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Le grand saigneur
Il a été tiré de cet ouvrage
Dix exemplaires sur papier de Hollande,
numérotés de 1 à 10
et trente exemplaires sur papier du Marais
numérotés de 11 à 40.
DU
MÊME AUTEUR
CONTES ET NOUVELLES.
DANS LE PUITS.
LE DESSOUS.
L’HEURE SEXUELLE.
LES HORS-NATURE.
L’IMITATION DE LA MORT.
LA JONGLEUSE.
LE MENEUR DE LOUVES.
LA SANGLANTE IRONIE.
SON PRINTEMPS.
THÉÂTRE.
LA TOUR D’AMOUR.
LA PRINCESSE DES TÉNÈBRES.
LA SOURIS JAPONAISE.
LES RAGEAC
RACHILDE
grand saigneur
ROMAN
Exclu clu Prêt
PZ 5026
PARIS
BIBLIOTHÈQUE
ERNEST FLAMMARION,
26, RUE RACINE, 26
Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction
réservés pour tous les pays-
%
Droits de traduction et de’reproduction réservés
pour tous les pays.
Copyright 1922
by Ernest Flammarion.
A
FRANCIS DE HOMEM CHRISTO
Le grand saigneur
i
Il fait froid. Cette gêne douloureuse, qu’insi
nue la basse température dans tous les membres,
paralyse aussi les cerveaux et leur conversation
tombe, se traîne un instant sur le tapis des
lieux communs, s’efforce, péniblement, au
rebondissement poli et finit par mourir faute
d’un aliment nouveau où puisse briller la curio
sité.
Marie Faneau continue à travailler.
On n’entend plus que son crayon de pastel
qui grince sur le carton avec le bruit discret
d’une dent de rat entamant un livre.
Marie Faneau, si elle n’aime pas le froid,
n’est pas très éprouvée par lui. Elle a passe
deux hivers de guerre sans feu et elle a decou-
10
LE GRAND SAIGNEUR
mode du moment, semblant livrer au vent
toutes les ondulations ou les fluctuations de la
pensée, le front est vaste, intelligent. Les yeux,
très fournis en cils et en sourcils, ont 1 aspect
d’un étroit bandeau de fourrure sous lequel
scintillent deux pierres... précieuses, par les
lueurs qu’elles dégagent, mais contribuant, par
leur aiguë fixité, à rendre ce masque inquiétant.
Les méplats fort accusés des joues et de la
mâchoire font ressortir la bouche, épaisse, d’un
dessin violent, qu’on souhaiterait à part du
reste de ce visage, tellement elle a l’air de ne
pas être faite pour lui. Sous un nez droit, court,
légèrement relevé du bout, cette bouche est
venue se placer comme un défi à l’humanité des
traits supérieurs. Ses dents fortes, irrégulières,
celles d’un carnassier, lui rendent, sans doute,
impossible la tendresse d’un sourire et ne
laissent pas beaucoup d’espoir en la bonté du
caractère de l’individu. Grave, il aurait peutêtre une apparence de sévérité réfléchie, latente;
souriant, il ne doit que se moquer et son ironie
ne saurait rien ménager.
Irréprochablement habillé, il porte un vête
ment de drap sombre, d’une coupe savante, du
linge flou, une cravate ponctuée d’une perle
LE GRAND SAIGNEUR
11
grise. Ses mains longues et maigres ont des
doigts souples, aux ongles très soignés, qui
démentent l’expression sauvage de la bouche.
— Vous avez froid, n’est-ce pas? demande
Marie Faneau en l’examinant comme si elle le
voyait pour la première fois, car un homme
vivant, quand revient la vie, n’est plus du tout
le modèle qu’on étudiait.
_ J’avoue ! fait laconiquement l’homme qui
ne cache pas son ennui d’être surpris en état
d’infériorité.
— Je suis désolée, cher monsieur. J’aurais
bien dû m’en apercevoir plus tôt.
Maintenant le feu flambe dans la cheminée.
Marie Faneau a poussé, près de lui, une table
turque et, sur cette table, les traditionnels
ustensiles : théière, tasses et petits fours.
_ Vous n’avez pas le chauffage central ? ques
tionne le Monsieur pour dire quelque chose.
Marie Faneau se met à rire.
_ Non. Nous sommes ici dans une maison
qui date de Philippe-Auguste, au moins pour
ses fondations, et il paraît qu’elle ne saurait se
plier au confort moderne sans être entièrement
démolie. D’ailleurs, mon frere ne s occupe
jamais de notre intérieur. Il n’a jamais le temps.
12
LE GRAND SAIGNEUR
Moi, je suis une très mauvaise ménagère. Quand
je travaille, je ne pense plus à rien. Vous
avez pu vous en douter tout à l’heure ! On ne
risque chez nous, que du feu de bois et, si c est
artistique, ça ne chauffe guère... que l’ima
gination.
L’homme se lève, s’étire légèrement, parce
que la vue des flammes lui fait plaisir. Il est
grand, svelte, paraît à peine trente-cinq ans.
De profil, son oreille se détache de la tête,
toute petite, très délicatement ourlée.
— Est-ce que je peux regarder? demandet-il avec une déférente courtoisie.
Elle répond par un haussement d’épaules,
conservant une physionomie méditative qui
prouve qu’elle n’est pas contente de son travail.
L’homme s’approche et a un rire sourd. Il
est aussi mécontent qu’elle ; pourtant flatté.
—- Vous n’allez pas condamner votre talent
à me faire en mieux ? dit-il ironiquement.
— Non ! je voudrais seulement vous faire tel
que vous êtes et je réussirais une belle chose.
— Sous le rapport de l’art, bien entendu, car
vous me trouvez très laid, n’est-ce pas?
Marie Faneau penche le front et cligne sur le
portrait ébauché en lui présentant un miroir.
LE GRAND SAIGNEUR
13
L'artiste reparaît en elle pendant que l’homme
s’efface, derrière le carton, pour faire place au
modèle.
Il n’y a plus là qu’une matière sur laquelle on
étudie les secrets des muscles.
— Mais non. Vous n’êtes pas laid, déclare-telle tranquillement. Ceux qui vous ont dit que
vous étiez laid n’ont pas eu peur de vous. Donc
ils ne vous ont pas bien vu, monsieur.
— Si je comprends le langage des artistes,
riposte l’homme dont les yeux jettent une lueur,
sans doute reflétant le jeu des flammes qui se
tordent et crépitent en face de lui, cela signifie
que je suis... laid à faire peur?
_ Oh ! restez là, monsieur, ainsi, sans bou
ger, le regard droit, je vous en prie ! s écrie-telle. Croyez ce que vous voudrez. Ça n’a aucune
importance, en ce moment. Je vois, je m ex
plique... Ce qui manquait, c’était la chaleur, la
flamme, l’étincelle, un peu de colère, enfin, votre
vrai tempérament. Vous n’étiez pas dans votre
atmosphère. Que je suis donc sotte! Voilà des
heures que je m’efforce de découvrir une pauvre
parcelle de vérité en vous examinant dans un
glaçon, en guise de loupe !
Et Marie Faneau, ayant saisi, successivement
14
le grand saigneur
plusieurs pastels, s’enfièvre dans son ouvrage
précipite ses coups de crayon, barboudle du
pouce, toute une partie de la figure, reconstruit
l’autre, et enveloppe ce visage d’une intense ful
guration pourpre et dorée, qui, de cet impassible
masque de mondain déguisant son air brutal,
révèle son insolence triomphante, et en fait une
créature vraiment diabolique, mais vivante,
menaçante, superbe : une œuvre d art.
Elle est satisfaite. Malgré l’ombre, de plus en
plus envahissante, elle ne veut contrôler son
dessin que par l’épreuve du feu.
Lui, ne bouge pas, le regard tombé sur elle,
de haut, parce qu’elle est plus petite que lui. Il
voudrait bien que ce fût terminé. On le devine
au supplice.
Elle, qu’il est forcé de contempler, comme un
chien tiendrait l’arrêt devant une perdrix, c’est
une rousse, mais sans les fameuses taches, de
peau pâle, presque bleuâtre, tellement sa blan
cheur transparaît sur certaines veines. Elle a des
yeux larges et gris, d’un gris givré, de fleurs de
menthe, des sourcils d’un marron luisant, dont
l’orbe semble fuir en coups de pinceau chinois
pour aller rejoindre la masse des cheveux mal
arrangés, couleur de cuivre rouge et qui, aux
LE GRAND SAIGNEUR
15
reflets du feu, prennent, en certaines mèches
tordues, comme le gluant du sang. Son nez est
rond, sa bouche fraîche, fine, d’un contour pué
ril. Elle est jeune, mais son âge n’est pas en
question, parce qu’elle donne une sensation
d’existence forte, de personnalité très saine qui
attire, en dehors de tous les rites sociaux.
— Voilà! dit-elle gaiement. C’est fini. Il
ne faut pas m’en vouloir, monsieur de Pontcroix. Je vous ai tenu debout, mais on voyait
trop, dans l’autre visage, que vous étiez assis
et que vous vous rongiez d’impatience. Main
tenant, vous êtes libre. Prenez le thé ou venez
voir. Je vous permets tout, parce que je suis
contente.
.
Elle s’étire, à son tour, s’essuyant les doigts a
un petit mouchoir. Sa robe de satin-jersey mar
ron, exactement du même luisant que ses sour
cils, sans bijou, sans lingerie, est brodée, sur e
côté gauche, d’une fleur de perles d’or, un chry
santhème écrasé sur la patte qui s attache a
l’épaule et qui semble s’épanouir avec 1 envol du
bras levé. Marie Faneau peut se grander en
déployant tout à coup,
sort unique, son orgueil a créer qui
comme un pavois.
porte
P
16
LE GRAND SAIGNEUR
C’est une femme ordinaire, mais une belle
travailleuse qui se montre extraordinaire, subi
tement, quand elle est possédée par son art
comme on le serait par un Dieu.
En ce moment elle ne voit plus rien que le
portrait qu elle achève. L’homme lui est abso
lument indifférent. Elle ne le connaît pas, du
reste.
... Et, ce qu’elle en a vu de ces modèles mon
dains, très froids, très polis, soucieux du reflet
de leur cravate !...
— A propos, cher Monsieur : j’ai tout sup
primé, le linge, le col, la perle et le plastron.
J’ai mis, là, derrière, en ombre, un pan de
fourrure qui est un prétexte, une indication de
vêtements. Si vous y tenez, je peux, tout de
même, y ajouter un revers de veston, un pli
d’étoffe?
Il s’approche et regarde. Il ne dit rien. Une
étrange tristesse couvre à présent son visage,
qui s’abîme dans une soudaine réserve. Seuls,
les yeux conservent encore une lueur, mais ter
nie; ce n’est plus un éclair du feu dansant. On
dirait qu’une eau fond l’étincelle pour la diluer
en une clarté intérieure, une nuance d’émotion,
sinon une larme.
LE GRAND SAIGNEUR
17
•— Je vous remercie, mademoiselle. Ce que
vous avez fait là est vraiment étonnant. Non, ce
n’est plus moi, et je suis confus, presque navré,
que vous dépensiez tant.de talent à... me trans
figurer. Maintenant, si j en crois la nouvelle foimule, me voici beau à faire peur!
— Vous m’en voulez, monsieur?
Et Marie Faneau sourit, en lui tendant sa
main ferme, une toute petite main de garçon,
beaucoup plus destinée à se battre contre les
choses qui résistent qu’aux galanteries des gens
du monde. Lui, n’appuie pas le baiser, très cor
rect. On dirait qu’il redoute un peu les traces
de pastel, sous les ongles, et aussi toute espece
d’effusion.
.
Ils prennent le thé, silencieusement. Marie
Faneau n’est pas une femme provocante et elle
ne sait pas du tout s’amuser aux complications
de l’esprit. Comme ce silence devient pemble,
elle sonne pour obtenir de la lumière, car le feu
n’en donne plus assez.
La bonne entre, en coup de vent, essou
,
portant un petit loulou blanc, à nez pointu mirenard, mi-épagneul, qui saute des bras de la
servante dans ceux de sa maîtresse.
,
__ Il a failli encore passer sous \onbus.
•!g
le grand saigneur
déclare la brave femme à peine dégrossie, ayant
plutôt conduit les oies sur les pentes du Morvan
que les chiens de luxe sur les trottoirs parisiens.
Le modèle consent à sourire, malgré lui, et la
paysanne le regarde, familière :
_ Oui, monsieur, ce chien-là me donne des
sueurs, chaque fois que je le mène. S’il y passait,
dessous... Mademoiselle me réglerait mon compte
et ce n’est pas un sort de trembler pour sa peau
à cause de celle d’un animal aussi enragé que ce
chien-là !
— Une lampe, Ermance. Allumez vite, nous
sommes dans l’obscurité.
Quand elle est sortie, Marie Faneau laisse le
chien grimper sur ses genoux et elle s’excuse :
— C’est une simple, Ermance, presque une
innocente de son village et il est impossible de
la styler. Seulement, comme elle est très hon
nête...
Il examine l’atelier, en fait le tour, décou
vrant peu à peu des meuble» intéressants, tout
le bric-à-brac de rigueur, avec, cependant, le
minimum d’ostentation, c’est-à-dire de mise au
point. Il y a un tapis de Smyrne lie de vin
de toute beauté, quoique copieusement taché
par la peinture, la poussière de pastel, et sur
LE GRAND SAIGNEUR
19
tout la boue du dehors. Des fleurs de la saison,
chrysanthèmes et grandes fougères. Puis,
dans un fond encadré par une grande verrière
sertie de plomb, un vrai vitrail d’église où,
mystérieusement, s’endorment des anges, parce
que c’est le soir et qu’ils ont des ailes comme
les oiseaux.
Tout est calme, loin du bruit boulevardier, des
salons brillants de cette aveuglante lumière élec
trique qui aura le dernier mot de la cérébralité
humaine.
_ C’est pour quoi faire, votre portrait, monsieur? questionne Marie Faneau, que le silence
finit par intimider, maintenant qu’une lampe est
entre eux.
II s’est rassis dans le fauteuil jaune, 1e ron
sur sa main longue où scintille une chevalière de
pierre noire, gravée, sertie de platine..
— Pour illustrer... pardon de l’expression,
mais il ne s’agit que de vous, mademoiselle, un
petit volume de souvenirs de guerre. Quant a
moi ie trouve cela bien ridicule. Nous étions
moi, je
trois dans un fortin qui a sauté en 1914, et, sur
les trois, inévitablement, il y avait un écrivain
OU quelqu’un se supposant tel. Alors, il a reum
d’assez tristes anecdotes et m’a demande mo
20
LE GRAND SAIGNEUR
portrait, qui lui semble indispensable pour cor
ser l’horreur de ce recueil. Je ne pouvais guère
lui refuser cette complaisance d’anciens cama
rades de régiment, le second camarade non
plus... et nous irons ainsi à la postérité, tous
les trois, grâce à vous, Marie Faneau.
C’est très courtois, un peu sèchement dit et
l’ironie en découle, plus amère et plus corro
dante.
La voix de cet homme est sans timbre, basse,
singulièrement gutturale, quand il se moque.
Marie Faneau l’écoute, surprise par l’accent,
point par les paroles. Un original qui tient à ne
pas poser pour le héros. Il y en a comme cela.
Ce sont les plus braves, généralement.
La guerre a reculé dans une toile de fond
encore brumeuse de la fumée des incendies,
mais le spectacle de l’arrière, qui est devenu
celui de l’avant, étincelle d’un prestige si nou
veau, ses feux de rampe ont une si étonnante
lumière fausse que personne, depuis des années,
ne se souvient de l’heure d’amour où l’on se
battait et que tout le monde recommence à s’in
téresser à la seule mêlée pour le plaisir.
Il reprend, la voix plus âpre et avec une déci
sion non dissimulée :
LE GRAND SAIGNEUR
2i
— Puis-je vous adresser une prière, made
moiselle? Je suis certainement indiscret, pour
tant, j’y tiens. Est-ce que vous voudriez être
assez aimable pour refuser... d’illustrer les deux
autres ? M. Gompel vous les adressera peut-être
comme il m’a adressé à vous... alors... Je n’ai
pas besoin de vous dire, n’est-ce pas, que vos
conditions, à ce sujet, seront les miennes.
Marie Faneau se lève, spontanément révoltée
par le ton péremptoire.
-— Je n’ai aucune raison pour vouloir peindre
trois personnes dans ce volume et je pense
que... qu’une suffira bien à m’affirmer moimême. Quant aux conditions, il ne peut en
exister aucune lorsque je suis satisfaite de
mon oeuvre et qu’il s’agit d un ancien combat
tant. Veuillez vous en souvenir à l’occasion,
monsieur.
Etonné, le jeune homme la regarde fixement,
comme un objet curieux, le plus curieux de son
atelier où il y a quelques jolies choses. Il ne la
connaît pas du tout non plus. Gompel, le mar
chand de tableaux, l’a adressé à elle parce qu il
prétend que c’est l’artiste la plus consciencieuse
qui puisse exister. En outre, elle est célèbre,
cotée, appréciée. Si on ne la rencontre presque
qo
LE GRAND SAIGNEUR
jamais dans les réunions déclarées artistiques :
premières, thé de salon à la mode, ou soirées
bien mondaines, elle est estimée à sa juste
valeur. Elle eut une grande médaille à ses
débuts. C’est une sauvage, mais c’est quelqu un.
Elle est, d’ailleurs, relativement pauvre et met
une généreuse fantaisie dans sa façon de traiter
les clients. Il vient de s’en apercevoir.
— Mademoiselle, pour qui me prenez-vous?
Je ne souffrirai pas...
•— Alors, monsieur, je garderai le portrait,
sans votre permission.
Ils se mesurent des yeux.
Marie Faneau ne baisse pas les siens. Leurs
deux orgueils sont aux prises.
Elle ne sait, elle, que ce qu’on lui a dit en
lui présentant l’homme, chez ce même mar
chand de tableaux :
— M. Yves de Pontcroix, qui désire vive
ment avoir son portrait par vous.
Quand elle a répondu qu’elle voulait bien, il
est parti tout de suite, après un hommage banal
à son talent, comme s’il redoutait de se voir
trop examiné.
— Il est intéressant, hein, ce type-là? lui a
déclaré le bavard Gompel. Bon client ! Il m’a
LE GRAND SAIGNEUR
23
débarrassé d’une vieille machine, à laquelle je
tenais, pour son château. Et puis (Gompel s’es
claffa) il a un nom à coucher au rez-de-chaus
sée du Petit Parisien. Que je ferme boutique si
jamais ça peut exister dans l’armorial !
— Peut-être pas dans l’armorial, mais sûre
ment dans l’Armorique ! riposta la jeune femme
en riant.
Elle n’a interrogé personne à son sujet, parce
qu’elle ne pense, d’abord, qu’à son travail.
Elle comprend qu’il sera difficile.
Maintenant, ce soir, elle est heureuse d’avoir
vaincu la difficulté et sait bien ce que vaut son
œuvre ; pourtant sa qualité de probe plébéienne
ne lui laissera pas la possibilité d’être humiliée
par ce héros... fût-il de feuilleton.
Il se lève, boutonne sa pelisse de fourrure,
cherche son chapeau et ne trouve pas sa canne.
— Mademoiselle, vous me comblez, mur
mure-t-il, de sa voix ironique. Nous ne nous
entendons pas du tout. Je me refuse à orner
votre secret musée des horreurs ! C’est assez
d’être laid sans chercher une apothéose. Vous
me donnerez donc ce portrait et je resterai votre
obligé... plein de rancune pour ce que vous
mettez de perfection à me flatter.
24
LE GRAND SAIGNEUR
Salut. Baise-main. Et il est parti, toujours
froidement correct, malgré ses ironies.
Marie entend la bonne, Ermance, qui s ecrie,
dans l’escalier :
_ Vous êtes ben honnête, monsieur, mais
votre canne, à elle toute seule, ne vaut pas
Ça î
— Pauvre Ermance ! se dit la maîtresse de la
maison en étouffant un éclat de rire. Elle n’en
fera jamais d’autres !
Le loulou blanc tourne autour du fauteuil
anglais avec une visible impatience. En chien
bien élevé, il n’a pas manifesté son antipathie
durant la visite. A présent, comme la bonne, il
dira ce qu’il pense tout haut. Il gronde, soit
qu’il n’aime pas le jaune, soit que ce Monsieur,
qui avait l’air de vouloir contrarier sa mère,
ne lui revienne pas.
—- Qu’est-ce que tu as, Fanette? questionne
sa mère, très ennuyée de surprendre ce mouve
ment de mauvaise humeur. Est-ce que tu vas
lui chercher querelle, toi aussi?
Ce toi aussi indigne Fanette et la fait aboyer
à pleine gueule. Ah ! non, à la fin, Fanette est
un chien qui est une chienne et elle connaît
des choses que les humains ne sauront jamais.
LE GRAND SAIGNEUR
25
Alors, Marie Faneau lui donne un léger coup
d’appui-main, parce que Marie Faneau est trou
blée, et que, tout bien réfléchi, elle se sent dans
son tort.
Le frère et la sœur dînent ensemble dans le
vieil hôtel de la cour de Rohan. C’est plutôt un
pavillon qu’un hôtel, mais il a grand air parmi
les maisons sordides qui l’entourent.
Au rez-de-chaussée, une cuisine et ses dépen
dances, un peu obscures, au premier deux
chambres à coucher, séparées par un cabinet de
toilette, et, au second, sous les combles, l’ate
lier qui prend jour sur une cour qu’on ne voit
pas, heureusement, pour les promiscuités du
voisinage, à cause du vitrail serti de plomb
qu’on n’ouvre jamais. L’air est renouvelé par
un lanterneau laissant pénétrer tout le ciel.
Il n’y a pas de salle à manger et on installe
le couvert dans cet atelier, sur un coin de la
28
LE GRAND SAIGNEUR
table octogone où le frère corrige des dessins,
tire des plans pour ses réductions de portraits.
Michel Faneau est graveur. Il a du talent,
plus de talent que de métier. C’est un très mau
vais sujet, assagi, que Marie Faneau a sauvé
des pires situations en lui payant d abord ses
dettes, et en lui imposant, ensuite, son patient
amour du travail. De quelques années plus
jeune qu’elle, Michel est en homme ce qu elle
est en femme, une figure séduisante, seulement
il est blond au lieu d’être roux. Ce sont deux
épreuves du même cliché, dont la seconde est
plus floue, moins bien venue. Il serait fort joli
garçon s’il n’avait pas cet air tourmenté, souf
frant, cette perpétuelle gaîté factice qui fatigue
comme l’obsession d’un refrain trop entendu.
Est-il tuberculeux ou simplement névrosé,
malade physiquement ou moralement? On n’en
sait trop rien, car il a un appétit d’enfer, boit
beaucoup, parle sans cesse et ne se soigne
guère, aimant à risquer toutes les imprudences
qui lui sont possibles.
D’une instruction et d’une éducation réelles,
il affecte d’ignorer le français en se servant d’un
langage vulgaire pour dire des choses toujours
regrettables. Sous le spécieux prétexte que sa
LE GRAND SAIGNFUR
29
sœur est un peintre estimé, il emploie le plus
effroyable des jargons d’atelier pour scandaliser
la femme qui, d’ailleurs, en prend son parti en
tant qu’artiste. Toutes les scies lui sont fami
lières et il exécute les danses les plus excen
triques avec une souplesse de reins qui fait peur.
Il y a du reptile en lui. Mais Marie Faneau le
voit comme un pauvre gamin, retardé dans sa
croissance, très étourdi, très fiévreux, elle lui
pardonne tout, et, quand elle le gronde, elle y
met des précautions maternelles vraiment
touchantes.
Pour Michel, Marianeau, comme il l’appelle,
est à la fois le trésor qu’il admire, veut conserver
pour lui seul et le trésorier dont il a un incessant
besoin. Ce n’est pas un vilain Monsieur — il est
si joli ! — dans toute l’acception du terme, mais
il oscille entre le vice et la vertu. Sans cette
fille vaillante, patiente, laborieuse, qui, elle, a
besoin de se dévouer, il tomberait dans n’importe
quelle boue, parce qu’il est dépourvu de sens
moral. Il aime sa sœur, tantôt fougueusement,
tantôt avec tous les froids calculs de son égoïsme.
Il est à la fois jaloux comme un amant et
intéressé comme un parasite. N'ayant pas
de fortune personnelle, incapable de gagner
30
LE GRAND SAIGNEUR
sa vie sans la direction de son aînée, ses conseils,
surtout la virilité de son exemple, il tremble de
la perdre, soit par un mariage, soit par un de
ces brusques revirements qui placent les femmes
libres devant encore plus de liberté : celle de
l’amour. Ivre de la mauvaise ivresse d’une
victoire à laquelle il n’a pas du tout contribué,
il ne rêve que noces et dancings. Il est le
vibrant et joyeux petit cyprin de 1’ « après nous
le déluge ». Il se meut, là-dedans, comme dans
son élément. 11 est le vénusien né de l’écume
rouge de la guerre. A peine adolescent, il a
connu le désespoir charnel des veuves, le déver
gondage des vieillards et le fameux système D
employé par les gens les plus raisonnables. Rien
ne l’étonne, rien ne l’attendrit. Il ne redevient
naïf que lorsqu’il souffre. Ce qu’il gagne, en
qualité de graveur, malgré son savoir-faire, ne
peut être mis en balance avec ce qu’obtient
Marie Faneau d’une vogue constante comme
peintre de portraits, et .il ne se sent sérieux qu’au
moment précis où elle pourrait avoir la légitime
envie de le mettre à la porte. Au demeurant, le
frère et là soeur s entendent fort bien, parce
qu’ds ne sont pas des bourgeois. Ennemis, à
cause de goûts très différents, ils restent des
LE GRAND SAIGNEUR
31
amis devant un commun danger et retrouvent
toujours le même goût pour leur intelligence,
quand il s’agit de tout concilier. Marie Faneau,
pour réagir contre les faiblesses de son cadet,
reprend toujours possession de sa force d’artiste
généreuse, parce qu’elle a confiance en elle et
que cela lui suffit pour avoir, dans une certaine
mesure, confiance en lui.
Très jeunes, ils ont perdu leurs parents, un
couple de demi-fous. Elle, Marie, l’aînée, déjà
presque consacrée par l’opinion des critiques
d’art, s’est jetée dans le travail comme on se
jetterait à la mer pour sauver l’enfant qui se
noie, le pauvre petit cadet, élève d’un cher
maître libertin. Elle l’a ramené au rivage et,
maintenant, elle ne va pas s’attarder aux détails
de ce sauvetage hardi : s’il a rapporté de la
vase d’on ne sait quel bas fond social, elle le
couvre de son manteau de reine assez ample
pour tout cacher. Puis elle se souvient du père
alcoolique, de la mère, hantée d’une sombre
jalousie, que Michel n’a pas pu bien connaître
et qui sont les responsables de ce caractère
indécis dans la bonne comme dans la mauvaise
conduite. Une sincère pitié l’émeut en songeant
qn’elle a hérité d’eux pour tout ce qu’ils pou
LE GRAND SAIGNEUR
vaient avoir de bon, de puissant, d’exalté, cérébralement et physiquement, et que lui n’a récolté
que les prédispositions aux fêlures mentales.
Vivre seule? Elle n’en a pas trouvé le courage.
Il lui faut une affection, serait-ce une affection
intéressée. L’amour? Il lui a laissé un triste
souvenir! S’est-elle donnée ou l’a-t-on prise?
Elle a chassé l’intrus de son cœur et de ses bras.
Un jour elle a appris qu’il était mort. Une paix
profonde s’est abattue sur elle, non comme un
deuil, mais comme une délivrance, et elle croit
ne plus rien attendre en dehors des satisfactions
que lui apporte son travail acharné. Elle a pu
constater que le secret de l’art, de la vie inté
rieure, quand on l’a vraiment découvert, vaut
tous les secrets sentimentaux, y compris ceux
de la volupté. Au moins le pense-t-elle, parce
qu’elle n’est pas encore une voluptueuse, et,
loyalement, sans chercher à se duper sur sa
piopre valeur morale, très sévère pour elle-même,
elle est pleine d’indulgence pour la valeur morale
des autres, cesserait-elle de les estimer.
... Sur ce coin de table il y a un napperon de
dentelles, des carafons de vieux cristal taillé, des
assiettes de Chine. Un panier de fruits d’automne
présente sa riche nature morte à la joie des
LE GRAND SAIGNEUR
33
amateurs gourmands et un perdreau fume, rôti,
sur un plat d’argent, entouré de son jus velouté
qui allume la convoitise de Michel Faneau.
— Marianeau, c’est un vrai?
— Découpe-le toi-même et tu verras qu’il
n’est pas en carton, gamin ! Ermance le déclare
tendre. Elle s’y connaît la fille du Morvan.
— Marianeau, tu me donneras la tête et les
pattes, modestement. Aussi les intérieurs, où il
y a le parfum des baies sauvages. Et puis les
deux cuisses qui ont couru dans les sillons. Et
puis les deux ailes qui ont connu un ciel de
province que je n’ai jamais vu. Je te garderai
un blanc, le meilleur, mais tu n aimes pas la
chasse... alors, tu le recracheras sur mon assiette.
J’aurai donc tout, y compris tes restes.
Elle rit, haussant les épaules :
__ Prends donc tout, tout de suite. Ne te gêne
pas. Si j’aimais le perdreau, on en servirait
deux. Moi, j’ai de la bonne purée normande,
mon régal.
Ermance, la fille du Morvan, proteste, en
déposant une jatte remplie de purée de pommes
de terre qui répand une saine odeur de beurre
— Vous le gâtez tellement, le petit Monsieur,
34
LE GRAND SAIGNEUR
qu’il en fera des maladies pour de bon. Si c’est
permis, un bel oiseau pareil !
— C’est de moi que vous parlez ? demande
Michel s’adjugeant le perdreau entier le plus
simplement du monde.
— Ah ! non ! j’aurais dit : vilain. Le perdreau
va dans les vingt francs. Vous, vous ne valez pas
quatre sous.
Le frère et la sœur éclatent. Ermance aussi.
Les yeux de cette simple créature se réfugient
sous deux bourrelets de graisse qui sont ses
paupières et, quand elle rit, on n’aperçoit plus
qu’un rayon jaune, comme le disque, impercep
tiblement lumineux, d’un regard de poule cou
veuse. Elle est franchement laide, criblée de
toutes les taches de rousseur que Marianeau, la
belle rousse, n a pas, et sa bouche, fendue un
peu de travers, lui donne des prétentions au
comique non justifiées, car elle pense parler fort
sérieusement. Son âge est des plus canoniques
(Marie Faneau ne garderait pas une servante jeune
ou jolie, à cause de son frère). Voici bientôt trois
ans qu’ils ont recueilli cette domestique, perdue
dans une gare, à la descente du train, et ils y
tiennent comme elle tient à eux.
Le feu pétdle, lance des reflets merveilleux
LE GRAND SAIGNEUR
35
sur les meubles, les tableaux, les chevalets
encombrés de soieries chatoyantes. Fanette, la
petite chienne, se met debout pour avoir un os et
dans le splendide désordre de l’atelier règne une
heure de doux abandon, de pleine liberté qui fait
de leur intérieur tout un poème d’intimités
élégantes, ne sentant pas trop la bohème.
— Qu’as-tu fait, aujourd’hui, Michel?
— J’ai ajusté et tiré moi-même ton dernier
modèle : le sieur Yves de Pontcroix, qu’on
attend à l’imprimerie Brès. Mâtin ! Quel coup
de crayon tu as, quand tu te mêles de te payer
la tête d’un type ! Sans blague, tu as eu grand
tort de ne pas lui demander les mille balles de
rigueur. Tu oublies la vie chère... et que tu me
fais manger du perdreau, ce que je te pardonne,
d’ailleurs, facilement.
— Pas moyen, Michel, de'm’en sortir autre
ment, puisqu’il avait la singulière fantaisie de...
m’acheter celles des autres.
— Tu n’ as plus entendu parler de lui !
— Non. Je continue à l’ignorer absolument.
_ Moi, je connais leur livre. C’est un tirage
de luxe. Il y a des vues du front, des carcasses
de chevaux très réussies, par Janou. C’est tout
plein gai et ton bonhomme, en première page,
36
LE GRAND SAIGNEUR
ça va évoquer un enfer de premier ordre. (II se
met à fredonner : Mourir pour la patrie!)
J’imagine ton Monsieur tout en bois, ce qui se
fabrique de mieux comme articulé de guerre, et
il lui faut un pont, à lui tout seul, pour porter
ses différentes récompenses.
— Il ne porte même pas le ruban traditionnel.
Michel, ne plaisante pas là-dessus. Tu as été
réformé pour faiblesse de constitution, c’est
entendu, mais c’en est une bien plus grande que
d’avoir l’air de t’en vanter.
—- J’étais à peine majeur. Bon Dieu, tu es
aussi dure que ton perdreau est tendre, rigvde
Marianeau ! Ton type est parfaitement décoré.
J’ai parcouru leur opuscule et il y a des citations
à la pelle. Ils ont, selon l’usage, accompli tous
les tours de force possibles, y compris les impos
sibles acrobaties comme celles de sauter en l’air,
d’être éventrés, de retomber morts, et d’être
sauvés par un médecin allemand. On peut
boucler après cette dernière aventure . Ça me
fait 1 effet de la littérature de TAction française,
ça me donne envie de devenir bolcheviste ! Espé
rons qu’il t’enverra un exemplaire de cette
histoire de guerre pour nouveaux riches.
— Qui l’a écrite ?
LB GRAND SAIGNEUR
37
— Pas lui. Le poète de leur bande. Un
Monsieur très coté parmi les inconnus. Les deux
autres têtes sont demeurées dans l’ombre et on
a pensé, chez Brès, que ça suffisait bien de celle
que tu leur as montrée pour situer tout le reste
dans un cauchemar. Tu vas ramasser, lui aussi,
un succès pas ordinaire...
Il fut brusquement interrompu par le timbre
de la porte d’entrée. Ermance, qui leur servait
des beignets rutilants comme des orfèvreries
d’ostensoir, dégringola rapidement ses deux
étages pour les remonter, essoufflée, en disant :
— Mademoiselle, c’est un jardinier qui
apporte un rosier rouge.
— J’aime jardinier, objecta Michel. Vous
ne pourriez pas dire : un garçon fleuriste ?
— Bien, fit Marie Faneau. Donnez-lui une
coupure et rapportez-nous le rosier.
— Mademoiselle, ça ne passera pas par
l’escalier.
—- Quelle plaisanterie !
La bonne redescendit, bougonnant, et mit un
certain temps à remonter, les bras encombrés
d’une énorme corbeille de roses pourpres liée
d’un ruban noir. Machinalement, Marie Faneau
38
LE GRAND SAIGNEUR
cherchait la carte en dépouillant les branches de
leur papier transparent.
._ Que c’est beau 1 Quelle couleur et quel
parfum dans ces fleurs orgueilleuses qui vont
rendre l’âme en nous méprisant de les regarder
mourir !
— De qui ? demanda Michel 1
— Je ne trouve rien. Ça vient d’un magasin
de la rue de la Paix. Pas de carte. On l’aura
oubliée,
— Jamais dans ces maisons-là. Mais pourquoi
diable un ruban noir? C’est sinistre.
Ermance débarrassa un coin du piano cra
paud qui, derrière un paravent de laque, jouait
le monstre dans une caverne. On y posa les
fleurs.
Ils achevèrent de dîner. Michel alluma une
cigarette.
— Des roses rouges anonymes ! Un ruban
de deuil ! Parbleu ! Ça coïncide avec l’annonce
de la plaquette. Il y a au moins un mois que
l’on a livré ton fameux portrait. Ma chère, c’est
ton type. Je le parie. Il ne pouvait pas faire
moins, je pense. Très chic! Quant au ruban
noir, il signifie qu’il a pris le deuil de toute
espèce de prétention à te plaire...
LE GRAND SAIGNEUR
39
Pendant qu il pérorait, sa sœur poussa un cri,
puis elle lui jeta un regard affolé. Elle tenait
quelque chose dans sa main froissant du papier
de soie.
— Quoi? Tu t’es piquée?
— Non ! Oui ! C’est-à-dire, j’ai eu peur.
— Tu as trouvé le nom de l’expéditeur,
Marie, et tu ne veux pas le dire. Tu me caches
quelque chose?
— Mon Dieu, que tu es irritant avec ta cer
velle qui bout ! Je n’ai rien trouvé, que ça, un
écrin.
— Ah ! Elle est bien bonne ! Que ça, un écrin !
(Il ouvrit la petite boîte ronde, en maroquin
rouge.) Pas de signature, mais un fil de perles...
et des vraies, Marianeau, je m’y connais. Ça
vaut cinq mille balles comme un sou nickelé !
Félicitations! Je vais danser un pas...
Mais il s’arrrêta, un pied en l’air, parce que
sa sœur éclatait en sanglots.
— Allons bon! Des larmes sur les perles,
une rivière sur un collier! Qu’est-ce que tu as?
Ma parole, tu es malade?
_ Encore une fois, Michel, j ignore d où ça
vient, hoqueta la jeune femme, mais je n’admets
pas le procédé. Je suis une artiste, je ne suis
40
LE GRAND SAIGNEUR
pas une fille... et il n’y a que les filles pour
accepter des bijoux de n’importe qui ’ J étais si
contente, tout à l’heure ! Ces roses sont si
belles ! Je voudrais être seule : j’ai des nerfs.
Ces fleurs sentent trop fort. Qu on les enlève !
Comment vais-je faire pour lui rendre ça? Et
si ce n’était pas lui? Ah ! je ne mérite pas cette
injure ! Michel, tu vas aller lui dire... Mais non !
Que penserait-il, si ce n’est pas lui? C’est très
lâche, ce qu’il a fait là !
Son frère la regardait anxieusement* L’idée
d’une injure possible ne lui serait pas venue.
— Où demeure-t-il?
— Je n’en sais rien. Il m’a dit, je crois m’en
souvenir, qu’il demeurait à l’hôtel, l’hiver à
cause des appartements mal chauffés. Ah ! je
ne me rappelle plus. Ecoute, Michel, va-t-en.
Laisse-moi. Je suis très ennuyée et demain j’ai
un modèle dès neuf heures. Je ne pourrai pas
travailler si je ne me couche pas tout de suite.
Obéis-moi !
r
Michel pirouetta et disparut.
La bonne revint pour enlever le couvert.
Marie fit éloigner la lampe du divan où elle
s’était assisse.
Le jeune homme réapparut, tout à coup, en
LE GRAND SAIGNEUR
41
smoking très élégant, rasé de près, de trop près,
puisqu’il avait jugé bon de se poudrer copieu
sement, ses sourcils fins lissés à la petite brosse,
une ondulation savante dans la chevelure. Il
paraissait, cependant, fort sérieux.
Il s’approcha de la corbeille de roses et en
cueillit une des moins ouvertes, un bouton,
qu’il passa au revers de son habit.
— Je vais à l’Olympia. Si je rencontre ton
type, et, d’après ce qu’on raconte, il y va
souvent avec une bande de fêtards connus, je
lui demanderai s’il se croit vraiment trop bon
gentilhomme pour savoir signer. Moi non plus,
en y réfléchissant, je n’aime pas qu on envoie
des fleurs anonymes à ma sœur.
Ermance tourna la tête furtivement du côté
de sa maîtresse en entendant Monsieur parler
sur ce ton sec.
Marie faisait semblant de jouer avec la petite
chienne. D’un signe elle montra la bonne et
quand celle-ci fut sortie, elle murmura, mordant
son mouchoir:
-Gomment connais-tu les habitudes de
M. de Pontcroix, Michel? Tu as porté toi-même
le portrait chez Gompel ?
— Oui. Et si je l’avais rencontré...
42
LE GRAND SAIGNEUR
— Tu lui aurais demandé un paiement?,
n’est-ce pas?
— Et j’aurai eu raison, car je t’aurais évité
une injure, puisque tu te prétends injuriée.
— Ah! Michel... quelle confiance peut-on
mettre en toi?
— Me supposerais-tu capable de garder un
argent qui t’appartient?
— Non. Je n’y ai même pas songé, mais, si
je ne te savais pas si léger, si gosse...
— ... Tu me croirais un poids lourd, le
boulet que tu traînes, ma pauvre Marianeau, et
tu n’aurais pas tort.
