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RACHILDE
MADAME
DE LYDOAE,
assassin
ROMAN
J. FERENCZI ET FILS, ÉDITEURS
10* MILLE.
Madame de Lydone,
assassin
DU MÊME AUTEUR :
ROMANS
Monsieur Vénus.
La Haine Amoureuse.
Le Château des Deux Amants.
La Souris Japonaise.
Les Rageac.
Le Grand Saigneur.
L’Hôtel du Grand Veneur.
Refaire l’Amour.
Contes et Nouvelles.
Dans le Puits.
Le Dessous.
L’Heure Sexuelle.
Les Hors Nature.
L’Imitation de la Mort.
La Jongleuse.
Le Meneur de Louves.
La Sanglante Ironie.
Son Printemps.
Théâtre.
La Tour d’Amour.
La Princesse des Ténèbres.
Le Théâtre des Bêtes.
En collaboration avec M. F. de Homem Christo.
Au Seuil de l’Enfer.
Le Parc du Mystère.
En collaboration avec André David :
Le Prisonnier.
Rachilde
Madame
DE LYDOXE.
assassin
ROMAN
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BIBLIOTHÈQUE
DE LA.VttLE
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.1. FERENCZI ET FILS, EDITEURS--- ---- •PARIS, 9, Rue Antoine-Chantin, PARIS
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE : CINQ
EXEMPLAIRES SUR JAPON FORME SUPER
NACRÉ, NUMÉROTÉS H. C. 1 à H. C. 5 ; CINQ
EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER
ZONEN, NUMÉROTÉS 1 à 5 ; VINGT-CINQ
EXEMPLAIRES SUR VELIN BIBLIOPHILE, NU
MÉROTÉS 6 à 30 ; CENT EXEMPLAIRES SUR
ALFA D’ÉCOSSE, NUMÉROTÉS 31 à 130.
Copyright by J. FERENCZIEl FILS 1929.
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation,
réservés pour tous pays.
I
Il est des coins de Paris où Ton peut se
croire très loin du siècle. Quel siècle? Mais le
dernier, le n° 19, naturellement, en le comp
tant à partir de Tan 14, celui qui enfanta
tous les prodiges et toutes les monstruosités,
qui vit l’homme voler avec aisance dans les
nuages et entendit tonner la guerre aussi
haut, semblable au cruel Dieu de la Bible.
Ce coin de Paris se trouve bloqué entre
deux rues fort bruyantes, dégorgeant à la
fois le torrent du boulevard Saint-Germain
et le fleuve du boulevard Saint-Michel
comme deux canaux distribuant plus paisi
blement le cours précipité des flots. Ce n est
pas une impasse, encore moins un square, ce
6
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
pendant on aperçoit des arbres. Il y a là trois
maisons formant triangle, une voûte obscure
sous un porche ancien, une entrée à peine dé
fendue par une fragile barrière peinte en vert
tendre, de ces barrières dont on imite 1 inuti
lité dans les décors où il doit se passer des
bergeries. Puis au fond de la voûte c’est un
parc, peut-être une apparence de parc, un ri
deau épais de feuilles, de branches semées de
fleurs aux nuances indécises, de fleurs jouant
le papier de soie sinon de points mangés par
les mites dans une belle tapisserie des Gobelins.
Un vieil hôtel, sans doute, peut se trouver
derrière ces frondaisons mais ce n’est pas cer
tain. Il n’y a peut-être là qu’un terrain vague
abandonné à ce bout de forêt vierge que de
vient, en quelques printemps, un jardinet
semé de plantes grimpantes envahissant des
arbustes maigres qu’elles finissent par dévo
rer tellement la nature a le goût de la lutte
pour la sélection ornementale.
Le corps de bâtiment, très lourd, qui pèse
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
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de tout le poids de ses sept étages sur la voûte
est d’un Napoléon III fort patiné par les
nombreux et hâtifs ravalements. C’est pro
prement sale avec des plaques de lèpre re
poussant en brun sous le badigeon gris et en
gris sous le badigeon brun. Les balcons et les
appuis de fenêtres enjolivés, de temps en
temps, de coups de pinceaux au minium ont
pris le ton du sang séché. De sorte que cette
sombre façade fait éclater toute la puissance
du rayon de jour, émeraude et or, qui
s’échappe par le tunnel de cette étrange per
cée dans un vulgaire bloc de maçonnerie.
Un jeuneehomme se présenta, ce matin-là»
devant l’entrée du couloir, après avoir
poussé la petite barrière vert tendre, rappel
ingénu de la toile de fond. Il cherchait, selon
l’indication : « la concierge est sous la
voûte », la préposée à la garde du paradis
terrestre que l’on entrevoyait dans le rideau
mouvant des plantes grimpantes. La con
cierge lui apparut, comme un ange extermi
nateur, d’une respectable corpulence, et orne
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MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
de moustaches en dépit du préjugé religieux
qui nous enseigne que les anges n’ont pas de
sexe. Il demanda, d’une voix très douce :
— Mme de Lydone, s’il vous plaît?
Et on lui répondit d’un accent très rogue :
— Mme la comtesse n’est jamais chez
elle!
— Mais... cependant j’ai tout lieu de
croire, de supposer qu’elle m’attend...
— Mme la comtesse n’attend jamais per
sonne, riposta solennellement la concierge,
en refermant sur elle une porte vitrée qu’elle
avait d’abord obstruée de sa masse et le jeune
homme se trouva seul en présence d’une forêt
vierge que bon gré mal gré il lui faudrait
violer.
Ce n’était sûrement pas à gauche, sous
la voûte, qu’il lui fallait chercher la dame en
question, dans l’amorce de cet escalier noir
conduisant aux appartements Napoléon III !
On lui avait mentionné, avec des détails
vraiment intéressants : « Un hôtel ancien,
ce qu’on appelait jadis : une folie. »
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
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De très mauvaise humeur, le visiteur écon
duit préparait déjà une carte pour la glisser
par le carreau de la loge, toutes les loges
ayant un carreau plus ou moins entr’ouvert,
boîtes aux lettres douteuses où le facteur
pressé jette le courrier du matin sur les éplu
chures, mais, alors, un singulier personnage
bondit d'un écartement du rideau de plantes
grimpantes pour sauter dans le couloir
comme une boule enorme pourrait tomber
dans un jeu de quilles. Un instant, le jeune
homme crut qu'il s’agissait d’un animal,
d’un chien ou d’un singe agressif se précipi
tant pour le mordre. Or, l’animal, singe ou
chien, se mit à tourner autour de lui en gro
gnant, d’un accent guttural, des mots d’une
langue inintelligible. Entre le seuil rigoureument clos de la concierge et l’attaque brus
quée du monstre, le visiteur n’hésita pas : il
fit volte-face et examina le bizarre fantoche
en lui tendant sa carte.
.
Ce monstre lui fit signe de le suivre et il 1
suivit, très amusé, tout à coup, par cet
10
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
étrange numéro de cirque en plein Paris
maussade.
Il s’agissait d’un nain : pas plus de 75
centimètres de haut, vêtu d’une espèce de
fourrure, genre complet de chauffeur, une
peau rasée, un peu luisante aux coutures,
cuir usé aux entournures des bras et dans le
dos, très ajusté, sinon collé par une huile, de
ia sueur, en tous les cas terriblement suspect.
Les membres épais, trapus, comme ramassés
sur eux-mêmes, tassés par on ne savait quelle
catastrophe, avaient bien la normale ampleur
de membres humains, seulement ils s’arron
dissaient, à peine déliés des entraves de leur
naissance, semblant enserrer encore une tête
fabuleuse au masque affreusement triste, une
face grave où la bouche mettait une lueur
rouge et les yeux deux lueurs jaunes rappe
lant le regard fixe du tigre prisonnier.
Derrière la toile de fond, il y avait un
perron de vieux marbre fendillé orné de vases
élégants, des coupes de bronze d’où pen
daient les rameaux flexibles d’un lierre. Sur
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
11
ce perron longeant toute la maison et lui for
mant terrasse, posant sa façade blanche, sur
un chevalet, il y avait aussi des portes-fenê
tres cintrées voilées de tulle point~d’esprit et,
plus haut, des lucarnes ovales, œil de bœuf,
abritées par un toit bien Mansard arborant
ses légères cheminées en aigrettes.
Encadrée par une des portes-fenêtres, une
petite bonne charmante, ultra-moderne, en
jupe courte, comme moulée dans la jambe
d’un pantalon d’homme, les cheveux ras
aplatis sous un minuscule bonnet de mous
seline, déclara, aimablement :
— Si monsieur veut bien attendre au sa
lon, Mme la comtesse va venir tout de suite.
Et elle s’effaça pour le laisser passer.
Quant au curieux fantoche, le nain au vieux
costume de peau, il avait disparu en un trou
d’ombre; ainsi, vraiment, la boule des quilles
qu’on venait de remettre en place pour le
prochain jeu.
Le monsieur qui attendait la dame fut
étonné, charmé de pénétrer par cette entrée de
12
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
clown, dans un tout autre siècle que le sien.
Ce salon, dont le tapis bleu pâle débordait
sur le perron, négligence impardonnable
pour cette splendide Savonnerie, représentait
le plus pur décor Louis XV, Ici la chaise à
porteur en vernis Martin fleuronnée d’a
mours bouffis, là le lit de repos, large et ovalisé, en deux pièces, aux coussins de soies bro
chées, des fauteuils en corbeilles, des sièges à
dossiers creusés comme des reins de naïades,
et, sur les murs, tendus de lampas azuré,
passé, par place, jusqu’au rose mourant des
roses-thé, des gravures galantes, des estam
pes où le linge des alcôves écumait, moussait
en vagues de la mer sous la conque d’Aphro
dite. Quelques bons maîtres reproduisaient
la haute mine d’ancêtres, toujours jeunes,
aux costumes d’une richesse inouïe, les uns
mettant la main sur une épée; les autres
tenant une fleur et pour éclairer, le soir, cette
apothéose d’une époque voluptueuse, un lus
tre vénitien lançait, d’un plafond couleur
d aurore, des flèches de cristal, des chaînes
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
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de verreries irisées par des corolles de nuan
ces exquises; cela cliquetait, scintillait en
averses de pierres précieuses.
Le jeune homme, très grand au milieu
de ce petit musée heurta, de la tête, une des
pendeloques légères, laquelle rendit un son
très doux, quoique un peu fêlé.
— Allons bon! murmura-t-il. J’aurais
dû coiffer une perruque de laine et endosser
un frac bleu de roi pour venir ici! J’ai l’air
d’un sauvage dans toutes ces merveilles.
Il se contemplait sans indulgence, sur une
étroite porte vitrée de glaces, de multiples
miroirs qui lui renvoyaient, ironiquement, sa
silhouette de correct habitant du meilleur
monde actuel, une silhouette impeccablement
droite, toute en lignes rigides, d’un noir tel
lement tête de nègre qu’elle semblait répan
dre de la suie à travers cette atmosphère d un
bleu de ciel se dégradant jusqu’au rose pâle
de la chair.
A part son costume, de coupe anglaise, ce
jeune homme était un beau Français, type
14
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
de plus en plus tare! Il avait le sourire, un
sourire sceptique, un peu désabusé qu il es
sayait de figer dans une simple formule de
politesse, dissimulant de violentes nervosités.
Très intéressé par ce changement de décor, il
ôta respectueusement son feutre pour ne plus
rien casser là-haut. Ce miroir à comparti
ments qui lui jetait à la figure les différents
morceaux de sa personne, T inquiétait, T in
triguait comme une image cubiste, un mé
lange de cartes où il devait lire sa destinée.
Un miroir est une porte ouverte sur l’in
connu.
— Je me demande ce que je viens cher
cher? Et pourquoi diable ma mère tient tant
à ce que je me montre poli vis-à-vis de cette
parente... tellement éloignée? Voudrait-on
me donner un mentor?
Pendant que ses très beaux yeux sombres
aussi noirs que son costume essayaient de se
persuader à eux-mêmes qu’un aviateur de
trente ans doit toujours survoler les circons
tances fâcheuses, le miroir se mit à tourner
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
15
lentement. Il lui parut qu’il s’enfonçait, si
non tout entier, du moins en détail, dans une
eau trouble, verte ou bleue, que ses pru
nelles à lui devenaient étrangement claires,
s emplissaient de lueurs nouvelles, de clartés
d’au-delà, enfin qu’il découvrait que toutes
les glaces de cette porte, se renversant les
unes sur les autres, formaient un portrait
classique, une peinture du temps, très assor
tie au mobilier Louis XV, l’objet curieux de
ce musée. Seulement ce portrait-là vivait,
c’était une femme, ou mieux une dame, le
vis-à-vis tout indiqué de ces messieurs de
fière mine alors, qu’au contraire, elle se pré
sentait devant lui, descendue de son cadre...
et ils furent, entre les siècles, deux fantômes,
les deux échantillons les plus disparates de
l’humanité 1
— Il faut excuser mes gens, cher mon
sieur, de vous avoir si mal reçu, dit une voix
musicalement timbrée, mais je leur donne
de telles consignes qu’ils n’osent plus les en
freindre. La concierge n admet pas les excep
2
l6
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
tions! Heureusement que Taïaut vous a
vu. Taïaut, c’est mon... valet de chambre.
Vous êtes, vous, monsieur Gaston, l’avia
teur, n’est-ce pas? Celui que m annonce la
cousine Geneviève? Soyez le bienvenu dans
mon ermitage. Nous allons bavarder en dé
jeunant et nous ferons plus ample connais
sance.
Le jeune homme s’inclina sur la main
tendue et la baisa, s’étonnant de ne pas lui
trouver le froid normal d’un vernis de ta
bleau, puis il se remit à sourire en songeant
au prétendu valet de chambre, le monstre qui
s’affublait, en outre, d’un nom sifflant
comme un cri de chasse.
— Oui, fit la dame, riant aussi, c’est un
drôle de corps, Taïaut! Il a dû vous faire
peur. Seulement il est fort intelligent quoi
que muet. Je sens que vous vous croyez mys
tifié parce que ma maison est un peu en ar
rière de notre vilaine époque. C’est un mor
ceau du vieux Paris que je dispute de toutes
mes forces à nos bons édiles et que je ne leur
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
17
céderai qu’avec ma propre existence. Oh! ce
ne sera pas long! Veuillez vous asseoir, mon
sieur, monsieur... ah! j’y suis : Gaston Lou
veteau, je crois?
— Non, pas tout à fait, chère madame :
Louveret.
— Ça ne change pas beaucoup : louve
teau ou Louveret! Vous n’en paraissez ni
plus ni moins noir. Asseyez-vous là et racontez-moi des choses. Tenez, voici des bon
bons pour vous empêcher de fumer.
Ce disant, la dame se blottit dans une ber
gère couverte où elle eut l’air d’une grande
poupée, style Camargo et elle lui tendit un
drageoir de Sèvres plein de pralines grillées.
Elle était habillée d’un déshabillé très ample
de satin blanc tout ruché de soie rose, robe
de chambre floue qui prenait, à cause de sa
traîne, un air de manteau de cour et se croi
sait sur la poitrine en longues écharpes de
tulle rose et blanc. Un triple rang de perles
vraies, serraient son cou. Ses cheveux pou
drés, se relevaient en pouf sur sa tête, épin
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MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
glés par des brillants. Elle ne paraissait ni
jeune, ni vieille, mais très factice quoique à
peine fardée, surtout à cause de ses yeux
changeants, bleus ou verts. Ils mettaient sur
son visage à la fois régulier et enfantin, un
éclat intense, une flamme imprévue qui vous
attirait, vous retenait et ne vous permettait
même pas une plus sérieuse analyse de sa
personne. Cette femme était hors du temps,
des conventions et de F existence normale.
Cependant elle vivait, sa voix était chaude,
comme ses mains, comme les clartés de ses
yeux... Le jeune homme la regardait avec
une curiosité n’allant pas sans érftotion. Quel
âge avait-elle? Aux deux coins de sa bouche,
lorsqu’elle ne riait plus, deux virgules ren
daient cette bouche plus mince, presque
cruelle car elle montrait encore ses dents, un
peu trop pointues, des dents de chat, qui,
puérilement, dépassaient.
La dame, on le lui avait déjà dit, faisait
figure d’originale, dans sa famille, or le qua
lificatif d’original demeurant presque tou
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
19
jours le pseudonyme de la folie, on Pavait
aussi prévenu qu’elle pourrait le mal rece
voir, ou ne pas le recevoir du tout, selon son
humeur de grande capricieuse parce qu’elle
éprouvait une horreur marquée pour tout ce
que l’existence moderne produit de sensa
tionnel. Or il était... aviateur et il devinait
que les séductions de son uniforme porte
raient sur les nerfs de son originale parente.
Il avait donc endossé son complet le moins
voyant pour venir lui offrir ses hommages.
Et voici qu’elle lui tendait gracieusement
des bonbons, qu’elle riait! Il imaginait une
personne grisonnante, acariâtre et un peu
pimbêche, il découvrait un tableau, genre
Watteau, une femme parmi les fanfreluches
précieuses de la soie, du reflet des pierreries,
de l’éclat de ses yeux brillants, rendus plus
vifs par l’arcade brune de ses sourcils, sang
sues longues, mangeant ce front paraissant
plus haut à cause des cheveux tirés en racine
droite. Elle avait des mains charmantes, aux
poignets ceints d’un bracelet de velours noir
20
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN_____
comme soulignant à la façon des sourcils
bruns la blancheur de la peau. Etait-il au
théâtre, au cinéma ou dans la vie ordinaire.
Et tout autour de lui cela sentait bon, un
frais parfum de fruit acidulé : la berga
mote. Pas si folle que cela, la tante origi
nale! Elle parlait naturellement, et l’éventail
de plumes qu’elle tenait, virevoltait du bout
de ses doigts tout semblable à l’aile d un oi
seau qui effleure de son ramage gai tous les
sujets... parce que ça n’a pas d’importance,
les propos mondains.
La soubrette, à jupe courte, revint pour
annoncer que le dejeuner était servi au jat,~
din. On allait manger dehors, en plein Paris,
et ce serait de plus en plus Watteau!
La dame Louis XV se leva de sa bergère
d’un prompt mouvement de satisfaction et
mit la traîne de sa robe sur son bras, laissant
apercevoir deux petits pieds chaussés de
mules de satin noir brodées d’argent qui fi
rent une singulière impression sur le jeune
homme parce qu’elles avaient des talons
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
21
rouges. Malgré lui, ce geste de retrousser sa
jupe, encore mieux que la couleur de ses ta
lons l’impressionna. On ne fait plus guère
attention aux jambes des femmes presque
nues sur le trottoir ou dans les salons. Gas
ton Louveret demeurait les yeux baissés :
— Qu est-ce que vous regardez, cher
monsieur?
— Je contemple vos chaussures, madame.
Ce ;ont des bijoux.
— Et vous vous demandez où j’ai pu dé
nicher ça? Je les ai fait faire, tout simple
ment... Depuis la guerre on ne trouve plus
cbiussure à son pied. C’est inouï! Imaginez
qie lorsque je voulus acheter une très humbe paire de pantoufles au lendemain de l’arnistice le marchand me répondit textuellenent ceci et il fallait voir de quel air suffi
sant : « Non, madame, depuis la guerre
nous ne faisons plus de 35! » La guerre au
rait-elle donc remis les choses et les gens sur
un si grand pied que de pauvres vieilles
dames, chez qui rien n’a augmenté, pas
22
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN^ ~
même la pointure, ne peuvent plus se chaus
ser du tout?
,
Il regardait alternativement la vieille
dame, d’allures si vives et les petits pieds aux
talons de corail, aussi le bas des jambes gan
tées de soie rose, du rose pâle de la chair, ion
pas de ce jaune tango faisant ressembler
toutes les femmes, bien modernes, à des créa
tures mohicanes sur le sentier de la ven
geance et il se redressa, brusquement, les
dents serrées, un frisson aux reins :
— En vérité, songea-t-il, pourquoi dia
ble nos maîtresses, qui sont jeunes, n ontelles plus des pieds comme ça! La vie d’a
mour est mal faite, décidément.
On passa dans le jardin pour se mettre à
table.
II
Le jardin de Mme de Lydone était situé
derrière cette maison-surprise où, dans une
alvôve de lianes on découvrait une folie bien
régence, un petit hôtel merveilleusement con
servé dont la propriétaire datait du temps
des talons rouges et ne paraissait pas s’en
porter plus mal. Ce jardin, pas plus grand
qu’un mouchoir de poche, était bordé d’un
mur épais de fusains dominés eux-mêmes
par des arbres certainement contemporains
du Bien-aimé. On y était chez soi, sur un
tapis de fin gravier, avec, au milieu, une pe
louse ovale panachée de rosiers multicolores.
— C’est moi qui les taille! déclara fière
ment la personne originale tout en indiquant
24
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
une place, à côté d’elle, au jeune homme très
sombre.
Les fauteuils d’osier étaient confortable"
ment ouatés de gentils coussins de cretonnes
à bouquet pompadour, un store de coutil
formait un baldaquin au-dessus de la table
et la protégeait contre les insectes aventureux
ou le soleil de midi, tombant parfois du haut
des branches :
— Vous comprenez, monsieur, il faut
aussi se garer des gens. Nous sommes entou
rés d’une espèce de cité ouvrière. Sans les fu
sains, je serais obligée de me priver de sortir
car, je me souviens que lorsqu’ils étaient bas,
des individus s’amusaient à seringuer de l’en
cre sur mes roses! Oui. Ça vous étonne? En
fin, des roses, c’est joli à voir, n’est-ce pas?
Et pour moi, comme pour le... peuple, les
fleurs sont un luxe bien innocent. J’ai dû
faire treillager tout autour à hauteur de mur,
derrière les arbres, mais, malgré ça, ils arri
vaient à jeter des boulettes, la nuit, pour
empoisonner mes bêtes. J’avais deux chats
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
25
de Siam, des animaux superbes, et un chien,
Marquis, mon dernier épagneul, qui en sont
morts... inexplicablement.
Tout en passant les plats, la petite
bonne se mêla d’approuver :
— Ah! oui, Monsieur! Ils ont fait des
tas de misères à Mme la comtesse.
— Et le commissaire de police, voyons?
risqua Gaston Louveret, incrédule ou in
digné.
Mme de Lydone sourit d’un étrange sou
rire de dédain.
— Je ne crois pas plus à la justice de
mon pays qu’à la bonne éducation de ses
habitants, fit-elle en haussant les épaules.
Et puis je suis seule, c’est une tare.
Alors, il eut un sourire un peu railleur.
Elle était, en effet, très seule de son espèce,
la femme Louis XV! C’était le travesti d’un
ancien régime, de ces bibelots élégants qui se
conservent sous vitrine, mais qui ne doi
vent pas en sortir. Tant pis pour les talons
rouges, les chats de Siam, les épagneuls et les
26
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN_____
soieries démodées. La prison? Et pourquoi
pas? Le char du progrès est comme celui des
Indes mystérieuses, il broie, sous ses roues
brutales les êtres frivoles qui persistent a
s’en approcher. Justice? Education? Mots
ridicules dans un temps où Ton brûle toutes
les étapes. Gaston Louveret, par métier, re
gardait les gens et les choses de haut. Il avait,
en outre, un goût prononcé pour la liberté,
toutes les libertés, mais ce spécimen de la
France d’antan ne représentait-il pas un for
midable égoïsme, celui des créatures qui se
sont seulement donné la peine de naître...
Et puis, quoi? Elle exagérait la tante origi
nale. On n’a plus des pieds aussi petits que
ça... d’autant mieux qu’elle semblait soli
dement bâtie, portait des hanches et des
seins qu’on ne met plus parce que c’est inu
tile, avec les robes chemises ce serait même
indécent, enfin se montrait femme jusqu’à
l’insolence des courbes. Vieille coquette?
Probablement!... Une colère vague, mau
vaise humeur ou secrète gêne, montait à la
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
27
tête du jeune homme. Il continuait à se
demander ce qu'il faisait là.
Le menu, bien composé, bien servi en des
porcelaines fines, s'accompagnait de vins très
chauds, couleur de topazes brûlées. On y
sentait le choix judicieux d'une gourmande
sachant flatter les gourmandises voisines.
Au dessert, elle eut pitié de son hôte, fit un
signe à sa femme de chambre qui apporta,
sur un plateau de laque chinoise où lui
saient des fleurs de nacre, différentes marques
de cigarettes des mieux connues.
— Je ne veux pas vous priver d'un plai
sir que double le plein air, selon moi.
Et pendant qu'il remerciait, confus et
ravi, mis à son aise au moment précis où il
devenait nerveux, elle déploya d'un geste
bref l’aile de son éventail, plaçant une bar
rière entre elle et la fumée :
— Maintenant, dit-elle d'un ton déta
ché, il faut tout de même que nous parlions
famille! C'est bien la cousine Geneviève qui
vous envoie à Paris? Elle a demandé votre
28
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
__
changement de camp, paraît-il, mais> pour
quoi, puisque vous etiez près d elle. Une
mère n’a pas, je pense, le désir de se séparer
de son fils unique, à moins d un interet
pressant? Votre mère c’est ma cousine par
alliance. Je n’ai vu toute ma parente qu a
l’enterrement de mon mari et il y a
Ja
quinze ans que M. de Lydone est mort. Je
ne me rappelle pas du tout votre mère.
C’était une demoiselle Sérigny ou... d’Arrignan? Elle a épousé un... loup. Aidez-moi,
je vais encore me tromper.
— Un Louveret, chère madame!
__ Bon! Très bien. J’y suis. Mais les
Louveret signaient autrefois : Louveret
d’Arrignan?
— Oui, je crois... m’en suis jamais
Occupé.
— Votre maman est une bourgeoise très
rangée, n’est-ce pas? On m’a rapporté sur
elle une plaisante anecdote. Comme on lui
affirmait que j’avais eu des amants, elle ré
pondit : « Ça ne m’étonne pas! Dans la
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
29
noblesse, ils ont de très mauvaises habi
tudes! » C est drôle! Et ce doit être pour ça
gu elle a voulu se séparer de la particule...
et vous en sevrer.
Ahuri, le jeune homme secoua sa ciga
rette a cote du cendrier sans oser lever les
yeux. Elle allait un peu fort, la dame à
F éventail!
— Oh! madame, murmura-t-il, jamais
ma mère n'a pu dire une chose pareille.!
Quand elle m'a parlé de vous, elle semblait
avoir conservé de votre grâce et de votre
esprit un inoubliable souvenir... maman est
incapable...
— Cela n'empêche rien, cher monsieur,
interrompit Mme de Lydone. Alors, permettez-moi d'abréger votre nom? Si les uns en
enlèvent le titre, les autres peuvent bien en
supprimer quelques syllabes? Je vous appel
lerai désormais Monsieur Loup tout court;
sans ça jamais je ne m'y reconnaîtrai. C'est
un travers de mon fameux esprit, hélas! Les
noms propres m'échappent; je ne retiens que
3°
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
leurs silhouettes. Vous me faites 1 effet d un
grand animal noir, un loup, non, un chienloup, un de ces chiens d'auto, plus ou moins
dits de berger parce qu'ils mangent aussi les
brebis, un de ces bons chiens qui se font traî
ner, capables de défendre leur voiture, d ail
leurs, sans s’occuper des contraventions...
Voyez-vous, monsieur Loup, il y a une
chose qui m'ennuie, c'est de ne pas com
prendre tout de suite de quoi il retourne.
