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Médias

Fait partie de Notre-Dame des Rats

extracted text
Raclillde

NOTRE DAME DES RATS
roman

collection de la revue

louis querelle,
26, rue cambon,

2G

éditeur
Paris

NOTRE-DAME DES RATS

DU MÊME AUTEUR :

AU MERCURE DE FRANCE
Les hors nature, mœurs contemporaines...............
La tour d’amour............................................................
L’heure sexuelle ............................................................
La jongleuse ...................................... .............. •
Contes et nouvelles, suivis du tlieatre...................
La sanglante ironie........................................................
L'imitation de la mort..................................................
Le dessous .......................................................................
Le meneur de louves....................................................
Son printemps ................................................................
L’animale ........................................................................
Dans le puits, ou la vie inférieure, 1915-1917, avec
un portrait de l’auteur par Lita Besnard...........

1 vol.
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CHEZ DIFFERENTS EDITEURS
La découverte de l’Amérique (Kundig)..................... 1 vol.
Monsieur Vénus (Flammarion) ................................ 1 vol.
La haine amoureuse (Flammarion)...........................
1 vol.
Le château des deux amants (Flammarion)........... 1 vol.
La souris japonaise (Flammarion)...........................
1 vol.
Les Rajeac (Flammarion)............................................ 1 vol.
Le grand saigneur (Flammarion)................................ 1 vol.
Au seuil de l’Enfer (Flammarion), en collabora­
tion avec F. de Homen-Cristo................................ 1 vol.
Le parc du mystère (Flammarion), en collabora­
tion avec F. de Homen-Cristo...............................
1 vol.
La princesse des ténèbres (Calmann-Lévy)..’.’* 1 vol.
Le théâtre des bêtes (Les Arts et le Livre)........... 1 vol.
La Maison vierge (Ferenczi)............................... ’ ‘ *
1 vol.
L hôtel du grand veneur (Ferenczi)..
1 vol.
Refaire l’amour (Ferenczi)...................'”
1 vol.
Madame de Lydone, assassin (Ferenczi)
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Madame Adonis (Ferenczi).
Le prisonnier (Edition de France)êA ‘’coliâbÀl 1 vol.
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ab°
ie ne suis Pas féministe (Ed. dé France^ 1 vol.
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,e surmal‘ llf Ie«res (Gras™?)

«.on.™

(Ed' Oes Porïquesj
’?™Sd®SU(7e?eencFzîrCe>..............
“.......................

avec Jean-Joë

1 vol.
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RACHILDE

NOTRE-DAME DES RATS

B.M. DE PERIGUEUX

I

C0000978855

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :

VINGT

EXEMPLAIRES

SUR

ALFA,

NUMÉROTÉS DE 1 A 20.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
pour tous pays.
Copyright by LOUIS QUERELLE (1931)

L’homme se lamentait d’un ton bas et
implorant comme s’il voulait supplier
ses bœufs ou appeler à son secours tous
les esprits de la terre..,
La charrue dont il tenait les dures poi­
gnées ne s’enfoncait plus régulièrement
parce qu’il était fatigué sur la fin de celte
interminable journée de travail, mais
elle ne finissait pas, puisqu’elle recom­
mencerait le lendemain... rien ne finis­
sait!...
Les bœufs marchaient de travers, ti­
rant à droite, tirant à gauche, butant
dans les mottes, fléchissant des genoux,
leurs flancs maigres de bêtes harassées

-i

NOTRE-DAME DES RATS

semblant prêts a rendre leur dernier
souffle.
L’homme pensait à ces petits gnomes
complaisants qui, disait-on, pouvaient
aider le pauvre chrétien moyennant le
cadeau d’une pièce d’or, ou d’une hostie,
selon les circonstances. Il n’y croyait
guère, demeurant toujours le fidèle ob­
servateur des lois de notre mère l’Eglise,
laquelle recommandait de fuir les tenta­
tions de Satan. Cependant, il eut la vi­
sion d’un bizarre campagnol traversant
son sillon sans se presser, l’air de se mo­
quer de lui. Il aurait fallu de l’or. Il n’en
voyait jamais! Pour une hostie, s’il en
recevait une, le matin de Pâques, il se­
rait vraiment trop tard pour l’aller re­
cracher devant un pareil démon. Comme
il était donc fatigué! La fatigue est une
honte et devient, parfois, une dange­
reuse conseillère.
L attelage s’arrêta. Son conducteur
chancelait. Ses bœufs, d’un même mou­
vement, penchèrent leurs fronts lourds,
passant leurs langues autour de leurs
— 8

NOTRE-DAME DES RATS

muffles, buvant leur bave. Ils avaient
soif. L’homme se croisa les bras essayant
d’enf ermer son cœur bondissant dans sa
poitrine. Et une buée chaude entoura ces
trois bêtes de somme, monta, du sillon
creusé, tel un encens vers Dieu.
Ah! oui, Dieu! Notre Seigneur Jésus,
Notre Dame et tous les saints!
Heureusement qu’il y avait le ciel.
Comment aurait-on pu vivre sans se souvenir du ciel? On savait bien qu’on
n’était là qu’en passant.
Ce laboureur, ni jeune ni vieux, sans
âge parce qu’il était malade, recru de
sa fatigue et de celle de toute une lignée
de paysans corvéables à merci, essayait
de lever la tête, de se séparer, pourtant,
de ces animaux qui n’espéraient même
pas le foin qu’ils mangeraient au retour,
n’en devinant pas encore l’odeur.
Lui, l’homme, sentait déjà le paradis à
travers tous les tourments. Il le flairait
comme la provende promise a tous les
martyrs de la chair. Que ce devait être
beau en comparaison de la laideur de

9 —

>

NOTRE-DAME DES RATS

l’existence! Dès le début de la vie de ce
monde, on avait embrouillé les choses.
Si on ne savait pas très nettement pour­
quoi, on constatait les résultats et ce ne
pouvait être qu’une volonté mauvaise,
qui dirigeait, maintenant, les pauvres
simples à contre sens. Et le laboureur
pensait aux obscurs poissons remontant
le cours de l’eau durant que les oiseaux,
en pleine lumière, suivaient, eux, la.
pente du vent. Plus on se trouve bas
dans l’échelle des êtres, plus on doit
s’évertuer, ne compter que sur soi, re­
monter le courant...
Essuyant la sueur de ses tempes avec
sa manche de drap rugueux, il contem­
plait le paysage assombri par le crépus­
cule.
Le champ s’étendait à perte de vue,
sillonné de raies brunes sur une surface
grise, gratté par la charrue, peigné par
une griffe de fer ne lui laissant pas un
coin de libre chevelure, pas une touffe
d herbe sauvage et sur cette place, un
peu bombée, ce sommet de la colline,

NOTRE-DAME DES RATS

leur groupe d’humbles travailleurs do­
minait la terre, tristement.
Autour du champ, la forêt guettait,
énorme et secrète, s’embusquant, ayant
été obligée de reculer en face de la cul­
ture, de se replier devant l’incendie qui
l’avait mordue aux souches comme un
chien rouge poursuivant un loup noir.
On défrichait d’abord de cette violente
façon, puis, ensuite, on mêlait la cendre
et la fange, le charbon et le sable pour
en faire une bonne pâte molle d’où sor­
tirait une autre pâte meilleure, celle de
la farine du blé : le pain.
Et là-haut, très haut, sur une monta­
gne, hérissée de rochers lui formant un
rempart naturel, une terrasse à pic, se
dressait le manoir des seigneurs du lieu,
redoutables soldats ayant commis tous
les péchés de guerre, mais, de très no­
bles maîtres, saints religieux connais­
sant les lois de l’aumone, c est-à-dire
prenant aux uns ce qu’ils donnaient aux
autres.
.
.
.
Le laboureur songeait, raisonnable­

— 11 —

NOTRE-DAME DES RATS

ment, qu’il faut que chacun vive selon
son rang, commande selon sa puissance.
Il avait l’âme saturée du mal de la ré­
flexion, ce qui le rendait à la fois craintif
et respectueux au sujet d’événements
déjà survenus ou qui, peut-être, n’arri­
veraient jamais.
Cet homme s’efforçait de se dégager
du joug qui pesait sur lui, mais il avait
la tête lourde, comme ses bœufs abais­
sant leurs cornes jusqu’au sillon, cher­
chant de leurs gros yeux, aveuglés de
mouches, un trou leur permettant de
respirer un peu d’humidité. On avait eu
trop chaud. On commençait à avoir
froid, dans le soir qui tombait.
Est-ce qu’on allait s’enraciner à cette
glèbe collant aux pieds comme un ba­
quet de poix?
Le laboureur voulait reprendre sa
charrue pour tâcher de finir au moins ce
deinier sillon et il restait là, les bras balants, les regards en l’air, sa cervelle
roüeT entr T tempeS Comme une
roue de moulin battu par des cascades.
— 12 —

NOTRE-DAME DES RATS

On n’était encore qu’à l’entrée de l’hi­
ver et si le soleil devenait traître quand il
tapait trop fort, vers midi, à présent où
il n’y en avait plus que pour les sei­
gneurs, là-haut, le brouillard de la ri­
vière coulant dans le vallon entre les
remparts de rochers et les arbres, vous
pénétrait avec l’ombre.
Et ce fut un miracle, une illumination
malgré l’heure tardive.
L’homme, tout à coup, entendit des
cloches sonnant à toutes volées. Cela
sortait-il de la terre ou le rêvait-il en
lui-même? Etait-ce les sourds batte­
ments de son cœur qu’il percevait telle­
ment sonores qu’il en était blessé?
Là-haut, un clocher cimait le châteaufort imitant le panache d’un casque
prêt à onduler à tous les vents, mais non,
cela ne venait pas de là ou il aurait fallu
croire que la brise très faible sortie des
bois, l’haleine des plantes s’étirant sous
le crépuscule, était capable de faire dan­
ser les jupes de bronze, en sonneries de
tocsin?

