pour y cher­
cher un reflet du bonheur des autres, un
couple se forma, tout à coup nu et pourtant
merveilleusement drapé.
Valerne, la joue sur son poing, regardait
ça et pour la première fois, il comprit, mieux
que dans le monde, la volupté du nouveau
jeu mondial.
Lucien Girard dansait avec la brune.

— 37 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

La rousse demeurée près de Valerne lui
demanda une tartine, comme un enfant qui

promet d’être sage.
— Tu comprends! Moi, ça me creuse de
le voir danser avec une autre. Après, non, je
ne pourrais pas manger car j’aurais soif...
Du caviar, s’il te plaît.
Valerne fit un signe au garçon qui apporta
aussi la bouteille casquée dans un seau de

glace.
— Vous l’aimez donc bien? railla le vieux
Monsieur, espérant délier un peu les lan­
gues, étrangères ou non, au sujet de Lucien
Girard.
La fille rousse mangeait goulûment, les
yeux bridés comme des yeux de Chinoise.

Elle dit, la bouche pleine:
— Vous êtes parents, hein? L’oncle à
héritage? Ou c’est-y vous, son sénateur?
Valerne, qui ne la connaissait pas du tout
ne répondit point et se tourna vers les évo­

— 38

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

lutions du couple qui avaient de plus en
plus l’air de se caresser librement, tout en
évitant une plus ample fatigue. Il ne put
s’empêcher de penser qu’ils prenaient des
précautions absolument comme en amour
plus ou moins légitime. Il remarqua que Lu­
cien Girard évoluait dédaigneusement, sans
aucun effet lascif, sobrement, préoccupé de
l’unique but de la perfection chorégraphi­
que. Souple et onduleux, son corps mince
avait beaucoup plus l’allure du col d’un cy­
gne que celle du serpent biblique et dans le
tricotage compliqué de ses jambes, il ne
semblait soucieux que d’enchaîner, maille
à maille, la trame d’une étoffe sur laquelle
chacun pouvait broder ses fantaisies particu­
lières. Ses yeux veloutés de longs cils ne
s’abaissaient point sur sa partenaire et sa
bouche, toujours grave, ne conservait que
l’expression du plaisir poli qu’il éprouvait à
se montrer gracieusement impeccable.
— 39

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
Quand ce fut fini, une tempête d’applau­
dissements français et de sifflements améri­

cains délivra toute la salle de l’amoureuse
emprise. On devinait que ce danseur-la

n’était pas un professionnel et on lui savait
gré de sa bonne volonté.
— Maintenant, c’est à mon tour, déclara
la fille rousse qui trempa ses doigts dans le
champagne, pour les essuyer ensuite sur les

épaules de Valerne. Toi, mon oncle, comme
tu es un chic type, je vais t’en donner pour
ton argent et dégourdir le gosse. Avec moi
c’est pas le même travail, mais tu pourrais
lui souffler des idées... (Elle se pencha à
l’oreille de Valerne en lui glissant une telle

obscénité que celui-ci, malgré sa coutumière
bienveillance, eut un sursaut de dégoût.)
Hein? Tu n’es pas de mon avis?
__ Je ne le connais pas assez pour lui

donner de pareils conseils, chère petite, et
— 40 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
je suppose que vous y suffirez bien. Ce n’est
pas plus mon fils que mon neveu.
Ah! vous avez cependant le même air
d aristos, déclara la fille, vous êtes sûrement
de Paris. Il n aime pas les brunes, com­
prends-tu ? Moi, je suis plus collante et il y
a du montant.
D’un geste dégagé de tout souci de pu­
deur, elle releva sa dalmatique lamée d’acier,
pour montrer à Valerne des dessous telle­
ment transparents qu’on y devinait les om­
bres et ajouta :

Dis donc, si on les plaquait? Ils vont
remettre ça parce que les Américains sif­
flent... Ori pourrait se plaire à souper, nous
deux?

Valerne se leva vivement et appela Lu­
cien Girard:

— Vous faites attendre Madame, lui ditil, de son ton le plus cordial en désignant la
danseuse rousse.

41 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
__ Non, des fois, de quoi qui se mêle, ton
patron, cria la fille à la toison de loutre. Il

t’a levé?
Girard, d’un mouvement un peu brutal
pour un garçon bien élevé, lui échappa pen­
dant que l’autre se jetait littéralement à son
cou.
’ 1
__ Chéri, on va leur en mettre plein la
vue et leur prouver que tu es un gosse à la
hauteur. Tu as bien marché, mais ton oncle
te dira ce que j’en pense... Non, ça ne t ins­

pire pas, les brunes !
__ Je suis à vos ordres, cher Monsieur,
pour aller ailleurs. Comment trouvez-vous
mon style? questionna sérieusement Lu­
cien Girard, ayant l’aspect un peu gêné
d’une vedette sollicitant un engagement.
Valerne eut pitié de la fille rousse qui tré­
pignait:
— Excellent, merveilleux!... Mes compli­
ments. Seulement, il y a Madame qui ré-

42 —

les voluptés imprévues

clame sa part des applaudissements. Soyez
bon prince!
Je suis un peu fatigué, avoua Lucien,
je n ai danse cela que pour vous faire plai­
sir et j ai, maintenant, envie d’aller au Cou­
reur.
Les deux femmes, piquées, firent volteface et s unirent, en désespoir de cause, pour
accabler les lâcheurs croyant flairer Y en­
nemi commun:
— Alors, quoi s’il n’y a pas d’oncle, il
y a sûrement une tante, chez vous!
Lucien haussa tranquillement les épaules

en mettant son pardessus apporté par le garçon. On sentait qu’il était habitué aux licences de la boîte.
Valerne, qui réglait les consommations,
eut l’appréhension du scandale. Il lui pa­
raissait impossible de sortir de cette... im­

passe sans une scène tout à fait regrettable
car il n’avait pas l’habitude, lui, de laisser
— 43

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
plaisanter la galerie sur ces choses là. Il
s’apprêta donc à faire tete à la meute dé­
chaînée mais, à sa profonde stupeur, un très
respectueux silence tomba. Ce fut comme
dans une auberge de province où des pay­
sans auraient reconnu les gens du château!
Les rangs s’ouvrirent, des sourires se firent
complices, des regards se voilèrent, discrète­
ment. Et ils se retirèrent sans que personne
eut l’idée, peut-être naturelle, de leur pouf­
fer au nez. La vache dans le jardin savait se
tenir. Elle regardait passer les trains de

grandes lignes.
— Dites-moi, vous que je ne connais pas,
gronda M. de Valerne, lorsqu ils furent dans
la rue et y respirèrent un air plus vif, pour­
quoi, diable, avez-vous envoyé promener
cette jolie rousse qui me semble engouée de
votre... style! A votre âge, ça ne se fait pas,

Monsieur.
— C’est parce qu’elle est rousse, juste­

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
ment. J’ai horreur de ce genre de femmes,
surtout pour danser... quand elles ont
chaud.
— Elle n’est pas rousse, interrompit Va­
lerne en riant, de bon cœur cette fois. Con­
trôle facile, mon jeune ami! Les dames qui
se teignent ne pensent pas à tout et une
brune qui a chaud, ça sent la violette. Cu­
rieux effets de la suggestion du henné ! Leurs
dessous transparents permettent souvent de
les détruire... moi, j’ai vu.
— Je vous en prie, n’insistez pas, fit Lu­
cien Girard contrarié. Nous n’avons pas du
tout la même manière de voir.
C’était la première leçon que recevait
François de Valerne de ce jeune homme si
bien élevé. Il réprima une plus forte envie
de rire, parce qu’après tout, ce petit garçon
là était un enfant de la grande guerre, un de
ces phénomènes qu’on doit ménager à cause
de la rareté du produit.

III

— Enfin, c’est très inquiétant, mon cher
petit! Vous avez peur des femmes?
— Moi? Mais j’ai peur de tout! répliqua
Lucien Girard d’un accent hautain qui con­
trastait bizarrement avec l’humilité de son
aveu.
" "'3
François de Valerne se promenait dans
son grand salon assombri par le crépuscule
et cette atmosphère de meubles centenaires
que semblait continuer les arbres du Luxem­
bourg, forêt ancestrale où ne dominait plus
que le sourire d’une Diane chasseresse dont
la peau de panthère, assez lâchement ajus­
tée, laissait encore couler un rayon de chair
lumineux.

47
4

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
Chez M. de Valerne, il n’y avait ni gaz ni
électricité, on s’éclairait avec des lampes,
brûlant on ne savait quelle essence odorante
et soigneusement coiffées d abat-jour qui per­
mettaient à la fois le doute, le rêve et la
réflexion.
Lucien Girard, installé confortablement
en face d’un guéridon sur lequel scintillait
un verre de wisky, conservait son air de gar­
çon américain, un air froid de personnage
bien décidé à ne pas comprendre. Il portait
un joli costume gris-souris, des manchettes
bleues pâles, un plastron flou de même
nuance boutonne de trois turquoises et il ris­
quait, ce soir-là, des souliers en veau bleu
marin, d’un lancement peut-être difficile.
— Pourquoi cette inquiétude? fit-il tou­
jours flegmatique. Vous avez tort... jusqu au
moment où il me plaira, bien entendu, de
vous donner raison. Oui, j’ai peur de tout et
vous croyez que la crainte de tous les maux

48

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

me jettera dans le pire? Ce n’est pas sûr. Je
fais, en ce moment, trêve de nouvelles expé­
riences jusqu’à nouvel ordre de mes sens.
Le temps n’est plus au panache. Je me pense
votre égal dans le mépris que vous avouez
de l’éternel féminin, au moins moralement,
mais vous l’estimez, physiquement, beau­
coup trop à mon avis... C’est donc, mon
grand, que vous ne me valez pas? Moi,
j’agis selon ma conscience... Oh! ne secouez
pas ainsi ce guéridon! Vous allez faire tom­
ber mon verre ! Et cela salira le tapis, ce ta­
pis délicieux aux couleurs de printemps
effacé. Pourquoi voulez-vous que je me sa­
lisse, aussi, moi, un autre printemps perdu?
Je n’ai pas eu d’émotions sensibles à parta­
ger entre deux cousines. J’ai passé mes pre­
mières années à trembler pour ma propre
existence entre deux bombes ou deux incen­
dies. Je continue à grelotter. Ça nous arrive
quand nous avons eu trop chaud étant en49

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
fant. Les petits d’hommes nés sous les tropi­
ques sont comme les singes, ils deviennent
frileux, sinon tuberculeux, dans les climats
tempérés. Sans être un aventurier, j’ai subi

de formidables aventures qui vous désaxent.
Ma mère, une femme très comme il faut,

s’est sauvée des régions envahies, me traî­
nant par la main en demandant l’aumône.

J’avais neuf ans. Je n’y comprenais rien et
je hurlais de terreur, imitant notre chien de
garde resté enchaîné au milieu du brasier de
la ville. Où étiez-vous alors, Monsieur de Va­
lerne? En province, par là, du côté de Bor­
deaux où vous possédez un château superbe

dit-on?
— Transformé en ambulance, oui, cher
enfant, et où, très modestement, d ailleurs,
j’ai failli attraper le typhus. On fait ce qu’on
peut. Les uns sont tués, les autres sont in­
toxiqués... Le plus triste serait, je crois, de
— 50 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
perdre le goût de la vie quand on demeure
un bon vivant.
— Vivre? Il faut alors se créer une li­
gne de conduite directement opposée à celle
qu’on nous enseigne dans les livres scolai­
res. La morale, au moins en action, n’est pas
du tout celle des images fabriquées pour les
sages. A mûrir trop vite on s’aperçoit qu’on
pourrit. Pourtant, pas plus que vous, je n’ai
eu à subir tous les inconvénients de la
guerre, parce que mon père, un grand mar­
chand de charbon, était riche avant. Après,
il se mit à vendre autre chose. Ce n’est pas
reluisant, un marchand de charbon, cepen­
dant, à voir brûler tous ses chantiers, j’en
ai gardé une illumination fatale au fond des
yeux. Il était allé se battre, noblement,
comme tout le monde; il en est revenu, pi­
teusement, comme tout le monde et il m’ap­
prit à éteindre mes enthousiasmes. Ma mère,
elle, est morte, on n’a jamais bien su de

51 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
quoi: maladie de langueur. Si je ne suis pas
malade, j’ai hérité de sa langueur. Tout
m’ennuie, me fatigue, tout me parait inu­
tile et je commence à aimer les liqueurs for­
tes. Monsieur de Valerne, vous me plaisez,
vous, comme une liqueur plus forte que les
autres. Vous me représentez ces vieux vins
très blasonnés dont le bouquet chatouille
agréablement l’odorat pendant que leur cor­
dialité vous réchauffe les entrailles. Vous
dites que je manque d’estomac? Tachez
donc, je vous prie, de ne pas me manquer,
vous. Soyez généreux. Ne me mettez pas à la
porte!... ou je n’aurai plus d’estomac du
tout.
Le ton demeurait froid, très froid, parce
que la chaleur initiale, celle de l’affection
ou de la passion ne parvenait point à briser
le contralto du jeune homme. Il buvait, à
petits coups, son wisky, fermait ses yeux de
velours comme le font les chats qui n’ont

52

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

pas faim en lapant du lait par pure gour­
mandise et il regardait M. de Valerne entre
ces cils presque bleus, du bleu de ses souliers

bleu-marin.
Valerne savait que ce garçon n’avait pas
d’intérêt direct à le flatter. Toujours très dis­
cret, il ne venait jamais chez lui sans sol­
liciter son consentement par une lettre d une
prose des plus soignée, aux termes respec­
tueusement câlins. Celui-là ne lui emprunte­
rait pas d’argent, ni ne lui volerait aucune
maîtresse. On ne pouvait guere lui repro­
cher qu’une chose: sa jeunesse, une jeunesse
insolente et cependant flexible comme une
branche de lierre, de ces beaux lierres aux
reflets reptiliens qui escaladent les arbres
les plus vigoureux et quelquefois les tuent
après les avoir parés de leurs meilleures grâ­
ces.
On ne pouvait tout de même pas se priver
de sa compagnie sous le spécieux prétexte

— 53 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
qu’il était trop jeune, trop joli garçon? Ce
fils de bourgeois avait beaucoup plus de
branche que n’importe quel aristocrate.
Valerne s’était brouillé tout dernièrement
avec un de ses neveux qui n’avait rien trouvé
de mieux, pour redorer son blason, que d’of­
frir son nom à la plus authentique des grues,
une grue sans ouvrage, sorte de mannequin
de grand couturier, tout au plus bonne à
servir d’épouvantail aux moineaux des vi­
gnes du Seigneur. Et ce jeune toqué s’était
fort bien conduit durant la guerre, il en sor­
tait couvert de gloire, pour entrer dans cette
honte avec la plus prodigieuse des insou­
ciances.
— A quoi pensez-vous? demanda Lucien

Girard.
— Je pense à Marcel de Chancelot.
— Et vous vous dites que, sans le sou,
j’aurais agi comme lui?
— Je n’ose pas le croire.

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
— Mais non, mon cher ami, puisque j’ai
peur des femmes.
Valerne, mâchonnant un cigare éteint,
contemplait le phénomène et essayait de lui
trouver des excuses.
— Vous êtes plus intelligent que Marcel!
— En effet. L’intelligence suprême se­
rait l’art de toujours subordonner ses actes
à son bon plaisir... Ne rien faire pour un vil
intérêt.
— Il y a tout de même des choses qui se
font et celles qui ne se font pas, dit Va­
lerne, un peu bourru.
— Ah! oui, l’absolu, le panache, l’hé­
roïsme, l’état de défense contre une nouvelle
liberté, l’esclavage consenti, parce que
l’homme se croit une espèce de magistrat
dictant des lois très au-dessus du niveau ter­
restre. Il a remplacé Dieu par sa propre
image... jusqu’au jour où on le plonge dans
les tranchées, histoire de lui rappeler qu’il
55

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
n’est qu’une poussière arrosée de sang. Ne
faites pas la grimace! Vous êtes né, mon­
sieur de Valerne, pour avoir les traits régu­
liers et je ne vous aime que lorsque vous
ressemblez à vos aïeux peints par La Tour,
moins le jabot de dentelles. Ah! comme il
vous irait bien! Enfin, pourquoi ne vous

êtes-vous pas marie, cher ami.
__ Pour ne pas trahir ma femme. Je sa­
vais que je ne serais pas fidèle et j’ai la re­
ligion du serment.
__ Vous n’avez donc jamais rencontré
celle qui résiste?
__ Jamais! répondit Valerne le plus sim­
plement du monde.
Un silence tomba.
__ _Ah! fit tout à coup Lucien Girard, s’éti­
rant comme un fauve qui s éveille, j aime­
rais être vous, malgré votre âge. Je voudrais
avoir la force, la santé, la volonté, devenir le
maître de l’heure et n’aller que jusqu’où me

— 56 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

mènerait le plaisir de l’entendre sonner!
Avant toute aventure je me sens déprimé,
j’ai pesé toutes mes chances et je découvre
que l’objet n’en vaut plus la peine, je suis
né vieux pendant que vous restiez jeune. Je
voudrais être votre fils ou quelqu’un qui
vous tînt de si près que vous ne puissiez plus
le désavouer. Je suis très beau, n’est-ce pas,
mais j’ai l’aspect d’un objet inutile, je re­
présente une œuvre d’art qui ne sert à rien,
pas même à se plaire à elle-même puisqu’elle
ne s’estime pas à son juste prix. Comme le
poète, je peux dire que ma chair est triste
parce que j’ai lu tous les livres...
— Mon petit, interrompit affectueusement
Valerne, l’alcool ou la lecture, ce ne sont pas
là des occupations saines à vingt-cinq ans.
Quand on connaît ses classiques, ou ceux en
passe de le devenir, cela suffit bien. On ne
cherche point l’expérience dans les romans.
Surtout dans vos fameux romans modernes
57

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
qui se complaisent à énumérer tous les vices
dont, jadis, on ne prononçait même pas les
noms. Vos romans modernes... mais ils châ­
treraient des lions, moi, je ne les ouvre
plus! Je préfère l’escrime qui conserve le
parfait équilibre du corps et du cerveau, et
j’accepte de demeurer vieux jeu à ce prix-là!
Dites donc, Lucien, racontez-moi votre pre­
mière aventure d’amour, ce doit être cu­
rieux.
On sentait que Valerne, le cruel chasseur
toujours à l’affût, désirait, en termes de mé­
tier, rompre les chiens, et qu’il éprouvait une
sorte de gêne ou de nervosité inexplicable
en face de ce détraqué si conscient, lui, de
son état morbide. Il aurait voulu le diriger
ou le plier à certaines disciplines. Etait-il
seulement le maladif qu’il voulait paraî­
tre?... On en rencontrait beaucoup, dans la
rue ou dans les salons, de ces fils de la
guerre. Les uns assassinaient des vieilles

— 58 —•

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

femmes pour en recueillir les économies, les
autres les épousaient. Un vent de folie sem­
blait souffler sur l’époque... à moins que ce
ne fut un retour normal aux coutumes pré­
historiques, le retour aux cocotiers !
— Ma première aventure d’amour, mur­
mura le jeune homme... ah! oui, du temps
que je me voulais poète, déjà rêvant au lieu
d’agir? Vous savez qu’en l’espace de cinq
ans, j’ai pu acquérir tous les diplômes qu’on
est en droit d’attendre d’un bon écolier. Si
j’ai lu tous les livres,à qui le dites-vous? Mon
père, le marchand de charbon, était fier de
son fils et il le lâcha dans la vie en lui
criant: Amuse-toi bien. Ce fut toute sa mo­
rale d’ancien combattant. Il avait, sans
doute, eut le loisir de déplorer les occasions
perdues. En province, je pouvais flirter avec
d’anciennes amies de ma mère, veuves de
guerre, jeunes filles ou petites lycéennes,
toutes, fort disposées à s’amuser avec moi.
59 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