Il se pencha sur elle, la saisit par les poi
gnets :
— Je suis jaloux! gronda-t-il d’un accent
furieux qui pouvait intimider une autre femme
que sa sœur.
— Je la connais, ta jalousie ! Elle fond au
soled d’une bonne affaire. Ne m’en veux-tu pas
d’avoir donné ce portrait pour rien ? Alors,
comment te confierais-je ces perles pour les lui
rendre... surtout étant convaincue qu’il répon
dra que ce n’est pas lui ?
II éclata d un rire un peu forcé
LE GRAND SAIGNEUR
43
— Il y a de ça et d’autres choses. Mais tu as
une âme naïve, toi, et tu ne comprends que les
sentiments tout unis. Je vais à l’Olympia pour
me distraire. Fusard a des entrées pour ce soir,
une représentation sensationnelle. Je te promets
d’être sage et de ne pas m’enrhumer. Embrassemoi et demande-moi pardon pour avoir pleuré
à cause de ce sale individu ! (Il la contempla
un instant.) Tu es vraiment bath quand tu
pleures, seulement, faut pas en abuser, ça me
porte sur le système. Soyons sérieux. Le jour
où tu auras le coup de folie, moi, tu le devines,
je reste en panne... et puisque tu ne veux pas
te marier, tu as droit au coup de folie, je n en
disconviens pas. Alors?
Marie, dans la transparence vert d’eau de son
peignoir moiré de broderies pailletées, était, en
effet, très belle, et, tout humides, ses larges
yeux s’ouvraient comme deux fleurs voilées d’un
léger brouillard.
Elle s’efforça de lui sourire.
Il l’embrassa avec l’ardeur d’un garçon qui a
le repentir facile.
— Je t’assure, mon Marianeau, que la mei leure action de ma vie sera de t’empêcher d’etre
heureuse. Vois-tu, le bonheur bourgeois, ça
4Ï
LE GRAND SAIGNEUR
gâte la main. Si tu étais mariée ou moins chaste,
tu travaillerais moins bien et moins vite.
Et il sortit en fredonnant :
Ses yeux étaient bleus,
Ses pieds étaient blancs,
Ses yeux étaient blancs,
Ses pieds étaient bleus.
Elle venait de Périgueux I
IIÏ
Marie Faneau dormit, cette nuit-là, d’un
sommeil agité.
La petite chienne, blottie près d’elle, donna
tout à coup de la voix, une pauvre petite voix
d’enfant pleurard, en entendant appeler impé
rieusement :
— Marianeau !
— Quoi donc? G’est toi, Michel? Quelle heure
est—il ?
— A peine deux heures, je rentre. T’en fais
pas... mais il faut que je te raconte une histoire
épatante. C’est beaucoup plus raide que le buis
son de roses, le ruban noir et le fil de perles,
ça, je t’en réponds.. Ça vaut même de m’offnr à
souper. Viens chez moi. Il y a du feu.
46
LE GRAND SAIGNEUR
Elle hésita, un peu fatiguée de le sentir si
férocement égoïste, puis elle finit par se lever,
car, d’une façon ou d’une autre, elle n’aurait
pas eu la paix.
Elle tremblait, ressentant une impression de
froid bizarre en se remémorant tout à coup
l’aventure de la veille. Son frère avait-il fait
quelques sottises irréparables ?
Calmant la petite Fanette d’une maternelle
caresse, elle s’habilla, releva ses cheveux, ferma
hermétiquement le haut de son peignoir et gagna
la chambre de Michel qui était séparée de la
sienne par un cabinet de toilette.
Cette chambre s’encombrait de bibelots inu
tiles, de gravures assez licencieuses et de vête
ments d’homme abandonnés au hasard de
l’endroit où ils n'auraient pas dû être. Il y brû
lait un poêle à pétrole à flamme concentrée qui
procurait une chaleur d’étuve en même temps
qu’une odeur désagréable.
Marie Faneau fut suffoquée.
— Tu devrais ouvrir la fenêtre ! dit-elle. On
étouffe ici, ce n’est pas sain.
Il n avait pas encore enlevé son pardessus,
qu il mangeait, déjà, du bout de ses gants
blancs, les beaux fruits de la corbeille du dîner,
LE GRAND SAIGNEUR
47
qu il avait installée sur son lit et il trempait des
biscuits dans du Porto.
— Penses-tu? Je vais te servir bien plus
explosif comme chaudière, ma chère : ton type
est au poste !
Marie Faneau avait la grande habitude du
langage imagé de son frère, mais, énervée par
son réveil en sursaut, elle se fâcha :
— En voilà assez, mon petit. Si c’est une
nouvelle scie de ton atelier, moi, je ne veux
plus entendre ces différents couplets dans le
mien ! Je t’ai dit que j’avais une pose demain,
ou plutôt, aujourd’hui, à neuf heures. Demande
tout de suite ce que tu désires ajouter aux fruits
et, bonsoir, ou bonjour.
II hocha la tête solennellement :
— Marianeau, je te répète que M. Yves de
Pontcroix, de Pontivy, de Pontorson ou de
Ploermel, ce grand mondain irréprochable, est
au poste, tu comprends? Je l’y ai accompagné
moi-même avec Fusard et quelque trois cents
personnes. Entre nous, c’est rudement bien
fait.
Marie Faneau tomba sur un tabouret, près du
lit, la face dans ses mains :
— Va toujours. Je dors...
3
4g
le grand saigneur
_ Ouais ! Nous allons voir si tu dormiras
10 nTmit, les jambes croisées, sur son lit,
posa le panier sur un genou, son verre < e or o
sur l’autre, et jongla''audacieusement avec les
fruits.
__ Dois-je continuer? II y a déjà une poire
derrière le lit. Ça fera hurler Ermance qui mar
chera dessus, demain matin.
_ Je t’en prie, fit sa sœur à bout de patience.
Parle vite, que je puisse retourner dans le
mien !
— Ah ! ça va mieux ! Imagine-toi que j’arrive
dans le promenoir avec mon copain. G était la
première d’un numéro de clowns tov,t battant
neuf et il y avait des poules empanachées, une
basse-cour vraiment royale. Tous les noceurs
chic, tous les journalistes, un vrai gala. On
n’aurait pas laissé tomber une épingle de cra
vate. Nous tournons, nous lorgnons, les femmes
nous arrêtent, nous avons bien du mérite à sau
vegarder notre pudeur, quand nous nous heur
tons à un groupe où je distingue immédiate
ment ton bonhomme, que je n’avais jamais tant
vu. En passant, que je te félicite, c’est rudement
ça, c’est trop ça!... 11 est moins bien quand il
LE GRAND SAIGNEUR
49
rigole, mais, quand il est en colère, il vous a
une allure très sur le pont de Pontcroix! ou
d’ailleurs. Il était avec des types de la haute que
Fusard connaît, du cercle Machin, ou de la
colonie américaine, et puis des gueules de
l’armée, des écrivains combattants, de ceux qui
continuent à fracasser tout dans les colonnes
des feuilles qui paient cher. D’après ce que nous
saisissons de leurs propos, ils discutaient sur un
coup de jiu-jitsu. C’était en situation, puisqu’on
venait de nous montrer une scène où l’on voyait
un policeman roulé par un petitjap haut comme
une botte. Ces Messieurs s’attrapaient ferme,
absolument comme dans la rue. Fusard me dit
que c’était passionnant. Moi, je n’aime pas les
coups ni les histoires de coups. Ce qui m’inté
ressait, c’était ton type. Ah ! que celui-là sait
donc s’habiller ! C’est rien de le dire ! Faut le
voir au milieu des autres, qui n ont sûrement
pas le même tailleur. C’est un je ne sais quoi
dans la courbe de la ligne, ou le pli, ça vous
prend les yeux, malgré vous, et ça le ferait
reconnaître entre mille. Il parlait moins fort que
les voisins, d’une drôle de voix sourde et, mal
gré ça, il finit par se faire écouter. Fusard me
souffla qu’il devait être un vrai professionnel
50
LE GRAND SAIGNEUR
pour situer une prise de cette façon; seulement
Fusard voit des professionnels partout ! Je ne
peux pas, à mon tour, t’enguirlander de termes
techniques, car ce n’est pas utile pour la démons
tration, comme tu vas t’en convaincre. Ce jiujitsu est vraiment un joujou terrible ! Ah ! j’en
ai encore la chair de grue ! Ce fut véritablement
le clou de la soirée !... Figure-toi qu’une créa
ture superbe tâchait d’attirer l’attention, tout en
écoutant aussi. C’est leur métier, n’est-ce pas ?
Elle avait un en peau mirobolant, un déshabil
lage tout constellé de rubis, des bretelles pour
tout corsage et un chapeau, velours noir et
plumes en averses, que l’eau m’en venait à la
bouche ! Le Monsieur type était en train de
désigner son propre avant-bras en leur déclarant
qu’on appuyait, là, sur la saignée et que ça fai
sait : clac, simplement parce que le bras se
retournait, paralysé ou brisé net... Alors...
voilà cette fille qui se tenait derrière ton grand
diable, qui lui flanque son bras nu sous le nez,
un bras superbe, ma foi, en lui disant, d’un
ton bien gentil; « Tiens ! Marquis, fais-moi ça ! >
U ne s’est même pas retourné, ü a prig Je bra§
endu, a appuyé son pouce sur la saignée... on.
a entendu le clac, personne ne pipait, tu penses...
LE GRAND SAIGNEUR
51
et la fille est tombée à ses pieds en hurlant, le
bras cassé net.
Marie Faneau s’était redressée, les yeux
agrandis par l’horreur.
— Tu n’as rien bu, Michel, cette nuit? ditelle, la gorge contractée.
— Rien bu que ce Porto et rien mangé que
ces biscuits, je te le jure ! Ça m’a coupé l’appé
tit, cette machine-là ! Mais, c’est pas fini. Il y a
eu un tumulte à étouffer l’orchestre. Les femmes
criaient ; à l’assassin! Les agents sont arrivés.
On a voulu arrêter tout le monde. Il disait, et il
fallait voir de quelle manière : « Qu’on me mette
en présence du protecteur de cette dame, je
réglerai la chose moi-même. » Quelqu’un lui a
crié : « Vous n’êtes pas Français, monsieur! »
et il a riposté : « J’étais à Verdun quand vous
restiez ici » ; ce qui, d’ailleurs, était exact. On
a tous suivi, en chœur, pour l’accompagner au
poste. Moi, en revenant, j’ai jeté mon bouton
de rose au ruisseau... Il sait s’habiller, oui, mais
quelle brute !
Marie Faneau rêva un instant, les yeux
refermés.
— A-t-il vraiment cassé le bras de cette fille ?
— Pour ça, aucun doute, Marianeau. Main
52
le grand saigneur
tenant avec un bon chirurgien et un emplâtre
de billets de banque, ça peut se guérir... à moins
que la belle ne préfère un petit procès à scandale
qui la lancerait dams une plus haute galanterie.
Alors, Marie Faneau fit glisser cette phrase
extraordinaire, du bout des lèvres où il y avait
tout le dédain des femmes honnêtes pour la
prostituée :
— Mon Dieu, au fond, c’est plus propre
qu’autre chose et ça lui rapportera bien davan
tage ! Bonjour, Michel, je vais dormir. Je n’en
peux plus tellement j’ai sommeil.
Et elle sortit laissant son frère dans la médita
tion, un peu ahuri de cette conclusion philoso-
Le lendemain, le frère et la sœur, séparés par
leurs travaux quotidiens, l’un se rendant à son
atelier de gravure, faubourg Montmartre, et
l’autre demeurée dans le sien, cour de Rohan,
ne purent se communiquer les nouvelles, c’està-dire constater, ensemble, qu’il n’y avait rien
dans les journaux, ni aux échos mondains, ni
aux faits divers.
Ce singulier petit drame n’avait point trans
piré en dépit de la présence des écrivains com
battants... ou peut-être à cause d’eux.
LE GRAND SAIGNEUR
53
Marie Faneau, cependant, y songeait, Elle
pensait, surtout, à lui renvoyer les perles, mais
où? puisque le personnage était en prison.
Huit jours se passèrent en racontars fabuleux
que Michel rapportait de chez Fusard. Tantôt
on croyait savoir que le héros avait été remis
en liberté avec des excuses, tantôt on apprenait
qu’il avait été reconduit à la frontière en qua
lité d’étranger suspect.
— Quelle frontière? ajoutait Michel, gouail
leur. Il n’y en a plus nulle part !
De temps en temps, Marie ouvrait l’écrin de
maroquin rouge, où l’on avait soigneusement
effacé le nom du bijoutier, et elle égrenait ce
collier comme un chapelet de pénitence dont
chaque perle lui faisait l’effet d’une larme solide.
Elle n’aimait pas les bijoux. En outre quand elle
avait eu l’occasion de faire un portrait de soldat
elle s’était sentie comme coupable... parce qu’elle
aussi profitait de la guerre ! Que de pauvres
mères ou de pauvres veuves étaient venues la
trouver avec une très mauvaise photographie en
la suppliant de faire revivre les traits à jamais
effacés sous une terre inconnue! Comme elle
aurait voulu les offrir tous, ces souvenirs pieux
entretenant la misère des cœurs et la soutenant,
54
LE GRAND SAIGNEUR
elle, dans sa misère momentanée d’artiste, par
la réputation d’habileté qu’ils lui donnaient !
« Vous m’avez ressuscité mon fils! » lui
écrivait une provinciale éplorée, qui ne tenait
plus au monde que par la vision de cette pâle
effigie dont elle avait tiré, en la transfigurant,
une sorte de saint auréolé de la seule gloire du
martyre.
Et, cette fois, elle s’était trompée, en osant
faire l’aumône de son talent à un personnage
insolent, cruel, énigmatique, un grand seigneur
ou un aventurier qui ne voulait rien lui devoir.
Jamais son orgueil d’artiste n’avait été mis à
mal de cette arrogante façon !
Elle reçut, de la maison Brès, la fameuse
plaquette annoncée, illustrée de son dessin en
première page. Un somptueux exemplaire de
luxe sur japon impérial. Gela s’intitulait :
LES REVENANTS.
Elle n’avait guère le loisir de lire ce genre
d œuvres (car il lui aurait fallu fermer son ate
lier aux modèles, tellement elles étaient nom
breuses), mais elle se jeta sur celle-ci et coupa
fiévreusement ce livre, sans pitié pour les
LE GRAND SAIGNEUR
55
hachures qu elle infligeait à son solennel papier.
L’auteur, un nom totalement dépourvu de célé
brité, y avait apposé une dédicace banale. Il ne
lui apprit pas grand’chose, sinon que le lieute
nant Yves de Pontcroix avait eu d’affreuses
blessures, en en ayant, auparavant, fait, sans
doute, de non moins affreuses à ses ennemis,
puis le fortin dans lequel s’étaient réfugiés ces
trois enragés, décidés à ne pas se rendre, avait
sauté... L’auteur s’étendait peu au sujet de la
catastrophe. On était parti dans les airs sans
espoir de retour au sol et on s’était retrouvé,
à peu près morts, deux en deçà des lignes
allemandes et un au delà. On perdait la trace
du principal héros, le sieur de Pontcroix, qui
n’était revenu, lui, que beaucoup plus tard,
délivré d’une ambulance boche par l’irruption
d’un bataillon de chasseurs alpins.
L’ouvrage comportait toute la secheresse tech
nique d’un artilleur, très ferré sur son métier,
et s’ornait des phrases un peu poncives du bon
soldat qui ne sait pas les fabriquer lui-même.
Tout ce qu’elle put saisir, c’est qu’Yves de
Pontcroix était breton, marquis, et officier de
carrière, sorti de Saint-Cyr... probablement avec
les gants de la légende. Maintenant, il devait
56
LE GRAND SAIGNEUR
être réformé, libre de tous liens, parce qu il
était trop riche, trop libre !
— C’est fort honorable pour lui, tout ça,
grommelait Michel Faneau, mais, s il y était
resté, ça l’aurait empêché de finir au poste.
Certains héros ne devraient jamais revenir. Ils
font plus riche quand ils sont morts. Un héros,
par définition, c’est quelqu’un qui est hors la loi.
Marie Faneau se rendit, en grand mystère,
chez le fleuriste de la rue de la Paix.
— Madame, lui répondit la patronne de l’éta
blissement d’un ton rogue, nous n’avons pas
l’habitude de nous enquérir de l’identité de nos
clients pourvu qu’ils règlent le montant de leur
facture. Un chauffeur est venu nous apporter
une boîte et nous commander une corbeille, en
effet, nouée d’un ruban noir, et on a apporté le
tout à votre adresse. Qu’est-ce qu’il y avait
donc dans cette boîte ?
— Oh! rien, murmura Marie rougissant sous
sa voilette, une plaisanterie qui m’a été désa
gréable.
De plus, une objection s’imposait ; si ce
n’était pas lui, le donateur anonyme? Elle avait
eu pas mal de modèles qu elle ne connaissait
pas plus que lui ! Des hommes, peut être respec-
LE GRAND SAIGNEUR
57
iueusement épris, tentant la trop audacieuse
déclaration, des femmes excentriques, de ces
détraquées, osant jouer le rôle romanesque de
Méphisto ?
Gela troublait profondément la jeune femme.
Oui ? On ne pouvait pas certifier que ce fût lui
et s’il s’était procuré, si c’était lui, toute latitude
pour mentir.
En décembre, Marie et Michel furent invités
à la grande soirée annuelle que Gompel, le mar
chand de tableaux très en renom, donnait dans
sa galerie des boulevards. Il était de tradition,
pour le frère et la sœur, d’y aller, parce que
c’était, en quelque sorte, une obligation d’atelier.
On recevait là un peu de tout *. les peintres, les
dessinateurs, les graveurs, des gens de lettres,
des gens du monde, des critiques d art hirsutes
et des princesses très coiffées de couronnes
authentiques, quoique toujours prêtes a les lan
cer par-dessus les moulins. Gompel, un gros
père pansu, mettait la plus affectueuse ostenta
tion à y produire Marie Faneati, car c’était «ne
bonne marque de sa maison, une belle artiste
doublée d’une jolie femme.
Ce soir-là, Marie, si simple, daignait s habiller.
Michel emplissait sa chambre de ses exclamations
58
LE GRAND SAIGNEUR
de rapin que le morceau enthousiasme, très fier,
lui aussi, de servir de chaperon à cette fille rai
sonnable qui n’en avait nul besoin.
— Ce que tu peux être étonnante en hortensia
bleu ! Tous ces tons dégradés, du rose à l’azur,
te donnent l’air d’une fleur pâlissant à l’endroit
du cœur. Ah! que j’aimerais des perles pour
mouiller ta gorge au lieu de ce pendentif de
corail blanc, un peu jeunet.
— Tu as raison, fit-elle froidement. Je vais
1 enlever. Il fait trop petite pensionnaire et je
n’aime pas ça.
Elle ôta le pendentif, mais elle ne mit point
les perles, qui restèrent à se morfondre dans
l’armoire à trois glaces où se reflétaient trois
dames en bleu.
Sa robe, brodée de nacre, imitait un ciel du
matin, légèrement rosée pour le soleil qui vient
et plus profondément azurée pour la nuit qui s’en
va. Une touffe d’hortensias roses et bleus agra
faient l’écharpe blanche, un nuage barrant la
aille, très basse. Aucun bijou. La tête, rousse,
coiffee de ses seuls cheveux roux, éclatait,
la-dessus, comme un objet d’art, d’albâtre et d’or
pur, un buste polychrome'. Mais le pli boudeur de la
bouche la montrait hostile à toute idée déplaire,
LE GRAND SAIGNEUR
59
— Marie, Marianeau? Pourquoi me fais-tu la
tête? demanda Michel qui mettait, lui, une
tubéreuse à sa boutonnière.
— Tu serais gentil de ne plus me parler de
cette histoire de perles.
— Ah! le fil? Il faudra donc que je te le
vole et que j’aille le laver. C’est idiot, nos scru!
Le pis, c’est qu’il y pensait souvent.
Chez Gompel, c’était déjà, dès dix heures, la
grande crue mondaine, des vagues de toilettes
claires qui déferlaient sur l’écueil des habits
noirs, à l’assaut des indifférences bourrues de
Messieurs les critiques ou de Messieurs les chers
maîtres. Les jeunes hommes, surtout, étaient
entourés, hélas, la denrée masculine se faisant
rare !... L’offre devenait multiple et la demande
presque nulle. Ces héros de l'arrière ou de
l'avant se transformaient en Phénix, car... ils
ne renaissaient pas tous de leurs cendres, ceux
de l'avant !
Le frère et la sœur furent vivemeut séparés
par Gompel, au bas de l’escalier fleuri de roses
France qui conduisait de la galerie aux sa ons
du premier. Le gros papa marchand et protec
teur se montrait toujours très heureux de pro
60
LE GRAND SAIGNEUR
mener en liberté celle qu’il appelait : sa lionne.
Ï1 la présentait, ou lui faisait des présentations,
en la forçant à entendre des compliments qui
n’amusaient pas toujours cette sauvage.
Les galeries, aux arcades très élevées, s’or
naient de superbes plantes vertes sur lesquelles
des plafonniers opalins répandaient une clarté
lunaire favorable aux fards des femmes, les
quelles en abusent vraiment beaucoup, depuis,
sans doute, qu’elles ont à dissimuler les rides
précoces du chagrin.
Gompel murmura :
— Vous êtes toujours ravissante, quoique
terriblement pâle, ce soir, ma petite filleule.
Est-ce que quelque chose n’irait pas?
Familier comme un parrain, car il était son
parrain, il lui parlait franchement, la désirant
un peu plus attentive à sa gloire par la réclame
vivante qu’elle aurait pu se faire.
— Non, mon cher Gompel. Je suis très heu
reuse d assister à votre fête qui est magnifique.
Une belle rentrée! Vous avez tout Paris, cela
se voit. Moi, j’ai dû pâlir sur mon ouvrage. 11
y en a tant, grâce à vous. A propos, je voulais
vous poser quelques questions au sujet de la
reproduction du portrait de...
LE GRAND SAIGNEUR
61
Elle demeura court, au milieu de sa phrase,
parce que, sous une arcade, d’un groupe de
jeunes hommes venait de se détacher un habit
noir que son frère aurait déclaré reconnaissable
entre mille. Elle eut brusquement la vision,
pourpre et or, du revenant de jadis, tombé der
rière les ronces barbelées, le presque mort, le
grand miraculé de guerre ! Il venait droit à
elle... et la fête n’avait plus qu’un éclat livide,
elle ne voyait plus rien que le bas de sa robe
bleue, parce qu’elle baissait les yeux, saisie
d’un vertige inexplicable.
— Monsieur Gompel, voudriez-vous me rap
peler au bon souvenir de M1Ie Faneau, qui ne
me reconnaît pas, certainement? Grâce à son
merveilleux talent, je ressemble si peu à mon
portrait !
La voix sourde, dédaigneuse, raillait aima
blement.
Gompel se mit à rire.
— Ma foi, monsieur de Pontcroix, vous arri
vez bien. Je vais vous passer l’honneur de con
duire Mlle Faneau là-haut, où l’on danse. Juste
ment, nous parlions du portrait, smon du
modèle.
, .
Gompel abandonna sa filleule au baise-main
62
LE GRAND SAIGNEUR
réglementaire et s’en alla, de groupe en groupe
disant, très haut :
— Hein ! Quel contraste ! Ils sont à peindre,
le Greuze et le Delacroix ! Sans compter que
cela forme tout de même un beau couple.
Marie Faneau appuyait sa main gantée sur le
bras de cet homme, en tremblant, malgré sa
résolution d’oublier qu’il brisait celui d’une
femme à l’occasion. Elle avait décidé de lui
donner une leçon et elle la lui donnerait coûte
que coûte. Mais comment était-il libre? Etait-ce
bien le même individu?... Elle respirait si diffi
cilement qu il ne pouvait point ne pas s’aperce
voir de son malaise.
— Je continue à vous faire peur? dit-il de
son ton froid, très calme, comme résigné.
Oui, répondit-elle laconiquement.
Marie Faneau n’avait aucune expérience mondame et les puérils manèges des coquettes lui
répugnaient.
Ayant gravi lentement l’escalier encombré de
fltrts, au heu de la conduire vers le bal, d’où
leur parvenait une musique des plus améri
caines, il l’amena dans une petite salle où se
trouvaient exposées les plus belles toiles du
maître de la maison, un prétendu Raphaël et un
LE GRAND SAIGNEUR
63
Corot, peut-être authentiques, placés dans cette
sorte de boudoir-fumoir, seulement éclairé par
les projecteurs de leurs cadres, pour les mieux
livrer aux méditations des amateurs. Des boîtes
de Havanes tentaient le passant et l’engageaient
à s’asseoir, loin de la foule. Ils n’y rencon
trèrent encore personne.
Il lui désigna un fauteuil ombragé par un
palmier nain enguirlandé d’une superbe orchi
dée aux fleurs vénéneusement teintées de leurs
couleurs métalliques.
— Voulez-vous me donner un tango-cause
rie, à moi, qui ne danse pas, mademoiselle? Je
voudrais essayer... de vous rassurer.
Il riait ou faisait semblant. On devinait qu’il
mordait trop souvent sa lèvre inférieure de ses
incisives pour finir par rire franchement.
Elle s’assit, leva enfin les yeux.
_ Moi non plus, je ne danse pas. Je ne sais
pas, fit-elle très simplement. Avez-vous vrai
ment quelque chose à me dire ?
Elle étudiait, de nouveau, cette étrange phy
sionomie.
_ j’ai à vous remercier, d’abord, ce que je
n’ai pas encore fait. Vous avez dû recevoir le
livre '■ Les Revenants ! J’aurais voulu vous e
64
LE GRAND SAIGNEUR
porter moi-même, de la part de l’auteur, qui est
dans le midi, actuellement. J’ai eu des empêche
ments, tous ces jours pluvieux, un retour de
mes fièvres... qui, elles, ne guériront jamais, ni
dans le midi, ni dans le nord.
— Vous avez été blessé, dans l’explosion de
ce fort, en 1914 ? demanda-t-elle, oubliant tout
à fait l’histoire de l’Olympia.
— Oh! comme tout le monde, là-bas, terri
blement secoué. On ne saute pas, en des exer
cices aussi périlleux, sans y laisser la notion
normale de l’existence, mais j’en suis revenu.
Cauchemar ou beau rêve, la vie ne réalise
jamais rien, absolument, et quand on est mort,
on ne s’en aperçoit même pas... Mademoiselle,
votre robe est délicieuse, c’est l’aurore... abso
lument réalisée.
Il s’accoudait sur le dossier du fauteuil et la
regardait de près, la dureté de son œil fixe un
peu adoucie par le reflet de tout cet azur
céleste.
— Il y manque des bijoux ! coupa-t-elle de
sa voix claire et désireuse d’avoir le dernier mot
le plus vite possible.
-— En effet, remarque-t-il d’un ton plus sourd,
plus mordant. Sans indiscrétion, est-ce un vœu
I.E GRAND SAIGNEUR
65
un défi aux rivales, ou tout simplement une
suprême coquetterie d’artiste?
— C’est peut-être, monsieur, parce que je
n’en possède pas...
— Alors, mademoiselle, murmura-t-il, en se
penchant vers elle, de ce ton sourd, confiden
tiel, qui l’exaspérait, voulez-vous me permettre
de vous en offrir? Je ri aurais jamais osé vous en
envoyer, et je pensais que... des fleurs seraient
tellement une banalité ! Demain, prenons ren
dez-vous chez tel bijoutier qui vous conviendia
et... vous choisirez.
Il la couvait de ses yeux fixes, un véritable
regard de bête de proie, et, peu à peu, elle se
sentait plongée dans une ombre, un silence
émouvant où passait un souffle d’épouvante.
Elle était bien trop saine pour ne pas essayer
de réagir immédiatement. Elle se raidit, son
geant qu’elle venait de se tromper et que la
peur d’un mal l’avait conduite dans un pire.
— Monsieur, Marie Faneau n’a pas 1 ha 1
tude de ces hommages... équivoques. J’ai telle
ment peu envie de recevoir des bijoux que je
vous demanderai de venir me vo.r demain pour
me rendre un service : lancer, pai- essus
pont, des perles fines dans la Seine.
66
LE GRAND SAIGNEUR
— Oh! très amusant! fit-il avec son même
rire sourd. Et moi qui m’imaginais tout le con
traire ! Tenez, j’aime mieux ça ! C’est plus crâne.
Seulement, si j’accepte le rendez-vous, sur un
pont, j’entends que vous me laissiez chercher le
nom de l’envoyeur. Soyez tranquille. Ce sera
discrètement... et je le mettrai à la raison, puis
qu’il vous a déplu.
ï
Absolument désemparée, sinon convaincue,
Marie ne savait plus quelle contenance garder.
Les accents de cet homme étaient très moqueurs,
cependant toujours respectueux, ne dépassant
jamais le ton de la conversation mondaine ou
de la galanterie permise durant une causerietango.
Elle ravageait la touffe de fleurs de son
écharpe, déchirant, sans s’en rendre compte, la
soie fragile de leurs pétales.
—■ Belle, froide et fîère, c’est, je crois, la
devise de la fleur que vous tourmentez en ce
moment, mademoiselle. On arrache les secrets
sous 1 empire de la souffrance, oui, mais c’est
une fleur fausse, vous, vous êtes une fleur
vraie!... Je ne connais rien de plus exquis que
votre teint, qui se colore si facilement quand
vous vous animez. Votre clair visage est le seul,
LE GRAND SAIGNEUR
67
ici, qui se passe de l’éclat de vos pastels. Il
suffit, pour le farder, de votre propre irritation.
Nous essaierons de vous venger. Que c’est beau,
le sang pur qui court sous la chair! Vous avez
une santé superbe, n’est-ce pas?...
Il débitait ces fadeurs sans un geste, sans un
manque de mesure dans l’attitude. Gela sentait
à la fois le dilettantisme et la torture. Elle
aurait vraiment préféré une insulte normale.
A présent, elle regrettait que cet envoyeur
anonyme ne fût pas lui.
— Je vous demande pardon de mon erreur,
monsieur de Pontcroix. Mais il me semble
impossible de découvrir... le coupable, car
personne, je vous l’assure, ne me doit quelque
chose, sinon vous et, encore, les roses, tout au
plus !
— Vous en aurez demain, vous en aurez tous
les jours. Songez que je suis ravi de l’occasion
offerte. Sans cet insolent inconnu, je ne savais
comment me tirer d’une très ridicule situation.
Je ne vous plais pas et il m est défendu de...
vous déplaire davantage. Je commence à être
horriblement jaloux du Monsieur aux perles
fines. Vous n’avez aucune indication?
A ce moment où Marie Faneau se demandait
68
LE GRAND SAIGNEUR
si elle ne devenait pas folle de confusion, un
couple entra, en tournoyant dans le fumoir,
s’arrêta, essoufflé, riant et se livrant aux
déhanchements les plus exagérés des danses en
vogue. La femme, en apercevant Marie Faneau
qui s’était levée, très anxieuse, s’arrêta un peu
hésitante, salua, s’approcha d’un miroir pour
se refaire une beauté, puis se sauva.
Quant à son cavalier, médusé, face au per
sonnage qui flirtait avec sa sœur, il s’écria :
— Ça, c’est trop fort! Vous êtes donc sorti
de prison, monsieur le Marquis?
Yves de Pontcroix s’avança sur Michel
Faneau avec un tel élan de fureur que Marie
ferma les yeux, saisie d’un nouveau vertige.
Elle se rappelait la scène de T Olympia.
__ Que voulez-vous dire? Qui êtes-vous? Et
de quel droit m’adressez-vous la parole? Vous
divaguez, monsieur! gronda l’homme de son
ton sourd, qui, à présent, dépassait très diffici
lement ses dents serrées.
— Pas le moins du monde. J’ai servi de
témoin dans l’affaire et nous étions quelques
centaines. (Michel mit les pouces dans les
entournures de son gilet.) Je serais même
curieux de savoir comment s’est terminée la
petite leçon ...japonaise.
70
le GRAND SAIGNEUR
Pontcroix l’enveloppa d’un tel regard de
haine, en retirant lentement son gant, que
Marie Faneau se jeta entre eux, en criant :
_ C’est mon frère, n’y touchez pas, mon
sieur ! C’est mon frère, Michel Faneau.
L’homme s’immobilisa, respira dans un effort
visible, et murmura :
_ Ah! vraiment! Votre frère?... Je n ai
jamais eu plus envie de tuer quelqu un.
Les jambes de la jeune femme tremblaient
tellement, après cette dernière dépense de son
énergie, qu elle retomba sur le fauteuil, pendant
que son frère se reculait, car il n aimait pas les
discussions violentes et se félicitait de voir
qu’encore une fois sa sœur lui sauvait la mise.
— Voici une présentation originale, n’est-ce
pas, cher monsieur? gouailla Michel, qui, sûre
ment, était passé par le buffet où il avait vidé
quelques coupes avant de venir s’échouer dans
ce salon désert. Ma sœur voudrait connaître
l’auteur de la fumisterie du collier et moi je ne
demande pas mieux de m’expliquer là-dessus
avec vous, mais après quelques détails sur le
recollage du bras cassé!
— Monsieur Michel Faneau, fit Pontcroix
d’un accent glacé, je sais déjà que Mademoiselle
LE GRAND SAIGNEUR
71
votre sœur est une grande artiste et je n’ai pas
besoin que vous me rappeliez qu’elle est au-dessus
de toutes les injures, y compris celle d’être dé
fendue par un garçon aussi mal élevé que vous !
Michel éclata de rire.
— Vous êtes un type épatant. Ne nous fâchons
pas pour si peu. Moi, je n’ai pas fait la guerre,
parce que je suis malade. En voulant vous
battre avec moi, vous auriez tout l’atelier
Fusard sur le dos... et Paris, par-dessus le
marché. Non, mais des fois, vous ne m’avez
pas bien regardé, marquis?
Stupéfait par ce genre d’insolence qui n’était
pas du tout le sien, Pontcroix en appela, impé
rieusement, des yeux, à Mlle Faneau. Celle-ci
retenait ses larmes par un miracle de sa volonté.
— Oui, souffla-t-elle, mon frère est souffrant,
neurasthénique. Cepeudant, il a grand tort de
plaisanter sur ce ton-là. Quant à l’histoire du
bras cassé, j’ignore ce qu’il veut dire.
— Mademoiselle, fit Pontcroix ne s’adressant
qu’à elle, je vous le dirai, moi. J’ai été un peu
vif avec un objet exposé dans le promenoir de
l’Olympia. Il y eut des dégâts sans importance
étant donnée la valeur de l’objet. On s’est
arrangé devant un commissaire de police.* J’ai
^2
LE GRAND SAIGNEUR
payé la note et j’ai reçu, ce matin même, le
désistement de la plaignante. Je regrette seule
ment que Monsieur votre frère ait eu l’idée,
tout à fait inconvenante, de vous narrer cet
incident. Dans un certain monde il y a des
choses que I on ne raconte jamais à sa sœur.
— Mais dans Vautre, riposta Michel, si on les
faisait, on ne sortirait de l’audience qu’orné
d’une bonne petite condamnation pour coups et
blessures! Vous avez bien de la chance d’avoir
déniché un commissaire de police intelligent.
Mes félicitations. Voulez-vous des Muratti/l
Et il se rapprocha, très apprivoisé, très à son
aise, lui tendant son étui à cigarettes comme
s’il eût été chez Fusard, en plein atelier.
Sa sœur intervint, heureusement, opposa un
geste et cueillit l’étui.
— Michel, dit-elle d’un ton très doux, tu sais
bien qu’il t’est défendu de fumer! Tu ne seras
donc jamais qu’un enfant désobéissant !
Yves de Pontcroix murmura entre ses dents :
— S’il a encore, selon vous, l’âge du fouet,
passez-le moi, je vous en prie !
— Soyez bon, monsieur. Une fois n’est pas
coutume. J’ai tant souffert par lui... que je
l’aime beaucoup.
gfr.7
LE GRAND SAIGNEUR
3
73
Pontcroix tressaillit et resta, malgré lui, sous
le charme de ses paroles qui respiraient une
sincère candeur.
— Monsieur Michel Faneau, reprit-il élevant
la voix, j ai peut-être eu tort de détériorer
Mlle Angèle de Savigny, mais vous avez eu non
moins tort d’en parler à Mlle Marie Faneau.
C’est une faute de goût. Si vous voulez bien
avouer la vôtre, j’avoue la mienne. Après ces
deux confessions, nous serons quittes. Non,
merci ! J’ai horreur des Muratti. Je ne fume
que des cigares, et encore... pas devant une
femme comme il faut, même dans un fumoir,
chez Gompel.
A cet instant des couples envahirent le petit
salon, car tout était à la fureur de la danse,
l’autre frénésie, et on ne pouvait plus évoluer
dans les grandes salles.
— Voulez-vous me permettre, ajouta-t-il, de
vous conduire au buffet, mademoiselle? Je
crois que voici des danseuses qui viennent
relancer Monsieur votre frère. C’est si rare, un
bon danseur, On le prétend passé maître dans
cet exercice.
Marie, hypnotisée, ne songeant plus qu’à
échapper au danger des plaisanteries des deux
ÇT.. 'ST*-
74
LE GRAND SAIGNEUR
hommes, acquiesça d’un signe de tête fatigué et
reprit le bras qu’on lui offrait.
— Elle a dompté le fauve. Ou c’est le lauve
qui l’a domptée ! grommela Michel pensif. Nous
aurons les trois rangs au lieu du fil... tous les
filons, quoi ! D’ailleurs, marquis, en latin, ça
veut dire : marche. Il va marcher!... et moi,
moi, je suis foutu !
Dans la galerie, Marie s’animait. Elle riait de
ce que lui disait Gompel, et les peintres, qui lui
formaient une cour, ne l’avaient pas encore vue
si gracieusement femme. Il y a toujours une
heure où la fleur s’épanouit, inconsciente, que
ce soit au soleil de midi ou au soleil de minuit,
et le perce-neige aussi est une rose...
Yves de Pontcroix, après lui avoir obtenu, du
buffet, un biscuit glacé et une coupe de cham
pagne, s’était retiré, discrètement; mais il la suivait
de loin, de son œil lumineux, un peu trop fixe.
Quelqu’un vint lui frapper sur l’épaule.
— Jolie personne, hein, Marie Faneau? Et du
talent ! juste assez pour t’avoir embelli sans te
rendre ridicule. (Le jeune homme, un médecin,
ajouta plus bas) : Vous n’allez pas inquiéter
celle-là, Yves, elle n’a rien pour vous plaire,
car elle n’est pas à vendre.
LE GRAND SAIGNEUR
75
— Toutes les femmes sont à vendre, mon
cher docteur, répliqua sèchement Pontcroix, il
s'agit de savoir à quel prix.
•— Puisque tu te déclares incapable d’aimer,
tu ne l’auras pas, même au prix de toute ta
fortune, Yves. Je la regardais tout à l’heure à
ton bras, c’est une tendre, mais une sérieuse.
— Henri, tu ne sais pas ce dont je suis
capable pour obtenir ce qu’il me plaît d’obtenir.
— Il y a un frère taré, en outre.
—■ Le frère est, en effet, un drôle de pantin.
On en ferait des morceaux avec joie, s’il ne lui
ressemblait pas tant.
— Et ton histoire avec la poupée de l’Olym
pia?
— Terminée au mieux. Elle m’a envoyé sa
photographie et son désistement, l’une dans
l’autre.
— Pas possible. Veinard I
Mais comme Pontcroix comprit que Marie
Faneau allait se retirer, il lâcha son ami avec
une certaine désinvolture et, faisant un adroit
demi-tour pour éviter la cohue des danseurs, il
se retrouva devant elle, au bas de 1 escalier.
_ Voulez-vous que je vous ramène à votre
atelier, Mademoiselle, parce qu à cette heure
76
le GRAND SAIGNEUR
les chauffeurs de taxis, étant donnée la deriuere
grève, suscitent toujours des discussions regret-
tables ?
— J’ai mon frère, Monsieur, répondit Marie
en souriant.
, Qh J il est parfaitement capable d’aller au
poste à son tour ! Je vous demande la permis
sion de l’y accompagner... à mon tour! Seule
ment après vous avoir mise en lieu sûr, c est-àdire chez vous.