— 13 —

NOTRE-DAME DES RATS

Que signifiait ce tapage?
L’homme montrait, à cet instant de
hantise, les prunelles révulsées de celui
qui voit des images de sorcelleries et il
poussa un hurlement d’horreur.
Ce qu’il lui était donné de voir se pas­
sait certainement en enfer!
Le clocher, la chapelle du château
semblaient bouger, osciller, changer de
place...
Il vint une fumée, peut-être le brouil­
lard, plus dense, peut-être le prolonge­
ment de cette buée émanant des flancs
des bœufs, ses compagnons de misère,
et de son propre cerveau en délire.
Cela fusait jusqu’aux nuages voilant
toute la masse imposante du château.
Quand la colonne de poussière, ou de
cendres, se dissipa, l’homme, horrifié,
s’aperçut que la silhouette de l’église
s’affaissait d’un côté, ruinée à moitié,
s enfonçant dans un abîme inconnu
comme un vaisseau qui sombre et dont
il ne reste qu’un morceau de la coque.
Alors, le laboureur, ce pauvre dolent,

14

NOTRE-DAME DES RATS

accablé, brisé, sombrant lui-même dans
une vision d’épouvante et de jugement
dernier, tomba évanoui sur sa charrue
pendant que ses bœufs tournant vers lui
leurs gros yeux aveugles se mettaient à
mugir lamentablement.

La salle du Chapitre s’ouvrait sur la
terrasse, les hauts remparts des roches,
défense naturelle de ce manoir qui s’ap­
pelait, pour les seigneurs : Notre-Dame
de Palestine, mais que les paysans, leurs
sens, ignorant la Palestine et férus de
légendes, surnommaient : le Château des
rats.
On découvrait de ses larges fenêtres
a meneaux sculptes, toute la merveilleuse campagne, un enchantement de
prairies, de vignes, de forêts verdoyan­
tes, de terres grasses que le ciel semblait
protéger de son étendard bleu.

NOTRE-DAME DES RATS

De ces hauteurs, on ne percevait que
le bruit très doux, le murmure de la ri­
vière coulant au bas des falaises, sous
des frondaisons si denses qu’elles fai­
saient l’effet d’un pont de mousse que
l’on aurait volontiers traversé au galop.
La salle, dallée de marbre, se meublait
de gros bahuts de chêne, d’escabeaux
solides, et se tendait, pour les espaces
nus des murailles, de belles tapisseries
de couleurs vives où scintillaient des fils
de métal. Une table, tellement massive
qu’on ne devait jamais la remuer, occu­
pait le milieu de la pièce. Elle se char­
geait de livres à reliures épaisses, en
cuir, dont quelques-uns, pour la commo­
dité de la lecture, se posaient sur des pu­
pitres et laissaient pendre de leurs gri­
moires des signets terminés par des mé­
dailles brillantes. Quelques longs par­
chemins déroulés formaient des nappes
jaunes sur lesquelles on pouvait s atta­
bler, afin de mieux goûter les nobles pâ­
tures de l’esprit.
Trois hommes discutaient en présence

17 —

2

NOTRE-DAME DES RATS

de ce désordre, paraissant vouloir 1 aug­
menter sous des gestes violents.
Ils étaient tous les trois vêtus de vas­
tes manteaux blancs que barrait le san­
glant insigne de leur ordre.
Par terre, dans une embrasure de fe­
nêtre, recevant à plein jet le jour pur du
dehors gisait, sur des coussins d’étoffes
précieuses, une grande poupée immo­
bile dans une robe de soie, une longue
tunique brodée d’une telle profusion de
perles et de pierreries qu’elle avait l’air
d’un véritable blasphème en face des
costumes sévèrement religieux des trois
personnages debout. Le visage régulier,
comme en bronze clair, à la bouche d’un
rouge cœiir-d’oiseau de cette étrange
figuration d’humanité ne vivait que par
ses yeux, des yeux splendides d’un vert
lumineux de feuillage printanier trans­
percés de rayons. Ces yeux-là voyaient,
certainement, mais leur fixité demeu­
rait inquiétante comme un maléfice. Une
étrange particularité rendait le somp­
tueux costume encore plus inquiétant

18

NOTRE-DAME DES RATS

que le regard : une chaîne d’or, peut-être
légère, reliait la cheville droite de ce
mannequin à son poignet gauche s’en­
roulant autour d’une taille mince, aussi
mince que celle d’une jeune femme. Or­
nement ou instrument de torture, cette
chaîne pouvait entraver une fuite en ad­
mettant qu’elle permît au prisonnier
une démarche un peu nonchalante. Un
bandeau-turban agrafé sur le front par
une superbe émeraude couronnait cette
profane toilette d’idole et le royal bijou
lançait des reflets fulgurants, rappelant
ceux des vagues de la mer.
Les trois hommes, debout, se dispu­
taient âprement sans se soucier du té­
moin qui, d’ailleurs, ne les entendait pas
ou les écoutait avec une farouche indif­
férence.
Etalé au milieu de la table se déroulait
le récent édit de Philippe le Bel, roi de
France. Sa très gracieuse majesté avait
envoyé dans toutes les commanderies, il
y en avait plus de neuf mille, des resçrits énigmatiques, employant des for-

"

..





NOTRE-DAME DES RATS

mules de menaces d’autant plus ef­
frayantes qu’on n’en comprenait pas
toujours la nécessité. Puisque le roi ve­
nait de créer un pape à sa taille, pour­
quoi se mêlait-il de ce métier d’homme
d’église et de vouloir juger les agisse­
ments du Temple?
Il y avait là, devant ce parchemin dan­
gereux, Jean de Monvalais, comman­
deur de l’ordre pour ce fief de Guyenne,
Aimeri de Boisguillaume, chartier, et
Bastien d’Escarlagne, qui venait de leur
amener une troupe de jeunes chevaux.
— Pour moi, Messires, disait Jean de
Monvalais, je crois bon de demeurer ici
confiants dans nos murailles. Le roi luimême en devrait grimper les pentes à
quatre pattes avant de nous en bouter de­
hors. Ses ordres ne concernent point des
hommes d’armes tels que nous qui ne
peuvent avoir au-dessus d’eux ni roi ni
pape. Nous n’avons pas à nous expliquer
parmi des clercs chicaniers et trop re­
tors pour d’honnêtes gens. Les juge20 —

NOTRE-DAME DES RATS

ments du ciel nous suffiront. Je les re­
mets à plus tard.
Jean de Monvalais était un solide ca­
pitaine de cinquante ans tanné par des
guerres faites sous tous les climats et
plein de l’orgueil de sentir sa force s’af­
firmer dans une paix que personne ne
songerait à lui disputer au milieu de ce
peuple de serfs réduits à la plus com­
plète obéissance.
Visage maigre, barbe noire, chevelure
grise, tellement abondante qu’elle lui
embrouillait les sourcils, regards per­
çants en pointe d’acier, nez en bec de 1apace et mâchoires fortes mâchant les
mots comme des lambeaux de viande
crue, il avait bien 1 aspect d un chef in­
traitable.
Pour donner plus de poids à sa dernière phrase, il frappa le parchemin du
roi en plein sceau fleurdelisé, ce qui fit
trembler la table et cliqueter toutes les
médailles des gros livres.
— Or, ajouta-t-il, nous ne répondrons
par aucun message, d’autant que le
— 21 —

NOTRE-DAME DES RATS

messager pourrait bien ne pas revenir.
— J’aurais eu plaisir à me porter ton
garant, fit Aimeri de Boisguillaume, le
chartier de la Commanderie. Le roi Phi­
lippe fut reçu au Temple de Paris. Pour­
quoi ne lui rendrions-nous pas sa visite,
nous, le temple de Guyenne? >
— Tu ressembles au lion de ta ban­
nière, toi, lequel n’est bon qu’à parader
dans la lice et tu fais trop confiance aux
parchemins, qu’ils viennent du diable
ou du roi. Tu devrais pourtant savoir,
depuis que tu les compulses, que toute
écriture contient un mauvais sort!
Aimeri de Boisguillaume haussa les
épaules. C’était un chevalier d’une race
plus fine que celle de Monvalais. Ses
cheveux châtains tombaient en larges
boucles à la manière des coiffures d’ar­
change. Ses yeux bleus luisaient d’intel­
ligence mais aussi d’une telle raillerie
que 1 aimable sourire de ses lèvres soi­
gneusement rasées ne rassurait guère.
Il paraissait encore jeune, d’une dizaine
d années de moins que le grand prieur,

22 —

S------- .:r

WJ—





NOTRE-DAME DES RATS

grâce à son teint reposé gagné dans
l’étude de ces missels et manuscrits qui
l’entouraient mais on le sentait robuste,
capable à l’occasion de riposter de n’im­
porte quelle arme.
Le troisième chevalier, Bastien d’Escarlagne, venait d’un fief provençal où
l’on brûlait facilement les hérétiques au
nom du Temple, sinon du roi. Trapu,
râblé comme un tarbais, exagérant les
conseils du premier moine des Citeaux,
il se négligeait de coiffure et de vesture,
aussi mal en point qu’un frère men­
diant.
— Et moi, Messire Commandeur, fitil d’une voix hargneuse, ne suis-je pas
bon pour le gibet? J’aimerais faire mon
salut en me risquant à la cour de ce roi
félon qui nous veut querelle devant son
tribunal d’argentiers.
— Mon cher petit frère, répondit Jean
de Monvalais un peu méprisant, tu ne
pourrais pas devenir le tenant d un mes­
sage de mes reproches puisque tu ne sais
ni lire ni écrire.
— 23 —

NOTRE-DAME DES RATS

Le gascon s’emporta et glapit d’un ac­
cent de renard qui s’étrangle en avalant
un os.
—- Je suis, Messire, le plus instruit de
vos serviteurs, puisque je signe en latin.
— Comment ça? questionna Jean de
Monvalais éberlué.
— Mais, oui, Messire, fit d’Escarlagne
se piétant sur ses éperons comme sur
des ergots, si je mets une croix au bas
des parchemins, c’est la croix latine.
Aimeri de Boisguillaume éclata d’un
rire sonore en lui frappant sur l’épaule.
— Tu as réponse à tout, mon frère,
seulement le temps n’est plus de leurrer
le roi Philippe. Voici une année qu’il
tourne autour de nous ayant faim de
nos provendes, emprisonnant des moi­
nes et des nobles pour leur extorquer
des aveux. Ni la science des tortures ni
ce e de la trahison ne lui manque, à lui
et a ses bourreaux, quand il sent de l’or
dans une ceinture. Le mieux serait d’al­
ler de 1 avant pour lui arracher la pro­