Ce pourquoi, j’avais fini par leur préférer
une femme de chambre, sournoise, mé­
chante, pas jolie, qui pinçait très bien. Au
moins je n’avais pas de reconnaissance à
lui témoigner: ça faisait partie de son ser­
vice. Notre première amie n’est jamais celle
qu’on pense, cher Monsieur, vous ne l’igno­
rez pas? Et qui s’imagine choisir finit par
se laisser prendre.
A Paris, je rencontrai, dans un salon
littéraire, ces maisons de passes pour dilet­
tantes, une dame peintre qui n’exerçait son
art que sur elle-même, une blonde haute en
couleurs, très fardée, aux lèvres gourman­
des, toujours luisantes, fruit défendu qu’elle
permettait, femme de proie à la tête en
avant, trop forte pour le corps en boule,
qui semblait vous guetter, dans une perpé­
tuelle embuscade et cherchait l’amour
comme d’autres cherchent l’argent, c’est-àdire en en dépensant beaucoup. Or, ce qui
— 60

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
m’intéressait chez elle* c’est ce que, juste­
ment, promettait sa gueule de volupté pour
parler chien, cette bouche rouge, aux dents
saillantes, ce nez court, s’épatant un peu audessus de la lèvre comme s’écrasant déjà
contre un autre visage, ses yeux grands
comme le ciel, d’un bleu faïence et aussi vide
que lui ! Ce qui me ravissait le plus, c’est que
je n’étais pas obligé de lui faire la cour. Elle
offrait toute sa personne dans un étalage de
phrases des plus transparentes, c’était la
vendeuse au panier ou... à la carte. Moi, je
ne me décidais pas, et, malgré les suggestions
hardies, je me réservais pour l’heure mer­
veilleuse ou que je jugerais telle.
J’étais, je vous l’ai déjà dit, intoxiqué
de littérature et je n’imaginais pas l’amour,
le vrai, sans un joli décor. En somme, j’avais
envie de cette femme parce qu’elle me dési­
rait et peut-être que cela ne suffit pas pour
une intoxication plus complète. Vous qui

61

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

avez toutes les expériences, monsieur de Va­
lerne, avez-vous remarqué de combien de
déceptions est faite une trop longue attente.
On a hésité, on s’est reculé pour mieux sau­
ter. Une série de mouvements vous a para­
lysé. Ah ! comme il y a des nuits qui seraient
celle-là si on pouvait recevoir la personne
qu’on attend du plafond entr’ouvert! Mais
rien qu’en disant: bonjour Madame à la
femme qu’on veut, si les convenances vous y
obligent, on éteint déjà sa première flamme.
Réunir autour de soi toutes les conditions de
son meilleur plaisir, que c’est donc diffi­
cile... même quand elles y consentent
d’avance !
Valerne pouffa:
— Non, mon pauvre gamin, ce n’est que
trop facile même quand elles s’y refusent. Il
n’y a que dans les livres que c’est compli­
qué. Pour faire l’amour trois choses sont
pourtant nécessaires, je le reconnais : la santé,

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
le temps et l’argent... et encore avec la seule
santé, c’est-à-dire la force, je me charge du
reste...
— Mon cher ami, dit Lucien ironique­
ment, je vous prie de ne pas vous mettre à
ma place... Moi, je représente ici un jeune
homme de dix-sept ans, bien élevé, un peu
transi, un rêveur, un délicat, n’admettant le
plaisir que s’il apporte avec lui un ennoblis­
sement de tout votre être. Je ne conçois pas
l’amour, iribi, comme une séance d’escrime
ou alors il me faudrait un égal pour adver­
saire, histoire de chercher un nouvel équi­
libre social... Donc, un jour, continua Lucien
imperturbablement, j’eus la malencontreuse
idée de forcer la porte de mon amie. Nous
étions tous les deux dans un palace de pro­
vince, à la suite d’une randonnée en auto
nous ayant réunis pour une fête champêtre
quelconque. La veille, elle m’avait boudé,
fait des grimaces de pudeur pour me prouver

63
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LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

qu’elle renonçait, au moins en apparence.
Plus de serrements de mains furtifs, plus cet
appui des yeux si lourd à supporter stoïque­
ment, plus d’allusions, pas même un livre de
poésie corné à la bonne page... Riez, vous le
Valerne de maintenant, mais si vous vous
souveniez de votre ancienne manière... la
belle pudeur, ça ne meurt pas tout de suite,
Monsieur. Ah! François, c’est l’éternel jeu
de cette balançoire... En avant et c’est le
bond joyeux, toutes les frondaisons du parc
escaladées, le ciel qu’on va pénétrer, la lu­
mière qui vous éblouit... puis, en arrière,
c’est le recul vertigineux, la perte de l’in­
fini de votre connaissance, la fuite de l’ob­
jet à saisir, quelque chose comme la chute
dans la cave avant d’avoir bu! (Après un
instant de rêverie, les yeux au plafond, le
jeune homme reprit:) Si j’aime un peu la
danse, Valerne, c’est qu’elle me donne, par­
fois, le dédoublement idéal en face d’un au-

— 64

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
tre être que je ne suis pas obligé de prier, ni
de doubler. Je lui plais et il m’admire, mais
je ne lui appartiens pas. Offrir sa photogra­
phie, ce n’est tout de même pas s’offrir? Estce que vous me comprenez, mon grand?
— Trop! riposta Valerne agacé. Le li­
bertin, ce n’est pas moi, pour le moment. Si
j’entends bien votre français moderne vous
faites de l’escrime à vide !
— Alors, mes excuses, cher ami. Je ne
m’en doutais pas... Ce matin-là, j’apportais
une rose à la dame. Je savais le numéro de sa
chambre et sa subite froideur m’étonnant,
je voulais en avoir l’explication. J’ouvris la
porte après le grattement de rigueur. On ne
répondait pas mais je ne doutais pas qu’on
m’attendît. Je me risquais, le cœur battant,
la chambre était déserte. J’allais donc visi­
ter l’antre de la belle sorcière, de cette
femme très sûre de son magique pouvoir,
qui me tendait ses pièges, m’entourait d’in­
65 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
visibles fils et ligotait la mouche de mon cer­
veau, à la façon d’une araignée patiente. Ah!
Valerne. Quel desordre dans cette chambre.
Sans doute les domestiques du palace y
avaient-ils renoncé! Mais pourquoi les da­
mes n’ont-elles pas de pudeur vis-à-vis des
domestiques qui sont aussi des femmes ou
des hommes? Si j’étais femme, moi, et affligé
de pareilles infirmités, je voudrais demeurer
secret pour tout le monde... Tous les meu­
bles étaient encombrés de fioles, de boîtes à
étiquettes multicolores. Le lavabo, sous la
grande glace, près de la fenetre, bien en lu­
mière, se surchargeait de choses inouïes,
dont j’ignorais l’usage, de ces choses comme
on peut seulement en apercevoir dans une
clinique chirurgicale. C’étaient des bandes
de caoutchouc, des plaques d’ouate, des
fards violents, à teintes crues, des poudres
qui tachaient à la fois le marbre et le par­
quet, du noir, du bleu, du blanc et du rouge,

66 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
que de rouge... à faire peur à un taureau,
mon cher! On marchait sur des flacons, des
petits cotons coloriés, jetés au hasard... et,
enfin, sur le lit non recouvert, des lingeries
tachées de rouge, également, mais, alors,
ensanglantées comme par un meurtre... et,
accompagnant cette vision bouleversante,
une atroce odeur de bête morte qui domi­
nait celle des cosmétiques et des lotions par­
fumées... Vous êtes chasseur, Monsieur?
Valerne, les bras croisés, s’adossait à sa
cheminée sur laquelle se dressait une Vénus
de bronze entourée de bibelots précieux. Il
était un peu pâle et son profil se détachait
arrêté, net et dur, en médaille de pierre sur
les flancs de la déesse.
Il ne répondit rien à l’insolente phrase.
Lucien continua:
— Je restai là, moi, ma rose à la main,
effaré. La glace du lavabo, un peu penchée,
me renvoyait mon image, l’image d’un
67 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
homme enfant. J’étais encore plus mince
qu’aujourd’hui, mes yeux jetaient des feux
d’étoiles et je montrais les dents comme un
jeune chien qui voudrait jouer mais que ça
dégoûte. Je n’avais jamais vu cela chez ma

mère...
A ce moment du récit de Lucien Girard,

M. de Valerne eut un haut-le-corps involon­
taire et poussa le verre de venise contre le
socle de la Vénus où il se brisa en mille mor­
ceaux.
— Désolé ! fit Lucien Girard, ce n’est pas

moi, c’est vous. Moi, quand je mets les pieds
dans les plats ou sur votre cheminée, je ne
casse jamais rien. Je suis désolé, vraiment!
Vous aimiez ce vase. Un souvenir, je crois?
C’est peuplé de souvenirs, ici.

Valerne haussa les épaules.
— Et qu’arriva-t-il ensuite? dit-il en

époussetant la tablette de la cheminée d’un

— 68 —

- - -

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
geste violent qui envoya des éclats de perles
un peu partout.
— Mon Dieu, rien. Je suis parti seul, du
palace en question, et je n’ai jamais revu la
dame peintre et peinte, si rose, si blonde!
Quand j’y songe... Mon père prétend que ce
qui lui rend la paix parfois insupportable
c’est le souvenir des charniers de la guerre.
Il voudrait retuer... les gens paisibles.
François de Valerne se baissa pour en­
voyer une chiquenaude à un morceau de
verre tremblant comme une larme dans la
haute laine du tapis.
— Il ne faut pas s’occuper de ce qu’il
peut y avoir sous la terre d’un joli paysage,
Lucien, et jamais la cruauté de la nature ne
me fera renier sa beauté. Allons dîner, vou­
lez-vous ?

IV

Valerne, en sortant du restaurant, mit son
bras sur l’épaule de Lucien. Il s appuyait
avec l’abandon d’un insouciant qui trouve
la vie bonne et voudrait en communiquer la
saveur au voisin. Il y a toujours un moment
d’émotion agréable, lorsqu’on vient de boire
un excellent café en découvrant une nou­
velle marque de liqueur.
— Depuis que les pères Chartreux ont
été envoyés au diable, dit-il, on invente des
élixirs qui ressemblent a la Chartreuse
comme deux gouttes d’eau peuvent ressem­
bler à deux gouttes de sang. Il y en a de

71 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
toutes les nuances, de tous les degrés et bien
sot serait celui qui en retrouverait le parfum
dans toutes ces essences plus ou moins fre­
latées. Autrefois, mon cher petit, ça se fa­
briquait avec des alcools très vieux et on sa­
vait doser toutes ces herbes de la Saint-Jean.
On en formait un breuvage rituel, aussi ri­
tuel que le vin de la messe. Aujourd’hui, ou
c’est trop faible ou c’est trop fort, ça man­
que de velouté. L’absinthe domine. L’absin­
the étant prohibée on en fourre partout et
c’est toujours amer. C’est la rage du dé'
fendu. Mais où sont les belles eaux-de-vie de
France, très vieilles grandes dames...

jeanne?...
— Absinthe, absinthe! Ce qui est dé­
fendu a tellement de goût! répondit Lu­
cien Girard dont la taille mince ployait un
peu sous le poids de son robuste compa­

gnon.
Ils allaient tous les deux, du même pas
__ 72 — <

- -

--

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
nonchalant, au milieu de la cohue du bou­
levard. Ils étaient deux Français dépaysés
chez eux, deux échantillons différents de la
même race, personnages en marge de la vie
n’ayant guère le désir d’œuvrer pour le futur,
pas très certains, du reste, de se comprendre
ou de s’entendre absolument et fraternisant,
cependant, par la pensée, dans la sensualité
de la minute présente.
Lucien Girard n’estimait pas beaucoup la
Chartreuse, plus ou moins dominicale, mais
il se savait, ce soir-là, très bien habillé. Il
semblait porté, monté sur tiges, par les plis
droits, impeccables, de son pantalon et of­
frait sa jolie figure aux regards des pas­
santes comme une fleur de serre surchauffée
qu’on s’étonne de rencontrer dehors.
Le nez, légèrement bourbonien, de Fran­
çois de Valerne humait avec délices les sen­
teurs des élégantes qui le frôlaient, où se
fronçait, dédaigneusement, au contact bru­

73

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

tal des rastas de nationalités diverses, indi­
vidus poussant leurs chances sur le flot des
promeneurs, à la façon de canots uniquements soucieux de gagner la course. Le par
dessus ouvert, son jabot de coq en avant, il
dominait la foule de toute la hauteur de sa
politesse. On ne distinguait bien de lui que
son teint clair et net d’homme solide, équi­
libré en puissance d’animal.
— Vous êtes gourmand, François! C’est
vulgaire, plaisanta Lucien, cela m’étonne de
vous.
— Vulgaire? La plus délicate fonction
de l’homme intelligent n’est-elle pas de
choisir ses nourritures! Vous me désespé­
rez, mon petit, chaque fois que je constate
en vous ce manque à gagner de la joie pos­
sible.
— Je me réserve sans doute pour l’im­
possible, cher ami. Non, je ne vous repro­
che pas d’être gourmand. Je me sens plu­
— 74 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
tôt jaloux de vous voir si curieux de volup­
tés inférieures et tellement distrait par la
mise en scène d’un bon dîner. Vous n’êtes
donc pas blasé sur tout ce décor de cartonpâte? Au bout du compte, on finit toujours
par n’en déguster que la pâte, sinon le car­
ton. Tout, pour moi, a le détestable relent
d’une farine moisie :. le pain, les sauces, les
gâteaux... Vous ne trouvez pas?
— Il y a des négligences, évidemment.
Ce n’est plus comme avant la guerre, parce
que les grandes maisons ont perdu leurs
chefs ou sont habituées à traiter des goin­
fres. Vous ne pouvez pas vous souvenir, heu­
reusement. Alors, que diriez-vous! Mais, ré­
flexion faite, on pourrait avoir pire...
— Moi, je n’ai vraiment faim que pour
les bagatelles de la porte, les hors-d’œuvres...
— Et vous choisissez les olives ! Ah ! mon
petit, ne vous attardez donc pas à errer aux
— 75 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
jardins des oliviers et n’éloignez aucun ca­
lice de vos lèvres. Rien ne met en appétit
comme de se tromper de plat. Les choses cui­
sinées, bien ou mal, sont pareilles aux cho­
ses de l’amour. Il faut goûter à tout pour dé­
mêler le vrai du faux.
— De la part d’un gourmet ou d’un
gourmand c’est un manque de courage que
de ne pas savoir s’abstenir. On devine tou­
jours qu’on n’aimera pas ça...
A chaque instant ils étaient heurtés, in­
tentionnellement, par des femmes qui flai­
rant en eux deux proies intéressantes s’arrê­
taient devant les glaces des magasins, ti­
raient leur minuscule réservoir de beauté et
se poudraient ou se rougissaient avec des
gestes secs de petits soldats se mettant au
port d’armes.
— Si je vous abandonnais sur le sentier
de la chasse? murmura Lucien agacé par
leur manège.
— 76 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
— Non, riposta vivement Valerne, je
vous ai offert ma soirée, je ne vous la re­
prends pas, à moins que, de votre côté, vous
ne trouviez mieux. Nous irons tranquille­
ment, sans voiture, jusqu’à ma rive gauche.
Par ce temps si merveilleux de février qui
fleure déjà la violette, odeur fugace que je
respire surtout parce que j’en rêve, c’est bon
de marcher un peu pendant que tous les au­
tres se précipitent... on dirait que ces gens
sont fous. Avouez que cela sent la violette?..
— Cela sent surtout les autos qui carbu­
rent mal, cette mayonnaise noire battue par
les grandes marques obligées de stagner sur
place. Votre Paris de février distille la pour­
riture, oui. Une huile essentielle à tous ses
rouages faussés. Je suis seul à sentir cela...
Mais ne suis-je pas toujours seul.
— Mon cher gamin, gronda doucement
Valerne, ce que vous m’avouez-là n’est pas
gentil. Je m’efforce, en bon père-grand, de
77 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
vous intéresser à des choses qui ne m’inté­
ressent peut-être pas tant que vous vous
l’imaginez, vous, l’excessif! Je prends la vie
comme elle est et... les jambes de cette
femme qui passe pour un idéal suffisant à
ma... bassesse de vue (ce disant Valerne eut
un éclair au fond de ses prunelles qu’on de­
vinait, tout à coup, fixes sous ses paupières
couchées, d’une ligne un peu oblique, bar­
rant son regard droit). Je crois que la vie
me donnera toujours ce que je lui demande
parce que, justement, je ne veux exiger d’elle
qu’elle-même, rien de plus, rien de moins.
Je sais aussi bien que vous, mieux que vous,
à cause de mon âge, que nous sommes seuls
et toujours déçus. Ce qui peut suppléer, c’est
l’orgueil, c’est-à-dire ce que les croyants
appellent: la force d’âme, supporter stoï­
quement toutes les déceptions et réagir par
d’autres surprises, méthode homéopathique
en honneur dans la médecine de jadis. Il n’y
78 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
a pas plus seul, plus isolé que moi, Lu­
cien!... je n’ai ni famille, ni foyer et si je l’ai
bien voulu, il ne s’en suit pas que je puisse
en être toujours très heureux. (Il se mit à
plaisanter pour dissimuler une émotion,
probablement plus intense que celle pro­
duite par la découverte d’une nouvelle Char­
treuse ou le passage d’une paire de bas bien
tirés.) Oui, si le Seigneur Amour m’a fait
puissant et solitaire, et surtout sans liaison
aucune avec le temps présent, ce n’est pas
ma faute. Cependant je ne m’ennuie jamais.
Je fais de la joie avec tout ce qui passe à ma
portée, car il y a tant de voluptés imprévues
qui nous cherchent alors que nous n’ose­
rions pas les chercher, tant de beautés se­
crètes sous n’importe quelles laideurs
avouées! J’ai compris, en effet, que nous
sommes dupes de nos morales primitives,
de nos très, trop bonnes éducations. Seule­
ment il ne faut jamais désespérer de ren­

— 79

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

contrer une compensation, il faut savoir
qu’elle nous est due... comme la libération
au prisonnier lorsqu’il a purgé sa peine.
Etre ou rester malheureux est une infério­
rité. Je crois que ceux qui se complaisent
dans leur malheur le mérite. Aucun homme
n’est destiné à la pénitence éternelle, il a
fallu les folies religieuses, ces malsains cau­
chemars de l’humanité pour inventer ça.
Et je me laisse bercer par la houle moderne
jusqu’à ce que m’emporte la grande vague
de fond.
— François, murmura presque tendre­
ment le jeune homme, expliquez-moi ce que
vous entendez, par votre solitude, vous que
je vois toujours très entouré dans les salons
et, souvent, accosté un peu trop librement
dans les rues! Il m’amuserait de savoir ce
que votre douceur pour moi pense de l’amer­
tume de la vie, en général.
A ce moment les deux hommes se trou­

80

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

vaient en face de l’Opéra et la perspective
des boulevards se rayait des flèches rouges
ou mauves, en flamme de punch, des affiches
lumineuses. Il se dégageait de la nuit un
décor oriental, à la fois fumeux et étince­
lant, une atmosphère de ballet où ne man­
quaient point les jambes de danseuses, mais
d’un ballet triste dont la musique absente
était remplacée par le roulement sourd des
autos, suite ininterrompue d’un train qui
marchait toujours sans arriver nulle part au
son de beuglements de bêtes qu’on égorge.
Cela étonnait ou faisait mal sans que l’on
sut pourquoi. Ce piétinement sur place, d’un
immense besoin de courir, devenait la
preuve très férocement imposée, de l’inuti­
lité de toute vitesse acquise, la stagnation
du désir jugulé jusqu’au demi-spasme, un
état de corps et d’esprit se résignant à l’im­
puissance par l’effet trop contenu du rêve.
Et les voix étrangères se croisaient au­
81 —•