Dans sa lettre, Mme votre mère entortille
ses phrases comme si elle faisait de la litté
rature. Elle me dit que lorsqu’un jeune
homme est à proximité d'une ville comme
Paris, il est à la merci des pires aventures et
elle souhaite qu'un prompt mariage, un
beau mariage, vous garantisse de toutes les
mauvaises compagnies. Je crois deviner
qu’elle souhaite, justement, le mariage avec
noblesse à la clé, ce qui est au moins amu
sant puisque la noblesse, chez les femmes, a
de si mauvaises habitudes, selon sa propre
version. Donc, je voudrais savoir ce que
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
31
vous en pensez. Venez-vous à Paris pour y
faire une fin, style de jadis, ou la bombe,
style de... guerre? Je peux vous présenter
dans un monde relativement fermé où vous
rencontrerez d’exquises jeunes filles, riches
ou pauvres, toutes soucieuses d’épouser...
le prince Charmant, et, d’après ce que je
constate, vous êtes vraiment très bien, mais,
moi, dans ces sortes d’affaires, je compte
pour rien le désir des parents; ce ne sont pas
eux qui se marient. Avant d’entreprendre
la moindre démarche, je voudrais votre avis
personnel. Cela nous simplifierait la situa
tion à tous les deux. Je n’ai pas l’ombre de
diplomatie. Je n’entends rien à l’art d’unir
les gens et ce serait bien la première fois que
j’essaierais de lier deux existences avec ou
sans ficelles roses!
Gaston Louveret, stupéfait, se sentait
mourir de honte. C’était ça... On aurait dû
le prévenir, il ne serait point tombé dans ce
guêpier. Sa mère le prenait en traître. Non
seulement Mme Geneviève Louveret ne lui
3
32
madame de lydone, assassin
avait jamais parlé de sa démarche auprès de
leur lointaine parente, la comtesse MarieLouise de Lydone, mais encore il ignorait
son intention formelle de le marier coûte
que coûte dans le... meilleur monde! Il tom
bait littéralement de son haut et, pour un
aviateur expérimenté, c’était dur. Il était ce
pendant obligé de reconnaître que la com
tesse de Lydone agissait vis-à-vis de lui,
l’intrus, avec une belle franchise. Elle de
meurait en dehors des conventions sociales
et, en cela, se montrait beaucoup plus mo
derne que n’importe quelle femme du temps
présent. Cependant, comme elle savait choi
sir ses mots! Elle parlait nettement, comme
un homme qui serait devenu, tout à coup,
son camarade, le mettant à son aise, par des
expressions un peu rudes appropriées à son
tempérament... Il la regardait, inquiet, vexé,
à la fois humilié et flatté. Ne faisait-il pas
figure d’enfant qu’on va fourrer en pénitence
et qui a porté sa propre confession sans s’en
douter à un maître prié de le punir?
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
33
Il jeta brusquement sa cigarette dans le
jardin puis regarda la comtesse de Lydone
bien en face.
— Madame, dit-il, vous venez de me
faire une peine infinie et en même temps
vous me consolez par votre générosité, la
bonté que vous témoignez à quelqu’un que
vous ne connaissez pas et qui, peut-être, ne
la mérite guère. Je pensais venir vers vous
pour une simple démarche de courtoisie au
près d’une personne charmante... que nous
avons l’honneur de compter dans nos rela
tions de famille, et me voici devant un juge
si bienveillant que cela me trouble jusqu’au
fond du cœur. A mon tour je ne vous ca
cherai rien, mais permettez-moi avant de
m’expliquer d’insister au sujet du propos
plus qu’injurieux attribué à ma mère : elle
n’a pas dit cela, c’est impossible... puis
qu’elle ose vous demander un service de cette
nature.
La comtesse de Lydone éclata de son rire
musical :
34
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
— Grands dieux ! Ce serait dommage car
le propos est joli tout plein. Ne la défendez
pas, ça n’en vaut pas la peine. Qu’on me
prenne pour une personne de mœurs légè
res, c’est-à-dire une aristocrate n’ayant ja
mais eu rien de mieux à faire qu’à s’amuser,
voilà qui ne me fâche pas du tout. Je n’ai
pas le goût de la morale au point de morali
ser les voisins. Le passé ne signifie plus rien
à mon âge. Je n’ai de compte à rendre à per
sonne et ne me soucie plus d’un accroc à
mes dentelles, n’ayant pas de famille directe
à qui les léguer. Ni enfants, ni petits-en
fants. Votre mère, que je connais à peine,
vous dépêche vers moi parce que j’habite
dans la lune, c’est-à-dire à Paris, et qu’elle
a peur du séjour de la lune pour son garçon
déjà un brin lunatique, ne cherchons pas
plus loin. Elle a besoin de moi pour vous et
c’est déjà un retour de confiance. Je ferai
donc, monsieur Loup, tout ce que vous vou
drez... pour lui plaire.
Elle riait sans aucune amertume. On sen-
___ __ MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
35
tait en elle un détachement complet de toute
espece de respect humain. Ce grand garçon
se glissait en sa bergerie Louis XV comme
le loup dangereux pour les jeunes filles
qu e le connaissait, mais ça ne la regardait
pas, maintenant, le danger! Elle n’avait pas
ete chercher cette aventure et son égoïsme de
parente fort indépendante y découvrait une
saveur étrangement délicate,
L air était doux, cet après-midi de mai.
Les nuages passaient, la-haut, dans un azur
pale qui rappelait les soieries de son bou
doir. De la corbeille de roses de son jardin
venaient des abeilles qui se précipitaient sur
la corbeille de fruits de sa table. Il y avait
un échange de douceurs naturelles qui en
traînait l’échange des confidences plus ou
moins sincères. Bien assise dans son fauteuil
à volants pompadour, la dame Louis XV
faisait peser sur les yeux sombres du jeune
homme la hardiesse spirituelle de ses yeux
bleu-paon, aux feux de pierreries si intenses
36
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
qu'ils en entamaient un peu le beau phy
sique de l'aviateur.
Puisqu'elle prenait son parti d être accu
sée de... mauvaises habitudes, il prendrait,
lui, le bon côté de cette histoire en racontant
la sienne sans aucun ménagement.. .et tant
pis pour madame sa mère qui l'avait four
voyé dans cet exquis mauvais lieu!
— Je vous avoue, madame, que je suis
absolument réfractaire au mariage et si ma
pauvre étourdie de maman m avait mani
festé ses intentions, je ne me serais jamais
permis de venir vous importuner, même pour
une simple visite de politesse. D'abord, je
pense qu'un aviateur ne doit pas se marier
parce que demain il aura disparu dans la
lune, justement, ou les étoiles, et il est bien
inutile de faire un nid quand on n’est qu’un
oiseau de passage. J’étais dans un trou de
petite ville et je m’y ennuyais ferme, au
point de risquer tous les records... de la bê
tise. J’ai dû me séparer, un peu brutalement,
d’une très jolie sous-préfète dont le seul dé-
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
37
faut à mon point de vue... d’aviateur, était
de coller, si vous tolérez l’expression crue.
Nous autres, on a l’habitude de décoller le
plus rapidement possible. Il faut des fêtes
sans lendemain ou alors ça devient conjugal,
ce qui me donne envie de fuir immédiate
ment. Un caprice, oui. De l’amour, non. Je
ne suis pas fait, moi, pour le sentiment.
D’ailleurs on ne voit pas bien les rapaces
que nous sommes se mettant à roucouler
comme de simples pigeons. Quant à jouer la
comédie de la fidélité, j’en suis absolument
incapable. Je ne sais ni mentir ni séduire, en
core moins aimer plus de huit jours. Et
puis, les femmes sont, comment vous tra
duire cela en langue mondaine, si peu intel
ligentes en amour qu’elles vous dégoûte
raient de toute intimité. Avant, pendant ou
après, elles ne disent vraiment rien qui vaille
le souvenir... au moins à mon humble avis...
Mme de Lydone interrompit le narrateur
en lui jetant un petit coup sec de son éventail
sur le bras.
38
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
__ Avant et après, oui... mais pendant?
Que voulez-vous donc qu elles disent?
On devinait qu’il lui était impossible, à
elle, de ne pas avouer, naïvement, ce qu elle
pensait sur un sujet scabreux.
Il faillit pouffer mais se rappela, fort à
propos, que la dame n’était tout de même
pas un personnage de comédie galante,
qu’elle faisait partie de sa famille et que la
plus élémentaire éducation lui recomman
dait une attitude respectueuse.
Il murmura :
— Oui, je sais : sois belle et tais-toi!
Pourtant je n’arrive pas à leur pardonner
l’étrange manie qui les tient de demeurer, en
n’importe quelle posture, l’inférieure. On
dirait qu’elles le font exprès!
— Vous leur pardonneriez beaucoup
moins la supériorité de l’intelligence ou de
l’esprit en certaines circonstances, cher mon
sieur Loup! Est-ce que par hasard vous se
riez de la race des intellectuels?
— Oh! non, madame, fit-il d’une voix
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
39
un peu tremblante. Je n’ai pas plus de lec
ture qu’un collégien paresseux, amateur de
beaux contes, n’en peut avoir, seulement je
porte en moi le désir de certaines perfections,
aussi de certains absolus. Le médiocre en
amour n’existe guère. Si je ne peux être
dieu, autant faire la bête, les demi-mesures
de l’humanité ne me satisfaisant pas...
Elle le regarda, soudainement grave, son
éventail immobile comme une ailé en sus
pens. A ce moment elle lui apparut non pas
vieillie mais très ancienne, telle une tête de
statue classique, la Psyché ou la Vénus des
Grecs, régulièrement conçue par l’amour de
l’art et peut-être un tout autre motif d ins
piration, une créature dont le mystère prê
tait, aux savantes lignes de son dessin, une
destinée plus fatale que celle du plaisir, si
non l’art de l’amour.
__ Qui donc peut se satisfaire des mau
vaises manières de l’humanité, dit-elle pen
sive.
Il eut un mouvement de joie spontanée.
4o
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
Ce qu’elle venait de penser tout haut s ac
cordait merveilleusement à son perpetue
état d’âme. Cette femme qu’il rencontrait sur
le bord de l’autre rive de l’immense fleuve
qui les séparait, lui sembla toute proche et
presque malgré lui, il se pencha sur la main
ayant abandonné l’éventail, la baisa douce
ment. Il eut l’air de celui qui demande par
don pour toute une humanité indigne, puis
il continua :
— Or, devenir le mari, l’heureux pro
priétaire d’une jolie personne très coûteuse
qui me traînerait, moi, le grand chien d’auto,
un animal resté sauvage en dépit de la
chaîne, aux thés de cinq heures tous les jours
et aux dancings toutes les nuits, cela ne com
blerait pas le vide que je porte au cœur. Je
voudrais obtenir de la compagne choisie
pour ce que la vie peut offrir d’éternité, tous
les ravissements, depuis ceux des sens jus
qu’à ceux de la cérébralité... Je sais bien
qu’à défaut d’une entente absolue, il y a les
enfants dans lesquels on peut se continuer,
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
41
mais les femmes n’en font plus pour gar
der leur ligne... Alors... non, le mariage
ce n’est pas le rêve. Pour moi ce serait le
cauchemar et très sûrement le malheur de
ma compagne.
— Vous êtes sévère, murmura Mme de
Lydone, reprenant son éventail pour en
mordiller les plumes de ses dents de chat, les
femmes, cher monsieur Loup, sont toujours
les mêmes. Elles se plient aux exigences de
leur temps, voila tout, et on devrait dire
d’un pays ce que l’on dit de son gouverne
ment ; il a les femmes qu il mérité!
__ Je ne vois aucun inconvénient à ce
que les femmes plient, ou se plient aux exi
gences de leur époque, elles ont, dieu merci,
les genoux assez libres, mais, moi, je n ai au
cune raison de me plier ou de m’agenouiller
devant elles pour une longue période, toute
une série de concessions, ce qui s’appelle,
chez les notaires, le modus vivendi, non,
Madame, je ne veux pas me marier. Je ne
me marierai pas.
42
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
__ Vous le regretterez plus tard... quand
il sera trop tard, monsieur Loup.
Il sourit, un peu mélancolique, un peu
anxieux :
— Si cela devait m’exiler de chez vous,
Madame, je le regretterais car ma mère ayant
commis l’imprudence de vous demander de
me caser dans la liste des prétendants aux
jeunes filles que vous connaissez, il ne me
reste plus qu’à prendre congé de vous, puis
que je ne peux vous servir à rien...
La comtesse de Lydone eut un bond de
gaieté subite, se leva et haussa les épaules,
essayant de réagir contre leur mutuelle mé
lancolie.
— Mais c’est précisément les choses qui
ne servent à rien qui sont les plus amusan
tes, mon cher enfant! Je n’ai rien de mieux
à faire, moi, que de suivre mes caprices per
sonnels. .. en attendant la mort. Si cela peut
vous distraire de la conquête du ciel, vous,
de venir de temps à autre dans mon petit
terre à terre fleuri, je ne vous en interdis
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
43
point l’entrée. Je reçois très peu. Je sors sou
vent et je n’ai aucune raison de vouloir ma
rier les gens de force. Venez me demander à
déjeuner quand ça vous chantera, en me
prévenant le soir pour le matin ou le con
traire si vous préférez dîner et... nous lais
serons croire à Mme votre mère... que...
que la maladie suit son cours.
— Hein? Quelle maladie?
— Eh bien, mais cette épidémie de fian
çailles quand même... Gai! Gai! Marions
les jeunes, jetons-les dans le ravin après
l’auto-car de la noce côtoyant le précipice,
instituons la carte du bonheur à tarif ré
duit. .. sans compter (elle eut un regard mali
cieux derrière son éventail) que si, tout ar
rive, une demoiselle charmante vous séduisait
chez moi, il serait facile d’arranger les cho
ses au mieux des intérêts de tout le monde.
— Merci, Madame. Vous êtes une amie
généreuse et... tellement en dehors de toute
banalité féminine! Vous avez l’air d’une fee
peinte par La Tour ou Watteau...
44
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
__ Merci, Monsieur. Ne vous emballez
pas. Je suis très décevante hors de chez moi,
c’est-à-dire en retombant dans la banalité
quotidienne. J’y ai plutôt 1 air d un canard
qui marche, car j’ai peur des voitures, des
autobus, de la foule et aussi de toutes les
inventions de notre époque trépidante. Je
tremble nerveusement devant tout ce qui est
déclaré d’utilité publique. Très brave s’il
s’agissait de la guerre, moi, je n’ai pas
bougé de Paris quand tout le monde fichait
le camp sous les bombes, je suis pourtant
capable de m’évanouir devant le gueuloir des
haut-parleurs de la paix.
Il la regardait toujours curieusement,
mais plus affectueusement. Oui, elle serait
une amie, par son expérience et sa très trou
blante mentalité d’homme. C’était la com
bative ayant résisté non seulement aux mi
sères de la vie, mais encore aux attaques du
temps. Originale? Beaucoup moins, depuis
qu’elle avait prononcé une phrase mysté
rieuse qui la faisait son alliée ou sa complice.
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
45
— Madame, vous êtes délicieuse...
— Et vous êtes mon neveu respectueu
sement dévoué, absolument comme vous
allez me récrire au bas de votre prochaine
lettre, ajouta Mme de Lydone, moitié riant,
moitié grondant.
Elle tendit la main pour indiquer qu’elle
lui rendait sa liberté et il baisa cette main
avec tout l’appétit du connaisseur qui a enfin
deviné la valeur de l’objet.
Mme de Lydone frappa, de l’index, sur
un gong de cuivre qui rendit un son dou
loureux et sourd. Ce ne fut pas la petite
bonne charmante qui surgit des massifs...
Gaston Louveret eut un mouvement de re
cul... De nouveau, il se trouvait en présence
du nain! Au plein jour du jardin, le mons
tre lui apparut encore plus horrifique. C’é
tait, oui, c’était un mulâtre presque nu. Ce
qui, sous la voûte, lui avait semblé un cos
tume de cuir, un vieux costume de chauf
feur, collant, un peu usé aux entournures et
crépu à certains endroits, sur la poitrine, par
46
MADAME DE LYDONE^ASSASSIN______
exemple, représentait la peau meme: du^per
sonnage, les cuisses très serrees> dans un Pa
gne de velours noir agremente de bizarres
passementeries rappelant les costumes des
acrobates de cirque forain.
Il arriva en roulant selon son allure
d’énorme boule de quille, mais la tête plus
haute, plus dégagée, les yeux rives, ses pru
nelles jaunes de tigre, aux yeux bleu-vert de
la maîtresse de la maison»
__ Taïaut, dit-elle doucement, recon
duit monsieur, car il ne doit pas se souvenir
de son chemin.
Le jeune homme, agacé, eut un geste de
protestation, sinon de répulsion, et suivit
l'étrange domestique puisque aussi bien il
ne pouvait faire autrement.
Traversant le salon, T aviateur renversa
une chaise et s’embarrassa dans un rideau.
— Ce que cet animal-là peut me dégoû
ter, songeait-il. Oui, vraiment, la tante in
connue est originale... au moins dans le
choix de ses valets de chambre.
De la pluie, des rafales, tout le camp sub
mergé par une poussière d’eau qui rendait le
moindre obstacle menaçant. Là-bas, les ar
bres de la route, en bordure de vagues som
bres, avaient l’air de monter à l’assaut des
hangars.
Les jeunes hommes, dans la salle basse,
déjà très enfumée, se sentaient comme sur
une mer en furie à l’intérieur d’un paquebot.
Les uns jouaient aux cartes, les autres li
saient les journaux ou leur correspondance
personnelle. Un ennui lourd pesait sur tous
parce que, lorsque faisait trêve le grand ser
vice, il ne leur restait plus que les petits dé
boires. Pour eux c’était ou le danger immé
48
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
diat ne laissant pas le temps de la réflexion
ou le lent tatillonnage des revues de détails,
car il n’y avait pas de milieu reposant entre
ces deux extrêmes. Il faut même des tempé
raments exceptionnels pour résister, non pas
à l’attirance de la mort, vertige toujours in
téressant quand on est jeune, mais à ces tra
casseries du métier, aux complications des
paperasses innombrables qui lassent et déses
pèrent.
Gaston Louveret demeurait le prisonnier
de sa vocation malgré les brusques écarts de
son caractère. Il avait goûté, de bonne heure,
au miraculeux vertige et quand il retombait
sur terre il s’ennuyait. Ce grand garçon né
dans l’orgueilleuse bourgeoisie d’avantguerre, avait été précipité dans la guerre
comme on le serait sur un tremplin pour
rebondir plus haut. Il ne pensait pas du
tout, en quittant les bancs du collège, qu’il
allait à une autre école où l’on désapprend
tout ce que l’on sait ou croit savoir. Parti
très jeune, il avait attendu avec une naïve
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
49
confiance 1 apothéose de la victoire : fumées
a incendies, nuages de pourpres et bruit de
foudre, mais, par-dessus tout, vision exal
tante d’ailes ouvertes qui vous amène à celle
de la gloire déjà prévue. Il fut un bon soldat
parce qu’il ne comprit rien à ce qui se pas
sait : les hommes et les arbres lui semblaient
de même essence et déracinés par le même
vent. On était emporté vers l’ennemi en ou
ragan de toile et de feuilles. En descendre le
plus possible! Seulement il vit descendre
aussi ses amis, les meilleurs de son escadrille,
puis il devint lieutenant, après la guerre,
parce qu’il restait le seul à obtenir ce grade.
Ce furent trois ans de fureur admirable et
le calme revint, un calme plat, et il y eut des
discussions très subversives à propos de
l’inutilité de son arme en temps de paix.
Non, vraiment non, un avion de combat ne
pouvait pas se transformer en fourgon pour
les courses postales! Cependant la France,
comme les autres nations, se devait bien à
elle-même de survoler quelque chose, et plus
50
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN______
haut que tout le monde, On fit des sacrifices
inouïs, on laissa s’immoler des volontaires
pour seulement éblouir un public de ba
dauds. Enfin le résultat particulier de tou
tes ces belles performances lui fut commu
niqué par ses parents :
« ...Nous trouvons ce sport dangereux!
Du moment qu’on ne se bat plus, courir un
danger devient ridicule. Pourquoi n’entre
rais-tu pas dans l’industrie? Voici ton cou
sin, Anatole, qui, à la tête d’une usine de
pièces détachées, fait sa fortune durant les
batailles en se battant à grands coups d’ha
biles spéculations permises. Il désire un se
cond connaissant au moins l’usage des cho
ses dont on se sert dans l’aviation, et puis,
un nom comme le tien cela fait toujours un
excellent effet dans une raison sociale de
cette nature. »
Gaston Louveret n’aimait pas l’industrie
ni ses chevaliers servants. Il entendait racon
ter de telles histoires au sujet des nouvelles
fortunes faites... dans les pièces détachées...
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
51
de tous principes guerriers, qu’il ne se donna
pas la peine de réfuter les subtils arguments
de sa famille, laquelle famille n’avait, d’ail
leurs, aucune notion des temps présents, rai
sonnait sans l’expérience nécessaire des
commerces neufs et de leur esprit, plus large.
Le père, un ancien notaire de province, hon
nête homme, un peu aveugle, ne respirait
que pour consulter le cours de la Bourse,
craindre la faillite générale et vitupérer con
tres les réclamations inadmissibles du fisc.
Très riche, il n’avait plus aucune confiance
en la stabilité de ses fonds. Sans cesse préoc
cupé de placements de tout repos, il essayait
tour à tour de la terre, de la mer, sans, bien
entendu, escompter le moins du monde les
airs que parcourait son fils unique, le grand
diable aux ailes rouges, qui, lui, continuait,
bravant l’instabilité de la situation, sa ronde
glorieuse tout aussi parfaitement inutile que
celle d’une chauve-souris. Au fond, la
chauve-souris exécute des vols planés entou
rés de tous les risques, diurnes ou nocturnes,
52
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
pour en arriver à, très simplement, se sus
tenter d’un invisible insecte, moucheron ou
moustique. Il faut bien vivre, et le plus cu
rieux, c’est que l’aigle, la chauve-souris, si
non l’aviateur, ont une solde commune,
c’est-à-dire se doivent nourrir de très peu,
relativement, et que la gloire, pure invention
humaine, probablement inhumaine, ne
nourrit jamais personne.
Ce matin-là, dans la salle, ces messieurs
ne pensaient pas du tout à leur solde. Gynère,
le plus vieux, qui avait bien trente-cinq ans,
limite d’âge pour les prouesses, entamait une
partie de cartes avec Erquigny, l’inventeur
d une martingale demeurée légendaire. Cela
lui avait d’abord rapporté cinq cent mille
francs qu’il avait ensuite perdus dans une
plus savante combine, mais, en dépit des
pires dégringolades, il demeurait un joueur
aussi intrépide que, durant les nuits de trom
bes, il se montrait hardi pilote. Il gagnait
ou perdait ce qu’il voulait. Or, le très im
portant dans la destinée d’un homme de va
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
53
leur n est pas d’amasser des valeurs mais
de pouvoir les atteindre, de toucher le but
pour y renoncer ou en profiter, selon le vent
qui souffle. La fortune n’est intéressante
que par ses jeux de bascule. Dans toute mar
tingale bien établie, il y a des trous comme
dans tous les voyages les plus étudiés, les
raids les mieux dirigés, il y a l’attirance in
connue, la chute profonde, le fil tendu audessus des cimes qu’on n’a pas pu distin
guer parce que c’est l’absurde. « Moi, di
sait souvent Erquigny, je ne fais pas de dif
férence entre le plancher des vaches et trois
mille mètres. C’est-à-dire que, sur le plan
cher des vaches, j’ai toujours peur de la
charrette à bras quand je conduis une
auto! »
« Ce doit être réciproque! » songeait
Gaston Louveret, lisant des lettres derrière
lui et connaissant la façon de conduire du
joueur qui emboutissait facilement la vache
du dit plancher quand il ne prenait pas le
sergent de ville pour la dite vache.
54
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
Et, plus loin, cette petite fouine de Jean
Liard, as du haut vol, et voyou incorrigible,
jurait en langue verte que les randonnées au
pôle nord étaient bien la plus grande inep
tie de ce siècle d’inepties à jet continu.
— C’est pas des choses à faire, non seu
lement on devrait couper le sifflet à ces loco
motives haut-le-pied qui s’embarquent sans
train assuré derrière elles et cassent du bois
sur toutes les banquises, mais encore punir
des arrêts de rigueur les Alfred qui vont
chercher des frères pingouins sans motif.
Gynère, le commandant de l’escadrille,
murmura en tordant ses cartes :
— Tout ce qui peut amener une décou
verte est excellent au seul point de vue de
l’amélioration finale!
— Oui, cingla d’une voix ironique le
lieutenant Gaston Louveret, il est toujours
bon d améliorer la mort! et il se replongea
dans la lecture d une lettre écrite sur papier
rose hortensia exhalant une fine odeur de
citron vert :
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
55
« ... J.e réponds volontiers aux gens d’es
prit, mon grand neveu, et je suis charmée
de trouver en vous un amateur des temps
passés, car il est parfois triste de penser que
lorsque la vieille société aura disparue, per
sonne, hélas, ne sera plus là pour se rappe
ler les modestes qualités dont elle pouvait
se parer aux jeunes yeux non encore préve
nus contre elle! J’ai eu envie de rire quand
vous m’avez dit que je vous laissais un sou
venir de féerie. N’est-ce pas plutôt celui
d’une commère de revue qui sut, à propos,
vous donner la réplique? Il n’y a de féerie
que celle créée par notre propre imagina
tion lorsqu’elle suit docilement la pente
indiquée. Le malheur irrémédiable c’est la
résistance que nous opposons à l’entraîne
ment de l’aventure. Il arrive généralement
un miracle ou une belle aventure dans une
existence humaine, mais très empêtrés dans
le possible, ce que je me permettrai d appe
ler le vulgaire, nous ne pouvons pas tou
56
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
jours nous en apercevoir. Il faut pour
entendre la voix des fées posséder soi-même
leur accent, le don de la fantaisie, don rare
entre tous, celui de rêver tout éveillé sans
faire trop de faux pas. Je pense aussi que vos
envols pour ailleurs, vos promenades en
plein ciel vous ont doué d’une liberté de
propos que je m’étonne de rencontrer dans
un personnage de ma famille!... Non pas
que je me plaigne de cette famille, puisque
j’ai d’excellentes raisons pour croire qu’elle
eut à se plaindre de moi... Je ressemble si
peu aux femmes qui la composèrent. »
Gaston Louveret avait écrit, selon le rite
mondain, à Mme Marie-Louise de Lydone,
la tante originale, pour la remercier de son
hospitalité, si gracieusement Louis XV et
comme il avait des loisirs, surtout le goût
de s’exprimer littérairement quand il sentait
qu il pouvait être compris, il avait un peu
dépassé le ton de la courtoisie mondaine pour
prendre celui des confidences psychologiques.
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
57
Or, il n espérait point de réponse à un acte
de simple politesse, tout enjolivé qu’il fût
du besoin de plaire à la personne qui lui
plaisait et il était intimement ravi des tour
nures qu’on prenait pour continuer la con
versation. C’était la première fois qu’une
femme parlait sa langue c’est-à-dire essayait
de le comprendre ou le comprenait réelle
ment. Vivre un rêve tout éveillé?...
Gaston Louveret, demeuré jeune, exacte
ment à l’âge où il était parti pour faire la
guerre, n’avait pas assez vécu de la vie nor
male pour en prendre l’habitude, pour en
gâter son cerveau d’exalté qui s’efforçait de
dissimuler, sous le masque de l’ironie, tous
ses faux départs pour l’enthousiasme. Vio
lent, audacieux, passionné, mais fatalement
condamné aux arrivées banales, il aimait à
lancer des pierres dans l’eau pour y tracer
des ronds illusoires, autant de cercles vicieux,
et pourtant, il cherchait, d’instinct, pas en
core étouffé sous sa seconde nature, la réso
nance mystérieuse, l’onde au frémissement
58
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
de l’au-delà, la réponse au choc impérieux
demandant la correspondance avec l’in
connu. Cette fois, l’inconnue lui répondait.
Ce n’étàit pas l’aventure physique, la volupté sans lendemain, c était 1 aventure spi
rituelle, le rêve amusant continué, sans dé
pression nerveuse, et il en résultait, pour lui,
un étrange stimulant cérébral. Il avait 1 im
pression d’avoir découvert, chez un anti
quaire, un bibelot de marque, une de ces
coûteuses curiosités traînant, derrière elle,
tout un extraordinaire bagage de songeries
sentimentales...
Mme de Lydone déclarait, en outre,
qu’elle acceptait la visite offerte à ce que le
présent pouvait lui montrer de prodigieux.