NOTRE-DAME DES RATS

messe de nous renvoyer en Asie Mi­
neure. Ses troupes sont trop faibles pour
nous y accompagner. Nous finirons par
mourir ici de fainéantise.
— Je demeure ici par la volonté de
Dieu, s’écria Jean de Monvalais et n’ai
aucun conseil à recevoir. Le berger sait
ce qu’il faut à ses brebis. C’est en Asie
que l’on peut prendre les goûts de la pa­
resse et de tous les vices qui en sont is­
sus.
— Le loup sait également ce qu’il faut
mettre sous sa patte quant à la direction
des brebis, Monvalais, or, un roi qui a
faim, c’est le pire des loups et lorsqu’il
t’aura pris ta houlette, c est-a-dire ta
crosse d’évêque du Temple, tu verras
qu’il aurait mieux valu ne jamais ren­
trer en France.
Monvalais s’emporta à son tour :
__ Boisguillaume, chartier du diable,
je ne connais que mon droit! J ai reçu ce
château en récompense de la guerre que
j’ai menée contre les infidèles. A chacun
selon ses œuvres. Je ne vais pas la re­

— 25 —

NOTRE-DAME DES RATS

commencer pour être battu et y perdre
ce qu’elle m’a donné. Voici près de cinq
ans que je suis le maître dans mon pays.
Je ne tiens pas à mourir en exil. Je fe­
rai bâtir mon tombeau là-haut sur les
toitures de la chapelle pour que l’on ap­
prenne, en apercevant, flottant sur lui,
le pennon de la Croix que, vivant ou
mort, je demeure dans la place qui me
fut octroyée pour mes services.
— Tes services? objecta froidement
Boisguillaume. Ils sont en train de sé­
cher au soleil du ciel de là-bas! Il y a des
villes désertes, maintenant, que tu as
rempli de squelettes et je ne sais plus
du tout, quand j’y songe, si « Dieu le
voulait », d’autant que nous avons laissé
retomber son pays de naissance aux
mains des mécréants.
Jean de Monvalais se redressa, il sai­
sit la poignée de la longue épée qu’il por­
tait sous son manteau et ce geste déga­
gea, des plis de la laine blanche, sa cotte
de mailles qui l’enveloppait, le gainant
d’un sombre réseau comme s’il eût le
— 26

NOTRE-DAME DES RATS

corps pris tout entier dans la plus serrée
des toiles d’araignée.
— Tu vas loin, Aimeri, dans tes har­
diesses de savant clerc; c’est à douter de
tout que l’on devient pécheur encore
plus qu’à férir des coups hasardeux. J’ai
reçu l’ordre de porter la bonne parole et
de la soutenir par le glaive. De Nazareth
au Calvaire et du Saint Sépulcre au Tem­
ple, nous avons chevauche dans le sang,
oui, mais nous en avions licence de par
la règle de saint Bernard...
— ... qui a dit, interrompit vivement
Boisguillaume, qu’on ne prenait jamais
au dépourvu de citations religieuses :
« le soldat a la gloire, le moine le repos,
vous n’aurez ni.l’une ni l’autre de ces fé­
licités. Point de récompense ni de répit
avant le ciel, mais l’exil et les plus dures
privations.» Alors, que faisons-nous
ici? Nous ne nous battons plus. Nous
avons perdu des batailles et le templier
du Saint Sépulcre se fixe au Temple de
Paris comblant les celliers et les caves de
ses trésors. Notre but n’est donc plus de

NOTRE-DAME DES RATS

guerroyer? Il ne fallait pas montrer nos
richesses aux pauvres de ce monde. Le
pape les convoite, le roi veut les voler et
nous restons ici, à cette Notre-Dame de
Palestine que nos serfs surnomment le
château des rats, peut-être parce qu’ils
nous comparent à des animaux, jadis
maigres, aujourd’hui gorgés de nourri­
tures commençant à pourrir par le ven­
tre et sans force.
Jean de Monvalais tira brutalement
son épée, exaspéré par le ton moqueur
de son inférieur sur le rang monastique,
mais son supérieur dans la connaissance
des écritures. Certes, il l’estimait fort,
car Aimeri de Boisguillaume était son
égal en noblesse, pouvant porter un lion
sur son écu et un cimier ducal sur son
casque, mais il le redoutait à cause de
ses tournures plaisantes dont on ne sa­
vait jamais s il fallait rire ou se fâcher.
— Sans force? On verra si ma vailance de chef de ma Commanderie me
trahira le jour de son siège, car j’en
tais le serment devant vous, mes frères,
— 28 —

NOTRE-DAME DES RATS

je la laisserai plutôt assiéger que céder
un pouce de terrain à ce roi félon et mallôtier. Si je vais le trouver, et peut-être
le ferai-je sans crier gare, seul, sans
même une escorte, ce sera pour lui prou­
ver que je nai pas peur de lui. Qu il en­
voie donc ici me reprendre mes biens et
je saurai pourfendre le premier, îoi ou
manant, qui montera sur nos murs!
Et Jean de Monvalais levant sa lame
fendit en deux un des escabeaux qui
l’entouraient, si justement qu’on aurait
pu le recoller sans qu’il y faillit le momdre éclat.
Bastien d’Escarlagne avait fait un pas
en arrière, involontairement effraye par
cet exploit très inutile dans une discussion de principes.
Ouant à Aimeri de Boisguillaume, ,
eut un rire sourd, n’ayant pas bouge
d’une ligne, bien que le vent de; ee^ges e
brutal eut dérange une meche de ses
ChTje crois que tu ferais sagement,
frère de Monvalais, de recenser ta garm— 29 —

NOTRE-DAME DES RATS

son au lieu de briser tes meubles qui
sont aussi ceux de la communauté. Ja­
dis nous devions, par humilité, chevau­
cher deux sur le même cheval. A présent
nous espérons de ta bonne grâce que tu
nous laisseras un escabeau pour deux
lecteurs de grimoires! De surplus, je
t’engage à visiter tous les coins et re­
coins de ta forteresse. Un guerrier tel
que toi ne doit rien laisser à l’abandon
en cas de siège possible. D’après mes
derniers devis, nous ne possédons pas
cent hommes valides et les jeunes che­
vaux que nous amène Bastien d’Escarlagne ne sont pas encore dressés. En ou­
tre, tes serfs, nos fournisseurs de grains,
de vin et de bétail trop pressurés, lan­
guissent dans l’attente d’un nouveau
maître, d’autant plus désiré qu’ils ne
l’ont jamais vu. Rien de tel que l’incon­
nu pour attirer tous les recpects! En l’oc­
curence, le roi, j’imagine!
— Le nouveau maître après moi ne
peut être que toi, Aimeri! gronda Mon­
valais penaud de ce qu’il avait fait en
30

NOTRE-DAME DES RATS

fendant cet escabeau innocent. Tu es le
seul capable de maintenir l’ordre ici, je
le reconnais. Mais que Notre-Dame nous
garde de ta gestion! Tu ferais remise à
tous les serfs de leur redevance si le tré­
sor de la communauté te fournissait as­
sez de joyaux pour orner les vêtements
de ton favori et je crains...
Il n’acheva pas sa phrase tout au soin
de remettre son épée au fourreau après
avoir constaté qu’elle ne s’était point
ébréchée sur le bois.
— Mon favori? Tu veux dire mon fils
adoptif, Sangor?... Sa mère fut dépouil­
lée, jadis, par nos soldats de toutes ses
richesses et il me semble équitable de
les lui rendre puisque j’ai droit au tiésor amassé par le Temple comme tous
les autres. En outre prisonniei du Tem­
ple Sangor ne peut porter ces bijoux
ailleurs!
, t
A cet instant la grande poupee a la tunique brodée de pierreries et de perles
tourna lentement la tête avouant enfin
la vie qui l’animait puis fit un geste
— 31 —

NOTRE-DAME DES RATS

d’appel sur le rebord dé la fenêtre. Un
pigeon blanc comme un gros flocon de
neige sauta sur cette fenêtre en roucou­
lant.
La grande poupée masculine, celui
qu’on appelait Sangor, saisit le pigeon
blanc dont le plumage soyeux se cares­
sait à la somptuosité de ses bijoux. Il le
serra contre lui, le glissa tendrement
dans les maillons de sa chaîne d’or com­
me pour lui défendre une plus grande
liberté d’allure.

1



III

Obéissant, un peu malgré lui, aux con­
seils judicieux de son chartier, Jean de
Monvalais commandeur de Notre-Dame
de Palestine résolut de visiter de fond
en combles sa place forte.
A la vérité, elle paraissait de mauvaise
construction. Ceux qui l’avaient bâtie,
aux temps de la Gaule, s’étaient fiés aux
rocs inacessibles la pressant de toutes
parts et n’avaient point pris la précau­
tion de se servir de bonnes pierres pour
ses murailles. Il y avait assez de cailloux
et de blocs de granit tout autour!
On avait d’abord érigé, le plus haut
possible, un temple en 1 honneur du

— 33 —

3

NOTRE-DAME DES RATS

dieu Teutatès, père des hommes. Ce fut
ce temple qui forma la chapelle de 1 autre, celui des chevaliers du Saint-oépulcre. La toiture primitive fut simplement
recouverte de tuiles et les colonnes de
marbre furent entourées de briques, de
modestes briques, pour lui enlever son
aspect païen. Chapelle nue et battue des
vents, clocher vertigineux où sonnaient
des cloches folles appelant de leurs cla­
meurs tantôt les bénédictions du ciel,
tantôt les malédictions des orages. Deux
fois, déjà la toiture avait subi les mor­
sures de la foudre.
Sous le temple, devenu l’église du
Temple, s’étendaient les salles des cha­
pitres, les loges des grands dignitaires,
puis toujours en descendant vers les ter­
rasses, les réfectoires, les dortoirs, les
cuisines sombres comme des caves et des
caves sombres comme des cachots.
Plus bas on ne savait plus bien : c’était
la masse même de la montagne, des souterains, des oubliettes, des puits telle­
ment profonds qu’ils rejoignaient la ri­
— 34 —

NOTRE-DAME DES RATS

vière, ce qui permettrait de trouver de
1 eau en cas de fontaines taries.
C’était, du reste, par un de ces puits
transformé en escalier qu’on montait à
la plate-forme de ce château, tour uni­
que, donjon d’une si grande hauteur
qu’on avait presque négligé de le forti­
fier par l’épaisseur ou la solidité de ses
murailles. Il aurait fallu tout abattre et
tout rebâtir. A quoi bon! Le jour d’un
assaut on n’aurait qu’à combler les puits
des escaliers jusqu’aux poternesc Au­
cune créature humaine, si hardie fûtelle ne pourrait parvenir jusqu’aux sal­
les du manoir et aux trésors de la cha­
pelle! Et comme dans certaines maisons
féodales, les écuries étaient creusées
dans le roc se reliant aux esplanades
par un chemin couvert, de terre battue
tournant trois fois sur lui-même, de sor­
tes que des chevaliers tout armés, lan­
ces aux poings, pouvaient se réunir dans
les cours intérieures ou faire irruption
dans la campagne comme sortant d’un
coffre à secrets.