Michel rejoignit sa sœur au vestiaire. Il parut
tout à fait ravi de la proposition.
— J’accepte, Monsieur. Ma sœur n’est pas
peureuse. Moi, l’idée d’entrer en collision avec
une brute me donne des nerfs, positivement.
Et ils eurent tous les deux le même sourire
d’intelligence, un peu contraint
Le chauffeur du marquis fut appelé, amena
une voiture superbe, et la belle auto noire partit
dans un silencieux démarrage. Marie, réfugiée
dans un coin, tenant son manteau bien serré
autour d’elle, essayait de ne plus penser à rien.
Michel bavardait, selon son habitude, et vantait
les progrès de l’automobilisme, décrivant, avec
une précision remarquable, des choses qu’il ne
connaissait pas du tout.
LE GRAND SAIGNEUR
— Vous avez donc suivi en course? interro
gea l’ancien officier, qui, au besoin, conduisait
lui-même.
— Jamais de la vie ! J’ai seulement gravé
tous les grands catalogues de la maison qui
vous vendit votre voiture, Monsieur..
Pontcroix se prit à rire, plus franchement,
parce que Marie n’avait pu s’empêcher d’éclater.
Décidément, ce gamin, l’enfant terrible de l’ate
lier Fusard, était drôle, sinon un drôle.
Comme on s’arrêtait devant la grille de la
cour de Rohan, au grand scandale du chauffeur
qui ne comprenait pas qu’on pût lâcher une
femme en toilette de bal sur le pavé, au lieu de
la déposer sous un péristyle, Pontcroix dit vive
ment à l’oreille de Marie Faneau .
— A demain, chez vous, cinq Heures, n’est-ce
pas? Je viendrai vous prendre pour aller au
pont de Saint-Cloud et nous jetterons dans
l’eau ces malencontreuses perles qui vous cha
grinent. Ensuite, je tâcherai de vous découvrir
le nom de l’envoyeur, c est entendu.
_ Pourquoi le pont de Saint-Cloud? demanda-t-elle naïvement. L’eau de la Seine n’est-elle
pas aussi profonde dans la traveisée
Paris ?
78
LE GRAND SAIGNEUR
— Je crois... Seulement, celle du pont de
Saint-Cloud est plus... lointaine.
Cela fut dit courtoisement, dans le baise
main à peine appuyé, comme une chose nor
male, et, parce qu’il ne riait plus, elle ne com
prit pas du tout l’intention qu’il avait d’allonger
la promenade.
— Alors ? fit Michel au moment de traverser
leur cabinet de toilette pour gagner sa chambre.
— Alors, tu seras bien gentil de ne pas
taquiner ce Monsieur-là. 11 a un singulier
caractère.
— C’est tout?...
Elle le regardé bien en face.
•— Oui.
Michel ouvrit sa porte en fredonnant :
Je suis très ridicule,
J’ai perdu ma virgule
Avec un grand hercule
Dans un p’tit édicule
En...
On ne perçut pas le reste, heureusement,
parce qu’il ferma cette porte un peu fort.
Le lendemain, sans que le frère eût le droit
de s'en mêler par quelques réflexions inatten
dues, Marie Faneau s’habilla, vers cinq heures.
LE GRAND SAIGNEUR
79
Elle mit un tailleur très simple et roula ses
cheveux fauves sous une toque de loutre, lais
sant traîner sur l’épaule comme l’oreille large
d’un animal. Une voilette blanche éclairait son
visage ; ses yeux brillaient, semblables aux
fleurs de la menthe grise scintillant sous la
pluie. Avait-elle pleuré?
Ermance monta quatre à quatre selon son
habitude.
__ Mademoiselle, c’est le Monsieur du... pont.
Il dit que vous l’attendez. Moi, je lui ai dit que
ce n’était pas sûr.
Marie faillit rire, du fond de son envie de
pleurer. Voilà que le marquis de Pontcroix, ce
grand seigneur ombrageux, si plein de morgue,
était relégué dans l’humble dynastie des innom
brables Dupont!
— Faites-le entrer.
Elle le vit venir, de son pas souple, élastique,
et elle lui découvrit un air plus jeune, plus
triomphant, un air qu’elle ne lui connais^
pas
(
Est-ce qu’il allait imiter son portrait, main
Il lui baisa les mains, appuyant a peine, selon
la formule, puis il garda ses poignets, un ms*
80
LE GRAND SAIGNEUR
tant, en les serrant d’une manière intolérable.
Elle essaya de les retirer et elle sentit que rien
ne pouvait ouvrir cet étau, sinon Punique
volonté de celui qui la tenait. Malgré sa con
fiance en elle-même, elle se demanda s il était
prudent de sortir avec cet homme dont la bru
talité n’avait pour borne que son caprice.
— Mais vous me faites mal, Monsieur ! ditelle un peu honteuse de le lui avouer.
— Tant mieux ! Quand vous serez habituée à
mes manières, vous n’aurez plus peur de moi.
Je suis très violent... pas dans le mauvais sens
du mot. Je suis incapable de vous offenser...
à la manière des hommes ordinaires. Voyons,
ne tremblez plus. Montrez-moi ces fameuses
perles.
Il la lâcha et elle alla les chercher, heureuse
de voir que son éducation l’emportait sur sa
violence.
— Peuh ! fit-il en examinant le petit écrin
rouge, quelle bagatelle ! Ne regrettez point leur
sacrifice. Je souhaite qu’elles aillent jusqu’à la
mer y retrouver leur famille, les huîtres. Celui
qui vons a envoyé cela ne vous connaissait pas
assez. Vous méritez mieux. Abandonnez-moi la
boîte pour que je puisse m’enquérir de leur pro
LE GRAND SAIGNEUR
81
venance. Vous voulez bien me charger de cette
expédition?
•— Pourquoi punir celui que j’ai déjà absout?
Si c’est vous, vous êtes le plus effrayant des
menteurs, et je ne peux pas croire, moi, qu’on
s’amuse à un pareil jeu qui n’a d’autre but que
celui de me mystifier, de vous moquer de moi.
Si ce n’est pas vous, je ne veux plus le savoir !
Les roses étaient si belles...
— On amuse les hommes avec des serments...
et les femmes avec des contes ! Plus ils sont
absurdes et plus ils leur plaisent. Moi, je suis
jaloux de cet inconnu, que vous soupçonnez
peut-être de vous désirer dans l’ombre, de vous
guetter. Ah ! comme je voudrais être à sa
place !
— Allons-nous-en vite, Monsieur. La nuit
tombe. Je tiens à être revenue à l’heure du dîner.
■— A cause de votre frère, n est-ce pas?
— A cause, simplement, de la régularité de
ma vie.
— Je peux aussi les aller jeter n’importe
où... sans vous! Mais ne me soupçonneriezvous pas de les avoir gardées (il eut son rire
sourd) pour les donner à une poupée < e
l’Olympia?
82
LE GRAND SAIGNEUR
La voix de Marie Faneau trembla légèrement
en lui répondant :
_ Vous ne le feriez pas, Monsieur, parce
qu’elles m’ont été d’abord offertes.
— Vous avez raison et vous avez un instinct
orgueilleux qui est désarmant.
Ils descendirent l’escalier rapidement, mais
Fanette les arrêta. Elle se lamentait, se couchait
en travers de la dernière marche.
— Voulez-vous me permettre de l’emporter
dans l’auto? Elle n’est pas gênante.
— Si... puisqu’elle vous aime. Gela m’ennuiera.
Que feriez-vous en supposant que l’envie me
prenne de la tuer ?
Elle haussa les épaules en glissant Fanette
sous son bras pour l’emporter.
Le chauffeur, au coin du boulevard SaintGermain, les attendait, n’ayant pu pénétrer jus
qu’à la cour de Rohan aux ruelles inextricables.
Il leur ouvrit la portière en disant, à voix basse :
— Monsieur le marquis trouvera les fleurs
sur le coussin du fond.
Sur les coussins du fond il y avait une gerbe
de roses rouges, presque pareilles à celles de
1 inconnu, mais Pontcroix lui fit remarquer
qu’elles ne sortaient pas de la même maison.
LE GRAND SAIGNEUR
83
— Non, ce n’est pas mon fleuriste.
Il pressa sur un bouton pour allumer la lampe
de voiture et recouvrit la jeune femme de la
fourrure d’ours noir dans laquelle Fanette fit un
joyeux plongeon.
... Et ils s’enfuirent, pourtant, comme des
voleurs qui vont essayer d’effacer les traces deleur crime !...
Il riait de son rire sourd.
— Mademoiselle Marie Faneau, les femmes
ne sont guère pour moi que des animaux jolis,
encombrants, dociles ou indociles. Je ne peux
pas les craindre, parce,que je ne suis pas à leui
merci. Oui, briser un bras de poupée ne me
paraît pas très grave. Si j’osais vous exposer
ma théorie, je suis sûr que vous la compren
driez aussi bien que vous avez compris... mon
visage de guerre. Vous m’écoutez? (Il remonta
doucement la couverture sur Marie, parce que
l’égoïste Fanette la tirait à elle d’une façon
scandaleuse.) J’espère que vous êtes encore unejeune fille et, cependant, si vous étiez reel ement une femme, vous vous expliqueriez mieux
ce que vous devez savoir de moi. Je ne tiens
pas à vous tromper. Je suis un monstre,
paraît-il, moralement, et, physiquement, je suis
84
LE GRAND SAIGNEUR
laid, seule chose dont tout le monde a la preuve...
excepté vous. Je suis très heureux de vous con
naître. Votre douceur convient à ma violence et
j’aime à rencontrer en vous un équilibre qui me
manque, parce que ma force est inutile et que
votre santé m’est nécessaire. Vous n’avez rien à
craindre de moi... de ce que vous redoutez chez
les autres. J’ai remarqué que vous rougissiez
facilement et que vous n’admettiez pas le contact
d’une main ou un frôlement quelconque de la
part d’un homme. G’est ce que j’admire le plus
en vous : cette pudeur très réelle... et, comme
vous savez regarder droit ! Vous me plaisez tel
lement que je cherche le mot qui doit vous faire
comprendre ce que je ressens pour vous...
mais un autre mot... que celui qu’on prononce
toujours en pareille circonstance, ce mot qui ne
signifie rien et qui a la prétention de résumer
tout...
Elle eut, de son côté, un petit rire très doux,
en murmurant :
— Il me suffit de savoir que vous en cher
chez un autre pour être sûre que... c’était
celui-là !
— Ah ! soupira-t-il, que vous êtes donc à la
fois la nature et le mystère ! Quel est cet autre
LE GRAND SAIGNEUR
85
mot qui serait celui-là? Il faudrait une humanité
nouvelle pour l’inventer I Que cette heure est
donc délicieuse qui me permet de vous avoir à
moi comme dans un enlèvement classique! Et
j’éprouve un respect profond pour la seule
créature qui me semble en être digne. Alors,
vous n’aimez rien de la vie et vous n’en désirez
rien de plus que l’effort de votre travail vers le
talent? C’est bien étrange, cette volupté de la
peine qu’on se donne. J’aurais voulu vous offrir
de réaliser d’autres rêves. Dites-moi?... Com
ment pouvez-vous vous entendre avec votre
frère? Il est odieux, ce garçon !
— Oui, je me rends compte de l’effet déplo
rable qu’il vous a produit, mais je suis toute sa
famille, je suis l’asile où les créanciers et les
relations douteuses ne peuvent pas le trouver.
Je vais avoir trente ans. Il en a vingt-six. Je
me regarde comme sa mère. Que deviendrait-il
s’il n’avait plus personne pour lui pardonner? Il
est meilleur que vous ne le pensez.
A ce moment l’auto traversait le bois de Bou
logne et de chaque portière on entrevoyait une
buée blanche, un brouillard laiteux qui indi
quait que le froid augmentait Le couple
emporté par ce monstre noir, brûlant a 1 mte-
86
LE GRAND SAIGNEUR
rieur, dardant, à l’extérieur, deux yeux de
flamme, semblait évoluer dans un espace illi
mité, hors de la terre et du temps.
— Marie Faneau ! Si nous ne revenions pas ?
murmura l’homme tapi dans son coin, très à
son aise au milieu de l’entière sécurité de son
existence. J’ai quelque part un endroit poui
toucher à l’absolu sans y scandaliser personne.
Un pays tout à moi où la solitude est merveil
leusement belle, qui serait un cadre presque
vous méritant, la maison de la belle au bois
dormant... qui ne se réveillerait plus de ce
songe-là !
Elle eut un geste d’effroi, bien vite réprimé.
— Monsieur de Pontcroix, je me fie à votre
honneur de soldat. Vous n’auriez pas aidé à
sauver la France pour en arriver à perdre une
femme!... Nous allons bien à Saint-Cloud,
n’est-ce pas?
Il prit l’acoustique :
— Lucot ! Par le lac et allez moins vite !
Puis il s’écria impatienté, malgré lui, de son
geste machinal :
— A/ous n’auriez pas ce courage de partir
pour ailleurs avec un homme bien élevé?
— Non, certainement. Ce ne serait pas un
LE GRAND SAIGNEUR
87
courage, ce serait une faiblesse et vous ne tar
deriez pas à me la reprocher. A mon tour de
vous poser une question si je ne suis pas trop
indiscrète. Pourquoi ne portez-vous pas vos
décorations ?
— Ah! ça vous intéresse? Vous aimez les
rubans, vous qui n’aimez pas les bijoux? Moi,
j’ai trente-quatre ans et je pourrais être votre
père en dépit de votre talent et de votre situa
tion... tellement je vous devine petite... fille
très sage, puérile. Je ne porte pas mes décora
tions parce que j en ai honte. Mon orgueil
intime ne me permet pas de me parer ostensi
blement des insignes de la mort. Je vois rouge
assez souvent sans ça !
— Je ne saisis pas, monsieur...
Il s’emballa, tout à coup, comme le cheval
ombrageux qui voudrait jeter bas son cavalier.
A cette minute fatale, il sentait son cerveau
obscurci, dominé par un autre, plus lucide, et
il tenait à se prouver son entière liberté.
— Comment? Parce qu’on a présidé à la
tuerie et qu’on a tué soi-même avec plaisir, >1
faudrait encore inscrire les pièces au tableau.
Elle est infernale cette obligation de rapporter
un caillot de sang sur sa poitrine du charmei
88
LE GRAND SAIGNEUR
où on a laissé peut-être le meilleur de soimême. Et puis... il y a la concurrence! Ceux
qui sont décorés... pour d’autres vols que ceux
des aviateurs ! Il faudrait les enlever trop sou
vent nos décorations... absolument comme les
anciens grognards ridicules qui les ôtaient en
franchissant les seuils des établissements de
plaisirs. Salons politiques, salons de la finance
et salons de vos princesses de république arri
vées à coups de reins aux antichambres de vos
académies, je ne peux pourtant pas me faire
poser des boutonnières à ressorts pour les laisser
tomber chaque fois que je rencontre là-dedans
des personnalités de vos mauvaises mœurs 1
Etre décoré, aujourd’hui, c’est avoir la fleur de
papier rouge que les bouchers posent sur les
plus en vue des chairs de leur étal, afin que l’on
sache bien qu’elles sont bonnes à manger... ou
à vendre ! (Il riait de son rire cruel.) Je les
1 émettrai, mademoiselle Marie Faneau, puisque
vous etes romanesque, le jour où une révolu
tion sociale balaiera Paris dans un torrent de
pourpre... dont nous ferons le manteau d’un
loi. Quand on aura exécuté toutes les acrobaties
soviétiques, il faudra bien qu’on y revienne, car
1 absolue liberté mène toujours au nouvel
LE GRAND SAIGNEUR
89
esclavage qu’on appelle alors un retour à la
raison, la déesse Raison! Remarquez que je ne
dénie pas à ce roi le droit d’être une fière cra
pule, mais au moins il sera tout seul et forcé
d’être la plus belle. Ah! non! Ils sont trop, les
autres !... Je vous scandalise, Marie Faneau?
•— Un peu!
— Vous êtes donc républicaine?
— Mes parents étaient de fort petits ouvriers,
très malheureux. Ils avaient essayé d’être impri
meurs et ils n’avaient jamais pu réunir les fonds
nécessaires pour avoir une maison leur appar
tenant. Ils travaillaient chez les autres, et je
crois bien que cela les conduisit à leur tombe,
unique maison qu’on puisse posséder sans trop
de discussion avec les voisins.
— Dieu! que vous êtes amusante! Vous
dites cela comme si cela ne vous concernait pas.
Que j’aime votre franchise et votre fierte de
créature qui ne doit rien qu’à elle-même ! Vous
êtes votre race à vous toute seule. Vous partez
d’aujourd’hui, d’une naissance de monde, comme
une aurore. Moi, je n’apporte à votre fraîcheur
d’aube que la nuit des temps. Que vous dire et
quelles aventures puis-je inventer pour vous.
90
LS GRAND SAIGNEUR
— Vous m’intéresserez toujours en me par
lant de votre existence, monsieur.
—• Ne préférez-vous pas que je vous raconte
de ces jolies histoires sentimentales qui bercent
les femmes romanesques, les endorment et les
entraînent lentement jusqu’à un lit où elles se
réveilleront pour vous maudire... sinon pour
vous demander vingt mille francs ?
— Oh ! s’écria Marie, révoltée, mon frère
n’aurait pas mieux dit, monsieur de Pontcroix !
Ï1 allait sans doute se fâcher, lorsque la voi
ture s’arrêta. Le chaufleur vint ouvrir la por
tière, disant de son ton bas de domestique très
stylé :
— Le pont de Saint-Cloud, monsieur le mar
quis.
■ Déjà! fit-il avec une rage concentrée qui
dénotait un regret ou un remords.
Ils descendirent. Tout était désert, glacé,
sinistre. Des deux cotés du pont, des barrières
noires : le bois, qu’on venait de quitter, et les
coteaux d’en face.
Maiie Faneau posa Fanette par terre et la
petite chienne se mit à japper de plaisir,
s ébrouant, sautant, dansant comme un flocon
de cette neige qui commençait à tourbillonner.
LE GRAND SAIGNEUR
91
— L’insupportable petit animal! fit Yves de
Pontcroix. Vous l’aimez? C’est la seule faute de
goût que vous commettiez, ma chère belle amie,
car toutes les femmes ordinaires ont un chien
quelles préfèrent à un enfant, puisque ça ne
déforme pas la taille. Ça donne envie de les
étrangler !
Marie se baissa pour reprendre Fanette et dit,
tranquillement :
— Je tuerais l’homme qui, sans motif, étran
glerait mon chien !
_ _ Ah ! ceci est moins ordinaire et me plaît
davantage. Mais (ajouta-t-il avec une sorte de
bizarre intonation câline), je ne parlais pas des
chiens, je voulais parler des femmes.
_ Je préfère cela, monsieur. Une femme peut
toujours être plus ou moins coupable. Une
Fanette est innocente.
Ils étaient sur le pont. Elle lui tendit la boite
de maroquin rouge. Il l’ouvrit, roula le fil de
perles en boule, puis, de toutes ses forces, le
lança en l’air. Ils furent quelques secondes ayant
d'entendre le petit bruit de la chute dans
l’eau.
_ Voilà! L’incident est clos et vous vous
croyez vengée, n’est-ce pas?
92
LE GRAND SAIGNEUR
— Si je pouvais savoir qui, pour ne plus avoir
à lui serrer la main !
Avec le plus féroce des cynismes il laissa tom
ber ces simples mots :
— C’est moi, mademoiselle.
Fut-elle suffoquée? S’y attendait-elle? Elle ne
proféra pas une syllabe. Sa chienne sous le
bras, silhouette élégante et libre de femme sans
manteau, elle traversa le pont. Elle ne sentait
certainement pas le froid et elle connaissait l’en
droit pour y être venue, de jour, avec son frère.
Elle s’orienta afin de trouver la direction de la
gare.
Avant que l’homme fût revenu de sa surprise,
la femme lui avait échappé...
— Lucot? Où est la gare de Saint-Cloud?
questionna le marquis de Pontcroix en se jetant
dans sa voiture. Y a-t-il encore des trains ou
des taxis?...
Le chauffeur examina soji patron, d’un air
inquiet ;
■— Ma foi, monsieur, je n’en sais trop rien. Je
vais chercher...
Lucot se demandait, lui, si la femme ne s’était
pas précipitée dans la rivière.
Quand Marie Faneau rentra chez elle, son
frère était déjà installé devant un potage fumant
et Ermance, selon son expression, commen
çait à ne pas s endurer,
— Je suis d une demi-heure en retard, fit
Marie d’une voix très calme, et je te demande
pardon, Michel.
Il répondit, affectant une grande indifférence :
— Oh ! j’en prendrai l’habitude.
_ _ (Je ne sera pas la peine ! murmura Marie,
qui descendit dans sa chambre pour enlever ses
vêtements encore tout humides, car elle avait
couru sous la neige, serrant toujours Fanette
contre elle.
.
_ Tu avais donc emmené ce chien-là. lu
>94
LE GRAND SAIGNEUR
tiens donc au respect de la famille ? gouailla
Michel lorsqu’elle reparut, le visage très rose,
les yeux étincelants et ses cheveux tordus à la
diable.
— Mon petit, laisse-moi manger. Tu me taqui
neras ensuite.
Le dîner achevé dans le plus religieux silence,
Michel alluma une cigarette, qu’on ne lui inter
dit point, et Marie s’allongea sur le divan, près
du feu, où, grâce à Ermance, flambait toute une
brassée de bois blanc.
— Je n’ai pas l’intention de te rien cacher,
Michel. Je ne saurais vivre en dissimulant. Je
suis toujours la même, fit-elle, parlant très len
tement, comme préoccupée de mesurer ses
phrases à la force de son souffle. M. de Pontoroix est venu me chercher en auto pour aller
jeter les perles dans l’eau, à Saint-Cloud... où
il a commencé à neiger, entre parenthèses. Il a
lancé le collier par-dessus bord... ir*ais il m’a
avoué que c’était lui le mystérieux donateur. Ça
m’a un peu dégoûtée, car il lui a fallu me jouer
une telle comédie pour en aboutir là que je n’y
vois guère d’autre explication que la folie... Je
suis revenue par le train. Cet homme est très
intelligent, très bien élevé, séduisant d’une
LE GRAND SAIGNEUR
95
•étrange et indiscutable séduction, mais il est
fou... sinon dangereux.
— Alors?
— Alors, nous allons rompre toute espèce de
relations avec ce Monsieur.
— ... Seulement... tu as pleuré, Marianeau?
— Ceci ne regarde que moi, Michel.
Le jeune homme allait et venait dans l’atelier
à peine éclairé par le feu, la lampe de la table
étant voilée d’un abat-jour d’étofïe.
Il s’arrêta devant le divan, se croisa les bras
en essayant de rire :
— Comme il aurait mieux valu me laisser
laver les perles chez un marchand consciencieux!
Tu m’en voudrais, mais tu aurais moins de
chagrin.
Elle redressa vivement le front.
— N’importe quelle offense me fera toujours
moins de peine qu’une indélicatesse de ta part,
Michel.
Il glissa félinement à ses genoux. Sa grande
blouse grise d’atelier, dont il se servait comme
d’une robe de chambre, lui donnait un aspect
singulièrement féminin et sa figure très pâle,
ses cheveux très blonds, le rendaient, à la lueur
capricieuse des flammes, presque angélique. 11
5
gg
;
k
LE GRAND SAIGNEUR
ressemblait aux jeunes clercs du moyen âge
qu’on voit eu prière, dans les églises, à cô'.é du
chevalier bardé de fer dormant sur son tombeau.
_ Marianeau ! Je ne veux pas que tu pleures.
J’irai demain pour lui expliquer...
— Quoi?
Ils demeurèrent les yeux dans les yeux.
— Tu l’aimes !
_ Non. Je ne crois pas. J’ai beau m’étudier, je
ne ressens que de l’indignation contre son inqua
lifiable conduite. Proportions gardées, ce qu’il
a fait vis-à-vis de moi est aussi violent que ce
qu’il a fait... à l’Olympia. Je n’y comprends rien
et je vais me remettre au travail sans plus penser
à ce personnage détraqué.
— Marianeau! Et, s’il t’aimait, lui?
-— Allons donc ! On ne s’y prend pas de cette
façon quand on aime une femme pour le bon ou
pour le mauvais motif. On ne la traite pas
comme un objet... à moins que d’être soi-même
insensible.
— Qu’en sais-tu?
Marie Faneau détourna les yeux.
Son frère lui baisa passionnément les mains.
— Marianeau, celui-là est plus fort que toi,
que moi, que nous. Il est d’un monde que nous
LE GRAND SAIGNEUR
97
ignorons. Un milieu très riche, très libre, enfante
des monstres si particuliers ! Nous autres, nous
faisons ce qu’on nous fait faire. Eux, font ce
qu’ils veulent. On va loin quand rien ne barre
la route ! Et après la guerre, cette guerre, on en
verra de toutes les couleurs. Ces gens de
l’aristocratie ont retrouvé leur goût du sang et
de la noce. Ils mêlent tout, se croient tout
permis. J’ai un peu peur, moi.
— De quoi as-tu peur?
Le jeune homme pencha le front comme
accablé par une pensée qu’il n’osait traduire.
— Et s’il allait... jusqu’au bon motif?
— C’est qu’il m’aimerait sincèrement !
— L’épouserais-tu ?
— Oui, peut-être.
— Tu vois... que tu l’aimes !
Ils cessèrent de causer, le cœur serré par deux
sentiments qu’ils sentaient opposés 1 un à 1 autre
et ne voulaient pas s’expliquer 1 un à 1 autre.
— Il faut aller nous coucher, Michel, dit
résolument Marie. Nous avons veillé tard, hier,
et je dois composer une illustration pour un
gala, demain. Soyons raisonnables. Toute notre
fortune, à nous, ne l’oublions jamais, est dans la
régularité de notre travail.
1
gg
1
I
le GRAND SAIGNEUR
— Marianeau, des perles, des fourrures, un
bel hôtel, bien chauffé, une maison de campagne,
le château, la voiture et les voyages... Oh! si
j’étais à ta place, Marie, je me vendrais sans
amour, rien que pour le plaisir de posséder
t°ut <?a ’
. ,.
4 J 9
_ Et de le partager avec toi, bien entendu
Il leva la tête et un éclair de haine assombrit
ses yeux bleus jusqu’à les rendre noirs.
— Non ! ma Grande ! Il y a quelque chose de
changé ! car, hier, dans ce bal, quand je 1 ai vu
penché sur ton épaule et te parlant à 1 oreille,
celui qui avait envie de tuer 1 autre, ce n était
peut-être pas lui. Ah ! il a bien de la chance, lui,
d’être fort et d’oser tordre les bras des femmes !
On ne peut en venir à bout... que comme ça...
et après, elles vous aiment, c’est couru !
Marie Faneau se leva, toute frémissante. Elle
appela sa chienne, lovée près du feu.
— Vite, Fanette ! Au lit! Nous nous réchauf
ferons en faisant de beaux rêves : des perles,
des fourrures, des châteaux en Espagne... ou
en Bretagne. (Elle prit à deux mains le front de
son frère, dans un élan maternel.) Toi, mon
Mimi, je te jure que tu ne me quitteras jamais.
Seulement, il faut veiller sur tes imaginations
LE GRAND SAIGNEUR
99
Folie pour folie, je n’ai que l’embarras du choix.
Ce n’est pas très rassurant.
Il éclata en sanglots convulsifs, la tête dans sa
robe. Elle dut aller lui chercher un verre d’eau
et de fleurs d’oranger pour en obtenir un peu de
ce calme dont elle-même avait tant besoin.
Le lendemain, vers quatre heures, Ermance
entra dans l’atelier, où un modèle enfant posait
un amour jouant avec une guirlande de roses.
Les fleurs, en papier, venaient, d’ailleurs, très
mal.
— Mademoiselle, un jardinier apporte encore
des roses rouges. Cette fois, il y a un bout de
carton. J’y ai demandé et il m’a montré l’endroit.
Ça vient du même pont.
Marie eut, dans le premier mouvement de
colère intérieure, l’envie de faire refuser lagerbe,
mais elle ne le pouvait guère sans étonner son
public : l’enfant et la bonne.
Allons, dit-elle, avec un geste d’impatience,
nous peindrons donc sur nature. Au diable les
fleurs en papier !
Et elle étudia ces roses avec un tel acharne
ment qu’elle ne découvrit la lettre, implorant
une audience, que beaucoup plus taid, quand il
était déjà trop tard pour répondre, car elle
IQQ
LE GRAND SAIGNEUR
n’avait pas le téléphone dans sa maison datant
de Philippe-Auguste.
Le modèle était parti, le frere n était p
encore revenu, lorsque M. de Pontcroix pénétra
chez elle comme chez lui, la brave Ermance ne
l’ayant pas accompagné, pensant qu’il connaissait
le chemin.
_ Marie Faneau, voulez-vous me pardonner.
Très grave et très hautain, il avait plutôt 1 air
d’exiger des excuses.
Marie se hâta de relever l’abat-jour de sa
lampe, une lampe trop intime, de raviver les
braises du feu mourant et de... renvoyer Fanette.
_ Monsieur, dit-elle le plus froidement
possible, je suis étonnée de vous revoir ici. J’ai
horreur des comédiens. J ai surtout assez le
respect de mon nom pour ne pas permettre
qu’on se moque de moi. Nous n’avons plus rien
à nous dire : vous mentez trop aisément.
— Non, puisque je ne vous ai pas dit ce
fameux mot qui donne des illusions dangereuses
à toutes les femmes. Je ne vous ai pas encore
menti, mademoiselle, puisque je ne vous ai pas
encore joué la comédie de l’amour.
Alors, Marie Faneau, qui depuis longtemps
contenait sa souffrance avec tout le noble cou
LE GRAND SAIGNEUR
101
rage d une créature ayant à la fois charge d’âme
et responsabilité d’artiste, perdit la tête. Elle eut
le fameux coup de folie auquel, selon le jeune
névrosé, son frère, toute humanité a droit. De
cet homme à elle une chaîne se formait, car,
malgré leur vertu ou leurs tares, la grande
nature, ignorante des usages sociaux ou des
complications de guerre, les avait, depuis tou
jours, dédiés l’un à l’autre, et cette Marie
Faneau, si raisonnable, si réservée, subitement
vibrante d’une passion qu’elle s’ignorait, cria,
rugit, véritable lionne en pleine jungle :
— Et moi, moi, monsieur Yves de Pontcroix,
qu’est-ce que vous faites de moi? Est-ce que,
par hasard, je n’aurais pas un cœur, des
entrailles, qui ne puissent être broyées, tordues,
par vos savantes pratiques de mondain bien
élevé? Vous voulez donc me faire dire ce mot la
première! et vous tenez, n’est-ce pas, à ce que
je me jette à votre tête, parce que je suis, en
réalité, une ouvrière travaillant pour gagner sa
vie ? Il vous est trop humiliant d’avouer que
votre goût s’égare ! Une fille sans fortune et
sans dot, non seulement ça ne s’épouse pas,
mais encore ça ne peut pas s’afficher, parce que,
fout de même, c’est quelqu’un Est-ce que je
BIBLIOTHÈQUE
DE LA VILLE
DE PÉRIGUEUX
102
LE GRAND SAIGNEUR
vous ai demandé des bijoux, moi? Est-ce que
j’ai besoin de vos fleurs? Croyez-vous que vous
pouvez m’éblouir par votre faste et vos airs de
blasé revenu de loin? Mais j’ai dans mes pin
ceaux plus d’or et de pourpre à répandre que
vous n’avez de mépris et de cruautés à nous
montrer, tant que vous pouvez faire figure de
grand seigneur ou de noceur, ce qui est syno
nyme. Vous vous êtes bien battu, parce que
vous étiez fort. A présent, vous allez nous
écraser de votre orgueil, parce que nous sommes
faibles? Un lâche, qui, en ce moment, travail
lerait toute la journée, rien qu’en ayant rempli
le seul devoir de gagner son pain, vaudrait
peut-etre dix braves comme vous ! Vous avez
le temps de mesurer vos paroles, sinon vos
gestes !... Eh bien, oui, je vous aime... et je me
moque de vous, à mon tour, car je saurai vous
aimer sans vous mendier les caresses que vous
n’osez pas me donner, probablement parce que
vous leui préférez je ne sais quel plaisir dont on
n’est pas obligé d’avouer le caprice ou la honte.
Monsieur de Pontcroix, hier, vous m’auriez
demande d’être votre amie, sans condition et
sans restriction, surtout sans enlèvement,
J aurais accepté. Aujourd’hui, je vous prie de
LE GRAND SAIGNEUR
103
sortir de chez moi pour n’y plus revenir. Je
vous méprise tout autant que je vous aime,
voilà...
Marie Faneau, droite, dans une longue blouse
de soie noire, à peine échancréeau col, son beau
chignon roux croulant sur sa nuque, paraissait
grande, dressée dans une colère sauvage qui
donnait à ses prunelles grises des reflets de feu
vert, d’un phosphore que distillait depuis long
temps une corruption cérébrale gagnée au
contact de Vautre. On n’aime jamais impunément
dans le vide ! Elle avait la splendeur enragée
d’une créature prête à mordre.
Yves de Pontcroix bondit sur elle et la fit
prisonnière.
— Voulez-vous être ma femme ? Il est impos
sible que vous n’arriviez pas à me comprendre,
si vous m’armez vraiment.
— Non ! Non ! Je refuse ! Lâchez-moi ou
j’appelle.
— Je vous jure, Marie, que je vous respecte
et que ce n’est pas comme vous vous offrez que
je vous veux. Vous méritez autre chose... vous
méritez que je vous rende en honneur et hom
mages le sacrifice que vous me ferez en m
sant. Voulez-vous m’écouter à votre tour .
104
LE GRAND SAIGNEUR
tâchez de ne pas avoir peur, vous qui êtes si
franche et si généreuse? Je ne vous prendrai
pas en traître, non, je vous estime trop, main
tenant, pour le tenter. Je vous veux consentante,
Marie. En devenant mienne, ma femme légi
time, comme je l’entends, désormais, vous ne
risquez que la mort... Acceptez-vous?
Elle eut un étourdissement. Les mains prises
en arrière et serrées à lui rompre les poignets,
elle se tenait encore debout par un miracle de
sa volonté. Elle ne s’abattrait pas sur cette
poitrine où ne vibrait plus rien. Cet homme
n’avait donc pas de cœur qu’il remplaçait le mot
amour par le mot mort ?
Elle haletait, sans une plainte. Quelle maladie
affreuse, quelle infirmité rejetaient donc ce
terrible personnage, jeune, élégant, de gestes si
souples, de muscles si forts, en dehors de
l’humanité normale?
Et que m importe ? bégaya-t-elle saisie
d’une pitié qui n’était que l’autre forme de sa
passion. Malade, je vous aurais soigné. J’étais
prête à me dévouer tout entière, et pour la vie,
à votre sort... mais, vous mentez trop bien!
Et puis, je me refuse au mariage... parce que
] ai eu un amant !... Oh ! ne m’étranglez pas !...
LE GRAND SAIGNEUR
105
Vous n’avez pas le droit d’être jaloux, puisque
vous ne pouvez pas m’aimer. Cet amant, que je
n’ai pas choisi, n’est plus. Personne, pas plus
mon frère que d’autres, n’a jamais rien su de
lui. Il est inutile que vous appreniez son nom.
Ça n’ajouterait rien à ma faute, ni à la sienne,
hélas! J’ai parlé... simplement parce que je
vous aime, que vous ne m’y forciez pas et que
j’ignore l’art du mensonge où vous excellez,
vous, monsieur. Lâchez-moi, dites? C’est l’heure
à laquelle mon frère revient de son atelier.
— Marie, vous serez ma femme légitime. Je
le veux.
■— Je suis trop pauvre et vous etes riche,
très riche, paraît-il?
— On ne l’est jamais assez, puisqu’on ne peut
jamais acheter tout ce que l’on désire. Marie, je
désire votre vie, votre sang, votre admirable
santé, votre adorable beauté. Il faut consentir...
parce que vous m’aimez. Je suis le plus fort, en
effet, car je possède votre amour !... En me le
donnant, vous me donnez tout... moi je n ai
rien, qu’un nom et une fortune... je suis le plus
pauvre des deux. Voulez-vous?
Elle inclina la tête, fermant les yeux, car elle
allait se trouver mal.
106
le GRAND SAIGNEUR
_ Marianeau ! cria la voix railleuse de Michel
dans l’escalier, je sais des histoires extraordi
naires sur le marquis ! A l’atelier, le fils Fusard
prétend qu’il a été chassé de l’armée pour des
choses qu’on ne se raconte qu’à l’oreille...
Il écarta la portière, qui masquait le fond de
l’atelier, donnant sur la spirale sombre et en
jaillit comme un diable d’une boîte.
Sa sœur se redressa, brusquement lâchée par
Yves de Pontcroix, qui s’avança, cérémonieux :
•—■ Monsieur Michel Faneau, dit-il, parfaite
ment maître de lui, je crois que vous m’aiderez à
étouffer ces racontars stupides, car, mon cher,
deux frères se doivent l’assistance contre les
rustres quand ils sont de bonne lignée. Made
moiselle votre sœur vient de m’accorder sa main.
Je lui enverrai, ces jours-ci, mon notaire pour
lui transmettre quelques indications au sujet de
la toujours ennuyeuse question d’argent et, je
vous prie, parce que vous êtes un peu chez vous,
ici, de m accorder, vous, les grandes entrées de
la maison.
Il souriait, mordant nerveusement sa lèvre
inférieure. Michel n’eut que le temps de rece
voir sa sœur dans ses bras parce qu’elle perdait
connaissance.
LE GRAND SAIGNEUR
10T
— Vous l’avez donc tuée? balbutia-t-il épou
vanté.
— Non vraiment, pas encore, cher monsieur !
Comme vous exagérez et quel indiscret vous
faites ! Votre façon de lui apprendre des propos
d’atelier sur mon compte motiverait seule sa
défaillance. Elle vous dira elle-même qu’elle
accepte de devenir ma femme. Je suis tout à fait
incapable de manquer de respect à celle qui a le
beau courage de m’aimer et qui est devenue la
fiancée du marquis dePontcroix. Je vais deman
der la fidèle Ermance, n’est-ce pas?
Et il partit conservant sa glaciale, son incor
ruptible politesse.
— Michel, dit Marie ouvrant les yeux en res
pirant péniblement, je n ai à rougir ni devant toi,
ni devant lui, seulement, regarde mes mains ’
Elle plaça dans les siennes ses doigts bleuis
qu’elle remuait difficilement, tout engourdis
encore de la dure pression à laquelle on es
avait soumis.
_ Ah ! le misérable ! C’est ça qu 1 appe e .
accorder une main... et tu aimes ce Monsieur,
lu veux l’épouser?
les prunelles dures, fixes,.
Assise sur le divan
comme une hypnotisée, elle répéta
108
LE GRAND SAIGNEUR
— Oui, je veux être sa femme. Je le veux.
Après tout... je ne risque rien... La mort, mais,
c’est une plaisanterie, la mort, en amour...
Le notaire vint un matin, personnage impor
tant, gourmé, très chic, aussi gonflé d’expres
sions redondantes que son portefeuille l’était de
paperasses :
—■ Mademoiselle Marie Faneau?
— C’est moi, monsieur.
Marie, vêtue d’une robe de drap noir, sans
une broderie, sans un bijou, comme portant
déjà le deuil de tous les bonheurs, le reçut
dans son atelier, laissant le dessin inachevé
sur son chevalet et ses ongles encore tachés de
pastel.
Tout en essuyant ses mains dans son petit
mouchoir de soie, elle retenait la turbulente
Fanette qui essayait de montrer les dents.