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
tour d’eux, appels sortant d un monde in­
connu, qu’ils ne comprenaient pas, dont ils
gardaient, malgré eux, les accents guttu­
raux, en douleur, au fond du tympan,
comme autant de malédictions jetées à la
victoire, si lamentable, de leur nonchalance.
— Quoi? Une histoire, un conte pour
vous amuser. Vous me voulez donc radoteur,
maintenant? De nous deux, ce n’est pas moi

le poète! dit Valerne.
— François, j’ai la nostalgie d’un pays
qui est en vous. Montrez-le moi! Je ne peux
plus supporter celui que je parcours. Tout y
est tellement falsifié. Le vôtre est peut-être
le mien, mais je n’en suis pas très sûr.
— Se sentir seul, murmura Valerne
avec son rire clair d’homme qui se raille
lui-même, et que sa propre peine amuse, au
fond, n’est-ce pas se croire le plus beau? Eh
bien, tout dernièrement, j’en ai goûté le plus
amer et le plus étrange plaisir... Je sortais

82

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

vers une heure du matin d’un hôtel où
j’avais eu très chaud de toutes les façons.
En tombant dans la rue déserte, froide, j’eus
la sensation de glisser dans le chemin creux
d’une bizarre contrée où ne poussaient que
des pierres, des pierres de plusieurs étages.
Un vent humide aérait ce fond de ravin, très
noir, où l’on pouvait marcher sans coudoie­
ment désagréable, les grandes eaux du der­
nier torrent ayant balayé à la fois la vase,
les reptiles et l’humanité. Très noire, la rue,
oui, mais là-bas brillait inexplicablement un
palais de lumière et quand j’en fus tout près,
je m’arrêtai, ébloui. Ce qui ferait pardon­
ner le luxe inutile d’une fête populaire se­
rait qu’elle fut offerte à un seul individu...
Or, j’ étais l’unique spectateur de cette illu­
mination, ce qui la rendait hallucinante. Les
cordons du gaz encerclaient ce vieux, ce très
vieux palais, d’autant de ceintures, de col­
liers, de bracelets de perles éclatantes, ren­
83

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
dant plus sombre la peau du monstre qui les
portait. Il avait Pair si malheureux et si ter­
riblement lié par un siècle de plus s’accro­
chant à lui en désespoir de cause. Ah ! le
pauvre palais, datant au moins des Médicis,
ces gens de sac et de cordes, amateurs d’art
délicat, comme les bandits le sont, géné­
ralement, de petites filles. Splendeur vi­
goureuse que ces masses trapues, accrou­
pies sur le temps et le dévorant en silence,
peut être assaisonné du sel de leurs lar­
mes ou de leurs salpêtres ! On ne connaît
pas assez le désespoir de la matière et on
ne peut le surprendre que dans ses écrou­
lements vengeurs. Je crois, Lucien, que
des maisons ont dû assassiner des hom­

mes, des châteaux tuer des familles, parce
qu ils souffraient trop de leur appartenir. Je
restai là dans une extase où se mêlait à do­
ses égales une vanité naïve et la terreur de
devenir fou. On n’illumine pas les solitudes

— 84

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
généralement. Etait-ce donc pour moi, pour
moi seul que ce palais brûlait?... Pas une
voiture, pas un passant, rien! Sur le ciel de
velours, d’un bleu obscur de velours d’écrin,
les flammes du gaz découpaient sa silhouette
géante en le léchant de leurs multiples lan­
gues et l’ardeur silencieuse de ce bûcher
aux lignes sévères évoquait une toute nou­
velle façon de se survivre. Celui-ci, le géant
dédaigneux de se souvenir et dédaigné par
ceux-là même qui lui faisait une cuirasse
de diamants, flambait pour lui et devait s’y
complaire. J’avais oublié l’anniversaire glo­
rieux. Quand je suis amoureux, mon cher
Lucien, j’ai la mauvaise habitude de ne pas
m’inquiéter des dates. Je ne lis pas les jour­
naux et je m’imagine que j’habite une autre
planète. Je retombe, du reste, très facile­
ment sur la terre et j’y reprends la force de
redevenir un homme comme tout le monde,
je retrouve la notion du temps et de l’es­
85

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
pace qui me sont mesurés. J’étais fatigué,
las à mourir, désespéré de savoir, à n’en
pas douter, qu’il fallait oublier et me faire
oublier. Ce vieux palais, grandi subitement
sous le gala de son brasier, venait à point
pour me donner une fière leçon. Cette illu­
mination m’entrait dans les yeux jusqu’à
la souffrance et ses feux chantaient, pour
moi, le dernier cantique de l’amour. J’étais
vaincu, fini, puisque je n’étais plus aimé !
Vaincu? Fini? Allons donc! Le vieux pa­
lais, que je retrouvais, debout, le lendemain,
dans l’immuable solidité de ses pierres,
était-il mort, lui, parce qu’il avait flambé
seul pour l’unique plaisir de vibrer en face
de l’indifférence? Vivre, brûler, ô joie in­
fernale de se sentir ardent devant ceux qui
ne comprennent pas! Qui ne peuvent plus
croiser leur flamme avec la vôtre ! Ah !
qu’importe la solitude de celui qui aime en­
core, qui ne rendra pas l’épée de lumière

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
malgré sa défaite et demeurera le prison­

nier de son incendie. L’amour est mort ! Vive
l’amour !... Cette nuit-là je fus transporté
dans un monde extraordinaire. Si vous avez
été, vous, enfant, atrocement halluciné par
les farouches flambeaux de la guerre, moi,
vieux garçon, j’ai reçu un avertissement
précieux d’une lueur de fête, d’un embrase­

ment officiel à la fois superbe et puéril. Je
crois, depuis ce temps, à l’obligation de
brûler, parce que l’amour est un devoir hu­
main qui ne doit pas céder devant la dou­
leur. Aimer c’est souffrir, soit! Mais on peut
cacher sa souffrance sous le splendide man­
teau de la volupté.
Ils étaient arrivés devant le Luxembourg
et Lucien Girard murmura, de mauvaise hu­
meur :
— Le nom de cette femme?
— Oh! fit Valerne, gaîment, je ne me
87

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
le rappelle plus, mon cher, je vous laisse li­
bre de supposer même qu’elle n’existe
pas!
Alors ils se séparèrent un peu froide­
ment.

V

Le Coureur était un endroit crapuleux à
l’imitation de certains crimes. Pas tout à
fait un bouge, pas tout à fait un cabaret po­
pulaire, encore moins un dancing mondain,
il recevait cependant des malfaiteurs de
toutes les nationalités (et la police savait
alors où les cueillir), avec des oiseaux de
nuits, genre grands-ducs, aussi furtifs que
sonorement titrés. On y piétinait en mesure
au son de l’inévitable tam-tam nègre, on y
subissait la chanson obscène, traduite en
tous les idiomes, et on y étouffait entre les
tables des consommateurs savourant des
mixtures abominables. Là, on trouvait des
filles en cheveux courts n’ayant jamais eu

89 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
de chapeaux, portant des colliers de verro­
teries sauvages et vêtues de la petite robe
de laine foncée des ouvrières, ou de la seule
combinaison de soie transformée en robe de
bal. Il y avait là, naturellement, toutes les
espèces de males que peut fournir la bar­
rière proche. Cela puait la misere et le rapin
sans génie. Une décoration maladive s y
exaltait à travers les plus banales guirlan­
des en papiers de couleurs assez semblables
à ces tuent-mouches, que l’on voit pendus
au plafond des petites épiceries de province.
Des études de nus, certainement faites à la
Morgue, éclairaient de leurs chairs livides
les fonds sombres de la salle, qui, toute
noyée de fumee acre, offrait, par instant, la
vision de l’entre-pont d’un navire faisant le
transport des émigrés. Le plus étonnant
c’est qu’il fallait retenir sa table pour pou­
voir y passer une heure à se boucaner dans
la plus odieuse des buées de lessive hu­
— 90

LES VOLUPTES IMPRÉVUES
maine, d’où le linge, entré à peu près pro­
pre, le plastron des fins de soirées théâ­
trales, risquait de ressortir infesté des pires
microbes.
— Vous voulez aller au Coureur, mainte­
nant? demanda Valerne, pendant qu’ils
cherchaient tous les deux un taxi en descen­
dant un boulevard désert.
— Mais oui, fit Lucien Girard, grelot­
tant sous une cape de velours de gracieux
envol. J’ai rendez-vous avec une étrange fil­
lette, une naine que je veux vous montrer.
— Bon! Marchons pour la naine, mais
je vous préviens que j’aime à me coucher
avant le jour. C’est un principe, ne devraisje dormir que les quelques minutes précé­
dant l’aube et il est une heure du matin...
En outre, j’ai horreur de tout ce qui joue
l’enfance en matière de prostitution.
— Mon grand, je connais vos manies,
elles sont celles d’un sage, ce qui ne vous
— 91

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

empêche pas de demeurer fort éveillé quand
vous regardez des demoiselles amusantes.
Cette petite-là est une honnête créature.
Vous verrez! C’est une femme, pas une en­
fant, elle a mon âge, paraît-il.
Ils arpentaient une de ces nombreuses
rues en démolition dont le Paris d’après
guerre s’honore de prolonger les lignes
d’acier de leurs trams vers des banlieues
inconnues.
Valerne serrait la fourrure de son par­
dessus autour de son cou et grondait le jeune
homme mince et frileux, qui s’en allait à
l’aventure mordu par la gueule sournoise de
ce froid de chien sans vouloir en convenir,
parce que cette cape, flottant à tous les vents,
était d’une coupe idéale.
— Mais cette rue n’en finit pas, soupirait
Lucien. Nous prendrons une voiture dès
qu’on en verra une passer, tenez, là-bas...
On ne sait plus où on est!... Comme si nos
— 92

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
amis ne devraient pas tous demeurer dans
le centre !
— De qui parlez-vous? de Mme Stinska
ou de la naine?
— Oh! s’exclama Lucien de son plus
profond contralto, que c’est donc ridicule
ces petites sauteries sans prétention où l’on
invite cérémonieusement à danser au son
d’une mécanique avec deux danseurs pour
cinq danseuses qui ne sont ni belles ni bien
habillées. Avez-vous vu ce décor de vieux
souk oriental et ces tabourets turcs en guise
de buffets? Moi j’ai horreur de m’asseoir
par terre parce que ça enkylose mes jointu­
res avant ou après. Toutes les soirées de ce
genre demi-monde bourgeois sont ennuyeu­
ses, formidablement. Ça manque vraiment de
but. Vous, François, qui ne dansez pas, que
diable pouvez-vous y faire?
— Moi, je contemplais le dos de la maî­
tresse de la maison. Il est très bien, vous sa­
93

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
vez? Creux comme une vallée de neige et
une chute de reins... Dites donc, Lucien,
c’est vous qui avez voulu venir là? Moi je n’y
tenais pas du tout. Cette charmante per­
sonne, une étrangère, pourtant, m’a longue­
ment entretenu de la jeune littérature fran­
çaise et j’ai dû bafouiller ferme, car, moi, la
jeune littérature, je l’ignore. Je suis resté à
Paul Bourget, le Paul Bourget du Disciple.
Je n’ai pas voulu lire plus avant, ça me fi­
chait le spleen...
Lucien Girard se mit à rire.
— N’avouez jamais ça, mon grand!
— Pourquoi, demanda Valerne, piqué.
— Mais, parce que personne, aujour­
d’hui, ne sait ce que c’est que le Disciple. Il
faut avoir lu Mac-Orlan ou Joseph Delteil,
ça suffit pour se montrer instruit de la chose
littéraire. Il faut connaître son époque. Je
vous ai déjà dit de ne pas vous risquer sans
moi là-dessus. Elle a dû se moquer de vous.

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
— C’est bien possible, seulement les
femmes qui s’occupent de littérature en
montrant leur dos jusqu’à la chute des reins,
inclusivement, sont très contentes quand on
leur explique, avec un semblant de confu­
sion, qu on est incapable de se souvenir d’un
livre en présence du poème de leur corps.
— Vous lui avez répondu sur ce ton-là?
— Je ne pouvais pas m’en tirer autre­
ment. D’ailleurs, ça lui a fait lâcher la cri­
tique littéraire pour me dire le nom de son
couturier... que je n’ai pas plus retenu que
ceux de ses auteurs favoris. Il paraît que ce
couturier lui avait épinglé sa robe sur elle
pour que ça colle bien... il n’a pas dû s’em­
bêter celui-là!
— Dieu! qu’il fait froid! Valerne, ou
vous désirez me mortifier ou vous êtes un dé­
ment... ça tourne à la monomanie...
— Mon cher petit, je suis beaucoup
moins fou que les étourdis qui vont attraper

— 95
7

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
un rhume de cerveau en courant après une
naine problématique. Vous m’invitez à aller
chez une Mme Stinska qui donne une sau­
terie. J’y vais. Autant là qu’autre part. Et
puis, brusquement, vous voulez vous risquer
dans un cabaret où l’on voit des phénomè­
nes. Vous n’attendez pas l’heure de ma voi­
ture. Il faut donc se mettre à en chercher
une autre. Est-ce que l’on peut deviner sur
quel pied ne pas danser avec vous?
— François, murmura le jeune homme,
d’une voix mélancolique, je vais au hasard
des invitations pour y chercher du neuf, de
l’imprévu. Salon ou cabaret, je passe mon
temps, je le fais couler comme ces enfants,
sur les plages, font couler le sable entre
leurs doigts en ne s’occupant pas du grand
inconnu de la mer dont ils ont peur. Je vou­
drais partir pour un ailleurs que je ne peux
pas encore distinguer. Je voudrais aussi lut­
ter contre ce besoin de fuite en avant que je
96

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
tiens peut-être des soldats de la grande
guerre. Leur courage n’était-il pas plutôt le
désir éperdu d’en finir avec eux-mêmes ?
Mon grand, si vous m’aimiez un tant soit
peu, vous ne vous moqueriez pas de moi...
et surtout vous ne prendriez pas le dos d’une
Polonaise pour de la littérature.
François de Valerne ne répondit plus.
Aussi bien ils s’embourbaient tous les deux
dans un gâchis de mortier, de goudron et
de pavés qui les égarait. On ne voyait tou­
jours pas de taxi et cette rue traître prenait
l’aspect d’une fondrière. Valerne songeait,
à son tour, mélancolique, plutôt inquiet, à
cette situation morale, inextricable, qu’il ne
lui était guère possible de dénouer. Ce fai­
ble-là était-il hanté par la mort comme luimême était hanté par la vie, le désir de vivre
intensément, et le résultat de leur belle ami­
tié ne serait-il pas d’avoir à se brouiller un
jour pour... incompatibilité d’humeur? Leur
— 97

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
liaison, purement mondaine, 11’engendreraitelle pas le double chagrin de se savoir vrai­
ment à cent lieues l’un de l’autre ?
— Enfin! Une voiture! s’écria-t-il. Nous

sommes sauvés!
Et il siffla le taxi maraudeur, errant dans
le brouillard tel un requin au fond de l’eau.
Ils montèrent et donnèrent l’adresse du
Coureur. Le chauffeur éclata d’un gros rire
sentant le rhum.
— Ah! bien, mes princes, fit-il, c’est juste
en face. Je veux bien vous traverser, mais ça
sera cent sous.
Valerne se mit à rire, à son tour, subite­
ment distrait de ses préoccupations psycholo­
giques par cette plaisanterie intéressée.
— Ah! comme il a raison, fit-il, puisque
nous ne sommes pas d’ici! Puisque nous ne
connaissons plus ni notre jeune littérature,
ni notre vieille ville!
Et ils traversèrent, descendirent effective­

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

ment de l’autre côté du boulevard, sur un
trottoir, au coin d’une rue sombre, la maison
faisant l’angle. Une enseigne, plus ou moins
lumineuse, indiquait à peine l’entrée de ce
cabaret des plus borgnes. A ce coin de rue
cette bâtisse replâtrée, repeinte, très mal re­
mise à neuf, avait l’air d’une pauvresse guet­
tant, sous des guenilles et demandant l’au­
mône d’une visite de charité, sinon d’amour.
Dès le seuil, on suffoquait. Un nègre obsé­
quieux poussait les visiteurs. On pénétrait
dans une bouillie humaine ondulant sur le
feu d’un fourneau infernal et soufflant des
protestations, puis, elle se refermait, vous
englobait peu à peu, faisait corps avec vous.
On avait cent mains et mille pieds. On était
porté par tous, on devenait la même bête
dans la même étable! Mais il faisait chaud,
une chaleur de peau moite qu’on prenait
par tous les pores comme une éponge se gon­
fle d’eau tiède.
99

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
Ils trouvèrent leur table, gardée par la
demoiselle naine, dont le menton atteignait
juste le bord.
— Voici Mlle Bout de Ruban, présenta
Lucien Girard, qui semblait tout heureux de
sa découverte.
’— Mes hommages, Mademoiselle! gron­
da Valerne, le plus doucement qu’il put,
s’étudiant à ne rien casser sous le martèle­
ment un peu sec de sa voix railleuse.
Cette créature avait l’aspect d’un person­
nage en vie, malgré ses dimensions de pou­
pée. Elle était très mal habillée, c’est-à-dire
comme une femme vulgaire, une petite
bonne échappée de sa mansarde et elle exhi­
bait, de sa robe courte, des jambes un peu
fortes pour sa taille. Ses cheveux tombaient
en mèches raides sur son front et ses yeux,
volontairement grands ouverts, avaient une
fixité bizarre, ne clignant pas dans la fumée
intense qui l’entourait.

100

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

La conversation s’engagea, très affec­
tueuse, entre Lucien et Mlle Bout de Ruban,
un peu distante de la part de Valerne, lit­
téralement écœuré. Au fond, il sentait bien
qu’il n’y avait pas de quoi, car les préten­
dus amoureux causaient comme des gamins
qui complotent une bien bonne farce. La pe­
tite riait en débitant des cancans sur la mai­
son qui, malheureusement, semblait la
sienne et Lucien Girard s’efforçait de s’y in­
téresser, au moins pour la galerie. De temps
en temps, elle se gargarisait d’une roulade
comme ont coutume de le faire les chanteu­
ses de café-concert, laissant entendre que ce
serait bientôt son tour. Ce qu’elle devait
chanter ou dire était, paraît-il, d’une telle
crudité qu’on attendait l’heure des amateurs,
c’est-à-dire la sortie des honnêtes gens, en
supposant qu’il y en eût d’égarés parmi les
autres. Valerne commanda des liqueurs plus

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

ou moins orientales qu’il se mit à manger
machinalement, parce qu’il avait faim et tout
à coup son écœurement parvint à son com­
ble: il apercevait, dans la transparence de
ces sucreries, au caramel sec, une mouche!
L’insecte était crucifié, écartelé, les ailes en
croix, et les pattes collées au corps comme
dans une minuscule châsse de cristal jaune !
Enfin, ce n’était qu’une mouche et il avait
fallu l’attention, toujours en arrêt, de Fran­
çois de Valerne, pour saisir ce détail. D’un
geste nerveux, il jeta ses gants sur la frian­
dise pour ne plus la voir et se leva.
— Mon cher ami, il se fait tard, dit-il im­
patienté. Je vous laisse. Je vous vois, du
reste, en très bonne compagnie. Cependant,
faites bien attention de ne pas irriter quel­
ques fripouilles en quittant ce dernier sa­
lon où l’on cause. Ces pygmées sont dange­
reux pour Guliver.
—- Hein? Quoi? riposta la naine offen­

— 102 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

sée. Je vais chanter. C’est pas le moment de
calter, tout de même. Et qu’est-ce que c’est
que ces pygmées dont vous avez peur ? Il n’y
a pas de vermine ici, mon vieux. On est
propre.
— Moi, j’ai peur des mouches, fit posé­

ment Valerne, en dissimulant son sourire de
loup du petit chaperon rouge. Il y en a de
tant d’espèces dangereuses, particulièrement
celles qu’on croque au sucre.
Alors, la petite femme poussa Lucien du

coude :
— Est-ce qu’il est pas louf, ton ami, mur­
mura-t-elle anxieuse. Moi, il ne me revient
guère. Il a les yeux bien luisants pour son

âge.
Lucien ne protesta pas. Il serra la main

qu’on lui tendait par-dessus la tête de la
naine et lui enjoignit d’accompagner Va­
lerne jusqu’à la porte, car il ne pourrait ja­
103

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
mais y parvenir sans une autorité de l’en­
droit.
La petite se fit jour brutalement dans la
barrière humaine, bousculant les tables et
se battant avec des hommes qui n’osaient pas
lui rendre ses coups :
— Allons, à bas les pinces, miaulait-elle
avec une crânerie de chat enragé! Faut pas
me la faire à moi ! Il y a un Monsieur ici qui
a peur des mouches. Il aura vu de la police,
probable, alors je le reconduis jusqu’à la
porte des fois qu’on l’arrêterait en route.
Valerne commençait à s’amuser. Ce petit
lutin mal fichu, terrorisant ces terreurs ou
ces ivrognes, lui donnait l’impression d’un
monstre d’une nouvelle race. C’est généra­
lement par les infiniment petits que sont
dévorés les colosses.
— Je vous remercie, Mademoiselle, lui
dit-il quand il fut près de la porte où veillait
le chasseur nègre. Je regrette beaucoup de

104 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
ne pas vous entendre, mais ça m’aurait fait
de la peine.