35 —

NOTRE-DAME DES RATS

— Mais l’ennemi, songeait Messire
Jean de Monvalais, n’était qu’un mé­
chant pape érgoteur ou un roi enrage
de démangeaisons d’impôts.
On fulminait de bulles d’ex-communi­
cation contre les maîtres de l’ordre et
on prélèverait des dîmes sur les serfs de
leurs domaines. Cela se réduirait à des
menaces.
Ce qui tourmentait le commandeur et
l’avait toujours tourmenté depuis qu’il
possédait ce château, c’était la pensée de
l’incendie, surtout depuis la découverte
importante qu’avait faite son chartier,
Aimeri de Boisguillaume. Celui-là, pas­
sionné d’études, ne se bornait pas aux
parchemins sacrés, il creusait aussi la
question des architectures profanes.
Cela semblait neuf et de bon aloi par le
haut, or, en bas, il avait trouvé certains
piliers comme rongés par des infiltra­
tions ou plus simplement des animaux
car ces piliers étaient de bois, sous leur
maçonnerie de briques et de plâtres.
— 36

NOTRE-DAME DES RATS

Il est vrai qu’il y en avait beaucoup,
de ces piliers, formant des triangles, des
trilogies végétales. A l’imitation des
Gaulois, ceux qui- avaient construit le
château, s’étaient servi des géants de la
forêt voisine et sans les trop équarrir,
les avaient dressés d’étages en étages, se
bornant à les revêtir de dessins ingénus,
sculptant au fur et à mesure de leur ap­
port à dos d’esclave, les feuilles de leurs
branches, les oiseaux qui s’étaient abri­
tés dessous, deci, delà, en clef de voûte,
le masque résigné des hommes qui les
avaient hissés à ces hauteurs célestes.
Jean de Monvalais songeait que les
appels d’air des escaliers en vis feraient
ronfler tout le château comme une seule
cheminée!
Descendu aux cuisines, ce jour d’ins­
pection générale, le commandeur inter­
rogea le frère Gilloin qui dirigeait la
bonne ordonnance des repas du Temple
ce qui n’était point une sinécure. Dans
ce couvent de gens de guerre se reposant
de leurs anciennes prouesses, on man­

— 37 —

NOTRE-DAME DES RATS

geait copieusement et buvait encore
mieux. Ce cuisinier, frère Gilloin, était
un ancien écuyer de bouche d une sei­
gneurie d’Artois. Il avait des recettes ex­
traordinaires pour macérer les gibiers
dans les aromates et fabriquer des pièces
montées où l’on voyait se joindre, au
plaisir de la vue, toutes les séductions
de la gourmandise. Ayant appris l’art
de confectionner les pâtisseries orienta­
les, il ne regardait pas à introduire, dans
les sucreries, les piments les plus défen­
dus. Cela faisait d’étranges amalgames
que l’on aurait pu comparer à des mix­
tures d’alchimistes. Mais de naïfs servi­
teurs de Dieu n’entendent pas malice
aux choses de l’estomac et ils se conten­
taient de boire à leur soif durant le des­
sert!
Frère Gilloin connaissait aussi, la
vertu des plantes, en outre avait eu la
peste, ce qui le rendait fort expert en
toutes sortes de cas difficiles et le lais­
sait invulnérable malgré de redoutables
expériences.
38 —

NOTRE-DAME DES RATS

Il ne brillait peut-être point par l’or­
dre et la propreté car il promenait, en­
tre ses fourneaux, ses rôtissoires et ses
marmites, un ventre tellement impor­
tant que c’était tout juste s’il pouvait se
baisser pour ramasser une cuiller à pot
Une nuée de jeunes clercs, choisis parmi
les familles nombreuses des villages
voisins, trop heureux de fournir gratis
de la domesticité au couvent (cela fai­
sait toujours une bouche de moins à
nourrir!) se ruait vers lui au moindre si­
gne, encombrait les offices, les relave­
ries, grouillant parmi les débris de vais­
selle, les épluchures et les chiens qué­
mandeurs, augmentant le gâchis autour
de ce cuisinier grand distributeur de ta­
loches sinon de bons morceaux. Quand,
d’aventure, un guerrier de là-haut des­
cendait dans cet antre où flambaient,
nuit et jour, d’énormes brasiers, il s’en­
fuyait aussitôt saisi à la gorge par des
odeurs suspectes s’exhalant de cet en­
fer.
Maître Gilloin régnait là sans conteste.

39 —

NOTRE-DAME DES RATS

Que seraient devenus ces hommes igno­
rants des choses du ménage, ne tolérant
aucune femme chez eux si le frère cui­
sinier’ les avait abandonnés? Il était la
chez lui, ne craignant ni reproche ni
sermon. Dans un froc, qui avait été
blanc à la Noël, époque où il changeait
d’habit, il se prélassait, solennel et di­
sert, contant des histoires à faire frémir,
la main aussi prompte à lever la broche
que leste à vous décocher une gifle. On
le craignait (comme la peste qu’il avait
eue!) mais on avait tellement besoin de
lui qu’on le révérait à l’égal d’un per­
sonnage sacré! Les palefreniers, les gens
d’armes, à pied ou à cheval, redoutaient
son blâme et savaient qu’il tenait, pen­
dues à sa ceinture, les clefs des caves où
s’empilaient les tonneaux et les flacons.
Il n était pas avare du coup de l’étrier
qu’on lui apportât un beau poisson de la
rivière toute proche ou le tendre mar­
cassin pris au piège dans la forêt, ce gros
père, à peu près blanc, alignait tout de
suite des gobelets n’oubliant pas d’ajou­
— 40

NOTRE-DAME DES RATS

ter à la rasade sa particulière bénédic­
tion.
Or, ce matin là, le grand prieur de No­
tre-Dame de Palestine, Jean de Mon va­
lais pénétra dans les sous-sols de son
château-fort et premièrement, il dut pas­
ser par les cuisines.
Il y eut un arrêt général dans le
branle-bas des casseroles. Celui qui rin­
çait sa vaisselle dans une eau grasse
couleur de purin se jeta si rudement à
genoux qu’il en brisa la terrine qu’il al­
lait y plonger.
Le grand prieur était brutal mais pas
méchant. Il leva sa dextre et bénit le bé­
tail de cette pauvre étable humaine en
dépit du singulier encens qu’on y respi­
rait.
Le frère Gilloin, s’empressa, son gros
ventre en avant, de venir, selon le rite,
s’incliner en battant sa coulpe.
— Frère Gilloin si je vous dérange
au milieu de vos offices c’est qu’il me
faudrait les clefs de nos celliers et de
tous leurs entours pour y apporter un

— 41 —

NOTRE-DAME DES RATS

peu de lumière. Les temps sont troubles
par de mauvais garçons, je suis tour­
menté de savoir notre maison à la merci
des incendies! Vous veillez, n’est-ce pas,
à couvrir vos feux tous les soirs?
Le frère Gilloin, la conscience in­
quiète car il y avait à peine trois jours
que les servants de ses offices s’étaient
battus à coups de brandons pour imi­
ter le sac d’une ville, s’inclina encore
plus profondément, les yeux brouillés
de larmes.
— Mon révérend, notre père à tous,
ce n’est pas ma faute et ceux qui vous
ont parlé de ces mauvais garçons là...
— Mais, fit dédaigneusement le grand
prieur, il s’agit du pape et du roi, non
point de ceux qui sont ici sous la protec­
tion de Notre-Dame!
Complètement ébahi par cette restric­
tion qui séparait l'ivraie du bon grain
et mettait les pauvres serfs au-dessus
des puissants de ce monde, le frère Gil­
loin se redressa fièrement, détacha son
trousseau de clefs de sa ceinture et le

— 42

NOTRE-DAME DES RATS

présenta, comme il est d’usage, sur un
plat d’argent qu’on venait de frotter à
cette intention.
Le grand prieur examinait, soucieux,
les innombrables piliers de bois brunis
par la suie qui soutenaient les voûtes de
la cuisine. C’étaient bien, en effet, les
géants de la forêt des Gaules, combien
polis par les siècles et tellement lisses
qu’on les aurait crus revêtus de métal. Us
lui semblèrent très rassurants traçant,
jusqu’aux voûtes des nervures en re­
lief ayant l’air de soutenir encore le ciel
de leurs branches.
— Rendons grâce à Dieu, pensa-l-il,
pour cette armée de bons gardiens du
Temple. J’en compte trente-trois autant
que d’années de vie pour Notre Seigneur
Jésus Christ. C’est un beau chiffre 1 Pour­
quoi donc, Aimeri prétend-il que tout,
dans notre prieuré, s’en va en dimi­
nuant?
.
,
Il avisa un petit clerc qui le contem­
plait comme un angelot transi devant la
taternacle.

43

NOTRE-DAME DES RATS

— Mon enfant, dit-il, va me quérir
notre chartier le duc Aimeri de Boisguillaume. Il a dû se tromper dans certains
comptes. Je veux les vérifier en sa com­
pagnie.
Alors le pauvret s’envola ivre d’or­
gueil d’être choisi pour une telle ambas­
sade.
Ce ne fut pas Aimeri de Boisguillaume qui descendit au rendez-vous dans
les cuisines... parce que l’envoyé du
prieur n’avait trouvé, là-haut, que le
prince Sangor. (On fit, après ce mysté­
rieux événement, mystérieux sous tous
les rapports, les plus bizarres des sup­
positions. Tous les clercs, tous les valets
de bouches ou d’écurie, tous les soldats,
furent unanimes à déclarer que le grand
prieur, ce matin là, n’avait en aucune
façon l’apparence de quelqu’un qui va
voyager. Il conservait le visage grave du
maître de maison qui fait le tour de son
domaine pour en connaître exactement
la valeur. S’il n’avait donné d’autres ex­
plications à ses domestiques que les
44 —

NOTRE-DAME DES RATS

phrases relatées ci-dessus il les avait ce­
pendant traités en père très généreux
s’occupant de leur bien-être et daignant
leur faire savoir que le pape et le roi ne
se rangeaient pas sur la liste de ses amis.
Pourtant, hélas, on sait que les gens
d’église sont secrets. Ils font des actes
qui ont une apparence ordinaire puis
tout à coup exécutent un grand projet
dont ils n’ont parlé à personne parce
que, sans doute, ils ont entendu 1 appel
de Dieu. La voix de la grâce ne choisit
pas toujours les heures les plus solen­
nelles pour se faire ouïr et pourquoi
n’aurait-elle pas pu murmurer ses con­
seils au fond des caves du manoir au
lieu de les tonner dans son clocher ?
Tous les endroits sont bons pour mener
une âme vers sa pente naturelle).
Celui qui vint au rendez-vous mit sur
les marches descendant aux cuisines
une radieuse silhouette d’ange. Vêtu de
blanc, ce matin là, en babouches et tur­
ban brodés d’argent, l’apparition du
prince Sangor fit la meilleure impres­
— 45 —

NOTRE-DAME DES RATS

sion. Il était jeune, il était beau et tous
l’aimaient dans cette rude maison mili­
taire parce qu’il y avait introduit la
grâce mélancolique de son triste sort,
tout en conservant une allure de noble
résignation.
Lé prince Sangor était muet.