■ - Mademoiselle, commença le vieux Mon
sieur avec une courtoisie d’une autre époque,
je suis Me Mahaut-Justin de Saupré. Depuis près
de quarante ans je gère les intérêts de mes
clients, les marquis de Pontcroix. Je suis d’ori
gine bretonne, comme eux, du reste. M’étant
présente moi-même, je vous dois, maintenant,
tous les sincères compliments que m’inspirent
LE GRAND SAIGNEUR
109
tant de grâces unies à un talent que je sais déjà
célèbre. En vous voyant, mademoiselle, rien ne
m’étonne plus de la part de M. le marquis de
Pontcroix. (Et il étala sur la table octogone dif
férents actes couverts d’une écriture d’une
finesse effarante, quoique fort lisible, puis il
mit un lorgnon d’or en réunissant, non sans une
certaine afféterie, son index à son pouce.) On
m’a prié de rédiger le plus honorable des con
trats pour tous les motifs que j’ai consignés
dans ces minutes/ que je suis obligé de vous
lire, afin que vous ayez l’obligeance d’y apposer
votre signature, si vous le jugez bon. (Il fit un
geste de regret déférent.) Oh! je sais, mademoi
selle, combien les jeunes dames ont horreur des
comptes, des chiffres! Mais n’ayant pas de repré
sentant de famille à qui je puisse m adresser, je
suis bien forcé de... d’en référer à vous, et
croyez bien, mademoiselle, que tout le plaisir
est pour moi.
Au moment où il allait prendre un feuillet,
Michel Faneau pénétra dans l’atelier et vint
s’asseoir sur le divan, auprès de sa sœur. Elle
avait désiré sa présence, mais s’était arrangée
pour qu’il ne commît pas de graves imprudences
dès le début.
]|Q
le GRAND SAIGNEUR
— Mon frère Michel, dit-elle simplement.
Le notaire salua en glissant un regard de
coin, un peu étonné. On lui avait sans doute
parlé d’un étourneau, mal élevé, d un animal
dans le genre de Fanette. Or, Fanette continuait
à montrer les dents et le jeune homme, d’une
rare élégance, qui survenait, ne souriait pas du
tout.
— Monsieur, ajouta Marie d’un ton douce
ment résigné, je crois qu’il est bien inutile de
me soumettre les décisions de t mon fiancé.
J’accepte d’avance tout ce qu’il lui fera plaisir
de faire... pour ou contre moi. Je n’ai pas
d’autre fortune que mon travail et celui de mon
frère. Nous vivons tous les deux au jour le jour,
sans nous soucier du lendemain. C’est vous
dire, monsieur, que je n’ai pas la prétention de
discuter des chiffres, car je n’y connais rien. Et
puis, un contrat, cela prévoit tant de choses
pour l’avenir... que... ça ressemble vraiment
trop à... un testament.
— Mademoiselle, je suis ici justement, pour
vous expliquer...
— Voulez-vous me permettre une question,
à moi, le frère de Marie Faneau ? interjeta le
jeune homme qui jouait avec son étui à ciga-
LE GRAND SAIGNEUR
111
relies sans même penser à l’ouvrir. Qu’est-ce
que c’est, d’abord, que M. Yves de Pontcroix?
Nous ne le connaissons p-as du tout.
Naïveté ou insolence, la phrase tomba comme
une pierre dans l’eau et éclaboussa le notaire
qui se tenait en strict équilibre sur le bord de
cet abîme. Gela le scandalisa, intérieurement,
parce qu’il connaissait, lui, ses clients depuis
des siècles et, chargé des pleins pouvoirs du
dernier marquis de la famille, il n’en revenait
pas! Oh ! ces artistes, ces parisiens de la turbu
lente rive gauche, d’où sont sortis tant de clercs
de notaire, d’étudiants de 1 avocasserie com
plètement indignes de la vie sérieuse, mais tracassiers, chicaniers en diable, dangereux...
Me Mahaut de Saupré avala sa salive et répli
qua, non sans une certaine morgue :
— Les Pontcroix sont bretons, monsieur,
depuis les croisades ! Et le dernier survivant
que, grâce à Dieu, l’horrible grande guerre a
bien voulu nous rendre, est le quarantedeuxième du titre depuis le règne de Godefroy
de Bouillon, premier roi de Jérusalem.
— Tiens ! Tiens ! fit Michel se renversant en
arrière. Et comment le savez-vous?
L’étourderie voulue du jeune homme amena
112
LE GRAND SAIGNEUR
un sourire sur les lèvres un peu pâlies de sa
sœur.
— Veuillez excuser mon frère, monsieur Mahaut, mais il ne prend jamais rien au sérieux...
que devant des preuves. C’est un graveur qui
ne connaît que l’art, très mordant, d’appuyer
son burin.
Le notaire s’inclina en ne s’adressant qu’à
elle :
— Voici tous les parchemins requis, made
moiselle, au moins pour établir la lignée directe
de mon client et voici, en outre, ce qu’on
appelle un arbre généalogique.
— ... Qui sera, pour ma sœur, celui de la
science du bien et du mal, comme dans la Bible !
objecta tranquillement Michel, ne voulant rien
épargner aux Pontcroix, fussent-ils nés à l’époque
du Paradis terrestre, mais sentant qu’il perdait
la partie avec l’espoir de découvrir un grand
aventurier.
La séance fut longue, effroyablement chargée
de remarques griffonnées en marges et de
reports sur les comptes courants. On finit par
apprendre nettement 1 existence du manoir de
Pontcroix, à quelque distance de la baie de ce
port perdu, un port de pêche où l’on ne voyait
LE GRAND SAIGNEUR
113
pas beaucoup de Parisiens venir se retremper
dans la pleine solitude.
— Et nous le regrettons ! — déclara maître
Mahaut, jouant l’amabilité parce que retors.
La fiancée lui semblait vraiment digne de
toutes les couronnes, mais le frère demeurait le
point noir, parmi les perles de l’écrin. On le lui
signalait comme un singe. C’était presque un
homme.
— Terres, landes, prés, bois, vergers, jardins
d’agrément, maison de rapport ou fermes, le
domaine de Pontcroix est une merveille, made
moiselle, continua Me Justin Mahaut, et mon
client n’a pas négligé d’embellir cette retraite,
même après la guerre. Il y fit une longue con
valescence, qui l’y attacha davantage, car nous
aimons le lieu de notre naissance, surtout quand
nous fûmes assurés d’y échapper à la mort!
J’ajouterai que, pour la partie pittoresque, et je
m’adresse à une artiste, naturellement, il y a
aussi une tour historique dans laquelle certaine
dame Brelande Saulgis de Pontcroix endura e
supplice de la faim sous Louis XIII...
— C’est charmant, monsieur le notaire, gronda
Michel, et ma sœur vous sait un gré infini de
cette attention.
114
LE GRAND SAIGNEUR
— Votre sœur, monsieur, destinée à devenir
marquise de Pontcroix, ne peut que me savoir
gré, oui, de lui apprendre les curiosités du
manoir, d’autant mieux que la dame Brelande
mourut de faim en une occasion unique, au
moins pour la lignée des femmes de la famille
qui ne relate aucune adultère l’espace de plu
sieurs siècles.
— Fichtre ! les marquis de Pontcroix ne sont
pas déjà tendres pour les innocentes et on s’ima
gine, en effet, ce qu’ils peuvent être pour... les
coupables.
—• Monsieur Faneau, soupira le notaire avec
la mine d’un qui connaît son Paris galant, vous
êtes jeune ! Quand vous serez marié, vous pen
serez tout autrement. (Et il reprit, sur un ton
plus doctoral) : Donc, M. le marquis Yves-Gas
ton-René de Pontcroix peut 'timbrer ses actes de
la couronne héritée de droit à la mort de son
père, Yves-Gharles-Léon de Pontcroix. Votre
fiancé, mademoiselle, est bien authentiquement
marquis de Pontcroix sans conteste et, de ce
chef, demeurant orphelin, depuis ses vingt ans
révolus, jouit d’un revenu annuel de trois cent
cinquante mille francs, aux taux de cette malheu
reuse époque, car avant la guerre... (il leva les
LE GRAND SAIGNEUR
115
bras). La fortune est, comme j’ai eu l’honneur
de vous le prouver, d’origine américaine, pour
les temps modernes. La nommée Maud Hymer,
que je dus vous taire connaître au courant de
ces lectures un peu ardues, était une citoyenne
du Colorado ayant épousé un Pontcroix, jadis
pauvre, qui fit retour à ses jeunes frères, lors de
sa mort, de la plus grande partie de ses biens,
à charge, par eux, de restaurer le château, de
racheter des terrains, étant lui-même trépassé
sans enfant.
_ G’est fou! conclut Michel absolument
écrasé sous les titres et sous les chiffres. On se
croirait dans un roman de Bourget. C’est pres
que aussi beau que si c’était du toc.
._ Q’est rigoureusement exact, monsieur,
martela le vieux notaire, offensé qu’on put le
prendre pour un romancier célèbie. Dans nos
études de province nous n’omettons même pasla mention d’une perte de bétail entamant les
revenus pour une somme relativement minime..
Ce que nous portons en compte des fermages a
Quimper se retrouve sur les comptes envoyés a
Paris et tous les doubles de nos bordereaux sont
toujours à la disposition du client ehlcanier"' •
Il pouvait parler encore longtemps sur ce ton.
116
LE GRAND SAIGNEUR
Personne ne l’écoutait plus, mais une tristesse
affreuse s’extravasait d’un papier sur l’autre et
de tous ces parchemins, de tous ces actes, de
tous ces contrats, si avantageux, montait la
plus effroyable odeur de tombe qu’une jolie
femme ait jamais respirée.
VI
Ce soir de fiançailles, cette pauvre Ermance
ne savait plus où donner de la tete, car Made
moiselle recevait... et ce n’était pas la soirée
ordinaire, le petit comité d’artistes sous la pré
sidence du père Gompel groupé à la modeste
clarté d’une unique lampe voilée de rose !
Toutes les bougies des candélabres anciens
étaient allumées, une splendide corbeille de
fleurs blanches, ponctuées dune seule rose
rouge, occupait le milieu de 1 atelier et il y
avait un extra, un maître d’hôtel très effronté,
très encombrant, plein d’une insupportable suf
fisance, lequel faisait des réflexions embarras
santes à cette brave fille du Morvan.
— Voyons, disait-il, bousculant l’argenterie
118
LE GRAND SAIGNEUR
en bas dans l’obscur office attenant à la cuisine
si vous ne trouvez pas les cuillers à glace, com
ment voulez-vous que je les serve, là-haut?...
Et le plateau ? Celui-ci est chic; mais trop mince.
Il ne soutiendra pas toutes vos coupes de cris
tal taillé, bien trop lourdes ! Quelle empotée
vous êtes !
— Je n’ai pas les clefs de l’armoire ! s’obsti
nait à lui répondre la méfiante Ermance, à qui
Marie Faneau avait recommandé de surveiller
un peu le nouveau et qui tenait lesdites clefs
cachées au fond de sa poche de jupon.
M. Ernest levait les épaules en grommelant :
— Et ça se mêle de recevoir un vrai mar
quis, un noceur de la haute, tout en demeurant
dans un trou de rats, un endroit où que les
limousines ne peuvent même pas aborder.
Malheur de Dieu ! Faut-il en voir, depuis la
guerre, de ces mondes renversés !
— Vous connaissez ce grand bonhomme qui
a un pont chez lui? demanda Ermance, bien
anxieuse de savoir ce qui allait arriver pour elle.
■ Je pense, ma fille, et j’ai même idée qu’il
va vous balancer la maison d’ici par-dessus tous
les ponts ! Vous pouvez numéroter vos tabliers 1
fous les journaux annoncent leur mariage.
LE GRAND SAIGNEUR
119
Et il fila, prestement, dans la spire de l’escaker, en équilibrant ses coupes avec une adresse
de jongleur.
La-haut, il y avait, le dos au feu, son ventre
pointant sous le gilet, Gompel, qui était le seul
être insoucieux de la fête, car il croyait avoir
marié sa filleule et pesait de tout son poids
dans la balance de Leur bonheur. Songez donc !
Un mariage d’amour, un vrai ! Un roi de la
guerre épousant la paisible bergère, si laborieuse,
deux gloires s’unissant... dans sa galerie! Quel
tableau parmi les autres! Peut-être le seul
vraiment signé ! Il aurait placé ses trois Corot
qu’il n’aurait pas eu de plus pure satisfaction.
11 envoyait des communiqués à tous les échotiers mondains et exaspérait littéralement Marie
Faneau par ses compliments.
Il y avait ce vieux notaire gourmé Mc Mahaut
deSaupré, chauffant les liqueurs dans ses mains,
et inventoriant le mobilier, se livrant à des cal
culs méticuleux pour deviner l’époque précise
du grand divorce. Certes, la demoiselle était
charmante, se tenait admirablement, mais...
une parisienne... avec le caractère indomptable
de son client, son humeur jalouse...
Henri Duhat, médecin, l’ami intime de M. de
6
120
LE grand SAIGNEUR
Pontcroix, breton aussi, garçon fermé, aux
yeux intelligents, peu causeur, contemplait la
jeune femme avec la muette admiration d’un
amateur de victimes. On lui avait dit de venir, il
était venu, amenant le comte de la Serra, un
Sud-Américain de la meilleure marque, d une
correction austère qui ne sentait pas du tout le
rasta, lequel comte, en dehors des sports, ne
connaissait pas grand’chose, et ne faisait pas
une énorme différence entre les duchesses ou
les demi-mondaines, tellement il avait appris à
payer partout sous le précieux prétexte qu’il
n’était pas Français.
Vêtue d’une robe de satin bleu, toute unie, la
fiancée continuait à ne porter aucun bijou, sinon
la bague de fiançailles reçue le matin même : un
tragique rubis, énorme, dont les feux sanglants
illuminaient sa main. Son frère, exaspéré secrè
tement, s’était pourtant amusé à se faire habiller
chez le tailleur du marquis, et il l’imitait si bien,
sous tous les rapports, qu’il semblait son double,
très réellement le 6<?«w-frère, parce qu’il était
joli garçon. Un félin plus caressant, plus souple
ou plus affectueux, pas plus rassurant que son
noble modèle, quand il s’irritait.
11 n y avait pas de dames. Marie Faneau ne
LE GRAND SAIGNEUR
121
possédait aucune amie digne de ce nom et
toutes les bavardes qui assaillaient son atelier,
pour la féliciter ou la questionner, l’excédaient
par la futilité de leurs propos.
On causait avec abandon et on en arrivait où
l’on en arrive toujours, après de bons dîners ou
la fin d’une soirée entre gens qui aiment les vins
distingués, les femmes et les fleurs rares, sur
tout l’émotion délicate : on parlait de l’Àu-delà !
Quand on a chaud, qu’on est bien assis et que
la digestion se passe bien, il n’est rien de meil
leur, ni de mieux porté que faire semblant de
croire, non à l’immortalité de l’âme, c’est trop
vieux jeu, mais à un petit occultisme de poche
que chacun tire de la profondeur de son imagi
nation. Ça ne va généralement pas loin.
— Moi, disait péremptoirement Gompel,
homme de sens rassis, je n’ai jamais pu croire à
ces histoires-là et je trouve qu’on en abuse
depuis la guerre. C’est ennuyeux, ça tient de la
place et ça tourne la tête aux malheureuses qui
coupent là-dedans. J’ai connu un modèle qui
est devenu fou parce qu’on lui avait exhibé un
petit squelette dans un miroir, et quand on eut
enlevé le cadre de ce miroir qu’il avait brise, on
a découvert une petite poupée articulée en papier
LE GRAND SAIGNEUR
intercalée entre deux verres. Selon qu’on pen
chait le miroir ou le redressait, le petit squelette
gigotait. Personne n’a jamais su quel mystifi
cateur avait inventé ça. Toujours est-il que le
modèle est devenu fou. C’est abominable, ces
blagues-là !
_ H y a tellement plus sinistre dans la
nature ! murmura Henri Duhat, le médecin.
_ Et les animaux phénomènes 1 s écria le
Sud-Américain. Moi, j’ai eu dans mes écuries un
cheval qui rêvait. Il se mettait à hennir, vers
minuit, jusqu’à ce que les palefreniers s assem
blassent autour de lui. Alors il comptait du
sabot jusqu’à trente. Jamais il n a dépassé ce
nombre. On n’a jamais su ce que ça voulait dire,
parce que je l’ai fait vendre au manager d un
cirque !
— Et les maisons hantées ? fit le vieux notaire
hochant le front. Il ne faut pas dire que ça
n’existe pas, car nous avons, dans les environs
de Pontcroix, une tour...
—• Je vous en prie, mon cher maître, inter
rompit le marquis de Pontcroix impatienté, ne
racontez pas cela à ma fiancée, ou elle ne vou
dra jamais venir chez moi. (11 rectifia, gracieu
sement) : Même lorsqu’elle sera chez elle.
LE GRAND SAIGNEUR
123
— Vous vous trompez ! dit tranquillement
Marie Faneau. J’adore les contes de fées tout
autant que j’aime les belles images et je n’ai
peur de rien.
Ses yeux, largement ouverts, regardaient en
face l’homme qu’elle aimait et qu’elle ne com
prenait pas. Il représentait bien la seule énigme
de sa vie, jusqu’à ce jour si pleine de son grand
labeur d’artiste. A trop peindre les apparences
avait-elle perdu son temps ? Et n’aurait-il pas
mieux valu faire comme les autres femmes,
vivre pour ou par l’amour ? Que savait-elle qui
pouvait l’initier au mystère d’un homme 1 ai
mant au point de lui tout offrir : nom, fortune,
grands cadeaux et petits soins, tout, sauf le
très doux baiser sur le front que la plus ingé
nue des fiancées est en droit d attendre du
plus respectueux des futurs époux? Et cepen
dant il devait l’aimer terriblement, si elle en
jugeait par sa jalousie sans cesse en éveil !
— On se demande pourquoi les femmes pré
sent les histoires de l’autre monde aux plai
sirs de celui-ci, interjeta Michel, qui buvait sa
cinquième coupe de champagne dans la béati
tude d’un garçon très sage. Elles ne sont pas
logiques. Si elles ne croient plus en Dieu, pour-
124
LE GRAND SAIGNEUR
quoi cherchent-elles à consiner avec le diable?
— Parce que, cher monsieur, proféra sévè
rement Mahaut, Dieu les abandonne à son
ennemi. La terre devient trop basse pour qu’il
y descende. Il y a tant de louches compromis
sions, de honteuses débauches, depuis que la
religion s’en va.
Michel se mit à rire, de son rire d enfant
gâté :
_ Ah ! comme vous avez raison, monsieur.
Si Dieu voyageait encore sur terre, il ne mon
terait certainement pas dans le compartiment
des dames seules.
Ce propos fit éclater le Sud-Américain,
entraînant dans la même gaîté Henri Duhat et
Marie Faneau.
— Et toi, Marianeau, puisque tu n’as peur
de rien, pourquoi as-tu la superstition des
fleurs rouges? Ce matin encore, je t’ai entendu
dire que cette tache de sang sur les bouquets
que tu reçois finissait par te donner sur les nerfs.
L’attaque était directe, mais Yves de Pont
croix la dédaigna et, se tournant vers Marie, il
lui murmura :
— Si j’avais su vous déplaire, j’aurais choisi
d’autres fleurs, ma belle amie.
LE GRAND SAIGNEUR
125
— Vous avez parfaitement le droit de teinter
de... violence toutes ces pâleurs convenues,
mon cher Yves ; je ne suis pas assez fillette
pour qu’on adopte le blanc des premières com
munions à mon égard.
Elle savait qu’elle ne pouvait pas faire une
blessure plus douloureuse à l’amour-propre
sinon à l’amour de cet homme cruel jusqu’au
renoncement.
Michel jubilait. Il y avait des secrets qu’on ne
lui révélait pas, soit, mais il saurait bien rendre
coups pour coups à celui qui lui ravissait sa
sœur et qui, cela commençait à se sentir,
rêvait d’éloigner le gêneur, le témoin trop expert,
ce frère trop curieux.
Henri Duhat ne paraissait pas un méchant
garçon ; il essaya d’une diversion scientifique :
— Le rouge influe sur la rétine à la façon de
certaines notes très aiguës sur le tympan ou des
corpuscules du vinaigre sur les papilles de la
langue. Chez les nerveux tout se transpose...
Mademoiselle a probablement les yeux très sen
sibles étant donné le métier qu elle exerce.
— Métier! Vous êtes dur! s’exclama Gompel.
— Oh ! appuya froidement Yves de Pontcroix,
art, métier, travail d’agrément ou travaux de
126
LE GRAND SAIGNEUR
l’ouvrier, tout cela n’est que fatigue pour de si
belles mains, et j’espère bien que nous les
forcerons, douce violence, à se reposer.
Ce disant, il effleura de ses lèvres la mayi
ornée de la bague, puis lui ôta cette bague len
tement, jouant avec et la faisant glisser à son
propre annulaire.
_ _Yves ! Yves ! Ne me l’enlevez pas ! pria
Marie tressaillant d’inquiétude.
— Mais, n’est-elle pas rouge aussi, comme
les fleurs du bouquet? Je vous donnerai une
perle ou une opale, demain. Un saphir, plutôt,
puisque vous aimez le bleu.
— Non, ce 11e serait pas la même, celle que
vous avez choisie. Laissez-la-moi.
L’assistance prenait un malin plaisir à voir
cette petite querelle d’amoureux, léger nuage
sur cette extraordinaire lune de miel, toute en
or pur.
11 eut, lui, en la lui rendant, une pression si
forte sur le doigt que l’anneau pénétra dans les
chairs, de façon à lui imprimer un cercle rouge.
Elle se mordit les lèvres pour ne pas crier.
—’ Monsieur Mahaut, fit-elle bravement, racontez-nous l’histoire de la tour de Pontcroix. C’est
si amusant de se figurer qu’on a peur. Et puis,
LE GRAND SAIGNEUR
127
cela permet d’oublier ses propres terreurs ner
veuses, plus ou moins justifiées.
Le champagne était excellent, les glaces d’un
parfum exquis, et, en somme, il faisait bon dans
cet atelier élégant, devant ce vivant conte de
fée qu’est un mariage d’amour.
Le vieux notaire, flatté, allait pontifier le
plus sérieusement possible en glissant quelques
parchemins officiels dans son récit, ce qui
l’aurait rendu plus monotone encore, lorsque
Yves de Pontcroix intervint :
— Puisque ma fiancée a la curiosité de cette
légende, essayons de la satisfaire. Moi, je me la
rappelle très mal. Je n’en connais guère que
l’histoire véridique. 11 s agissait, je crois, dune
femme infidèle qui fut condamnée, par un de
mes ancêtres, à mourir de faim?
— C’est ça. C’est bien ça ! fit avec bienveil
lance le vieux notaire. Et n’oubliez pas, mon
cher marquis, que votre aïeul, sous Louis XIII,
revenait de la cour ayant un peu négligé cette
jeune dame laissée au logis pour une autre
personne, beaucoup plus âgée, la duchesse de...
—. Oh ! coupa le fiancé, il importe peu < e
connaître les torts du mari, ceux de la femme
nous suffisent.
128
LE GRAND SAIGNEUR
Michel pouffa.
_ Ils sont magnifiques, les preux de ce
temps-là! C’est le genre de freux dont, nous
parle notre Ermance, le corbeau à reflet
pourpre !...
Marie Faneau eut un signe de mécontentement.
L’enfant terrible savait trop bien son histoire natu
relle, s’il connaissait mal son histoire de France !
Pontcroix s’accouda sur le dossier du fauteuil
de sa fiancée, les yeux tout à coup rivés à la
somptueuse chevelure fauve de la jeune femme :
— Je pense qu’elle était blonde, murmura-t-il
d’un ton doux qui ne semblait plus le sien. Elle
recevait toutes les nuits son page, un garçon
souple et habile en l’art de se glisser partout,
prenant les chemins les plus dangereux pour en
venir à ses fins, lesquelles étaient, bien entendu,
la chambre à coucher de la marquise, située
dans une tour que reliait un pont-levis à l’autre
corps de bâtiment. Cette chambre ronde,
immense, s’éclairait de deux fenêtres en ogives
placées en face l’une de l’autre. (Elle formera,
certainement, un très bel atelier, Marie, quand
vous y travaillerez un jour pour votre seul
plaisir !) Et chaque soir on relevait le pont-levis
parce que le mari jaloux...
LE GRAND SAIGNEUR
129
— ... qui faisait la noce à la cour! interjeta
Michel.
— ...le mari jaloux faisait surveiller la femme
légitime, l’élue entre toutes, qui doit être res
pectée de tous, y compris d’un mari noceur, et
que rien n’est plus simple comme de prendre
certaine précaution.
— Cela s’appelle, aujourd’hui, préméditation.
— Michel, gronda doucement Marie, ne
m’empêche pas d’écouter. Tu es fatigant... et
ces Messieurs vont te supposer un peu moins
que l’âge de raison.
■— Donc, chaque soir, le pont-levis était
relevé, la tour laissée sans aucune communi
cation avec le reste du château ; mais le page
avait trouvé ingénieux de tendre une corde que
la belle lui lançait et qu’il attachait au barreau
d’une meurtrière. Se suspendant par les mains,
il cheminait dans les airs... jusqu au paradis de
ses rêves. Un soir, quelqu’un coupa la corde, le
page s’abattit en tournoyant comme un grand
oiseau, les bras étendus, se fracassa la tête dans
les douves et on ne rabattit plus jamais le pontlevis. Quant à ce qui se passa dans la chambre
de la marquise...
— Nul ne l’a jamais su, ponctua funèbrement
130
LE GRAND SAIGNEUR
le vieux notaire en se frottant les mains. Je
pense pouvoir affirmer que cela se peut situer
vers l’année 1631 !
— Je vous demande pardon, maître Mahaut,
répliqua ironiquement Yves de Pontcroix, j ai la
prétention de le savoir, moi, je sais que 1 his
toire s’arrête là et que la légende commence. Il
est convenu qu’on entend, aux minuits de
certaines fêtes anniversaires, des gémissements
qui évoquent assez le cri d’un grand duc, à
moins que ce ne puisse être le contraire et
qu’une humble chouette ne profère ces cris
mystérieux en chassant la souris dans les
combles de la tour. Mais voici ce qui se passa
chez la marquise. Une nuit, comme elle ressen
tait les premières douleurs de la faim, qui sont
des hallucinations, elle s’imagina qu’une ombre
s agitait devant le vitrail d’une ogive. Un grand
oiseau tournoyait, remontant des douves, non
pas le freux dont M. Michel nous parlait tout à
1 heure, mais un animal plus lort, plus redou
table, à la tête presque humaine, un oiseau de
proie, un carnassier qui a des dents, au bec
en forme de lèvre et qui aspire, celui que les
Fakirs de 1 Inde appellent l’endormeur, ïenvoûteur, et auquel ils attribuent une singulière
LE GRAND SAIGNEUR
131
propriété, celle d’endormir leur patient, homme
ou animal, pour qu’il souffre moins... puisque
aussi bien il faut qu’il le tue ! La femme, déjà
folie, ouvrit la fenêtre... Oh! la belle nuit de
printemps, Marie, et quels parfums, venant de
la lande en fleurs! Quelle très douce brise
apportant les soupirs des bois et les odeurs sau
vages des verdures ! Qui donc peut décrire l’en
chantement des nuits bretonnes, peuplées d elfes
dansants et de sirènes qui chantent, au loin, sur
la mer? Mon pays est capable de tout, Marie,
même d’ensorceler ceux qui n’ont plus le cou
rage de vivre et de leur offrir la survie en
échange de leur amour...
A ce moment du récit, Marie Faneau se tourna
irrésistiblement vers le narrateur. Ses beaux
yeux tristes s’illuminèrent. Oui, ce bieton
était capable de tout... et même d un amou
passionné. Elle aussi venait d être frappée
folie, du vertige de l’espoir dont se leurreront
toujours ceux qui ont faim de passion. e ai.
cet homme froid, correct, d’une cruauté si
parfaitement mondaine, qui pailait
façon frémissante?
,
Les autres auditeurs, malgré qu ils fusse
prévenus qu’il s’agissait de la légende, mem
132
LE GRAND SAIGNEUR
le railleur Michel écoutaient, agréablement sur
pris, cette voix dont les inflexions un peu gut
turales s’étaient subitement adoucies jusqu’aux
tendresses de l’extase.
•— ... Les nuits bretonnes sont divines parce
qu’elles contiennent à la fois la force d’une terre
sous laquelle se cache le granit noir dont on fait
les belles pierres tombales, et la douceur des
légendes, des chansons mélancoliques, dont on
subit l’emprise sans pouvoir se les expliquer!
Ce qui s’explique, Marie, est tellement inutile à
la joie de vivre ou à la douleur de mourir 1 La
femme ouvrit cette fenêtre et crut se précipiter
dans les bras d’un amant enfin retrouvé. L’oi
seau monstre était—il son fantôme ? Les vam
pires sont-ils des morts désespérés qui ont,
eux, la puissance de chercher dans une ivresse
nouvelle, l’oubli de tous leurs désespoirs?... Les
grandes ailes mouvantes, à grands coups d’éven
tail, bercèrent 1 agonie de la belle condamnée
pendant que l’amoureux bourreau, le bec enfoui
dans sa poitrine, lui buvait le sang jusqu’au
cœur.
— Oh ! s’écria Henri Duhat, le jeune méde
cin, se levant pour aller prendre sa coupe sur
un guéridon, vous êtes atroce, mon cher ! Ceci
IÆ GRAND SAIGNEUR
133
dépasse toutes les plaisanteries permises et vous
mériteriez...
— Quoi? fit le marquis avec son rire sourd
habituel.
Et il eut un claquement sec des doigts comme
s il rappelait un chien à l’ordre.
— Rien ! Nos seuls compliments pour le fris
son que vous venez de nous donner ! ajouta le
docteur Duhat buvant d’un trait un vin qui dut
tout à coup lui paraître trop capiteux, car il
devint rouge.
— Bravo! fit Gompel. Ça, c’est un belle his
toire, parce qu’au moins on comprend que c’est
inventé de toutes pièces.
_ si c’était en vers, déclara M. de la Serra,
ça ferait moins d’effet, mais ce serait plus facile a
redire
On s’était levé et le notaire, le plus âge, par-
lait de se retirer.
Marie essayait de réagir contre ce mom
d’étrange émotion. Elle appela le valet
chambre pour un
débarrasser le piano
,
bizarre qui l’envahissait, elle es re
des danseuses alors que
malaise
134
LE GRAND SAIGNEUR
Serra et mon frère sont d’excellents danseurs. Je
crois que nous devons réagir un peu. Trop
d’occultisme ! Nous sommes tombés dans le
travers à la mode.
— Et comment appelez-vous le tango? riposta
le fiancé, d’ailleurs tout aussi disposé qu’elle à
réagir, car il semblait fort gai, tout à fait jeune.
— Michel, appela Marie, si M. de Pontcroix
n’y voit pas d’inconvénient, tu vas nous danser
ton pas espagnol. Va chercher tes castagnettes.
Nous allons oublier la voix des enchanteurs
bretons.
C était tellement pressant que le fiancé ne put
que s’incliner et Michel bondit en criant : Olé !
Son smoking enlevé, il le remplaça par une
courte veste-boléro brodée d’or et, ayant pris la
pose, au premier accord du piano, on élargit le
cercle autour de lui.
Il est merveilleux, ce garçon ! murmurait
le comte de la Serra. Où a-t-il appris à danser?
Dans les bals de l’atelier Fusard dont il
fait partie, monsieur, répondit Marie Faneau
tout en jouant la danse endiablée. Les jeunes
artistes aiment à se dérider quelquefois parce
qu ils travaillent beaucoup.
Le marquis de Pontcroix redevenait sombre
LE GRAND SAIGNEUR
135
pendant que les autres applaudissaient, absolu
ment remis dans la joyeuse vie normale par le
bruit des castagnettes. On fit une ovation au
danseur et à son chef d’orchestre. Cela clôturait
bien une soirée qui aurait pu tourner au
macabre sans l’esprit de la maîtresse de la
maison.
Les invités partirent enchantés, accompagnés
dans l’escalier par Michel, bon prince, laissant
quelques minutes de tête à tête aux deux
fiancés qu’il jugeait un peu en froid.
— Monsieur de Pontcroix, dit Marie, la gorge
serrée, je vous remercie pour cette bague et ces
fleurs. J’accepte la couleur de vos dons sans
m’en plaindre. Vous êtes un poète... et la
légende bretonne ne m épouvante pas. Je serai
fidèle. N’ayant eu qu’un amour, je peux lui
consacrer toute ma vie.
Elle sousiait héroïquement, mais ses lèvres
tremblaient. Il saisit ses mains, 1 attira jusqu a
lui.
— Ma belle chérie, vous ai-je fait de la peine ?
Je regardais vos cheveux, qui ont la nuance du
sang, le reflet pourpre du coucher du soleil sur
les fleurs d’or des landes de mon pays... j’étais
complètement ivre.
136
LE GRAND SAIGNEUR
Se raidissant, craintive, contre son enlace
ment impérieux, elle questionna :
— Cette légende... Où l’avez-vous lue?
-— Elle n’existe pas, pour la seconde partie.
La Bretagne ne connaît pas les secrets des
hypogées de l’Inde.
— C’est affreux! Vous y croyez, vous, aux
vampires ?
Elle se raidissait de plus en plus, prise d’une
insurmontable horreur et cependant attirée,
magnétisée. Pour toute réponse, le marquis de
Pontcroix se pencha sur son cou ; là, derrière
1 oreille rose, sur cette chair fine comme les
pétales des fleurs de la corbeille, il mit les lèvres
et, sous le baiser brutal, odieux, le sang jaillit,
deux gouttelettes pourpres de l’exacte nuance
du rubis de la bague des fiançailles.
Michel surgit entre eux, les sépara :
Monsieur, fit-il, crispant les poings, votre
toiture est en bas. Tous mes nouveaux compli
ments pour l’histoire du vampire. C’est furieu
sement Grand Guignol ; seulement, pour em
ployer une expression de notre chère Ermance,
ça se passera comme ça, dans la vie, quand les
poules auront des dents! Au moins pourrontelles se défendre !...
LE GRAND SAIGNEUR
137
Sans les domestiques, éteignant les bougies
et emportant les coupes, les deux jeunes hommes
se seraient rués l’un sur l’autre.
— Au revoir, Michel, dit Pontcroix se cal
mant le premier, avec sa grande habitude du
masque mondain.
— Au revoir, marquis... de Sade! gronda
Michel.
— Tais-toi ! cria Marie en s’enfuyant dans
sa chambre. C’est moi qui me suis écorchée en
relevant mes cheveux ! Ce rubis coupe comme
un diamant...
La croyance aux vampires humains, c’est-àdire à la survie animale des cadavres... mal
morts, si on peut s’exprimer ainsi, remonte à la
plus haute antiquité.
Presque toujours une légende repose sur un
mystère animal ou une aventure inexplicable
que la crédulité populaire explique à sa façon,
qui n’est pas toujours la bonne. Les sirènes
furent des femmes-poissons et sont encore des
poissons ; le lamentin, par exemple le plus doux
des phoques, a des yeux ombragés de longs cils
qui lui donnent l’air de la plus rêveuse des
jeunes filles, n’étaient ses formes un peu lourdes.
Les faunes furent des hommes aux pieds de
chèvre, et, aux temps des naïvetés sexuelles,
£40
LE GRAND SAIGNEUR
quelques créatures eurent des faiblesses cou
pables pour un bouc ou, simplement surprises,
mirent au monde le dieu chèvre-pied. Quant
aux centaures, il put y avoir d assez bons cava
liers faisant corps avec leur cheval et... illusion!
Pour le vampire animal, c’est une grande
chauve-souris, de l’espèce dénommée : rous
sette. Le corps est de la grosseur d’un gros rat,
mais les ailes atteignent jusqu’à soixante-quinze
centimètres d’envergure. Cette bête, fort pai
sible, que l’on rencontre dans l’Amérique tropi
cale et les Indes, d’apparence complètement
endormie le jour, se réveille la nuit et fait la
chasse aux insectes, aux petits animaux, quel
quefois, très rarement, s’attaque aux hommes
qu’elle trouve plongés dans le sommeil et leur
fait de petites plaies, relativement insignifiantes,
par lesquelles on s’imagine qu’elle peut sucer
leur sang. En réalité, dans les pays très chauds,
ces plaies s’enveniment et déterminent ou une
grave infection ou la mort. La légende s’est
emparée d’une très ancienne histoire de reine,
enterrée encore vivante dans un de ces tom
beaux souterrains comme on en trouve sous
les Pyramides, une jeune reine qui put se
traîner hors de sa couche funèbre et que l’on
LE GRAND SAIGNEUR
141
découvrit baignant dans son sang, alors vrai
ment morte, ayant été saignée à l’orteil par un
vampire qui habitait aussi sa chambre funéraire.
L oiseau, que 1 on guetta, probablement, revint
chercher le corps et on le vit se remettre à son
hideux festin, en éventant la pauvre suppliciée
de ses ailes ; mais il eut vite fait de s’aperce
voir que le sang ne coulait plus et que la
décomposition commençait. Ce qui fit croire,
sans doute, que le vampire d’Égypte aime le
sang des jeunes filles encore capables de res
sentir les souples caresses de leurs ailes.
Un vampire aime normalement le sang de
n’importe quel individu, pourvu qu’il puisse être
encore chaud, et on a vu un animal de ce genre
éventer de ses ailes silencieuses une simple
génisse endormie qu’il mordit à la cuisse, et
dont il suça une quantité relativement énorme
de sang tout en agitant ses ailes au-dessus de
la bête passive pour l’étourdir ou la maintenir
dans un état d’agréable sommeil.
M. de Gasparin prétend que dans les pays
désolés par le vampirisme (?) on devient vampire
en mangeant de la viande que les vampires ont
infectée et il ajoute... que le vampirisme est
contagieux. Ici nous entrons en pleine supers*
LE GRAND SAIGNEUR
tition et il ne serait pas mauvais de faire remar
quer, aux lecteurs soucieux de s’instruire, que
le mot : vampire nous vient d Allemagne, mal
gré que le vampirisme remonte, en tant que
croyance populaire, beaucoup plus haut et plus
loin que la nation allemande. La superstition
allemande, bien allemande celle-là, veut, en
outre, que certains morts mâchent comme des
porcs dans leur tombeau et qu’il est facile de les
entendre grogner qnand ils sont en train de
dévorer. Cette croyance était si généralement
établie, qu’au siècle dernier, deux Allemands,
très érudits, comme ils le sont tous, publièrent
chacun un traité sur les morts qui mangent dans
leur sépulcre. Ils prétendent que la voracité de
certains morts (?) va jusqu’à se dévorer euxmêmes ; aussi dans quelques endroits de l’Alle
magne, pour empêcher les morts de mâcher, on
leur met une motte de terre sous le menton.
(Il serait peu<-être de très mauvais goût
d’insister, ici, sur la goinfrerie de nos ennemis,
qui les porte naturellement à... rêver qu’ils
mangent encore, même durant leur sommeil
éternel !)
Certainement les gens enterrés vivants (et il
on est, hélas, de tous les pays I) et qui dans
LE GRAND SAIGNEUR
143
leur désespoir avaient dévoré un de leurs
membres ont pu donner naissance à cette
croyance populaire.
Le vampire spectre (mammifère) est d’un
brun roux et a la tête allongée du rat, mais
beaucoup plus grosse. La feuille sus-nasale,
propre aux phyllostomes, est ovale et creusée
en entonnoir. Les dents canines sont fortes.
L’aspect de l’animal est hideux, mais c’est à
cause de l’étrange mélange d’animalité et d’hu
manité qui le caractérise. La chauve-souris
n’est répugnante que parce qu’elle est à la fois
un oiseau et une souris. De tous les temps, les
êtres de complexion hybride firent mauvaise
impression. Mais, lorsqu’on examine attentive
ment l’animal soyeux et silencieux qu’est le
vampire spectre, on lui découvre une grâce à
nulle autre pareille; ses yeux, profondément
enfoncés sous leur fourrure frisée, sont d’une
merveilleuse luminosité, car ils concentrent la
clarté du jour pour s’en servir la nuit et parfois
leur cri, guttural, s’adoucit jusqu’à la plainte
amoureuse. Un chasseur, qui tua, de jour, un
de ces animaux, lui vit croiser ses ailes sur sa
poitrine comme deux voiles de deuil et des
larmes véritables coulèrent de ses yeux d’une
7
144
us GRAND SAIGNEUR
admirable nuance d’or et qui passèrent en un
instant, par toutes les couleurs du prisme ou du
spectre solaire. Les femelles portent souvent
leurs petits accrochés à leurs ailes, intérieure
ment, et quand elles les ouvrent, on peut aper
cevoir ces minuscules réductions de la mère
pendues autour d’elle, comme un étalage de
poupées sur un manteau.