Il y aurait, désormais, un loyal échange de
féeries.
Impatient mais libéré du service par l’in
clémence du temps, Gaston Louveret faisait
les cent pas sur la route aux bordures d’ar
bres sombres encore chargés de pluie. « Belle
éclaircie suivie d’averses! » comme le pronos
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
59
tiquait un quotidien. Bien sanglé dans Puniforme très seyant de son arme, la poitrine
constellée de décorations qu’il avait rapporté
de là-haut comme autant de rayons d’étoiles,
il paraissait encore plus grand dans le brouil
lard de cette journée pluvieuse que dans le
salon Louis XV de la dame. Il attendait sa
voiture en essayant de se l’imaginer : se
rait-ce un coupé conduit par un vieux co
cher à houppelande brune, un cheval alezan
ou fleur de pêche, un taxi quelconque... car
le camp était tout de même un peu loin de
Paris pour les jambes, trottant sur place,
des moteurs antédiluviens?... Et il souriait
en songeant que la dame aurait un travesti
de circonstance.
Comme il saluait, de la main, le petit Jean
Liard qui filait sur une bagnole d’un rouge
hurleur, il vit s’arrêter, devant la barrière,
une confortable conduite intérieure vertamande à la fois discrète et massive qui au
rait bien pu appartenir au commandant de
son escadrille.
6o
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
Seulement le chauffeur qui la conduisait
ne ressemblait en rien à un pilote ordinaire.
On n’apercevait, de lui, qu’une tête énorme
par rapport à la hauteur du buste la sup
portant et une paire de lunettes jaunes qui
vivaient ou luisaient intensément parce que
c’était un regard naturel. Louveret eut le
même frisson de dégoût que le matin où il
s’était heurté au monstre singulier appelé
Taïaut par la tante originale. Le monstre,
véritablement costumé en chauffeur, ce ma
tin-là, sauta de son siège, ouvrit la portière
et ôta sa casquette dans une déférence du
meilleur aloi pour la voyageuse, sa patronne,
laquelle voyageuse parut en un tailleur gris,
de coupe austère et casquée d’une étoffe rap
pelant l’acier poissé d’huile. Ni bijou, ni ru
ban, une fourrure grise, un renard croisant
ses pattes molles, s’abandonnant à son triste
sort, sur une poitrine bien effacée.
— Qu est-ce que c’est que cette femmela? se demanda 1 aviateur: Est-ce que la tante
originale m’enverrait sa bonne?
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
6l
Mais la dame au tailleur gris se mit à par
ler et il retrouva aussitôt le travesti
Louis XV tant il est vrai que le verbe trans
forme.
— Je vois que vous ne me reconnaissez
pas, fit-elle gaiement. Je vous l’avais bien
dit, monsieur Loup, qu’hors de chez moi
j’ai l’air d’un canard en rupture d’étang?
Dans son élément un canard est agile, sur le
terrain de tout le monde, il marche mal. Sans
mon miroir d’eau Trianon je perds tous mes
avantages et si j’étais une vieille coquette je
ne devrais jamais prendre la permission de
sortir.
— Votre sourire est assez jeune pour se
passer de toutes les permissions, madame, ré
pondit-il en baisant sa main gantée de blanc
qui lui sembla une main d’ivoire, ou de jus
tice, une main bien glacée. Pourtant il ne se
déclarait pas déçu. Elle avait la même voix,
une voix qui chantait en lui mais la présence
du monstre aux yeux de tigre le désobligeait
au point de lui diminuer son illusion et il
62
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
sentait une sorte de rage lui monter à la tête
à cause de ce gnome si ridicule.
On devait, en attendant la visite à 1 aéro
drome, aller déjeuner au Reluis Galant, une
hostellerie de la vallée de Chevreuse, car le
matin, le camp ne s’ouvrait pas aux pro
fanes.
— Un temps affreux, gronda-t-il, des
hangars qui se confondent avec le brouillard
et les principaux appareils ne sortiront pas.
Je joue de malheur, moi qui espérais vous
amuser avec les bibelots modernes, peut-être
vous convertir aux religions de la vitesse!
Elle continuait à rire de son joli rire, un
peu moqueur, un peu Comédie-Française et
elle eut un geste d’insouciance, ce geste léger
qu’elle avait en dépliant son éventail pour
signifier que tout lui était égal hormis se dis
traire, puis elle se recula pour le laisser s’as
seoir à côté d’elle dans la conduite intérieure
doublée de cuir vert-amande.
— Donnez vos instructions au chauf
feur, dit-elle en lui passant l’acoustique
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
63
pendant que le monstre, regrimpé sur son
siège, d'un bond de singe, grognait des
choses inintelligibles. Où me menez-vous
déjeuner?
— Si vous n'y voyez pas d'inconvénient,
chère madame, nous irons du côté de SaintRémy. (Il saisit l'acoustique avec une cer
taine répugnance et en s’expliquant il prit
une voix brève, une voix sourde qui ne sem
blait plus la sienne, puis il ajouta, péremp
toire) : N'allez pas trop fort, hein? Ça dé
rape tout le long de cette route-ci, même
quand il ne pleut pas.
— Taïaut n'a guère besoin de ces recom
mandations, souffla Mme de Lydone, il est
aussi habile que prudent, et, à son tour, pre
nant l’acoustique elle ordonna : Va comme
d'habitude, Taïaut.
Il parut au lieutenant Gaston Louveret
que la femme Louis XV parlait à ce fanto
che presque affectueusement.
Il y eut un silence. Les arbres filaient en
capucins de cartes. D'autres voitures s’éva5
64
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
nouissaient en croisant l’auto avec un bruit
de soie déchirée, des flaques giclaient.
__ Mais il va très vite, votre chauffeur!
remarqua T aviateur scandalisé.
__ Vous redoutez la vitesse? fit la com
tesse Marie-Louise en éclatant de son beau
rire impertinent.
__ Non, répondit-il, riant aussi, mais ce
chauffeur-là est tellement different des au
tres que c’est surtout lui que je redoute. Saiton ce qui peut se passer dans le cerveau d’ur
pareil animal?
Elle le regarda un instant, anxieuse, ses
yeux pers fixés sur les yeux noirs du jeune
homme, ayant la mine d’une femme qui
priait, ce qui le gêna au point qu’il finit par
avouer sa répulsion en une phrase absolu
ment dépouillée de tournures mondaines :
— Eh bien, non! je n’arrive pas à l’en
caisser, votre Taïaut!
— On ne consent que très difficilement à
se mesurer avec un monstre quand on en est
un autre, cher monsieur! laissa tomber la
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
65
dame Louis XV avec la plus parfaite désin
volture»
A son tour, il la regarda fixement.
Que voulait-elle insinuer? Sans être fat, il
se savait tout de même un beau mâle n’ayant
aucun rapport avec ce déchet d’humanité, ce
nain aux prunelles luisantes de bête fauve.
— Ne vous fâchez pas, monsieur Loup.
Je vais m’expliquer en appuyant ma théorie
sur ce trop fameux vers de Victor Hugo
« Un excès de soleil est un excès de nuit! » Il
est entendu que vous êtes le Prince Charmant
et que mon chauffeur a le physique d’un
monstre, mais c’est un homme et vous en êtes
un autre. Or, pour moi, tous les hommes se
ressemblent, obéissent aux mêmes lois et la
différence n’est pas grande entre les genres
d’obscurité de leurs instincts. (Elle eut un
étrange sourire d’amertume.) Si vous étiez
à la place de Taïaut vous me mèneriez aussi
vite, ce serait fatal et plus fort que vous. On
ne garde la mesure que contraint par une loi
de surface : Véducation, mais ça ne dure pas.
66
MADAME DE LYDONE. ASSASSIN
femme semoiaïc eue u». •--------- . .
lui répondre, se mettre dans l’esprit d un
vieil encyclopédiste. Il préféra risquer une
galanterie un peu trop appuyée .
__ Mais qui vous fait penser que mon
éducation m’empêcherait d’outre-passer la
mesure avec vous, madame Marie-Louise de
Lydone, et sans changer de place?
Elle détourna ses beaux yeux tout à coup
voilés de tristesse et elle eut un geste de lassitude.
— Vous êtes cruel, monsieur Gaston
Louveret! Allez-vous m’ôter le plaisir de
causer avec quelqu’un vraiment de ma fa
mille, c’est-à-dire qui sache me donner la ré
plique? Je suis si seule toujours et je n’at
tends plus rien... ni personne.
Il fut tout à coup désolé de son imperti
nence. La femme assise près de lui, vêtue de
gris poussière, très simple, encore très belle,
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
67
mais marquée par le temps puisqu’elle ne re
présentait pas qu’un objet d’art, était, elle
aussi, sa seule famille. Lui aussi demeurait
un isolé et la secrète nostalgie qui le poussait
vers elle aurait dû lui enseigner, justement,
toute la mesure de ce qu’il pourrait gagner
à son spirituel contact. Sans s’apercevoir de
la sensualité de son émotion, il lui saisit les
deux mains, les déganta dans une minutieuse
ferveur et les couvrit de baisers.
— Pardon, madame, je ne sais plus ce
que je vous dis. Je ne suis pas du tout un
homme du monde, en effet. Je déguise mal
ma sauvagerie. Je devrais être tout heureux
de garder une amie dans une parente que je
pensais si éloignée de moi et voilà que je
l’offense au lieu de la remercier, de vous re
mercier à genoux, mais... c est de la faute à
Taïaut! Cet avorton me terrifie. Il a trop
l’air de gardien de trésor à l’entrée du palais
enchanté. Enfin d’où sort ce monstre et com
ment pouvez-vous le tolérer sous votre toit?
Mme de Lydone lui retira ses mains
68
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
qu’elle se mit à reganter soigneusement en se
blottissant dans le coin opposé de la voiture*
— Ah! oui, Taïaut! L’histoire de
Taïaut? Je ne demande pas mieux de vous
la raconter. Elle est très intéressante... et les
histoires font oublier la vie! Moi non plus,
mon cher enfant, les convenances, les proto
coles mondains ne me retiennent guère.
Pourtant je m’aperçois que j’ai peut-être eu
tort de braver l’opinion publique puisque
aussi bien la générosité, tôt ou tard, est tou
jours punie... Je vous pardonne. Ce n’est
pas de la faute de Taïaut... c’est peut-être
de la mienne, je ne suis pas sérieuse...
Et elle eut un soupir tout en haussant les
épaules, ce qui indiquait qu’elle ne regrettait
peut-être que le passé.
IV
— Taiaut est un ancien forain, commen
ça Mme de Lydone, une curiosité physique
doublée d’un acrobate car il est très fort mal
gré sa petite taille. Il y a déjà sept ans que
ce numéro de cirque est chez moi! Pas éton
nant, n’est-ce pas, que je puisse m’y être ha
bituée. Il s’appelle de son vrai nom : Antonin Chasseur, Je l’ai surnommé Taïaut...
naturellement. Un jour, une de ces sociétés
formées par des individus qui se demandent
les uns aux autres : Qu est-ce que nous fai
sons ce soit? m’entraîna à la foire de Neuilly.
On recommençait à vivre normalement,
c’est-à-dire à chercher l’oubli dans les dis
tractions plus ou moins bruyantes et on fut,
70
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN______
en bande, contempler les pires misères : celles
des créatures qui nous amusent pour 1 argen
que nous leur donnons. Les acteurs, les chan
teurs, les diseurs de lettres, sont, en outre,
payés par la gloire qu'ils retirent de leurs
complaisances vis-à-vis de nous, les gens
du monde, mais, ces pauvres pantins de ba
raques demeurent, ignorés ou méprises, les
esclaves du peuple souverain, pas toujours
tendre pour ses bouffons. Je n ai jamais
écouté les plaisanteries de Footit et de Cho
colat, les plus célèbres de ces pitres, sans avoir
envie de pleurer. Nous assistions donc, ce
soir-là, aux jongleries coutumières, des exer
cices d’équilibristes fort mal habillés parce
que le cirque en question, du moins il nous
l’avait annoncé, était ruiné par la guerre et,
en effet, ce qu’on nous montrait n’était pas
précisément d’un luxe inouï. Enfin, on vint
planter devant nous un mât de cocagne tout
hérissé de pointes aiguëes et on nous expli
qua que le tour consistait à décrocher la tra
ditionnelle timbale en se servant de ces
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
71
pointes pour y grimper, ce qui ne devait pas
être facile. Le personnage chargé de ce nu
méro me parut être un enfant... Cela se passa
un peu comme dans un cauchemar pour moi,
sinon pour mes voisins. Nous étions dans
une loge sur la piste en face du mât et le petit
acrobate, qui avait une tête d’homme, fit
d’abord une collecte, en visitant les pre
mières places. C’était, à n’en pas douter, un
nain, mais il avait déjà vingt-cinq ans son
nés. Je fus épouvantée par cette face virile
plantée sur ces épaules maigres, ces yeux de
fauve à l’attache que 1 on croit assoupli par
les plus barbares traitements. En passant,
l’acrobate me jeta un regard ardent, déses
péré, il me tendit, comme aux voisins, une
sébille de bois où je déposai mon aumône. Il
paraît qu’on le battait quand il ne rappor
tait pas la forte somme et ce n’était même
pas pour lui qu’il mendiait! Il ne me dit pas
merci puisqu’il était muet pour comble de
déchéance, seulement il s’arrêta en mettant la
main sur son cœur, cela signifiait que ce soir-
72
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
là, il espérait ne pas être battu! Alors, il
commença son exercice, point dangereux,
déclare-t-il lui-même, un simple travail de
précision. Le nain grimpa d’abord assez ra
pidement puis il sembla hésiter arrivé au mi
lieu du mât. Il regardait autour de lui, ef
faré, ses yeux luisant d’horreur. Le public
pensait qu’il s’agissait de retenir son atten
tion par une mimique d’effroi. Or, je le sus
plus tard, le pauvre diable venait de s’aper
cevoir que la perche mal plantée dans un
terrain mou, oscillait, se déracinait. S il
poursuivait son ascension, il allait infailli
blement s’abattre et se briser sur les specta
teurs. Taïaut redoutait surtout de se voir
crouler sur la loge où j’étais, moi, la dame
qui lui avait donné de quoi ne pas être battu.
Sans aucun souci de décrocher la tim
bale, maintenant, il n’avait plus qu’une
idée : tomber le moins dangereusement pos
sible pour lui et pour les autres puisqu’il
était trop tard pour redescendre en se garant
des pointes d’acier, c’est-à-dire en prenant
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
73
ses distances. On le vit tout à coup tourner
brusquement de l’autre côté du mât, lui im
primer une violente secousse, le briser, en se
lacérant cruellement les mains et tout s’af
faissa sur la piste dans un nuage de poussière.
Personne n’ayant rien compris à ce change
ment de programme, on applaudit, le public
croyant encore à l’imitation du drame...
L’aviateur, qui écoutait gravement Ma
rie-Louise de Lydone, l’interrompit :
__ Quelle robe portiez-vous, ce soir-là,
chère madame? demanda-t-il de son ton le
plus flegmatique.
Elle eut un mouvement de surprise.
Mais vous manquez de cœur en ce
moment, cher monsieurI s’écria-t-elle avec
une vivacité un peu hautaine.
Il n’eut pas le loisir de lui expliquer son
état d’âme parce que la voiture s’arrêtait de
vant le perron du Relais Galant et que le
héros de l’histoire, sa casquette à la main ve
nait d’ouvrir la portière...
74
madame de lydone, assassin
Mme de Lydone reprit son récit au des
sert. Elle ne boudait plus et retrouvait son
insouciance habituelle, son accent détaché de
philosophe mondaine car le dejeuner, tout
spécialement commandé par l’aviateur, qui
semblait bien connaître les goûts des jolies
femmes de toutes les époques, lui avait plu.
Les fleurs, sur la table, une corbeille de roses
rouges, une tarte-maison de saveur délicate,
surtout la ferveur que mettait Gaston Louveret à la servir pour se faire pardonner ses
incartades, lui rendaient son bel esprit de
dame Louis XV.
— ...Vous y tenez, à la suite du feuille
ton, mais est-ce bien la peine d’essayer de
vous attendrir au sujet d’un monstre... vous
qui en êtes un autre?... On avait jeté mon
pauvre Taïaut plein de sang, avec deux côtes
enfoncées, dans l’écurie du cirque, derrière
les chevaux qu’on était en train de harnacher
à la romaine pour des courses de chars! Moi,
j avais quitté la joyeuse compagnie des
Qu est-ce que nous faisons ce soir en leur dé
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
75
clarant que j'étais trop bouleversée pour
m'amuser plus avant.
— Voyons, ce n'est rien du tout, affir
mait un imbécile! S'il y avait quelque chose
de sérieux, la représentation ne continuerait
pas?...
Comme si la vie ne continue pas quand
quelqu’un tombe mortellement frappé?
Je fis le tour du cirque plusieurs fois
avant de découvrir l'entrée des artistes. Ah!
je ne connais rien de plus répugnant que les
dessous d’un théâtre sinon l'envers d’un cir
que de foire! Cela exhalait une atroce odeur
de fumier, de fauves mal soignés et de fardscamelotes. Les gardiens de la ménagerie s'in
juriaient et les écuyères échangeaient leurs
impressions en un langage dépourvu de lit
térature, Trop bouscule par la suite de la re
présentation dont il ne voulait pas perdre le
bénéfice sensationnel, le directeur, un assez
vilain monsieur, s'etait contenté de faire dé
poser le malheureux blessé sur une paillasse
en attendant le poste de secours, lequel, d’ail-
76
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
leurs, n’existait pas. Les valets d écurie
avaient placé, à côté de lui, une timbale rem
plie d’eau, sans doute la fameuse timbale du
mât de cocagne, et le pauvre garçon, paralysé
par la souffrance, les doigts tailladés, ne par
venait même pas à la saisir.
— Vous allez vous salir, madame! ré
pétait remployé que j’avais décidé à m'ac
compagner.
Je n’oublierai jamais le regard lumineux
du nain quand je lui présentai cette timbale.
Il ne parle que par les yeux, Taïaut, mais il
dit généralement tout ce qu’il veut dire...
— Et comment! coupa Gaston Louveret
qui ne désarmait pas.
— Alors, vous devinez le reste? Je fif
venir un médecin, on le mit à l’hôpital et
quand il fut guéri, Taïaut m’écrivit pour
me supplier de le prendre comme domesti
que : « Je vous servirai gratis, madame, au
nom de la reconnaissance éternelle que je
vous dois. »
Or, je ne paierai jamais assez cher un
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
77
tel serviteur! Il sait tout faire : valet de
chambre, cuisinier à l’occasion, jardinier,
chauffeur, il est partout merveilleux et j’a
joute ceci, fort important, dans tous les ser
vices, qu’il ne s’avise jamais de conter fleu
rette à mes bonnes. Il est peut-être inutile de
dire que mes bonnes en ont, de leur côté, une
terreur salutaire! Avant lui, je n’en gardais
jamais une plus de trois mois. J’ai eu telle
ment d’ennuis avec les domestiques de
l’après-guerre, mâles ou femelles, que je sup
porterais n’importe quel ridicule dans ma
maison, fût-il monstrueux, pour ne pas
avoir à m’occuper des intrigues du sous-sol.
Voilà! (Elle prit un temps, puis murmura,
lui adressant un sourire qui montrait ses
dents de chat) Je crois me souvenir que le
soir du cirque j’avais une robe mauve... si
ça peut vous faire plaisir que je m’en sou
vienne...
Gaston Louveret, un peu nerveux, répli
qua d’un ton impatienté :
— Vous lui reconnaissez pourtant le
78
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
droit d’être un homme, à ce monstre, puisque
vous le déclarez de la même espèce que...
moi!
__ Ah! c’est donc cela, monsieur Loup,
qui vous a froissé? Je place, mais oui,, tous
les hommes sur le même rang. La différence
d’éducation existe seule entre eux et cela pèse
peu en certaines circonstances. Ils ne comp
tent pas plus à mes yeux les uns que les au
tres. Je suis de l’avis de cette grande dame du
XVIIIe siècle qui se déshabillait devant ses la
quais parce que ça n’avait aucune impor
tance. Le cas échéant, l’on peut même se
déshabiller devant n’importe qui si l’on a
la force morale de réduire les témoins au
rôle d’obéissants serviteurs.
Louveret demeura la bouche ouverte pour
une impertinence qui n’en sortit point.
Etait-elle inconsciente ou tellement dépra
vée?... Cette fois elle allait trop loin. Sin
gulière personne qui s’autorisait de son âge,
ou de sa vertu, pour séduire à vide! Non pas
l’égale de l’homme; ni sa compagne ni son
madame de lydone, assassin
adversaire, mais la maîtresse par excellence,
toujours la supérieure parce que la mystérieuse, la femme.
Comme elle lui permit de fumer, il enta
ma le chapitre des arts afin d’éloigner le plus
possible les allusions irrespectueuses et il ou
blia ses préoccupations au sujet de ses
mœurs en essayant de la suivre sur un ter
rain moins dangereux ou elle montra une
étonnante expérience en excursions de tous
genres. Elle en savait beaucoup plus long
que lui mais conservait le ton de la modestie
sans rien affirmer d’une façon pédante.
Quand il hésitait ou se trompait, elle le re
prenait en riant et avec une bonne grâce
charmante, le remettait sur la voie sans l’humilier.
— Non, non! je n’ai rien appris. J’ai
beaucoup lu, et beaucoup retenu. Je n’ai ad
mis, dans mon entourage, que des gens inté
ressants qui pouvaient m’aider à passer le
temps en beauté. J’ai horreur de le perdre
avec des inutiles ou des sots. Depuis la
«
8O
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
guerre on n’entend plus causer mais seule
ment se disputer. La conférence, du reste, à
tué la conversation. Chacun cherche à impo
ser son opinion et pour cela se campe au coin
de la cheminée en accaparant 1 attention. Or,
les conférences, en dehors du domaine scien
tifique, ne nous apprennent pas grand*chose
et nous laissent des opinions toutes faites, ce
qui encourage le snob, un produit de la nou
velle civilisation. Autant de champignons
vénéneux après une pluie de paroles banales.
Je ne nie pas le talent, le droit à la plume,
aux discours et aux innovations mais une
telle abondance de génie m’étonne un peu;
on a déjà trop de statues sur les places pu
bliques, en ériger dans les salons du vivant
des gens soi-disant célèbres, est peut-être
abusif. Vous ne trouvez pas?
— Si! Que c’est donc amusant, madame
Marie-Louise, de causer avec vous, une bi
bliothèque vivante! Vraiment, c’est exquis
d’explorer tous les rayons en compagnie
d’une femme... y compris ceux des enfers
._____ madame de lydone, assassin
8i
défendus aux femmes, car vous avez lu tous
les auteurs libertins des siècles passés, cela se
devine a la promptitude de vos ripostes.
Ne vous y trompez pas, monsieur
boup, j ai horreur des choses trop libres. Je
comprends, à la rigueur, quon les fasse mais
pas du tout qu’on les décrive. Les auteurs
dont vous me parlez et que je possède, en
effet, dans l’enfer de ma personnelle armoire
aux livres, (ils me viennent d’un héritage...
pas de ma faute!) me font de la peine parce
qu il me semble que ce sont de pauvres mala
des, des impuissants, si j ose dire. Le fameux
marquis de Sade fut certainement un triste
sire. Il écrivait d’abord très mal et ensuite il
devait être incapable d’accomplir toutes les
prouesses dont il se vantait. Le moindre
apache, de nos jours, en a fait bien davantage
et on ne l’a même pas mis en prison pour ça,
probablement parce qu’il n’a pas eu la sénile
bêtise de le raconter. Il faut être gâteux pour
oser ça. Tous les libertinages de ce genre
d’érotisme romanesque sont des preuves
82
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
d'hésitations dans... le pire. Je ne crois pas
à la vertu... Je suis persuadée qu'un amour
bien réel, ce qu'on a la coutume d'appeler la
grande passion et ce qu il est très difficile de
rencontrer à l'état sincère dans un individu
normalement médiocre, apporte en lui toutes
les extases sentimentales et tous les déborde
ments physiques. Pour m'exprimer dans la
langue un peu précieuse, puisque moins pré
cisé de ce fameux dix-huitième siècle que
vous préférez au vôtre, le véritable amour
doit avoir toutes les cordes à son arc, se ser
vir de toutes les flèches et cueillir au jardin
du Tendre les fleurs les plus suaves comme
les fruits les plus vénéneux. La nature hu
maine est un mélange de bon et de mauvais.
Qui ne contente pas tous ses appétits s'ex
pose à la voir se révolter ouvertement ou
sournoisement.
— Le malheur, c'est que les femmes
n'avouent jamais ça! remarqua Louveret en
cherchant les yeux de Mme de Lydone.
Elle eut un sourire amer, détourna la tête :
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
83
, — A quoi bon, fit-elle, surtout quand on
n'est plus sur la carte du Tendre.
Et nous oublions la visite au camp,
chère madame, il est grand temps de repartir
si nous voulons ne pas rater les manœuvres.
Vous permettez que j’aille demander votre
chauffeur?
Il sortit pour ne pas avoir envie de l’inju
rier. Il n’était décidément pas fait pour lui
tenir tête en matière de discussion dix-hui
tième siècle !
Mme de Lydone cessa de sourire. Elle de
vint peu à peu très sérieuse, au point que s’il
l’avait revue ainsi penchée sur une rose
qu’elle effeuillait distraitement, il l’eut peutêtre prise, à ce moment-là, pour une femme
de son âge.
Il rencontra le chauffeur acrobate devant
sa voiture dont il examinait attentivement
les entrailles. Arrêté derrière lui, autre mé
canicien examinant un moteur humain aux
redoutables impulsions, Gaston Louveret
songeait :
84
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
« Cet effarant gnome doit aimer cette
femme comme Satan, s’il existe, doit rêver
du paradis! Si moi-même, qui peut choisir,
je suis troublé par ses manières déconcer
tantes, que doit-il arriver pour ce domesti
que ayant ses petites entrées dans son cabinet
de toilette?... Ce mulâtre... mais c’est le
Zamore de la Du Barry? »
Taiaut se retourna.
— Monsieur Taïaut, dit doucement
l’aviateur, vous seriez bien gentil de nous
avancer la voiture pour que nous retournions
au camp. Voulez-vous me permettre...
Ce disant, Louveret glissa, en boulette, un
billet de banque dans la main du chauffeur
qui ne comprit pas tout de suite, crispa le
poing sur 1 argent puis referma son capot
dans un empressement un peu brusqué.
. Quelle ne fut pas la stupeur du jeune offi
cier lorsqu’en montant dans l’auto, après y
avoir installée Mme de Lydone, il sentit que
le nain lui glissait, à son tour, non pas une
boulette mais deux? Son billet de banque et
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
85
un autre billet, morceau de papier arraché
d un carnet de poche, où il put lire, d’une
écriture très ferme, presque élégante ces
phrases ahurissantes de la part d’un domes
tique : « Je ne suis jamais gentil. Je n’ai
aucun besoin de votre argent. Ne recom
mencez pas, »
Chose bizarre, Gaston Louveret eut envie
de se fâcher comme s’il se fut agi d’un égal,,
néanmoins il ne montra pas cette lettre à
Mme de Lydone, se contentant de lui poser,
en route, une question, de l’air le plus indif
férent :
— Dites-moi, chère madame, votre
chauffeur muet? de quelle façon s’y prendil pour s’expliquer avec vous, en dehors du
service?
— Il m’écrit, répondit la comtesse MarieLouise, et il écrit, ma foi, très correctement.
Sa famille était des gens bien qui lui ont fait
donné une solide instruction prévoyant que
le pauvre garçon aurait besoin de vaincre
beaucoup de difficultés dans sa malheureuse
86
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
existence... s’il est allé s’échouer dans un
cirque, c’est, je crois, parce qu’il a eu des
idées... sur une écuyère passant dans son
pays où il était clerc d’avoué.
— Le ver de terre amoureux d’une étoile!
gronda Louveret. Il est un peu là votre
chauffeur! Et qu’en disent vos belles amies,
vos cousins et cousines? Les Qu'est-ce que
nous faisons ce soir?