Elle le regarda, étonnée de la douceur de
sa voix, alors qu’elle le croyait furieux.
— Y a pas de quoi! murmura-t-elle en
fixant sur lui, la tête penchée en arrière pour
le mieux voir, ses yeux grands ouverts, des
yeux de fatalité ingénue qui ne comprenaient
pas.
Alors, le temps de remettre ses gants lé­
gèrement poissés par la sucrerie orientale,
Valerne eut la mauvaise idée d’enlever le pe­
tit animal pour une somme à débattre entre
lui et sa misère. Il savait, mieux que per­
sonne, que toutes les femmes sont à vendre,
quand on sait y mettre, sinon le prix au
moins la forme; mais, il regarda, de loin, à
travers cette fumée âcre embuant tout le ca­
baret, la tête brune, si pure de lignes de
Lucien Girard.
— Ce serait une lâcheté abominable, son— 105 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
gea-t-il, si ça réussissait et si ça ne réussis­
sait pas, je lui paraîtrais ridicule. Bonsoir !
Ne perdons pas notre temps à attraper les
mouches !
Et ce lui fut, pour cette fois, une volupté
délicieuse de s’abstenir...

Lucien Girard n’avait pas un métier très
fatigant. De neuf heures à midi, le secré­
taire du député communiste, Charles Soirat,
prenait des notes et mettait au point, pour
l’orthographe et la littérature, les nombreu­
ses lettres que ce brave homme adressait à
ses électeurs. Familièrement appelé Chariot
par les gens du peuple, Charles Soirat était
un étonnant braillard, capable de tout pour
arriver à se faire entendre. Son opinion po­
litique était celle du coucou, oiseau qui pond
dans tous les nids un œuf de discorde et
pousse un cri séditieux avec la régularité des

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
pendules. Il allait de Pavant, ponctuel
comme une machine bien remontée, mais,
depuis longtemps, ne savait plus pourquoi.
Il se montrait, par excellence, un démolis­
seur de l’ordre moral (en admettant qu’il y
en eut encore un!) et répétait volontiers
que n’importe quelle discipline est un dan­
ger puisqu’elle tend à conserver des habi­
tudes.
— Là coutume! Voilà l’ennemie! —
L’essentiel pour lui se résumait dans le pla­
cement du discours intensif. Dès qu’on lui
faisait signe et même quand on ne le souhai­
tait point, il arrivait, bondissait d’indignation
jusqu’à la tribune d’une réunion publique
ou de la Chambre et alors l’intarissable flot
de son éloquence submergeait tout. Chose
étrange, il se servait très exactement des ar­
guments de l’adversaire (car, au fond, un
discours peut changer de cours) en se con­
tentant de les placer à l’envers. Pourvu que

----------

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
le sens dénommé commun, parce que cha­
cun devrait en avoir un morceau, disparut
totalement de l’enchaînement de ses idées
baroques, il aboutissait aux mêmes pérorai­
sons grandiloquentes et arrivait au même
trémolo d’émotion en disant le contraire de
ce qui peut fournir un attendrissement pas­
sager aux auditeurs pourvus de patience.
D ailleurs, personne ne s’en apercevait. De
nos jours, le discoureur est une sorte de
moutardier du Pape que sa vanité remet à
la mode et à toutes les sauces. Jadis on cau­
sait et aux époques où l’on prêchait le moins
l’égalité on échangeait, entre gens du même
peuple, sinon de même opinion, des idées,
des mots, quelquefois de ces coups droits,
dignes éclairs de l’esprit, qui finissaient par
illuminer un monde. Mais l’habitude du so­
liloque a plongé la société moderne dans un
coma dangereux, l’empêchant de protester
contre la bêtise, fille de la suffisance. Le

109

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
Français fut certainement le plus récalcitrant
de tous les auditeurs devant le débit des ro­
binets d’eau tiède, car il a de ces impatien­
ces dans les jambes et de ces poussées de
sang qui l’empêchent de s’endormir au
ronron d’un moulin protoclaire. Les étran­
gers furent, hélas! ses dangereux initiateurs.
Les étrangers ne comprennent pas, ni chez
eux, ni chez nous. Ils aiment, seulement, à
être menés par un bâton de chef d’orches­
tre. Assis autour d’une table ou d’une tri­
bune, ils écoutent dans un demi sommeil
lourd, digestion difficile des phrases qu’ils
ne perçoivent que très longtemps après leur
jet, ne se demandant point si ça convient ou
non à leur estomac. On ponctue leur silence
respectueux d’objurgations qui les tiennent
en haleine pour en avaler d’autres, on les
gave, on les bourre, sans qu’ils éclatent. Ça
ne leur donne jamais l’idée d’une protesta­
tion. On parle et on mâche pour eux. Ça les
110

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
dispense de tout effort. On leur a fourni
quelques aliments de conversation qu’ils
vont rendre ailleurs.
Quand les gens de Paris ou de Carpentras
ont vu que ces nobles brutes leur mon­
traient la bonne façon de se tenir, ils se sont
mis à la hauteur de leur incompréhension
en renchérissant, bien entendu, et au lieu
de dormir ils se sont hypnotisés, ont suc­
combé sous le faix d’une admiration de’
commande qui a failli d’abord les étouffer
net. Mais que ne peut obtenir la patience
d’un snobisme voulu? Ils ont fini par tirer
de leur obéissance au silence général une
idée de génie: pourquoi, au lieu d’écouter
tous à la fois, ne parlerions-nous pas chacun
à notre tour? Et ils furent tous, immédiate­
ment, conférenciers, orateurs, diseurs de
n’importe quoi avec ou sans motifs. Où vontils recruter leurs auditeurs? Peut-être, pour
leur restituer la monnaie de leur pièce, ont111 —
8

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

ils domptés les étrangers, de plus en plus
nombreux autour des tribunes, mais il n est
pas de conférencier sans salle pleine et
quand on annonce une étude du microbe
parasitaire chez le termite, il y a foule, sur­
tout si on est à peu près sûr que le confé­
rencier n’est ni un savant, ni un humoriste.
Du conférencier à outrance est sorti les
bavardages de la T. S. F., où Ion entend
très mal et plus lointain 1 accent nazillard,
bafouillant dans la friture, de M. Untel que
personne ne connaît et qui s’arroge le droit
d’embêter son public par piocuration,
c’est-à-dire loin des injures possibles.
Charles Soirat, dit Chariot, en prenant
un secrétaire, un garçon très jeune, destiné,
le pensait-il, à lui obéir en tout, à 1 admirer
humblement, s’était offert un maître et il
tomba, dès les premières leçons qu’il crut
lui donner, sous l’empire despotique de son
charme quelque peu équivoque. Lucien Gi­
— 112 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
rard demeurant froid, réservé, était inquié­
tant parce qu’on ne savait jamais ce qu’il
voulait et peut-être ne voulait-il rien! Pour
complaire à la manie de son père, le grand
marchand de charbon, il devait se préparer
à la diplomatie par quelques études techni­
ques, ce pourquoi on lui avait cherché un
poste dans un bureau de politique avancée.
Quand il s’agit d’arriver rapidement on se
met du côté du dernier parti, si ce n’est pas toujours le bon, c’est celui qui vous porte
comme la marée montante porte la barque
en péril pour la faire s’échouer ou la laisser
dans le hâvre le plus sûr. Lucien Girard eût
tôt fait de terroriser le vieil homme en la
personne très vulgaire qui se surnommait
ou se laissait surnommer Chariot. Il flatta
d’abord son goût immodéré pour l’éloquence
facile et lui fit réciter ses discours, afin de
les passer au laminoir de son ironie. Pour
ce jeune délicat, poète névrosé plus encore

113

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

dans l’âme que dans l’écriture, puisqu’il ne
daignait même pas écrire, c’était une joie,
une volupté, de surprendre le ridicule et la
vanité de l’orateur dès la naissance de son

ajouta, plus pour sa propre satis­
faction que pour celle de Chariot, une sorte
de décor permanent, une vieille chaire de
couvent dénichée on ne sait ou, au hasard
des ventes, où le pauvre diable montait,
semblant tirer par une ficelle et où il se dé­
menait selon le rythme de ses prochaines
élucubrations.
— Le mouvement! Tout est là, déclarait
le jeune ironiste. Dites ce que vous voudrez,
mais scandez-le bien ! Il ne s agit pas de nos
convictions politiques, il s agit de la façon
dont vous les exprimez.
Alors, il assistait, seul spectateur de cette
burlesque comédie, à ce qu’on aurait pu ap­
peler: les préparatifs de la spontanéité chez

114

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

un orateur doué d’une faconde naturelle.
Un matin, déjeunant chez François de
Valerne, Lucien Girard murmura, au des­
sert :
— Que c’est donc ennuyeux de m’en aller
pour cette répétition générale !
— Que voulez-vous dire? Je pensais que
vous alliez chez Soirat pour travailler?
— Justement. C’est ça mon travail...
Valerne, en train de couper un cigare, eut
un geste ahuri.
— Il fait du théâtre, votre député plus ou
moins communiste ?
— Non, il prépare un discours de cir­
constance.
Valerne éclata de son rire jeune.
— Ah! que savoureuse la phrase! Et
alors il prépare aussi la circonstance?
— Ça, je n’en sais rien, mais j’y songe...
dites donc, mon grand?...
Lucien, les yeux mi-clos, regardait en
—- 115

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
dessous le marquis de Valerne. Si je vous
demandais quelque chose?
— Ce serait accordé d’avance... naturel­

lement.
— Venir avec moi pour la répétition gé­
nérale du discours de Soirat.
François de Valerne se leva d un bond.
Malgré ses soixante ans sonnés, il était leste
et vif comme ces gros chats angoras qui,
tout à coup, sautant du coussin où ils dor­
ment en rond, l’air tout confits en la douceur
de leur sieste, s’étirent, arcquent le dos, et
sont prêts à toutes les escrimes, y compris
de solides coups de griffes :
— Vous divaguez, Lucien, je n’irai ja­
mais chez un Soirat.
— Pourquoi ça?
— Parce que... parce que, vos commu­
nistes me dégoûtent et puis, je n’ai rien à
faire chez un Monsieur que je ne connais
pas.

— 116 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

— Vous connaissez bien son secrétaire,
le fameux pantin d’antichambre?
— Hum! Ce n’est pas la même chose...
vous êtes encore trop jeune pour vous mêler
des... destinées de la France.
— Et vous êtes bien trop... sérieux pour
y prêter la moindre importance, à cette po­
litique.
Valerne alluma son cigare et se mit à se
promener de long en large dans la salle à
manger.
L atmosphère était cordiale. Des fruits
glacés rutilaient dans une coupe d’argent.
Un parfum de moka emplissait la chambre,
une vaste pièce tapissée de verdure flamande
rehaussée ça et là par des faïences rares. Des
jardinières continuaient les tapisseries en
verdure véritable devant les vitraux anciens
des fenêtres et un tapis de Smyrne d’un beau
bleu sombre amortissait les pas impatients
du marquis.

— 117 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
— Au fait, dit-il, se parlant à lui-même,
non je ne m’occupe pas du tout de leurs dis­
cours à ces grotesques! Pourquoi, mon cher
petit, voulez-vous me faire aller là-dedans?
— Parce que je m’ennuie ce matin, mon
bon François. Je suis tellement plus blasé
que vous! Et cette répétition serait drôle si
vous y assistiez. Au moins, je ne rirais pas
tout seul.
— Je ne me vois pas bien le motif... pour
m’introduire chez ce Soirat.
— La fantaisie, la pure fantaisie! Soirat
sait que vous êtes mon grand ami, une ma­
nière de tuteur moral... ou immoral. Un de
ces grands seigneurs de jadis qui avaient
des parasites ou des fous...
Valerne, toujours un peu étonné des al­
lures dégagées de respect humain que pro­
fessait ce garçon bien moderne, vint appuyer
la main qui tenait le cigare sur les épaules
de Lucien, resté assis devant sa tasse.

118

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

Voyons, mon gosse, il est entendu que
nous sommes des amis malgré la grande dis­
proportion d âge, mais si je vous entends
mieux, en ce moment, nous deviendrions des
complices !
Quel amour vous avez des gros mots,
François !
Enfin, fit Valerne, un peu féroce, je ne
dissimule que je suis royaliste, moi, si vous
épiouvez le besoin, vous, parce que vous

vous ennuyez, de pousser un communiste au
ridicule de préparer des impromptus! Non,
je n irai pas... j ai un rendez-vous.
— Brune ou blonde?
Entre les deux! Sérieusement, Lu­
cien, je ne tiens pas du tout à vous suivre.
D un petit geste agacé, Lucien, éloigna la
main qui tenait le cigare, lequel brûlait très
près de la joue du jeune homme.
Vous savez bien que j’ai horreur de
Ça!
119

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
Valerne, sans se douter le moins du
monde qu’il commençait à céder, jeta son
cigare dans une assiette.
— Il demeure loin, votre Soirat?
— A Montparnasse.
— Voulez-vous que je vous prête la voi­
ture.
— Je pensais que vous sortiez.
— Oh ! fit étourdiment le marquis, je
n’ai pas envie de sortir, mais je ne veux
pas vous suivre, là... je n’irai pas.
— Allez donc vous habiller... vous en
mourrez d’envie.
Une seconde, François de Valerne sembla
se consulter.
— Bah! fit-il en quittant la salle à man­
ger, il n’est peut-être pas mauvais de se ren­
dre compte de la valeur de ses ennemis...
et aussi je ne serais pas fâché de savoir jus­
qu’à quel point ce Soirat est la victime de
son secrétaire.

Soirat, le communiste, habitait avec sa
bonne femme de mère, comme il le disait luimême, un pavillon dans une rue très calme
du Montparnasse studieux. Ce pavillon,
genre maison de la zone, se dressait, entre
cour et jardin. Il ressemblait beaucoup à une
petite ferme parce qu’il y avait des poules
dans la cour et des salades dans le jardin.
Aucune fleur, mais une glycine grimpait le
long de la grille d’entrée, tordait encore ses
bras-serpents dans les barreaux, une glycine
morte que des ouvriers, en réparant une
conduite d’eau avaient coupée au ras du sol
au grand désespoir de Soirat qui prétendait
aimer la nature.
En pénétrant chez lui, le marquis de Va-

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
lerne huma l’air d’une narine dédaigneuse.
__ Oui, je sais, fit Lucien Girard avec une
grimace. Ça sent toujours l’ail ici et c’est un
de mes désespoirs. Je n’imagine pas que l’on
puisse manger de l’ail tous les jours.
— Et moi, j’imagine encore moins qu on
en puisse manger une fois. J ai quitté une

amie à cause de... cet oubli. »
La bonne femme de mère vint ouvrir au
coup de sonnette et tout en s’essuyant les
mains à un tablier déjà sale, elle fit une re­
marque désobligeante au secrétaire.
— Encore en retard! monsieur Lucien,
vous faites endéver mon fils!... Il vous es­
père depuis une heure, le pôvre!
Sans vouloir prendre en considération le
vieux Monsieur très élégant qui lui yamenait le retardataire, la bonne dame, poussa
une porte en criant.
— Té donc! Monsieur est là, le galvau-

deux!

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
Et elle abandonna la place, ne se souciant
pas de présenter l’inconnu.
Le bureau de Soirat était un affreux tau­
dis, tapissé d’affiches hurlantes, d’un rouge
sang de bœuf, où l’on voyait s’étaler in­
terjections et interrogations en caractère
aussi gras que possible.
Le bureau en bois blanc s’encombrait de
paperasses, de livres et de brochures qui rap­
pelaient la nuance des affiches.