Maintenant, il ne sera pas inutile de lire un
extrait du célèbre ouvrage de don Galmet : Le
traité sur les apparitions des esprits et des nam*
pires.
Auguste Galmet, 1672, théologien et historien,
professeur de théologie, entra chez les bénédic
tins à Moyen-Moutier 1698, passa plusieurs
années à Paris 1706-1714, fut prieur de Nancy.
C’est un érudit consciencieux, mais qui voit,
naturellement, les choses comme on les voyait
de son temps. En tout cas, il nous renseigne
avec une redoutable précision sur les faits et
gestes des vampires humains, qu’il désigne
ainsi : « Mort qui sort de son tombeau, spécia
lement la nuit, pour tourmenter les vivants, le
plus souvent en les suçant au cou et d’autres
fois en leur serrant la gorge au point de les
étouffer ». Il paraîtrait que du temps de don
LE GRAND SAIGNEUR
Calmet, l’Illyrie, la Pologne, la Hongrie, la
Turquie et une grande partie de l’Allemagne
(qui n’existait pas en qualité d’Allemagne)
étaient infestées de ces vampires humains ayant
été de leur vivant mordus par un vampire ani
mal ou par une personne ayant mangé de la
viande infectée par la morsure du vampire
animal. Nous laissons la parole, et toute respon
sabilité, au prieur de Nancy :
Il y a environ cinq ans qu’un certain heïduque, habi
tant de Medieiga, nommé Arnold Paul, fut écrasé par la
chute d’un charriot de foin. Trente jours après sa mort,
quatre personnes moururent subitement et de la manière
que meurent, suivant les traditions du pays, ceux qui sont
molestés par les vampires. On se ressouvint alors que cet
Arnold Paul avait souvent raconté qu’aux environs de
Cassova, et sur les frontières de la Serbie turque, il avait
été tourmenté par un vampire turc (car il croit aussi que
ceux qui ont été vampires passifs pendant leur vie le
deviennent actifs après leur mort, c’est-à-dire que ceux
qui ont été sucés sucent aussi à leur tour), mais qu il avait
trouvé moyen de se guérir, en mangeant de la terre du
sépulcre du vampire et en se frottant de son sang ^précau
tion qui ne l’empêcha pas cependant de le devenir apres
sa mort, puisqu’il fut exhumé quarante jours apres son
enterrement et qu’on trouva sur son cadavre toutes les
marques d’un archi-vampire. Son corps était vermei , ses
cheveux, ses ongles, sa barbe s’étaient renouvelés, et ses
veines étaient toutes remplies d’un sang fluide et cou an
de toutes les parties de son corps sur le linceul dont il
146
LE GRAND SAIGNEUR
était environné. Le hadnagi (bailli du lieu), en présence
de qui se fit l’exhumation, et qui était un homme expert
dans le vampirisme, fit enfoncer, selon la coutume, dans
le cœur du défunt Arnold Paul un pieu fort aigu, dont on
lui traversa le corps de part en part, ce qui lui fit, dit-on,
jeter un cri effroyable, comme s’il était en vie. Cette
expédition faite, on lui coupa la tête et l’on brûla le tout.
Après cela on fit la même expédition sur les cadavres de
ces quatre autres personnes mortes de vampirisme, crainte
qu’elles ne fissent mourir d’autres personnes à leur tour.
Toutes ces expéditions n’ont cependant pas pu empêcher
que vers la fin de l’année dernière, c’est-à-dire au bout de
cinq ans, ces funestes prodiges n’aient recommencé et que
plusieurs habitants du même village n’aient péri malheu
reusement. Dans l’espace de trois mois, dix-sept personnes
de différents sexes et de différents âges sont mortes de vam
pirisme, quelques-unes sans être malades et d’autres
après deux ou trois jours de langueur. On rapporte, entre
autres, qu’une nommée Stanoska, fille du heïduque
Jotuctzo, qui s’était couchée en parfaite santé, se réveilla
au milieu de la nuit toute tremblante, en faisant des cris
affreux et disant que le fils du heïduque Millo, mort
depuis neuf semaines, avait manqué de l’étrangler durant
son sommeil. Dès ce moment elle ne fit que languir, et,
au bout de trois jours, elle mourut. Ce que cette fille
avait dit du fils de Millo le fît d’abord reconnaître pour un
vampire, on l’exhuma et on le trouva tel. Les principaux
du lieu, les médecins, les chirurgiens, examinèrent com
ment le vampirisme avait pu renaître après les précau
tions qu’on avait prises auparavant. On découvrit enfin,
après avoir bien cherché, que le défunt Arnold Paul avait
tué non seulement les quatre personnes dont nous avons
parlé, mais aussi plusieurs bestiaux dont les nouveaux
LE GRAND SAIGNEUR
147
vampires avaient mangé et entre autres le fils de Millo.
Sur ces indices, on prit la résolution de déterrer tous ceux
qui étaient morts depuis un certain temps. Parmi une
quarantaine, on en trouva dix-sept avec tous les signes les
plus évidents du vampirisme. Aussi leur a-t-on trans
percé le cœur et coupé la tête et ensuite on les a brûlés
et jeté leurs cendres dans la rivière.
Ap rès le vampire, pur et simple, si on peut
dire ! dont il vient d’être question, existe, au
seul point de vue superstitieux, un autre vam
pire d’une espèce plus compliquée parce que
touchant de plus près la croyance religieuse et
par conséquent plus sacrée, sinon plus consa
crée. Il s’agit du : broucolaque.
Les Grecs modernes ont désigné les vampires sous le
nom de broucolaques. Les Grecs sont persuadés que les
excommuniés ne peuvent se putréfier dans leur tombeau,
qu’ils apparaissent la nuit comme le jour, et que leur
rencontre est très dangereuse. Un voyageur du xvie siecle
affirme que, dans l’île de Ghio, les habitants ne répondent
que lorsqu’on les appelle deux fois, persuadés que les
broucolaques ne peuvent les appeler qu une seule ois.
Quand un broucolaque appelle une personne vivante e
que celle-ci répond, le broucolaque disparaît, mais ce ui
qui a répondu meurt au bout de quelques jours., nés
qu’un moyen de se garantir des broucolaques, c est de
les déterrer et de les brûler après avoir récite sur eux des
prières : le corps ainsi réduit en poussière ne repara
plus jamais. Un voyageur qui parcourut le Levant dam>1
W siècle rapporte l’anecdote suivante : un homme étant
mort excommunié fut enterré sans ceremonie dans un lieu
148
LE GRAND SAIGNEUR
écarté et non en terre sainte. Les habitants furent bientôt
effrayés par d’horribles apparitions, qu’ils attribuèrent à
ce malheureux. On se décida à ouvrir son tombeau, et
l’on trouva le corps enflé, mais sain et bien dispos. Ses
veines étaient gonflées du sang que le vampire avait sucé,
On reconnut, à n’en pas douter, que c était un broucolaque.
On délibéra sur ce qu’il y avait à faire et l’on résolut de
couper ses membres et de les faire bouillir dans du vin,
moyen employé depuis un temps immémorial contre
l’influence des broucolaques. Les parents obtinrent, à
force de prières qu’on différerait 1 exécution ; et ils
envoyèrent en hâte à Constantinople demander au
patriarche l’absolution du défunt. Pendant ce temps, le
corps fut mis dans l’église, où l’on faisait tous les jours
des prières pour son repos. Un matin, pendant le service
divin, on entendit tout à coup une forte détonation dans
le cercueil ; on l’ouvrit, et l’on trouva le corps dissous,
comme doit l’être celui d’un mort enterré depuis sept
ans. Tournefort raconte, dans le récit de ses voyages, un
incident tout à fait semblable dont il fut témoin dans
l’île de Mycone, avec cette différence que le broucolaque
ne fut pas si traitable, qu’il fallut le déterrer un nombre
illimité de fois, et que pendant plus d’un mois les habi
tants furent obligés de déguerpir de leurs maisons dans
lesquelles le spectre se permettait mille licences, excepté
toutefois dans celle du consulat, où logeait Tournefort.
Les Grecs et les Turcs s’imaginent que les cadavres des
broucolaques mangent pendant la nuit, qu’ils se pro
mènent pour faire leur digestion, en un mot qu’ils se
nourrissent réellement. Ils racontent qu'en déterrant ces
vampires on leur trouve un coloris vermeil, que leurs
veines sont gonflées de la quantité de sang qu’ils ont sucée
et qu’on n’a qu’à les ouvrir pour le voir couler aussi frais
que celui d’un jeune homme de vingt ans.
____
LE GRAND SAIGNEUR
149
Toutes ces superstitions, ou ces phénomènes
d’hallucination, répandus par des érudits de dif
férentes croyances religieuses ou scientifiques,
ont été bien capables de laisser dans l’âme
humaine, toujours crédule, une place pour le
désir, sinon la terreur de la su'rvie animale. On
a connu des malades, doués d’une imagination
trop vive, qui, frappés par une violente commo
tion cérébrale, ne concevaient plus l’acte d’amour
que sous l’empire de l’idée fixe de voir couler du
sang et devenaient des sadiques, malgré leur
propension à la plus romanesque des pudeurs.
VIII
Marie Faneau demeura plusieurs jours comme
prostrée sous une menace affreuse. A quel genre
démystification appartenait-elle, cette menace?
Qui était cette espèce d’homme remplaçant les
caresses par les morsures? Et qui, n ayant
jamais imploré d’elle aucune privauté, jusqu à
un certain point permise entre deux fiancés
complètement libérés des préjugés de la famille,
osait un tel baiser de fiançailles, le premier, le
plus tendre, le plus chaste?
Elle ne parlait pas, faisait mettre, dans un
coin obscur, d’où leurs parfums ne pouvaient
pas venir la troubler, les bouquets merveilleux
quelle continuait à recevoir chaque matin et
elle essayait de terminer une commande pour
152
LE GRAND SAIGNEUR
un album de collection absolument comme si
elle eût eu le plus pressant besoin d’argent.
D’autre part, les couturières, les modistes, les
marchands de meubles, les bijoutiers en renom
venaient, dès son petit lever, l’assurer de leur
bonne volonté à recevoir ses ordres et elle était
souvent obligée de calmer les colères de la
pauvre Ermance, personne économe, qui criait,
en bas, de sa cuisine :
— Quand on vous dit qu’on n’a plus besoin
de rien ! Vous nous mangeriez le vert et le sec,
vous autres.
Ah ! si Marie avait pu recevoir la visite du
marchand d’oubli et lui en acheter pour le res
tant de ses jours !...
Ce fut un soir, devant le pastel achevé péni
blement et dont elle était mécontente, qu’elle se
mit à pleurer, l’orage crevant en elle, la livrant
sans défense à toutes les hallucinations d’un
cerveau surmené.
Son frère, debout, derrière elle, comprit qu’il
leur fallait enfin se confier l’un à l’autre, s’ex
pliquer :
— Marianeau, murmura-t-il très ému, j’at
tendais ça. Rends-moi cette justice ; je n’ai pas
provoqué l’explosion, mais j’en suis content,
—
LE GRAND SAIGNEUR
153
parce que ça doit te faire du bien. Tu n’es pas
tendre, toi, et tu ne peux pleurer que si tu te le
permets.
Elle se renversa en arrière, se tordant les
bras :
— Michel, je suis à bout de force. Je deviens
folle !
— Veux-tu que nous tâchions de raisonner?
Moi, c’est entendu, je ne vaux pas grand’chose,
mais «’est justement pour ça que je peux arriver
à te prouver qu’il n’y a pas de quoi perdre le
nord.
Elle se leva, jeta fiévreusement ses crayons
dans la boîte ouverte près d’elle où ils se bri
sèrent en mille morceaux et courut se réfugier
dans l’ombre du divan, suivie de Fanette, qui
pleurait aussi.
Michel s’assit près d’elle :
— Mon Marianeau, je crois que le plus sage,
si tu as peur de cet homme, or, il y a de quoi,
c’est de rompre. Ça fera le scandale que ça vou
dra, tant pis !
— Michel ! Je suis hantée par la plus atroce
des idées. Ça ne s’analyse pas et tu peux me
faire enfermer si tu veux... Je m’imagine... ça
me tourmente la nuit, obstinément, parce que
154
le GRAND SAIGNEUR
je ne dors plus, je m’imagine que cet homme
est mort.
Michel éclata d’un rire un peu forcé.
— Allons, bon ! Nous voici dans l’occultisme
jusqu’au cou ! Comment, toi, Marie, la plus
raisonnable et la plus courageuse des grandes
sœurs, toi, mon aînée en sagesse et en force, ti
vas nous raconter des histoires de l’autre monde ‘
— Oui, je sais bien que ça ne souffre pas
l’examen. C’est une obsession... Mais il sort,
lui, du livre des revenants.
— En effet! Il revient... de la guerre. C’est
tout dire.
— Suppose que le bouleversement de cette
immense catastrophe ait produit de nouvelles
lois, que tant de jeunes chairs immolées en
pleine puissance de passions et de volontés aient
enfin essayé de réagir, de se révolter en décou
vrant le secret d une espèce de végétation, d’une
autre vie, et qu il ne distingue plus l’amour de
la souffrance, qu’il ait pris l’appétit de la dou
leur comme on aurait l’appétit de la chair. Ou
mort vraiment, ou privé de cœur...
— Ma pauvre Marianeau, tu dérailles, et le
pire, c est que tu l’aimes encore, puisque tu lui
cherches des excuses.
LE GRAND SAIGNEUR
155
Non, je ne 1 aime pas. J’en ai peur.
G est bien ça, Marianeau. L’amour sincère
c est la peur, car on n aime que celui qui vous
domine, vous jette à genoux sans même la pos
sibilité d’imposer son désir... Et il n’y a qu’un
moyen pour secouer ça... seulement, il n’est
pas à la portée des femmes honnêtes !
— Michel, pourquoi sais-tu des choses que
j’ignore et parles-tu ainsi tristement, toi, le
mauvais sujet?
Elle souriait d’un sourire navré, le regardant
de ses yeux clairs, pourtant aveugles.
— Ah! Marianeau, soupira le jeune garçon
dont le joli visage de fat se convulsait de rides
subitement creusées, je ne souhaite pas que tu le
comprennes maintenant, ni jamais! Je crois que
tout peut se réaliser... à la condition de ne pas
être amoureux. Ton Monsieur n’est qu’un
habile prestidigitateur qui a besoin de t’amener,
de jongleries en jongleries, jusqu’à devenir son
esclave, parce que tu lui représentes ce qu’il y a
de plus parfait dans la beauté féminine : la santé,
la simplicité unies à une indomptable énergie.
Maintenant, il y a un excellent procédé pour te
prouver qu’il existe, c’est de le crever d un bon
coup de couteau entre les deux épaules ! Quant
qgg
LE GRAND SAIGNEUR
à me mesurer avec lui au pistolet ou à l’épée,
merci bien ! Il en est à son cinquième duel, et
Janou, le dessinateur qui fréquente les salles
d’armes, prétend qu’on ne la lui fait pas à ce
jeu-là. C’est un friand de la lame, comme ils
disent dans leur vieil argot. Il va à la Grande
Roue pour un oui et pour un non. Le bruit
court que ça l’amuse et que les questions d hon
neur ne sont pas les principales pour lui. Rien
ne transpire de ces légendes, car plus il y a de
légendes et moins on débrouille la vérité. Il y a
surtout, hélas ! l’argent, sa très réelle fortune
qui lui permet d’étouffer tous les scandales, de
payer tous les dommages et de passer haut la
tête dans un monde chic où le plus riche est
toujours le plus libre. Ajoute à cela qu’il est un
authentique aristocrate et qu’en France, à Paris,
en pleine République vénale, on a le respect de
ces nobles, qui font sourire dans la purée,
parce qu’ils ne savent rien fiche, mais qui
reprennent tout leur prestige dès qu’ils ne tri
potent que leurs cartes ou leur politique. Il va
donc s’offrir la grande ouvrière que tu es pour
l’unique plaisir, bien sadique, de lui casser,
moralement, les deux bras.
Marie Faneau songeait, ne pleurant plus.
LE GRAND SAIGNEUR
157
.— Pourquoi n’est-il pas revenu, ce revenant?
— Peut-être parce qu’il commence à avoir
peur de toi... ou de moi... crainte qui serait,
pour lui, le commencement de la sagesse.
— Que faire, Michel?
— Il n’y a que deux façons d’en sortir,
Marie... La seconde, c’est de l’épouser, puisque
tu l’aimes.
— Je t’en prie, ne plaisante pas. La pre
mière ?
— Que j’aille le trouver, ce que je voulais
faire sans te le dire, et que je lui propose un
pacte : je ne quitterai jamais ma sœur, parce
que je sais tout. Arrangez-vous comme vous
voudrez. Amant ou mari, vous aurez toujours
un témoin, dans la mesure des circonstances...
et de la pudeur. Remarque bien, Marianeau, que
je ne sais rien, au fond, de positif, à part ce que
j’ai vu. Je m’en fie au vieux dicton : trop poli
pour être honnête. Et puis, il y a son meilleur
ami, ce jeune docteur méditatif. Celui-là, je
m’en souviens, a laissé échapper un tel mou
vement de réprobation vers la fin de la a e
de l’oiseau nocturne que je voudrais le ques
tionner. Encore un Breton, un renferme. Ou le
joindre?... Je ne m’abuse pas sur mon premier
158
LE GRAND SAIGNEUR
moyen. C’est une espèce de chantage intellec
tuel.
Marie, soudainement attendrie, passa ses
deux bras au cou de son frère.
— Ce n’est pas du chantage, cela, Michel.
C’est presque du dévouement, car, toi, tu as ton
avenir à faire, et l’existence du manoir de
Pontcroix ou la course perpétuelle en auto, les
fameux voyages dans tous les pays lointains,
dont il parle sans cesse, ce n’est peut-être pas
le rêve pour un jeune homme de ton âge qui
aime le plaisir et n’a pas du tout l’envie de
comparer le mystère des légendes bretonnes
aux féeries parisiennes.
— Tu oublies que je partagerai, que je par
tage déjà le luxe de ce Monsieur, ton luxe de
fiancée ou ta fortune de femme légitime! Va,
mon rôle n’est pas beau, mais j’ai le cynisme
de l’accepter avec une réelle tranquillité d’âme.
Je ne crois guère aux beaux rôles désintéressés
dans cette comédie de l’existence. (Il ajouta,
plus bas, noyant ses lèvres dans les cheveux
fauves de sa sœur :) Je ne crois qu’aux pas
sions qui, bonnes ou mauvaises, font de nous
d’inconscients héros.
Ils se levèrent, les mains dans les mains :
LE GRAND SAIGNEUR
159
— Va donc le voir, mon Michel, et décide
pour moi. Je ne sais plus ni ce que je veux, ni
ce que j’aime. Je suis étonnée qu’on veuille
m’épouser pour m’éloigner de tout. Je te donne
plein pouvoir. N’importe quelle solution, mais
pas devenir folleI AhI ça fait trop de mal! Je
n’ai pas l’habitude, moi, d’avoir peur. Si je te
disais que, la nuit, je commence à regarder ma
fenêtre pour y guetter le fameux oiseau qui...
évente les femmes avec ses ailes !...
Pendant que le jeune homme descendait de
l’atelier pour aller s’habiller, il murmura :
— Ça... ou les coups! On ne les a qu’avec
ces deux systèmes, très peu perfectionnés !
Et ma sœur, cette merveille, ne vaut pas mieux
qu’une autre devant l’amour ! Ce Monsieur-là va
me payer cher cette vérité. Du diable si je
n’étrangle pas cette brute ! Moi aussi, je vois
rouge.
Au Majestic, Yves de Pontcroix habitait un
-appartement d’un luxe banal de grand hôtel, en
attendant le mariage qu’il avait fixé au printemps
pour aller passer leur lune de miel, soit au châ
teau breton, soit en un voyage aux pays loin
tains : l’Asie ou l’Amérique.
Dès qu’on lui annonça la visite de son
160
LE GRAND SAIGNEUR
futur beau-frère, il ordonna de le faire entrer.
Le salon, attenant à sa chambre à coucher,
avait un aspect de bureau ministériel, d’un con
fortable sobre, destiné à produire une impression
de gravité, sinon de froideur, vous maintenant
à distance.
Le marquis, resté assis devant une table
chargée de papiers, en veston de chambre fort
simple, semblait un peu souffrant, l’œil fiévreux
et les traits tirés, mais il fut immédiatement
affable, quoique sans tendre la main. Presque
aussi maître de lui que de coutume, il lui dit de
sa voix sourde :
— Je vous attendais, Michel. J’étais bien sûr
que vous viendriez me faire des excuses... de cet
inconcevable moment d’oubli. Vous êtes si drô
lement mal élevé, mon cher enfant !
Je ne suis pas un enfant, monsieur, et je
ne viens pas m’excuser, car, le moment d’oubli,
ce n est pas moi qui l’ai eu, avouez-le.
Cela débutait mal.
Yves se dressa, les yeux lumineux comme
ceux d’un fauve qu’on réveille.
Prenez garde, Michel. Souvenez-vous que
vous ne pouvez être protégé contre moi que
parce que vous êtes son frère.
LE GRAND SAIGNEUR
161
— Je le sais bien et je me propose d’en
abuser, monsieur de Pontcroix : ma sœur n’a
plus l’intention de vous épouser, voilà ce que je
suis venu vous dire.
Il s’assit sur le fauteuil de cuir en face de la
lourde table bureau, calculant que c’était là une
barrière suffisante à la violence de certains
gestes.
Pontcroix se croisa les bras en jouant machi
nalement de son index droit sur sa manche
gauche.
Seul, ce petit mouvement fébrile indiquait la
tension de son esprit.
Il aspira fortement l’air et demanda, très
naturel :
— Pourquoi ne m’a-t-elle pas dit ou écrit
cela elle-même, Monsieur?
— Simplement parce qu’il est plus conve
nable que je vienne vous l’apprendre.
— Ah! Vous savez au juste, vous, ce qui est
convenable ou non?
_ J’ai l’habitude de me fier à ma fantai
sie ou à mon instinct, cher monsieur. Moi
je ne suis pas un grand seigneur... je suis
libre.
Pontcroix tressaillit, car ce que son adver
162
LE GRAND SAIGNEUR
saire venait de lui dire là était une incontes
table vérité. On n’est jamais libre quand on a
accepté le joug de la naissance et qu’on peut
craindre le scandale. Il se rassit, examina lon
guement le blond visage pâle qui ressemblait
tant à Vautre, à celui qui dominait la situation,
et murmura, tout à coup câlin, de cette étrange
câlinerie qui déroutait après ses cruautés de lan
gage ou de mouvements :
— Michel, avez-vous déjà aimé sincèrement
une femme?
— Oui, répondit Michel, dont la voix sombra.
Je l’aime encore et je sais jusqu’où on peut aller
sur ce terrain-là.
— Michel, j’aime sincèrement votre sœur. Je
veux l’épouser parce qu’il me la faut pour tou
jours. Je vous assure que je suis incapable de
lui manquer de respect. Ce qui s’est passé n’était
incorrect que... parce que vous l’avez vu et que
nous nous trouvions dans le monde... ou à peu
près. Elle est très belle, très réservée. Elle a
surtout pour moi cet attrait de la grande artiste,
d une sorte d idole qu’on ne peut approcher
qu’avec l’encens des grandes phrases, et, à la fin
d une soirée où l’on a des nerfs parce qu’on a
un peu trop respiré l’odeur de certaine cheve-
LE GRAND SAIGNEUR
163
hire, raconté des histoires funèbres qui, vous le
saurez peut-etre un jour, sont un piment
effroyable joint au champagne, il arrive qu’on
ne mesure plus ses actes, qu’on a envie de
mettre les morceaux doubles et pour aller plus
vite, prouver davantage tout en ne cessant pas
dêtre correct..,
— On se conduit comme...
Pontcroix l’interrompit d’un geste furieux.
— Taisez-vous ! ne répétez pas cela ou je ne
réponds plus de ma patience !
— Moi aussi, monsieur, je vais aller plus vite
et prouver davantage : vous n’épouserez pas ma
sœur, parce qu’elle a peur de vous et que je ne
vous le permets plus.
—• Michel, cria Pontcroix perdant toute me
sure, vous êtes venu ici pour me poser vos con
ditions. J’accepte tout d avance ; je ne peux pas
aimer votre sœur sans l’épouser... c’est impos
sible. Je la veux entièrement.
— G’est-à-dire, cher monsieur, qu’il vous la
faut loin de tout secours, dépouillée de toutes
garanties sociales, sans défenseur, sans témoin
et surtout consentante, vous aimant assez pour
sauver l’honneur du nom, s’il y avait lieu, ce
dont elle est fort capable ?
164
UE GRAND SAIGNEUR
Pontcroix se pressa les tempes de ses deux
poings :
— Vos conditions? fit-il sans daigner pro
tester, parce qu’il ne pensait qu à la profonde
immoralité de son ennemi.
— La très simple promesse que, devenu son
amant ou son mari, vous ne me sépariez pas
d’elle.
Il leva un peu ses yeux, férocement durs :
— Cent mille ? gronda l’homme pris au piège
par un gamin.
— Non, monsieur de Pontcroix. Son luxe, le
vôtre, le ménpge à trois, mais, parfaitement,
très purement correct. Moi aussi j’aime la cor
rection dans le vice! Car je ne suis que le frère,
et ma sœur est une très honnête fille qui vous
aime. Je refuse toute fortune en dehors de la
sienne. Je ne suis à vendre qu’en qualité
d’esclave, le sien.
Yves de Pontcroix couvait le jeune homme de
son regard fixe et brûlant.
S il comprit, il ne voulut rien en laisser
paraître, car il dit, subitement très affectueux,
de son ton redevenu câlin, attendri :
Vous etes un frère vraiment très dévoué.
Je n aurais jamais deviné cela de votre part en
--
'
LE GRAND SAIGNEUR
165
vous voyant danser l’autre soir avec toute la
grâce canaille d’une demoiselle des Folies-Ber
gère ! Gomme on se trompe ! Mais, mon cher
ami, qui vous a raconté que je veux vous éloi
gner de notre ménage ? Ne m’empêchez pas
d’arriver à le former... même à trois ! Nous pen
sions tout naturel, Marie et moi, de vous rendre
votre liberté de jeune homme, au moins durant
notre voyage de noces, mais, puisque vous
désirez nous suivre, j’en suis ravi. Elle a peur
de moi? J’ai été trop hardi après avoir été trop
timide, je le confesse. Je me suis trop complu
à une imagination poétique, soit. Tout est
remis dans l’ordre, ou le sera par ma promesse
formelle de vous admettre chez moi, aussi long
temps qu’il vous plaira d’y rester... ou quelle
consentira à vous admettre elle-même. Les nou
velles mariées sont si différentes, souvent, des
anciennes fiancées ! Ne redoutez-vous point que
ce puisse être elle gui vous trouve un jour un
peu ridicule... dans ce rôle de... gardien du
sél*cLll
Michel Faneau se leva, à son tour, souriant :
_ Qh i fit-il avec une farouche insolence, le
bon droit reste toujours au plus fort dans votre
monde, c’est une puissance brutale que je ne
166
LE GRAND SAIGNEUR
conteste pas, mais il n’est pas prouvé que votre
force, à vous, soit celle de l’amour. Nous allons
donc savoir qui aimera le mieux, du mari vain
queur ou du frère prisonnier. Un bon conseil,
marquis ! Tâchez de faire votre cour plus sim
plement, car... tout est à recommencer. Vous
êtes allé trop loin... ou pas assez. Une femme
qui a peur n’est heureuse que si on la rassure
par des moyens naturels.
Le marquis reconduisit le jeune homme en
riant.
— Vous êtes le garçon le plus intelligent que
je connaisse. Nous deviendrons les meilleurs
amis du monde, Michel. Voulez-vous prévenir
Marie, ma chère fiancée, que je l’attends au
Ritz, tout à 1 heure, pour le thé ?Amenez-la-moi,
nous dînerons n importe où cela lui agréera, en
public, a\ec toutes les lumières, tous les témoins,
toute la musique. Ce sera charmant ! Et n’ou
bliez pas que je suis à votre entière disposition
pour tout ce qu il vous plaira de me demander,
mon frère.
11 aPPuya sur le mot.
, Mais ils ne se tendirent pas la main. Ni l’un ni
l’autre n’en ayant réellement envie.
Marie Faneau n’en revenait pas ! C’était une
LE GRAND SAIGNEUR
167
transformation complète ou... la mystification
qui continuait, mais combien plus agréable !
Yves de Pontcroix était tendre, d’une tendresse
absolument respectueuse. Il avait su demander
pardon. Il embrassait les mains qu’on lui aban
donnait avec un très visible effort pour ne pas
les mordre ; cependant il y arrivait, et quand
ses yeux brillaient de leur terrible luminosité
fixe, il les éteignait en baissant les paupières.
Cette partie de 1 époque des fiançailles fut un
rêve nouveau pour Marie, car le grand oiseau
noir s’était envolé de devant sa fenêtre et il
ne demeurait plus, de son souvenir néfaste,
que le doux froissement d’éventail de ses ailes
ou, mieux, l’illusion de l’avoir absolument appri
voisé.
Michel n’avait pas parlé de son entrevue
orageuse qui lui avait laissé, à lui, un léger
trouble. Il avait joué pour gagner le bonheur du
moment et non pour s’assurer un avenir plus
sérieux. Et amateur du qui vivra verra il n’insis
tait pas sur les moyens à employer pour donner
au jour le jour le plus de chatoiements possibles.
D’ailleurs, quel est le terrible pécheur que
l’amour ne convertit pas ?
Marie se laissait conduire par 1 expérience un
168
le grand saigneur
peu spéciale de son frère qui semblait connaître
toutes les fatalités des mauvaises passions et ne
lui prêchait pas précisément la morale. Assez
femme pour désirer être aimée, pas assez femme
pour savoir très bien comment, elle ne dirigeait
plus sa vie, parce qu’elle était un peu fati
guée. Sous la conduite de ce chevalier servant,
très ingénieux, aussi jaloux que le fiancé,
elle ne sentait pas le besoin de l’isolement
avec l’être préféré, ne sachant plus de quel
côté était le véritable amour ou le véritable
danger.
On allait de fête en fête, négligeant le travail
d’art et le métier. Se couchant tard, il n’était
pas facile de se mettre à l’ouvrage de bonne
heure. Si Marie touchait encore volontiers à ses
pinceaux, Michel perdait complètement de vue
son atelier et étonnait les camarades par le luxe
princier de ses habitudes. Yves de Pontcroix
déclarait ne plus pouvoir vivre sans lui. Il
l’envoyait chercher chez Fusard avec l’auto, et
quand on ne l’y rencontrait point, le chauffeur
avait l’ordre de se rendre cour de Rohan,
d’où on le ramenait presque toujours avec la
fiancée.
Déjeuners au Bois, promenades si le temps le
LE GRAND SAIGNEUR
169
permettait, goûters dans les thés en renom et
dîners dans les restaurants fastueux (toujours
pleins malgré le renchérissement scandaleux des
denrées) et rendez-vous aux théâtres où l’on
rencontrait la cour habituelle de la reine 2
Gompel, Henri Duhat, de la Serra, souvent ce
brave notaire breton qui, en sa qualité de vieux
beau, ne dédaignait point les parties fines.
L éducation du fiancé, son titre et son argent
faisaient disparaître le genre un peu bohème de
Michel sous un aspect d’originalité amusante.
On finissait même par ne plus très bien distinguer
si c’était le grand seigneur qui déteignait sur le
petit mauvais sujet ou le contraire. Michel, du
reste, savait maintenant s’arrêter à temps dans
une plaisanterie... et ne fumait plus devant sa
sœur, parce que le marquis de Pontcroix ne
prenait jamais cette licence.
— Ne trouves-tu pas que nous abusons?
questionna un jour Marie Faneau en retirant le
très beau manteau de fourrure, présent de la
corbeille, qu’elle avait consenti à mettre sur ses
épaules parce qu’elle comprenait, maintenant,
pourquoi les femmes pauvres s’enrhument quand
elles se permettent le décolletage.
— Abuser... de quoi?
170
LE GRAND SAIGNEUR
— De ses largesses, car, enfin, je ne suis pas
encore sa femme et nous vivons sur un tel pied
que c’est tout comme. J’ai horreur de porter des
vêtements qui ne m’appartiennent pas. C’est
terriblement lourd...
- pour qui veux-tu qu’il dépense son argent,
sinon pour celle qu’il aime? Ne sommes-nous
pas toute sa famille! Lourd? Marianeau, sage
Marianeau, situ étais franche, tu avouerais que
tu crains de t’y habituer.
_ Eh bien, oui. Je n’aime plus le froid sim
plement parce que je ne sais plus me lever tôt.
— Marianeau, nous te pervertirons... mais
j’espère que tu retrouveras toute ta vertueuse
vaillance quand il te faudra affronter ce chei
marquis... déchaîné.
.— Justement. Si un soir je devais me fâcher
pour tout de bon, Michel ? Ni pour une couronne,
encore moins pour une fortune, je jne céderais à
un fou. Je ne l’aime que parce que je le crois
sain, quoique violent.
— Oh ! tant que je serai là...
Et Michel acheva sa pensée en faisant claquer
ses doigts comme, la nuit des fiançailles, Yves
avait fait claquer les siens pour rappeler son
médecin à l’ordre.
LE GRAND SAIGNEUR
171
Les promenades en auto étaient surtout un
enchantement pour Marie, qui avait eu une
première jeunesse un peu sédentaire. Elle y
glissait dans un songe délicieux lui rappelant la
course au pont de Saint-Cloud, si étrange, dans
la nuit profonde, avec ces deux buées blanches
comme le souffle d’un dragon fantastique l’em
portant au pays des chimères.., dont elle ne
voulait plus revenir!
— Et bientôt nous irons voir Pontcroix,
Marianeau, disait le marquis gaîment, car il la
nommait, lui aussi, Marianeau, unissant au
petit nom, un peu simple, de la jeune femme le
diminutif de sa signature d’artiste.
— Les travaux marchent ?
— Je crois. Mais je veux la tour mise en état,
les terrasses très fleuries, la chapelle restaurée
et le dîner possible dans la grande salle des
gardes, quand nous sortirons de la cérémonie
parisienne.
Ils devaient se marier à Paris, bien entendu,
dans tout l’éclat d’une pompe mondaine dont
Gompel disait d’avance toutes les splendeurs.
On commençait à les recevoir dans la colonie
américaine où personne ne pouvait s étonner de
rencontrer une jeune fille avec son fiancé, même
le grand saigneur
si elle n’eût pas été accompagnée par son frère.
Michel devenait le flirt de toutes ces demoiselles
raffolant de tangos endiablés, et assez souvent
on invitait ce grand fauve un peu taciturne pour
avoir ce singe amusant, son meilleur ami, un
faiseur de tours des plus sympathiques.
— Michel, confia Marie, rentrant une nuit
très lasse et très heureuse. Je voudrais te voir
fixer ton choix pour plus tard ; je veux te doter,
avec la permission d’Yves qui m’en a déjà parlé,
et te faire épouser une belle miss. Tu as le goût
de tous les luxes. Maintenant toutes les ambi
tions te sont permises. Tu fais la noce à corps
perdu, ça, nous le savons ! Il vaudrait mieux
songer à t’établir convenablement... pour la
vie.
Il se mit à rire, d’un rire douloureux :
— Qui t’a renseigné sur ce genre de noce que
je fais en dehors de la noce mondaine ?
— C’est Yves qui prétends que tu brûles ta
santé. Il devrait te suffire de nous suivre partout
où l’on s’amuse convenablement sans y ajouter
les aurores non vertueuses des rentrées à cinq
heures du matin... Tu finiras par tomber malade.
Tu ne dors jamais. Tu me ramènes ici et tu
ressors... ce n’est pas normal.
LE GRAND SAIGNEUR
173
— Plût à Dieu que tout le monde fût aussi
normal que ton serviteur, Marianeau !
— Tu ne vas pas lui en vouloir parce qu’il
s’inquiète de ta santé !
— Non, certes, mais dis-lui donc, de ma
part, que je n’ai ni envie de me marier ni envie
de rester chaste. Moi, les gens trop vertueux me
dégoûtent ! Après moi le déluge de larmes, si tu
daignes me pleurer !
— Ce que tu es méchant !
Elle était en train de lui préparer une tasse de
tilleul, pour ne pas réveiller la bonne Ermance.
— Je mets deux cuillers de ta potion, Michel,
et tu vas dormir chez toi, en te couchant. Je te
défends de t’endormir ici, tout habillé. Ce n’est
pas sain.
— Je préfère m’échouer ici que risquer de
t’éveiller quand je rentre... à des heures louches.
Nous sommes en bas trop près 1 un de 1 autre ;
je t’entends rêver... ou la chienne se met à te
prévenir, c’est agaçant.
— Mon Dieu, que tu es donc scrupuleux...
tout ça pour pouvoir m’échapper facilement,
beau masque !
— Oui, Marianeau, te fuir... Va-t-en vite
avec ce chien qui m’exaspère de ses caresses.
^74
LE GRAND SAIGNEUR
Il n’y a plus de feu et tu vas t enrhumer, toi
aussi, décolletée comme tu 1 es.
Il se tournait contre le mur, le front dans les
coussins, toussant ou sanglotant, on ne savait
pas bien. Brusquement, il la rappela.
— Marie, répète-moi cette phrase : Nous le
savons. Comme tu as bien dit ça ! Tu n’as donc
plus peur de cet homme? La bête est domptée,
hein, elle ne mord plus?
— Michel, ne plaisante pas sur ce qui m’a
fait tant de mal !... Mon fiancé a eu un instant
d’égarement. Il m’a demandé pardon et m’a
avoué même qu’il était content de votre discus
sion à mon sujet, parce que cela lui a permis
de te mieux apprécier.
— Ah! Ah! Il m’apprécie... à ma juste
valeur? Mon silence ou ma complicité, combien
cela peut-il valoir? T’a-t-il dit un chiffre?
— Voyons, Michel, ne t’emballe pas. Encore
ta fantaisie outrancière qui s’en mêle. Ni lui, ni
moi, ne voulons aliéner ta liberté ! Tu es fou !
Notre maison sera la tienne et notre fortune
aidera le plus loyalement du monde à faire
ta fortune. Tu pleures? Mais non, tu as la
fièvre. Tes mains sont brûlantes.
— Marianeau, Marianeau la vertueuse, tu
LE GRAND SAIGNEUR
i75
aimes follement, ingénument un homme que tu
ne connais pas ! Prends garde à toi ! Je n’y
serai pas toujours. (Puis, il ajouta, ivre d’un
chagrin mystérieux) : Va-t’en ! Laisse-moi
dormir ici... Moi non plus, tu ne me connais
pas.
IX
— Ce rêve est tellement beau, cher monsieur,
pour ma sœur et pour moi, que je trouve assez
naturel de m’en étonner, avec modestie, au
moins de ma part.
Henri Duhat fumait silencieusement son
cigare en attendant son client qui s’habillait,
là-haut, chez lui, et il faisait les cent pas dans
le hall du Majestic pendant que Michel, renversé
sur un fauteuil, le suivait des yeux, ne perdant
pas une expression de sa physionomie.
_ Mlle Marie Faneau mérite tous Les bonheurs
et tous les honneurs, monsieur Michel.
C’était respectueux pour la sœur, mais un peu
sec pour le frère.
— Marianeau est en effet une de ces créatures
178
LE GRAND SAIGNEUR
d’élite qui appellent les grandes passions. Je
déplore qu’elle puisse demeurer si enfant, malgré
son intelligence. Ma parole, elle est envoûtée par
le marquis. Ne m’a-t-elle pas déclaré, un soir,
qu’elle le prenait pour... un revenant, un mort !
Le docteur Duhat tressaillit, s’arrêta, secoua
sa cendre d’un doigt nerveux et regarda Michel.
— Les femmes ont des intuitions déconcer
tantes.
— Que voulez-vous dire ?
— Rien... que faire une réflexion médicale,
■cher monsieur.
— Souvenez-vous de l’histoire du vampire et
de cette étrange façon de concevoir l’amour
d’outre-tombe !
— Oh ! simple entraînement d’imagination !