— Qu’il n’a pas son pareil pour organi
ser un souper au retour du théâtre, seule
ment je ne le leur prête pas, car il est assez
rétif quand il s’agit d’obéir ailleurs que chez
moi. S’il changeait de maison, il en perdrait
la face.
— Ce serait dommage pour ce numéro de
cirque, madame Marie-Lise.
— Marie-Louise, mon cher neveu.
— Je préfère Marie-Lise. Moi aussi, j’es
tropie les noms. Miarie-Lise vous va à ravir.
Ça m ennuie de vous appeler chère madame
et pour rien au monde je ne voudrais vous
dire . ma chere tante. Est-ce que vous vou
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
87
lez me laisser vous dire Marie-Lise tout
court.,, puisque ce n’est pas votre petit nom
tout à fait?
— Et si je refuse?
Vous me feriez de la peine, une grosse
peine.
— Soit. Il ne faut faire aux enfants nulle
peine, même légère... fredonna-t-elle, mais
son neveu ignorait Massenet.
Ils étaient arrivés au camp d’aviation. Il
ne pleuvait plus : la belle éclaircie après
l’averse!
Mme de Lydone pénétrant dans la pre
mière « cathédrale » eut un léger tremble
ment de son bras sur le bras de l’aviateur, se
serra contre lui. Cela vrombissait autour
d’elle, et le vent des hélices qu’on essayait,
luttait de violence avec les courants de l’at
mosphère. Un petit peuple de mécanos, pygmés relatifs, s’agitaient sous les gigantesques
arcades fleuries de croisillons blancs qui sem
blaient les soupiraux d’une énorme cave
exhaussée. Quelques officiers passaient, don
88
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
nant des ordres d’une voix suraiguë comme
des coups de sifflet. On fit admirer à la dame
une bête superbe, un Goliath, qui paraissait
prête à s’envoler malgré ses lourdes pattes,
ses ailes immobiles. C’était pourtant bien le
profil de l’oiseau de proie : une tête de buse,
des yeux fixes. Gaston Louveret ne lui fit
grâce de rien. Il voulait venger son siècle et
avait besoin de ne plus penser à certaines
choses louches. Il fut étourdissant d’explica
tions techniques. La comtesse froissait son
minuscule éventail en plumes de tourterelles,
écoutait de toutes ses oreilles, respectueuse
ment, ses yeux effarés passant par toute la
gamme des verts paons. On devinait qu’elle
avait très peur, une peur bleue ou était très
émue.
Au bout du champ quand elle vit partir
un courrier pour Londres, elle demanda si
une machine comme ça coûtait cher et si on
pouvait en avoir une chez soi, à la cam
pagne.
— Un Morane-Saulnier, voilà bien
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
89
votre ‘ affaire, tourisme-école! Il nous est
même recommandé d’en activer la propa
gande. Et passez-moi votre chauffeur! En
cinq leçons je lui aurai appris l’art de mon
ter jusqu aux astres de façon à ce que cette
fois il se casse proprement les reins et n’en
revienne pas. Ensuite vous m’accompagne
rez, si vous me pardonnez ce crime, je vous
montrerai des paysages vraiment curieux...
qui vous prouveront que les cubistes sont
de bons peintres. Là-haut, tout est problème
de géométrie ou cloisonné chinois! D’une
immense forêt on extrait un losange noir,
d’une ville un jeu de domino, d’un fleuve un
fil de fer. A part le tonnerre factice qu’on
promène sous le nez du bon Dieu, rien ne
vit, rien ne remue. C’est le désert et l’oubli!
Une quintessence de visions trop nettes ou
trop floues, un océan de nuages sur les va
gues duquel on doit se lancer comme un train
express dans du coton ou une eau fluide, qui
vous entre en pointes de glace pour vous
percer le tympan. C’est la féroce amertume
90
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
des hallucinations de Vopium avec la sensa
tion d'un orgueil à plein rendement» Peutêtre, plus tard, avec certaines loupes, sans la
douleur du bruit, ce sera beaucoup mieux
que la vie lente de la terre mais c'est pour le
moment la danse de la mort, l’orchestre fa
rouche qui domine tout, qui ne mène sûre
ment qu’à un but : le plus grand perfection
nement de la plus grande guerre et ce sera la
plus grande canaille de nation qui gagnera
la partie en semant les germes de maladies
effroyables, d’épidémies inconnues ou de gaz
tellement asphyxiants qu’il ne restera plus
une seule souris vivante au fond de son
trou...
Il fut interrompu dans sa rageuse exposi
tion de l’avenir par un cri de terreur invo
lontaire de Mme de Lydone qui se garait
d’un chariot apportant un moteur accroupi
là-dessus, tel un fabuleux crapaud.
Etourdiment, le jeune homme entoura sa
belle amie, Marie-Lise, de son bras, mû par
cet instinct de protection qui met, sans dis
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
91
tinction d’âge, le plus fort à la merci du plus
faible et le mâle aux ordres de la femelle.
— Marie-Lise, vous êtes donc peureuse,
vous, la grande philosophe? Vous qui ne
redoutez ni les hommes ni les monstres?
— Non, nerveuse, simplement. J’ai hor
reur du bruit, des machines, et encore plus
horreur des menaces de guerre. Moi... je n’y
serai pas, mais vous? Pourquoi faites-vous
ce métier-là, mon grand?
— J’aime le risque. Dès que je suis dans
le terre à terre je m’ennuie. Là-haut, on
échappe à la vulgarité. Marie-Lise, ma chère
amie, vous ai-je amusée?
Il la ramenait vers la barrière du camp,
marchant lentement, retardant le plus pos
sible son départ.
— Oui., peut-être non! Je vous trouve
tout changé depuis que vous m êtes apparu
en démon de cet enfer... qui n’est pas celui des
bibliothèques! Voyez-vous, monsieur Loup,
je n’aime pas votre époque parce qu’elle dé
truit les conditions de la vie harmonieuse, de
92
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
l’existence pour le plaisir. Vos machines
brutales, sur les routes ou dans les rues, in
terceptent les courants de sympathie. Je ne
peux plus écouter un oiseau quand passe un
motocycliste qui le fait s’envoler. Je ne peux
pas voir arracher un arbre qu’on va rempla
cer par un pylône électrique. Toute la nature
finira par ressembler à une gigantesque toile
d’araignée où le globe entier sera pris comme
une pauvre mouche. Et j’ajoute que le gré
sillement des parasites de la T. S. F. me font
songer aux grincements de dents de mysté
rieux ennemis de notre entendement humain
qui guettent une occasion pour nous faire
sauter la cervelle. Quand je vais au concert,
ce n’est pas pour y saisir les fausses notes. Je
préfère me déranger, m’habiller en l’honneur
de l’art, à me l’offrir, chez moi, comme une
conserve américaine remplaçant un bon rôti
cuit à point. Je vous exaspère?... Est-ce ma
faute si je suis née trop tôt et vous trop tard,
mon ami Loup?
Il prit ses mains gantées, les serra forte-
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
93
ment contre sa poitrine. Il allait peut-être
baiser ses poignets où il respirerait cette fraî
che odeur acidulée de bergamote qui la sui
vait partout, mais Taïaut était là, le fasci
nant de ses yeux jaunes, ses yeux de tigre
prisonnier.
Il la mit en voiture, le cœur étrangement
serré, puis referma sur elle la portière de
l’auto. Ainsi un enfant, de mauvaise hu
meur, aurait remis le couvercle d’une boîte
moderne, d’une belle boîte neuve, sur un
jouet ancien dont il ignorait le secret méca
nisme.
ï;
La petite femme de chambre, très brune
au milieu de la blancheur des mousselines et
des laques du cabinet de toilette, y compris
celle de la chevelure de sa maîtresse, parais
sait jouer la mouche bourdonnante dans
une tasse de lait. Elle peignait et poudrait
Mme de Lydone.
— Madame la comtesse a tort! Si elle se
faisait teindre, elle serait plus jeune de vingt
ans. Et, hier encore, le placier de la parfu
merie Sauret, venu pour apporter ce nou
veau modèle de démêloir, me le disait. Vous
n’êtes pas raisonnable, madame! Sans comp
ter que vous me privez de ma commission :
un beau billet de cinq!...
Marie-Louise de Lydone était assise de
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
95
vant une coiffeuse Louis XVI, au miroir
ovale qui lui renvoyait, sous un nœud de
ruban de bois ondulé, aussi léger que de la
soie, son étrange image de dame du temps
passé. Ses fins cheveux blancs la baignaient
de leurs neigeux reflets, faisant ses traits plus
doux, effaçant un peu ce que les deux vir
gules, deux rides, en somme, plaçant sa bou
che entre deux parenthèses, lui donnaient de
marqué ou de creusé par la féroce griffe du
temps. Elle possédait l'inestimable trésor
d'un teint très clair, ne le soignait pas, au
moins par les moyens en honneur chez les
marchands de beauté, ne voulait faire aucune
concession à leurs produits et se voyait solli
citer par des tas de commerçants plus ou
moins intéressés à lui vendre des secrets dont
elle n'avait pas besoin.
Elle était la dame qui assiste à toutes les
premières, est citée par les journalistes dans
tous les échos mondains, celle qu'on aperce
vait aux bonnes places de toutes les cérémo
nies officielles, la personnalité sans laquelle
96
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
il n’y a pas de réunion amusante. On lui
prêtait des mots qu’elle n’avait jamais faits,
et on l’auréolait de légendes qu’elle ne méri
tait pas. Et comme elle durait, cela durait.
Elle faisait partie d’une société bien fran
çaise qui surnageait sur les vagues furieuses
du mauvais goût de l’époque, résistait aux
assauts de tous les snobismes exotiques et
qui ne pouvait plus être ridicule parce que,
depuis belle heure, aucun ridicule ne tuait
plus personne en France. Màrie-Louise de
Lydone, peut-être par orgueil, outrait son
mépris du temps présent avec cet esprit de
résistance qu’ont tous les êtres libres en face
de la vulgarité ou simplement de l’acquies
cement au vulgaire. Et il en était, de son ori
ginalité comme de certaines notoriétés d’ac
trices ou de demi-mondaines: on peut les bla
guer ou les caricaturer de loin, de près on est
forcé d’en subir le charme car sont toujours
aimables celles qui furent toujours aimées.
— Je t’en prie, Marcelle, murmura Mme
de Lydone, en secouant avec impatience le
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
97
nuage de poudre qu’on mettait sur son front
à grands coups de houppe de cygne, ne m’a
gace pas avec tes réclames de coiffeur. Si tu
as besoin de cinq cents francs, je te les don
nerai volontiers mais ne tombe pas dans tous
les panneaux que te tendent ces messieurs
des Instituts. Je veux rester comme je suis et
tant pis pour ceux à qui je ne plais pas.
— Madame sait bien que ce que j’en dis
c’est pour elle, pas pour moi. Je ne manque
de rien au service de madame, seulement c’est
marrant... pardon, c’est bien ennuyeux de
penser que madame n’a qu’à étendre la main
pour prendre ce qu’on lui offre et qu’elle
refuse. Tous les parfums, qui coûtent si
chers, tous les fards, et les petits pots de
crème, et les masques de caoutchouc, et les
gants enduits de cire miraculeuse. Ah! j’en
aurai vu défiler des recettes de toutes les cou
leurs pour se polir la peau et les ongles!
L’employé de chez Sauret m a dit encore .
« Si Mme la comtesse voulait nous permet
tre seulement de dire qu’elle se sert de notre
98
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
Scintillement de neige des Alpes, nous lui
fournirions toute sa parfumerie gratis. »
Marie-Louise de Lydone éclata de son rire
impertinent.
__ Mais c' est le monde renversé? En
m'offrant ça, ils avouent l'impuissance de
leur glu à prendre les bécasses! Enfin, quoi?
Suis-je donc si vieille?
Et brusquement elle pencha le miroir
qu'elle ajusta le long de son visage devenu
tout à coup grave comme un masque de sta
tue antique.
— Oui, soupira-t-elle, ça peut aller en
core... à la surface! En moi, je n’effacerai ni
les blessures ni les souvenirs. Je n'ai pas peur
du présent, je n’ai peur que du passé. (Elle
ajouta plus haut.) Et ce peigne-là que tu
brandis comme un encensoir? D'où vient-il?
Elle s'empara du peigne que promenait Mar
celle au-dessus de ses cheveux, un démêloir
très brillant à monture de nacre irisée.
— Il est en argent, madame, et l'employé
de chez Sauret a dit comme ça que les
madame de lydone, assassin
99
brunes doivent être peignées avec de l’écaille
brune, les blondes avec de l’écaille blonde,
les rousses avec du plomb... et, naturelle
ment, les blanches avec de l’argent, mais
comme il n’y en a plus, de blanches, on a fait
faire le peigne exprès pour madame la com
tesse. Elle ne peut guère le refuser, il ne pourrait servir à personne»
Marie-Louise pouffa de bon cœur.
— Allons, soit! Tu leur régleras cette
note avec les autres et tu garderas pour toi les
petits pots. Je n'aime pas leurs parfums qui
sont tous à base de musc ou d’autres matières
aussi entêtantes. Les parfums violents sont
le signe de la décomposition d'un monde...
qui a peut-être de bonnes raisons pour es
sayer de donner le change et tu leur diras,
s'ils insistent, que j'attendrai l'heure de ma
mort pour leur demander de m'embaumer. A
propos, Marcelle, c'est aujourd'hui le thé. Il
faudra, s'il ne pleut pas, le servir au jardin,
par guéridons, et choisir les petits-fours. Je
les voudrais déguisés en fleurs de toutes les
100
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
nuances et puis, ce sirop de violettes, as-tu
été voir?
— Oui, madame, seulement on n'en
trouve nulle part. Est-ce que madame est
bien sûre que la princesse de Barges ne le fait
pas fabriquer par son chef? La cuisinière
prétend que c'est un secret de religieuse, ce
sirop-là!
— Ma foi, je l'ignore. J’en voudrais de
pareil, à n'importe quel prix car, justement,
nous aurons aujourd'hui, la princesse, vers
6 heures, et Jean Delantre.
— Alors, ça va regarder M. Taïaut.
Faut-il vous l’envoyer? Cet animal-là est
tellement adroit pour les commissions diffi
ciles. Il terrorise les fournisseurs, c'est rien de
le dire!
Mme de Lydone eut un geste de dépit aus
sitôt réprimé.
C'est bon. Tout à l’heure. Habillemoi d'abord.
On la débarrassa du peignoir de mousseline qui l’enveloppait et on lui passa une
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
loi
robe de satin jaune au large pli Watteau qui
laissait voir le haut de sa gorge sur laquelle
Marcelle attacha un collier de topazes qui la
gainait de reflets d’or mouillés. Elle chaussa
des souliers de velours noir brodés de perles
d’ambre, puis elle se mit à se lustrer les on
gles. Marcelle rangeait autour d’elle les us
tensiles de cristal et d’argent, époussetait,
d’un plumeau multicolore, les traces de
poudre.
Du cabinet de toilette de Mme de Lydone,
un petit boudoir à pans coupés pris dans un
angle de son hôtel, on apercevait, par une
lucarne en œil-de-bœuf, les frondaisons de
son jardin, un bouquet de tilleul tendu par
une grosse branche de ses arbres contempo
rains du Bien-aimé et un morceau d’un tapis
de sable bien ratissé. On pouvait se croire
dans un parc seigneurial, très loin de Paris.
Et tout était silence, vague à l’âme, nuages de
dentelles ou de poudre de riz. Sur sa chaiselongue à ramages verts rappelant par ses
nuances le bouquet
S- ■ ; ; <l
BI b L ! î > . , c 1
f
102
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
bras tremblant de T arbre centenaire, la com
tesse était assise de biais et relisait une lettre
qu’elle venait de sortir d un des multiples
tiroirs de sa coiffeuse. Marcelle bavardait,
furetait, le nez, qu’elle avait très pointu, en
l’air, agitant son plumeau comme l’aile
d’une perruche.
— Oui, madame, c’est à n’y pas couper,
mais il paraît que Mlle Navette, de Y Empire,
s’est fait réduire les seins car, madame sait
que les seins ça ne se porte plus. Le courtier
m’a raconté ça aussi et il m’en donnait la
chair de poule. On prend l’objet, on vous le
fend en quatre et on le presse, en ayant soin
d’en relever le bout pour le rajuster en temps
voulu et puis ça se cicatrise tant bien que
mal, on le farde an peu en y mettant des
veines bleues, ce qui fait plus nature et on
rabat le bout... on reboutonne, quoi! (Ici,
l’étourdie eut un rire étouffé.) Mais on peut
rajuster ça de travers, de sorte que, j’en fais
mes excuses à madame, ils sont dans le cas
de loucher... rapport à la différence!
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
103
— Qui ça qui louche? fit Mme de Ly
done levant la tête car elle n’avait pas très
bien entendu, absorbée par la lecture de la
lettre qu’elle tenait.
— Les seins de Mlle Navette, de VEmpireî
— Non! Tu es folle, des seins qui lou
chent... Ma parole, ces réclamistes te tour
nent la cervelle avec leurs contes à dormir
debout. Va me chercher Taïaut, hein! Dé
pêche-toi..
Le petit salon rond s’ouvrait d’un côté sur
la chambre à coucher et de l’autre sur un es
calier tournant qui conduisait aux offices.
Marcelle dégringola par l’escalier tournant
en appelant Taïaut.
Comme le mauvais génie du conte au seuil
de la grotte enchantée, Taïaut fit son appa
rition dans la féerie blanche où trônait, tout
en or, la dame Louis XV. Le nain, vêtu de
son habituel costume de chauffeur, sinon de
sa propre obscurité, demeurait les yeux fixes
paraissant ne pas voir.
— Taïaut, dit la comtesse de Lydone, il
104
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
faut me dénicher ce fameux sirop de vio
lettes. Marcelle déclare que c'est impossible
et la cuisinière croit que c est un secret de re
ligieuse. Nos fournisseurs n'en ont pas. J en
ai pourtant goûte chez la princesse de Barges
et j'en veux pour aujourd'hui. Arrange-toi.
Taïaut eut une lueur au fond de ses pru
nelles de tigre. Un sourire singulier décou
vrit sa large denture, très saine, la seule chose
qu’il avait de possible et il hocha négative
ment la tête.
— Comment? Tu ne trouverais pas ça,
toi, qui au besoin l’inventerais, si tu avais le
temps?
Taïaut roula lentement jusqu'à la chaiselongue du cabinet de toilette. Mme de Ly
done semblait très occupée, maintenant, à se
polir les ongles, mais elle le voyait venir avec
un regard de dessous les cils qui témoignait
de la malice ou de l’inquiétude. Taïaut, d’un
brusque mouvement de bête qui se blottit,
s’agenouilla sur la traîne de sa robe, le grand
pli Watteau.
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
105
Rien n’était plus émouvant que son mu
tisme car, ses yeux parlaient terriblement
pour lui.
— Allons, Taïaut, pas de bêtise! La
porte n’est même pas fermée. Tu finiras par
te faire pincer en posture de premier commu
niant attendant le bon Dieu... et tu me ren
dras ridicule.
Marie-Louise parlait bas quoiqu’impé
rieusement. Les allures du nain ne parais
saient pas plus l’offenser que celles d’un ani
mal familier très encombrant qui la forçait à
se tenir sur ses gardes parce qu’il pouvait
casser quelque chose.
Le monstre la buvait des yeux comme, en
effet, le gros chien qui attend les coups ou les
caresses de la même main, or, pour le mo
ment, la main en question s’était posée sur
une lettre qu’elle n’avait pas eu le temps de
rejeter dans le tiroir de la coiffeuse. Taïaut,
à genoux, avait couché sa tête, hors de toute
proportion, dans les plis du satin couleur de
soleil et ce bain lustral éclairait son teint
Iû6
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
sombre, le pâlissait tandis que, ses yeux
jaunes, assortis, se pailletaient dor. Il de
meurait sagement immobile, pauvre singe en
extase devant le grand oiseau de son paradis.
__ Taïaut! Relève-toi. Marcelle peut re
venir. Va me chercher ce sirop de violettes.
Prends la voiture. Il n’est que deux heures.
Tu seras rentré pour l’heure du thé. Tu me
choisiras des fleurs.
Le nain ne bougeait pas. Il regardait, à
présent, du côté de la coiffeuse, la main blan
che posée sur la lettre. Alors, d’un vrai geste
de singe, il avança subitement le bras, saisit
cette main au poignet, lui fit lâcher le papier.
— Taïaut! je te défends de toucher à
cette lettre. Tu n’as pas honte, dis?
Taïaut n’était ni un homme du monde ni
un domestique respectueux, c’était un ani
mal à peine apprivoisé. Il voulait lire la let
tre et une grimace de triomphe lui retroussa
les lèvres sur les dents.
— Taïaut! cria Marie-Louise en fermant
les yeux.
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
107
La grande main, aux doigts longs et spa
tules du bout qui broyait en deux les mâts
hérissés de pointes de fer lâcha le poignet
blanc sur lequel son étreinte d’une seconde
semblait avoir déteint en brun, puis, il remit
sa tête dans les plis dorés de la robe» Il de
meura la face cachée, la roulant sur ses flots
de satin comme un enfant se débattant con
tre sa propre rage avant de s’y laisser tomber
tout à fait.
— Voyons, Taïaut, je vais me fâcher.
La lettre, c’est de l’aviateur qui doit venir
aujourd’hui et qui me l’annonce : « Chère
madame, je vous remercie. Sans votre petit
carton glacé je n aurais pas ose me présenter
à votre jour... mais comme il est glacé, ce
petit carton! » Là, c’est tout. Taïaut, tu es
odieux. Regarde-moi un peu en face?... Il
releva la tête et montra un visage crispé de
fureur.
__ Non! C’est inouï! Tu te mêles d etre
jaloux, toi?
Marie-Louise éclata de son rire leger.
io8
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
Il fit oui de la tête.
— Taïaut, va-t’en!
Taïaut se releva d’un bond avec cette élas
ticité qui faisait de lui un redoutable ballon
de jeu dont on ne connaissait jamais bien
les buts, et il chercha sur la coiffeuse un
objet qu’il savait y trouver parce qu’il pos
sédait une excellente mémoire. Quand il eut
découvert ce crayon d’argent, il écrivit le
long de la tablette, de sa ferme écriture,
bien correcte :
« Je prendrai la voiture. J’irai pour le
sirop, mais je ne veux pas servir le thé au
jourd’hui. »
Mme de Lydone haussa les épaules.
— A ton aise, mon pauvre garçon. Je te
donne congé, mais nous avons la princesse
de Barge et probablement Jean Delantre.
Marcelle ne suffira pas.
Taïaut fit non de la tête.
Marie-Louise mit une de ses mains sur la
bouche du monstre, cette terrible bouche
rouge si grande qu elle aurait pu engloutir
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
109
les deux a la fois, et elle ajouta, très calme :
— Comme c’est malin! Tu vas me for
cer à le servir moi-même, Taïaut?
Le nain baissa la tête, sa grosse tête
d’homme, sur sa poitrine de singe, puis il
la secoua désespérément.
— C’est oui ou non? interrogea-t-elle.
Taïaut se pencha de nouveau sur la coif
feuse, effaçant, de son pouce, comme sur
une ardoise, ses premières phrases, il écrivit,
en cassant la mine pour mieux appuyer :
« Il sait que je ne veux pas le servir, je
le lui ai fait comprendre. »
La comtesse de Lydone se leva d’un tel
mouvement de colère et avec un tel regard
que Taïaut recula.
— Tu as fait ça?... Et il ne m’en a rien
dit... Tu as osé, toi?
Taïaut conclut, toujours sur la tablette
de la coiffeuse avec le morceau de mine qui
lui restait et qui entama le bois tant il était
coupant :
« C’est qu’il n’a pas osé, lui. »
IIO
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
La dame Louis XV laissa tomber ses bras
le long de sa robe jaune, comme frappée
de vertige.
__ Taïaut, dit-elle, les dents serrées, je
te chasse.
Taïaut se précipita aux genoux de son
idole d’or. Tout son corps noir tremblait,
se tordait et il n’était plus que le pauvre
monstre qui cherche à s’évader du cercle
enchanté où on le retient prisonnier, mais
la lourde malédiction pesant sur lui ne lui
laissait pas la possibilité de se redresser, ses
bras courts, pourtant si forts, ne s’allon
geaient pas jusqu’à la taille de la femme,
ses jambes arquées ne le haussaient pas jus
qu’à ce buste droit qui le dominait et il lui
aurait fallu, pour dompter cette créature,
employer la force animale dont il était doué,
cette fureur qui renverse tous les obstacles.
Prosterné, il saisit un des petits souliers bro
dés de perles d’ambre et glissa dessous sa tête
crépue de mouton enragé.
— Allons! En voilà assez, gronda-t-elle.
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
111
Passe pour cette fois, mais n’y reviens plus.
Si tu recommences, je te mets à la porte et tu
écriras ce que tu voudras à qui tu voudras
ensuite. Tu es fou à lier, mon pauvre Taïaut.
Dans le salon-musée allait et venait cette
petite société polie par lusage des belles ma
nières et le reflet des belles choses, ce monde
restreint, de plus en plus réduit à lui-même,
traqué dans ses luxueuses prisons et muré
par ses effrois des nouvelles mœurs. Tou
jours curieux, toujours amusé par l’aven
ture et n ayant d’ailleurs rien de mieux à
faire qu’à jouir du spectacle, il ne se mêlait
pas au mouvement moderne, mais le con
templait, d’un peu haut, en notant ses ri
dicules ou ses progrès. Il ne tenait plus à
rien tout en ne voulant faire aucune con
cession parce que beaucoup de ses membres
transfuges étaient notoirement devenus les
victimes des nouvelles façons de vivre.
Alors, n’est-ce pas, il ne lui restait plus,
pour les hommes, qu’à bien ajuster leur
6
112
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
monocle, pour les femmes, à prendre leur
face-à-main.
Il y avait là une princesse de Barge, alliee
à la famille régnante d’Angleterre, un duc
d’Erquigny, ancien chef d’armée, le baron
d’Arçon, académicien, un maniaque dange
reux, la marquise de Gevres avec ses trois
filles, jeunes et réservées malgré leurs yeux
s’extravasant sur leurs joues, et quelques
autres échantillons de plus petite noblesse,
qui conservaient timidement leurs idées
fixes à propos de la religion ôu de la poli
tique, comme on conserve, dans le camphre,
un vieil habit de noce qu’on n’ose pas sortir.
Mme de Lydone, l’originale, l’excentri
que de la réunion, en était aussi l’âme (et
l’âme damnée) parce qu’elle essayait sou
vent de changer le cours des idées ou de re
muer l’eau stagnante des opinions. Elle
avait des idées mais pas du tout d’opinion,
avouait-elle, petite fille de Voltaire toujours
prête à renier sa race pour le plaisir de scan
daliser son public.
madame de LYDONE, ASSASSIN
I i3
Balayant le tapis bleu ciel du long pli
Watteau de sa robe couleur de soleil, elle
mettait des rayons sur ces êtres comme un
beau couchant entoure un paysage roman
tique de ses meilleures grâces et arrive à faire
croire au donjon en ruines qui flamboie,
tout rose d'émotion, qu’il s’agit de l’aurore
et non d’attendre la nuit.
Dans le jardin minuscule aux frondai
sons seigneuriales et parce que le temps le
permettait, on avait dressé de jolis guéri
dons couverts de friandises imitant des
fleurs. Il y avait des coupes de boutons de
roses, des grappes d’oranger, des bouquets
de Parme, des branches de mimosas. Mar
celle, sur sa petite robe courte en jambe de
pantalon arborait un tablier de pures Malines et son charmant bonnet papillon s’en
volait du salon au jardin, tenant à peine
en place. Taïaut avait enfin trouvé le fa
meux sirop de violettes et lui-même, le
monstre, vêtu d’une livrée d’un noir discret,
roulait silencieusement entre les invités qui
114
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
le lutinaient, rappelaient en le tutoyant avec
une sorte d’affectueuse cruauté. Tout ce
monde adorait Taïaut et, du fond de très
lointains atavismes, goûtait 1 acide plaisir
d’être en communication directe avec le
bouffon de leur favorite... « Ah! ma chère
belle, comme je vous comprends! Il est au
jourd’hui si difficile de se faire servir. »...