Des cartons laissaient déborder un flot
d’écritures diverses, depuis les jambages
chevauchant du paysan très embarrassé jus­
qu’aux fines pattes de mouche du citadin.
Soirat, en repoussant du pied des tas de
journaux qui matelassaient le parquet, vint
au devant de ses visiteurs, non pas la main
tendue, mais les poings crispés.
— C’est-il que vous vous moquez du pa­
tron, mon cher Lucien? gronda le député qui
123

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
demeura la bouche ouverte devant François
de Valerne.
Soirat était un maigre personnage tout en
nerfs, à barbe de bouc, portant lunettes à
l’allemande, derrière lesquelles brillaient
des petits yeux noirs très enchâssés par des
sourcils de poils de sanglier. Il avait l’air de
la bête fauve qui vous guette à l’abri de son
fourré, mais, au demeurant, le meilleur fils
du monde ! Il n’avait jamais dévoré personne
et sa perpétuelle hantise ne lui laissait guère
d’appétit que pour les bouquins. Il déplorait
son manque d’instruction parce qu’il pen­
sait que pour arriver, il fallait savoir des
choses. Lucien lui semblait un génie à cause
de son bachot et des connaissances littérai­
res qu’il étalait de temps en temps. Il se re­
posait sur lui du soin de vérifier certaines
citations dont il émaillait ses discours et ne
pensait pas du tout que ce jeune homme de
vingt-cinq ans, au cerveau si richement meu­

124 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
ble, pouvait railler la profonde ignorance du
patron en question.
— Je lui apprends la liberté, déclarait-il
à sa bonne femme de mère et il est juste qu’il
me donne le bénéfice de ses études, c’est-àdire de son temps de prison!
Le marquis de Valerne, souriant de son
meilleur sourire, lui répondit en prenant son
parti de l’aventure.
Je viens, justement, cher Monsieur,
vous offrir les excuses du collégien coupable
d’école buissonnière. Craignant fort de vous
avoir mécontenté, Lucien Girard qui déjeu­
nait chez moi m a prié de l’accompagner...
— Vous êtes le marquis de Valerne?
Je crois que oui! soupira François,
toujours très ennuyé de voir traîner son titre
où il n’avait que faire.
— Mon grand ami est venu, dit Lucien
avec sa nonchalance coutumière, parce qu’il
m a entendu faire l’éloge de vos discours et

125

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

que je ne pouvais pas le décider à se rendre
à une réunion publique.
— Vous avez peur? fit Soirat gogue­

nard.
François de Valerne regardait l’homme
du haut de sa courtoisie mondaine, très in­
différent à ce genre d’adversaire parce qu’il
pensait qu’on n’aurait pas à se mesurer. Il
était d’une race qui s’était toujours amusée,
en 1793 comme en 1926, et 1 une de ses
aïeules avait dû suivre son mari sur 1 écha­
faud en déclarant au bourreau d’un ton naï­
vement ému : « C’est bien la première fois
que nous sortons ensemble! » Quand il lui
faudrait sortir, il sortirait seul, voilà tout.
Il examinait cet homme, tenant du singe par
son système pileux.
— Non, murmura Valerne, je n’ai pas
peur dè ce qui doit arriver, bouleversement
social ou replâtrage des vieilles coutumes. Ce
qui m’inquiète, c’est de penser que n im-

— 126

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
porte quelle révolution dans les idées mène
au massacre général, sans aucune améliora­
tion pour ceux qui en meurent.
Soirat demeura un moment interdit, puis
il ouvrit son poing droit et tendit la main.
— Je suis de votre avis. Mais on ne peut
tuer la guerre, toutes les guerres qu’en fai­
sant la guerre civile et quand les nations
auront extirpé de leur sein les ferments de
discordes...
— Il ne restera plus personne! conclut
le jeune secrétaire, qui était allé dans le fond
de la pièce pour tirer un paravent sur lequel
se collaient des affiches multicolores.
A la grande stupeur de Valerne, il démas­
qua la fameuse chaire de couvent, un esca­
lier de quelques marches entre deux rampes
de bois vermoulu, très joliment sculpté.
Les deux boules de ses rampes représen­
taient deux têtes d’ange ayant pour coussin
leurs ailes déployées. Plus haut, une cage à
— 127 —
9

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

barreaux tout luisants du vernis des siècles,
coiffée d’un Saint-Esprit rayonnant et dans
cette cage, ouverte face au public, pour la
meilleure expansion des rayons de l’esprit,
une place claire au fond indiquait une croix

qu’on avait arrachée, la considérant comme
inutile, mais la place restait en blanc.
Un peu honteux de ce meuble intempestif,

détonant chez lui parmi les affiches rouges,
le député expliqua:
— Votre jeune ami, qui aime le décor

comme tous les poetes, prétend que 1 ins­
piration vient de l’atmosphère. Or, dans ces
vieux bois qui ont entendu tous les donneurs
d’eau bénite prédire au peuple 1 avènement
d’un monde meilleur, il est peut-être bon de

prêcher le nouvel évangile.
— Nous allons commencer par l’interpel­

lation sur « La dictature du soupçon », dé­
clara Lucien Girard en triant des papiers
— 128 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
d une main fébrile. C est ce que je trouve de
mieux dans le genre!
Valerne était épouvanté de la façon froi­
dement insolente dont il parlait de l’élo­
quence du patron. Il lui paraissait inadmissi­
ble que celui-ci ne s’en aperçut pas... à
moins d’une passagère surdité ou d’une en­
tente secrète permettant toutes les licences.
Alors, le patron ayant offert un siège au
nouvel auditoire se composant d’un unique
ci-devant marquis, escalada les marches de
la chaire transformée tout à coup en tribune

communiste et apparut brusquement comme
un diable s’élançant d’une boîte. Ebouriffé,
le torse ligoté par une veste collante pleine
de taches d’encre dissimulant un linge pro­
bablement douteux, le col engoncé dans un
foulard à carreaux voyants, Soirat, sans se
faire prier, débuta par un solide coup de

pomg. Il ne fallait pas oublier que son dis­
cours devait être une véhémente riposte à

129

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
un adversaire, socialiste, qui, sans doute, au
même instant, échafaudait, de son côté, une
attaque non moins véhémente:
« Citoyens prolétaires, nous vivons tous
dans un air qu’empoisonne le soupçon! De­
puis que la commission d’enquête est en
train de mettre le nez dans les tripots de la
République, nous ne respirons plus que dé­
lations et calomnies! Pourquoi chercher à
rendre la justice? La justice officielle ne doit
pas exister parce qu’elle est 1 apanage d une
société organisée par des gens qui s’enten­
dent entre eux pour découvrir un coupable.
On rend la justice contre un individu qui
n’est jamais le plus fort puisqu’il a pour en­
nemis le gendarme ou le sergent de ville qui
l’arrête, les témoins qui le chargent, la pri­
son qui l’enferme, souvent un mauvais avo­
cat, donc il y a un flagrant abus du pouvoir
de plusieurs vis-à-vis d’un seul. Or, les jus­
ticiers ont-ils pour mission de descendre dans
— 130 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

les sous-sols du sub-conscient de celui qui
est l’accusé? Non. Je vais même plus loin.
Je déclare qu’ils n’en ont pas le droit. Per­
sonne, vraiment, n’a le droit de sonder les
mobiles d un être qui n’est pas le plus libre
puisqu’il a dû subir l’arrestation, la prison
préventive, cet abrutissement préalable...
préalable. » (Ici, l’orateur s’arrêta en roulant
des yeux furibonds sous les grosses lentilles
de ses lunettes du côté de son secrétaire qui
gravement hochait la tête en annotant un
papier qu’il tenait à la main.)
— Soufflez-moi donc, Girard, il faut aussi
prévoir des interruptions, car le député du
VIIe est un docteur en droit...
— Qu’est-ce que cela peut bien vous
faire, Chariot? riposta tranquillement Lu­
cien Girard, n’hésitant pas à donner son
surnom au malheureux guignol qui s’agitait
au fond de la chambre. Si vous devez arriver
à la négation du droit commun par la né— 131 -

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
gation même du sens commun, je ne vois
pas du tout la nécessité de vous arrêter à la
qualité de votre adversaire? Il est docteur
en droit comme je suis moi-même docteur es
lettres. Tout cela ce sont des titres d une
noblesse intellectuelle absolument périmés...
comme toutes les noblesses, du reste. Il faut
faire table rase, n’est-ce pas?
Soirat se mit à rire d’un petit rire de gorge,
qui ressemblait à une toux d homme embar­

rassé devant un juge.
— Vous êtes dur, mon garçon! Je suis
pour toutes les libertés, certainement, mais
je redoute les gaffes oratoires, la trop grande
liberté du langage. Je me sens moins solide
quand on m’écoute sans m interrompre.
Dans une réunion publique on est emporté
par les contradictions de l’adversaire. Mes
électeurs me connaissent, ils ont pour ligne
de conduite la discipline de Moscou... si je
leur dis que la justice n’existe pas en fait
132 -

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

ils comprennent très bien, mais je prétends
qu’elle est inopérante en droit, j’ai peur que
l’adversaire... c’est-à-dire, Monsieur de Valerne... pour aujourd’hui.
François, éberlué par le début de l’étrange
profession de foi, se demandait s’il devait
rire ou se fâcher. Soirat et son secrétaire lui
paraissaient des acteurs ayant le souci de
rendre accessible au public une farce du plus
redoutable comique. Il était préparé aux ef­
fets de manche de ce singulier plaideur du
chambardement intégral, mais il n’était pas
du tout prévu qu’on le prendrait à partie.
— Cher monsieur Soirat, dit-il avec son
sourire le plus mondain, je ne suis ni doc­
teur en droit ni docteur ès lettres... par
conséquent.
— Ne suis ni roi, ni comte aussi, je suis
le sire de Coucy, interjecta Lucien, qui ne
désarmait pas.
Il y eut un froid parce que Soirat, le dé­
— 133 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

puté communiste, n’avait jamais entendu

parler du sire de Coucy.
__ Voyez-vous, monsieur de Valerne pour
vous faire entrer dans le fond de la question,
commença Chariot, se penchant familière­
ment sur la balustrade sculptée de la chaire
où se voyait la figuration sévère d’un évan­
géliste portant un livre ouvert sur la poi­
trine, nous autres les vrais croyants nous
sommes respectueux de toutes les croyances
parce que nous nous doutons de ce que cela
coûte à déposer au coin de la borne. Tel que
vous me voyez, député d un arrondissement
de Paris et né au pays des oliviers, j’ai servi
la messe dans la petite église de mon vil­
lage! Oui, Monsieur, je suis de bonne foi,
quand j’embrasse une religion! Quand j ai
bien compris que ça ne servait à rien, j ai
abandonné le rêve pour la réalité. Il y a
encore des riches et des pauvres, mais on a
interverti l’ordre des facteurs. Les riches sont
134 —-

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
devenus pauvres et quelques pauvres se sont
enrichis. Ce qu’il faudrait, c’est l’égalité, au
moins dans la médiocrité. L’homme n’est pas
fait pour obéir à l’homme, comprenez-vous?
Je ne veux pas créer des lois. Je veux les
supprimer! Une nation où tout le monde
serait simplement vêtu, aurait du pain à dis­
crétion et ne se verrait pas obligé de s’occu­
per de l’avenir de ses enfants, n’exciterait
pas les convoitises de ses voisins. Pas de
guerre quand il n’y a pas d’envie malsaine.
Je crois même qu’en détruisant les beaux
sites, on empêcherait les amateurs de cher­
cher à se les approprier. Qu’est-ce qui a
perdu la France, c’est son esprit de conquête.
Il lui faut des colonies et il lui faut de grands
jardins! Moi j’adore la nature, mais je
n’éprouve pas du tout le besoin de la cul­
tiver. Un rocher c’est aussi joli que les gran­
des eaux de Versailles. Vivre très près du
sol, ne pas trop lever les yeux. A quoi bon

135

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

les vêtements dispendieux, les repas fins et
les fêtes? Le bonheur des uns étant géné­
ralement fait du malheur des autres, le jour
où l’homme retomberait à l’état primitif et
tirerait sa portion de bien-être dans le bienêtre de tous, serait la meilleure façon de re­
trouver l’équilibre.
Le marquis de Valerne fut pris de com­
passion pour ce très honnete libertaire.
— Comment obtiendrez-vous l’égalité des

cerveaux? demanda-t-il au hasard.
__ Par l’ablation de certaines cellules.
Aujourd’hui, la chirurgie a toutes les puis­

sances...
__ Vous me permettez, cher Monsieur,
de préférer la chirurgie de 89. Au moins,
celle-là était radicale!
— Oh! fit le monstre poilu, souriant de
son sourire le plus tendre en réponse au
sourire mondain de Valerne, il n est pas ne­
cessaire de perdre la tête pour apprendre à

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

vivre. On ne doit tuer que les irréductibles.
— C’est-à-dire?...
— Les empereurs, les présidents, les gé­
néraux, les banquiers, les gros commerçants
et encore... on pourrait les forcer au travail!
Tous moines de la même communauté, pro­
duisant pour tous et prélevant leur part...
modestement.
— Que feriez-vous, dans ce nouveau
monde, pour les... artistes?
— On n’a pas besoin de bouffons quand
on n’a plus de rois. Le peuple sait chanter
quand il en a envie!
Alors, le marquis de Valerne se leva. Il
en avait assez entendu.
— Je suis ravi, cher monsieur Soirat,
d’avoir fait votre connaissance et je m’en
voudrais de vous voler votre temps si pré­
cieux pour la cause que vous défendez.
Il salua, serra la main de Lucien Girard
et sortit.

137

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
Une fois dépassé le seuil du petit jardin,
où la glycine était morte, coupée au ras du
sol par des ouvriers facétieux, sinon mala-

droits, il respira:
— Mais, murmura-t-il, le régime de la

féodalité représentait l’âge d’or!
Et ce lui fut une volupté de constater que
l’air des rues de Paris ne sentait pas encore
l’ail!

VIII
M. de Valerne ne s’était jamais occupé
de politique. Il possédait dans le Périgord
un château entouré de grands terrains fores­
tiers d’où il tirait ses revenus, louant ses
chasses gardées ou coupant ses bois, selon
les époques, mais ne se permettant pas de
profiter de la largeur de ses domaines pour
imposer ses convictions au petit peuple de
paysans qui vivaient sur lui. Aimable, beau
parleur, et généreux en toutes occasions, il
lui aurait été facile de se créer une situation
dans les conflits ruraux pour devenir d’abord
M. le maire de sa commune, puis M. le dé­
puté de son département. Seulement Va­
lerne n’avait qu’une conviction : il était per­
suadé que si tout semblait aller de travers
ce n’était certainement pas lui qui remet

139 -

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
trait les choses dans le droit chemin. Il res­
tait Voltairien de naissance, comme il de­
meurait marquis par l’éducation et ne s’ima­
ginait pas qu’on put désirer un autre sort
que celui de simple spectateur.
A la guerre, il avait transformé son châ­
teau en ambulance modèle, ce qui lui avait
coûté fort cher et il n’y avait jamais mis les
pieds parce que n’étant ni soldat, ni méde­
cin, il ne pensait pas que sa présence fut
indispensable et quand son gérant, un vieux
bougon, lui écrivait que les blessés conva­
lescents s’amusaient à débourrer leurs pipes
sur ses tapis de la Savonnerie, il répondait:
« C’est encore bien de l’honneur qu’ils leur
font! », car, en temps de deuil national, il
trouvait trop vives les couleurs de ces
tapis-là.
Si d’aventure il revenait chez lui, il des­
cendait à l’auberge du pays, n’informait per­
sonne de sa venue et le soir où il eut une

— 140 —

_

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
forte fièvre, il ne voulut même pas que l’on
envoya chercher le docteur, directeur du
personnel de son château, se contenta de la
jeune infirmière qu’on lui dépêcha malgré
ses dénégations, laquelle infirmière, fort jolie
personne, il enleva pour l’attacher quelques
mois à son service particulier.
La guerre terminée, il vendit l’hôtel de
Paris pour pouvoir conserver encore le châ­
teau, prit un appartement rive-gauche, s’es­
timant fort heureux d’avoir sauvé le berceau
de la famille et quelques beaux meubles an­
ciens.
Lorsqu’il fit la connaissance de Lucien
Girard, il était en train de franchir le fameux
carrefour du retour sur soi-même, sinon
du retour d’âge.
Il n avait plus confiance dans les femmes,
parce qu’il commençait à douter de lui. Il
sentait vaguement que le meilleur devenir
de 1 homme est encore de se continuer dans

— 141

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
un autre, un fils ou un disciple, et il n’esti­
mait pas assez VEtat pour laisser sa fortune,
ses biens et son domaine ancestral lui faire
humblement retour. En outre, son scepti­
cisme ne consentait pas à en doter les cou­
vents de l’Espagne et il gardait trop de bon
sens pour abandonner ces choses relative­
ment sacrées à la dernière servante maîtresse
qui gouvernerait son gâtisme futur. Une idée
merveilleuse germa du chaos de ses contra­
dictions: il adopterait un être, point néces­
sairement pauvre, tout élevé, capable de le
discerner, lui, au milieu de la masse des in­
dividus et qu’il choisirait très librement, se­
lon ses goûts, ne mettant à son choix que la
condition essentielle : qu’il eut au moins une
éducation égale à la sienne, car il était per­
suadé que l’éducation peut couvrir toutes les
fautes et rendre tolérable le dernier des
bandits.
Doué d’une volonté qu’il croyait invinci­

— 142 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

ble, il ne songeait pas du tout qu’on put le
séduire parce qu’il ne se laissait pas séduire
par ses conquêtes féminines. Il tenait, hélas,
de ses ancêtres, cette froideur de cœur qui
laisse absolument intact le libre-arbitre, ju­
gule, d’une façon raisonnable, l’emporte­
ment des sens et donne au héros de toute
situation romanesque la possibilité de
s’échapper sans qu’on puisse le retenir par
le sentiment. Les femmes n’étaient que des
instruments de plaisir ou des animaux re­
producteurs. Les hommes, de par le droit
de conquête ou celui de leur intelligence,
demeuraient les maîtres de la vie.
Or, en apercevant. la possibilité de la
mort, François de Valerne avait songé aux
joies de l’adoption.
Cela lui semblait très supérieur à un ma­
riage, qui lui imposerait un frein, peut-être
les plus cruelles déceptions, sans lui assurer
une réelle sécurité pour sa descendance.
— 143
10

i/

■;

les voluptés imprévues
Au lendemain de sa visite chez le députe
communiste Charles Soirat, M. de Valerne
devait aller, en compagnie de Lucien Girard,
à une soirée dite d’avant-garde, dans un sa­
lon du meilleur monde, où l’on se mélan­

geait au pire sous prétexte de fraterniser
avec les idées nouvelles.
Devant un miroir à trois faces, Valerne

s’habillait dédaignant l’assistance de son va­
let de chambre et il entendit la voix de
contralto de Lucien lui demander s’il avait
À-

bientôt fini de se faire une beauté.

Il se mit à rire:
__ Vous pouvez entrer, cher gamin. Je
suis en train de constater tout simplement
que mon habit est trop étroit.
Lucien Girard entra, nonchalant et de

mauvaise humeur.
__ Vous tenez tellement à aller chez la
duchesse Amélie?
__ C’est vous-même qui m’avez prié de

— 144 —

___ LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

vous y mener. Vous devenez terriblement
capricieux? Si c est votre poste avancé chez
Soirat qui vous donne ces incertitudes...
Lucien, onduleux et vraiment très beau
dans un smoking de la dernière coupe, noué
plutôt que boutonné sur un gilet de panne
blanche, vint jusqu au miroir et se campa
près du marquis.

— Je suis bien, n’est-ce pas? fit-il très
grave, comme s’il constatait une vérité élé­
mentaire.
— Trop bien!

Que voulez-vous insinuer, François?
— Que vous n’êtes pas assez... naturel,
pas assez un homme! C’est d’ailleurs le dé­
faut de votre génération. Vous avez tous des

vanités d’enfant... ou de...
— Ou de femme? Est-ce cela que vous
voulez dire?
Non. Je ne crois pas du tout à ce

145

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
genre de snobisme chez vous, heureuse-

ment.
François de Valerne serrait son habit sur
ses hanches solides et soupirait :
— Vous avez la manie du jour au sujet
de la ligne et vous aimeriez mieux mourir
de faim que perdre votre flexibilité! Moi,

je ne fais aucun sacrifice aux dehors. Je ne
désire qu’une chose: garder mon amour de
la vie, malgré ses ennuis quotidiens, ma
bonne humeur qui me permet de rire alors
que les autres grognent, et mes dents, parce
que l’on ne peut rire de bon cœur si l’on
sent le vide de celles qui manquent. Savoir
vieillir est aussi une noblesse.
__ Valerne, vous êtes surtout un superbe

égoïste, le dernier descendant de ces frivoles
personnages de cour qui ne savaient pas que
les pauvres existent parce qu’on ne leur en
avait jamais montrés. Or, la misère morale

— 146 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
est une plaie autrement sinistre que la pau­
vreté physique! A côté de vous, je ne suis
qu’un raté, un petit jeune homme, fils d’un
marchand de charbon, secrétaire du député
Soirat, un autre raté du monde nouveau, où
il faut avoir l’envergure d’une véritable ca­
naille si l’on veut dominer son époque.

— Pourquoi restez-vous chez cet hon­
nête... énergumène?

— Et où voulez-vous que j’aille? Ils sont
des centaines de jeunes de ma trempe qui
ne savent que faire de leur bagage d’intel­
lectuel! De nos jours, il faut être un sportif
ou un mercanti pour arriver dans la poli­
tique, la finance ou le simple journalisme.
Travailler pour un idéal quelconque est tou­
jours une duperie puisque, vous l’avez en­
tendu chez Soirat, l’idéal ce serait la des­
truction de toute justice. Alors...

— Alors, continua Valerne qui relevait,

— 147

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
d’un coup de brosse un peu sec, les cheveux

gris de ses tempes, vous ne devez pas vous
moquer de lui au point de le trahir, intel­
lectuellement, Pourquoi lui laissez-vous
croire que vous servez la même cause?