Le marquis, que je connais depuis notre
enfance, est un contemplatif, un poète à l’occa
sion, puisqu’il exagère volontiers. Je lui en ai
entendu raconter bien d’autres.
— Alors, pourquoi cette brutalité de gestes,
cher docteur? J ai, par hasard, assisté à une
scène rien moins que poétique dans un...
dancing où une certaine jeune personne très
empanachée a reçu certaine leçon de jiu-jùsu
qui lui a beaucoup rapporté.
LE GRAND SAIGNEUR
— Ah! vous étiez là? Je comprends vos
inquiétudes. Yves est un peu vif. II a un réel
mépris pour ce genre de femmes. Songez donc !
Élevé dans la sévère morale catholique par des
professeurs très au-dessus des idées charnelles,
il n’admet aucune privauté.
— Oui, oui, je conçois ça... Moi-même, j’ai
été fort bien élevé. J’ai fait aussi ma première
communion et vous voyez ce qu’il en reste!...
Votre marquis, au lieu de les prendre avec des
gants, les prend avec des pincettes ! Ça lui coûte
cher, malgré qu’il ne regarde pas à la dépense.
Monsieur Duhat, répondez-moi franchement :
vous trouvez ça drôle ?
— Non, répondit laconiquement Henri Duhat,
comme ayant peur de donner une appréciation
motivée.
— Et si cela lui arrive souvent, ne craignezvous pas qu’un jour il aille plus loin que le
poste ?
— Ça ne lui arrivera plus, monsieur Michel,
parce que je crois que mon ami est trop sérieu
sement épris pour s’égarer chez les filles.
— Hum ! Et les autres histoires... de femmes?
Car enfin vous n’imaginez pas que votre chaste
breton n’a rudoyé que celle-là ?
180
LE GRAND SAIGNEUR
, Vous savez l’autre histoire? murmura
Duhat en se rapprochant de Michel, parce que
des étrangers venaient de s’introduire dans le hall.
— Bon ! pensa Michel. H y a d’autres aven
tures et je m’en doutais. (Il reprit, tout haut) :
Dès qu’un grand mariage est annoncé, il pleut
des prospectus et des lettres anonymes. J’ai
coupé la communication avec ma sœur pour les
lettres anonymes et j’ai appris des détails fort
scabreux, ma foi... et des noms... presque
propres.
Michel s’arrêta pour étudier l’effet produit par
sa phrase sur le jeune breton renfermé. Celui-ci
lui fit un signe lui enjoignant de baisser la voix.
»— J’ai toujours redouté pour l’avenir les
esclandres de cette sorte. D’abord parce que les
prétendues victimes amplifient, ensuite parce que
l’argent est quelquefois inutile à la réparation.
Vous voulez parler de Lucienne Gerval?
— Justement.
— Henri Duhat commanda deux Porto à un
garçon d’hôtel qui passait et les deux jeunes gens
s’isolèrent devant une petite table.
— Ecoutez-moi, Michel Faneau, et ne vous
indignez pas, car cela non plus n’en vaut pas la
peine. Je ne veux pas déprécier le caractère de
LE GRAND SAIGNEUR
181
mon meilleur ami, qui m’a rendu d’inoubliables
services. Nous sommes du même pays où ma
famille fut, jadis, au service de la sienne. Moi,
je ne suis pas envoûté} mais j’ai pour Yves un
profond attachement. Je le plains beaucoup
plus que je ne le blâme. Chacun entend sa vie
d’amour à sa façon. J’ai dû faire quelques
observations à mon client, que j’ai soigné depuis
la guerre pour ses fièvres, qui l’ont fait réformer
sans aucun dommage, veuillez le croire, pour
l’intégrité de ses mœurs; mais il est évident
qu’il est dangereux pour lui, sinon pour sa
femme, de se marier. Vous êtes très intelligent,
Michel, et vous cherchez à mieux connaître
votre futur beau-frère, parce que vous n’avez
jamais habité le même monde et qu’une barrière,
en s’ouvrant, ne nivelle pas deux terrains. Ça
n’est pas très grave. Laissez-moi remettre les
choses au point, je vous en prie ! Lucienne
Gerval a grand tort de continuer à se plaindre,
surtout en face d’un mariage. Elle est toujours
vierge, donc on ne lui a causé aucun préjudice.
On lui a donné à elle et à sa famille tout ce
qu’elle a exigé. On ne lui doit plus rien... puis
qu’elle s’est laissé condamner pour chantage...
çdors?
182
LE GRAND SAIGNEUR
Lucette Gerval ! répéta machinalement
Michel, ahuri par la tournure que prenait cette
confidence. Et qu’est-ce que c’est, comme
valeur morale?
— Mon Dieu, la petite bourgeoise de pro
vince s’émancipant à Paris pour y lutter contre
la vie chère. Elle était dactylo ou demoiselle de
magasin, je ne me souviens plus trop. Un soir,
elle a suivi le grand ténébreux, 1 élégant flâneur,
ce Monsieur qui possède le moyen d’enjôler
toutes les petites filles d’aujourd’hui parce qu’il
les fait monter dans la très belle limousine, le
carrosse de la féerie moderne, et elle est
revenue plus tard, chez ses parents, toute en
larmes. Et elle a raconté des blagues comme
elles font toutes pour ^e disculper ! Devant le
juge, elle s’est rétractée, déclarant qu’elle était
amoureuse folle et qu’elle ne se rappelait
plus rien. Elle est sans doute encore amou
reuse, puisqu’elle écrit des lettres anonymes ou
les fait écrire. Je préviendrai discrètement le
marquis.
— Non, docteur. Je désire m’occuper de cela
moi-même, puisque c’est à moi qu’on s’adresse.
— En ce cas, un conseil : prenez garde aux
parents. Ils sont bien plus enragés que la petite.
LE GRAND SAIGNEUR
183
«— Elle demeure encore chez ses parents?
— Mais oui. Ces gens-là sont tous venus de
leur province pour... se jeter dans la gueule du
loup, de ce même loup que leur fille avait vu...
Et à présent, ils vivent tous de leurs rentes.
Michel, dans un mouvement de vivacité dont
il ne fut pas le maître, renversa son verre de
Porto en se levant.
Yves de Pontcroix entrait dans le hall. En
habit, sous sa pelisse ouverte, il avait tellement
l’apparence d’un homme comme il faut, malgré
la dureté de son masque et le triomphe sauvage
de ses yeux, que Michel se demandait, avec un
léger effroi, lui, si sceptique, s’il n’était pas la
victime d’un autre envoûtement ? Cette silhouette
élégante lui devenait non seulement sympa
thique, mais encore il cédait peu à peu à ce
besoin d’admirer la force qui est inné chez tous
les faibles. Ah! s’il n’y avait pas eu sa sœur, la
belle Marianeau, la meilleure force, la puissance
de la bonté et de la beauté réunies, comme il
s’en serait moqué des prétendues victimes !
_ Que tout ceci demeure entre nous ! mur
mura Michel. Vous êtes médecin et un peu
confesseur, monsieur Duhat.
_ Il y a le secret professionnel, monsieur
184
LE GRAND SAIGNEUR
Faneau, répondit avec une certaine naïveté
Henri Duhat.
— Oh ! votre secret professionnel ! Est-ce
qu’il devrait exister devant un mariage menaçant
l’avenir d’une femme ? gronda le jeune homme
impatienté. Alors, quoi? G’est un malade votre
client ?
— Non, mon cher. Il est guéri, puisqu’il
aime. Il brise volontiers tout ce qu’il touche pour
s’amuser... Ce fut un soldat superbe, il est
encore un orgueilleux... j’attends, pour pro
noncer un dernier diagnostic, que l’amour en
fasse un homme, un homme qui ne joue plus !
Et un sourire mélancolique erra sur les lèvres
d’Henri Duhat, le Breton fataliste.
Les trois jeunes gens réunis, il ne fut plus
question que de la fiancée.
— Nous n’allons pas la chercher? interrogea
le marquis.
— Ma sœur vous prie de l’excuser ce soir,
déclara Michel, qui prenait sur lui ce refus. Elle
est un peu souffrante et moi je suis obligé
d’aller à un rendez-vous4.. que je n’ai pas fixé
moi-même, hélas !
-— Quel mauvais sujet incorrigible ! soupira
Pontcroix contrarié, mais indulgent.
LE GRAND SAIGNEUR
185
— Je vous jure que ce n’est pas un rendezvous agréable, mon cher futur beau-frère ! Il
s’agit d’une demoiselle qui se plaint de vous.
J’espère qu’il ne va pas falloir la consoler à
votre place !
Et virevoltant sur ses talons, absolument
comme s’ils eussent été rouges, Michel se retira,
bien résolu à courir chez tous les commerçants
parisiens pouvant employer une demoiselle du
nom de Lucette Gerval.
Le flegme de ce médecin l’exaspérait.
— Puisque nous venons de rouler celui-ci,
pensait-il, nous roulerons les autres ! Je veux
tout savoir ! II est peut-être encore temps.
— Que signifie? demanda péremptoirement
Yves de Pontcroix, quand Michel eut disparu.
— Pas grand’chose. Il a reçu quelques menaces
anonymes, des racontars sans importance. Vous
vous y attendiez.
— Je m’attends atout.., mais il n’empêchera
rien. Remontons chez moi, voulez-vous, Duhat,
pour pouvoir y téléphoner tranquillement?
Une fois chez lui, Pontcroix prit l’appareil et
se fit donner la communication avec son cercle.
— Les deux Messieurs qui sont venus vers
deux heures ont-ils dit pourquoi?
186
LE GRAND SAIGNEUR
Après les tergiversations de rigueur, on
répondit que ces Messieurs avaient demandé
l’adresse personnelle du marquis, mais que,
selon l’usage de la maison, on ne l’avait pas
donnée à deux inconnus.
— Envoyez-les-moi, s’ils reviennent ! ordonna
Pontcroix.
Puis, quittant son pardessus, ôtant ses gants,
il jeta des cartes sur une table de jeu placée
près de son lit.
— Henri, tenez-moi compagnie en attendant.
Car ils viendront. Maintenant, je sais. Tant
mieux. Je commençais à m’ennuyer.
Et il se mit à fumer rageusement.
Henri Duhat ne risqua aucune objection.
Rien qu’à le voir manier les cartes, en des
gestes fébriles et expérimentés, on devinait que
le pauvre garçon retrouvait, lui, la seule distrac
tion capable de lui faire oublier les soucis
inhérents à sa qualité de médecin bien mondain.
Pontcroix ne s’intéressait pas énormément à ce
qu il faisait et il causait, entremêlant son récit
de termes rituels qui le dénaturaient le plus
bizarrement du monde :
— Ça date d’hier soir, chez les Legoff. J’y ai
rencontré un dessinateur, un artiste que je ne
LE GRAND SAIGNEUR
187
connais pas du tout, un de ces farceurs amenés
par la princesse Lucie Norat, qui traîne ces
gens-là pendus à ses jupes. On a parlé de mon
portrait et on a célébré le talent de Marie Faneau
— vous en voulez, mais je refuse — seulement,
on a déblatéré sur le frère en déclarant qu’il
avait des mœurs douteuses — oui toute la cou
leur que vous voudrez. — Moi, je n’ai pas voulu
entendre, car ces gens ignoraient ma qualité de
fiancé — je marque le roi. — Mais, en y réflé
chissant, ces deux Messieurs sont envoyés par
l’artiste en question parce que... —je prends
fou[ __ l’ayant rencontré au vestiaire je lui ai
envoyé je ne sais plus quoi à la figure. Cet
après-midi ça ne me disait rien. Ce soir, j ai
envie de me battre pour ce garçon qui ne sait
pas tenir une épée et qui doit être lâche comme
une couleuvre. - Votre revanche quand vous
voudrez.
Henri Duhat laissa tomber les cartes.
_ Vous voulez vous battre pour Michel ?
Quel étrange caractère vous avez. Moi qui
croyais que vous le haïssiez? Je m’y perds,,
positivement.
. .
_ Oui, vhus avez perdu ! fît Pontcrmx riant,
de son rire cruel. On perdrait toujoui-s avec moi
188
LE GRAND SAIGNEUR
si je n’étais pas beau joueur ! Et puis, il faut bien
tuer le temps, surtout quand il devient insup
portable comme ce soir.
— Voulez-vous que nous allions la retrouver
ensemble? Vous avez promis à Michel de ne pas
forcer la consigne, mais je puis remplacer le
frère, au moins pour vous permettre de deman
der de ses nouvelles.
— Non, je ne profiterai pas de l’occasion...
pour le trahir. Nous attendrons les témoins.
Et il éclata d’un rire terrible, se mit à marcher
de long en large, ivre d’une impatiente fureur.
— Je vous en prie, mon cher Yves, calmezvous, murmura le médecin, très inquiet, surtout
depuis qu’on ne jouait plus. Songez à tout ce
que vous accumulez de dangers sur votre tête.
Si encore la publicité ne s’en mêlait pas... Tout
concourt à vous signaler à l’attention. Un nou
veau scandale et vous sombrez. Yves, puisque
vous l’aimez tant...
— De quoi vous a-t-il parlé, Michel? inter
rompit Pontcroix. Est-ce qu’il vous a dit que
nous nous étions disputés ?
Non. Il ne fait que votre éloge, au con
traire. Il me paraît très jaloux de la bonne
réputation de sa sœur. Ne risquez pas... cer-
LE GRAND SAIGNEUR
189’
laines tentations. Des lettres anonymes, c’est
sans importance. Quand on est le marquis de
Pontcroix et qu’on possède votre fortune, on ne
se marie pas impunément. Gela rallume des
rivalités, des appétits. Ah! Yves, à votre place
je ne me serais pas marié.
— A ma place? Vous oubliez, mon cher,
qu’entre nous, il y a des différences.
Le malheureux joueur savait probablement
très bien à quelles différences on faisait allu
sion, car il tordit nerveusement son paquet de
cartes.
— Vous êtes un ami généreux, Yves, seule
ment je me demande si pour vous rendre ser
vice, aujourd’hui, je ne devrais pas vous empê
cher... d’aller à je ne sais quelle catastrophe.
Cette jeune femme n’est pas une femme ordi
naire.
— Elle m’aime. Son frère lui raconterait...
qu’elle ne le croirait pas, au moins sans preuves
à l’appui. Elle aime beaucoup son frère... Elle
l’abandonnera pour me suivre... oui, quand jevoudrai.
— Elle vous aime? Alors, Yves, je souhaite...
sa guérison par la vôtre... car au-dessus de
vous il y a, en effet, la nature.
190
LE GRAND SAIGNEUR
Et le docteur Duhat, avec un soupir de lassi
tude, se remit à cartonner.
Les deux Messieurs inconnus vinrent, le soir,
après dîner et ce fut Henri Duhat qui les reçut
en leur apprenant que son client avait constitué
deux autres témoins. Cette affaire s’arrangerait
sans doute, aux environs de Paris, à l’entière
satisfaction de tout le monde. Un témoin essaya
bien de démontrer que, depuis la guerre, le
duel était mal porté et qu’il semblait antédilu
vien de se mesurer pour des querelles purement
individuelles, mais quelqu’un déclara, non sans
raison, que la victoire générale ne suffisait pas
à venger les injures particulières.
Pendant ce temps, Michel cherchait M!:e Lucette
Gerval, qu’il ne découvrit pas et à laquelle il
renonça, parce que les événements se chargèrent
de lui prouver que les femmes, comme les
nations, finissent toujours par adorer leurs
bourreaux.
Marie Faneau attendait son frère pour aller
rejoindre son fiancé et se mourait d’inquiétude.
Le grand garçon si fort et si singulièrement
insensible était alité, disait son dernier pneu
matique, avec un peu de fièvre : « Voulez-vous,
grande Amie, venir me voir? Mon médecin,
LE GRAND SAIGNEUR
Henri Duhat, autorise une heure de conversa
tion et il craint des complications morales si vous
me refusez cette joie. » Marie ne tenait plus en
place. Lorsque son frère arriva elle lui montra
le pneumatique tout en achevant sa toilette.
— N attendons pas son auto. Partons tout de
suite, je t’en supplie.
— Il est blessé ou vitriolé ! Est-ce que, par
hasard, il y aurait une providence? dit Michel,
qui commençait à avoir assez de son rôle de per
sonnage en tiers dans une comédie aussi drama
tique.
Dans la très somptueuse chambre à coucher du
Majestic Yves était étendu sur une chaise longue
le bras droit en écharpe. On avait baissé les
stores et un flatteur demi-jour atténuait la dureté
de son visage. Il semblait plus calme, surtout
plus gai. Deux jeunes gens serraient les mains
du médecin se retirant devant la visite de la
fiancée, lui laissant discrètement le champ libre
après avoir arpenté l’autre champ, selon toutes
les lois du code de l’honneur.
Michel risqua une plaisanterie de mauvais
goût :
— Vous avez l’air d’une marquise I II vous
manque des mouches !
9
19o
le GRAND SAIGNEUR
— Celle qui m’a piqué pour vous, cher ! lui
jeta dédaigneusement Pontcroix en se soulevant
pour baiser la main de Marie.
Il ne voulut pas en expliquer davantage, au
moins lui-même.
Marie était navrée. Encore un mystère. Le
médecin consentit à la rassurer :
— En effet, une piqûre insignifiante, Made
moiselle. Ne vous alarmez pas. Le pauvre adver
saire ne s’en tirera pas si bien, d’autant moins
bien qu’il manque d’habitude.
D’un commun accord, Michel, qui espérait en
savoir davantage et Henri, qui avait 1 ordre de
lui en dire un peu plus, passèrent dans le salon
d’à-côté.
Marie avait une robe de printemps, un voile
de soie bleu sur un satin plus clair, et un
immense boa de plumes d’autruche de deux tons
azurés l’entourait en faisant ressortir sa tête pâle
de rousse sous un large chapeau de velours uni.
Elle était toute septième ciel ! Ses yeux fleuris
saient, derrière sa voilette de tulle, comme deux
fleurs tendues vers la lumière. Elle osa s’asseoir
sur le bord de la chaise-longue.
•— Yves, murmura-t-elle, vous n’avez donc
aucune pitié de votre amie, puisque vous la
LE GRAND SAIGNEUR
I93
bouleversez ainsi sans lui faire Ja grâce du mot
de l’énigme ?
— Chérie, je suis tellement heureux de vous
revoir que j’ai tout oublié.
Il serrait ses poignets avec toute la vivacité de
quelqu’un qui n’a pas perdu énormément d’éner
gie.
— Je ne peux pas connaître le motif de ce
duel ?
Une discussion ridicule à propos... de
sport.
— Ou d’une dame? fit-elle timidement.
— Non, pas tout à fait.
Et il rit, puis il se mit plus près d’elle, l’enve
loppant de son bras resté libre.
— Marianeau, fit-il de sa voix sourde, tout à
coup passionnée, je gagne à ce coup d’épée la
joie de vous avoir un peu toute à moi. Vous
n’avez pas peur parce que je suis blessé. Ces
sortes de situations attendrissent les plus sévères
et moi je ne crains pas de vous... froisser, car je
suis fatigué, pas de ma blessure, Dieu sait que
j’en ai reçu d’autres, mais parce que j’ai dû me
lever de bonne heure et j’ai horreur de ça... (Il
lui baisa les mains) Marianeau, vous êtes belle
dans vos soieries célestes, mais vos cheveux
194
le grand baigneur
sentent l’enfer ! Non, ne vous révoltez pas. Je
resterai très doux. Je voudrais me blottir dans
vos jupes comme Fanette, que vous me préférez.
Aussitôt guéri, dans une semaine, je vais en
Bretagne pour voir où en sont les travaux.
Maître Mahaut m’écrit que tout se termine lente
ment parce que... journées de huit heures et
incapacité. Comme il est regrettable que nous
ne puissions revenir au bon temps où 1 on ne
bâtissait pas une tour ou un rempart sans
d’abord murer un ouvrier dedans, histoire de
donner une âme à la pierre ! Marie, ne protes
tez pas, je plaisante ; seulement, jadis, c était
sérieux... Ma chérie, aimez-vous toujours les
fleurs que je vous envoie ? Puis-je cueillii à votre
ceinture cette rose rouge? Vous commencez à
aimer cette couleur, dites ? Aimez-vous aussi ces
fraises qui sont venues d’Espagne et sont pres
que aussi rouges que les œillets de ce pays?...
Marie, je suis heureux, mais je suis impuissant
à vous plaire, parce que je ne sais pas me plier
à l’amour humain. (Il ferma un instant les yeux
comme prêt à se trouver mal.) Et tu attends de
moi l’amour humain. Tous ceux qui t’approchent
doivent en rêver, de cet amour qui donne la
vie. (Il semblait vraiment sur le point de s’éva-
LE GRAND SAIGNEUR
I95
nouir et déchirait la rose pourpre sous ses
ongles. Elle eut la sensation qu’il souffrait, mais
que ce n’était pas physiquement.) Non, non, ne
m embrasse pas. J’ai le dégoût de tous les bai
sers! Souviens-toi que tu as livré tes lèvres à un
autre. Tu as beau me plaire, je ne l’oublie pas.
Crois-tu donc que ije puisse te pardonner?... Je
11e pardonne jamais rien. Non, l’absolu ce n’est
pas cela.
Elle se leva, désolée.
X ous avez encore la fièvre, monsieur de
Pontcroix ?
J ai toujours la fièvre. (11 ajouta plus bas,
comme un aveu) : Mais ce matin, chérie, j’ai vu
la vraie couleur du sang; ce n’était ni la rose,
ni les fraises, ni ta bouche, c’était quelque chose
comme le torrent de tes cheveux que j’aurais
voulu arracher à la blessure de cet homme.
— Oh ! Yves, qui êtes-vous? Il n’est pas pos
sible de penser tout cela sans avoir le cerveau
malade, je vous assure...
Il se redressa et lui mit les mains sur les
épaules en la regardant droit dans les yeux :
— Je ne suis pas plus fou que ceux qui
songent à l’amour tel qu’on le parle en votre
langue humaine, Marie. Osez donc y songer un
ii* i
i’ J
«F 'F
II
JH i).
m -i
196
LE GRAND SAIGNEUR
seul instant, là, dans mes bras, en me regar
dant bien en face!... (Marie Faneau, interdite,
demeura immobile, son teint se colora, sous
son regard brûlant, sa pudeur, malgré elle,
monta jusqu’à ses joues, venant du plus pro
fond de son être. Comment se faisait-il que
■ce fou furieux qu’elle n’aurait pas dû écouter,
ni daigner contredire, la tenait sous le charme
effrayant de certaines phrases qu elle finis
sait par admettre, sinon comprendre? Elle
entendait cela comme un chant indistinct, sans
parole...)
— Oui, je sais, tu voudrais bien appeler ton
frère pour te garer de mes divagations... en
écoutant les siennes ! Il t’aime bien, ton frère, et
c’est pour cela que je l’aime aussi. Marie, tu
seras ma femme, et nous serons trois, la plus
étrange des trinités passionnées. Tout ce que la
terre peut porter de plus ardent et de plus
inouï. Je veux tout ce que tu voudras et je m in
cline d’avance devant ta douceur de belle rési
gnée. (Il la jeta irrésistiblement à ses pieds, la
faisant tomber sur les genoux du seul effort de
sa main demeurée libre.) Voilà ! tu ne peux
même pas résister à un homme blessé. Mainte
nant, tu vas pleurer, ce qui me consolera, me
LE GRAND SAIGNEUR
197
guérira, car, enfin, tu m’aimes... et que m’im
porte de quel amour !
— Non, Yves, je ne pleurerai pas. J’ai seule
ment une peine infinie à vous voir si malheu
reux, vous si fort. J’ai entrepris de vous guérir
de vos vertiges et j’y parviendrai en vous
aimant... comme il vous plaira que je vous
aime. Je supporterai tout, parce que je crois que
vous m’aimez à votre manière. De tout votre
cerveau, sinon du cœur que vous n’avez plus.
Qui donc m’a volé votre cœur, Yves, mon fiancé?
Il la respirait, ravi, les yeux clos, la tenant
par les deux poignets d’une seule main, sans
essayer de lui faire du mal.
— Quand je pense que je pourrai peut-être la
convertir à ma religion ! murmura-t-il.
Elle ne put s’empêcher de sourire.
— Vous croyez en Dieu, Yves, et vous vous
imaginez, naturellement, que je suis une païenne
parce que je suis une artiste?
— Je crois, moi, en un Dieu qui n’est pas le
bon, petite fille trop tendre et trop simple. Je
crois, et la guerre, et surtout la paix d’aujour
d’hui autorisent cette croyance au ciel renversé,
que la seule puissance qui gouverne le monde
est une puissance mauvaise, détruisant ou cor
198
LE GRAND SAIGNEUR
rompant tout ce qu’elle honore de son attention.
Je crois que c’était peut-être Gilles de Rais qui
avait raison. Malheureusement, on ne laisse pas
aux inventeurs ou aux savants le temps de mettre
leur invention au point. Le seigneur de Lavai
n’a pas fait plus de vivisection que nos sombres
tourmenteurs des laboratoires modernes, s’il
était plus riche et plus élégant. Je voudrais bien
savoir pourquoi une matière vivante et inno
cente serait plus innocente ou plus vivante
qu’une autre? Il n’y a que la réalisation de
l’absolu qui compte. Pauvre Marianeau, à qui je
ne peux pas parler le langage humain et qui
m’écoutes ! Ah ! Marianeau, tes cheveux, tes
cheveux couleur de sang... que j’aurais tant
voulu arracher de la poitrine de cet homme que
j’ai failli tuer ce matin et que je ne connais pas!
Marie échappa vivement à son étreinte pour
aller faire signe à Henri Duhat, qui la rejoignit
sur la pointe des pieds.
—... De la fièvre? Vous croyez? C’est bien
possible, chuchota-t-il anxieux. Étant donnée
votre présence, oui, car le médecin trop doux
envenime la plaie. Alors, chère mademoiselle,
je vous donne congé. Quant à Michel, calmezle à son tour. Lui aussi est fort ému.
LE GRAND SAIGNEUR
199
L’auto les attendait devant l’hôtel pour les
reconduire chez eux. Marie, en y montant, dit,
tremblant encore :
— Est-ce que tu as appris la vérité, mon petit?
Celui-ci s’écria, transporté :
— Ton fiancé est le plus chic type que je
connaisse. Il est de toute évidence que c’est un
détraqué, mais je le tiens pour un homme tout
à fait gentil... je veux dire : un vrai gentil
homme. Il s’est battu parce que cet imbécile de
Janou, le dessinateur, a prétendu, dans un
salon, que j’avais des mœurs douteuses ! Des
mœurs douteuses! (Et Michel pouffa). Mais je
n’ai jamais eu de mœurs du tout ! Ton fiancé
me donne là une très bonne leçon de politesse
et je ne m’occupe plus de sa vie privée. Ah !
Marianeau, c’est tout de même épatant de clouer
la langue des gens avec une épée pour les faire
taire ?
— Jusqu’au jour où l’autre vous cloue le
cœur avec la sienne! Je ne serai plus tranquille,
maintenant. Il a raison, il faudrait fuir... le
langage humain.
— Comme tu l’aimes!
— Michel, c’est malgré moi, c’est plus fort
que moi... et que toi.
X
Yves de Pontcroix, parfaitement guéri de son
insignifiante blessure, parlait de ce voyage en
Bretagne avec une étrange ardeur :
— Puisque vous ne trouvez pas convenable
de venir chez moi avant notre mariage, soit, je
me résigne, mais donnez-moi au moins votre
frère pour m’y accompagner! Il connaît vos
goûts, vos habitudes et me dira ce que je peux
avoir oublié dans ma liste envoyée à MeMahaut.
Là-bas, il n’y a que des domestiques tellement
ordinaires... et si vous alliez vous y déplaire de
toutes les façons?..* Puisque vous devez y vivre
avec moi!... Voyons! Consentez à venir vousmême, je vous en conjure! Nous irons tous les
trois.
202
LE GRAND SAIGNEUR
Il tenait ses mains, les pressait convulsive
ment, ne la quittait pas de son regard noir et
dur qui étincelait.
— Non ! Non ! je n’irai là-bas que votre
femme. N’insistez pas. Même avec mon frère
cela pourrait sembler un peu hardi aux
voisins.
— Il n’y a pas de voisin.
— Alors, au personnel.
— Le personnel est à cent lieues de nos
existences de mondains ou d’artistes. Il ne voit
ni n entend et conserve la bonne habitude des
gens de jadis. Il se croit né pour obéir.
Michel, qui se roulait, avec la petite Fanette,
dans l’atelier, interrompit leur dialogue, pour
déclarer :
Moi, j en suis. Marianeau, je vais savoir
si 1 atelier de la Tour Prends Garde sera aussi
bien que celui de la cour de Rohan.
Il rampa jusqu’aux genoux de sa sœur, les
entoura de ses bras et dit, tendrement :
— Pourquoi ne veux-tu pas venir? Nous res
terons à peine huit jours et tu seras de retour
pour 1 ouverture des Salons.
— Non, Michel. (Elle ajouta, gracieusement:)
aurai a suiprise complète, puisque, tous les
LE GRAND SAIGNEUR
203
deux, vous m’y préparerez tout le bonheur de
notre futur foyer.
Oh ! si tu te mets à faire des phrases, toi
aussi, c’est que tu es très vexée d’avoir à me
laisser y aller seul. Tant pis pour toi ! Marquis,
quand partons-nous ? En chemin de fer ou en
auto ?
Yves eut un sourire presque aimable :
— Demain, si vous voulez. En auto, bien
certainement. J’ai horreur de me mettre aux
ordres d’un chauffeur de train, \ otre heure sera
la mienne.
— Gomme dans les duels de la Comédie-Fran
çaise ?
— Oh ! je t’en prie, Michel, qu’on ne me
reparle jamais de duel ! fit Marianeau de mau
vaise humeur, sans savoir pourquoi.
Et, dès ce soir-là, refusant de sortir avec eux
pour aller dîner au restaurant, elle s’occupa de
la valise de son frère, criblant Ermance de
recommandations maternelles au sujet des vête
ments, des menus objets et surtout des nom
breuses potions à ne pas oublier.
— La Bretagne, au printemps, ce doit être
froid. Il tousse la nuit et s’obstine à courir les
rues. Ce qui me console, c’est que, là-bas, il se
204
LE GRAND SAIGNEUR
couchera de bonne heure, puisqu on n y voit
personne.
Le lendemain, Yves amena Henri Duhat pour
le présenter comme nouveau garde du corps à
Marie Faneau.
— Je mets mon meilleur ami à vos ordres,
ma très belle, et j’espère que vous n’en aurez
nul besoin ; mais si vous ne m’écriviez pas, lui
me donnerait de vos nouvelles tous les jours, il
l’a juré.
Elle se mit à rire.
— Pourquoi ne vous écrirais-je pas?
— Vous avez tellement peur de vous com
promettre ! fit-il ironiquement. A propos : je
prends la limousine parce qu’elle peut être con
duite de l’intérieur et que nous voyagerons du
soir au matin. Je vous laisse le petit coupé avec
Lucot, gaillard qui n’a pas les yeux dans sa
poche et à qui vous pouvez vous fier en toutes
circonstances. Même si l’envie vous prenait de
venir nous rejoindre... Maintenant, je vous sup
plie de vous distraire... absolument comme si
j’étais là.
Je vais donc enterrer ma vie de garçon ?
railla-1—elle, osant le taquiner pour essayer de
le forcer à rire.
LE GRAND SAIGNEUR
205
Il l’attira tendrement contre lui :
— N’oubliez pas que je suis atrocement
jaloux. Ma jalousie est peut-être ma meilleure
manière d’aimer.
Elle 1 embrassa très courageusement parce
qu’il y avait chez elle deux autres hommes qui
souriaient et qu’elle aurait eu peur de le faire
en dehors d’eux, seule avec lui qui ne souriait
pas.
Pontcroix fut relativement gai au dîner, puis
il partit, abandonnant Michel aux petits soins
de sa sœur, pour aller chercher l’auto.
— Tiens, tes cigarettes, Michel. Inutile de
dissimuler que tu fumeras dès que je n’y serai
plus
Elle lui tendit la petite boîte de métal, sa pro
vision de Murattïs.
— Merci, chérie. Je suis content. On n’aura
pas le temps de s’endormir, car je pense que
le marquis va mener ça d’un train d’enfer.
Non, Ermance, pas de couverture de laine
et encore moins de pardessus ! J’ai toutes
les fourrures de mon beau-frère, ça suffira
bien. Au revoir, ma petite Fanette. Reste
ici. Là-bas il y a des chiens-loups qui te
casseraient les reins... d’une façon ou d’une
206
LE GRAND SAIGNEUR
autre. Dis donc, Marie, faut-il que je m’occupe
sérieusement de la tour au point de vue de
l’atelier futur ou crois-tu qu’il t’empêchera de
travailler ?
— De travailler, non. De gagner de l’argent,
oui. Il permettra tout, pourvu que je ne fasse
plus de portrait. Or, j’ai une envie folle d’étu
dier le paysage. Après tout, l’art n’a pas qu’une
corde à son arc.
— Hum ! fit Michel. Lui n’a qu’une flèche au
sien, mais elle pique terriblement! Marie, je te
fais mes adieux. Je crois, moi, que ce n’est pas
la peine d’installer ma chambre là-bas ! Tu me
mettras sûrement à la porte quand tu seras mar
quise.
Elle faillit se fâcher. 11 la serra très fort en
l’embrassant :
— Je ne peux pas vivre sans toi, Marie,
tu le sais bien, et je sais aussi bien, que tu
ne te passeras pas de mes sottises.
Plus ému qu’il ne voulait le paraître, car il
ne se séparait jamais d’elle, il bondit comme un
clown vers l’escalier et disparut dans le déhan
chement de son fameux pas espagnol.
Marie songeait :
On se demande quel est le plus fou des
LE GRAND SAIGNEUR
207
deux! Et cependant, je préfère... l’autre folie.
On n’épouserait tout de même pas Michel.
La traversée des rues de Paris se fit assez len
tement. G était 1 heure des théâtres et Pont
croix, malgré son assurance qui égalait celle
d’un professionnel, redoutait, ou semblait
redouter les accidents au milieu de cette cohue
de voitures de toutes provenances, de piétons
bourdonnant comme les mouches de tous ces
coches.
Michel, installé sur les coussins du fond,
fumait, béatement heureux de cette randonnée
au clair de lune. 11 faisait beau et doux. Dès
qu’ils eurent dépassé l’octroi et qu’ils furent sur
la route, Yves parla de l’itinéraire :
— Nous allons à Quimper, ou mieux à Pontcroix, par Alençon. Vous me suivez, Michel?
Allumez donc votre lampe pour voir la carte, si
cela vous intéresse. Nous serons, vers minuit,
dans l’Orne... et nous prenons là une bien jolie
route qui monte en corniche, domine un torrent
et redescend dans les bois. C’est très pittoresque,
le jour. Nous y verrons poindre 1 aurore. Est-ce
que vous savez dormir en auto? Je vous préviens
que nous ferons du cent. La nuit, avec de bons
phares, on est libre.
208
LE GRAND SAIGNEUR
— Je ne sais plus dormir nulle part, depuis
quelque temps. J’adore me promener la nuit,
surtout être mené, parce que j’ai la peur de
toute espèce de responsabilité. Marie prétend
qu’elle trouverait cela plus amusant si elle con
duisait. Elle aime à connaître son but. Moi, je
m’en fiche. On arrive toujours. Cette course aux
abîmes est délicieuse.
Ils n’étaient séparés que par les dossiers des
sièges de devant et Michel s’appuyait sur le drap
gris perle qui feutrait leur voiture, une somp
tueuse limousine pourvue de tout le confort
désirable.
Ives de Pontcroix portait une lourde veste de
fourrure noire. Tête nue, ses cheveux lui fai
saient comme un bonnet d’une autre fourrure
plus lisse, plus noire encore. Par instants on
voyait briller ses yeux qu’illuminait la lueur
fuyante d’un bec de gaz. Ses mains, gantées de
clair, tenaient le volant avec le calme que donne
une volonté que rien n’entravera, unie à la force
physique, cette force qui lui procurait la sensa
tion d’être toujours le maître de la situation.
~ Vous n avez jamais eu d’accident? demanda
Michel.
— Si. J’ai failli m’écraser contre un arbre en
LE GRAND SAIGNEUR
209
conduisant des vivres du côté de Verdun. (Il se
mit à rire de son rire sourd.) Ce n’était pas pour
mon plaisir comme ce soir, je vous l’assure. J’ai
dû faire une terrible embardée sous des éclats
d obus et j ai perdu les deux camarades accro
chés au marchepied, plus toute une caisse de...
confitures! On faisait tous les métiers en ce
temps-là. Je n’étais pas là pour ça, mais le con
ducteur expirait, basculé par-dessus le volant.
Or, conduire un camion en course... c’est impos
sible. La confiture, de la groseille, je crois,
ruisselait de tous les côtés à travers la bâche et
les entrailles des pauvres diables coulaient le
long des roues d’avant. On ne savait pas ce qui
paraissait le plus rouge de toute cette marme
lade.
— Et vous? questionna Michel dans un frisson
nerveux qu’il ne put réprimer.
— Moi, j’ai continué. Je suis arrivé au poste de
ravitaillement couvert d’une liqueur qui poissait
vraiment trop... et on m’a offert ma première
citation. Entre nous, ce n’était pas la peine.
— Pourquoi?
— Parce que j’aime le rouge, fit laconique
ment le marquis.
— Oui, je sais. En ce moment, vous parlez
210
LE GRAND SAIGNEUR
la langue verte, je veux dire l’argot, plaisanta
Michel, Une terreur de barrière ne s’exprimerait
pas autrement pour dire qu’elle aime le sang!
— Je n’ai pas encore fréquenté chez les ter
reurs de barrière et j’ignore l’argot. Toutes mes
excuses.
Michel éclata de rire.
— Ah ! que vous êtes donc susceptible ! mon
cher frère. Tout de même ne racontez pas cela
le soir de vos noces à Marianeau. Et c’est tou
jours parce que vous aimez le rouge que vous
vous êtes battu pour moi, Yves? ajouta d’un ton
plus bas le jeune homme en rallumant sa ciga
rette.
Chose étrange, le marquis, à cette question,
se tourna brusquement, malgré sa prudence de
chauffeur émérite, comme attiré par le regard
un peu trouble de son interlocuteur. Cela suffit
pour faire obliquer la voiture du côté d’un
abreuvoir qui stagnait entre deux petits murs
de pierre.
On entendit un fracas de vitre ou de métal.
La voiture s’arrêta dix mètres plus loin.
— Vous venez de nous rendre louches ou
borgnes. Un de nos phares est brisé. Nous ne
voyagerons plus que d’un œil et de travers, fit-il
LE GRAND SAIGNEUR
211
agacé. Et il eut encore son rire sourd, son inex
plicable raillerie en dedans qui lui donnait l’atti
tude de quelqu un qui se moque aussi de luimême.
— Je suis désolé, murmura Michel.
» Oh ! ce n est pas de votre faute..., si je me
suis battu pour vous sans vous le dire et sans
vous prendre à témoin d’une affaire d’où, vrai
ment, l’honneur n’avait pas grande chance de
sortir très brillant, je tenais à vous prouver que
le frère de ma femme ne peut pas déchoir, au
moins devant moi.
Il reprit son volant et la voiture fila, dardant
un œil unique sur une route blanche qui deve
nait presque neigeuse bordée d’arbres noirs.
Michel, si bavard, n’avait plus envie de causer.
Ce diable d’homme le glaçait en dépit de toute
la courtoisie de ses manières. Il n’en avait plus
peur pour sa sœur, car il le sentait, le croyait
sincèrement apprivoisé, dompté par 1 amour,
mais il aurait bien voulu percer les ténèbres qui
environnaient tous ses actes.
Un froid singulier s’emparait maintenant du
jeune névrosé. Il remonta les fourrures autour
de lui, s’efforça de s’endormir.
La route semblait se précipiter sur lui, entrant
212
LE GRAND SAIGNEUR
par le grand pare-brise d’avant, droite, unie
comme un ruban d’argent qui s’enroule autour
d’une énorme bobine. La puissante machine
l’avalait, littéralement. Les murs ou les arbres
s’écartaient ou se rejoignaient en une intermi
nable sarabande. Par moments, la perspective,
dans une forêt, montrait les branches cernant, à
perte de vue, une espèce de colonne, une pyra
mide en marbre qui atteignait le ciel noir, et
cela était si fantomatique, si réellement irréel,
si fatigant, que l’on pouvait s’imaginer à chaque
seconde qu’on allait se briser contre elle.