Quelques-unes de ces dames, ne sachant plus
où chercher des valets de chambres, s’of
fraient des Annamites aux regards bridés,
des Japonais terriblement câlins, ou même
des Chinois, redoutables cuisiniers, qui au
raient fourré de l’opium dans leur pot-aufeu s’ils l’avaient pu.
La marquise de Gèvres était une petite
femme nerveuse, délicate, ressemblant à un
Saxe et outrant les modes les plus durement
masculines. Elle portait un chapeau casque
très enfoncé, une robe fourreau de parapluie
et une écharpe de couleurs violentes repré
sentant des légumes. Sans fard et sans pou
dre, elle continuait à avoir l’air d’un Saxe,
___
madame de LYDONE, ASSASSIN
115
mais d un Saxe pas fini dont on aurait ou
blié le rouge aux pommettes. Elle admettait
la vie moderne comme on admet une pièce
un peu risquée en la regardant du haut d une
loge. Ses trois filles, toutes les trois remar
quablement jolies, avaient des cheveux nat
tés ou ondulés dans le dos, des robes de pen
sionnaires et des yeux s’extravasant sur leurs
joues comme des rivières désireuses de sortir
de leur lit. Elles n’étaient pas relativement
assez riches pour leur situation mais re
montaient jusqu’aux Croisades par leur
père, ce qui ne leur laisserait certainement
pas le loisir de descendre jusqu’au jeune!
homme pauvre de leur songe. Assises en bro
chette de cailles sur le même canapé, elles
rentraient un peu leurs pieds sous elles parce
qu’un monsieur, pour les taquiner, leur
avait déclaré que leurs souliers étaient vrai
ment trop décolletés, des souliers inconve
nants !
Le duc d’Erquigny, grand, sec, dissimu
lait ses angles sous une aimable rondeur de
116
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
caractère et de propos. Habillé à la diable
d/un complet de la Belle Jardinière, qui lui
allait d’autant mieux que sa rustique sim
plicité faisait valoir la grande allure de
l’homme, il sortait de là comme un palmier
sort de sa caisse de bois peint.
La princesse de Barge, très maigre, vêtue
de deuil comme une religieuse défroquée,
montrait un admirable visage de vierge de
vitrail, d’une antique vierge qu’on ne pou
vait rejoindre que sur les genoux et pour lui
demander l’aumône. Elle parlait naturelle
ment de ses ennuis d’argent et déclarait que
si cela continuait elle ne pourrait suffire à
son train de maison. Elle entretenait, à
l’étranger, deux ou trois couvents de nonnes
cloîtrées et faisait, en outre, bâtir une église.
On était une douzaine d’invités tout au
plus, mais tous se connaissaient, ce qui sup
primait les encombrantes présentations, en
levant tout protocole à la réunion, plus fa
miliale que mondaine. On connaissait aussi
la maison qu’on parcourait du haut en bas,
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
117
allant de la salle de musique au salon et du
salon à la bibliothèque, transformée en fu
moir, ou de larges fauteuils. de cuir souple
attendaient les amateurs de belles reliures et
de bons cigares. Aucune femme ne fumait ni
ne permettait aux hommes de fumer auprès
d’elle. Cela ne faisait même pas question et
aucun des hommes de cette société n’aurait
eu l’idée d’en demander la licence.
Le grand vieillard qui s’appelait le duc
d’Erquigny, racontait à qui voulait l’en
tendre qu’il avait un procès avec le maire de
sa commune, son ancien garde-chasse.
— Imaginez que cet animal me volait
comme dans un bois. Parbleu! Comme dans
mes propres forêts! Il prenait mes faisans au
filet sous prétexte de les nourrir, et les ven
dait aux Halles après les avoir étranglés. Il
punissait très sévèrement le pauvre braco
porteur d’un simple lapin sous sa veste alors
qu’il dépeuplait toutes mes garennes pour sa
marmite! Je l’ai flanqué dehors en portant
le motif à la connaissance d’un avocat. Eh
118
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
bien, la commune Ta nommé maire à sa sor
tie de prison et maintenant (il eut un bon
rire), il m’assigne pour manque de clôture
et introduction de gibier malfaisant dans les
choux de ses administrés, C est du dernier
cocasse!
Tout le monde éclata,
— Assignez-le en retour pour vos plu
mes de faisan à un louis le brin! jeta étour
diment la princesse de Barge,
— La plume de faisan ne se porte plus,
fit sentencieusement la marquise de Gèvres,
pas plus, du reste, que le louis. D’où sortezvous, ma chère amie, pour avoir vu des plu
mes sur un chapeau depuis au moins cinq
ans?
— Ah! fit la princesse, humiliée comme
une novice prise en faute par sa supérieure,
je ne sais pas, moi, je ne lis pas les journaux.
Le baron d’Arçon fit entendre un petit
gloussement.
— Cette bonne princesse qui se figure
que les journaux de la République s’occu-
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
K-
119
pent de plumes aux chapeaux alors que les
Américains qui les subventionnent vont
tête nue!
Puis, baissant le ton et se confondant en
saluts respectueusement empressés, on en
toura l'abbé Bergereau qui cherchait un coin
libre pour déposer sa serviette, un énorme
rouleau toujours bourré de documents pré
cieux, pages latines ou vieux manuscrits,
parmi lesquels s'égaraient quelquefois des
confidences de ses paroissiens qu'il aurait
peut-être mieux valu ne pas laisser traîner.
L'abbé Bergereau, un mélomane bien
connu pour ses discussions au sujet du
chant liturgique moderne comparé au chant
grégorien, était un exquis petit personnage
encore jeune, guilleret, l’air d’une souris qui
adore les bons parchemins et aime à mettre
son nez ,où il ne faudrait pas. Poli, gentil,
gourmand, mais toujours prêt à rendre ser
vice en cas de troubles de conscience, on le
vénérait pour son esprit franchement tolé
rant et sa candeur évangélique dont il fai
120
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
sait, en les mêlant, le plus étonnant des
extraits pour ies mouchoirs de ces dames.
Mme de Lydone s’approcha de l’abbé
Bergereau en lui plaçant sous son nez de
souris une coupe de petits fours où il y avait
des camélias, des tubéreuses et du jasmin
d’Espagne.
— Ça se mange, monsieur l’abbé, ditelle laconiquement.
— Oh! merveille! s’écria le prêtre en
extase. Toutes les fleurs de l’Eden! Il n’y a
qu’elle pour inventer de pareilles tentations.
O Eve, suivie de son serpent aux yeux d’or!
Non, tenez, je blasphème! Comtesse, vous
êtes une sainte.
Et l’abbé Bergereau goûta un bouton de
rose, le regard au ciel comme s’il avalait
l’hostie.
Marie-Louise s’appuyait d’une main sur
la tête crépue de Taïaut en offrant, de l’au
tre, sa corbeille de fleurs comestibles.
— A quand ton baptême, mon cher en-
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
121
fant, toi que Dieu fit plus petit pour le faire
avec soin.
Et, rieur, 1 abbé releva, de son index, dé
licat, la terrible face du monstre. Le mons
tre, lui, ne riait pas. Il était même fort grave,
ne trouvant pas drôle d’être le plus petit au
milieu des grands de ce monde qui, d’un
geste capricieux, pouvaient le relancer dans
les ténèbres extérieures, comme aurait pro
noncé l’abbé.
Il y eut une rumeur de joie pour l’entrée
de celui qu’on attendait et qu’on redoutait
de ne pas voir venir : Jean Delantre, le mys
térieux maestro qui déclarait ne pouvoir
jouer que devant un parterre de reines.
Le musicien Jean Delantre était bien le
plus parfait des objets de luxe qu’on pût
admirer sous tous les rapports. Sans âge,
parce qu’admirablement fait, très élégant, il
avait les yeux bleus de ceux qui ne regar
dent jamais la terre et ne se baissent pas
pour ramasser leurs gants. Par moments très
sérieux, faisant preuve d’érudition, discu
122
MADAME DE LYDONE. ASSASSIN
tant ou défendant ses devanciers, appréciant
impartialement ses égaux, et assez souvent
éclatant d’un rire fou qui partait en casca
des, malgré lui, irrésistiblement après avoir
suivi tous les méandres de l’ironie. A la fois
le meilleur pontife de son art et l’enfant
gâté de tous ses auditeurs, il ne posait pas,
mais, infiniment orgueilleux, il dédaignait
le grand public à peu près comme un fleuve,
se rappelant sa source glaciale, le pur lac
des montagnes, se refuserait à suivre son
courant, à tomber dans la mer qui roule
trop d’épaves et de cadavres.
Pendant qu’on entourait Jean Delantre,
Taïaut se dirigea, inquiet, vers la porte,
puis la ferma brusquement, parce qu’il
croyait — au moins en prit-il le prétexte —
qu’on allait faire de la musique. Il venait
simplement d’apercevoir Gaston Louveret
franchissant le rideau de plantes grimpantes
qui garantissaient le jardin des curiosités de
la rue. L’aviateur serait forcé d’entrer par la
bibliothèque et cela retarderait le baise-main
traditionnel.
VI
En pénétrant dans cette maison par la
bibliothèque, Gaston Louveret ne reconnut
plus la folie de la tante originale. Il fut
plongé tout de suite dans une obscurité qui
sentait le vieux cuir des reliures et il ne ren
contra là que deux messieurs d’apparence
maussade, pas très bien mis, l’un, maigre,
faisant claquer ses doigts avec une impa
tience d’où la mesure n’était pas absolu
ment exclue parce qu’il écoutait un piano
lointain, et l’autre, couleur de pain d’épices,
dont les yeux mi-clos semblaient guetter, en
dedans, l’accord propre à faire pirouetter un
monocle au bout d’un ruban trop large.
L’aviateur eut un salut un peu raide, à
124
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
cause de T uniforme, et les deux messieurs,
plus âgés, répondirent par un geste bienveil
lant, tout en conservant leur distance visà-vis de cet étranger à leur milieu.
La maîtresse de la maison n étant pas là
pour faire les présentations, Gaston Louveret se contenta de rester debout, appuyé
contre une des colonnes qui soutenaient les
rayons bondés de volumes, et songea qu il
avait peut-être eu tort de se déranger, lui
qui détestait le monde.
Or, les deux messieurs F examinaient à la
dérobée. Brusquement, le plus grand se leva
et alla vers lui la main tendue, la mine heu
reuse :
— Vous êtes du même camp que mon
fils Erquigny, lui dit-il avec un bon sourire.
Vous le connaissez, n’est-ce pas, puisque
vous faites partie de son escadrille?
Ahuri, Louveret murmura :
— Oui, mon général!
Comment? C’était le père du marquis
d’Erquigny, le duc d’Erquigny, cet ancien
madame DE LYDONE, ASSASSIN
125
Chef d’armée dont tous les officiers parlaient
avec une respectueuse terreur, ce bourgeois
tout simple et presque mal habillé? A son
tour, Gaston Louveret l’examina. Un bour
geois? Ah! non! Il était encore un chef malgré ses soixante-dix ans sonnés. Maigre
comme un vieux lion mais encore tellement
racé, et combien vigoureuse sa poignée de
main, et quel éclair dans les yeux, des yeux
vifs qui vous touchaient jusqu’à l’âme
quand il disait : Mon fils Erquigny!
— Il va bien? reprit-il. Je n’ai de ses
nouvelles que par les journaux de sport.
C est une mauvaise tête, vous devez vous en
être aperçu, mais un bon officier, hein?
— Un as! répondit vivement Louveret,
qui mettait toujours du cœur au service de
celui qui lui en montrait.
— Oh! je n’en doute pas. Merci. Nous
sommes brouillés... pour le moment. Ima
ginez que ce farceur m’a presque forcé de
vendre une propriété à laquelle j’avais la
faiblesse de tenir... comme si on devait tenir
I2Ô
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
I
à quelque chose à mon âge... Enfin! Est-ce
que vous jouez, vous?
__ Non, mon général. (Et il ajouta dans
un sourire complice.) Croyez que ça ne
m’empêche pas de faire aussi des bêtises..
Le duc d’Erquigny se frotta les mains
avec une visible satisfaction.
__ A la bonne heure! J’aime à vous
l’entendre dire. Que serait une jeunesse qui
ne ferait pas de bêtises... J ai peut-être été un
peu sévère en l’envoyant promener... il re
viendra. A propos : qu’est-ce que vous ve
nez chercher ici? Vous aimez la musique?
Mozart, Chopin, ou les modernes, ceux que
j’appelle : les Chinois?
— Je vous avoue, mon général, que je
n’y entends pas grand’chose, dit Gaston
Louveret, un peu hésitant, et que je ne con
nais pas mieux les anciens que les moder
nes...
— Vous venez pour Delantre? Je com
prends ça. On ne le rencontre pas souvent,
ce cher maître.
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
127
— Je l’ignore absolument! soupira le
jeune homme, confus à Vidée de blesser un
mélomane, ce n’est pas pour lui que je...
-— Ne vous égarez donc pas, Erquigny!
interrompit le personnage couleur de pain
d’épices, qui se mit subitement à ricaner très
doucement, comme une poule glousserait
pour appeler ses petits, Monsieur vient pour
voir la comtesse de Lydone. Notre belle
amie va se rapprocher du ciel histoire de
faire pénitence... car, vraiment, monsieur a
bien l’air d’un archange.
Louveret fit volte-face, complètement
suffoqué par ce langage trop parisien pour
ses oreilles qui s’échauffèrent malgré sa ré
serve habituelle.
— Pardon, monsieur, pourquoi Mme de
Lydone aurait-elle besoin de faire pénitence?
Je suis ici, en effet, pour lui offrir mes plus
respectueux hommages et je ne permets
pas...
Pressentant quelque irréparable gaffe,
9
128
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
Erquigny s’interposa avec sa brutale fran
chise, qui mettait presque toujours ses
bottes éperonnées dans le plat.
— Allons, d’Arçon, pas de blague! Ce
n’est pas parce que vous n’aimez pas les
femmes que vous allez dire du mal de notre
belle amie Marie-Louise? Elle est toujours
délicieuse. Moi, je la trouve adorable. Non
seulement elle se défend très bien, mais en
core elle n’a pas d’histoire comme le bon
heur, qu’elle me représente si parfaitement.
Non pas d’histoires, des légendes... Quelle
est donc la jolie personne qui n’en a pas?
— Pas d’histoires? riposta aigrement le
baron d’Arçon, cessant de glousser pour
prendre un ton de coq encore dans la mue,
vous trouvez que ce n’est rien, vous, que
d’avoir tué deux hommes dans sa vie de jo
lie personne?
— Voyons, gronda Erquigny, faisant,
de nouveau claquer ses doigts, si un mon
sieur se fait sauter la cervelle pour une dame
qui n’a pas de goût pour lui, ce n’est ja
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
129
mais qu’un fou de moins. Quant à l’autre?
Sais pas. Il y en a un autre?
Et le duc leva ses sourcils en accents cir
conflexes.
— Probablement son mari! Lydone, que
j ai bien connu, était bâti pour durer cent
ans.
Gaston Louveret aurait certainement
voulu être ailleurs, mais, au lieu de s’en
aller, une très mauvaise pensée lui vint. Il
se fit le plus neutre possible pour en enten
dre davantage.
— Quelle vilaine imagination vous
avez, murmura le duc impatienté. Lydone,
que j’ai beaucoup connu aussi, adorait sa
femme et...
— C’est justement pour ça!
Erquigny se mit à plaisanter pour ne pas
envenimer les choses :
— Vous croyez donc à l’amour avec un
grand h? Vous, un académicien, qui devez
savoir l’orthographe? Un homme sain ne
meurt pas d’amour ni de jalousie, pas plus
130
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
un mari qu'un amant. Je comprends le désespoir devant le refus... Quant à la posses
sion, ça n'a jamais tué les gens, que je
sache!
— Je crois, fit le baron d'Arçon en rele
vant ses paupières lourdes sur les deux
puits de ténèbres de ses yeux, que l'insensi
bilité d'une femme est pareille à l'acier : on
peut s'y briser les dents. Et ce serait dom
mage pour les vôtres, Monsieur, acheva-t-il
en se tournant vers l’aviateur.
Gaston Louveret n'en put supporter da
vantage. Il trouvait cet homme affreux et
surtout d’une prétention moralisatrice qui
ne lui allait guère.
— Mon général, pria-t-il, avec un re
gard intense a 1 adresse du duc d Erquigny.
puis-je vous demander de me présenter à
Monsieur : Je suis le neveu de Mme de Ly
done, Gaston Louveret, et, malgré ma pa
renté fort éloignée, je désire la défendre.
— Aïe! s’exclama le duc amusé, ça c'est
un comble! Pourquoi ne le disiez-vous pas
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
131
tout de suite. Mes compliments. Je vou
drais bien être dans votre uniforme... D'a
bord parce que vous êtes jeune, ensuite...
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase.
On entendit le bruit d’applaudissements
qui crépitaient comme une averse sur les
feuillages du jardin, puis des exclamations,
des portes s’ouvrant ou se fermant et la maî
tresse de maison apparut dans tout l’é
blouissement de sa robe couleur de soleil.
— Tiens? Monsieur Loup? Je ne vous
avais pas encore vu. Pourquoi vous cachezvous ici?
— Pour y entendre dire du bien de
vous, chère Madame! déclara le baron d’Ar
çon en lui tirant une révérence de cour.
Et il s’en alla, le pas léger, le monocle
sautillant, pour joindre ses félicitations à
celles qui pleuvaient sur le cher maître, Jean
Delantre, qu’il n’avait d’ailleurs pas écouté.
Marie-Louise demeura un instant inter
dite, puis elle livra ses mains au baiser solen
nellement respectueux du jeune homme.
132
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
— Ma chère belle, il vous faut calmer
monsieur, souffla le duc d’Erquigny. Le ba
ron d’Arçon vient de le traiter à!archange
et il est furieux. Et vous, mon garçon,
ajouta-t-il en frappant affectueusement sur
l'épaule de l’aviateur, ne prenez pas le mors
aux dents aussi facilement... La comtesse a
horreur des... des histoires, car, non,
Mme de Lydone n’est pas du tout un assas
sin.
— Ah! fit-elle exaspérée, il s’est permis,
chez moi, mais... mais il est à tuer, cet
homme-là.
— Quand je vous le disais! souligna le
duc en se retirant à son tour pour ne pas
perdre la face en éclatant de rire.
— Marie-Lise, murmura Louveret, en
rebaisant les mains qu’on lui abandonnait,
laissez-moi lui casser la figure tout acadé
micien qu’il puisse être!
A ce malheureux maniaque? Mais
vous seriez la fable de tout Paris. Il a rai
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
133
son, le duc, j’ai horreur des histoires. J’ai
merai mieux endurer n’importe quel sup
plice que d’avoir un scandale ici. D’Arçon
est classé, on le tolère, c’est un pauvre ma
lade et ça ne va pas plus loin qu’un compli
ment. (Elle froissait fébrilement un éventail
de Chantilly étoilé d’or.) Oui, continuat-elle d’une voix brève, un peu rauque, il est
à tuer... mais est-ce qu’il ne faudrait pas
finir par tuer tout le monde...
On perçut un petit déclic. L’éventail ve
nait de prendre la place de la figure du pau
vre malade : il était cassé.
Quand ils rentrèrent au salon, MarieLouise présenta son neveu à la ronde, insis
tant sur son désespoir de ne pas avoir en
tendu Jean Delantre.
Jean Delantre, le maître adulé, eut un
geste de dédain. Il avait horreur des nou
veaux visages dans son cercle et, après une
vague formule de politesse, il tourna le dos.
Les trois petites cailles sur canapé, les jo
lies demoiselles de Gèvres, du même mou-
■'I
134
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
veinent naïf, tendirent le cou pour aperce
voir l’épervier, c’est-à-dire l’aviateur*
— Mon Dieu, qu’il est bien! balbutia la
plus jeune : seize ans*
— Le bel uniforme! constata la seconde:
dix-huit ans.
— Il n’a pas l’air tendre! songea la troi
sième : vingt ans, mais elle chercha, du re
gard, une glace autour d’elle pour savoir si
son chapeau lui allait.
— Les trois petites de Gèvres sont à ma
rier, monsieur Loup, glissa malicieusement
Marie-Louise à l’oreille de son neveu. Elles
sont toutes les trois très jolies et auront
même de belles dot... alors...
— Je les épouserai donc toutes les trois!
déclara Louveret du ton le plus affirmatif
qu’il put trouver.
Au fond, il commençait à avoir la fièvre.
Cette femme devait passer sa vie à se mo
quer des gens* Vieille coquette d’une espèce
très supérieure sans doute aux espèces ordi
naires, mais tout de même
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
135
Il gagna le jardin, se laissa tomber dans
une bergère, devant un guéridon ou un prê
tre au visage beat officiait avec des gâteaux
en forme de calices. Gaston Louveret son
geait :
Ainsi notre belle parente a tué ou
désespéré des hommes? Elle est tellement
dépourvue de sens moral qu'elle laisse un
monstre répugnant pénétrer dans son inti
mité et elle n'est certainement pas assez
naïve pour ignorer l'effet qu’elle lui pro
duit. Est-ce vertu ou vice? A-t-elle une si
grande indifférence vis-à-vis de tout contact
plus ou moins sensuel qu’elle peut jouer la
vertu, ou un tel raffinement de vice qu’il lui
suffit de plaire pour en être heureuse? Elle
est incontestablement fort intelligente. Elle
en sait beaucoup plus long que n’importe
quelle courtisane, mais elle a, par instant, un
si grand air qu'elle vous intimide et on ne
sait plus trop s’il convient de la fuir ou s’il
faudrait se montrer plus hardi. Je n'y com
prends plus rien, seulement je sens déjà que
136 MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
jI K-l________ _ ______ —— -------------------------- - -----------
je ne peux plus m’en passer... Là... main
tenant, elle traîne cet horrible nègre dans les
plis de sa robe... elle s’en pare, absolument
comme, jadis, ses aïeules se posaient une
mouche sur le front, la joue, sinon le coin des
lèvres. Ah! quel tableau... ce nain est vrai
ment effarant à côté d’elle. Lui aussi est à
tuer!
— C’est une sainte, répondit l’abbé
Bergereau à la réflexion que Louveret venait
de faire tout haut en terminant son soliloque irrespectueux.
— Hein? Vous parlez sérieusement, de
manda l’officier en dévisageant le prêtre, les
yeux fous.
— Mais oui! Mais oui, cher monsieur.
La comtesse de Lydone est ou sera une
sainte. Elle a sauvé la vie à ce pauvre rebut
de l’humanité. C’était bien et elle double la
bonne œuvre en lui permettant de vivre une
existence merveilleuse à ses pieds. Faire
1 aumône est trop facile. Donner de l’argent
ou du pain, ce n’est que peu de chose car
rV .
z
y|
.
ÿ 'r'
$ Jsr ï W?
______________
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
137
tout le monde en a les moyens... mais don
ner du rêve... Ah! monsieur... c’est en cela
que Mme de Lydone est une sainte, com
prenez-vous ce que je veux dire?
Gaston Louveret demeurait les yeux
exorbités en face de ce prêtre qui, selon sa
nouvelle conception de la charité, s’extasiait
devant le don du rêve fait à un monstre...
lequel ne devait être que trop enclin à en
profiter plus réellement.
Tout en dégustant les petits fours dégui
sés en fleurs de toutes les nuances, l’abbé
Bergereau continua, butinant un lis de
sucre.
— Il nous faudrait des femmes comme
cela dans les patronages catholiques, les œu
vres de bienfaisance, surtout les orphelinats.
Voyez-vous, monsieur l’aviateur, c’est en
renouvelant l’esprit religieux, toujours un
peu routinier, que nous arriverons a rega
gner tout le terrain perdu. La sévérité, 1 aus
térité, l’éternel renoncement qui renonce
aux meilleurs avantages de celui qui prêche,
138
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
ou doit prêcher d’exemple, mais cest per
dre tous les bénéfices qu'on peut en obtenir
sous une forme plus attrayante. J irai plus
loin, monsieur l’aviateur, l’orgueil qui ne
représente pas toujours la grande vertu, est
une offense à l’esprit de Dieu. Je crois qu'il
n’en demande pas tant.
Gaston Louveret était partagé entre une
insolente envie de rire et un attendrissement
sincère pour l’innocence de ce prêtre mon
dain.
— De quel orgueil voulez-vous parler,
monsieur l’abbé?
— De certaine raideur, de l’oubli de la
grâce en toutes choses... Ainsi, tenez, le
bruit a couru, oh! il y a déjà longtemps,
avant la guerre, que notre exquise amie
avait résistée aux sollicitations d’un mal
heureux épris de ses charmes... Or, M. de
Lydone était mort... eh bien? ...(Ici l’abbé
croqua un petit morceau de son lis pour se
donner peut-être le temps de la réflexion.)
Eh bien... Mme la comtesse de Lydone,
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
139
fidèle au souvenir de son époux n’a pas
voulu se remarier... elle a eu tort...
— Et le monsieur s’est fait sauter? con
clut Gaston Louveret, espérant qu’on allait
lui prouver le contraire.
— Hélas, oui! Et, en ce temps-là„ je
n’avais pas l’honneur de connaître cette
charmante femme. Si je l’avais connue, je
lui aurais dit que le plus grand péché est
l’orgueil, c’est le crime de Satan. Il est irré
missible. Et damner un homme est pire
que, pour une femme, perdre son honneur...
Car, enfin, si des considérations de fortune,
de position sociale, que sais-je, empêchaient
notre charmante hôtesse de se remarier...
Louveret se leva nerveusement. Un
étrange revirement se fit dans son cerveau.
Ce qu’il avait trouvé inadmissible d’abord,
lui sembla, en écoutant ce prêtre indulgent,
parfaitement logique. Après tout, corps
pour corps, celui de Marie-Louise de Ly
done devait valoir celui du personnage
qu’elle avait dédaigné. A la guerre comme
14°
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
1
à la guerre, et en amour comme en amour!
— Cas de légitime défense! murmurat-il. Et, en laissant tomber cette phrase un
peu hermétique, il eut un geste si violent
qu’il effraya le bon abbé.
__ Voyons! Voyons! expliqua l’abbé
avalant de travers, la comtesse n’a même pas
de religion, elle ne pratique pas, elle n’est
pas sérieuse... Elle na donc pas 1 excuse
d’une foi intransigeante. Tenez, je parie
qu’elle regrette, maintenant, son inutile
vertu. D’autant mieux qu’elle n a pas la
réputation d’une prude, tant s’en faut! Ah!
monsieur l’aviateur, à s'élever si haut, du
moment qu’on ne cherche pas Dieu... (Et
l’abbé se mit à rire d’un bon rire aussi spiri
tuel que possible.) Je ne dis pas ça pour
vous, bien entendu!...
Et il but une gorgée du fameux sirop de
violettes avec l’onction qu’il aurait mise à
baiser l’anneau de son évêque.
Cette fois, Gaston Louveret, exaspéré, se
dirigea vers le salon où il entrevoyait une
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
141
robe jaune comme un dernier rayon de salut.
—• Vous partez, cher monsieur Loup?
questionna Marie-Louise. Vous n’auriez
pas voulu rester à dîner avec moi, ce soir?
Il tressaillit, puis, faisant un effort pour
se libérer de 1 emprise, il répondit, serrant
les dents sur son mensonge :
— Hélas! chère Madame, il y a vol de
nuit. Je ne peux pas. Je suis désolé.