IV
Prisonnier et l’esclave de la commu­
nauté du Temple, Sangor n’avait pas
d’autre mission que d’enchanter les re­
gards, mais aucune destinée ne pouvait
être plus lamentable, aux yeux de ceux
qui comprenaient que les riches paru­
res : tuniques brodées, émeraudes fabu­
leuses, colliers de perles ou chaînes d’or
sont autant de masques essayant de dis­
simuler le malheur d’avoir perdu sa li­
berté, après avoir failli perdre la vie.
Sangor était le fils d’une très noble da­
me, une princesse qui lors du siégé
d’une ville d’Asie fut saisie par les croi­
sés, ietée hors de son palais mis à sac, et
traînée par une bande de pillards avec
— 47

NOTRE-DAME DES RATS

son enfant dans les bras jusque sous les
tentes des vainqueurs. Il y eut de chau­
des disputes au sujet de la possession de
ce précieux butin et des hommes, jus­
que-là de mœurs austères, s’éprirent à
tel point de cette infidèle qu’après lui
avoir fait subir les violences les plus
inexplicables de la part de pèlerins dési­
reux de chercher leur salut dans la pra­
tique de la chasteté, imaginèrent de la
convertir à la religion du Christ.
Cette femme, certainement ensorce­
lée par Mahom lui-même, non seule­
ment résista aux tentatives des prédica­
teurs mais, n’ayant plus que l’honneur
de son âme à sauver, cracha furieuse­
ment à la figure de ses bourreaux. Alors,
l’un d’eux, un de ces soudards comme
il y en avait, hélas, beaucoup dans l’ar­
mée des croisés dont il est dit : «... ce
qui charme dans cette foule, dans ce
torrent qui coule à la terre sainte c'est
que vous n'y voyez que des scélérats et
es impies! Le Christ d'un ennemi se
jait un champion! »
48 —

NOTRE-DAME DES RATS

Un des scélérats en question de cette
miraculeuse armée eut l’idée de tenir la
mère par l’enfant et de la menacer, si
elle ne voulait point confesser le vrai
Dieu, d’arracher la langue du petit être
qui hurlait de terreur dans ses bras.
Cette femme, devenue folle certaine­
ment, eut l’horrible courage de leur li­
vrer son fils.
D’un habile coup de dague la langue
rose de l’enfant fut tranchée au fond de
sa gorge et tomba aux pieds de la mère
comme un bouton de tleur. Nul ne sut
ensuite de quelle mort mourut cette
créature dénaturée. Un jeune écuyer,
témoin de la scène, enveloppa l’enfant
dans son manteau pour l’aller cacher
sous sa tente où son médecin essaya de
le guérir.
Aimeri de Boisguillaume n’était pas
dans la salle du chapitre quand y par­
vint le messager du prieur, qui n’y ren­
contra que Sangor. Le prince oriental
écouta attentivement le commission­
naire, saisit un feuillet parmi les parche­
— 49 —

4

NOTRE-DAME DES RATS

mins épars, car il était au courant de
tous les travaux de son protecteur, l’aidait même, au besoin, dans les mémoi­
res qu’il en faisait et suivit le valet jus­
qu’aux cuisines. (Cela fut très com­
menté mais il n’y avait là rien que de
fort naturel Sangor étant considéré
comme l’égal de tous les frères du Tem­
ple, chrétien, baptisé et défenseur de la
Croix en Palestine ou en Guyenne.)
Lorsqu’il vit Sangor apparaître por­
teur des instructions du chartier, Jean
de Monvalais discuta d’autant moins
qu’il savait que celui-là ne répondait ja­
mais.
Il demanda une torche qu’on alluma
au brasier toujours ardent des cuisines
et nanti des clefs qu’on lui avait con­
fiées, le grand Prieur s’enfonça sous les
voûtes des salles basses.
Là les chiffres d’Aimeri semblaient
avoir raison. Les piliers soutenant les
arceaux des caves allaient en diminuant;
il n’y en avait plus que treize.
Le prieur marchait devant, psalmo­

NOTRE-DAME DES RATS

diant des nombres, comptant ces arbres
de la forêt de son couvent et songeant
aux anciens hérétiques, les Gaulois qui
les avaient plantés en l’honneur de Teutatès. Les faux Dieux avaient des raci­
nes et plus on reculait dans la nuit des
temps, plus ils semblaient obscurs, re­
doutables, émanant de la nature comme
des monstres enfantés par elle, peut-être
aussi solides qu’elle, parce que ne dai­
gnant pas s’expliquer autrement que
par les manifestations de farouches
instincts. Il soupesait les grosses clefs
qu’il tenait, image de saint Pierre pre­
nant aux lueurs fumeuses de la torche,
l’aspect du geôlier de ces paradis noirs
où il n’eut pas fait bon s’égarer.
Quand il fut dans le dernier cellier,
où il n’y avait plus ni futailles ni flacons,
il ne compta que trois piliers, encore ce­
lui du milieu semblait rongé à sa base et
ne tenait guère dans sa cuirasse de plâ­
tras s’écaillant de partout.
— Sangor, dit-il, si tu ne veux pas
abîmer tes trop précieux vêtements, tu
51 —

NOTRE-DAME DES RATS

feras bien de rie pas pousser plus loin.
Sangor sourit, de l’étrange sourire de
sa belle bouche en cœur d’oiseau et il dé­
signa d’un geste une porte cintrée, à ju­
das, qui donnait mieux les lignes d’un
soupirail que d’une entrée pour des
hommes de leur taille.
Derrière cette porte on entendait un
vague murmure de plaintes.
— Oui, je sais : la prison! J’irai aussi.
Je dois tout voir. Je crois qu’il y a par
là un escalier ruiné dont on ne se sert
plus qui communique avec la poterne.
Ton mémoire n’en fait pas mention. Aimeri aurait bien dû t’accompagner.
Passe-moi cette torche, Sangor.
Sangor tourna lentement la tête avec
cette grâce de félin qui est l’apanage de
la race asiatique, et ses yeux verdâtres
étincelèrent de curiosité.
— Oh! fit le prieur, condescendant,
si cela peut t’intéresser de savoir ce que
nous faisons des rebelles, des voleurs et
des mauvais garçons qui s’insurgent
— 52 —

NOTRE-DAME DES RATS

contre nos lois, je te les montrerai. Gare
à ta robe, mon fils!
Il fit grincer la clef dans la serrure, de
sa poigne volontaire, et ils pénétrèrent
tous les deux, se baissant pour ne pas co­
gner du front. Et ce fut une vision
d’épouvante pour Sangor, tandis que sa
silhouette d’ange blanc répandait sur
l’affreux tableau une suave coulée de
douceur.
Sur un sol fétide jonché d’ossements,
de détritus de légumes, de pourriture de
toutes sortes où grouillaient d’immon­
des rats qui s’enfuirent aux rayons trem­
blants de la torche, il y avait là trois
hommes enchaînés aux murailles. Ils
étaient si maigres qu’on les aurait cru
déjà réduits à l’état de squelettes. Ils ne
se dérangèrent pas de leurs occupations
comme des animaux qui, depuis long­
temps, ont rompu tout commerce avec
les humains : l’un rongeait une rave
crue, l’autre lapait l’eau d’un baquet,
une eau où nageaient des choses en dé­
composition, le troisième, étendu sans

— 53 —

NOTRE-DAME DES RATS

aucun mouvement, presque nu, luisselait d’une humidité visqueuse, probable­
ment la sueur de son agonie. Ils ne pro­
noncèrent pas une parole, demeurèrent
sans autre voix que celle de leurs plain­
tes continues, poussées par intermit­
tence, rythme de leurs derniers souffles
se prolongeant sans motif.
— Ils sont bien malades, constata le
prieur à la fois pris de compassion et
de dégoût. Ils n’ont voulu ni payer leur
redevance ni assister aux offices, scan­
dalisant nos serfs par leurs propos de
mécréants. Sur le conseil d’Aimeri, je
leur ai fait grâce de la pendaison, mais
j’ai eu tort; ils ne s’amendent pas!
Droit dans sa tunique de soie blan­
che, brodée d’un galon de perles, Sangor
demeurait la torche au poing, la dres­
sant très haut pour essayer d’illuminer
ce cachot qui ne recevait l’air que d’une
meurtrière fendue sur les cours inté­
rieures, situee a la voussure même du
plafond.
Au centre de cette salle, on apercevait

NOTRE-DAME DES RATS

la margelle d’un puits, vaste orifice plus
noir que le sol, à peine délimité par une
couronne de pierre d’où s’exhalait une
haleine humide, un vent de mort sor­
tant d’on ne savait quel abîme. Ce puitslà servait de charnier pour les condam­
nés et très souvent ceux-ci n’attendaient
pas d’y être précipités, s’y jetant de leur
bonne volonté d’en finir avec leurs tour­
ments.
__ Nous trouverons, en face, l’autre
porte qui conduit aux poternes, mur­
mura le grand prieur. J’ai toujours pen­
sé qu’on peut s’enfuir de ce côté, mais
ils ne sont guère en état de le faire, ces
pauvres pécheurs!
Ce disant, il tendit le trousseau de
clefs à Sangor en lui désignant le fond
du cachot où, en effet, se dessinait une
porte qu’on ouvrait seulement le jour de
l’introduction des prisonniers dans le
couvent.
c
A ce moment, la torche que tenait Saneor d’une main frémissante tomba et
s’éteignit en touchant le sol mouille.
— 55 —

NOTRE-DAME DES RATS

Un moment d’angoisse dut le secouer.
Il eut une frayeur d’enfant, malgré son
âge d’homme, et il expliqua, plus tard,
par écrit, que le prieur était sorti à gran­
des enjambées par la porte conduisant
aux poternes, celle des évasions possi­
bles.
Quant à lui, demeurant seul en pré­
sence de gens privés de raison, ayant vai­
nement tâtonné en pleine obscurité, il
avait escaladé la raide échelle menant
aux cours du château, croyant suivre en­
core son supérieur qui, lui, au lieu de
remonter, avait dû redescendre.
En témoignage de son ascension péril­
leuse, Sangor exhibait le bas de sa robe
blanche où manquait un morceau de
son galon de perles que, puérilement, il
regrettait.
Le soir de ce jour funeste, tous les frè­
res du Temple réunis au réfectoire at­
tendirent leur prieur pour dire l’orai­
son.
Une appétissante soupe fumait en des
soupières d’argent, les valets de bouches
— 56 —

NOTRE-DAME DES RATS

tendaient les serviettes et les aiguières
destinées à la purification des mains...
Jean de Mon valais, qui devait donner
l’exemple de l’exactitude à ses frères en
Notre Seigneur Jésus-Christ, ne vint pas.
Ce fut le duc Aimeri de Boisguillau­
me, son second en titre, qui prononça les
paroles latines à sa place, grandement
étonné de ce retard...