Michel voulut fermer les yeux, surtout pour
ne plus voir. Il laissa tomber sa cigarette dans
le porte-cendre et bercé par les roulements
presque silencieux de la voiture, peut-être finit-il
par s’endormir...
Il fut réveillé en sursaut par le brusque arrêt
de l’automobile.
La voix de son compagnon de route lui sembla
plus sourde, plus morte que jamais. Est-ce qu’on
lui parlait en rêve ou était-on enfin arrivé?
- J ai dormi? Vous croyez, Yves? Mon Dieu,
comme tout est noir ici! Où sommes-nous?
- En face d’un ravin de l’Orne. Et il est bien
dommage qu’il fasse encore nuit, car l’endroit
LE GRAND SAIGNEUR
21a
est merveilleux. Je suis obligé de m’occuper un
peu de ce qui se passe d'ans ma machine. Il y a
quelque chose qui ne marche plus.
— Vous savez ce que c’est?
— Je m’en doute. Un chauffeur doit toujours
connaître son métier... surtout quand ce n’est
pas son métier.
— Voulez-vous que je vous aide?
—• Non, puisque vous n’y entendez rien.
Michel, sauta sur la route à son tour et sentit^
au sortir des fourrures qui l’enveloppaient,
glisser sur ses épaules comme un linge mouillé.
Une bise humide soufflait, on percevait le mur
mure d’une eau qui coulait très bas, très loinr
au pied d’une montagne boisée dont les arbres
touffus empêchaient de distinguer le cours,
fleuve, rivière ou torrent.
Le phare, leur unique phare, s’éteignit.
— Gomme l’autre est brisé, nous n’avons plus
que ma lampe de poche pour trouver la répara
tion qu’il faut entreprendre, "Vraiment, Lucot
a-t-il négligé ce détail, lui, si consciencieux?
gronda l’automobiliste déçu.
Le marquis de Pontcroix, comme un simple
conducteur de taxi, avait ouvert le capot et exa
minait l’intérieur fumant de sa machine. Il sor
214
LE GRAND SAIGNEUR
tait de là des vapeurs brûlantes qu’il recevait en
plein visage sans s’en émouvoir autrement. Cet
énorme monstre mécanique, en face de cet autre
monstre humain, couvert d’une sombre peau
d’ours comme un habitant des cavernes de la
préhistoire, faisait de plus en plus l’effet d'un
cauchemar à Michel, qui se mit à claquer des
dents.
Très petit garaon devant l’austérité nocturne
de la nature qu’il ne connaissait pas et inti
midé par cette espèce de haut fantôme aux
yeux luisants, dont il ne voyait guère que la
main gantée de clair qui plongeait dans les
flancs de la bête, il eut une impression d’horreur
irraisonnée.
Où était-on?
Pourquoi ce presque soudain silence et cette
effarante obscurité?
— Pourquoi ne rallumez-vous pas le phare ?
cna-t-il involontairement. Cette nuit sans lune
et cette voix mystérieuse de l’eau qui pleure,
c’est à vous donner des nerfs.
— Vous êtes décidément très femme ! fit le
marquis en refermant son capot d’un geste bru
tal. Remontez donc dans la voiture, hein, et
tachez de vous y rendormir tout à fait. Moi, j’y
LE GRAND SAIGNEUR
215
vois la nuit. Je n’ai pas besoin de lumière pour
savoir où nous en sommes. *
Michel obéit passivement, glacé par une ter
reur superstitieuse. Il avait peut-être eu tort de
mettre sa confiance en ce personnage énigma
tique aimant le rouge.
Et des réflexions bizarres l’assaillaient, malgré
son caractère léger, son allure de frondeur qui
croit que la plaisanterie est l’essence même de
sa raison de vivre.
Pourquoi était-on parti sans Lucot? Pour le
laisser, avec le coupé, à Marie? Oui, certaine
ment. Mais pourquoi marchait-on, maintenant,
tous les phares éteints? Parce qu’on en avait
brisé un au départ, était-ce une raison pour que
l’autre s’éteignît? Peut-être ! Et surtout, pourquoi
s’arrêtait-on dans un site merveilleux qu’on ne
pouvait pas contc-mpler, puisque la lune était
couchée et qu’il n’y avait pas moyen d’allumer
des lanternes?
Il pressa le bouton de la lampe électrique du
plafonnier qui ne fonctionna pas.
Le moteur marchait toujours, mais au ralenti.
On ne distinguait qu’une sorte de râle étouffé
alternant avec celui de la rivière invisible. Vague
ment, il put s’apercevoir aussi que la voiture
10
216
LE GRAND SAIGNEUR
n’était plus dans le sens normal de la route. Elle
se trouvait placée en travers, ses roues d’arrière
accotées à la montagne. Il sentait, par la portière
ouverte, l’odeur sauvage des fougères naissantes
et des herbes formant un rideau derrière elle.
Devant, c’était la route large, un drap blanc
étalé, puis une ligne très sombre, un talus de
mousse, un garde-fou la séparant de l’abîme.
Quel abîme? La nuit? Les arbres de la forêt?
Et sûrement, au bas de la pente boisée, le tor
rent qu’on entendait mugir, donnant l’idée lan
cinante d’un grand vide, d’un trou profond d’où
montait l’intolérable plainte.
Halluciné par son habituelle nervosité, Michel
Faneau s’y abandonna, comme il s’abandonnait
toujours tout entier à ses impulsions bonnes ou
mauvaises. Il fouilla fébrilement dans ses poches
pour y chercher sa boîte de cigarettes et son
stylo. Alors, péniblement, à tâtons, il écrivit sur
le papier qui enveloppait les Murattïs, juste
au-dessus de l’inscription en anglais « Young
Ladies Gold Tipped », trois ou quatre mots...
G était un acte insensé. Pour rien au monde il
n aurait voulu crier cela, ni demander la moindre
explication à son futur beau-frère.
-- Gomme il se moquerait de moi, ajouta-t-il
LE GRAND SAIGNEUR
217
mentalement, s’il pouvait se douter de ma
frayeur ! C’est pour le coup qu’il ne me prierait
pas de lui .servir de témoin !
Il remit plus tranquillement le stylo et les
Murattis dans ses vêtements, s’enroula de ses
couvertures, très calme, à présent, parce que le
marquis de Pontcroix lui criait :
Fermez donc votre portière, nous repartons.
Il obéit en poussant un soupir de bien-être.
Quand même, il avait confiance dans cette force,
lui le faible. Singulier cauchemar que ce doute
abominable ! Ah! oui, se rendormir et tout à fait,
cette fois, au milieu de l’exquise tiédeur des
fourrures.......
... Alors, l’énorme limousine glissa, démarra
doucement. Il n’eut que le temps de voir passer
devant lui, encadré par la glace de la portière,
droit et noir, immobile comme le tronc d’un
arbre, le marquis de Pontcroix qui, lui demeuré
sur la route, venait de lancer sa voiture dans le
ravin.
La limousine exécuta un bond formidable, fit
d’abord un tour complet sur elle-même, puis,
brisant les branches, déracinant les arbustes,
broyant des rochers, renversant tout, elle alla
s’écraser à trente mètres au delà de la rivière. Il
218
LE GRAND SAIGNEUR
y eut un bruit effrayant de moteur éclatant,
rugissant, de machine hoquetant comme pour
hurler à la mort du puissant animal de fer et tout
se tut peu à peu.
Aucun cri, aucune plainte humaine, pas une
parole de douleur ou de désespoir ne sortit du
gouffre. Seul, le cours d’eau continuait à san
gloter, très loin, de son même sanglot, mono
tone, indifférent.
L’homme, penché sur cet abîme, les deux
poings crispés au garde-fou de la route, guetta
un moment, qui dut lui paraître long ! Ses yeux,
qui voyaient la nuit, fouillèrent les ténèbres d’où
pouvait surgir un spectateur de ce drame, c’est-àdire l’ennemi. Quand l’écho, répercutant le
fracas de la chute, se fut apaisé, l’homme se
rassura. Il n y avait personne dans la campagne.
Pas de lumière au flanc des collines. Pas de
maison à proximité. L’endroit était admirable
ment choisi.
Maintenant, il ne lui restait plus qu’à descendre
par le chemin que ce bolide venait de tracer...
par le même chemin, pour ne pas laisser d’autre
trace. Et de son pas souple et en se traînant
souvent sur les genoux, s’accrochant aux arbres
brisés ou les escaladant, il descendit. La terre
LE GRAND SAIGNEUR
219
paraissait nivelée comme par un gigantesque
rabot et la pente était si raide que, par places, il
glissait avec les pierres et les racines tordues;
mais, au bout d’une heure de ces exercices verti
gineux, il se trouva tout près de la rivière, qu’il
entendait couler rapidement, ce qui indiquait
qu’elle était peu profonde.
La voiture, relancée par un mur, une falaise
de rocs, y axait pratiqué une large brèche et
était allée se fracasser de l’autre côté, dans une
sorte de prairie, de clairière, au milieu des
arbres. Il n’hésita pas, entra dans l’eau, qui ne
vint même pas jusqu’au bord de sa veste, la tra
versa sans perdre pied, puis il atteignit enfin
cette masse plus noire que la nuit, le monstre
réduit en miettes, répandant une atroce odeur
d’essence, d’huile chaude et de caoutchouc crevés,
mais qui ne flambait pas.
— Michel ! appela-t-il à voix basse en s’appro
chant de l’endroit où il voyait dépasser un
lambeau de fourrure.
Le silence était absolu.
11 tira sur ce lambeau ; le corps vint à lui,
tellement aplati qu’il ne le recourait pas. il n’y
avait plus ni figure, ni tête ! Rien qu’une effigie,
ressemblant, dans cette ombre du ravin, à une
220
le grand saigneur
de ces silhouettes fabriquées avec des échalas
sous des vêtements percés, qu’on met dans les
champs pour effrayer les oiseaux. Michel Taneau,
le joli pantin des bazars de Paris, le joyeux
danseur de l’atelier Fusard, était mort, bien
mort, plus que mort, vide !
— Pauvre diable, murmura le marquis de
Pontcroix, il n’a pas eu le temps de souffrir !
Il s’assit à côté de lui et alluma machinale
ment un cigare. Il savait qu’il aurait à attendre
vraisemblablement la pointe du jour avant de
voir venir quelqu’un, paysan ou garde forestier.
Ce qui le préoccupait c’était... qu il ny avait
pas de sang. Michel avait dû être broyé entre les
deux parois de la carrosserie, se soudant pour
ainsi dire sur lui, puis s’ouvrant ensuite dans
les bonds successifs pour le laisser rouler,
exsangue, hors de son linceul de fourrures.
Le jour parut. Pontcroix, fatigué de sa veille,
s’étira longuement. Il avait envie de dormir
comme un fauve qui revient de la chasse! Un
peu grelottant de froid, parce que ses habits
mouillés commençaient à lui coller à la peau,
il tira tout à fait les couvertures de voyage pour
s’en envelopper à son tour ; mais, alors, ses
yeux se dilatèrent, plus luisants, ses mains,
LE GRAND SAIGNEUR
221
dégantées, se convulsèrent de douleur ou de
joie ; les fourrures secouées rendaient le sang
qu’elles avaient bu ! Et l’aurore, qui pénétrait
jusqu à cet horrible amas de ferrailles, révélait
le massacre, en faisant éclater la couleur ver
meille, toute la pourpre du crime.
Le marquis, comme pris de folie furieuse, se
jeta sur celte pourpre dont il fit son lit.
Le passant qui, du haut de la route, aperçut
ces deux hommes, les crut morts tous les deux.
L’un, petit, mince, étalé, face au ciel, les bras
en croix, avait bien l’air d’un martyr. L’autre,
plus grand, ne bougeait pas davantage, couché
sur le ventre, le visage enfoui dans une mare de
sang, évanoui, ou dormant, tel un second
cadavre.
Les secours furent très longs à organiser. Le
plus proche hameau ne possédait ni poste, ni
médecin. Des ouvriers, employés à une scierie
voisine de la route, apportèrent des échelles et
des cordes. On fabriqua deux brancards, et par
un chemin plus facile quoique beaucoup plus
détourné, on se rendit sur le lieu de l’accident,
en amenant le garde champêtre de la localité.
On fut bien étonné, en pénétrant dans la clai
rière, d’y retrouver l’un des deux morts debout,
222
le GRAND SAIGNEUR
le plus grand. A la vérité, celui-là leur parut
très frappé, tellement ses yeux brillaient singu
lièrement. Quand on lui demanda s’il pouvait
marcher, il se nait à rire, d’un rire sourd qui
leur fit peur :
— Je peux même l’emporter dans mes bras,
si vous voulez, car il ne pèse pas lourd !
Respectueusement on l’examina. S’il ruisselait
de sang, il n’avait rien d’apparemment cassé.
Ses façons mirent tout le monde à ses ordres.
On pensait qu’il pouvait en être devenu fou,
mais qu’il avait sûrement l’habitude de com
mander.
— C’est du monde coâsu. Faut s’attentionner
à ce que l’on fait ici, déclara le garde champêtre,
solennellement.
On renonça à fouiller les restes de la voiture
et on se borna à l’arroser copieusement de l’eau
de la rivière pour qu’elle n’eût pas l’idée de
brûler encore de l’essence.
Un morceau pareil, dit sentencieusement
le mécanicien de la scierie, ça va, aujourd’hui,
dans les soixante mille !
Parvenu au sommet de l’autre versant, Pontcroix, remis d’aplomb par l’air pur, eut tout le
loisir de répondre aux questions d’usage.
LE GRAND SAIGNEUR
223
Son nom et son titre, surtout ses billets de
banque, produisirent leur effet habituel sur la
police rurale, le médecin de campagne et les
quelques braves paysans qui avouèrent avoir
engrangé leur plus belle récolte en ramassant
ce grand Monsieur tombé du ciel dans leur
champ.
On le laissa rédiger en paix le télégramme
qu’il devait adresser à Marie Faneau :
« Ma pauvre chérie, nous avons été précipités
dans un ravin avec la voiture dont les phares
ne fonctionnaient plus.
« Je regrette de ne pas être mort... aussi. »
En disant tout, cette phrase pouvait laisser
entrevoir un état grave pour lui-même. Marie,
le lisant, n’eut qu’un cri, le cri de l’amour, ce
royal égoïste :
— Vivant! Il est encore vivant, lui!
A l’éclair de cette'passion, la pauvre Ermance
se signa, comprenant bien que l’autre était
mort...
XI
Marie Faneau avait pleuré son frère en des
accès de désespoir d’autant plus violents quelle
n’avait pas eu à soigner son fiancé, absolument
indemne.
Le marquis de Pontcroix semblait plus taci
turne qu’avant la catastrophe et c’était bien
naturel, mais Henri Duhat, l’examinant très
attentivement au sujet des possibles lésions
internes, ne découvrit rien de précis, à part
une recrudescence de ses fièvres coutumières.
On enterra l’enfant gâté de l’atelier Fusard
au milieu d’une assistance énorme, la foule du
tout Paris des arts et des lettres, et on admira
la tenue, correctement affligée, de cet homme
sombre, d’une élégance rare, marchant seul
226
LE GRAND SAIGNEUR
derrière le corbillard intensément fleuri, rem
plaçant toute la famille absente, puisque la sœur,
cette sauvage, se sentait incapable de se donner
en spectacle. S’il était vivant, lui, ou paraissait
tel, ce n’était tout de même pas sa faute. Il
faisait bien les choses, en tous les cas, et con
sidérait déjà ce pauvre Michel comme son
propre frère, puisqu’il conduisait le deuil. Le
bruit courait qu’il s’était battu pour lui, le plus
fort protégeant le plus faible, sous tous les
rapports !
Ce qu’il avait surtout merveilleusement con
duit, c’était l’effroyable mystification de son
crime, qu’on pouvait étudier à la loupe sans
que le plus minime détail révélât une impru
dence, un illogisme, car, si le malheureux
garçon avait survécu, estropié ou râlant, il
n aurait pu arguer, que d’un pressentiment,
tout au plus d une étonnante présence d’esprit
de son conducteur ayant quitté le volant, ou
sauté, à propos.
Il ne profitait même pas du chagrin maladif
de sa fiancée pour essayer des consolations
intempestives.
Non, rien ne semblait accuser le fiancé.
11 resta un mois comme accablé, lui aussi,.
LE GRAND SAIGNEUR
227
par la commotion morale de la catastrophe 11
s'effaçait, attendant un rappel et abandonnant à
son médecin, qui voyait Marie tous les jours, le
soin de lui signifier ce rappel.
Marie finit par s’étonner de sa réserve et elle
lui écrivit une lettre débordante de tristesse, le
suppliant de la tirer de sa misère mentale.
— Je crois, lui affirma Henri Duhat, que
vous pouvez revenir sans craindre de l’émouvoir
davantage. Elle en est à la période de dépression
où l’on commence à sombrer dans l’inertie : un
genre de coma du cœur.
Il vint et lui rapporta les quelques souvenirs
que la police de province, ayant enquêté, pour la
forme, sur ce terrible accident, avait recueillis
dans les vêtements de la victime, un tout petit
paquet, scellé soigneusement, contenant un
porte-cartes garni de quelques coupures, une
montre-bracelet, émail et or, un mouchoir de
soie, un stylo et une boîte de Muratt’is.
Quand Marie inventoria ce pauvre lot de
jouets ayant appartenu à celui qu’elle appe
lait son enfant, elle fut, de nouveau, suffo
quée par les larmes, ce qui la soulagea,
renouvela sa sensibilité nerveuse et lui permit
de remercier follement son fiancé, avec une
228
LE GRAND SAIGNEUR
émotion d’amante qui retrouve l'amant, l’unique
consolateur.
Henri Duhat, par un secret instinct de pitié,
essaya de remplacer le vigilant gardien qu avait
été Michel pour sa sœur, mais il ne possédait
pas le mobile de la jalousie et il dut obéir au
regard impérieux du maître comme il obéissait
toujours par une sorte de soumission reconnais
sante, de veulerie amicale, peut-être aussi de
fatalisme, sentiments auxquels il ne désirait pas
encore fausser compagnie. Lui, si on ne l’avait
pas voulu acheter cent mille francs, il était
cependant très largement et très régulièrement
payé pour ses soins de médecin particulier
attaché à la maison du marquis de Pontcroix.
Les fiancés, demeurés face à face, eurent une
minute de cruelle émotion.
— Marie, murmura Yves, me pardonnerezvous jamais d’être revenu seul?
— Je n’ai qu’à m’accuser moi-même de ne
pas avoir eu le courage de l’accompagner.
— Vous seriez donc morts ensemble, car
vous auriez été assise avec lui à l’arrière. Moi,
je suis tombé à l’eau, c’est ce qui a amorti ma
chute.
Il disait cela fort simplement, et c’était l’évi
LE GRAND SAIGNEUR
229
dence, étant donné gu on l’avait trouvé ruis
selant d’autant d'eau que de sang, à côté du
mort. Comment avait-il pu se traîner jusque-là?
11 avouait n’en trop rien savoir, ce qui était
exact.
Marie, à peine levée depuis une heure, se
montrait pâlie et les yeux cernés. Vêtue d’un
déshabillé de dentelles blanches, elle n’avait pris
aucun soin de ses cheveux roux qui croulaient
sur ses épaules dans un somptueux désordre.
Très faible, prostrée sur le divan, sa petite
Fanette serrée contre elle, ses mains pâles
caressaient alternativement ces objets fragiles,
qui sentaient la mort, et la chienne, doucement
vivante, qui pleurait en les flairant.
Pontcroix, respectueusement debout, s’eni
vrait, malgré sa résolution de garder son sangfroid, de ce tableau charmant et attendrissant,
mais il ne pensait pas à son crime. Sa jalousie le
hantait.
— Marianeau, fit-il, la voix tremblante,
m’aimez vous encore ou dois-je comprendre
que votre frère est plus que jamais entre nous
deux? Je me retirerai et je renoncerai à ce
mariage, si vous l’exigez. Je ne suis plus que
votre esclave.
230
LE GRAND SAIGNEUR
C’était la première fois qu’il employait un
mot semblable emprunté à la phraséologie ordi
naire de cet amour humain qu’il réprouvait.
_ Yves, ne me tourmentez pas. Je m’en
remets à vous pour tout mon avenir, mais, de
très longtemps, je ne pourrai supporter une
cérémonie mondaine, la foule autour de moi
pour me féliciter, la même foule qui l’a suivi et
vous a suivi, alors que j’ai eu la lâcheté de lui
manquer ! Ah ! des fleurs, qui me rappelleront
les couronnes entassées dans cet atelier, des
compliments, des souhaits, quand lui... Oh!
non, pas de longtemps... je n’ai plus peur de
vous... j’ai peur de lui.
Il s’assit à côté d’elle, éloigna d’un geste
rapide les objets funèbres et prit sa tête à deux
mains, telle une coupe d’albâtre où nageait,
dans l’eau pure de ses larmes,, la fleur double
de ses beaux yeux..
— Regarde-moi bien, dit-il de sa voix sourde.
J’ai toute la peine que tu as, parce que je suis
assez fort pour la porter, avec le reste ; mais
t es-tu doutée un instant du danger qui te
menaçait perpétuellement dans l’étroite intimité
où vous viviez, toi et lui.
Il fallait 1 intrépide audace de eet homme
LE GRAND SAIGNEUR
231
pour oser une pareille question, alors qu’il
a était déjà pas sûr de ses mouvements de haine
ou de jalousie. Ge qui le poussait, c’était le
féroce caprice de savoir si elle avait deviné un
secret que, lui, avait trouvé sans le chercher et
dont la découverte lui suffisait amplement pour
condamner un rival, un monstre d’un autre
genre que lui, peut-être aussi dangereux.
Elle soupira, sans indignation et sans aucune
révolte contre le fantôme de ce pauvre gamin
si léger, mais si passionnément dévoué :
— Gonnaissait-il bien l’étendue de ce senti
ment-là, lui, l’être nerveux ou névrosé par
excell€*ace, qui ne vivait qu’en bondissant d’un
sujet à un autre, ne s’arrêtait à rien, s’intéres
sait à tout? Et puis, une affection, dans un être
maladif, c’est à la fois tous les amours et
toutes les tendresses ! On ne lui avait pas appris
à mesurer ses pensées. Il était toute imagina
tion... et si désarmé devant la souffrance ! Vous
voyez trop loin, ou trop bas, Yves, mon cher
bourreau ! Ne me tourmentez pas de cette autre
torture : le soupçon... et puis laissez-le dormir,
la mort purifie tout. Mon honneur vous est la
garantie du sien.
Pontcroix respirait l’odeur délicieuse de celle
232
LE GRAND SAIGNEUR
femme, qui, après les larmes, comme les fleurs
après la pluie d’orage, sentait meilleur l’amour.
Il lui apparaissait tout à coup que la volupté
humaine pouvait être désirable.
— Gomme vous êtes indulgente, dit-il amè
rement, pour tout ce qui est faiblesse ! Nous
n’en parlerons plus. J’en ai souffert, de ce soup
çon, mais cela ne m’empêchait pas de le voir
tel qu’il vous plaisait, charmant et fou... seule
ment, non, pas digne d’être votre frère... Ma
chérie, voici ce que je vous propose : un
mariage tout intime, nos témoins et les per
sonnes que vous me désignerez, à la mairie, le
matin, de bonne heure, puis, notre départ
immédiat pour notre maison de là-bas. Le deuil
exclut la fête et même la cérémonie. 11 ne doit
pas exclure l’union... ou vous ne voulez plus
être à moi, ce qui est votre droit de femme peu
reuse ou malheureuse.
Pour toute réponse elle lui tendit sa bouche
sur laquelle il se penchait.
— Non, non, fit-il se reculant effrayé. Pas
ainsi, car c est moi qui aurais peur. Tes lèvres
sont trop rouges. Moi, j’ai peur du rouge.
Entends-tu? J’en ai trop vu !
Fanette grondait; elle regardait cet homme
LE GRAND SAIGNEUR
233
<jui tenait sa mère par la tête comme on tient
les agneaux dont on tend le cou pour pouvoir
les mieux égorger.
Mane roula désespérément son front sur la
poitrine de son fiancé qui la serrait, malgré lui,
à l’étouffer et mordait ses cheveux, ses cheveux
couleur de pourpre dorée, s’en grisait à tel
point qu’il finit par se coucher à ses genoux
dans une furieuse crise de sanglots. Cette fois
1 amour le terrassait avant le crime.
•— Ah! Je ne veux pas vous faire du mal...
ne me tentez pas ! Tout l’amour ou rien ! Ça ne
me suffirait pas, votre amour à vous. C’est trop
peu !
Interdite, elle se demandait comment elle
pourrait le consoler, puisqu’il redoutait toutes
les tentations, même les plus naturelles, lors
qu’elle entendit Henri Duhat l’appeler, der
rière le grand rideau qui masquait l’entrée de
l’atelier.
— Mademoiselle, voulez-vous me permettre
de venir ! Je vous apporte l’ordonnance que
vous m’aviez demandée pour vos insomnies. Je
l’ai rédigée en bas, pendant que votre bonne
aérait votre chambre. Mademoiselle Marie? Je
suis là.
234
LE GRAND SAIGNEUR
— Venez vite ! cria Marie ne sachant plus
que décider.
Il entra, hocha le front, après avoir jugé la
scène d’un coup d’œil, l’aspect fort calme d’un
médecin qui prévoit tous les incidents au cours
d’une maladie qu’il a longuement étudiée et
qu’il estime représenter un cas intéressant
unique, la véritable bonne fortune du clinicien
sérieux. En dehors des cartes, Henri Duhat
était un fort honnête garçon, ne se fiant pas ai
seul hasard pour corriger l’infortune de ses
clients. Il aimait son métier et ne fuyait pas
devant les plus lourdes responsabilités. Il venait
de vivre dans l’intimité de cette belle jeune
femme, amoureuse et triste, il aurait donné
beaucoup, même la plus sûre des martingales,
pour pouvoir la tirer de la boue sanglante où
elle allait s’enliser. Cependant, il avait aussi
conçu l’espoir de voir guérir son ami par un
véritable mariage d’amour !
Mademoiselle, chuchota-t-il en mettant un
doigt sur ses lèvres, ne vous scandalisez pas.
Je suis au regret de n’être pas monté plus tôt.
Mon pauvre ami succombe à une succession
d émotions violentes qui ne valent rien pour son
tempérament fiévreux. Il est très fort, c’est
LE GRAND SAIGNEUR
235
entendu, mais, après de grandes dépenses ner
veuses, il déraille un peu. J’aurais voulu rester
ici. Par discrétion ou éducation j’ai dû sortir.
Voulez-vous vous retirer à votre tour? Il est
préférable qu’il ne puisse pas vous voir en reve
nant à lui.
Il est évanoui, vous croyez, monsieur?
Ilenri Duliat fit ou?; du front, en glissant un
coussin sous la tête de ce grand corps eflondré
aux pieds de la jeune femme.
Elle se pencha sur lui.
V ves ! Mon cher Yves ! dit-elle passionné
ment, je ferai tout ce qu’il sera possible de
faire pour vous sauver... Je vous épouserai dans
les conditions que vous m’avez dites. Yves,
doutez de tout... pas de mon amour! Ma vie
vous appartient.
— Il ne vous entend plus. Ayez la bonté
d’envoyer chercher Lucot et le coupé. Je m’oc
cuperai du reste. Ces crises sont plus dange
reuses pour vous... que pour lui, chère made
moiselle, il faut tout de même bien que je vous
l’avoue.
Elle s’enfuit, emportant Fanette et les pauvres
objets, désormais sacrés pour elle, qui avaient
appartenu à son frère.
236
LE GRAND SAIGNEUR
— Ah ! s’écria-t-elle, lorsqu’elle fut chez elle,
enfermée à double tour, qu’est-ce que c’est donc
que cet homme? Je veux bien y perdre la vie,
mais je veux le savoir... et l’avoir.
Henri Duhat se promenait de long en large
dans l’atelier, s’arrêtant de temps en temps
pour admirer le très beau portrait de Michel
Faneau par sa sœur qui l’avait pieusement ins
tallé sur un chevalet orné de roses.
Le marquis se réveilla brusquement de sa
torpeur et rampa vers le divan où il s’accouda
dans une pose nonchalante, les paupières closes.
Il avait l’air d’un fumeur d’opium sortant de sa
léthargie.
— Marie chérie, où êtes-vous? Je ne vois
plus le torrent de sang de vos cheveux !
Puis il ouvrit les yeux et s’aperçut de sa
méprise.
— C’est vous, Henri? Bon, je comprends.
Vous avez bien fait de la renvoyer. Est-ce
qu’elle est encore irritée contre moi? Si elle ne
veut plus de ce mariage, qu’elle le dise ! C’est
fatigant de se soumettre à tous les caprices
d’une femme comme il faut !
Il bâilla; ses dents, très blanches, irrégulières
comme celles des tigres, se mirent à grincer. Il
LE GRAND SAIGNEUR
237
se courba, ramassa le coussin, le prit dans ses
deux mains puissantes et, sans avoir la mine
d’un qui ferait le moindre effort, le déchira en
deux. Les plumes qui le gonflaient s’éparpil
lèrent sur le tapis. C’était un coussin de divan,
en gros velours de laine, bordé d’une ganse,
doublé d’une toile résistante, un objet mobilier
et non pas de fantaisie.
— Vous auriez dû faire attention, objecta
le médecin. Elle ne s’expliquera pas ce dé
sordre.
— Ecoute, Henri, dit l’homme énervé, de sa
voix sourde, j’en ai assez ! Ça pourrait encore
aller si elle ne m’aimait pas... et le grand
malheur c’est qu’elle me plaît à un point que je
ne puis dépasser sans y rester moi-même. Il me
la faut. Pourtant je voudrais agir convenable
ment et j’ai pensé ceci : prends-le sur le ter
rain sentimental, amène-la tout simplement à
moi par la révélation de la vérité ou tout au
moins de ce qui peut l’éclairer au sujet de mes
sentiments personnels. Je ne suis pas fou. Je
suis anormal, selon ton expression, ce qui n’est
pas du tout la même chose, ni le même genre
de danger... Tu prétends qu’elle possède une
santé superbe et qu elle pourra réagir. Combien
238
le grand saigneur
lui donnerais-tu de temps à vivre si elle m ap
partenait... complètement?
Henri Duhat regardait son client avec la
curiosité bienveillante que peut éprouver un
savant en voyant l’animal de laboratoire lutter
contre le nouveau poison qu’on lui a fait ingur
giter. Celui-là titubait comme l’ivrogne, mais
il n’était pas ivre. Il se débattait contre l’agonie
de ce qui lui restait de cœur. Cela battait donc
encore sous le mamelon gauche? Vraiment, on
marchait de surprise en surprise avec cette très
vigoureuse bête de proie ! Il venait d’échapper,
comme par miracle, au plus formidable des
accidents et il parlait d’amour comme si sa des
tinée fût d’être amoureux !
— Mo«n cher ami, je ne peux rien contre
cette fatalité de ta passion pour une fille digne
de tous les respects et qui est la plus douce,
la plus saine des créatures. Elle n’a plus
personne pour la défendre et il vaudrait mieux,
en effet, lui dire la vérité qui, sûrement,
l’empêchera de t’épouser, si éprise qu’elle
puisse être.
— Je la veux.
— Oui, pour la condamner au sort de ce
coussin. Ce n est pas très facile d’arranger cela.
LE GRAND SAIGNEUR
239
Moi, j'espérais que tu... t’amenderais. Il n’v
paraît guère.
J
- Henri, tu n’es qu’un médecin. Tu ne com
prends 1 amour que comme un cas de clinique.
— C’est que, probablement, ta manière d’ai
mer... est un cas de clinique. L’amour, c’est ce
qui donne la vie, ce n’est pas ce qui tue.
Yves de Pontcroix éclata d’un rire strident.
Et quand on a donné la vie, est-ce qu’on
n’a pas augmenté les chances de la mort? Je ne
pense pas que 1 on fasse des soldats pour autre
chose, dans le camp de nos ennemis, sinon dans
le nôtre. Tudieu ! Il y a des gens de ma trempe
qui ne s’y sont pas mépris. Et tous ceux qui
font, bourgeoisement, des névrosés, des infirmes,
des malades à bout de souffle dès leur naissance?
Ceux qui mettent au monde des cas de cli
nique!... Et cela, pour quelques secondes de
plaisir vraiment inférieur dont je ne pourrais
pas me contenter, moi, dont la puissance réside
dans le cerveau, c’est-à-dire est illimitée. Vous
donneriez tous votre part de paradis ou d’hon
neur pour la possession d’une femme ! Mais que
ne donneriez-vous pas si vous pouviez être à ma
place? Vous tueriez la femme, surtout si elle se
permettait de vous aimer d’une autre façon 1 Fi
u
LE GRAND SAIGNEUR
de la volupté qui risque le plus abominable des
crimes au moins dix-neuf fois sur vingt ! Le
crime de forcer quelqu’un, qui n’est pas pré
venu, à ouvrir les yeux ! Henri, si tu y reflec issais, tu avouerais que, moi, Yves marquis de
Pontcroix, descendant de toute une lignée d’in
dividus plus ou moins illustres, j’aurais le droit,
si je pouvais rencontrer mon père encore vivant
sur mes terres de Bretagne, de le prendre à la
gorge et de lui faire cracher son nom, son titre
avec tout son sang ! Réponds-moi sans te sou
venir que tu fus mon vassal, toi, en la personne
de tes propres aïeux, c’est-à-dire sans avoir
peur!...
— Malheureux, supplia le médecin effaré!
Tais-toi ! Calme-toi ! Si elle t’entendait... je te
promets de... de la prévenir dans la mesure du
possible. Et il arrivera ce qui arrivera. Je m’en
lave les mains !
Pontcroix redressa son grand corps souple et
d’apparence si puissant :
— Vous autres, vous ne savez bien faire que
ça. En attendant, tes mains sont aussi rouges
que les miennes, car tu es mon complice, puis
que tu arranges les vilaines histoires... Donc,
mon cher, continue.
LE GRAND SAIGNEUR
24i
Henri allait peut-être se révolter, lorsque
Ermance annonça Lucot, le chauffeur, qui
venait aux ordres.
La simple Ermance, très humble et très triste
dans sa robe de deuil, car elle regrettait son
petit Monsieur un peu plus qu’elle n’aurait peutêtre regretté le fiancé, s’arrêta perplexe devant
le coussin fendu.
— C’est-y Dieu possible que ces Messieurs
viendraient de plumer une poule ici.
— Ramassez ! fit Pontcroix en riant, malgré
ses rages récentes. Nous avons trouvé ça dedans
ma bonne femme. C’était une poule aux œufs
d’or... ou de papier.
Il jeta un billet de banque sur le tas de duvet.
— Alors, fit gravement la servante, ce n’est
ni à vous ni a moi, c’est à Mademoiselle, parce
que le coussin lui appartient.
Et elle fit de la propreté, selon son expres
sion, après avoir posé religieusement le billet
sur un coin de la table, Lucot entra.
— La voiture?
— Elle est en bas, monsieur le marquis.
— Non, pas le coupé. Celle que je veux ache
ter pour remplacer l’autre^
— Je suis en affaire, au nom de Monsieur,
242
LE GRAND SAIGNEUR
avec le chauffeur de M. le comte de la Serra,
qui veut vendre sa grande limousine que Mon
sieur connaît. Sept places, carrossée en voiture
de tourisme, conduite intérieure. Ça. vaudrait
mieux que les nouvelles marques, ça tient la
route. Ah! si Monsieur le marquis avait eu
celle-là...
— C’eût été exactement la même chose! fit
pensivement le marquis en regardant le portrait
de Michel qui lui souriait de son sourire à la fois
pervers et puéril.
Il y eut un silence pénible.
Le chauffeur tremblait encore à l’idée qu'il
aurait pu conduire Vautre.
— ...Mais oui, Lucot, ajouta durement
M. de Pontcroix, parce que vous auriez oublié
de visiter les phares.
___ Lucot baissa le front. Avec un patron du
genre de cet aristo il ne fallait pas s’aviser de
vouloir discuter. D’ailleurs, ils avaient tous
remarqué, dans son personnel, que jamais il ne
réprimandait : il renvoyait, simplement. Or,
puisque Lucot était encore là et qu’on le char
geait de négocier au sujet de l’autre voiture, c’est
qu’il y avait du bon.
Et le marquis de Pontcroix, prenant son
LE GRAND SAIGNEUR
243
médecin par l’épaule, descendit pour regagner
son coupé, sans insister davantage.
Marie Faneau consentit à sortir* un peu avec
le médecin qu’on lui envoyait pour la conduire
au Bois. Ce garçon respectueux, toujours calme,
conservant toutes les élégances de manières des
mondains qu’il soignait, assez agréable de sa
personne et dans sa conversation, quand il dis
simulait le scientifique, ne lui déplaisait pas et
elle pouvait parler avec lui de son chagrin ou de
son amour. Ce qu il avait à lui dire, de son côté,
semblait si difficile à énoncer qu’il reculait le
plus possible le moment de cette confidence. Il
savait que cette amoureuse demeurait une ver
tueuse et il se doutait que tout ce qui passerait
par sa bouche à lui n’aurait pas la puissance
d’enchantement de celui qui évoquait si bien les
légendes bretonnes.
Quelle ne fut pas sa stupéfaction de l’entendre,
un matin, elle la réservée, la très forte, lui
demander :
— Monsieur Duhat, je dois me marier dans
quinze jours. Nous serons à Pontcroix le soir
même de nos noces. Oserai-je vous prier, puisque
vous êtes notre médecin et notre ami, de vouloir
bien nous accompagner jusqu’à notre maison,
2,^
LE GRAND SAIGNEUR
d’y accepter l’hospitalité? Je ne me sens plus le
courage de voyager seule, en auto, avec M. de
Pontcroix.
Mais, mademoiselle, Yves m’avait justement
permis de... voyager de mon côté. Pas en auto,
mes moyens ne me donnant pas cette licence, en
chemin de fer, jusqu à Quimper, d où je me
tiendrai à sa disposition, et, naturellement, à la
vôtre, tout en respirant l’air natal.
— Monsieur Henri, ne me refusez pas votre
appui ni votre présence, je vous en prie... au
nom de mon frère.
Ils étaient tous les deux dans l’atelier. Marie
faisait un croquis de fleurs de Nice, arrivées le
matin, un panier mi-ouvert d’où s’échappait, en
un joli désordre, des narcisses et des jacinthes.
Penchée sur son travail, elle semblait se pas
sionner pour la recherche des tons et, fébrile
ment, cassait souvent des pastels sous ses doigts
nerveux.
Très embarrassé, Henri tordait une tige qu’elle
venait de jeter sur le tapis.
— Vous me prenez au dépourvu, mademoi
selle. Je ne voudrais pas vous refuser ce... ser
vice... pourtant...
— Pourtant il est ridicule, n’est-ce pas, qu’une
LE GRAND SAIGNEUR
245
nouvelle épousée n’aspire pas au tête-à-tête
conjugal! \ous savez combien j’aimais votre
ami et cela vous étonne? Vous croyez au retour
de ma faiblesse nerveuse devant ses étranges
attitudes à mon égard ? J’ai beaucoup trop pleuré
en effet. Je ne pleure plus. Si M. de Pontcroix
ni a posé des conditions, que j’ai acceptées, je
lui en pose à mon tour, et je vous charge de les
lui transmettre. Il me veut, il m’aura... et je
l’aurai aussi, soyez tranquille.
Pendant qu’elle lui parlait, le jeune médecin
essayait de la voir, parce que son visage lui
échappait complètement et qu’il se sentait très
frappé par son accent.
Cette belle fille saine, robuste et superbement
douée pour être une vraie femme était en train
de lui donner l’impression d’une autre créature
qu’il ne connaissait pas. Une mystérieuse exas
pération la dressait subitement devant un obs
tacle. Elle faisait front et peut-être allait-on
s’apercevoir que le grand fauve en rencontrait
un aussi fort que lui.