Ah! je vous vois venir, fit Lucien, se
jetant sur un fauteuil avec un sincère acca­
blement, vous allez me chapitrer au sujet

de mes opinions. Je n’en ai pas plus que
vous, Valerne. Je m’en fiche, moi, des des­

tinées de la France! »
Valerne eut un haut-le-corps significatif.
Pour lui, s’il se fichait des destinées de la
République, il ne permettait pas qu’on put

se ficher des destinées de la France!
Son tempérament de beau viveur et de
bon vivant lui représentait son pays comme
un énorme bouquet. Il lui importait peu que
ce bouquet fut tenu sous le nez de 1 Euiope
par la main d’un président en redingote ou
—- 148 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
celle d’un empereur lauré. L’essentiel était

qu’on ne laissât pas tomber dans la boue les
fleurs merveilleuses de la gerbe.

— Lucien, gronda-t-il, un garçon intelli­
gent ne doit pas déchoir vis-à-vis de son
intelligence. Je vous aimerais mieux bolcheviste sincère que traître au bolchevisme par
lâcheté !

— C’est ça! Me voici un lâche à présent,
parce que je suis obligé de gagner ma vie!
J’aime encore mieux corriger les fautes de
grammaire de Soirat que d’épouser la demimondaine de Marcel de Chancelot.

— Il y aurait peut-être mieux à faire,
en effet!

Valerne avait formulé cette dernière
phrase pour son propre entendement.
— Quoi?
Le valet de chambre vint frapper à la

149

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

porte du cabinet de toilette pour annoncer
la voiture.
— Nous en parlerons plus tard!
__ Surtout ne m’envoyez pas au diable,

hein? Vous avez de belles relations et cer­
tainement vous pouvez m’expédier au Maroc,
afin de tâcher de pacifier des colonies... seu­
lement, moi, j’ai fini mon service militaire
et ne tiens pas du tout à le recommencer
dans les cartonniers d’un bureau de recrute­

ment pour bédouins.
François de Valerne haussa les épaules;
puis, se penchant sur le jeune homme en
riant de son rire terrible de vieux monsieur
costaud, il enleva le beau pantin par la cein­
ture de son pantalon et de sa solide poigne
le mit debout.
— En route, Chérubin, dit-il. Allons voir
les femmes du monde! Je ne vous enverrai
vraiment au diable que si je m aperçois que
vous ne méritez pas d’être sauvé.
150

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
— Je ne pèse pas lourd... dans les ba­
lances de votre justice, cher Monsieur, fit
Lucien, un peu vexé de se sentir, ne fut-ce
qu’une seconde, le jouet de cet homme tou­
jours si maître de lui-même.

ÏX

La duchesse Amélie d’Auvergne habitait
une folie datant des Fermiers Généraux et
y avait installé un appartement bien mo­
derne, réduction de toutes les grâces que l’on
peut obtenir des derniers styles. Les tentu­
res murales incendiaient la vue par la rutilence brutale des couleurs et les formes bizar­
res de leurs dessins ; ici des perroquets
géants sur des ramages exotiques, là des mo­
tifs tirés de maladies de peau grossis mille
fois par des microscopes indiscrets, puis des
153

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
meubles en fil de fer, des tapis brosses genre
limaille, des tables accordéons, des coussins
en cuir brodés d’acier, des poupées somp­
tueuses montrant des prunelles révulsées,
quelques vigoureuses idoles nègres ne mon­
trant pas que leurs prunelles, hélas, et dans
certains coins, un piano de bois, aux touches
sans résonnances, imitant un bruit de sabots
sur un parquet non ciré, aussi un bar, en
aluminium, porteur de tout l’attirail néces­
saire pour se saoûler convenablement.
Dans le salon de la duchesse Amélie, on
rencontrait le tout Paris qui cherche des bon­
nes fortunes et celui qui cherche la fortune
tout court, des noceurs, des hommes politi­
ques, quelques vedettes de la littérature ou

du théâtre.
On entendait parler d’intrigues et surtout
d’argent. Tout ce monde plus ou moins
ruiné, anciens riches, nouveaux parvenus,
proféraient des chiffres.

— 154 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

Autrefois, avant la guerre, on aurait con­
sidéré comme un véritable manque de tenue,
ces citations de bilans commerciaux, tous
exagérés, mais les chiffres astronomiques te­
naient vraiment de la hantise, ils planaient
au-dessus de toutes les conversations, de
toutes les médisances, de tous les propos ga­
lants et frappaient de vertige les jeunes, les
vieux, les femmes, les adolescents comme
des phénomènes célestes. Les renversements
des valeurs, ou leurs amplifications, trou­
vaient également leur écho dans les aven­
tures mondaines ou littéraires. C’était là que
le marquis de Valerne avait vu servir un
grand écrivain, comme un petit four, sur la
carte glacée du menu:
Après le thé, Anatole France parlera.
Cocktails et jazz.

N’en croyant pas son monocle, il avait
attendu le cher maître qui, naturellement,
155 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
fit faux bond à cette exhibition bien améri­
caine et il dut s’en aller le cerveau, sinon le
ventre vide, c’est-à-dire sans avoir entendu
parler Anatole France.
Les fêtes que l’on donnait chez la du­
chesse étaient assorties au décor et l’on y
réunissait les gens les mieux faits pour ne
pas s’entendre. On y distribuait des tracts
soviétiques, on y rencontrait l’illustre Rappoport, le frère d’Isadora Duncan, des géné­
raux de l’armée russe qui ne conduisaient
pas encore de taxi, le clan des Adonis trop
parfumés, quelques vieilles dames à perru­
ques trop courtes, des danseurs exotiques et
des princesses de races très jaunes, ayant
l’air d’avoir été forcées d’avaler le poison
de leurs bagues, comme dans les feuilletons.
Là on avait donné une soirée persane, où
l’on put voir évoluer en des poses plastiques
un danseur oriental au nombril enluminé de
rouge à lèvres, un garden-partie où les Ja­

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
ponais faisant hara-kiri avaient été priés de
se déshabiller vers minuit pour simuler des
combats d’hommes sauvages se disputant
une superbe guenon. Cela fut tellement dan­
gereux pour celles qui n’étaient pas des fe­
melles de singes que plusieurs personnes,
d’un sexe différent, durent se défendre à
coups de talons Louis XV, les petits Japs
rampant dans l’herbe des pelouses pour leur
mordre les chevilles.
Enfin, on essayait de se dérider, ce qui est
très difficile pour les vieux masques ayant
pris le pli.
Quand Valerne présenta Lucien Girard à
la maîtresse de la maison, il y eut un froid.
— Il est compromettant, votre jeune dis­
ciple! déclara un médecin qui s’égarait vo­
lontiers dans ce temple de toutes les inver­
sions sous couleur d’études.
— Ah! le pauvre gosse! Il ne sait déjà
pas ce qu’il veut être ! Ce n’est certainement

157

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
pas pour se compliquer de cette façon-là,
lui, qui est toujours à cent lieues des réali­

tés.
— Hum! grommela le docteur scepti­
que, vous lui servez de chaperon, pour le
moment. Tâchez donc de ne pas devenir sa
dupe.
Valerne, qui n’aimait pas ce genre de
plaisanterie, eut un regard droit interdisant
la suite du discours, cependant il fronça les
sourcils en voyant l’accueil chaleureux du
clan des Adonis.
Alors, Mme de Mauves, qui ne manquait
pas d’esprit quand il s’agissait de mettre les
pieds dans le plat, eut un éclat de rire:
— C’est un mariage blanc?
Valerne se fâcha:
— Je vous avoue que je ne comprends pas
plus la sentimentalité de ce genre d’abjec­
tion que je ne pourrais admettre l’abjection
d’une sentimentalité plus haute: l’amitié

— 158 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
sincère de deux hommes. Est-ce que, par ha­
sard, nous sommes dans vos livres, ici, chère
Madame ?

La trop indépendante femme de lettres lui
donna une tape sur la joue du bout de son
éventail, car elle osait se servir de cet ins­
trument désuet quand elle avait chaud :
Prenez garde, Valerne, c’est toujours
par là qu’on commence! Aujourd’hui per­
sonne ne doute de vous. Demain... vous dou­
terez de lui et vous m’en direz des nouvel­
les!
Alors, il eut un serrement de cœur, une
émotion irraisonnée, inconnue qui ne cor­
respondait à aucun danger visible, le même
frisson d’effroi qu’il avait eu un soir déjà
lointain où il avait vu, dans une boîte de
nuit, des gens se ranger en leur présence
comme des complices, tout au moins des
neutres. Et la soirée lui apparut un guetapens.
— 159 —
11

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
Où était-on? Dans le bar de la Vache au
jardin? C’était la même atmosphère empoi­
sonnée des essences violentes émanant des
femmes, presque nues, des alcools que bu­
vaient les hommes sans aucune modération.
Puisque le coktail y était tout aussi obliga­
toire et les propos tout aussi libres, il n y
avait pas de différence entre ces deux mau­
vais lieux... à part qu’on ne payait point ses
consommations chez M d Auvergne.
Après les libations d’usage, le ton des

conversations monta tellement qu’on n en­
tendait même plus le jazz des nègres et
qu’exaspéré par ces bruits discordants, Va­
lerne alla s’asseoir dans une serre donnant

sur les terrasses ; il y trouva le médecin psy-

chiâtre Gilles Desroses qui fumait béatement
une petite pipe pouvant se dissimuler, à la
rigueur, sous l’appellation fantaisiste de
brûle-cigarette.

— 160 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
Il se laissa tomber à côté de lui, et
s’épongea le front.
— On est absolument suffoqué, dit le doc­
teur, un bel homme très soigné, rose de teint,
de sourire facile parce qu’il avait de jolies
dents.
— Suffoqué, oui, par les propos de ces
dames! Je m’imagine égaré chez les habi­
tants d’une ville sous la pluie de feu.
Le médecin se mit à bourrer sa petite pipe
en souriant d’un air un peu contraint.
— Monsieur de Valerne, vous exagérez.
Il fait certainement moins chaud ici qu’à Sodome mais quand on s’indigne inutilement
cela fait monter les flammes. Si vous ne pre­
niez pas parti vous y verriez plus clair... tan­
dis que vous êtes en train de n’y voir... que
du feu!...
— Expliquez-vous, Monsieur ! fit le mar­
quis agacé, je vous préviens que je ne to­
lère aucune allusion... aucune...

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

Gilles Desroses connaissait Valerne pour
l’avoir souvent rencontré dans les endroits
plus ou moins fréquentés par ce qu il est
convenu d’appeler l’élite d’une société mou­
rante, essayant de se raccrocher aux bran­
ches de certain arbre de la généalogie de
l’armorial. Il savait que cet homme là ne
plaisantait pas avec ce qu’on appelait, ja­
dis, l’honneur. Il prétendait même que la
raison donnée par certains chefs de file au
sujet du duel considéré comme un exercice
ridicule après la guerre ne lui semblait pas
suffisante pour s’abstenir. Il aimait à dé­
clarer:
— Sans un combat loyal, rien ne peut fi­
nir. Et il n’y a que les capons qui se refusent
à croiser le fer. On a très bien pu aller à la
guerre sans aucun autre courage que celui

qui nous fait préférer la tranchée au poteau
d’exécution, mais ce n’est pas un motif suf­
fisant pour se soustraire au combat singu­

162 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
lier. Et, d ailleurs, n ayant pas eu l’occasion
de me battre pour les autres, rien ne m’em­
pêche de me battre pour moi tout seul si ça
m’amuse !
Il en résultait qu’on se le tenait pour dit
et que jamais Valerne, le pointilleux, ne ren­
contrait de plaisantins vraiment irrespec­
tueux.

— Je veux bien m’expliquer, fit le méde­
cin avec un sourire narquois, seulement je
tiens à ne pas me faire un ennemi... du seul
homme bien portant que j’aie le plaisir de
connaître.
Valerne haussa les épaules.
— Vous pensez que je suis encore tout
seul de mon avis... de ce côté-là?
— Monsieur de Valerne, voulez-vous ré­
pondre franchement à ma question: quel
rapport voyez-vous entre la beauté, en gé­
néral, et la volupté, en particulier, la volupté
cérébrale, s’entend!

— 163 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

Valerne tourna vivement son profil d'em­
pereur romain vers le docteur Gilles Des­
roses et le toisa de ses yeux graves.
— Si vous voulez m’attirer sur le terrain
mouvant de vos nouvelles thèses, ce n’est
pas la peine. Moi, j’ai horreur des fondrières
et ne comprends rien à vos demi-teintes en
morale. J’aime les femmes. Je ne crois pas à
leur vertu, mais toutes les histoires qu’on
me raconte sur elles sont exagérées. Elles
rendent toujours à peu près ce qu’on leur
donne et si on les traitait comme elles le mé­
ritent, elles ne tromperaient jamais per­
sonne.
Vous n admettez pas qu’un homme,
jeune, un peu timide, ou réservé, puisse
avoir un certain dégoût pour une amie avec
laquelle on ne puisse pas causer et qui ne
puisse jamais rester vertueuse... en tête à
tête? Savez-vous bien que les anciens fai­
saient toujours deux parts de leur vie in-

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
time: une pour le gynécée et l’autre pour le
favori. Au moins, ils étaient sûrs de leur li­
gnée légitime...
— A moins que le favori n’intervint
pour fausser la lignée ! riposta railleusement
Valerne.
— Il ne faut pas toujours voir les cho­
ses à ce point de vue. Monsieur de Valerne,
vous n’avez pas répondu à ma première
question ?
— Ah! oui, quel rapport il peut y avoir
entre la beauté qui passe et la volupté qui
doit venir?
— Ce n’est pas tout à fait ça. Quelqu’un
a dit: si notre meilleur ami était une femme,
il serait sûrement notre maîtresse. Ne pen­
sez-vous pas que la beauté, la jeunesse et la
grâce peuvent donner, aux regards, une vo­
lupté tout aussi émouvante quand ces trois
qualités sont réunies sur un être du même
sexe que nous.
— 165

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

— Si... mais ce n’est pas une raison pour
franchir les bornes... du savoir-vivre!

Gilles Desroses se mit à rire:
— Qui vous dit de les franchir?
— Alors...
.__ On voit bien que vous n’avez jamais
eu de fiancée, cher Monsieur! Il y a des ado­
rations qui valent toutes les sensualités
parce qu’elles sont toutes les assurances de
l’amour... moins la fin vulgaire. Or, les Alle­
mands qui sont les mâles les plus prolifiques
du globe, ont cependant inventé la fleur

bleue du platonisme masculin et ce n est
pas si sot... Entre un uraniste intelligent et
un Don Juan très ordinaire...
Valerne se leva d un bond.
__ Assez, docteur! Je n’ai pas besoin de
recevoir des leçons de l’Allemagne. Vos col­
les me suffisent. Vous arriveriez à me dégoû­
ter de toutes les amitiés possibles en me les
citant comme exemple. Quelles mœurs!

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

J’espère que vous ne pensez pas un mot de
ce que vous me racontez pour essayer la
pointe de vos paradoxes sur le vieux naïf
que je suis?

Gilles Desroses eut un rire sourd.
— Les médecins sont faits pour ausculter
les cœurs, même les cœurs en bon état et le
vôtre en est un, paraît-il. Veillez seulement
à ce qu’il ne batte pas trop vite sur la pente
dangereuse de votre histoire. Chaque siècle
apporte ses nouveaux tourments. Nous ne
connaissons encore pas toutes les névroses
que nous réservent l’avenir. Voyez la diffé­
rence de la vie d’après-guerre avec celle
d’avant! Vous qui pouvez comparer, étant
encore en pleine possession de la netteté de
votre jugement! Qui vous aurait dit en 1910
que les femmes pourraient montrer leurs
jambes jusqu’aux cuisses et que les jeunes
filles du meilleur monde boiraient de la fine
Napoléon jusqu’à en tomber ivre-mortes?...

167 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
Les voluptés sont les maillons d’une même
chaîne et plus elles sont imprévues, plus
elles sont violentes, mais ramènent la meme
volupté. On n’a pas cinq ou six sens, il n’y en
a qu’un et il est toujours interdit, plus ou
moins, ce qui en fait le charme.
« Remarquez combien l’époque tend à
se libérer de tous les préjugés. Ce sont les
transitions qui font le trouble. Cela se tas­
sera. Il y a les amateurs du nudisme qui
sont en train de lutter contre les lois un peu
bien périmées du garde-champêtre. L’excès
de matière féminine amènera vraisembla­
blement au rétablissement du harem, au­
tant de femmes qu’on en pourra nourrir, lé­
gitimement. Puis le plaisir stérile s’exerçant
en dehors de tout commerce féminin, de
plus en plus, tous les goûts seront dans la
nature, sinon en dehors d’elle. Je ne pré­
tends pas que c’est mieux, loin de là. Celui
qui condamne ou proclame a toujours tort,

168

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
mais les pierres que Ton jette dans le tor­
rent ne produisent qu’un effet certain elles
font monter l’eau èn cascade et en accélè­
rent le cours, sinon les ravages. Ecoutez-moi
bien sans vous indigner: si votre jeune ami,
Lucien Girard, était bossu, il vous plairait
moins et si vous ne lui représentiez pas ce
qui lui manque, la santé morale et physi­
que, ce jeune névrosé, cet ennuyé dès le
berceau qui ne veut rien, n’aime rien, n’a
pas la conscience de son inutilité, n’est ni
coupable, ni même innocent, ce faible de
toutes les façons, ne se sentirait pas attiré
vers vous. J’ai eu l’occasion de causer avec
son père, un brave type à peu près ruiné par
les spéculations malheureuses, qui m’a dit:
« Ce qui me navre le plus dans mon fils, que
j ai pourtant élevé avec le désir d’en faire
quelqu’un, c’est qu’il est incapable d’avoir
envie de quelque chose, ce n’est ni un fou ni
un sage. Il voudrait simplement être très ri-

169 ■—

-

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
che pour ne pas avoir besoin d’entreprendre
quoi que ce soit. »
— Et que pensez-vous de... ce que vous
appelez son attirance vers moi, docteur ?
— Ah! Voilà! Ces goûts de paresseux le
portent peut-être à aimer votre luxe, votre
race, les contes d’un passé légendaire et, par
dessus le marché vos frasques de Don Juan
qu’il est incapable d’accomplir lui-même.
Vous lui semblez une proie intéressante,
d’autant plus que vous ne lui imposez au­
cune obligation. Essayez seulement de lui
demander un service, de n’importe quel
genre... et vous verrez!
Gilles Desroses ne se souciant pas d’en­
courir les vivacités du \ marquis dont les
poings se serraient avec une rage mal con­
tenue se leva, mit sa petite pipe éteinte dans
sa poche, salua son interlocuteur d’un geste
à la fois respectueux et amusé, puis s’éloigna
rapidement.