« Marie-Lise, ma délicieuse amie, je
vous ai menti, l’autre jour, à votre jour,
parce que je me sentais devenir complète
ment fou. Je ne sais pas du tout comment
vous expliquer ce qui se passe en moi à
votre sujet puisque aussi bien je ne peux
guère me l’expliquer à moi-même. Ce n’est
sûrement pas de votre faute, mais c’est en
core moins de la mienne. Je viens de décou
vrir que je suis amoureux de vous... et pour
ne pas me faire donner congé, je prends le
soin de m’en aller sans avoir à vous enten
142
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
I
dre me dire des choses désagréables. Comme
je sais que vous ne me répondrez rien, je
vous écris. Je ne voudrais cependant pas
passer à vos yeux pour un homme mal
élevé, alors... Marie-Lise, je m’en vais
parce que je vous aime. C’est idiot, c’est ri
dicule, c’est vulgaire et je devine que vous
ne m’avez certes pas attendu pour m’en
tendre vous dire ça, que vous, qui avez
mieux à faire qu’à encourager les mauvaises
passions, vous ne pourrez pas me pardon
ner ce manque d’usage, cette sauvagerie
d’un provincial ignorant le monde bien pen
sant. Ecoutez-moi, Marie-Lise, j’ai fait
tout ce que j’ai pu pour me prouver que je
me trompais, que ce n’était qu’un joli petit
flirt, un marivaudage du temps qu’il vous
plaît de ressusciter pour la joie de nos yeux,
mais je n’ai pas pu m’en donner l’illusion,
parce que vous êtes présente en moi malgré
moi et que vous m’êtes devenue aussi indis
pensable que les propres battements de mon
cœur. J’ai pu vous fuir. On ne fuit pas son
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
l43
-—,
cœur. Je ne vous demande rien. Je ne veux
rien. Je voudrais vivre simplement et je ne
peux pas y arriver. Je ne suis plus à Page
de Chérubin contant sa peine à sa marraine,
ni à celui du monsieur très raisonnable
qui cherche à faire une fin. J’ai ou trop vécu
ou pas assez, mais j ai besoin de vous
comme on aurait besoin d une eau très pure
ou du plus puissant des alcools. J’aurais pu
revenir sans parler, sans écrire, et tâcher
d’arranger mon existence en partie double.
L/amour d’un côté, le plaisir de l’autre. Seu
lement je ne suis peut-être pas assez vicieux
pour ça. On se forge de beaux prétextes
pour s’amuser, mais le suprême amusement
est encore d’en souffrir. J’ai essayé de faire
la noce. Ça ne me réussissait déjà pas avant.
Maintenant ça m’écœure parce que, juste
ment, je vous porte dans mon cœur partout
où je vais.
« Marie-Lise, j’ai fait un rêve atroce,
l’autre nuit. J’étais en avion et je me sen
tais très heureux, car c’est le seul endroit où
ÏO
144
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
je puis encore me croire libre. Il faisait un
temps splendide et le ciel avait la couleur
bleu-paon de vos yeux, je montais avec
cette certitude que nous devons avoir tous
d’être le maître absolu de notre machine qui
est humaine pendant que notre humanité
devient machine et n’a plus besoin de s oc
cuper de ses mouvements, ce qui s’appelle
enfin avoir la direction de ses commandes
par les simples réflexes. Or, j’eus l’idée, tout
à coup, que j’étais attiré en bas par une
espèce de succion de l’atmosphère, ce qu’on
appelle un entonnoir ou un trou, et je me
mis à descendre lentement, irrésistiblement,
sans pouvoir exécuter une seule des ma
nœuvres prévues, très élémentaires d’ail
leurs et qui n’exigent aucun tour de
force. Mais, en rêve, on ne se dirige pas lo
giquement. J’eus la curiosité de chercher à
connaître le pays dans lequel je tombais
puisque je ne pouvais pas éviter la chute.
Alors... j’aperçus, au-dessous de moi, un
marais, une sorte d’immense cloaque d’en
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
145
cre, une eau épaisse comme une boue et, làdedans, des vagues, des remous, une étrange
agitation de choses qui devaient être vivan
tes puisqu’elles soulevaient ses ondes noirâ
tres, faisaient remuer les roseaux, toutes les
plantes aquatiques qu’on voyait frissonner
à la surface. Et plus je m’approchais, plus
je distinguais ces choses qui étaient bien des
animaux, les plus immondes des habitants
de la mer : des pieuvres, des crabes et l’é
norme serpent à qui les Romains donnaient
des esclaves à dévorer pour les engraisser
mieux : la lamproie.
« Marie-Lise, en vous décrivant ça, j’ai
encore la sueur aux tempes... Je ne me suis
réveillé de cet horrible cauchemar que lors
que, la première bête entrevue, pendant que
j’essayais vainement de relever l’appareil,
sauta sur moi : une pieuvre! Je poussai un
grand cri et ce fut ce cri qui me fit bondir
hors de mon lit. J’avais senti (je les sens en
core quand j’y pense) deux bras de cette
pieuvre autour de mes reins et, pour comble
146
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
d’horreur, cette bête énorme, roulée en boule
et marchant sur ma couverture, à la façon
dont roule autour de vous votre... valet de
chambre, cette pieuvre avait, du même côté,
me regardant fixement, les deux yeux jaunes
de Taïaut.
« Marie-Lise, excusez-moi d’avoir voulu
vous intéresser à mes souffrances ner
veuses, peut-être imaginaires par le stupide
récit de ce rêve insensé. Vous m’avez dit un
jour, où j’étais très heureux sans le savoir
car nous sommes toujours heureux quand
nous n'avons pas encore essayé d’analyser
notre bonheur, que je représentais votre
seule famille parce que nous parlions la
même langue et que je savais vous donner
la réplique. Si je suis encore assez près de
vous pour que vous m’entendiez, pardon
nez-moi ma folie. Envoyez-moi un mot,
fût-il ironique, un écho de votre rire, si rail
leur, parfois si inquiétant. Je ne reviendrai
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
147
pas mais je saurai tout de même que vous
n’avez pas de colère contre moi... parce que
j’ai osé vous dire ce que d’autres vous ont
dit, ce pourquoi, paraît-il, vous les avez
laissés mourir. »
VII
« Mais, mon cher enfant, votre fuite, devant un danger qui n existe pas, puisque
vous êtes seul de votre avis, est du pur
égoïsme. Si vous vous déclarez malheureux
en partant, le serez-vous davantage en res
tant? Je vous laisse libre de choisir... votre
genre de mort ! Moi j aurai grand peine a
me passer de vous. Ne vaudrait-il pas mieux
nous revoir sans nous expliquer? En tous
les cas, je vous en prie, ne vous occupez plus
de Taïaut car ce pauvre inconscient ne mé
rite pas l’honneur que vous lui faites.
Qu’est-ce qu’il a pu vous écrire, mon Dieu,
et me reconnaissez-vous le droit de vous le
demander? »
Ce court billet, sur papier rose hortensia,
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
149
acidulé d’un parfum de citron vert, était
cacheté par une minuscule couronne, à poin
tes de perles et si ces pointes, fort émous
sées, ne pouvaient atteindre le cœur du jeune
homme ni pour la douleur ni pour la joie,
elles furent, tout de même, assez pénétran
tes pour le retenir. La comtesse de Lydone
en sa qualité de grande dame, sinon de
femme vraiment comme il faut, avait tous
les droits et c’était lui, le sauvage, qui se
conduisait mal. D’une certaine façon, il se
montrait absolument comme le monstre
Taïaut, de plus humble envergure, avec
cette différence nullement à son honneur
que la dame patronnesse ne lui devait au
cune protection.
Il resterait. Cependant il crut bon de faire
pressentir, en correspondant avec sa mère,
Mme Geneviève Louveret, un prochain
changement de résidence : « La vie pari
sienne m’agace, décidément, lui confiait-il,
tu as eu tort de me précipiter dans cet abîme
de complications mondaines et je regrette
150
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
de plus en plus de ne pouvoir prendre le
large... tout à fait! » Puis il mit sous enveloppe le billet du nain, ce menu papier
froissé en boulette qu’il défripa très soigneusement. Un instant, il fut sur le point de
le jeter à la poste mais — il y a de ces ha
sards diaboliques — comme Erquigny allait
monter en voiture pour regagner Paris il
invita Louveret, qui, lui, n’avait pas de voi
ture.
— Venez donc avec moi, voulez-vous?
Je vous mettrai chez elle. (Il ajouta, non sans
un sourire d’intelligence.) J’ignore qui, elle,
mais peut-être la rencontre-t-on chez la
comtesse de Lydone.
Louveret faillit se fâcher. Quel indiscret,
ce camarade! Pourtant il monta machinale
ment en glissant le billet dans sa poche.
Cette occasion offerte le délivrait de l’in
quiétude d’avoir à choisir entre deux routes.
S’il ne se faisait pas fracasser à un mauvais
tournant par son conducteur, il arriverait
toujours pour une entrevue agréable et se-
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN 151
Ion le vœu de la dame on ne s’expliquerait
pas.
A propos? fit le marquis d’Erquigny
menant d un train plus que céleste pour ne
pas dire d’enfer, qu’est-ce que cette femmelà? C est celle à qui vous avez fait visiter
le camp le mois dernier? Mon père, du temps
que j’étais bien avec lui, en racontait des
histoires étonnantes. Elle est encore belle,
paraît-il, a de l’esprit, un esprit curieux et
il court, sur elle, des bruits amusants. Elle
ramasse des phénomènes et transforme sa
maison, un bijou du vieux Paris, en ména
gerie de la foire du Trône. Qu’est-ce qu’il
y a de vrai, là-dedans?
— Rien! répondit laconiquement Lou
veret.
— Papa en a plein la bouche quand il
en parle. Je soupçonne ce vert-galant...
La voiture fit une embardée parce que
Gaston Louveret, d’un mouvement invo
lontaire, avait dû heurter le bras qui tenait
la direction. Alors Erquigny, tout marquis
152
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
mal élevé qu’il fût, eut un sourire très aima
ble. Il savait qu’il existe d’autres aberra
tions que les cartes et il interjeta, pour ar
ranger les choses :
— Vous comprenez, papa que j’ai ruiné
en lui faisant payer mes différences, a eu
peut-être l’idée d’épouser la comtesse qui
est, dit-on, très riche.
Se séparant, boulevard Saint-Germain,
les deux camarades se donnèrent une poi
gnée de main un peu molle...
Marie-Louise de Lydone attendait Gas
ton Louveret car elle ne doutait pas de sa
visite et elle avait donné des ordres à Mar
celle tout en envoyant Taïaut en courses
parce que ce n était pas son jour de récep
tion officielle.
Dans l’ombre de la bergère couverte où
elle s encastrait comme une sainte dans sa
niche, la sainte de l’abbé Bergereau, elle
rayonnait tel un clair de lune, habillée de
blanc et ornée d’un grand sautoir de cristal
de roche.
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
153
Comme il demeurait convenu qu’on ne
s expliquerait pas, 1 aviateur, après le baisemain respectueux, plaça sur ses genoux l’en
veloppe contenant le billet du nain et garda
le silence le plus absolu. Elle ouvrit cette
enveloppe, lut le billet, haussa les épaules.
, — Voyons, monsieur Loup, ce n’est pas
sérieux? Il a été humilié par votre don d’ar
gent ou votre compliment qu’il a pris pour
une raillerie. C est un être très en dehors
des... gens de maison. Un esclave, soit, mais
pas un domestique. Pourquoi voulez-vous
gâcher notre belle amitié en l’honneur de ce
vilain sire? Je ne peux pas le mettre à la
porte. Je le connais : il rentrerait par la fe
nêtre... et en cassant des vitres. Il est clair
qu’il est jaloux... C’est idiot... voilà.
Il la contemplait, les lèvres mordues, n’es
sayant pas de protester. Elle parlait tran
quillement, ne cherchait pas à faire des
phrases. Selon son habitude il lui semblait
naturel de nommer les choses par leur nom.
Elle admettait que ce... numéro de cirque
154
MADAME de lydone, assassin
fût jaloux. De quel droit? Elle ajouta
comme si elle l’eût deviné :
— On a toujours la permission de re
garder son évêque et de lui envier son ciel...
de lit, surtout quand on ne peut jouer que
le modeste rôle de chien perdu.
Tout cela pour elle n’avait aucune impor
tance, au moins l’importance que le jeune
homme lui attribuait. Elle était très calme,
affectueusement calme.
Lui, se sentait plein de remords.
Il était un passionné en face de la vie
brûlante.
Elle, était une blasée proche de la nuit.
Et l’abîme se creusait tout à coup, en
traînant dans sa faille les propos légers, les
flirts parfumés aux fines odeurs de jadis, les
bouquets à Chloris, les madrigaux spiri
tuels et aussi sa confiance d’homme qu’il
avait mise en elle comme en un autre
homme, un ami délicieux qui, pour le mieux
attacher, s’était travesti en créature de rêve.
Il s’en irait, certainement.
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
155
En attendant il allait, lentement, de la
porte vitrée de petits miroirs, la porte inté
rieure par où elle lui était apparue la pre
mière fois à la porte d’entrée, du côté du
perron, où le tapis bleu pâle débordait.
Autour d’eux régnait la mystérieuse tran
quillité d’une église, d’un coin d’église,
d’une exquise chapelle où l’on avait entassé
des trésors d’ex-voto, des soieries de ban
nières anciennes, des étoffes brodées de fleurs
d’or et des coffrets somptueux pleins de pré
sents. Une atmosphère saturée de dévotion
l’entourait mais de quelle nature pouvait
bien être cette dévotion?
Il baissait la tête, oppressé par un senti
ment d’indéfinissable honte. Elle avait rai
son après tout, il était ridicule et elle ne pou
vait pas prendre la responsabilité de ce ri
dicule si elle acceptait celle de la jalousie
d’un monstre inconscient. On lui avait en
voyé un joli garçon à marier et s’il se trom
pait d’adresse elle ne pouvait que le gron
der. Encore le grondait-elle pour la forme,
156
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
en dissimulant une cruelle envie de rire.
__ Alors, quoi? Vous m’en voulez, mon
sieur Loup? Si vous trouvez plus convena
ble de me fuir... comme on fuirait une per
sonne dangereuse... car je devine qu’on vous
a raconté des choses... je ne vous retiens
pas. Il est toujours terrible de peser sur une
destinée.
Elle se leva, ennuagée de sa longue robe
de voile blanc où scintillait son collier de
verre. On ne voyait ni ses pieds ni ses mains.
Il émanait d’elle comme une étrange et fan
tomatique tristesse. Elle était l’indifférente
qui regrette de l’être mais qui sait bien qu’il
faut avoir de la raison pour deux.
— Oui, dit-il enfin d’une voix sourde,
je dois m’en aller surtout parce que je vous
ai offensée.
— N’exagérez pas! Rien ne m’offense
plus.
— Ne pourriez-vous m’ôter du cœur
cette angoisse que vous y avez mise... et
madame de lydone, assassin
157
meme arracher le cœur avec, ne vous gênez
pas. Est-ce vous faire injure que vous re
procher d etre un beau mirage, un piège où
e pauvre sauvage que je suis est tombé?
Encore une question, madame. Répondezmoi ou mettez-moi dehors tout de suite. Je
n’aurai que ce que je mérite! Est-il vrai que
le duc d’Erquigny vous ait fait la cour pour
vous épouser... ou...
Elle était debout, en face de lui, les yeux
sur ses yeux, etudiant son visage attentive
ment comme si elle le voyait mieux en cher
chant sous le masque de 1 homme les traits
de 1 enfant qui se crispaient déjà pour se
fondre dans une sincère douleur.
— Si la vérité peut vous guérir d’une
passagère fantaisie, je consens à vous la dire,
cher monsieur. Oui, d’Erquigny m’a beau
coup aimée, autrefois. Il n’a jamais voulu
m’épouser. Ce n’était vraiment pas la peine.
Les propositions de mariage sont des céré
monies inutiles. Il y a longtemps que c’est
fini entre le duc et moi. Faut-il donc que je
158
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
me confesse à vous... de savoir garder un
amant pour ami ce qui suffirait à faire
l’éloge d’une femmel
Il eut une rauque exclamation en serrant
les poings malgré lui.
__ Et celui qui est mort... qui s est...
balbutia-t-il.
__ Ah! oui, le monsieur que j’ai tué!
Quand on pense que c est comme ça qu on
raconte mon histoire? Le pauvre garçon
était neurasthénique et il s imaginait qu il
était le seul... Tous les hommes en sont là
jusqu’au jour où ils découvrent le contraire.
Un faible. Je ne lui avais rien promis, moi,
alors, quand il a su...
Gaston Louveret arrêté net au milieu du
salon se prit les tempes d’un geste d égare
ment.
— Ah! Madame! Madame! MarieLouise! Marie-Lise, par pitié, taisez-vous!
Quand on demande ces choses-là c’est...
c’est pour ne pas les savoir! Et votre mari,
lui, est-ce qu’il s’en doutait?
______MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
I59
— Je pense que oui mais je crois que, lui
aussi, aurait préféré ne pas les savoir.
Le jeune homme s’abattit sur les deux
genoux devant la femme blanche, toute
blanche, qui tordait nerveusement son col
lier de cristal comme une sainte égrènerait
son chapelet et, se cachant le front dans sa
robe, se tamponnant les oreilles avec ses plis,
il éclata en sanglots; ses larmes roulèrent, se
mêlèrent aux perles brillantes. L’orage subit
qui bouleversait son cerveau s’était amon
celé, sans qu il s en doutât, au fond de sa
poitrine, retombant du cerveau sur le coeur
et il sombrait tout entier dans un désespoir
enfantin qui n’avait plus de véritable objet.
Il abandonnait tout respect humain et toute
tenue mondaine. Il ne savait plus où il était
ni s’il connaissait cette femme où si elle se
montrait à lui pour la première fois telle
qu’elle devait être. Etait-ce une coquette en
core plus dépravée que coquette ou le per
sonnage d’une hallucination compliquée,
de ces fantômes qui hantent les nuits d’une
H
IÔO
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
ivresse mauvaise procurée par les drogues.
Mme de Lydone se pencha sur ce grand
garçon qui pleurait comme un petit enfant
dont on vient de briser le jouet, l'entoura
de ses bras en le serrant passionnément con
tre elle. L’amour, chez certaines femmes,
s’éveille par la maternité. Ses yeux prirent,
tout à coup, une singulière expression dé
sespérée. Etait-ce l’horreur de ce qu’elle ve
nait de faire ou le remords de ce qu’elle avait
fait? Elle cria d’une voix vibrante, d’une
voix qu’elle ne s’était jamais connue :
— Pardon! J’ai menti, menti, menti!
Cette vie-là n’a pas existé. C’est maintenant
seulement que je me sens vivre.
Et elle retomba dans la bergère toute se
couée de frissons.
— Je ne veux pas que vous pleuriez
pour ça, mon enfant, mon cher amour...
C est de la folie! Est-ce que je mérite qu’on
me pleure, moi. Et pourtant, oui, pleurez
sur moi comme sur une morte, cela t’est un
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
161
tel hommage de votre part et me rend si
fière!
Elle tenait sa tête à pleines mains et bu
vait ses larmes dans ses yeux comme une
bête altérée aurait bu fièvreusement à une
source. Il eut un rire encore hoquetant de
sanglots.
Je suis stupide et je ne peux pas com
prendre ce qui se passe. Je reve! Est-ce que
vous espériez me dégoûter de vous?
Et comme Marie-Louise embrassait tou
jours ses yeux il se redressa un peu, se serra
éperdument contre elle pour lui tendre sa
bouche.
— Tu ne diras plus rien? Tu me jures
que tu as menti, menti, menti?
— Je ne me souviens même pas de ce
que j’ai pu vous dire, mon cher Loup. Et
puis, quand une femme avoue, elle ment
toujours...
— Alors?...
— Alors, je vous supplie de ne plus rien
me demander.
IÔ2
madame de lydone, assassin
Il s’aperçut qu’elle pleurait aussi. Sous
ses paupières longues et bistrées, comme les
deux petites ailes d’un oiseau qui se replient
pour cacher ce qu’il couve, elle lui déroba
ses yeux devenus sombres à 1 image des
siens.
__ Voulez-vous me faire un serment,
Marie-Lise, car je crois l’heure venue des
faux serments selon 1 usage immémorial.
(Il s’efforçait de plaisanter tout en s’es
suyant les joues avec sa robe.) Jurez-moi
que vous mettrez Taïaut à la porte!
— Encore! Mais c’est insensé! Je ne
peux pas. Ce serait la dernière des lâchetés.
Vous ne pouvez être jaloux que... de vos
égaux!
— Je suis affreusement jaloux, moi, de
votre entourage, de ceux qui vous appro
chent tous les jours et vous servent. J’ai
même été jaloux avant d’être amoureux.
Vous pourriez essayer. Je vous assure que
c’est... d’une originalité monstrueuse, là.
C’est une tache sur votre robe, Marie-Lise!
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
163
— Oui... je veux bien essayer! Vous
avez peut-être raison.
Jurez donc, madame, vous qui men
tez si facilement?
Et tout à fait redressé, il eut un tel éclair
de rage ou de mépris qu’elle répondit, rési
gnée :
— Je ferai tout ce que vous voudrez,
monsieur Loup, je vous en prie, ne me re
gardez pas comme ça : « Encore un petit
moment, monsieur le bourreau! Encore un
petit moment! »
Se souvenait-il, lui, qui savait proba
blement son histoire de France, que cette
phrase d’intime effroi, avait été proférée par
la du Barry sur l’échafaud avant de se livrer
tout entière au dernier homme qui la con
voitait?
Cependant parce qu’il demeurait encore
très jeune, il n’insista pas. Du reste, sa résis
tance n’était-elle pas la preuve même de ses
mensonges!
Il en est de l’amour comme de la politi-
164
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN----------
que II a ses côtés d’absurdités protocolaires,
ses dehors parfaitement corrects dissimulant
ce que tout le monde pense mais n ose pas
dire et il arrive qu’on signe la paix entre
deux adversaires irréductibles avec force
gants blancs, porte-plume d’or, nombreuses
interventions de gens connaissant tous les
dessous de l’affaire. L’amour et la politique
ont la bizarre faculté d’outrer les situations
les plus simples jusqu’à leur faire perdre
toute vraisemblance. C est en cela que ces
deux façons de trahir l'humanité se ressem
blent et exercent leurs plus effarants rava
ges. Que le but en vaille ou non la peine,
la diplomatie, cette vieille magicienne dont
tous les trucs sont mis à jour, éventés de
puis le commencement des siècles, surgit,
frappe de sa baguette les témoins oculaires
et les rend aveugles pour la minute précise
de son tour de passe-passe. Ensuite, on res
pire, cela fait du bien de croire qu'on a le
temps de voir venir. On se félicite et on
s'embrasse très tendrement. Encore un peu
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
165
de répit et on se déchirera de plus belle, on
s’inventera les pires supplices pour se mieux
entre-dévorer. Fatalement tout recommen
cera sur de nouveaux griefs car on ne peut
pas vivre amis étant ennemis nés. Or, les
amoureux, comme les adversaires politiques,
sont généralement des ennemis nés. Ce n’est
pas toujours leurs fautes. C’est plutôt celle
de la nature qui a souvent posé elle-même
ses bornes frontières, sinon ses conditions.
Gaston Louveret, en sa qualité d’avia
teur, habitait le camp d’aviation et n’avait
pris aucun pied-à-terre en ville. Il ne son
gea pas du tout à la possibilité de recevoir
chez lui sa belle parente mais il faut lui ren
dre cette justice qu’il ne songea pas davan
tage à être reçu chez elle... Et il demeura,
toute une semaine, dans la plus cruelle des
alternatives.
Ce fut sur ces entrefaites que sa mère,
tourmentée par ses lettres, lui ayant fait pré
voir un changement de résidence, vint à Pa
ris. Les provinciaux du meilleur monde ont
ï66
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN_____
l’habitude d’arriver dans la vie Parisie“e
quand les Parisiens du meilleur monde pa
tent pour la province, les villes d eaux, les
plages ou l’étranger. C'est un échangé de
bons procédés qui les précipitent, les uns
chez les autres et dans une sene de faux
mouvements. Il est de bon goût de fermer
sa porte pendant la période dite des vacan
ces et c’est justement cette période-là que les
provinciaux choisissent pour aller voir leurs
parents éloignés.
Marcelle, la petite femme de chambre
étourdie, fit irruption de l'escalier tournant
du cabinet de toilette, vers les deux heures
de ce jour dominical pour annoncer une vi
site à sa maîtresse qui était en train de tra
cer un itinéraire avec son chauffeur, Taïaut.
Mme de Lydone n’avait plus de propriété
où se retirer l'ete, selon la traditionnelle cou
tume de ses ancêtres, pour l’excellente rai
son que la maison de ses ancêtres avait brû
lée pendant la guerre, par là, quelque part
du côté de l’Argonne. Alors, sa voiture la
_____ madame de LYDONE, ASSASSIN
167
conduisait au hasard et on s’arrêtait n’im
porte ou, selon le caprice du moment.
Madame, souffla Viarcelle très intri
guée, il y a au salon une dame qui veut voir
madame à toutes fins.
— Pourquoi l’as-tu fait entrer? Tu sais
pourtant que je ne reçois jamais personne
au mois d’août. Qui c’est, cette dame?
Marcelle baissa les yeux, dévotement.
— C’est une provinciale.
— Ah! Et à quoi l’as-tu vu? demanda
Marie-Louise impatientée car elle avait des
nerfs depuis quelque temps.
— A ce qu’elle a l’air d’une femme
comme il faut, répondit tranquillement la
jeune effrontée.
La comtesse eut le sourire, prit la carte
qu’on lui présentait et se leva tout à coup,
bouleversée.
— Madame Geneviève Louveret d’Arrignan! Sa mère! Va lui dire que je descends
tout de suite.
Taïaut, les yeux fixes, contemplait les
l68
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
4
cartes. Debout, devant la coiffeuse où elles
s’étalaient, son large visage arrivait juste à
leur hauteur et sa tête, énorme, se posait
dessus comme un étonnant presse-papier de
bronze.
Marcelle ayant disparu, la comtesse de
Lydone jeta un coup d’œil à la glace pen
chée, la releva un peu. Elle portait un élé
gant déshabillé de crêpe de Chine paille à
larges revers de soie bleue lavande. Ses che
veux tombaient en catogan sur son col.
C’était à la fois très joli et un peu négligé,
un peu sortie de bain sinon de bal. Elle
chercha un instant autour d’elle une atté
nuation à ce costume trop du matin à cette
heure du jour mais Taïaut avait deviné
parce que c’était un animal d’intérieur, lui,
un de ces chiens bull, toujours tellement là,
qui montrent leurs crocs dans les boudoirs
de leurs maîtresses, et il tira d’une penderie
entr’ouverte une longue écharpe de dentelles
noires qu’il vint présenter à sa divinité, les
mains hautes.
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
169
— Oui, justement. C’est ce qu’il me faut.
Merci, Taïaut. Seulement promets-moi de
ne pas descendre au salon, dis?
Taïaut secoua la tete et elle flatta cette
tête crépue comme on caresse distraitement
le bull qui aura la force passive d’obéir.
Dans le demi-crépuscule du salon-musée
où les personnages Louis XV examinaient
d un peu haut, tenant qui leur épée, qui une
fleur, la dame de province, celle-ci était assise
sagement sur le siège qui lui avait paru le
moins voluptueux de cet antre des menus
plaisirs d’autrefois. Fort correctement mise,
Mme Geneviève Louveret d’Arrignan était,
naturellement, en noir mais en noir à reflets
changeants plus ou moins bleu marine.
C’était une blonde pâle, de teint un peu
jauni, sans poudre ni fard, les lèvres natu
rellement rosées, les yeux encore beaux d’un
gris obscur sans lumière. Une incomparable
distinction l’entourait comme une invisible
prière de ne pas toucher ainsi qu’on l’écrit
sur les mannequins artificiels. Quand Mme
I70
madame de lydone, assassin
__
de Lydone entra vivement dans le frou-frou
soyeux de sa tenue inconvenante, quoique
barrée de deuil, Mme Louveret eut un petit
geste choqué, se leva et sourit d’un sourire
contraint:
__ Je me suis permis de me présenter
chez vous sans m'annoncer par une lettre,
ma chère cousine, parce que j’étais en peine
de mon fils et sachant qu’il vient ici assez
souvent, j’ai tenu à vous parler avant d’aller
le voir. Vous m’excuserez, n’est-ce pas?