« En ce temps-là, commença le frère
Gilloin, le cuisinier du Temple, il y eut
une famine si terrible qu’on dévasta les
champs, les vignes et jusqu’aux arbres
des bois dont les soldats, ayant fait la
trêve de la faim, se mirent à dévorer les
feuilles.
On déterrait les racines des plantes
sauvages et on tendait tous les pièges
possibles aux animaux, mais il n’y avait
plus de gibier : les bêtes avaient fui de­
puis longtemps, traquées de partout, et
les oiseaux s’étaient sans doute réfugiés
dans les nuages.
On en vint à pétrir du pain avec des

NOTRE-DAME DES RATS

os de morts pilés, mélangés d’une cer­
taine argile qui rappelait les œufs de
fourmis par le goût sucré qu’elle resuait
en cuisant. C’était si dur que les pau­
vres affamés, pressés d’en manger, se
brisèrent les dents dessus. Cela dura au­
tant que les morts, puis il y eut disette
de cadavres de guerre, alors on retourna
la terre des cimetières pour y chercher
les gens du temps de paix, beaucoup
moins nombreux. Personne, bien enten­
du, ne voulait ni ne pouvait travailler
les champs, puisqu’on n’avait pas de
grains pour ensemencer et dès que deux
hommes se rencontraient dans leur
course aux nourritures, ils ne songeaient
qu’à se larder de coups d epees ou a s as­
sommer de leurs pioches, le plus fort bu­
vant le sang de l’autre.
M’est avis, mes chers enfants, que
Dieu avait envoyé cette famine pour
punir les chefs des deux armées de ne
pas avoir versé la dîme de leurs victoi­
res aux couvents.
Seulement, comme il advient en pa­
— 59 —

NOTRE-DAME DES RATS

reil cas, tout le monde se trouvait puni,
les vainqueurs et les vaincus, les soldats
encore plus que les chefs, car ceux-ci
profitant de la trêve établie entre eux
par la misère des deux camps, s’étaient
sauvés ensemble au grand galop de leurs
chevaux. Ils venaient de très loin et ils y
retournaient ne voulant pas s’exposer à
voir leurs coursiers rôtir devant leurs
tentes.
Mais voici que de nouveaux ennemis
menacèrent la contrée et que le bruit se
répandit d’un fléau encore plus abomi­
nable que la famine, s’il se peut!
On raconta qu’on avait vu grouiller
autour d’un village, maintenant aban­
donné par ses habitants, une affreuse
bande de rats, de ces gros rats noirs qui
vivent sous les maisons, dans les caves,
le jour, et, la nuit, montent à l’assaut
des greniers. Ils ne se cachaient point,
maintenant, parce que forcés de faire
comme les chrétiens, ils cherchaient, eux
aussi, à se nourrir. On leur avait pris
les grains, les farines, les légumes, les

NOTRE-DAME DES RATS

fruits, jusqu’aux os des squelettes! Au­
cune provision ne subistait pour eux,
les hommes s’étant faits rongeurs à leur
place.
D’abord, les soldats qui ne débus­
quaient plus aucun gibier à vingt lieues
à la ronde, se réjouirent grandement :
on mangerait du rat, cela vaudrait bien
le pain d’argile à la farine d’os! On fit
donc la chasse aux rats sans chiens, car
les chiens étaient mangés depuis belle
heure, mais les villages en ruines une
fois nettoyés, on aperçut, dans les
champs des bandes plus épaisses et en­
core plus féroces que la première, une
véritable armée.
Ce jour-là, les soldats chasseurs lâ­
chèrent pied en présence d’ennemis à
dents et à griffes qui les débordèrent de
tous les côtés. Ils étaient au moins vingt
contre un!
Il faut vous dire, mes chers frères,
que les petites bêtes sont les plus dan­
gereuses quand elles sont nombreuses,et
déterminées. Moi qui vous parle, j’ai

61 —

NOTRE-DxA.ME des rats________

vécu dans les pays de l’au delà des mers
et j’ai vu des choses qui sont à ne pas
croire! Il y a dans ces contrées des vols
d’insectes qui s’abattent sur les récoltes,
n’en laissent rien... mais les sauterelles
ne seraient pas capables de mordre les
humains, tout au plus les étoufferaientelles sous leurs masses, tandis que le rat,
si bestiole soit-il, n’est ni plus ni moins
qu’un carnassier pareil au loup. Or, on
peut tuer un loup, exterminer une bande
de loups : on ne peut point tuer ni ex­
terminer cent mille rats lorsqu’ils ont
faim!
On ordonna des batailles rangées, on
les massacra en y employant les épées,
les lances, la poix bouillante, les pots à
feu, les trappes de fer! Il en sortait tou­
jours! Ils bondissaient du haut des murs,
des arbres, il en pleuvait! Le pays en
était infesté dessus et dessous. Chaque
grange en contenait une pleine garni­
son, chaque village, abandonné ou non,
en fournissait des régiments. Il fallait
prendre de véritables mesures de guerre,
— 62 —

NOTRE-DAME DES RATS

se barricader dans les églises pour ce
qui restait du peuple, et se terrer dans
les champs pour ce qui demeurait des
armées en creusant tout autour des car­
rés de soldats, des fossés remplis de fas­
cines où l’on mettait la flamme dès que
les sentinelles donnaient l’alarme.
La terreur, à présent, glaçait les mal­
heureux chrétiens, car l’hiver venait. Les
villes très lointaines où l’on avait envoyé
des exprès, ne répondaient point, soit
que les coursiers fussent morts avant d’y
parvenir, soit que les échevins y siégeant
n’eussent aucun souci de secourir des
gens vaincus, bons tout au plus à en­
graisser de la vermine.
On fut vite rassasié du dégoût de man­
ger les victimes de ces tueries. Cela don­
nait un mal de ventre général, car ces
affreuses bêtes nourries d’on ne savait
quel poison, exhalaient, aussitôt trépas­
sées, une odeur épouvantable où domi­
nait la senteur douceâtre du musc, un
parfum à faire vomir les moins diffici­
les. D’ailleurs, on se lasse de tous les
— 63 —

NOTRE-DAME DES RATS

mets, seraient-ils délicieux, quand on en
mange à tous les repas... »
(Ici le frère Gilloin, cuisinier du tem­
ple de Notre-Dame de Palestine en
Guyenne, s’arrêta pour humer le vin de
son gobelet, afin de chasser le souvenir
de l’odeur dont il parlait par une autre
qui lui paraissait plus agréable. Puis, il
promena un regard ému sur son audi­
toire, lequel, pénétré d’un vague effroi,
l’écoutait, se sentant, lui aussi, mal à
l’aise comme respirant dans l’atmos­
phère de ces sombres cuisines le fumet
du vilain gibier dont il leur contait l’his­
toire.
Ce n était pas vaine gloriole de faiseur
de fable ou souvenirs de témoin ocu­
laire qui conduisait le frère Gilloin à
ces succès de prédicateur. Mais il avait
reçu des ordres du nouveau maître, de
celui qui en jouait le rôle, tout au
moins en attendant que revînt Jean de
Monvalais, en mission secrète, disait-on,
pour calmer les agitations des humbles,
— 64 —

NOTRE-DAME DES RATS

très enclins à se monter la tête devant
les problèmes offerts à leurs incompé­
tences.
Si Jean de Monvalais, grand prieur de
son couvent de moines guerriers, était
parti pour une aventure mystérieuse
sans en prévenir personne, c’est qu’il
avait ses raisons, mais il pouvait aussi
demeurer prisonnier du roi Philippe et
il était nécessaire d’attendre les événe­
ments pour ne rien gâter par les trop
prompts désirs de vengeance. Il fallait
bien un mois, aller et retour, y compris
les jours de discussions avec les suppôts
de ce roi chicaneur pour avoir le droit
d’espérer ou de désespérer. On prendrait
patience en pensant à autre chose dans
les sous-sols, si dans les salles du haut
on se disputait ferme.)