— 170

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
— Quel charlatan! gronda M. de Valerne, se levant a son tour. Quand nous se­
rons morts, ceux d avant, qui va rester pour
endiguer leur fameux torrent de sottises? Il
est clair que ce bas monde aura raison contre
nous!... et sommes-nous seulement sûr de
mourir en beauté?
François de Valerne avait horreur de ré­
fléchir. Il était pour l’action immédiate.
Aussi eut-il envie immédiatement de s’en
aller... et il se dirigea vers le vestiaire, mais,
pour s’y rendre, il fallait traverser le salon
de musique où, à cette heure, on entendait
rugir les plus atroces mélodies nègres.
Il s arrêta médusé par la vision de l’or­
chestre des bruiteurs.
Il y avait, au piano de bois, un singe des
plus agiles qui rouait de petits coups secs le
clavier muet, au moins sous le rapport d’une
quelconque table d’harmonie. Debout près
de lui, face au public, un autre singe, mais

171

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
celui-là un colossal orang-outan, sanglé dans
un habit d’une grande correction et qui n’en
paraissait que plus effrayant, ouvrait son
énorme bouche ourlée de rouge sombre, un
abîme où nageait des amandes mal mâchées,
laissant échapper de rauques lamentations,
tenant à la fois du cerf qui brâme et du tigre
qui a faim. De droite et de gauche, les nè­
gres de moindre importance, mimaient les
gestes appropriés à la plainte d’amour ou du
tam-tam de guerre et dansaient, assis, avec
des tours de reins avantageux.
Puis, couchées sur des divans, des cous­
sins, des tapis, les femmes semblaient gisan­
tes, en des poses d’une ivresse incontestable.
Les unes, les plus jeunes, se raidissaient con­
tre la douleur qui perçait leurs tympans, les
autres, plus averties, pensaient vraisembla­
blement que les enfants ne se faisaient point
par là.
Quant aux hommes, ils étaient un peu gê­
— 172 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
nés, frappés de ce vertige glacé que procu­
rait les coktails qu’on est obligé de porter
légèrement sous peine de ne pas savoir vi­
vre d’une façon bien moderne.
Au premier rang d’un groupe de très jeu­
nes gens, Lucien Girard contemplait le nè­
gre à peu près comme un petit garçon regar­
derait l’hippopotame du Jardin des Plantes.
Il le regardait avec l’admiration du bébé de
quatre ans pour le monstre et l’inquiétude
qu’on peut éprouver, à cet âge, au sujet de
la solidité du réseau de fil de fer qui vous en
sépare.
Une main d’homme baguée d’énormes ca­
bochons du plus mauvais goût lui caressait
la nuque et il demeurait tellement attentif
au chant de la forêt sénégalienne qu’il ne
s’en apercevait même pas.
François de Valerne eut l’idée folle de
rompre l’envoûtement ! Ce fut spontané
comme une parade de maître d’arme qui

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
n’a pas peur de rater sa botte: tirant ses
deux gants blancs de son plastron, il les
roula, les pétrit et les lança, de plein fouet,
dans la bouche du nègre. Le malheureux
chanteur la referma, s’étranglant sur l’obsta­
cle, pendant que toute la salle éclatait d’un
rire d’autant plus fou qu’on ne comprenait
pas très bien: ce pouvait être un numéro du
programme, encore une extravagance im­
prévue !
— Mais il a failli étouffer! lui reprocha
la duchesse Amélie d’Auvergne, absolument
scandalisée par le geste du vieux gamin qui
lui baisait respectueusement les doigts en

prenant congé !
— Comment! fit Valerne, de son air le
plus innocent. Ce n’était donc pas un passeboule? De loin, je m y suis complètement
trompé.
Au vestiaire, Lucien Girard, s esclaffa:
— Je n’ai jamais rien vu de plus drôle!...

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
...d’autant mieux que j’y pensais juste au
moment où vous l’avez fait.
— Pourquoi pas vous, alors?
11 eut un petit mouvement de dépit:
Parce que je suis plus raisonnable que
vous, moi.

12

X

...Et la voiture, au bout de la pente, s’arxeta parce que son capot s était enfoncé dans
un arbre, un arbre majestueux comme l’ar­
bitre de la destinée.
Lucien lâcha le volant, perdit connais­
sance, tandis que le marquis de Valerne sau­
tait lestement à terre.
— Je crois, mon cher enfant, dit-il en
s efforçant de rire, que nous sommes arrivés !
Très inquiet cependant de la pâleur du
jeune homme qui, la tête renversée, les yeux

- 177 -

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

clos, semblait mort, il le saisit aux épaules:
— Lucien, cria-t-il, en le secouant vigou­
reusement, vous n’avez rien, moi non plus.
Quant à cette maudite voiture, elle n’a... qu’à

rester là! j’enverrai le père Mathieu pour y
prendre nos bagages.
Le trop imprudent chauffeur, glissa un
regard effaré sous ces cils bleus à force d etre
noirs, se réveilla tout à fait de son étourdis­

sement.
— Vous allez encore me gronder, Fran­

çois?
Valerne l’entendant parier de son ordi­
naire ton boudeur, fut transporté de joie.
— Je vous jure que je n’ai plus qu’une
envie, c’est de vous voir marcher bien sa­
gement à mon bras comme une jolie femme
revenue des choses de ce monde. Lucien, je
n’ai pas eu peur pour moi, j’ai seulement
craint de vous voir couper en deux par le
volant.

178

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
— Oh ! fit Lucien avec une moue, je suis
trop mince pour ça!
Il s’étira un moment et se jetant dans les
bras de Valerne, il éclata en sanglots.
Ce fut, pour l’homme à la fois rude et lé­
ger qu’était François de Valerne, une émo­
tion très douce. Trouvait-il enfin le fils qu’il
désirait depuis si longtemps? Ce garçon mys­
térieux dont l’étrange mentalité l’étonnait
toujours, qui n’était ni le camarade confiant,
ni le disciple respectueux, devenait-il pure­
ment et simplement l’enfant de sa généreuse
adoption et finirait-il par en faire un homme
selon son cœur de père noble? Un homme
prêt à vivre sans restriction mentale, un
continuateur de sa race par le choix, la très
sûre dilection de son intelligence?
Voyons, mon petit, calmez-vous. Nous
allons suivre notre route maintenant, comme
je rêve de vous enseigner le chemin de la
simplicité. Vous désiriez brûler les étapes et

— 179 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
vous n’allez faire flamber qu’une voiture
sans doute, je ne tiens pas du tout à vous re­
procher ça!... Prenons par la traverse et ar­
rivons au château modestement. Au lieu de
la grille d’honneur, nous ouvrirons la petite
porte du parc dont j’ai toujours la clef sur
moi. Mon Dieu, que vous êtes jeune, Lu­

cien!
— Moi, fit celui-ci, qui remettait en or­
dre son élégant vêtement de voyage et se
donnait un coup de peigne devant sa minus­
cule glace de poche, je suis un névrosé, voilà
tout. Si vous n’avez peur de rien, il faudrait
peut-être avoir l’épouvante de mon cerveau.
Je n’aime pas, je suis jaloux. Vous me met­
tez tout le temps en face de votre générosité
et c’est cela qui m’impatiente, François.
— Tu te fais plus mauvais que tu n’es,
mon garçon, gronda Valerne mécontent de
retrouver, malgré ses larmes, le caractère
ombrageux qu’il essayait de dompter.

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

— Je te dis que je suis jaloux, François!
J’ai horreur des gens qui me dépassent. La
seule chose qui m’amuserait c’est de te sen­
tir à ma merci, voilà !
L’instinct de Valerne, qui reculait tou­
jours devant l’incohérence, lui dicta une
conduite aussi naturelle que possible. Il mit
le bras du jeune homme sous le sien et l’en­
traîna vers un sentier du bois qu’il connais­
sait bien pour l’avoir pris souvent en reve­
nant de la chasse.
— Une demi-heure de promenade, dit-il,
et nous serons assis devant un excellent dî­
ner que la femme de mon régisseur nous
aura préparé. L’important, pour le moment,
c’est de se bien persuader qu’on n’a rien
de cassé. Marchons et taisons-nous.
Le bois était à peine réveillé par le prin­
temps, mais de légers bourgeons formaient
une gaze verte aux fourrés, de cette gaze
verte qu’on employait jadis pour les voiles

— 181

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
d’amazones et c’était délicieux parce qu’on
croyait tout voir couleur d’espérance. Quel­
ques violettes pâles, sans odeur, n’osant pas
encore s’affirmer, fleurissaient le tapis d’her­
bes sèches qui se veloutait ça et là d’une om­
bre plus humide.
Ils marchaient lentement, le jeune homme
ne regardant rien, le vieux Monsieur hu­
mant l’air avec une sincère émotion.
Enfin! Il rentrait chez lui! Après tant
d’hésitations et beaucoup d’examens de
conscience, il avait la sensation de revenir à
la vérité... comme un grand oiseau lourd,
soutenu par un orage, retombe dans son nid
après avoir furieusement lutté contre le
vent.
Ce qu’il avait proposé au fils de son choix,
c’était de vivre toute la belle saison à la cam­
pagne, dans sa maison, en pleines forêts du
Périgord, et là il lui servirait de guide pour
un ouvrage très long, quelque chose comme

182 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

une histoire de l’Histoire, une époque resti­
tuée avec ses lumières et ses obscurités, un
travail de poète ou de bénédictin. La comé­
die chez Charles Soirat avait assez duré.
Puisqu’il ne se sentait vraiment aucune vo­
cation, et encore moins de conviction, pour
ce genre de politique d’avant-garde, peutêtre aurait-il plus de goût pour mettre au
- jour un beau passé au lieu d’essayer de créer
un assez vilain avenir. Il serait moins exposé
aux surprises désagréables.
Une entrevue avec le père de Lucien lui
avait suffi pour se convaincre de la bonne
volonté de l’ancien marchand de charbon.
« Lucien fera tout ce que vous voudrez,
cher Monsieur, avoua ce père absolument
désemparé devant l’énigme de sa descen­
dance, à la condition de lui aplanir toutes
les difficultés des initiatives. Moi, je n’ai pas
le temps de le sermonner et puisque vous
n’avez rien de mieux à faire, je vous le li-

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
vre. Carte blanche! J’ignore complètement
ce qu’il veut ou ne veut pas. Les temps sont
féroces! Nous, les anciens, on s’est battu
pour ne rien obtenir de la victoire, pas même
le droit d’élever nos enfants, qui, d’ailleurs,
se moquent de nous. Tout ce qu’on peut re­
gretter, voyez-vous, c’est de ne pas y être
restés! »
Le marquis de Valerne, malgré sa réputa­
tion de grand noceur égoïste, se félicitait,
maintenant d’avoir découvert un but sacré à
son existence: se continuer par le dédouble­
ment de tout son être, partager ce qui fait
le bonheur et qui n’est plus le bonheur
quand on est seul à en jouir. Il ne serait plus
jamais seul. Ah ! que cela valait donc mieux
que n’importe quelle duperie d’amour, puis­
que cela ne pouvait pas finir par une trahi­
son ou une déception des sens.
Et ils étaient partis, tous les deux, dans
une voiture que conduisait Lucien, seule­
184

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

ment Lucien ne savait pas conduire, pas plus
qu’il ne savait se conduire et en faisant du
sport comme il faisait de la politique, il
essaya de terroriser le marquis de Valerne
comme il avait terrorisé Chariot, en l’éblouis­
sant par la rapidité du débit.
Et la course s’était terminée, heureuse­
ment, sur le tronc d’un chêne entêté à ne
pas laisser passer le jeune chauffeur...
Pas à pas, soutenant Lucien qui semblait
fatigué de ce voyage, François prenait pos­
session de sa terre. Il éprouvait une orgueil­
leuse joie à la fouler d’un pied assuré. Ce
n’était plus la course à la mort sans des­
cription ni réflexion et en ne saisissant que
la trop navrante réalité de son but. Il voyait
les détails de la vie miraculeuse de la nature.
Les rameaux de ce houx avaient conservé
leurs baies de corail. Il reconnaissait tel
fourré où, jadis, il avait débusqué un che­
vreuil, et là-bas, c’était la fontaine aux per­

185

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
venches, une modeste source entourée d’une
épaisse guirlande qui s’étoilerait bientôt de
corolles mauves.
Il s’y arrêta:
— Lucien, regardez, un miroir d’eau!
Le jeune homme y pencha son visage.
— J’ai vraiment eu peur, François, j’en
ai encore le teint jaune !
Valerne se mit à rire en respirant à pleins
poumons.
— Vous aurez tout le temps de vous refaire une beauté, comme vous dites, les Pa­
risiens.
Déjà, le marquis redevenait, non pas le
provincial, mais le terrien, celui qui est le
produit de son sol ancestral.
— Dites donc, François, ils sont grands,
vos domaines?
— Je crois que oui. Je possède les deux
monts qui entourent Saint-André-d’Abrac et
le prieuré qui s’encastrait jadis dans la fo­

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
rêt même. Pour ne pas perdre la beauté du
site, j’ai vendu mon hôtel de Paris, il y a
cinq ans. Il valait mieux sacrifier une mai­
son relativement moderne à l’autre, l’an­
cienne, celle qui date de Louis XIII et qui
contient, ô mon très érudit secrétaire, une
bibliothèque d’un millier de volumes!
— Que vous n’avez pas lus !
— Ce sont des reliques... je ne suis pas
fort sur cet article-là, Lucien. Cependant, je
leur tire mon chapeau quand je passe de­
vant. Il n’est peut-être pas nécessaire de con­
naître l’intérieur des choses pour les respec­
ter.
— Oui, peut-être, murmura Lucien pen­
sif.
Ils arrivaient à la petite porte du parc
et le marquis prit une clef dans sa poche.
Quand ils furent entrés sous la retombée
du lierre qui masquait cette porte à l’inté­
rieur et que Lucien eut respiré l’étrange

187 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
odeur de cette inextricable végétation dans
laquelle s’allongeait, comme un tortueux ser­
pent de velours, un chemin de mousse où
personne encore, ce printemps-là, pas plus
l’homme que le soleil, n’avait pu pénétrer,
il eut un frisson et une singulière phrase
pour l’analyser:
— Que c’est donc sérieux, ici?
Ils marchèrent pendant un bon quart
d’heure sans rien voir que des arbres, des
branches laissant pendre des guirlandes fes­
tonnées du chèvrefeuille, des clématites.
François de Valerne bougonna:
— Le jardinier n’a pas été soigneux. Le
drôle va me laiser dévorer ces beaux chê­
nes et mes ormes par toutes ces lianes.
— Mais ces lianes sont charmantes et au
moins elles ont des fleurs...
— Seulement elles tuent les plus vi­
goureux rois de la forêt, Lucien.
Ils débouchèrent devant une vaste pe-

188

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
louse très bien râtissée, supportant comme
un tapis de soie les médaillons brodés en re­
lief de trois corbeilles de jacinthes.
Le château apparut tout rose, d’un rose
poli, passé, d’un rose mourant au doux éclat
d’ancienne faïence. 11 se découpait nette­
ment sur le plus admirable des panoramas,
des collines boisées à perte de vue. Tout au
fond d’elles un lac aussi bleu que le ciel et
dans cette immense tendresse du ciel qui
voulait se refléter au sein même de la terre
flottait des nuages légers, onduleux comme
des coups d’ailes angéliques. Les fenêtres
ouvertes de la maison semblait accueillir les
voyageurs, sur le perron se groupaient des
silhouettes anxieuses ayant l’air de se de­
mander pourquoi cette automobile tant
attendue n’arrivait pas et ce furent soudain
des exclamations terrifiées.
Le régisseur, un gros homme aux joues
luisantes de santé, leva les bras, le jardinier

— 189 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
en train de drainer l’allée d’honneur bran­
dit son râteau et deux femmes, la mère, cui­
sinière, la fille, femme de chambre se pré­
cipitèrent vers les nouveaux-venus.
— Monsieur le marquis n’est pas blessé ?
Et où sont ses bagages? s’exclamèrent-elles

affolées.
Lucien, demeuré un peu en arrière, sem­
blait absolument étranger au tableau.
— Mais non, mais non, mes bons amis,
nous n’avons pas une égratignure, Monsieur
Girard et moi. Il va falloir, malheureuse­
ment, aller chercher cette gueuse de voiture
qui est en panne à l’entrée du bois, juste sur
le chêne du carrefour qu’elle a dû mordre
au ventre. Les bagages y sont, naturelle­
ment. Nous avons faim, Clémentine?
Et, tapant du pied pour, sans doute, faire
tomber la poussière de ses sandales, Fran­
çois de Valerne eut un éclat de rire sonore.
— Bonjour, ma belle! ajouta-t-il en em­
— 190

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

brassant paternellement sur le front la jolie
femme de chambre, vêtue d’un jupon très
court, de souliers très plats et d’un fichu
croisé en mousseline assez transparent pour
qu on put y deviner deux seins en moitié de
pommes.
On rentra dans l’antichambre du châ­
teau rose qui, tout à coup, prit l’aspect un
peu froid des grandes maisons distantes,
abandonnées, qui semblent vous en tenir ri­
gueur.
Je vous présente Monsieur Lucien Gi­
rard, mon secrétaire, et je vous préviens
qu’il a presqu’aussi faim que moi. Dites
donc, Clémentine, vous n’avez pas oublié la
recette des cous d’oie farcis, hein?
Après un brin de toilette, les deux voya­
geurs se retrouvèrent à table.
La salle à manger, encore plus grande que
celle de Paris, s’ornait singulièrement de
lattis dorés et croisés en grillage de prison

— 191 —
13

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
d’oiseaux, de ces grillages où, paraît-il, les
coquets seigneurs Louis XVI faisaient grim­
per des volubilis. Ces lattis puérils, genre
jardinière, firent même le fond du style de
l’époque, accompagnant les chaises et les
canapés cannés.
— Quand on songe que ces gens-là de­
vaient avoir l’air de simples serins! affirma
François de Valerne sans songer que ces
gens-là, pour au moins quelques-uns, lui te­
naient d’assez près.
Les deux fenêtres ouvertes laissaient en­
trer un ciel merveilleux. Par terre des pe­
louses, une corbeille fleurie, et s’enlevant,
immense, presque plus hauts que nature, des
platanes, en avancées, des platanes énor­
mes, panachant des deux côtés le panorama,
semblaient deux rideaux de théâtre tirés
mais la scène restait vide, car aucun acteur
n’aurait pu soutenir l’éclat du naturel dé­
cor... et les deux hôtes du château qui re­
— 192 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
gardaient du fond de leur loge, n’avaient pas
assez de tout le silence pour s’en remplir le
regard.
— François, murmura Lucien Girard, ne
me trouvez-vous pas un peu... un peu mince
pour le cadre de votre maison de campa­
gne?
— Quand vous serez là-haut, attablé aux
rayons de la bibliothèque, vous qui êtes
beaucoup plus gourmand de livres que... de
cous d’oie farcis, vous vous apercevrez que
vous manquiez à mon existence comme à
celle de ce vieux manoir. Désormais, tâchez,
mon cher enfant, de vous imaginer que vous
êtes chez vous. D’ailleurs, rappelez-vous
aussi, Lucien, que vous êtes absolument li­
bre et lorsque vous aurez envie d’aller vous
promener... Paris n’est jamais qu’à quel­
ques centaines de kilomètres. J’imagine
qu’on va pouvoir réparer cette voiture...