— Non seulement je vous excuse, ma
dame, mais je vous remercie de votre aima
ble surprise, j'allais partir pour un assez
long voyage et je suis heureuse de 1 avoir
différé puisque cela me procure le plaisir de
vous recevoir.
Mme de Lydone disait cela de sa voix
prenante, musicale et on était en droit de
croire qu’elle le pensait.
Les deux femmes s’étudièrent par des
feintes et des tâtonnements polis avant d’en
gager le fer. On sentait que la confiance ne
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
1,71
régnait pas et qu’elles s’observaient d’une
maniéré Hostile maigre toutes les courtoisies
de leurs propos.
Vous m avez répondu si gracieuse
ment lorsque je vous ai écrit au sujet de
mon grand diable de fils, dit enfin Mme
Louveret, que j’ai espéré que vous alliez
vous occuper de son avenir. Je comprends.
Il est très difficile de se marier quand on a
une situation dangereuse, cependant, au
jourd’hui il y a tant de jeunes filles... à ca
ser et, à Paris, les positions les plus en vue
ne sont pas toujours aussi belles, morale
ment parlant.
— Pourquoi tenez-vous tant à marier
ce garçon s’il n’y tient pas lui-même? inter
rompit Mme de Lydone portant le premier
coup droit.
— Vous aurait-il dit ne pas vouloir se
marier? riposta Mme Louveret avec un
mouvement de déception. A moi, il n’a ja
mais avoué ça!
— Non, certainement, chère Madame,
172
madame de lydone, assassin
car ce qu'on ne veut pas confier à sa mère,
on ne va pas le raconter aux autres! déclara
imperturbablement Marie-Louise qui savait
le contraire.
Mme Louveret se rassura, elle sortit une
enveloppe de son petit sac à main en cuir
bleu marine et elle la tendit à Mme de Ly
done.
Assise sur le canapé Louis XV de son sa
lon où elle prenait l’allure des héroïnes de
ce temps frivole la comtesse lut attentive
ment cette lettre et s’aperçut qu’il y avait
tout de même des choses qu’on ne disait pas
à la femme aimée si on en prévenait la mère.
Alors, il était malheureux au point de vou
loir changer de résidence, de demander à
s’éloigner des complications de la vie mon
daine. Il parlait de prendre le large tout à
fait? C’était grave?
Elle replia nerveusement le papier, le
lissa, du bout de l’ongle, et le rendit.
— A votre avis, chère Madame, pour
quoi votre fils serait-il malheureux? Beau
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
173
garçon, bien portant, riche et possédant la
plus séduisante sinon la plus dangereuse
des positions sociales, qu’est-ce qui l'empê
che de se marier s il en a envie, puisque vous
êtes persuadée qu'il en a envie!
Helas! Probablement un de ces sou
venirs qui ne s efface pas malgré les distan
ces et les efforts faits pour s’étourdir. Mon
enfant est un sentimental, il a eu la plus
coupable des liaisons avec une femme ma
riée au sous-préfet de la ville proche de son
camp et cela fut tout un drame. J’en ai eu
les détails par des racontars du milieu où
vivait cette personne. En province, on sait
toujours tout. Elle a rompu devant la me
nace du scandale, son mari ayant appris sa
mauvaise conduite, mais le départ de mon
fils ne l'a pas empêchée de le revoir, je pense.
Elle doit venir le relancer de temps en temps
ici. A Paris, il est plus facile de se cacher.
Voilà pourquoi Gaston a, de nouveau, le
désir de partir pour ailleurs. A mes yeux,
il demeure évident que l'aimant encore il
I74
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN_______
songe à la fuir de plus en plus pour ne pas
achever de la perdre de réputation.
Mme de Lydone écoutait ces propos o
lents avec la mine d’une femme qui boit une
tisane amère : « L’aimant encore il songe a
la fuir pour ne pas achever de la perdre. »
Cela ne semblait pas très solide comme ar
gument mais cela vous avait le parfum ex
cessif de l’amour qui, généralement, pro
gresse dans l’absurde. Chose bizarre, elle ne
s’était pas encore avisée de songer qu elle
savait tout ça et beaucoup mieux que cehe
qui le lui racontait»
Le récit, très cravache sur la botte, que
le jeune officier lui avait fait de son aven
ture avec la jolie sous-prefete ne s apparen
tait en rien à ce roman psychologique. Ce
pendant, ne l’etait-il pas, sentimental, ce
grand toqué qu'elle avait vu pleurer à ses
pieds, il n’y avait pas huit jours?
— Voulez-vous que j’essaie de confes
ser votre fils? Moi, ça ne me regarde pas,
pourtant, si cette personne vient le retrou-
madame de lydone, assassin
175
ver à Paris, que vous en soyez sûre... et
pourquoi le diriez-vous? il n’est pas possi
ble de le marier dans ces conditions-là... ou,
alors, qu elle obtienne son divorce et qu’il
l’épouse...
La mère fit un geste de réprobation.
,
Jamais! Nous ne voulons point
d’une divorcée dans notre famille! Ni moi
ni son pere nous n admettons que l’on sanc
tifie de telles fautes!... Cette créature est fort
jolie, fort coquette, très dépensière. Elle
n aurait naturellement rien à réclamer à son
mari qui ne lui rendrait pas sa dot... et puis,
circonstance aggravante, elle est plus âgée
que Gaston, de cinq ans au moins.
Mme de Lydone se renversa sur son ca
napé Louis XV en éclatant d’un rire stri
dent. On aurait juré que la porte de glaces,
en face d’elle, venait de se briser.
— Vous croyez que... l’âge, ça compte
beaucoup, en amour? Surtout dans ce que
vous appelez les liaisons coupables, sinon
dangereuses?
12
17 6
MADAME DE LYDONE» ASSASSIN
Offensée par le timbre mordant de ce rirelà, Mme Geneviève Louveret répondit, ai
grement :
,
__ Il est certain que je manque a expé
rience en ces matières, chère cousine, mais je
crois que ce qui n’est pas normal ne dure
pas. Mon fils l’aime encore, c’est possible,
mais il veut la fuir, même au prix de sa
situation militaire à laquelle il est très atta
ché, qu’il n’a pas voulu nous sacrifier, à
nous, et vous voyez que, malgré le senti
ment, il se trouve ridicule en lui restant
fidèle. Je crois que mon fils est un fou...
raisonnable, comme tous les hommes.
La comtesse frissonna étrangement. Elle
avait de l’expérience en ces matières, elle, la
dame originale? Qu’en savait-on, mon
Dieu? Elle ne connaissait peut-être, au con
traire, que le mauvais côté de la question.
La triste originalité que la sienne? Tou
jours en marge de la vie ordinaire, être seule
et vouloir finir impénitente!
Marie-Louise frappa sur un timbre et sa
__
madame de lydone, assassin
177
petite femme de chambre parut aussitôt,
(bile devait ecouter derrière la porte!)
— Donne-nous du thé, des gâteaux!
ordonna-t-elle et, se retournant vers la sage
personne qui avait inventé que les hommes
étaient tous des fous raisonnables, elle
ajouta, pleine de déférence : Madame a
voyagé toute la nuit et doit avoir besoin de
se restaurer.
Elles ne furent plus que deux aimables
amies dont la parenté ne pouvait que res
serrer les liens amicaux. On parla de la sécu
rité de 1 existence familiale, des grandes pro
priétés de province ou les jours, toujours pa
reils, s ecoulent doucement, de la difficulté
de se loger à Paris ou de s’y faire servir, de
toutes les fortunes, désormais instables et de
la joie qu’il y aurait, quand on a de grands
salons déserts, à les voir se peupler de déli
cieux petits-enfants.
VIII
Marie-Louise de Lydone traversait une
crise inouïe dans son existence de grande
dame capricieuse. Elle venait d’être touchée
par la grâce, selon l’expression élégante
qu’aurait employée l’abbé Bergereau si on
l’eût prié de juger le cas en bon directeur de
conscience.
L’amour est un rayon d’en haut qui
tombe de si haut, de si loin que jamais per
sonne, fous raisonnables ou fous incurables,
n’a pu connaître son origine, sa véritable es
sence, et en délimiter, par conséquent, les il
luminations. 11 rend purs les vicieux. Il dé
prave les honnêtes gens. Il est en puissance
dans tous les grands bouleversements et il
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
179
met de 1 ordre quelquefois dans les existences
les plus désordonnées. Son absurdité même
est la garantie de sa sincérité. Il n’est pas de
grand amour qui ne confine à l’absurde. On
peut dire de lui (et que n’a-t-on pas dit!)
qu il est aussi le seul contact prouvé avec le
divin. Ce pourquoi il est le perpétuel miracle,
au moins aux yeux de ceux qui ont le bon
heur d’y croire.
Mme de Lydone, élevée dans un monde
insouciant, capable des pires dilettantismes
mais incapable de prendre les choses au sé
rieux, avait, de 1 amour, dont elle savait par
ler à 1 occasion, une opinion qui ressemblait
à celle des Parisiens pour la vie de province :
c’est merveilleux, seulement il ne faut pas
en abuser parce qu’on y perdrait la face :
« L’air pur, disait la marquise de Gèvres,
mais ça creuse les rides, ça fane le teint et ça
fait engraisser parce que ça donne de l'appé
tit! » Sous d’autres rapports, c'était un peu
ce que s’imaginait l’originale comtesse encore
plus Louis XV que ses aïeules : « Si on pou-
ï8o
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
vait réduire l’amour à l’état de simple objet
de cabinet de toilette, il n’y aurait plus ja
mais de drames de la jalousie, ni par le revolver ni par le vitriol! »
Avait-elle dit ça? Ou, si elle l’avait ose
dire n’avait-elle voulu que lancer un de ces
mots à l’emporte-pièce dont elle semait ses
discours de voltairienne raffinée?
Or, Mme de Lydone se réveilla, un beau
matin, remplie de pudeur à un âge où il serait
décent de ne plus en montrer. Elle eut envie
de rougir devant son miroir. Elle fut, devant
l’amour, comme le serait un étranger entrant
dans un pays dont il ignore la langue et à qui
ne viendrait même pas l’idée de se servir des
seuls gestes pour traduire ses impressions.
Une tendresse ingénue, absolument dépouil
lée de toute ardeur sensuelle la conduisit à la
passion, ainsi qu’un joli petit sentier fleuri
peut conduire au précipice le plus effrayant
et comme elle était d’une race qui n’admet
pas de demi-mesures dans les grandes cir
madame de lydone, ASSASSIN
181
constances, elle ne pouvait que, fatalement,
y tomber.
...Blotti dans sa robe Watteau, le nain
l’écoutait, en la buvant de ses regards de ti
gre prisonnier. On reprenait, ce matin-là,
l’itinéraire interrompu le jour de la visite de
Mme Louveret, en le modifiant selon le ca
price de l’heure :
— Je veux aller revoir ma maison de
naissance, Taïaut. Arrange-toi pour que
cette promenade ne dure pas plus de trois
jours. C’est, comme tu le vois, un endroit
perdu en dehors des routes possibles. Je
pourrais y aller seule avec M. Louveret qui
sait conduire, mais je n’ai pas l’habitude des
vitesses d’aviateur et je ne tiens pas du tout
à me faire tuer. C’est toi qui nous mèneras et
tu tâcheras d’être à la hauteur de ta mission.
Si tu recommences à écrire des bêtises au
M. Loup, il te mordra ou il me forcera, moi,
à te laisser mourir de faim puisque tu ne
veux pas quitter ma maison.
Taïaut eut un hochement de tête signifî-
182
madame de lydone, assassin
catif. Un singulier sourire lui découvrit les
dents qui témoignait que les loups pou
vaient bien se rencontrer à deux de jeu.
__ Ne ris pas! M. Loup m'a été confié
par une dame Loup qui adore son fils et veut
le marier avec... (elle chercha un instant)
avec les trois demoiselles de Gèvres, tu sais,
celles qui ont des yeux à damner l’abbé Bergereau lui-même?
Et elle éclata d'un rire forcé qui entrait
peut-être dans la gamme des rires de théâtre.
Mme de Lydone avait l'habitude de pen
ser tout haut quand elle parlait et elle ne
changeait pas sa manière en changeant d'au
ditoire. Du moment que celui à qui elle s’a
dressait était intelligent, qu’il eût rang de
mondain ou de domestique elle demeurait la
dame libre de ses propos, ne cachait rien à
personne. Marcelle, sa femme de chambre,
Taïaut, son chauffeur, ou sa couturière, en
entendaient tout autant que le duc d’Erqui
gny ou la princesse de Barge à son jour.
Taïaut présenta une liste de villes et des
madame de LYDONE, ASSASSIN
183
noms d’hôtels où l’on pouvait dîner conve
nablement.
— Ça, pour les repas, c’est M. Loup qui
m invite. C est stupide, mais ce jeune pro
vincial se considérerait comme déshonoré si
on ne lui permettait pas cette politesse. Il est
mon neveu... seulement...
Taïaut tira de sa poche un carnet des plus
élégants, à couverture de cuir souple gris
perle et à son chiffre, c’est-à-dire portant sur
le coin un T en argent aussi haut que lui,
toute proportion gardée. Il l’ouvrit à moitié
pages et y griffonna rapidement cette phrase
lapidaire :
« ...seulement il est amoureux. Comme
je le suis aussi, moi, je veux me nourrir à
part. Je ne mangerai pas dans la maison où
vous mangerez. Je suis à votre service, pas
au sien. » Il ne souriait plus.
La comtesse de Lydone, d’un mouvement
égalant en rapidité l’écriture du monstre*
leva sa belle main blanche pour le souffleter
sans aucune restriction mentale. Taïaut lui
ï84
madame de
lydone, assassin
rattrapa le poignet au vol et l’immobilisa à
Xüx milHmètres de sa propre joue, pursJ
prit l’autre main qu’il baisa, gou u
dans la paume.
_ Je sais, murmura Marie-Louise. Tu
es très fort mais ça finira mal, Taïaut, J en
ai assez de tes façons de chien mal dresse.
Taïaut, comme un chien réellement battu,
se fourra sous ses pieds en signe d’obéissance
et lui lécha une cheville au travers de son bas
de soie.
Quand Marcelle entra pour demander a
sa maîtresse s’il fallait lui préparer une toi
lette de sortie. Marie-Louise lui tendit ses
jolies jambes :
__ Change-moi de bas. Si je mets ma
robe grise ceux-ci sont trop clairs et d ail
leurs ils sont sales!...
Elle ne se gênait décidément plus pour
dire la vérité à tout le monde.
On partit, un matin de septembre, par un
jour brumeux des brouillards de la Seine.
madame de lydone, assassin
185
Taïaut, très grave à son volant ne paraissait
ni voir ni entendre. Gaston Louveret bou
dait, tout au fond de la conduite intérieure,
côté gauche, tandis que la dame Louis XV,
côté droit, cachait ses cheveux poudrés sous
un voile blanc.
Elle semblait ravie comme une écolière en
vacances.
— Ça vous amuse tellement de vous fi
cher de moi? murmura l’aviateur humilié
d’avoir encore cédé à la monstrueuse fantai
sie de se laisser conduire par le nain au lieu
de partir en tête à tête.
Mme de Lydone saisit la main du jeune
homme et la posa sous son manteau de four
rure à l’endroit présumé de son cœur.
— Pourquoi voulez-vous me faire de la
peine, mon amour? Jamais je ne me suis sen
tie si pleinement heureuse. Vous n’imaginez
pas ce que je puis goûter la vie, en ce mo
ment... car je sais que ça ne durera pas!
Vous connaissez la traditionnelle légende du
noyé qui au moment de mourir voit repas-
l86
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
ser devant lui les principaux épisodes ayant
marqué dans son existence, surtout les scenes
de son enfance... Eh bien, j’en suis là. J ai
oublié tout ce qui n’est pas d’une blancheur
de neige et, par ce matin un peu frais, tout
embrouillé de vapeurs, se lève, dans mon cer
veau, le souvenir d'une première commu
nion. (Elle se mit à rire de son rire inquié
tant.) J’en ai à la fois le voile et les idées
confuses. C’était là-bas, où nous allons,
dans le chemin qui menait de ma maison de
naissance à l’église de mon village car j ai eu
un village, moi, comme les êtres simples.
Vous ne me croyez pas, monsieur Loup?
— Oh! si, je vous crois... capable de
tout, même d’inventer la simplicité! Le vil
lage c’était certainement un décor en carton,
vous aviez des sabots de velours et un bon
net de points d’Angleterre.
— Non! Loup, tu n’y es pas! J’étais
dans une voiture de gala qui datait du très
ancien temps, une berline où ma grand’mère
avait fait son voyage de noces. On avait tiré
___ madame de lydone, assassin
187
cette berline dune remise... de derrière les
fagots et on en avait secoué les coussins pleins
de mites, lesquels étaient encore d’un beau
bleu de roi! Ça roulait doucement, au trot
de deux chevaux un peu poussifs. Ma mère
feuilletait son paroissien a coins de vermeil,
au fermoir fleuronné. Mon père somnolait en
guignant de temps en temps ses terrains de
chasse. Un mauvais quart d’heure à passer :
l’église, les chants naïfs des petits paysans, et
la quête. Un louis d’or neuf à ces gens d’é
glise qu il n aimait guère. Moi, j’étais pré
occupée de ma robe, en cachemire de l’Inde,
brodée de soie. Une fantaisie de ma mère,
cette robe. La mousseline eût été trop
simple...
— Je pense bien! soupira Louveret, qui
s’étira voluptueusement, parce qu’après
tout il ne pouvait s’empêcher d’écouter avec
plaisir la voix de cette femme qui lui cares
sait l’oreille comme des barbes de plume.
— Voyons! Ce n’était pas ma faute,
monsieur Loup, je ne pouvais pas protester,
18 8
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
j'avais douze ans! Cette robe représentait la
tradition, elle faisait partie du trésor de la
famille. Elle avait été la pelisse de baptême
de ma mère et la mienne! D’un blanc d ivoire
un peu jauni, elle devenait ma robe de pre
mière communion sous un voile très ample
qui la rajeunissait. Et puis, vous allez encore
sourire, les roses de ma couronne, étaient des
muguets. « Ça fait plus gentil », déclarait
maman qui aurait bien voulu y ajouter ses
perles, seulement M. le curé, consulté, avait
déclaré que ce serait scandaleux : « Vous
n’allez pas à un bal de noces, madame! »
Moi, je savais que j’allais vraiment à un ma
riage... J’allais épouser le fils du sacristain
qui faisait sa première communion en même
temps que moi.
A cette chute inattendue de ses souve
nirs blancs, Gaston Louveret éclata d’un rire
si fou que Taïaut se retourna croyant qu’on
lui parlait mais il s’aperçut que les deux
voyageurs avaient plutôt l’air de se dis-i
puter tellement la distance était grande,
madame de lydone, assassin
189
entre eux, sur les coussins de cuir vertamande.
— Vous riez! C’est pourtant cela que
me rappelle notre voyage d’aujourd’hui.
Ça commence à devenir plus intéres
sant, chère Marie-Lise, continuez, je vous en
prie! fit 1 aviateur d un ton câlin.
Oui, j étais amoureuse, à douze ans,
d un petit garçon délicieux, à peine plus
grand que moi, au visage volontaire, aux
yeux en amande couleur de cette scorie ap
pelée verre de volcan ou obsidienne. Nous al
lions ensemble au catéchisme, c’est-à-dire,
moi, je m y rendais en voiture dans la char
rette anglaise conduite par mon institutrice,
une autre Anglaise, et lui y allait à pied,
traînant ses galoches au long des marches de
l’église pour faire du bruit, attirer mon at
tention. Comme il m’amusait ce voyou de
village, effronté du nez, du geste et de la
voix, une voix tendre qui, brusquement, se
faisait rauque, se changeait en accent de
jeune coq. Il me regardait passer, les mains
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
19°
dans ses poches, le rire en dessous sans bou
ger d'une ligne ou d’un salut. Ah! plus sou
vent? La fille des aristos, un gibier de po
tence! On devait le lui avoir appris en meme
temps que les rudiments du socialisme. Mais
il ferait sa première communion le même
jour... ça, oui, ça prouvait qu’on était tous
frères! Et la veille, à la confession générale,
on s’étaient embrassés sans le vouloir, der-
rière le confessionnal.
— Sans le vouloir, ô Marie-Lise?
__ Certainement. J'étais très émue de ce
que venait me raconter le curé de mon vil
lage, monsieur Loup, qui m'avait parlé
d'union mystique et de délices insoupçon
nées. Dieu descendrait sur mes lèvres... et le
petit garçon, dans l’ombre, durant que je fer
mais les yeux, me saisit à plein bras pour
jouer à imiter l’hostie.
— Charmant! interjeta Gaston Louveret qui étirait ses gants à les faire craquer.
Taïaut freina. On était arrivé dans la ville
où l'on devait déjeuner.
____
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
I9I
La journcs coula trcs vite en conversa
tions de ce genre et devant les sites plus ou
moins intéressants.
Mais le soir, 1 aviateur, exaspéré, eut
Vidée, un peu vulgaire, de griser MarieLouise. Taïaut était enfin parti pour s’ins
taller, ou manger, dans une auberge plus mo
deste que le palace où l’on était descendu.
Enfin, seuls!
Ils dînaient en tête à tête sous un plafond
peint qui représentait des colombes tenant
un lustre à pleins becs. Tous les mauvais
goûts semblaient concourir aux élégances de
ce salon particulier, la potiche et sa plante
artificielle, le piano, dans le coin, paré d’un
châle espagnol presque auvergnat, puis, des
vitraux cachant le beau paysage naturel en
le remplaçant par une chasse au sanglier bleu
après lequel couraient des chiens d’un jaune
canari.
— Marie-Louise, aimez-vous le bon
champagne? Nous sommes, paraît-il, dans
les clos les plus réputés.
13
192
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
__ Si vous voulez! On ne voyage donc
pas la nuit?
__ Non. Parce que je ne conduis pas,
madame.
__ Vous n’avez pas confiance en Taïaut?
Il la contempla d’un regard sournois, a
peu près comme le petit garçon de 1 eglise de
son village et il eut un sourire méchant.
— Si... pour vous garder.
Elle haussa les épaules et chercha son
éventail.
— Je ne Fai pas amené pour ça. Je sais
me garder moi-même, monsieur Loup.
Le ton devenait impérieux. C’était la
mondaine qui tout à coup reprenait ses dis
tances. Pourtant la main tremblait en agi
tant l’éventail.
Ils burent du vin qui devait revenir de
Paris tellement il leur parut frelaté, mais ce
fut le jeune homme qui se grisa. La dame
Louis XV lui tint tête et l’amena, le plus
gaiement du monde, jusqu’à l’attendrisse
ment.
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
193
Il se mit a couper la nappe a petits coups
d un couteau en faux métal dore qui ne cou
pait pas bien, mais la pression aidant il y ar
rivait en se donnant du mal.
— Enfin, balbutiait-il, qu’est-ce que tu
veux, espèce de mauvaise fée, sirène blanche,
qui chante la mort quand on lui parle
d’amour? Tu m’as dit que tu m’aimais?
Qu’est-ce que tu attends pour me le prou
ver?... Je ne sais plus ce que je dis!... Ché
rie, pardonnez-moi! Tenez, voilà encore un
papillon qui se brûle à ces bougies coiffées!
Vous n’aimez pas l’électricité... mais ce se
rait plus humain, au moins pour les papil
lons, l’électricité. Ah! ce Taïaut, quel chien
couchant! Vous dites qu’il est très fort...
encore faudrait-il savoir à quel jeu? MarieLise, je vous adore. Pourquoi me refusezvous ce que vous avez certainement accordé
à tous ceux qui ont su s’y prendre? Moi,
oui, je suis un sauvage, je... j’ignore la ma
nière. Et ce qu’il y a de pire c’est que je sens
très bien que j’y tiens d autant plus que
194
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
vous ne voulez pas... C’est le baron d Ar
çon, l’académicien, qui a raison, vous etes
une insensible! Et maman qui vient me ra
conter que je pense encore à la sous-préfète 1
Non! Plût au diable que vous ayez du goût
pour ça comme la garce en question... MarieLise, mon amaryllis du Japon. Il n y a que
deux façons d’en sortir, c’est que je tue le
duc d’Erquigny, notre ancien général... ou
que je vous épouse, voilà!...
Il déraillait si merveilleusement et avec
une telle fantaisie d’images que Marie-Louise
eut un bon mouvement.
— Me reconnaissez-vous le droit de choi
sir mon heure?
— Je vous reconnais tous les droits,
hormis celui de me faire souffrir, sacrebleu!
Elle se mit à rire, de son rire à la fois mo
queur et navré :
— « Encore un petit moment, mon
sieur le bourreau! Encore un petit moment!»
Ne venez-vous pas de dire, monsieur Loup,
que vous y tenez surtout parce que je ne
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
195
veux pas? La vérité sort de la bouche des
enfants! C’est ça votre amour?
Il se leva, jeta sa serviette sur la table,
chercha quelque chose à briser qu’il ne trou
va pas et sortit, sa haute silhouette, très
droite ne s’inclinant même pas devant elle.
Ah! non, à la fin, elle était folle... folle...
Vers minuit, ayant parcouru dans tous
les sens les rues mal pavées de cette petite
ville très obscure, il revint à l’hôtel. Sa cham
bre était la première de ce corridor. La cham
bre de la comtesse de Lydone était la der
nière, tout au bout. D’un pas aussi feutré
que possible, il gagna la dernière chambre.
Comme il allait frapper discrètement à la
porte, il sentit quelque chose, peut-être un
animal, qui grimpait le long de ses jambes,
s’agrippait à lui. Il recula mais il s’aperçut
qu’il demeurait prisonnier de deux mains,
deux mains énormes, dures comme des te
nailles d’acier.
— Lâchez-moi, Taïaut, ou je vous casse
la tête d’un coup de revolver! gronda-t-il.
196
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
Le nain serra davantage. Louveret, dégri
sé, réfléchit que ça ferait du bruit, le revolver,
et qu’ après tout ce grotesque avait le bon
droit pour lui s’il était en service commandé.
— Je m’en vais. Lâchez-moi.
Rendu immédiatement à la liberté, il
s’éloigna.
— Voyons! songeait-il, si c’est elle qui le
fait coucher en travers de sa porte c’est
qu’elle ne veut vraiment pas de moi... au
moins cette nuit, mais si c’est lui qui s’y cou
che de sa pleine volonté c’est un obstacle en
core plus insurmontable. Un personnage de
ce genre exaspéré par une mauvaise passion
doit être terrible. Quelle poigne il a, le nu
méro de cirque!
Louveret dormit mal et s’éveilla de mau
vaise humeur.
On remonta en voiture et bientôt MarieLise, qui se penchait aux portières cherchant
un paysage déjà vu, s’écria :
— C’est là, tenez, derrière ce bois, mais
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
197
il y avait de très grands arbres, dans le
temps! Où sont-ils? Je n'aperçois plus que
des taillis autour des rochers.
La voiture s'était arrêtée au milieu de la
gorge très resserrée. A peine y trouvait-on
un chemin dit de communication privée, un
sentier qui n'avait plus l'air d'aller nulle
part. On consulta les cartes. Cette partie de
la forêt de l'Argonne semblait complète
ment déserte. On venait de traverser une très
grande clairière semée de pierres grises de
formes singulières, des cadavres de pierres
ayant jadis vécues d'une autre existence, ou
plus blanche ou plus rose et, au milieu, une
borne, assez semblable à celles qu’on ren
contre aux carrefours des routes pour indi
quer qu’on change de départements. Une
inscription s’y gravait très courte mais telle
ment émouvante dans sa cruelle brièveté :>
« Ici fut le village de D... »
Mme de Lydone descendit et pendant,
qu'un peu en arrière, Gaston Louveret la
regardait, inquiet de ce qu'elle allait faire
ig8
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
ou dire, elle se tourna vers lui les yeux ex
traordinairement brillants.