Elle portait, ce matin-là, délaissant les trésors
de la corbeille de noces, cette blouse noire
qu’elle avait le jour où elle avait crié son amour
au marquis de Pontcroix et elle paraissait toute
246
LE GRAND SAIGNEUR
aussi vivante, toute aussi fière dans sa simpli
cité d’artiste qui n’a que son âme à offrir.
Marie Faneau se leva, secoua sa blouse
poudrée de poudre multicolore, s’essuya les
doigts, vérifia des mesures, des perspectives en
plaçant un miroir en présence des fleurs qu’elle
venait de créer, puis elle se tourna vers l’homme...
qui recula. Marie Faneau était effrayante ! Scs
prunelles flambaient noires dans ses yeux ordi
nairement si doux, comme phosphorescentes, un
cercle de bistre rejoignait ses sourcils d’un
brun luisant, enfonçant le regard dans un
puits d’ombre. La pâleur de son teint, qui
devenait si facilement rosé, tournait au jaune
ivoire et des veines bleues saillaient aux
coins de ses tempes. Tout était si régulier
dans ses traits que la moindre contraction
les changeait. Elle devait avoir reçu la plus
affreuse des commotions cérébrales pour en
conserver ainsi une marque d’épouvante et
d’horreur.
—- Oh! mademoiselle, qu’avez-vous? Que
vous est-il arrivé? Etes-vous malade, blessée?
Vous êtes certainement très souffrante ! Un
médecin ne peut pas s’y tromper. Ayez con
fiance en moi, je vous en supplie. Dites-moi ce
LE GRAND SAIGNEUR
247
quil y a! Ives est-il venu ici, sans que je le
sache... répondez!
Marie Faneau alla vers l’entrée de l’atelier
pour s’assurer que personne ne pouvait les
entendre. Elle revint à ce garçon, qui frisson
nait malgré son flegme, et de ses lèvres séchées
par une nuit de fièvre, elle proféra cette phrase
brutalement :
— Je m’adresse, en effet, au médecin, qui, je
l’espère, n’est pas le complice, s’il est l’ami, et
qui a le devoir du secret professionnel : Yves de
Pontcroix a tué mon frère.
Henri Duhat leva les deux poings, chancela :
— Vous êtes folle 1
— Non. J’en ai la preuve, autant qu’une preuve
morale puisse être admise en justice, car le ban
dit a pris toutes ses précautions pour établir son
innocence, lui. Il s’est même battu en l’honneur
de sa victime. C’est un crime bien fait.
Elle alla chercher, sur une étagère, derrière
une petite statuette chinoise, une boîte de
métal : c’étaient les Murratti’s.
Ils s’assirent tous les deux, se penchant sur
cette chose banale, cette vignette coloriée, où
souriait une jolie miss bien aguichante, fumant
le mince rouleau à bout doré. Marie ouvrit la
248
LE GRAND SAIGNEUR
boîte et souligna, de son ongle, quelques bri
sures de papier enveloppant les cigarettes. On
déchiffrait là des mots, mal tracés, écrits au
stylo, hachant les lettres, comme ayant tâtonné
et troué çà et là le papier fragile, mais cela pou
vait parfaitement se lire et nul autre au monde
que Michel Faneau n’avait pu les écrire :
« Marianeau, il va me tuer! »
Il avait dû crier cela dans l’ombre, au moment
même où ce qui le menaçait allait s’accomplir.
Il avait senti passer la mort sur lui et, comme
un pauvre nerveux maladif qu’il était, au lieu
de se défendre ou d’essayer de fuir, il avait crié
inutilement au secours !
Henri Duhat demeurait immobile, ses poings
fermés retombés sur ses genoux, accablé par
cette révélation.
— Comprenez-vous, maintenant, monsieur?
On est parti sans chauffeur et sans témoin. On
connaissait très bien la route, parcourue cent
fois, et on put choisir l’endroit, bien désert et
bien dangereux. Lui, a-t-il eu, dès le départ,
cette idée de meurtre planant sur lui? Il était si
gai, il dansait! Ou, au cours du voyage, lui
a-t-on fait une injure, l’a-t-on brutalisé? Corn-
LE GRAND SAIGNEUR
249
ment a-t-il eu le temps d’écrire cela, certaine
ment dans les ténèbres, et pourquoi n’a-t-il pas
pu s échapper ? TSous 1 ignorerons toujours. Mais,
Michel a eue vers moi. Je 1 entends, je le vois,
et il a pensé à moi, en se croyant perdu, car
personne ne pouvait avoir l’idée trop simple, du
moment qu’il n’y avait aucun soupçon, de
fouiller dans une boîte de cigarettes! Sur un
carnet, dans un portefeuille, un porte-monnaie,
oui. Dans les Murratti’s, ce n’était pas possible
et, du reste, c’est le marquis lui-même qui est
venu me rendre ces différents objets qu’on a
trouvés sur le corps de mon frère, dont on a,
d’ailleurs, tenu compte dans un procès-verbal
déclarant l’accident, constatation que l’assassin
ne pouvait ni ne désirait effacer... parce que le
hasard exige terriblement sa part dans le calcul
des assassins, monsieur!
Henri Duhat l’écoutait, médusé. Elle parlait
comme un juge d’instruction et c’était bien le
juge implacable qui se levait dans la belle amou
reuse.
Toute la nuit, Marie Faneau, penchée sur le
problème, l’avait étudié, pleurant toutes ses
larmes, les dernières, et, à présent, elle ne pleu
rait plus : elle agissait.
250
LE GRAND SAIGNEUR
— Hier soir, avant de m’endormir, en regar
dant l’heure à sa montre-bracelet, j’ai eu l’envie
de compter ses cigarettes pour savoir combien
il avait eu le temps d’en fumer avant de... Je le
faisais quelquefois pour le gronder et lui
défendre d’en abuser... pauvre petit! Et j’ai vu!
Ah!... (elle se prit les tempes à deux mains) j’ai
cru que je l’entendais hurler à mon oreille, de
là-bas, du ravin, de toutes ses forces :
« Marianeau, il va me tuer! »
Et moi, moi, je n’étais pas là, moi, j’avais
refusé de l’accompagner, ce qui l’avait con
damné.
— Une observation, interrompit le médecin,,
qui sentait que son client était condamné aussi,
pourquoi, selon vous, Yves de Pontcroix
l’aurait-il tué?
— Parce que mon frère lui avait signifié son
intention formelle de vivre avec nous, après
notre mariage. C’est aussi pour... la même rai
son que je vous supplie de remplacer mon frère..
Rassurez-vous, M. de Pontcroix n’aura pas
envie de vous tuer. Au moins, a-t-il confiance
en votre aveugle amitié, monsieur.
Mais cela ne durera pas longtemps, car je
me îefuse, moi, à rester dans la maison d’un
LE GRAND SAIGNEUR
251
assassin, s’il m’est absolument prouvé que je ne
suis pas en présence d’un fou !
— Cela n’a pas besoin de durer longtemps,
monsieur, seulement jusqu’à ce que j’aie pu
venger mon frère, car, vous ne pensez pas que
je veuille informer la justice de ce que je sais?
li la dévisagea, stupéfait.
— Permettez-moi de vous dire, mademoiselle,
que ce serait le plus simple et le plus loyal, si
vous êtes convaincue. On l’arrêtera d’abord, sur
votre dénonciation, cela est certain, et c’est à
souhaiter pour vous comme pour tout le monde,
et on éclaircira ensuite tout le mystère de cette
abomination.
— Vous oubliez, monsieur, que j’ai aimé cet
homme, répondit Marie Faneau, dont la voix
s’étranglait dans sa gorge.
— Et qu’elle l’aime encore ! soupira le jeune
homme, qui connaissait peut-être, maintenant,,
toute la puissance d’un amour inavouable.
XII
— Tu dis que Marie veut que tu viennes avec
nous? C’est inouï, mon cher! Mais elle va audevant de mes secrets désirs, la pauvre belle! Je
n’aurais jamais espéré tant de sa docilité. Elle est
unique, cette femme !
Henri Duhat, très honteux du rôle qu’il jouait
entre ces deux êtres, formidablement ennemis
l’un de l’autre, quoique liés par une passion non
moins cruelle que la haine, se demandait com
ment il se délierait, lui, du fameux secret pro
fessionnel qui lui pesait lourdement sur la con
science, l’entraînait même dangereusement à sa
propre perte.
_ Oui. Je n’en suis pas plus fier. Toi, tu vas
certainement à un scandale énorme, Yves. Je
254
LE GRAND SAIGNEUR
lui ai parlé, à mots couverts, de... névroses,
pour être poli, et elle n’a pas très bien compris
ce que je voulais dire. J’y renonce. Qu’elle
devine, si elle l’ose. Tout ce que je puis faire,
c’est soutenir le plus faible, le cas échéant.
Le marquis se promenait, tel un fauve en cage,
dans son bureau du Majestic et il y était entouré
de merveilleux cadeaux destinés à la fiancée :
œuvres d’art, bibelots curieux, bijoux, dentelles,
jusqu’à un coussin de soie rouge où il avait fait
broder, par une ouvrière émérite, le dernier
bouquet peint par la charmante pastelliste, afin
de remplacer celui qu’il avait si cavalièrement
fendu en deux.
— Je sais où je veux aller, Henri. Pourquoi
cette divine créature ne me guérirait-elle pas,
surtout depuis que son frère est mort? Tu ne
peux t’imaginer combien ce garçon-là était
encombrant. Il l’aimait vraiment trop.
Duhat, les yeux baissés, n’osait pas répondre
à cette nouvelle supposition. Un trouble gran
dissant s emparait de lui en présence de l’assas-r
sin, car il n y avait guère moyen de douter de sa
culpabilité. Supprimer la vie humaine, qui ri a
pas d’importance, c’était tellement dans ses
manières... de voir.
LE GRAND SAIGNEUR
—- Ge pauvre garçon me paraissait plutôt fri
vole, courant les dancings et s’amusant très loin
de l’affection raisonnable que tu lui prêtes, Yves.
—- Affection raisonnable ? Alors, tu as fait
toutes tes études de clinique pour aboutir... aux
affections raisonnables ? Tu crois à la raison de
l’humanité, quand l’homme est dépravé et la
femme séduisante, qu’ils vivent tout près 1 un
de l’autre dans la plus entière des libertés?
Duhat eut le frisson. De quel genre de morale
aurait-il pu parler, maintenant? Il ne lui en fal
lait pas connaître davantage des imaginations
de soixante mille francs à lancer dans un ravin
et pas une hésitation mentale, car il conservait
les bras tout chauds d’avoir brassé les œuvres
de guerre, là-bas, dans la grande cuve ou bouil
laient toutes les chairs pantelantes des plus
nobles humanités. Or, faire la guerre pour soi,
c’est se débarrasser de son ennemi particulier;
; '
256
le grand saigneur
engourdi. Il n’était pas fou, seulement privé de
sensibilité. Une chose quelquefois bien gênante,
la sensibilité. Henri Duhat s’en apercevait tous
les jours !
Yves de Pontcroix, reprit, le ton décisif :
_ Il n’y aura donc qu’un faire-part dans les
journaux et, à ce propos, tu iras voir Gompel
qui te rédigera ça le mieux du monde. Moi, je
ne veux pas revenir à Paris et je suis ravi de ne
pas avoir à m’y créer un salon... qui serait celui
de ma femme que l’on courtiserait sous mes
yeux, naturellement. J’en ai assez. Pontcroix ou
un yacht sur la mer. Elle n’a pas besoin de
doire et de toutes ses combinaisons louches.
C’est Gompel, le marchand de tableaux, qui m’a
présenté à elle. Il lui en présenterait d’autres.
Non! Fuir!... La marquise de Pontcroix n’a
plus à se soucier de son existence. Elle m’appar
tient. Oui, fuir... et très loin. J’ai tellement soif
de solitude.
Henri Duhat s’occupa des derniers préparatifs
du sacrifice pour épargner le plus possible les
entrevues pénibles à la fiancée. Sans cesse
dérangée par les couturières ou les bijoutiers,
Marie vivait emportée dans une espèce de tour
billon où les objets lui semblaient tous teints
LE GRAND SAIGNEUR
257
d’une pourpre sinistre, depuis les fleurs jusqu’aux
meubles. Elle ne regardait plus ni les écrins, ni
les toilettes. Elle vivait en dedans pour écouter
une voix lointaine, lamentable, lui crier : « Au
secours! Il m’a tué ! »
Le mariage se fit très simplement et civile
ment, un matin, de très bonne heure, selon les
formelles volonté de Marie Faneau. Il n’y eut
<que l’assistance réglementaire des témoins, ce
qui scandalisa le maire lui-même à cause de la
qualité des époux. Le deuil récent expliquait le
manque de cérémonie, mais point qu on lui eut
interdit le discours en lui adressant dix mille
francs pour les pauvres de l’arrondissement. Ces
grands noms sont d’un sans-gêne qui frise
l’impertinence.
Marie abandonnait momentanément son ate
lier (qu’elle gardait comme pied-à-terre permis
par le marquis) à la brave Ermance, dont les
larmes ne tarissaient plus.
Avant de monter en voiture, M”e de Pontcroix,
furtive et toute tremblante, vint embrasser la
pauvre femme, lui recommander sa chère petite
Fanette, qu’elle lui laissait en attendant de leur
faire signe à toutes les deux. Ah ! les reverrai -
.elles jamais?
258
LE GRAND SAIGNEUR
— C’est bien pis que l’enterrement ! hoque
tait Ermance, que la grosse augmentation des
gages ne consolait pas et qui retenait Fanette,
hurlant à la mort de toute sapetite voix suraiguë.
Lucot, le chauffeur, avait reçu des ordres
sévères pour couper au plus court et ne tra
verser, sous aucun prétexte, les pays par où
était passée Vautre voiture.
Henri Duhat ne prononça pas un seul mot
durant tout le voyage. Il assista au déjeuner,
dans un immense et somptueux hôtel de pro
vince, en refusant tous les plats sous prétexte
d’une migraine causée par le vertige de la
vitesse. Il déclara, d’un ton dur qu’on ne lui
connaissait pas :
— Vous voudriez nous faire tuer que vous ne
vous y prendriez pas autrement, mon cher
Yves.
— N’es-tu pas là pour nous sauver ? répliqua
le marquis, absolument sans inquiétude, proba
blement parce qu’il ne conduisait pas lui-même,
cette fois.
Il prenait souvent la main de sa femme et rou
lait, sous son index impatient, l’anneau d’or,
très lourd, qui la faisait sa prisonnière. Une
étrange langueur s’emparait de lui, quand, par
LE GRAND SAIGNEUR
259
hasard, la ronde épaule de Marie heurtait la
sienne.
Elle non plus ne parlait pas, mais ce n’était
point pour étonner ce grand taciturne... qui
redoutait tant le langage de l’amour humain.
Elle se bornait à lui sourire, d’un sourire trop
résigné pour être franc.
Malgré sa rapidité, le voyage lui semblait
interminable ; un supplice inédit qu’elle ne sup
porterait peut-être pas jusqu’au bout. Arrive
rait-on jamais? Et ne valait-il pas mieux être
précipités tous dans n’importe quel ravin que
sréchouer dans le ténébreux abîme de la nuit
nuptiale ?
Enfin, au soleil couchant, l’auto roula, plus
doucement, sous la voûte d’une avenue d’ormeaux
centenaires.
— Chérie, dit son mari, de sa voix
sourde qui s’altérait un peu, voici Pontcroix.
Le port et la ville sont loin. Nous sommes
en plein désert, mais, vous le savez déjà,
c’est un conte de fée que ce château, et
puisque la fée y est venue, j’espère tous les
Elle répondit, très naturellement, cette phrase
qui fît tressaillir Henri Duhat :
2g()
LE GRAND SAIGNEUR
_ Tous les miracles... excepté celui qui îes
suscite les morts?
.
Le château avait un aspect presque religieux
avec son calvaire situé juste en face de la porte
principale. Entouré de landes en fleurs, il se
dressait tout gris, d’un gris de lichen et de
mousses argentées, sur un pan de roches dont
quelques-unes affectaient des formes de moines.
Des vaches à clarine et des petits moutons bruns
broutaient paisiblement, gardés par des bergeres
en coiffes aux ailes mouvantes. On ne voyait
presque pas de croisées du côté de ce calvaire,
mais, de l’autre côté, vers le chenal qui blan
chissait les fonds du paysage, le bordant d’un
nuage tombé, il y avait les plus larges ouver
tures, des galeries toutes à jour, festonnées de
plantes grimpantes.
La limousine s'arrêta devant un perron où se
trouvaient, dévotement rangées, comme à l’église,
trois femmes en costumes du pays, pailletés de
belles broderies au corsage, et trois hommes,
d’air extrêmement sérieux sous leurs grands
chapeaux. Cela formait trois couples qui étaient
nés dans les dépendances du manoir, s’y étaient
mariés et voulaient bien y mourir. Les femmes
firent une révérence d’autrefois, les hommes se
LE GRAND SAIGNEUR
261
découvrirent, en agitant vigoureusement les
rubans de velours de leurs chapeaux, puis, dis
crètement, les gens de Pontcroix se retirèrent
sans même qu’on eût à leur demander leurs
noms parce qu’ils faisaient partie des pierres de
cette demeure seigneuriale. Ils en étaient l’âme,
qu’on ne devait pas voir.
En gravissant le grand escalier, Marie aperçut,
par les ogives, le plus ravissant des jardins sus
pendus. Un fouillis de fleurs, d’arbustes, des
orangers, des buissons ardents, des lilas blancs,
des roses rouges y formaient une couronne
touffue sous laquelle disparaissaient un petit
préau monacal et une chapelle, dont toutes ces
floraisons parfumées, forcées en serres ou
poussées librement, formaient les encensoirs.
La cour intérieure était dallée de marbre jaune
et prenait un air italien aux reflets du couchant.
_ Mon Dieu, bégaya Marie, un instant isolée
avec Duhat sur la galerie d’où l’on pouvait con
templer les merveilles de ce jardin éblouissant
au sein de cette nature sauvage, quel crime ai-je
donc commis,moi,malheureuse fille,qui n’aijamais
rêvé rien d’aussi féerique, même le pinceau a
la main, pour être condamnée à voir cela sous
des voiles de deuil... et peut-être en moum
262
LE GRAND SAIGNEUR
Duhat s’inclina. Il semblait harassé de fatigue.
— Madame, je vous laisse ici. Je n’en peux
plus. Ayez pitié de vous, sinon de lui, et souve
nez-vous que je suis le plus humble de vos ser
viteurs, quoi qu’il arrive. II a fait de Pontcroix,
que j’ai connu le plus froid des monastères, un
palais des mille et une nuits. Puissiez-vous y
vivre en oubliant.
Elle dut visiter, son mari lui tenant le coude
pour la soutenir dans les passages obscurs, tous
les appartements meublés avec un luxe inouï,
salons anciens ou boudoirs modernes, et elle
finit par tomber, brisée d’émotion, sur le divan
bleu de la chambre nuptiale, toute azurée comme
un ciel de printemps, ronde comme un immense
nid. Les deux larges fenêtres se commandant,
le jour semblait traverser, de part en part, la
fameuse tour de la légende. D’un côté, c’était
le jardin terrasse aux parfums enivrants, de
l’autre, la lande vaste et unie, l’horizon splendide
qui ne se terminait que par la frange d’écume de
la baie.
— Marianeau, fit Yves de Pontcroix, debout
devant elle entre ces deux merveilles, haut et
sombre, mais bien chez lui, effaçant enfin tous
les souvenirs du monde nouveau pour ne rap
LE GRAND SAIGNEUR
263
peler que le seigneur ancien, maître absolu d’une
destinée de femme, je suis heureux de vous
recevoir ici, parce que le cadre est digne de vous.
Ma belle chérie, vous êtes fatiguée, je vous laisse.
Nous dînerons vers huit heures, n’est-ce pas?
Vous avez une heure encore pour vous reposer
un peu. Si vous avez besoin des femmes
que vous avez vues en arrivant, il n’y a
qu'à les appeler. Il y en a une qui sait coiffer...
Donnez-moi vos mains ! Oui, vous êtes très
fatiguée? Vous êtes triste? Vous ne m’aimez
plus?
— A quoi bon ! soupira-t-elle accablée.
— C’est un peu vrai. Si vous m’aimiez encore,
vous me feriez croire en Dieu et, alors, il me
faudrait entrer dans les ordres.
Il avait dit cela d’un ton amer, non comme
une ironie, mais comme la conclusion logique
du drame intérieur qui le hantait.
Marie aurait voulu dormir ou se cacher, fuir
dans l’inconscience ou courir vers une gare,
prendre un train. Elle n’était pas chez elle, ni à
sa place chez lui !
Elle sonna les servantes qui lui préparèrent
un bain et l’aidèrent à revêtir une robe de soieries
blanches qu’elle voila d’une écharpe noire, dès
12
264
LE GRAND SAIGNEUR
quelles furent parties. Ces femmes discrètes
eurent la touchante attention de ne pas voir
qu’elle pleurait. Sans un bijou, sans une fleur,
elle avait relevé haut ses cheveux, en casque de
guerrière pour ne rien abandonner aux sui prises
des caresses, puis, courageusement, parce que
c’était l’heure et qu’elle ne voulait pas faire
attendre, elle descendit dans la grande salle
d’en bas, où elle se sentit toute petite, comme à
jamais perdue.
Elle y retrouva son mari, en élégant costume
d’intérieur, la boutonnière fleurie d un bouton
de rose. Henri Duhat l’écoutait, stupéfait, sous
son flot de paroles étourdissantes. 11 devinait
cet homme criminel tellement détaché de tous
les mondes civilisés qu’il en paraissait plus
grand, moins coupable, hors du temps et de la
réalité. Certainement, il n’avait aucun remords,
était enfin très heureux, ou croyait à l’impunité
ou touchait à la plus complète félicité de sa vie
d'amour... et il y avait derrière lui le cadavre
du frère de sa femme qu’il adorait !
Tous les trois ils mangèrent, ou firent sem
blant, dans une superbe vaisselle d’argent tim
brée d’un très vieil écusson fleurdelisé, et ils
burent un vin couleur de topaze brûlée dans des
LE GRAND SAIGNEUR
2ê5
hanaps dont la hauteur fit un instant sourire la
pauvre Marianeau.
Elle demanda de l’eau pure, car elle avait la
fièvre.
Les servantes, timides, malgré leur costume
rutilant de princesses de comédies, contemplaient
à la dérobée la belle dame de Paris dont la
chevelure d’or pourpré représentait toute la
fortune.
Mais c’était la maîtresse. 11 n’y avait rien à
dire, sinon qu’elle était trop triste pour tant de
bonheur.
Puis les deux hommes allèrent fumer un
moment sur la galerie festonnée de lierre, se
saluèrent correctement en échangeant la plus
cordiale poignée de main, et chacun rentra
dans son appartement.
Marie attendait le fauve, en proie à une ter
reur sans nom. 11 avait acquis tous les droits
sur elle et elle devenait sa propriété légitime,
une des statues de ce château où l’on rencontrait
des dames de marbre aux beaux yeux morts !
11 l’avait d’ailleurs royalement payée, lui ayant
fait dire, par son notaire breton, qu elle serait
l’héritière de toute sa fortune, de tous ses biens,
.s’il venait à s’en aller le premier, selon l usage
266
LE GRAND SAIGNEUR
même, avait ajouté maître Mahaut, toujours
précis, dans le cas ow elle ne lui donnerait pan
d'enfant.
La chambre était calme, tellement bleue
qu elle se perdait dans le ciel d’azur sombre qui
baignait la tour et la pénétrait par ses deux
fenêtres ouvertes. Du midi montait 1 odeur
exquise des corbeilles fleuries et, au nord, on
voyait la lune radieuse faire neiger le flot loin
tain de la baie. Ah! la belle nuit d’amour, si on
avait pu oublier l’horreur de la haine ! Etait-ce
bien vrai, cette folie du meurtre? Gela ne pou
vait-il se reléguer dans l’antiquité de la légende?
Le cauchemar n’allait-il pas replier ses ailes
noires pour laisser planer, enfin libre, le beau
rêve couleur d’or et de saphir? Ne vivrait-on
pas entièrement le conte de fée qu’il avait
évoqué lui-même en lui faisant les honneurs de
sa maison, la vieille et religieuse maison des
ancêtres qu’il transformait pour elle seule en un
temple des voluptés païennes ?
Il frappa très doucement. Elle sauta sur une
petite lampe d’albâtre dont elle alluma l’électri
cité, parce qu’elle redoutait cette caressante
clarté de la lune inondant la chambre de ses
rayons couleur de miel.
LE GRAND SAIGNEUR
267
— Entrez! dit-elle, mise debout surtout par
son irrésistible envie de fuir.
Son cœur battait à se rompre. Elle espérait
bien que sa vie s’arrêterait là, devant le déses
poir de ne rien oser tenter pour venger le mort.
Que pouvait-elle, qui ne serait pas odieux? Ce à
quoi elle pensait la révoltait, mais lui laisserait-il
le temps, voudrait-il regarder autre chose qu’elle
même ?
Il s avança de son pas souple.
Marianeau, fît-il, d’un ton relativement
affectueux, vous êtes très fatiguée par ce dur
voyage, tellement rapide qu’il vous a coupé le
souffle. Je vous en prie, ne respirez pas en
haletant comme si vous étouffiez. Tenez! Vous
tremblez si fort que vous allez tomber. (Il l’enve
loppa de son bras et la fit se rasseoir auprès de
lui.) Qu’est-il donc arrivé de plus que ma laideur
ou ma brutalité pour vous éloigner de moi? Il y
a autre chose que votre frayeur de petite fille
devant l’ogre? Que vous a-t-on dit? Vous
n’imaginez pas ce que peut être le tourment d’un
jaloux tel que moi. Allons, un peu plus de
courage ! Avouez que vous continuez à me
craindre... malgré que vous m’ayez permis
les audaces.
268
LE GRAND SAIGNEE R
Il essayait de ^plaisanter de son irritante
façon, très courtoise et très cruelle parce
qu’elle dénotait une maîtrise au moins singulière
de son tempérament passionné. Il faisait ce
qu’il voulait de sa force et n’en était dominé
que dans certaines occasions, heureusement
très rares :
Marie répondit, d’une voix à peine distincte :
— C’est nerveux. Je ne sais plus pourquoi
j’ai peur. Je vous en fais mes excuses, monsieur,
car je devrais pouvoir mieux vous remercier.
Il eut son habituel rire sourd.
— Monsieur ? Eh bien, madame, il va falloir
que je vous fasse la cour, puisque nous ne nous
reconnaissons plus !
Il jouait avec sa main et lui ôta son alliance
qu’il mit à son petit doigt. Puis il gronda, entre
ses dents :
— Comme leur amour, leur sale amour
détruit toute la confiance et fait perdre la notion
de l’absolu aux pauvres créatures qui en furent
les victimes ! Marie, vous souvenez-vous que je
vous ai dit un jour : Je vous aurai consentante...
ou je vous tuerai?
— Vous me tuerez, Yves, je n’implore plus
que cette dernière grâce de votre part.
LE GRAND SAIGNEUR
269
Elle venait de crier, malgré elle, son nom,
car elle ne se souvenait que trop.
— Ma chérie ! Mais c’est vous qui êtes
effrayante ! (Il glissa vivement à ses pieds, lui serra
les genoux, et la regarda, un moment silencieux :)
Et pourquoi ne te ferais-je pas la cour, Maria
Oui, tu es très belle et tu me plais infi
neau
niment, mais ce que j’aime le plus en toi, c’est
que tu es d’une race égale à la mienne en force,
quoique bien différente... J’aime ta peau qui a
la douceur de la fleur et ton sang qui coule
dessous en lui donnant le reflet de l’aurore.
J aime tes yeux qui sont ouverts larges à toute
lumière, d’une indéfinie couleur comme celle de
la mer changeante. Sont-ils gris, sont-ils bleus,
sont-ils verts ? Ou, sont-ils simplement, les yeux,
le plus beau regard du monde? Tiens ! Je suis si
doux et si heureux, ce soir, que je resterai»
enchante, enchaîné a tes pieds toute la nuit !
Nous sommes seuls dans l’immensité, Marie.
C'est l’heure unique, celle qui ne revient jamais,
et nous avons le droit, tous les droits d’en pro
fiter. Marie, je veux que tu m’aimes encore, moi.
Je veux te reconquérir... Abandonnons un peu
la terre et notre époque. On a tout détruit et
tout tué, oui. Il ne reste plus que nous, rois d’un
270
LE GRAND SAIGNEUR
monde nouveau... que nous ne repeuplerons
pas!... Marie, j’ai été violent, grossier, cela est
possible. Je ne m’en souviens plus du tout et
vous l’oublierez parce que la vie commence
aujourd’hui. Vous m’aimerez, tu m’aimeras
parce que tu m’as vu tel que je suis, ou que je
veux être, quand mon masque est tombé. Pour
quoi ne me comprendrais-tu pas, toi, qui peux
si facilement reconstituer un visage d’après ses
apparences? Pourquoi aurais-tu le dégoût de
celui qui t’a voulue tout entière, légitimement,
pour ne pas t’offenser ou te désespérer? Je ne
suis pas fou, Marie, et mon amour, à moi, est
d’une essence un peu plus rare que celui des
humains, parce qu’il ne finit pas. La satiété ne
le menace pas. Il n’a pas le but ridicule de la
procréation. Il faut laisser ce soin à nos domes
tiques. La procréation est un usage/de bassecour ou d étable, et elle fournit assez d’esclaves
pour que les gens libres ne s’en occupent pas.
Je ne crois pas que, maintenant, ceux qui sont
doués de la faculté de réfléchir puissent songer
a préparer, le plus sérieusement possible, de
nouvelles hécatombes. 11 n’y a pas d’autre
raison aux grandes guerres que... le surpeuple
ment. Quand ces idiots-là sont trop, ils s’entre
LE GRAND SAIGNEUR
271
tuent, ou tombent les uns sur les autres, parce
t[u ils ont faim. C est une illusion dangereuse
qu’espérer de l’homme normal un sentiment nor
mal de sa vraie force, qui serait de jouir de la vie
telle qu’elle est, et elle est bonne quand on est le
maître de sa volonté !... Il faut avoir vu le
massacre de près pour se rendre compte que...
les meilleurs chefs sont ceux qui savent sacrifier
le plus d’esclaves et qui déblaient le terrain
devant eux pour arriver le plus rapidement au
but. (Il rêva, un instant.) Non, Marie, la vie
humaine ne vaut pas la peine qu’on se
donne pour la défendre, ni, surtout, celle
qu’on prend pour la perdre. Une chose compte,
puisque c’est sur cela que repose la loi de
1& vie : la volupté. Or, la volupté n’est belle
qu’à l’état pur. Marie, je vous adore. Je ne
veux être pour vous ni un maître, ni un esclave.
Est-ce que Henri Duhat vous a dit ce que
j’attendais de vous?
Penchée sur lui, elle écoutait, aftolée, buvant
ses paroles comme on boirait un poison enivrant,
et dans cette atmosphère qui avait à la lois le
goût de la fleur et celui du sel de 1 océan, elle ne
savait plus trop, en effet, si elle était encore de
ce monde ou si le cauchemar, le rêve l’emportait
272
LE GRAND SAIGNEUR
dans une contrée d’affreuse solitude ou de divine
joie.
— Non, fit-elle d’une voix étranglée par les
larmes, votre médecin ne m’a rien dit. Je ne lui
aurais pas permis une telle injure. Et lui, n’a pas
osé.
Il éclata d’un rire franchement jeune :
— Une injure? Et comment appelles-tu les
recommandations de la mère à la nouvelle
épouse?... Comment faut-il nommer toutes les
plaisanteries permises sur la robe blanche de la
jeune mariée qui ne doit la mettre qu’une fois?
Vraiment, vous qui êtes, vous l’avez avoué, une
femme et non pas une ignorante, comment
appelez-vous tous les usages bien mondains qui
tendent à inventorier les cabinets de toilette des
gens qui s’aiment? Tudieu, ma chère, je trouve
enfin excessive cette pudeur, votre plus grand
charme, je l’avoue, qui ne résiste pourtant pas à
Notre desii de vouloir etre heureuse ! Vous êtes
la plus jolie femme que je connaisse, mais vous
êtes la plus naïve des amoureuses, si vous reculez
toujours devant la force. Que signifient donc
tous ces roucoulements, ces serments et ces
promesses de folie, si nous ne jouons pas franc
jeu le jour, pardon, la nuit des noces?Marianeau,
LE GRAND SAIGNEUR
273
je vous aime assez, moi, pour ne pas vous
imposer mon amour qui ne ressemble pas tout
à fait à Tautre, mais, tout de même, rendez-moi
cette justice, c’est que j’ai le droit pour moi.
Sang pour sang! J’ai le plein pouvoir de l’époux
qui réclame celui d’une virginité !
Marie s’arrâcha, d’un mouvement violent, des
bras qui la serraient. Elle se redressa, trem
blante, mais bien décidée à rompre le charme
féroce qui l’enveloppait. Son cerveau éclatait.
Elle ne suivait plus le sens des mots. Tout
tournait autour d’elle. Quelle était donc cette
spéciale espèce de meurtrier qui réclamait une
virginité, ou le sang d’un nouveau meurtre?
— Allons, lit-elle, en laissant tomber sur lui
un regard de mépris horrifié, continuez ! Avouez!
Quelle victime vous faut-il encore et de quelle
façon très lâche ou très ignoble désirez-vous tuei
cette nuit?
Il se leva à son tour, les mains crispées dans
sa robe qu’il déchirait sans le savoir.
_ Pourquoi parlez-vous de tuer ? Vous ne
risquez la mort que si vous m’irritez par une
résistance trop prolongée. Vous disiez m’aimer
assez pour tout souffrir de mon amour ? Je vous
ai crue... et qui sait si vous ne senez pas
274
LE GRAND SAIGNEUR
devenue mon égale ? Qui sait si ce n eût pas été
vous qui eussiez fini par dominer ? J avais mis,
moi, toute ma confiance en vous!... Et puis,
non, il y a autre chose! Ne mentez pas! Ah!
mon médecin n’a pas osé vous le dire? Encore
un timide amoureux qui tremble devant vous,
n’est-ce pas? Appelle-le donc à ton secours, ma
très belle furie! Personne, ici, n’entend jamais
rien, les murs sont trop épais, la chambre est
trop haute et tu es dans la tour de B relande, la
femme infidèle, celle qui est morte de faim. Ah 1
non! leur pudeur!... C’est édifiant! Si seulement
je t’avais dévêtue, si j’avais fait tous les gestes
les plus ridicules de vos jolies petites passions
honnêtes, je m’expliquerais tes airs très indignés,
ça vaudrait la peine. Ouvre-moi ton corsage, là,
seulement, au-dessus des seins, sans plus... (Et
il ajouta, la voix frémissante, les yeux tout à
coup lumineux :) Maintenant, j’ai soif. Je ne
veux pas te défigurer ni toucher à ta bouche,
parce que je tiens à la merveille de ton visage
pâle, mais ne me mets pas en colère, dis!
Par un miraculeux effort de ses nerfs, Marie
put répondre, froidement.
— Soit ! j’accepte. Mais j’ai sur la poitrine, en'
ce moment, tout près du cœur, une chose à
LE GRAND SAIGNEUR
275-
laquelle je tiens beaucoup. Une lettre. Je l’avais
cachée là, justement, parce que, connaissant
votre effroyable jalousie, je ne pensais pas que
vous pourriez la trouver... puisque vous me lais
siez... la liberté de ma personne.
— Une lettre? Tu as caché une lettre d’amour
dans ton corsage, toi? Ce n’est pas vrai ou tu
veux me rendre fou !
— Regardez vous-même.
Elle s’approcha de la petite lampe d albâtre et,
lentement, chastement, les yeux rivés à ses yeux,
le tenant encore sous le magnétisme de la femme
qui sacrifie même sa vie à sa volonté, elle lui
désigna, collée à sa chair par la moiteur de la
fièvre, un frêle morceau de papier, pas une lettre,
un lambeau de lettre, certainement.
Yves de Pontcroix se rua sur elle, prêt à mettre
en pièces la femme avec la lettre.
_ Lisez ! ordonna-t-elle en rattachant son
corsage.
. ,
Il plaça sous la lampe ce lambeau de papier,
lissa, de son index rageur, le déchiffra, recula,
puis répéta, d’un ton guttural comme le cri d une
hôte blessée :
,
.
«
va me ^ueï »
_ C’est l’écriture de mon frère. Vous la connaissez.
LE GRANn SAIGNEUR
Il y eut un lourd silence.
— Oui, dit-il de sa voix redevenue sourde,
-c’est bien l’écriture de votre frère !
— Vous avouez?
-— J’avoue quand il me plaît, madame, vous
le savez bien.
Elle fut forcée de s’asseoir sur le divan ou elle
parut si pâle, si morte, qu’il ne put s empecher
de lui dire :
— Comme vous devez souffrir, Marie !
Elle ferma les yeux, mais ne pleura pas. Elle
ne pouvait plus pleurer.
— Alors, fit-il d’un accent devenu subitement
très doux, c’est pour cela que vous ne m’offriez
plus vos lèvres ? Si je pouvais vous prouver que
je n’ai pas tué votre frère, me les donneriezvous encore ?
Elle répondit, tout bas, suffoquée'par la pas
sion qui débordait en elle :
— Oui.
Il prit sa main, y reglissa l’anneau d’or qui la
refaisait sa prisonnière.
— Au revoir, Marie, dit-il reprenant son ton
railleur et glacé d’homme du monde qui prend
congé. Vous êtes fatiguée. Moi aussi... et nous
avons toute la vie devant nous. A demain.
LE GRAND SAIGNEUR
277
El de son pas souple, nonchalant, il se retira.
Dans le corridor, sorte de pont couvert qui
reliait la tour aux autres batiments, il rencontra
son médecin qui errait comme une âme en peine,
s efforçant de calmer sa fievre a la brise nocturne
dont les parfums, au contraire, l’exaspéraient.
— Que faites-vous donc là, mon cher ?
demanda le marquis souriant. 11 est au moins
deux heures du matin ! Vous n’êtes donc pas
fatigué, vous, comme tout le monde, ici, de cette
course aux abîmes ?
— Non, Yves, j’étais un peu inquiet.
— Ah! quel cœur sensible vous avez depuis
quelques mois ! Cette Marie Faneau, quelle
enchanteresse! Elle apprivoiserait un tigre... et
même un médecin. Rassurez-vous (et il lui frap
pa durement sur l’épaule). Personne n’a besoin
de vos services. Je suis guéri, mon cher! (Il
ajouta d’un ton confidentiel :) Entendez-vous
bien ? Me voici redescendu au rang de simple
mortel, Henri. Réjouissez-vous. II y a un imbé
cile de plus sur la terre. Je n’ai plus besoin de
voir du sang pour être heureux! Non, en vérité,
je n’ai jamais été plus heureux que cette nuit !
A demain? J’ai laissé dormir la marquise. Qu’on
ne la réveille pas trop tôt, surtout.
278
LE GRAND SAIGNEUR
Il mit un doigt sur sa bouche et s’éloigna de
son pas élastique, peut-être un peu plus lent.
Le lendemain, vers midi, un domestique
entrant chez son maître, car la marquise décla
rait'ne pas l’avoir vu, le découvrait étendu, tout
habillé, sur un fauteuil, le front troué d’une
balle.
Il* avait écrit ceci, pour sa femme :
Marianeau, je nai pas tué votre frère. Le pauvre névrosé
m avait montré ce papier, un jour que nous nous étions
disputés à votre sujet, et, poursuivi par une des idées
baroques hantant souvent les monomanes de la persécu
tion, il m’avait dit, en riant : Si vous vouliez me suppri
mer, voilà qui empêcherait ma sœur d’être à vous.
Le malheur, c’est que, moi, je ne lui ai pas demandé de
supprimer le papier, après notre réconciliation. Je n’y ai
même pas pensé.
fout mon amour.
Adieu.
Le médecin qui, le premier, lut la lettre, lais-
279
LE GRAND SAIGNEUR
sée ouverte sur un bureau, murmura, boule
versé :
— Si elle peut croire cela, et c’est possible,
elle l’aimera toujours. Il vient de recréer le
vampire.
BIBLIOTHÈQUE
3 Septembre 1921.
DE LA VILLE
DE PÊRIGUEUX
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