XI

La vie dite de château, quand elle ne
comporte pas les fêtes traditionnelles, envo­
lées de la chasse à courre, déjeuners sur
l’herbe ou parties de barques sur le lac, est,
par excellence, la vie du monastère. Tout
est trop grand, trop silencieux, on a envie
de parler bas, tout éteint la fièvre des plai­
sirs, des enthousiasmes factices et on rem­
place cette fièvre par une sorte de ferveur
religieuse qui réduit le cerveau en y appor­
tant des préoccupations plus modestes.
La terre est là, toute proche, pour nous
rappeler qu’elle nous attend.
195 -

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

Le ciel nous menace dans nos personnes
ou nos récoltes par la foudre ou la grêle.
Dès le premier sourire du printemps, le
cri mélancolique du coucou nous serre un
peu le cœur, comme le présage de toutes les
déceptions amoureuses.
M. de Valerne subissait l’emprise de
cette atmosphère avec une sorte de volupté
nuptiale. Etait-il donc arrivé au havre de
grâce? Il revoyait, avec des yeux neufs, les
sobres élégances de cette vieille maison, son
berceau, celui de tous les siens, comme on
retrouve le goût de l’existence paisible après
la chaude bataille et il se sentait plus fort de
toutes les mauvaises aventures subies puis­
qu’il respirait tellement bien.
Il ne lui fallut pas huit jours de cette vie
calmante pour supposer qu’il n’avait jamais
quitté Saint-André-d"Abrac, le village que
dominait son château et d’où lui montait
souvent des curieux enchantés de le visiter,

196

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
car il régalait volontiers ces simples d’esprit
de ses mots lestes qu’arrosait un vin géné­
reux, les faisant couler agréablement. Ce fut
le maire, ce fut le curé, puis l’institutrice,
vieille fille sévère qui lui avait écrit pour lui
faire part d’un passe-droit dont elle se
croyait victime.
Il s’intéressait^ plaisantait, arrangeait les
petits différends, puis essayait d’en rire avec
son secrétaire.
Seulement, le secrétaire de M. de Valerne
ne riait plus.
Une étrange torpeur s’emparait de lui. Ce
jeune homme, très intelligent, ne se donnait
plus la peine de comprendre, ou même de
s’expliquer, pour le voisin, encore moins
celle de chercher la solution de sa nouvelle
énigme. Il ne désirait rien, il possédait tout
ce qu’il avait envié chez son grand ami, et,
cependant, tout lui manquait, il se sentait
en dehors de tout. Il avait maintenant l’hor­
197

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
reur de ce calme lénifiant qui transformait
si heureusement le vieux camarade, la ter­
reur de cet enlisement cérébral où sombrait
leurs deux esprits. Ni l’un ni l’autre ne bril­
laient plus aux lampes électriques. Ils se de­
vinaient étrangers à la féroce clarté du plein
jour et si cela semblait indifférent au vieux
Monsieur cordial, Lucien Girard ne se le
pardonnait pas.
La vaste bibliothèque, sous les grands
toits mansardés, s’éclairait de fenêtres en
œil-de-bœuf et on n’apercevait, par là, que
de vagues cimes d’arbres ou des nuages,
quelques hirondelles rasant les combles. Il
s’enfermait là pour lire, surtout s’isoler. Il
se levait très tard le matin, comme il en avait
l’habitude, à Paris, et il perdait ainsi les plus
belles heures de la journée. Pendant que
M. de Valerne faisait seller un cheval aux
écuries où il y en avait deux, toujours frais,
lui, Lucien, se retournait dans son lit, bou-

198

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
dait au soleil qui tâchait de pénétrer ses ri­
deaux, puis se rendormait.
Qu’aurait-il fait de mieux?
On n’avait pas encore de voiture, celle du
voyage n’étant pas revenu du chef-lieu où
l’on devait la réparer et il ne savait pas mon­
ter à cheval.
Lui manquait-il les bars de Paris? Les soi­
rées mondaines? Les invectives de Chariot,
son député?
Il eut vite passé en revue les rayons-reli­
quaires du temple de la lecture. Ce que lui
demandait son nouveau patron n’était pas
très nettement déterminé. Au fond, le mar­
quis n’avait aucune prétention relative à ses
aïeux. S’il possédait des chroniques amu­
santes ou instructives, il ne tenait pas du
tout à s’en prévaloir pour sa propre noto­
riété. Il était l’aboutissement d’une race qui
s’éteindrait avec lui, mais s’il pouvait en
faire survivre quelques jolies anecdotes, une

199

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
légende attendrissante, ce serait tout à la
gloire du gamin nonchalant qui pourrait les
réaliser, il ne réclamait pas davantage.
Lorsque Lucien, songeant à ce travail, pur
ouvrage d’agrément, il se sentait atteint
d’une mélancolie noire. Ne fallait-il pas se
montrer soucieux, jusqu’à un certain point,
de rendre, en fleurs de réthorique la splen­
dide gerbe de gala que lui tendait son géné­
reux ami? Et il n’avait pourtant ni courage
ni enthousiasme pour étudier les paperasses
multiples se rapportant à ce roman de très
anciennes aventures. Les idées saugrenues
de Soirat lui remontaient au cerveau: « Puis­
que nous devons détruire les préjugés, nous
ne devons pas laisser subsister les souvenirs
des races disparues. De même que nous ne
savons pas si, à la place d’une montagne
inculte, il ne vaudrait pas mieux une pièce
de blé. Donc, ne reboisons pas la monta­
gne. »

200

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
Ce qui plaît surtout aux modernes, c’est
l’idée de l’impunité. Or, savait-il, lui, le
jeune disciple du moindre effort, s’il ne se­
rait pas puni pour un nouveau renoncement ?
Son père ne lui avait-il pas écrit, d’un
ton comminatoire: « Tâche de rester bien
avec ce charmant homme, mais fais attention
à ce que ces gens-là sont capricieux et... que
leur caprice passé, ils ne vous reconnaissent
même plus dans la rue. » Caprice? Tout ré­
sidait dans un caprice, mais il y avait mieux,
selon la bizarre cérébralité du jeune homme.
Il fallait qu’il y eût mieux ou pire...
Cet homme de l’ancienne France l’humiliait par sa force, sa belle santé, son appé­
tit de toutes les joies, y compris la joie de la
générosité qui est la marque d’un tempéra­
ment solide. Il pouvait donner parce qu’il
était riche, se donner parce qu’il se portait
bien et que, chez lui, la frénésie du don
n’amenait aucune déchéance. Alors, quoi?

201

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
On ne lui devait point de reconnaissance. On
était à égalité, puisque Lucien lui sacrifiait

son orgueil.
...Et un jour, le drame éclata, d autant
plus sombre, que l’atmosphère sentait
l’orage, un de ces temps où « tournerait le
sang du cœur », selon un proverbe du pays.
Valerne s’apercevait tout de même de
l’humeur taciturne de son favori. Discrète­
ment il avait essayé de le secouer sous pré­
texte de promenades hygiéniques, mais il
s’était vite persuadé que Lucien ne souhai­
tait rien de meilleur que son sommeil du ma­

tin.
« Bah! se dit son hôte, puisqu’il aime ça,
c’est probablement qu’il a trop veillé là-bas.
Laissons-le prendre tout le repos qu’il vou­
dra, ça l’engraissera un peu et comme il
craindra de perdre sa ligne... »
Le marquis étant monté à la bibliothèque,
ayant frappé, ne recevant pas de réponse,

202

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
entra et découvrit son secrétaire couché de
tout son long sur un divan, le livre qu’il li­
sait gisant par terre.
Ça, mon garçon, s’écria Valerne, ce
n est pas du jeu! Vous dormez déjà trop le
matin. Il est vrai, ajouta-t-il, avec un sou­
rire bienveillant, que cet orage qui tourne
autour de nous mettrait n’importe quelle
cervelle en déroute. Voyons, mon petit, est-

ce que nous aurions du regret d’être à la
campagne au mois de mai?
Lucien s étira comme un félin, eut envie
de bâiller puis se dressa, d’un bond, se mit
en face de Valerne:
Vous trouvez que je ne travaille pas
assez, n est-ce pas, Monsieur le Marquis ?
— Tiens, fit Valerne avec la gouaille im­
pertinente qui ne l’abandonnait jamais, si tu
m’appelles comme ça, c’est que tu as envie
de me dire des sottises. D’ailleurs, je pré­
fère. Vas-y! »

203 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

Il prit une chaise, se mit à califourchon,
attrapa le paquet de cigarettes sur la table.
— Pourquoi vous dirais-je des sottises?
murmura Lucien tout en se déhanchant à
travers la pièce. J’attends vos ordres.
— Il y aurait encore un moyen, gronda
François... ce serait de faire un peu d’es­
crime... mais, non, vraiment, il fait trop

chaud !
Le marquis fumait tout en examinant le
joli garçon dédaigneux qui prétendait atten­
dre des ordres. Lesquels, grands dieux? U
était chez lui et s’il exhalait de mauvaise hu­
meur il en avait certainement bien le droit.
Quel temps! Il faisait si lourd...
Lucien, vêtu d’un pyjama de soie de
Chine, tout blanc, avait serré sa taille, sa
taille invraisemblable de jeune aimée, dans
une ceinture bleue pâle.
Il traînait des babouches brodées d or du
bout de ses pieds nus. Sa chemise de linon

— 204 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
crème, ouverte sur la poitrine, laissait voir
une peau absolument lisse, sans l’ombre
d’un duvet.
Il se passa la main dans les cheveux:
— Tu vas être servi, marquis de mon
cœur! je m’ennuie, là...
Il s’éventait de son mouchoir avec de pe­
tits gestes de rage. Puis il alla ouvrir un
œil-de-bœuf sur le ciel d’encre, annonçant
la tempête. Ces deux hommes avaient l’air
d’habiter un transatlantique dont les hublots
étaient plus larges que ne le comportait le
règlement du bord, mais ils sentaient tous
les deux venir un orage autrement plus grave
que ceux qui régnent sur la mer.
— Vous exagérez, Lucien! dit Valerne
ironiquement. Rien ne vous autorise à vous
ennuyer ici! Je ne vous retiens pas.
— C’est-à-dire que si vous écoutiez votre
premier mouvement, vous me flanqueriez
dehors ?

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
— Par un temps pareil, non !
— Et si je m’en allais, moi, tout de suite.
— Ce serait bien la première fois que je
vous verrai vous résoudre à quelque chose,
mon jeune ami.
Valerne fumait toujours. Un éclair
éblouissant l’enveloppa de sa phosphores­
cence. Il ne cilla même pas, tandis que Lu­
cien refermait la lucarne d’un geste effrayé.
Ils se regardèrent dans les yeux, un mo­
ment.
La face de médaille romaine de François
paraissait terriblement pâle. Il devait, lui
aussi, couver une colère sourde qui, grâce à
l’électricité répandue ne demandait qu à
éclater. Mais il se contenait parce que les ga­
mins nonchalants sont quelquefois redouta­
bles dans leur subite résolution.
A peine quinze jours de leur départ de
Paris et déjà la crise! Cela leur promettait
de belles vacances !

206

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
— Voyons, mon gosse, que me reprochezvous? Vous vous êtes toujours ennuyé. Ça ne
change rien a votre existence. Je veux vous
apprendre à monter à cheval en attendant la
voiture et vous vous y refusez. Ce n’est ni
ennuyeux ni dangereux, l’équitation. Il est
évident que ça manque de femme...
Pas pour vous, d apres ce que j’ai pu
oeviner 1 autre soir, interrompit Lucien.
Ebahi, Valerne se leva, tendant son torse
puissant, sous sa veste de chasse herméti­
quement boutonnée, la chaleur ne l’incom­
modant pas outre mesure.

Je ne pense jamais aux femmes chez
moi, Lucien? Que signifie cette allusion?
Elle est très jolie, la petite qui sert à

table.
Ah! dit Valerne en pouffant. Si c’est

ça qui vous donne des nerfs. Julienne n’est
pas une vertu.

— 207 —
u

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
Un coup de tonnerre ébranla tout le châ-

teau.
Lucien vint se rejeter au milieu du divan»
mettant sa face dans un coussin. Quand il
releva le front, il eut un accent indigné, et
murmura:
— Comment le savez-vous?
— Parce que mon garde forestier le pré­
tend, mais je ne me permettrai pas d y aller
voir. Un baiser par-ci, par-là, la belle affaire!

A mon âge cela n a pas une importance

énorme.
— Quelle morale!... Ecoutez, Prançois,
je veux partir d’ici parce que je m’ennuie
d’une manière toute nouvelle. Je n’aime
guère les femmes de chambres n ayant pas
gardé de mauvaises habitudes. Mais j ai un
ami, à Paris, un être délicieux aussi jeune,
plus jeune que moi et j ai pour lui une ami­
tié très vive... quand je suis loin de lui, je
perds le peu de raison qui me reste. Oh!

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
n’allez pas supposer des choses... ridicules.
Nous sommes très loin des mœurs à la mode,
cependant...
Il parlait lentement, semblant chercher
ses mots, peut-être les plaçant au hasard des
rencontres, comme ces poètes qui cherchent
des rimes sans bien s’occuper de la raison
qu’ils peuvent avoir de les réunir. Il étirait
son petit mouchoir, les yeux baissés, tout en
modulant sa voix de contralto sur les paro­
les qu’il prononçait. A son idée, vraiment
diabolique, ça devait faire une chanson à peu
près juste. Et, très content de ce qu’il ra­
contait, il n’avait pas encore éprouvé le be­
soin d’en mesurer l’effet sur son adversaire.
Ce ne fut pas nécessaire du reste.
La foudre tomba sur lui !
Du moins il put le supposer un instant.
François de Valerne l’avait saisi aux épau­
les et le ployait à ses pieds, l’écrasait sous
ses deux poings, dont la force était décuplée

209 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

par l’énervement qui le torturait depuis le
commencement de la scène et de l’orage.
— Alors, c’était donc vrai? hurla-t-il. Et
je n’y ai rien vu, rien compris! Parce que,
moi, je suis un vieux fou qui rêve, à cent
lieues de vos malpropres lâchetés, je me suis
laissé tomber dans ce piège-là. Vous? Toi?
Le jeune homme se mit à pousser des cris
désespérés.
— Au secours! Il va me tuer... Fran­
çois... Mais, oui, tu es fou... je plaisantais,
je te jure... je voulais plaisanter... Au se­
cours !
Heureusement l’averse de grêle se préci­
pita en cataractes sur le château et comme
les domestiques étaient séparés des maîtres
par trois étages, aucun n’entendit les appels
déchirants de Lucien, aucun ne put deviner,
l’autre orage qui s’était brusquement dé­
chaîné entre les deux hommes.
Le marquis de Valerne avait vu rouge et
— 210 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
ce n’était pas la première fois que ça lui ar­
rivait, mais il est probablement, des époques
de l’existence passionnelle où l’on ne doit
pas se livrer à toutes les forces d’un oura­
gan moral. Un excès de fureur, serait-il des
plus légitimes, vous conduit aux pires ca­
tastrophes et si, dans la nature, les orages
ramènent la sérénité du ciel, dans le cerveau
humain, fut-il des mieux équilibrés, la co­
lère forme des caillots de sang que rien ne
peut plus dissoudre.
François, titubant, comme saisi d’une
ivresse incompréhensible, lâcha le jeune fou,
recula, effrayé par sa propre brutalité.
Il ne comprenait plus, ne concevait plus,
le tapage de la trombe d’eau qui s’abattait sur
les toits du château, semblait vouloir dé­
molir les hautes cheminées Louis XIII, l’em­
pêchant de démêler la vérité du bruit de cer­
taines paroles ayant broyé son entendement
et des coups de fouet fulgurant des éclairs.
— 211 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

Le Lucien Girard qu’il voyait étendu à

ses pieds n’avait plus rien de commun avec
ce jeune garçon affectueux, malicieux, mais
toujours déférent qu’il aimait à voir lui tenir
tête en des tournois de paradoxes plus amu­
sants que dangereux pour leur amitié.
Cette fois, c’était autre chose... il en ve­
nait à ce moment critique, cette heure trou­
ble prédite par Mme de Mauves, la roman­
cière: « ...quand vous douterez de lui vous
m’en direz des nouvelles! » Non seulement
il doutait de lui, mais c était le héios lui
même qui l’en priait!
Lucien, oubliant les coups, les injures,
épouvanté par le souvenir de ce qu’il avait
pu raconter dans un égarement qu’il ne
s’expliquait plus ou qu’il ne voulait plus
élucider, se mit à ramper vers le marquis de
Valerne.
— François, pardon, pardonnez-moi, j ai
agi d’une odieuse façon! Vous auriez le

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES

droit, oui, je vous donne le droit de me tuer.
(Et le malheureux paraissait bourrelé de re­
mords, tout transfiguré par un désespoir
sans nom.) Je n’ai pas réfléchi... vous êtes
si loin, vous, de ces choses, tellement d’un
autre siècle! Moi aussi, François, je ne les
admets pas... Mon Dieu qu’ai-je fait? Main­
tenant, comment regagner votre confiance?
Vous allez me chasser... si vous ne me gardez
pas près de vous, je suis perdu! François!
Valerne, adossé à la bibliothèque, les bras
tombés le long du corps, tremblait à présent
de tous ses membres. Une sorte de lassitude
affreuse le rendait inerte et presque sourd.
Ce qu’on lui disait ne le touchait plus. Celui
qui lui parlait était un inconnu, dont il ne
retrouvait même pas les traits dans sa mé­
moire. Que signifiait ce fantôme blanc, un
peu reptilien qui se tordait devant lui. Un
enfant? Une femme? Un animal? Sans
doute était-ce l’orage qui avait créé cette
213

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
scène ridicule ou un cauchemar qu’il vivait

trop intensément.
__ Je vous fais mes excuses, Monsieur,
murmura-t-il d’une voix morne. Je n aurais
pas dû vous prendre au sérieux, en effet. Les
plaisanteries de ce genre ne peuvent m’at­
teindre. Que le public de Paris, les aima­
bles vedettes de la pourriture sociale, puis­
sent discourir au sujet de telles turpitudes,
c’est tout naturel, mais, ici, non, ce n’est pas
de mise. Je ne crois pas qu on puisse avoir
entendu ce que vous avez dit... je ne l’ai pas
entendu moi-même!... (et il ajouta, très bas,
une émotion lui barrant la gorge). Le seul

coupable c’est moi... j aurais bien dû, à mon
âge... savoir demeurer seul.
— François, supplia le jeune homme,
sanglotant pour de bon, lui, sans chercher à
cacher ses pleurs, une pauvre plaisanterie
parisienne... oui... rien de plus... et croyezvous donc que s’il y avait une autre vérité,

214 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
j’aurais tant attendu pour vous l’avouer?
Oh! mon ami très cher, mon généreux ami,
François, je sens, à présent, que je vous ai fait
tant de peine, que je vous aime de toutes les
forces de mon âme! Pitié! j’ai menti, oui,
mille fois oui, j’ai menti en riant et je vous
demande pardon en pleurant, François. Re­
gardez-moi, mon Dieu. A quoi pensezvous...? ...Ah! vous doutez? Laissez-moi, au
moins bénéficier du doute.
Il y eut un grand silence.
François de Valerne haussa les épaules,
se redressa, sembla écouter les derniers
grondements de l’orage qui s’éloignait, puis
il sortit de la bibliothèque d’un pas ferme,
l’air de quelqu’un qui a tout oublié.
Sur le toit, là-haut, on entendait encore la
pluie, comme un petit bruit de larmes tom­
bant goutte à goutte...

XII

Il fut bien difficile d’établir les véritables
causes de la mort du marquis de Valerne.
Après une lourde journée d’orage, un dî­
ner où il avait mangé selon son bel appétit
ordinaire, il s’était mis, paraît-il, à écrire, en
rentrant chez lui et ne s était coucné que

très tard.
On le trouva, le lendemain, immobile sur
son lit, encore vêtu, 1 air calme, les yeux fer­
més comme s’il avait voulu dormir un peu
pour mieux oublier.
Son secrétaire, Lucien Girard, en proie
à un désespoir fou, questionné par le maire
de Saint-André-d’Abrac, ne put répondre

— 217 —

LES VOLUPTÉS IMPRÉVUES
qu’une chose, c’est qu’ils s’étaient séparés,
le marquis et lui, en excellents termes, ce
soir-là, se serrant la main, ce que la petite
femme de chambre, toute désolée, vint con­
firmer en déclarant que ces Messieurs, se­
lon leur habitude, s’étaient retirés de bonne
heure, chacun chez soi.
On ne se mit à jaser, à Paris, dans certains
milieux, que lorsqu’on apprit que ce char­
mant original, ce grand seigneur qui s’amu­
sait à lancer ses gants dans la bouche ou­
verte d’un nègre aux risques de l’étouffer,
avait légué toute sa fortune à Lucien Girard
et celui-ci, naturellement, ne put guère « bé­
néficier du doute » .

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Sous le signe de la beauté
ROMAN (Mœurs de Paris)

DANIEL RICHE

LE MARI CAMARADE
ROMAN

ALFRED LAVAUZELLE

L’Auberge du Chat crevé
ROMAN
L’Imprimerie Moderne, 177, Route de Châtillon.à Montrouge