__ Vous voyez mon village comme il est
simple, à présent? Il ne reste plus rien, pas
même la trace de son église. (Elle se rappro
cha de lui, sachant la voiture gardée par
Taïaut dans le chemin creux.) Non, plus
rien... on ne joue pas la comedie sans décor,
mon grand! (Elle appuya son front sur son
cœur car elle était beaucoup plus petite que
lui.) Ah! comme je pleurerais si je ne vous
aimais pas tant !
Il eut un singulier frisson de plaisir or
gueilleux. Cette femme T aimait vraiment car
on n’oublie son pays que pour ceux qu’on
aime, a dit un poète moderne sans préjugé.
Elle l’aimait, seulement elle demeurait la
victime de quelqu’un ou de quelque chose.
Ou elle était menacée ou elle avait peur
d’elle-même. Il la serra éperdument dans
ses bras sans risquer un mot, tellement il
craignait de lui déplaire.
Ce fut ensuite la montée douloureuse de ce
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
199
calvaire qui était sa maison de naissance. Ils
gravirent la colline, jadis boisée, qui ne con
servait plus, de sa forêt, que quelques troncs
d arbres morts dressés, çà et là, comme des
squelettes tendant leurs bras noircis, des ar
bres tués par la mitraille, soldats encore de
bout qu’on aurait pu enterrer aussi car ils
avaient fait tout leur devoir. Quand on ar
riva au mur du parc, à moitié écroulé, elle
passa de 1 autre côté et lui fit signe, un doigt
sur la bouche, mais il n’y avait personne. Ils
allèrent lentement sous une voûte formée par
les sapins dont quelques-uns étaient tombés
les uns sur les autres et se soutenaient entre
eux tant bien que mal. Il faisait un jour très
clair d’automne, là-haut. Le ciel avait une
limpidité d’eau fluide où trempait de l’or.
Mais, en bas, c’était la lugubre nuit d’une
crypte. Les lianes et les ronces avaient trans
formé le parc en forêt vierge, on n’y distin
guait plus aucune allée. Brusquement, il y
eut un vide blafard et on se trouva devant le
château.
200
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
Comme son village, il s'était simplifie, ce
château, de lignes sobres, au svelte donjon
fendu, laissant échapper des entrailles de
lierre. Cette cascade de verdure épaisse,
comme en satin luisant resplendissait en
somptueux rideau tiré sur d’horribles dé
combres couleur de rouille. Le feu et les ex
plosions n avaient presque rien laissé que des
pans de murs qui, de loin, avaient la tour
nure de colonnes imitant d’immenses porti
ques béants tout enguirlandes de clématites
et de vignes folles qui se balançaient en fes
tons. Dessous il n’y avait rien, rien...
Marie-Louise s’arrêta. Elle s’appuya de
nouveau sur le jeune homme, toute trem
blante, mais elle ne pleurait pas. Une force
montait en eux, les dressaient tous les deux
au-dessus de la tristesse morne de cet endroit
de guerre. Ah! s’ils avaient pu s’expliquer.
la guerre, ne l’avait-il pas faite tous les deux,
l’un la regardant de haut, l’autre réduit à
souffrir mystérieusement de douleurs incon
nues tout en gardant un sourire d’apparat?
madame de lydone, ASSASSIN
201
Marie-Louise murmura doucement :
— Mes parents avaient déjà vendu ma
pauvre maison quand le malheur est arrivé.
U y avait déjà longtemps qu’elle n’était plus
pour moi qu’un souvenir, une image presque
effacée. Aujourd’hui, je la comprends mieux
avec sa face morte, aux trous d’ombres qui
sont des yeux de grands reproches, je com
prends qu il faut quelque fois se venger. Le
pardon des outrages mais c’est tout simple
ment la permission de la récidive et l’oubli
n est pas autre chose qu’une lâcheté*
Il se pencha sur elle*
— L’oubli, c’est la paix, mon amour, ma
chère folle! Je t’aime. A nous deux nous
sommes le monde entier, Marie-Lise.
— Pour combien de temps?
— Il y a des éternités dans certaines mi
nutes et tu dois t’en douter, si tu m’aimes
tout autant que je te veux.
Elle se mit à rire d’un rire qui ressemblait
à un sanglot.
2O2
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
Puis ils s’éloignèrent, repassèrent sur la
brèche de la muraille du parc...
En bas de la colline Taïaut les attendait
et le monstre, respectueusement, se découvrit
à leur approche.
IX
Cette nuit-là, il le savait, Marcelle, la
femme de .chambre, souris toujours très éveil
lée, ne rôdait pas dans l’hôtel parce que
c était son tour de cinéma et la cuisinière,
dormant dans les sous-sols, ne montait ja
mais chez la patronne»
Lui, couchait au fond du jardin, au-des
sus du garage de sa voiture, un bâtiment
neuf qui remplaçait une ancienne serre et se
dissimulait sous un rideau d’arbres, de ces
arbres centenaires qui faisaient l'orgueil de
ce coin du vieux Paris»
Il passa sa grosse tête et examina les envi
rons. Tout était calme, depuis longtemps,
autour de cette blanche folie ayant un peu
204
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
_
l’aspect d’une tombe à cause de son ancien
neté, d’une jolie tombe de marbre enguir
landée de sculptures et de vases de fleurs, un
mausolée charmant bien entretenu par les
soins pieux de ceux qui avaient tant adore la
jolie personne qui reposait sous ce fronton
aux urnes de bronze.
Et Taïaut referma sa fenêtre, roula jus
qu’au jardin sans même se donner la peine
de tirer sa porte.
Un moment, parce que la nuit était éclai
rée par une lampe au magnésium brûlant très
au-dessus de l’hôtel, dans 1 atelier d un des
sinateur qui demeurait au septième étage de
la cité ouvrière, il aperçut son ombre, une
ombre énorme, celle d’un homme, d un co
losse ramassé sur lui-même, marchant les
mains presqu’à terre à la façon des orangsoutangs.
Il tourna le long de la terrasse, cherchant
une entrée moins barricadée que les autres.
Il devinait bien que tout était clos, les volets
comme les fenêtres, et que si c’était un jeu
madame de lydone, assassin
205
pour lui de forcer une serrure il valait mieux
ne pas faire de bruit, au moins au dehors. Il
examina la conduite d’eau qui montait à
1 angle de la maison et qui était ornée de
volutes en feuilles d’acanthe. Cela faisait des
échelons un peu moins coupants, certaine
ment que l’avaient été, jadis, les crans
aigus du mât de cocagne. Sans hésiter, il
grimpa. Ce fut le glissement onduleux d’un
animal a peau noire lustrée, dont les cuisses
très serrées dans un pagne pouvaient, à la
rigueur, évoquer l’idée d’un nègre, de ces
nègres de jazz qui infestent la jungle du
Paris nocturne.
Arrivé à l’œil de bœuf du cabinet de toi
lette, la grosse tête du nain s’encadra exacte
ment dans la lucarne mettant un astre som
bre dans le ciel clair de la vitre.
Il poussa du front, la lucarne résista. On
n’avait pas oublié de la verrouiller. S’il avait
trouvé cette lucarne libérée de son verrou,
c’était l’espoir! Mais non, il n’y avait plus
aucun espoir pour la bête fauve en révolte.
206
madame de lydone, assassin
—————-------- --- -
On ne lui pardonnerait plus rien. On se ga
rait de lui. Briser la vitre? Il y avait peutêtre mieux à tenter. Taïaut se mit a ramper
le long du toit en s'agrippant au cheneau, un
chéneau tout aussi décoré de fioritures que
l’était le tuyau de conduite pour les eaux de
pluie»
,
, .
Taïaut s’écorchait les mains et pendait
comme une grappe lourde au bord de la
gouttière» Un souple rétablissement et il at
teignit la fenêtre d’une mansarde seulement
fermée par un volet dans lequel on avait dé
coupé un cœur, un cœur de velours sur la
nuit du grenier. Il plongea une main bru
tale dans ce cœur ouvert et fit sauter la barre
qui retenait les volets. A présent il était dans
la place! Il marcha désormais à la façon d’un
voleur qui guette l’occasion. Il savait que, de
ce grenier, descendait une échelle de meunier
en fort mauvais état, qu’un échelon pouvait
se briser et produire un craquement sec assez
retentissant pour la réveiller... Non! Non!
Il ne voulait pas la réveiller. Ce ne serait
madame de lydone,
ASSASSIN 207
pour elle, puisqu’elle avait peur, qu’un
mauvais rêve de plus, la continuation du
cauchemar,.,
...Elle ne dormait pas. Elle avait pris un
livre dans la bibliothèque, était remontée
dans sa chambre en passant par le cabinet de
toilette, le petit salon d’angle où brûlaient
quelques bûches, car Mme de Lydone n’ad
mettait pas le chauffage central.
Vêtue d’un ample peignoir Watteau de
soie rose, d’un de ces peignoirs en manteau
de cour qui s’échancrait sur la poitrine, elle
l’avait croisé hermétiquement parce qu’il fai
sait frais, cette nuit d’octobre, malgré la
braise des bûches qui ne chauffait que le bout
de ses petites mules à talons de corail. Une
bougie voilée de rose pâle l’éclairait de sa
flamme vacillante et teintait le livre de reflets
en pétales de fleurs. Ce qu’elle lisait ne l’in
téressait sans doute pas assez pour la distraire
d’une préoccupation qui lui faisait tourner
la tête vers la porte de son boudoir.
Cette porte était fermée au verrou, un
Ï4
208
madame de lydone, assassin
verrou de bronze doré pas très solide, mais
ciselé comme un bijou et, en outre, a clef.
Elle pensait, en feuilletant les pages qu elle
ne terminait pas, que Marcelle pouvait ren
trer d’une minute à l’autre. Il était près de
minuit et elle consultait une montre dont le
verre bombé brillait devant elle comme une
prunelle limpide, rassurante.
Malheureusement, Marcelle en prenait
toujours à son aise, sachant, par expérience,
la maîtresse de la maison indulgente à toutes
les frasques et la petite femme de chambre,
du cinéma, passait ailleurs pour finir la soi
rée en plus intime compagnie.
Marie-Louise tendit le cou, inquiète. Estce qu’il n’y avait pas quelqu’un au jardin?
Elle avait cru percevoir un bruit de sable
sous un pas traînant?... Non, personne au
jardin, c’était ses tempes qui battaient. Elle
avait la fièvre.
Elle mit ses bras, qu’elle gardait encore si
charmants de lignes et de blancheur, au-des
sus de sa tête, délivra ses cheveux ramenés en
madame de LYDONE,
ASSASSIN 209
catogan sous son col et les rejeta derrière
elle.
Dormir? soupira-t-elle. Comme ils
sont heureux, ceux qui peuvent dormir en
sécurité?
Depuis près d une semaine elle ne dormait
plus. Elle attendait elle ne savait quoi et au
plus intime de son être elle savait trop que
cela viendrait, fatalement, parce que cela de
vait venir. Elle ne voulait plus se coucher.
C’était la cinquième nuit qu’elle restait dans
son fauteuil ou faisait semblant de se reposer
sur sa chaise-longue. Elle ne parvenait plus
à se rassurer.
...Comme elle devait vivre tranquille, la
grande dame à l’abri dans son nid Louis
XV? Comme elle se montrait insouciante,
elle qui riait toujours, s’amusant toujours
dans son existence ouatée de tous les luxes et
suivie de ses joyeux compagnons de plaisir,
des Qu est-ce que nous faisons ce soir? de ses
jeunes pages ou de ses anciens chevaliers ser
vants empressés à lui plaire et à recueillir ses
210
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
mots comme on cueille des fruits a la bran
che qui ploie sous leur nombre! Ah! oui, cela
s’appelait mener le train. Et, maintenant,
apothéose d’une vie colorée de tous les feux
de bengale des éphémères passions qui ne
sont que l’échange de deux fantaisies voici
que l’amour...
... Brusquement la comtesse de Lydone re
garda derrière elle. Il lui a paru que la pé
nombre de son cabinet de toilette, une pé
nombre où dominait pourtant un reflet rose,
aussi rose que sa robe Watteau, se doublait
de noir, d’un noir opaque plus épais que la
nuit parce qu’il y a toujours au moins un
astre clair dans n’importe quelle nuit : une
étoile ou une lampe.
Il y a en effet un astre dans sa nuit mais il
n’éclaire pas, il endeuille...
Elle n’a pas eu le temps de voir passer,
glissant comme une lune énorme, une face
noire, dans la vitre de la lucarne. L’œil de
bœuf, un instant, s’est obscurcie d’une taie.
L’angoisse de l’insomnie ne ressemble à
madame de lydone, ASSASSIN
21!
ucune autre. Pour ceux qui la connaissent,
x n est pas exagere de dire qu’elle est l’anti
chambre de la mort. On s’est couché bien
portant très calme, se moquant du possible,
de tous les petits ennuis coutumiers qui fini
ront bien par se tasser... mais on se réveille
baigne de sueur, avec une fièvre inconnue qui
transforme les moindres bruits en catastrophes et les contrariétés en tourments insup
portables»
Il ne s agit pas de la vulgaire peur du
cambrioleur, de la terreur de l'humain ni de
la peur du surnaturel, de l’inhumain, il s’agit
cte la peur toute seule, de la peur sans nom,
de ce qui ne s’explique jamais.
La nuit, dans toutes les vieilles maisons,
il y a des rats, des souris, des insectes, des vers
qui taraudent le bois, des araignées qui pal
pent les papiers des tentures avec un petit
déclic imitant le mouvement d’horlogerie
d une montre qui se mettrait à marcher plus
fort... et puis, il y a l’heure très lointaine
qui sonne et dont on n’entend que la der-
212
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
nière vibration en plainte prolongée. Sa
voir? Savoir? Et on fait toutes les conjec
tures jusqu’au moment où l’on se retourne
dans son lit pour chercher enfin le repos et
où un ressort du sommier se detend^ pour
ajouter à votre angoisse en vous empêchant
d’ouïr le bruit réellement dangereux, celui
du pas qui s’appuie avec précaution- sur le
parquet afin de ne pas le faire crier. Or, les
parquets crient toujours, mais jamais tout
seuls. Il faut qu on les foule...
, ,
Marie-Louise était d’une belle race, d une
race de chefs. Elle ne redoutait guère qu ellemême. Elle taisait bravement ses peurs ner
veuses parce qu elle n avait personne a qui
les avouer. C’eût été perdre la face! Elle au
rait pu s’entourer d’un personnel plus nom
breux, pour veiller à sa place. Il aurait fallu
expliquer et diriger les soupçons. Il n’est
pas de présence discrète dans la domesticité.
Pourquoi aurait-elle accusé tout autre chose
que ses nerfs? Et tels qu’ils étaient, elle se
voyait forcée de les supporter.
madame de LYDONE, ASSASSIN
213
Maintenant qu’elle était amoureuse, son
amour, au lieu de lui servir de gardien, de
défenseur contre les rêveries malsaines, dou
blait, au contraire, son effroi de l’inconnu...
ou du trop connu. Pourquoi n’allait-elle pas
à lui pour lui dire : « Voilà ce qui est, si
non, ce qui peut être... Vous qui prétendez
m’aimer, sauvez-moi de moi-même! » A la
seule pensée de lui expliquer cela, tout son
corps se rétractait d’horreur. Son amour à
elle n’était pas de l’espèce du sien. Si elle
parlait, il se moquerait d’elle, la grande phi
losophe, comme il l’appelait ironiquement.
Si elle avait l’air de redouter le pire, n’aurait-il pas à le supposer tout de suite, lui,
si nerveux, encore plus nerveux qu’elle? Il
l’aimait pour un acte précis, pas pour une
communion d’âme, et elle se rendait compte
que l’on ne s’embarrasse pas de ce genre de
ferveur ou de scrupule quand on demande à
la femme plus âgée que soi les joies plus
probantes que celles d’une sentimentalité
jusqu’à un certain point inutile...
2I4
madame de lydone, assassin
__ Cette fois, murmura Mme de Ly
done, je suis sûre de ne pas me tromper. Ce
n’est plus de l’hallucination. On marche audessus de ma chambre, dans le grenier...
alors, qui est-ce?
.................
Et mise debout par la reaxite qu elle
croyait enfin percevoir, elle songea, dans un
élan de tout son être tendu vers la conclusion
de n’importe quelle aventure : « Si c était
le véritable cambrioleur? Celui qui assas
sine pour une bague de mille francs? Au
jourd’hui, qui regarde au sang versé? Ah!
qu’il vienne donc et qu il me délivre de mes
tortures, il sera le bienvenu! »
Et, nettement cette fois-ci, elle entendit
craquer un des échelons de 1 escalier du gre
nier, un très vieil escalier rudimentaire qu’on
n’avait pas restauré parce qu’il ne faisait
point partie des étages habités.
Mme de Lydone sauta sur sa coiffeuse,
instinctivement, où elle avait, dans un étui
de peau, un revolver assez mince pour pou
voir le glisser dans un sac à main, en com-
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
215
pagine du bâton de touge et du poudrier,
b le le tira de sa gaine, inspecta le barillet à
la lueur de sa bougie puis en ôta le cran
d arrêt.
Ce n est certainement pas lui qui des
cendrait du grenier. Pourquoi par là au lieu
d’essayer par la lucarne?
Elle n a pas crié, n’a pas eu un geste de
colère ou de terreur. Elle sait ce que c’est,
maintenant. Peut-être préfère-t-elle ça. Et
elle fait face à la porte de son cabinet de toi
lette, les yeux rivés au joli verrou de bronze
doré, ciselé comme un bijou. On ne peut en
trer que par là, qu’on vienne du grenier ou
d ailleurs. Elle se demande s’il ne s’agit pas
tout simplement d’un ami de Marcelle
qu’elle aura ramené du cinéma et dont elle
serait la complice.
Une poussée sur la porte. Le verrou ne
résiste pas une seconde, il tombe sur le tapis,
montrant, comme quatre petites pattes im
puissantes ses quatre vis qu’on a desserrées
d’avance et ça c’est quelqu’un qui connaît
,T6
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
bien ses habitudes, qui sait qu’elle aura mis
ce verrou parce que, Marcelle n’etant pas a
h maison cette nuit, elle ne peut pas lui.venir en aide. Alors, ce n'est plus un voleur.
C’est...
La comtesse de Lydone sent une sueur
glacée lui couler entre les deux épaules. Une
nouvelle poussée fend le très mince panneau
de la porte en deux et passe la main enorme
de Taïaut élargissant la fente qui se glisse
jusqu’à la clé qu’elle tourne dans la serrure,
puis le nain roule jusqu’à Marie-Louise, la
désarme d’une seule pression des doigts, on
dirait une chiquenaude, qui envoie le revol
ver sur le tapis.
Debout, les bras tombés le long de la robe
Watteau, Mme de Lydone n’a plus que ses
yeux pour la défendre.
Le monstre la tient par les genoux, il ne
peut pas la tenir plus haut, mais il la serre
si fort qu’elle tremble et chancelle comme
une plante épanouie, un arbuste à branches
roses qu’on tente de déraciner.
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
217
— Taïaut, murmure-t-elle dune voix
sourde, un peu haletante, j’ai cru que cétait
vraiment un criminel. Pourquoi prends-tu
ce chemin pour venir me trouver? Tu m’as
fait tellement peur... Oui, je sais, je t’ai
chassé de chez moi, mais j’ai eu raison parce
que tu oses trop de choses depuis quelque
temps. Taïaut, tu vas t’en aller... Demain
nous saurons ce qui nous reste à faire. Tu
ne veux pas me quitter. Je ne veux pas te
garder, alors, il faudra donc que j’aille cher
cher la police?... Tu as brisé ma porte, dé
monté ma serrure, les preuves sont là... tu
écriras ce que tu voudras... Taïaut... je
suis la plus forte, en tends-tu?
Taïaut entends très bien, s’il est muet il
n’est pas sourd, mais il n’a pas envie de
perdre son temps à l’écouter. Il la tient et
voilà vraiment assez de patience dépensée
pour cette grande poupée qui a le caprice
de se conduire comme une femme. Il a de
viné qu’elle se garde surtout pour l’autre.
Elle est aussi un monstre, le grand monstre
218
madame de lydone, assassin
caché sous des apparences charmantes au lieu
d’être un objet de répulsion, un monstre
tout nu, de peau noire, à l’allure de cra
paud... Mais il la connaît, ou croit la connaître. Il entend très bien, Taïaut, qui est
toujours, dans la salle à manger pendant les
soupers qu’il sert quand on revient du théâ
tre ou du bal; il a les oreilles encore son
nantes des éclats de rire et des propos plus
lestes. Il entend ce que 1 on dit d elle quand
elle passe de son salon au jardin. Il n a pas
encore oublié le prêtre qui la proclame une
sainte en dégustant ses petits fours, ni le
grand aviateur qui la tutoie quand il s ima
gine qu’on ne surprendra pas ce manque de
respect en pleine nature. Les voyages per
mettent tellement d’audaces.
Lui, Taïaut, il en a assez d’être le jouet
de tout le monde! Il a bien voulu rester le
sien, mais, à présent, il ne la laissera pas se
moquer de lui avec ce beau garçon qu’il a
surpris, un soir, devant une porte de cham
bre d’hôtel qu’il aurait pu également forcer
_____ madame de lydone, assassin
219
s’il n’avait pas craint le scandale. Ils en sont
tous là, ces messieurs et ces dames du meil
leur monde, ils ont une terreur lâche du
scandale, ce qui s’appelle les échos dans les
feuilles publiques.
Taïaut! Va-t en. Je suis si lasse!
Ecoute-moi... ce n’est pas toi que je voulais
tuer. Je t’ai pris pour un cambrioleur. Pour
quoi as-tu passé par le grenier pour descen
dre ici?
Elle pose sa main brûlante de fièvre sur le
front têtu du monstre. Il desserre un peu
son étreinte. Elle lui parle si doucement!
Non!... Il ne se laissera pas convaincre! Elle
l’a déjà trop souvent dupé, faisant semblant
de lui pardonner ses brutalités pour le pu
nir, ensuite, devant témoin.
Elle cherche, il ne comprend pas dans quel
but, à regagner son fauteuil. Est-ce donc
vrai qu’elle est si lasse? Taïaut la porte pres
que sur ce fauteuil. Elle regarde autour
d’elle d’un regard vague, en femme qui a
sommeil, sa tête plie, elle ferme les yeux.
Il s’est relevé pour la contempler de plus
■220
MADAME DE LTOONRASSASSIN
près II donnerait son âme, s’il en avait une,
pr
• 1,.;
pour pouvoir
lui varier
parler, il
n Fi aime tant! Il
ne voudrait pas lui faire violence et c
elle
qui finit par l'y contraindre avec ses airs de
reine qui a le mépris du bouffon.
Alors, pendant qu’il caresse sa gorge de
ses lourdes mains passionnées, elle se penche... Son sourire, si inquiétant, découvre
ses dents de chat, elle se penche de plus en
plus, comme pour le joindre dans un baiser,
puis, rapidement, le bras tendu vers le tapis,
elle ramasse son revolver, l’appuie sur le
front du nain et lui brûle la cervelle à bout
portant...
...Il n’est pas tout a fait mort. Elle 1 a
poussé du pied, il s’est mis à quatre pattes,
rampe, une mousse de sang sort de sa bou
che, qui s’ouvre large comme celle de ces
gros masques de poissons d où jaillit 1 eau
des fontaines publiques. Le revolver traîne
à terre, mais ce n’est pas cela qu il cherche
sous le peignoir Watteau! Enfin, c est fini.
Le silence... Marie-Louise va sonner, appe
ler au secours. Maintenant il n’y a plus rien
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
221
à craindre et si on ameutait les voisins ce se
rait sans danger. La bête emportera son ve
nin avec elle, ce muet ne menacera plus
d'écrire.
Elle tourne le dos au cadavre en appelant
Marcelle d’une voix éclatante... mais une
horrible sensation la saisit, la secoue de ses
chevilles à la tête : le mort la tire par les
pieds. C est exactement ce qu’on raconte
dans les histoires de revenant! Taïaut tire,
tire de toutes ses dernières forces. Il s’est
détendu dans une suprême convulsion car
Taïaut, 1 acrobate, n’est pas une humanité
ordinaire. Un animal mystérieux demeure
en lui qui survit à l’anéantissement de son
cerveau et dans son spasme d’agonisant il
abat la grande poupée de soie; ses mains re
montent lentement jusqu’à la taille, jus
qu’aux épaules, jusqu’au cou et là, les te
nailles de fer se rejoignent, on entend les os
Craquer...
Marie-Louise de Lydone, l’assassin,
expire en même temps que sa victime dont
les mains, enfin détachées, griffent le tapis.
Le scandale fut énorme. Pendant près
d’une semaine, tous les journaux remuèrent
et fouillèrent cette flaque de sang. On pu
blia tous les portraits connus de la victime.
Il fallut même que le duc d’Erquigny s’en
tremît pour obtenir qu’on ne la montrât pas
étranglée, ses beaux yeux exorbites, tout
son corps crispé dans la souffrance et 1 hor
reur.
Et il y eut aussi des photographies vrai
ment curieuses du numéro de cirque, cette
bête fauve qui avait tordu le cou de sa bien
faitrice.
Le petit revolver appartenait certaine
ment à la comtesse de Lydone mais elle ne
s en était pas servi, ce qui fut prouvé par
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
223
un armurier. Le misérable nain n’avait tout
de même pas pu tuer cette malheureuse
femme après avoir reçu cette balle en plein
front! Il avait assassiné d’abord et, selon
l’ancienne formule : « parce qu’elle lui résistait », puis s’était fait justice. Marcelle,
la femme de chambre, déclara que ce petit
revolver se trouvait tantôt dans le sac de sa
maîtresse, tantôt sur sa coiffeuse, et que le
nain le savait bien puisqu’il le préparait
pour les voyages.
Le piment du drame c’est que ni les jour
nalistes, ni les gens du monde ne doutaient
de la monstrueuse passion que cet avorton
devait avoir conçu pour la comtesse... mais
une passion sans espoir, naturellement.
Il y eut un enterrement splendide où le
Tout-Paris des grandes soirées défila. Des
fleurs en avalanches et des pleurs en averses.
Mme Louveret d’Arrignan appela son
mari à son secours et ses deux seuls parents,
quoique éloignés, furent obligés de porter le
poids douloureux de la cérémonie car, leur
224
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
fils à leur profonde stupeur, se refusa pé
remptoirement à les accompagner. C’était là
un terrible démenti donné aux bonnes relations de famille : autre scandale!
Gaston Louveret, enfermé dans sa cham
bre au camp d’aviation, ne disait rien, ne li
sait aucun journal et ne pleurait pas.
Ses camarades auraient voulu des détails,
mais n’osaient insister, devinant des compli
cations sentimentales ou, plus prosaïque
ment, d’héritage.
Le marquis d’Erquigny, averti par le
duc, le père et le fils s’étant réconciliés de
vant cette abominable catastrophe sans bien
savoir pourquoi, surveillait le jeune homme
qui, décidément, avait les yeux trop secs.
— Louveret, voyons, vous étouffez,
mon cher! murmurait-il. Racontez-moi
n’importe quoi mais ne me faites pas cette
figure qui n’est meme pas d enterrement!
Que diable! Je suis capable de comprendre.
Je vous aime beaucoup et mon père aussi,
il m’a chargé de vous le dire.
MADAME DE LYDONE, ASSASSIN
225
Il lui frappait affectueusement sur l’é
paule. Alors, Gaston Louveret tourna vers
lui ses yeux sombres, devenus rouges *
Etait-ce la première fois qu’il allait
dans sa chambre la nuit? dit-il, du ton de
quelqu’un rêvant tout haut.
D’où le marquis d’Erquigny conclut qu’il
ne serait peut-être pas prude/nt-de4ttLeenfe
• JOTHÈQUE
un appareil.
'A Vît LE
|
—
7 septembre 1928.
FIN
L'IMPRIMERIE MODERNE. 177. Route de Châtillon (Montrouge^9-1-1929
EDITIONS J. FERENCZI ET FILS
PARIS - 9, Rue Antoine-Chantin, 9 - PARIS
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RACHILDE
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de Lydone,
assassin
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12 francs
PARIS
J. FERENt’Zl
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Éditeur
Fait partie de Madame de Lydone, assassin