« ... Oui, reprit le narrateur, vous ne
vous doutez pas de ce que fut la guerre
contre les rats, mes chers enfants, car ici,
nous vivons tous bien tranquilles, bien
65

NOTRE-DAME DES RATS

unis, serrés autour de notre Grand
Prieur, dans une sainte maison où rien
ne nous manque, à l’abri de la bannière
sacrée de Notre-Dame de Palestine et des
pennons de ses nobles tenants, Jean de
Monvalais, pour le moment absent de la
communauté, mais remplacé par Aimeri
de Boisguillaume, duc et chartier, qui
porte sur son écu un lion debout, gueule
ouverte, hurlant: «Je suis chrétien!»
Or, mes pauvres petits frères en Notre
Seigneur, si les lions peuvent être chré­
tiens de par la grâce des croisades entre­
prises contre les chiens d’infidèles, les
rats, eux, sont incapables de se sancti­
fier. Ils ne connaissent que pillages, Vols
de toutes sortes et honteuses débauches
à l’ombre des caves où ils prolifient de
la plus scandaleuse façon, On sait bien
que des gens d’armes sont capables de
ravager toute une contrée quand ils sont
abandonnés à leurs propres moyens.
Mais on espère toujours qu’ils se calme­
ront quand ils se seront suffisamment
battus entre eux, parce qu’ils ne se re­

NOTRE-DAME DES RATS

produisent pas. L’armée des rats ne fai­
sait que grandir! Tant et tant que les
villes loin laines finirent par s’en émou­
voir! Que deviendrait-on si un beau ma­
tin une cité tout entière était obligée de
fermer ses portes devant un pareil
fléau? Alors on envoya un échevin flan­
qué de deux archers francs qui ame­
naient un singulier personnage s’étant
vanté de posséder un remède contre les
rats. Il avait l’allure d’un piètre malan­
drin fluet, gringalet, vêtu de la souquenille rouge des valets de bourreau. Il
portait un chapeau cornu où s’enroulait
une étoffe rouge comme ses chausses,
faisant plusieurs fois le tour de sa tête
et lui retombant en queue de vache sur
les épaules.
Il ne désirait qu’une chose en paie­
ment de ses services : c’était d’avoir la
permission d’enrôler sous sa bannière
tous les soldats survivants de la campa­
gne, valides ou moribonds.
Quand les gens de la ville eurent fait
part de la proposition à ce qui demeu­
— 67

NOTRE-DAME DES RATS

rait des armées en déroute, ils détalè­
rent, déclarant ne pouvoir tenir en ce
pays puant tellement le rat creve Que le
cœur leur défaillait.
Dès que la nuit fut tombée sur les
champs de bataille, le jeune garçon en
grand chapeau et souquenille rouges ha­
rangua les malheureux guerriers qui
n’étaient plus guère qu’une centaine, les­
quels, l’entourant, ne lui offraient, et
pour cause, ni à boire ni à manger. Ils
leurs répéta d’une voix douce ce que
leur avaient dit en son nom, mais plus
rudement, les sonneurs de trompe, leur
affirma qu’il était fils de prince, quoique
bâtard, et rêvait de gagner à sa cause de
braves garçons sans sou ni maille, ce­
pendant capables d’entreprendre une
dangereuse expédition pour de bons
motifs.
Comme il terminait son discours, la
lune se montra, éclaira la plaine, une
grande plaine où ondulait un étrange
herbage, une sorte de mousse brune pi­
— 68 —

NOTRE-DAME DES RATS

quée çà et là de vers luisants, une herbe
drue et vivace qui... avançait!
Le discoureur n’eut point le loisir de
s’enquérir de ce que signifiait cette vé­
gétation subitement poussée. Tous les
soldats, désormais incapables de mener
cette guerre, déguerpirent en tumulte,
les uns se mettant à couvert sous des
boucliers de fortune, les autres se hâ­
tant de s’ensevelir en des tas de cail­
loux.
C’était l’armée des rats qui donnait
l’assaut! »
(... A ce moment du récit du frère Gilloin, il y eut dans l’auditoire comme un
mouvement vers les escaliers qui mon­
taient aux salles du réfectoire. Tous ces
humbles laveurs de vaisselle, marmi­
tons, tourneurs de broches, balayeurs
d’épluchures, eurent la même vision
horrifique, et comme ces braves gens
étaient devenus nerveux, ils se deman­
daient si dans cette cuisine empuantie
des vieux reliefs des festins d en haut,
69 —

NOTRE-DAME DES RATS

l’armée des rats ne pénétrerait pas un
beau soir? On en voyait déjà pas mal
dans les écuries, autour des tas d’ordu­
res, quelquefois grimpant le long des
piliers soutenant les voûtes. Jusqu’ici,
les vigoureux coups de pieds des che­
vaux, les abois des chiens, les menaces
du balai, les renvoyaient à leurs trous
de caves, mais... Un ample geste de bé­
nédiction du frère cuisinier calma les
plus impressionnés, ce qui permit à
l’orateur de poursuivre) :
« Oui, mes chers frères en Notre Sei­
gneur, c’était bien l’armée des rats
puants et elie n’allait faire qu’une bou­
chée de l’imprudent petit homme rouge.
Or, celui-ci, sans reculer d’un pas, sortit
de ses guenilles un étrange instrument,
une espèce de flûte de roseaux qu’il por­
ta vivement à ses lèvres modulant quel­
ques sons aigrelets. J’ai su, depuis, que
cette flûte de roseaux à sept trous avait
été inventée par un seigneur de bien
avant Notre Seigneur Jésus-Christ, un
grand musicien qui s’appelait : Pan.

NOTRE-DAME DES RATS

D’un même accord, moins discret,
tous les rats sifflèrent la réponse. Et
commença la comédie! Plus le musicien
jouait de sa flûte, plus les rats sifflaient
haut. Cela devint bientôt un concert as­
sourdissant. Le petit homme rouge sem­
blait leur intimer des ordres contre les­
quels ces rageuses bestioles s’insur­
geaient probablement, mais elles n’avan­
çaient plus.
Les soldats, ces autres rongeurs de
l’humanité, enhardis par cette trêve, sor­
tirent de leurs trous pour jouir de ce
spectacle inouï d’une armée de bêtes ar­
rêtés par un air de flûte.
« Si vous me promettez de m’attendre
ici, leur déclara le petit homme rouge,
je vais me faire suivre de ces animaux
jusqu’à la rivière où ils se noieront pen­
dant que je passerai en barque. Puis, je
reviendrai pour prendre livraison de vos
bonnes volontés de me suivre à votre
tour. »
Les pauvres gens eurent enfin le soup­
çon d’une sorcellerie plus dangereuse
— 71

NOTRE-DAME DES RATS

pour leurs âmes que pour ces corps de
bêtes immondes, car c’était bien le dia­
ble ou un de ses suppôts qui leur parlait.
Tous les rats suivirent donc le sorcier
comme un seul homme; quant aux sou­
dards, ils prirent la fuite en sens con­
traire. Ce qu’ils devinrent par ces temps
de famine, il est facile de le deviner,
mais il durent gagner le paradis, car ils
n’avaient pas voulu vendre leur bonne
volonté au petit homme rouge. Satan,
qu’il vous en souvienne, fait payer tou­
jours trop cher les services qu’il veut
vous rendre. AmenI »
(En grande rumeur, l’auditoire com­
menta 1 histoire de la guerre des ron­
geurs et félicita le frère Gilloin, leur
vieux et vaillant cuisinier, d’y avoir
échappé. On comprenait à la vivacité de
ses souvenirs qu’il avait dû y assister.
T Ont-ils été tous noyés? demanda
un jeune clerc-marmiton, fort inquiet de
s aller coucher sans avoir une assurance
contre les mauvais rêves.
72

NOTRE-DAME DES RATS

— Je crois que oui, répondit le frère
Gilloin, clignant de l’œil, car cette an­
née-là, il y eut. une peste horrible à cause
de l’empoisonnement des eaux de la ri­
vière. Ce fut la vengeance du petit hom­
me rouge... et j’en sais quelque chose!

Aimeri de Boisguillaume, tout en or­
donnant et compulsant ses parchemins,
dans la salle du Chapitre de Notre-Dame
de Palestine, paraissait plus grave que
de coutume. Ses yeux railleurs, son sou­
rire aimable, étaient assombris par des
tourments qu’il ne pouvait avouer à per­
sonne, maintenant qu’il devenait grand
prieur intérimaire depuis l’inexplicable
disparition de Jean de Monvalais. Muré
dans sa conscience du mystère de cet
événement et sa nouvelle dignité qui lui
conférait tous les droits de chercher à
1 éclaircir, il demeurait anxieux, n’osant

NOTRE-DAME DES RATS

pas communiquer ses soupçons à ses
voisins, ses frères, dont il avait charge
d’âme.
Et il regardait Sangor, son fils adoptif,
son favori, qui lui aussi se trouvait muré
dans l’affreuse solitude de son infirmité,
isolé du reste de la communauté par son
mutisme.
Sangor travaillait sagement en face de
son supérieur. Il traçait, au pinceau, une
figure pour conjurer les sorts. Il avait
copié ce pentacle dans un traité de sor­
cellerie et l’embellisait, à sa façon, de sisignes religieux que n’avait certaine­
ment pas prévus le nécromant, auteur du
traité.
Il plaçait à côté d’un astre à cinq
branches, casqué d’une couronne du­
cale, un lion qui tenait un écu et de l’au­
tre une croix latine en forme d’épée, en­
tourant ces objets, très naïvement dé­
crits, de fleurs bizarres à tête humaine,
d’oiseaux ressemblant un peu à des co­
lombes, mais que, par fantaisie, il tein­
tait de noir comme des corbeaux.
75

NOTRE-DAME DES RATS

— Sangor, murmura Aimeri de Bois­
guillaume, viens donc me montrer ton
ouvrage.
Il prenait un ton sévère qu’il n’em­
ployait jamais vis-à-vis du jeune hom­
me.
Sangor se leva, respectueusement, fit
le tour de la table et, mettant le genou en
terre, offrit cette page d’enluminures où
se révélaient tous les caprices de son cer­
veau d’oriental.
— Que signifie ce lion et cette épée?
Veux-tu dire par là que je suis arrivé au
zénith de ma vie et le lion de mes armes
est-il pour toi celui qui se portera garant
de tes actes?
Sangor exagéra sa posture de jeune
clerc s humiliant devant le nouveau chef
de la Commanderie. Il inclina un peu
plus le front jusqu’à toucher le man­
teau d’Aimeri pour affirmer, de sa part,
une égale pureté d’intentions.
Sangor, continua dédaigneusement
oisguiilaume, je n’ai jamais désiré
1 honneur qui m’échoit, tu le sais bien!
— 76 —

NOTRE-DAME DES RATS

Je vis. ici selon mon cœur et non pas se­
lon mon rang. (Il baissa le ton.) Toi qui
me connais mieux que quiconque, pour­
quoi m’outrages-tu en me supposant
heureux de ce qui m’arrive?
Le jeune homme, ployé en deux, le
front sur les manches du chevalier, ne
bougeait plus. Dans sa tunique blanche,
bordée d’un galon de pourpre, puisqu’aussi bien il avait fallu remplacer le
galon de perles qu’il avait abîmé en cou­
rant dans les souterrains le jour où Jean
de Monvalais avait disparu, il montrait
la grâce touchante d’un garçon repen­
tant qui s’attend à la pénitence infligée
par le confesseur.
Exaspéré de cette humilité, qu’il ju­
geait feinte, Aimeri lui releva brusque­
ment le front et le jeune homme eut un
rire, son rire inquiétant parce que silen­
cieux.
Le chevalier du Temple l’examinait,
tenant à deux mains ce visage étonnant
de régularité où les yeux éclataient de
tout le miracle de leur lumière, à la lois

77

NOTPtE-DAME DES RATS

transparents comme i’cau, profonds
comme ses abîmes et d un vert chan­
geant qui évoquait la perfidie des va­
gues.
— Sangor, dit Aimeri le pressant, je
t’adjure de me confier tout ce que tu
peux savoir à propos de la disparition de
notre supérieur. Je suis sûr que tu n’as
pas tout avoué dans ta déposition écrite.
Pour moi et pour plusieurs d’ici qu’on
ne peut guère leurrer de beaux ser­
ments, Jean de Monvalais n’a pas quitté
le monastère.
Sangor s’était assis, maintenant, les
jambes croisées, aux pieds d’Aimeri. Il
paraissait fort à son aise et dans les
traits bronzés de son vi-sage on voyait ré­
gner un tel calme que l’on doutait de sa
réalité humaine.
C était une effigie de ces dieux de làbas, du pays des soleils inconnus dans
les climats d’Europe, de ces dieux d’Asie
dont on ne devine pas le sexe, très audessus des passions ordinaires, parce
qu’ils participent de tous les genres, de
78 —

NOTRE-DAME DES RATS

toutes les espèces, ont tous les attributs,
toutes les puissances et sont redevenus
puérils comme des enfants, ou des ani­
maux, à force de s’être mêlés aux jeux
féroces de tous les caprices, ne retenant
plus, de leurs folies, que les dons éper­
dus des victimes offrant leur or ou leur
sang pour qu’on les épargne.
Le nez droit, long, décelait l’orgueil et
la bouche ronde avait l’épaisseur de la
bonté ou d’une sensualité plus proche
de la gourmandise que d’autres appétits.
La chevelure noire, d’un noir à reflets
bleus, mettait, autour de son front, ban­
dé de pourpre, un contrasfe rehaussant
le teint bronzé d’une lointaine lueur qui
bravait encore l’ombre des cloîtres. Mais
le cou, un peu mince, dressé en tige de
plante, se montrait trop flexible pour
porter la face d’un homme vivant nor­
malement sur la terre des autres hom­
mes.
Aimeri, obligé, quand il discourait
avec lui, aux demandes formulant d el­
les-mêmes leurs réponses, dit, en soute­
79 —

NOTRE-DAME DES RATS

nant le menton de l’Oriental de son doigt
volontaire :
— Tu as accompagné notre Grand
Prieur jusqu’aux prisons, c’est prouvé.
Mais là, cette torche qui s’éteint, pour­
quoi l’as tu laissé choir? Tu dis l’avoir
tenue jusque-là aussi haut que possible.
Oui, j’en ai pris note. Ta mission était
cependant facile à remplir! Oh! je con­
nais ta nonchalance! Tu as tôt fait de
penser ailleurs... et le gobelet plein que
tu apportes ou la torche allumée rou­
lent n’importe où! Pour sentir une rose,
tu lâcherais une épée! Dans cette obs­
curité, toi dont les prunelles ont la clair­
voyance nocturne des fauves, n’as-tu
rien remarqué de plus précis? Qu’a pu
faire le Grand Prieur? Lui, qui ne visite
pas souvent ses cachots et en ignore les
embûches? Je comprends ta terreur
dans l’obscurité, coudoyant ses crimi­
nels, car tu es un enfant poltron comme
tous les enfants trop protégés contre les
mauvaises aventures. Oui, c’est certain
tu as eu peur. Mais lui? Ces misérables
80 —

NOTRE-DAME DES RATS

à bout de chaînes pouvaient-ils l’attein­
dre? Ceci fut mesuré devant moi par
trois de nos clercs ayant prêté serment.
Il fut reconnu que ce n’était pas possi­
ble. Tes serments à toi? (Il eut un haus­
sement d’épaule). Qui peut en faire état
devant un consistoire ou un tribunal
laïque! Il est heureux pour ta liberté,
Sangor, que tu ne sois qu’un esclave, car
c’est en cette qualité qu’il faut mainte­
nant en référer à tes juges. Je com­
prends ton émoi, que tu n’avoueras pas
par vanité, pour ce dédain que tu af­
fectes de te disculper. Tu continues à
le porter comme une cuirasse. Ah! le la­
cis de nos cottes de mailles est plus fa­
cile à rompre, Sangor, que ton indiffé­
rence : tu ne regrettes même pas le
prieur? M’entends-tu? Et il a peut-être
péri assassiné.
Ici, Sangor secoua la tête et un sou­
rire fleurit sa bouche rouge, d’un rouge
presque brun, couleur de sang brûlé.
— Tu dis non? s’exclama Aimeri au
comble de l’impatience. Tu ne veux ni

— 81 —

6

NOTRE-DAME DES RATS

m’entendre ni me comprendre. Si ton
cas n’est pas grave devant nos lois, il est
au moins singulier. Heureusement que je
n’ai, maintenant, au-dessus de moi, que
le jugement de Dieu, mais il y a aussi
ma conscience. Je suis effrayé par ton
indifférence de cet événement qui nous
met tous en deuil. Jean de Monvalais
parti seul et sans escorte ou lâchement
assassiné par ses prisonniers, c’est le
même sort. Il ne nous reviendra plus!
Tu es sûrement de mon avis? Voyons,
explique-toi, enfin! Tu peux penser li­
brement avec moi!
Alors, Sangor, d’un geste très humble,
écarta le bas de sa tunique bordée de
pourpre afin de montrer à son maître,
le nouveau prieur, la chaîne d’or qui re­
liait sa cheville droite à son poignet gau­
che et qu’il enroulait quelquefois sous
son vetement au lieu de la faire passer
par-dessus. Il ne lui était pas possible de
protester plus justement contre la pré­
tention de son juge qui l’ayant consi­
déré, d abord, comme déchu de son ran(T
O

82

NOTRE-DAME DES RATS

d’homme libre, exigeait maintenant
l’avis, en dernier ressort, d’un esclave in­
capable de traiter avec lui d’égal à égal.
Aimeri, les poings crispés, se leva lais­
sant le jeune homme prosterné devant
l’escabeau. Celui-ci posa sa tête sur son
bras replié dans l’attitude lassée de ceux
qui finissent par s’en remettre au ha­
sard du soin de les défendre.
— Oui, gronda le chevalier allant de
long en large dans la grande salle, dé­
rangeant les sièges et les livres, tu es
très fort de toutes tes faiblesses et tu as
l’audace des idoles, à qui tout est per­
mis, tout, même la honte! Et moi, chef
de la Commanderie, je ne peux rien con­
tre toi, ni pour te forcer à dire la vérité
dangereuse ou non, ni pour t’éviter les
soupçons des autres. Tu as vu Pontchartrain jeter son œil louche sur toi
quand tu as désigné la porte vers la­
quelle le prieur avait pu s’enfuir sans
être suivi? Tu sais ce que nous ne sa­
vons pas! Tu n’es pas coupable, mais
tu as assisté, dans ce cachot, a une chose

83

NOTRE-DAME DES RATS

______ ,

terrible. Laquelle? Tu sais peut-etre que
Jean de Monvalais n’est pas parti, n’a
pas pu descendre le mauvais escalier de
la prison, comme s’enfuirait un coupa­
ble ou un dément ! Monvalais partant
sans son cheval? Allons doncl Si le frère
Gilloin et Bastien d’Escarlagne peuvent
admettre de pareilles invraisemblances,
moi, le chartier qui étudie depuis long­
temps les écritures, saintes ou profanes,
je ne croirai jamais à ces histoires, tout
au plus bonnes à endormir le cuisinier
ou les valets d’écurie! Non! Non! Il y a,
au centre de ce cachot, le puits qui sert de
charnier, ce trou qui s’ouvre là, si pro­
fond qu’on raconte qu’il communique
avec la rivière. Il est peut-être tombé làdedans, butant sur sa margelle très basse
et tu le sais, tu n’as pas pu l’en empê­
cher, toi, faible comme une femme, et
tu n’expliqueras rien...
Aimeri, tout a coup, ivre d’une colère
insensée, se précipita sur Sangor qu’il
dressa debout d’un rude effort.

— 84

NOTRE-DAME DES RATS

— Parleras-tu, à la fin! rugit-il sans
même songer à ce qu’il disait.
Face à face, l’homme libre et l’esclave
se regardèrent, les yeux dans les yeux
e! ce furent ceux d’Aimeri de Boisguillaume qui se baissèrent... Le jeune orien­
tal s’était contenté de rire, mais de rire
franchement, et selon l’expression que
l’on emploie pour cette sorte de gaîté ex­
cessive, de rire à gorge déployée.
Alors, Aimeri eut la vision affreuse du
drame qui s’était passé à vingt années de
là, de l’heure maudite où la dague d’un
bourreau avait tranché la langue d’un
petit enfant qui criait parce qu’on mal­
traitait sa mère, un tout petit garçon po­
telé, un petit prince délicieux dont la
bouche avait craché comme un bouton
de rose rouge!
Il avait revu tout cela, ressenti la
même effroyable émotion durant que
Sangor dans un involontaire (ou très vo­
lontaire) éclat de rire ouvrait la bouche,
toute grande.
— 85

NOTRE-DAME DES RATS

Aimeri retomba sur l’escabeau et se
prit la tête entre ses deux poings.
— Par la croix du Temple, grondat-il, j’aime encore mieux que tout flambe
ici, et s’écroule! Que le prieur soit mort
de malemort et crever moi-même de dé­
sespoir, que de porter la main sur toi. Il
m’est impossible de te haïr, SangorL.
D’un mouvement souple, le jeune
oriental entoura les épaules de Boisguillaume de son bras enchaîné. Il avait une
telle liberté d’allure à cet instant qu’on
sentait bien que le maître, le roi de la
prison sacrée qu’ils habitaient tous les
deux, c’était lui. De son autre main dé­
gagée de la chaîne, il attira la feuille de
vélin enluminé qu’il avait soumis à la
critique du chartier. L’ayant placée de­
vant lui, il promena son index pointu
comme un fer de flèche le long des traits
symboliques du pentacle. Il cherchait
à s’expliquer, maintenant, d’une autre
manière.
— Quoi? souffla Boisguillaume qui
tremblait sous la caresse étrange de la

86

NOTRE-DAME DES RATS

chaîne d’or bruissant à son oreille. Tu as
voulu peindre tes colombes en noir, je
le vois bien! Elles ressemblent à des cor­
beaux et c’est cela que tu me montres?
Sangor hocha le front.
— Oui, des corbeaux, murmura pen­
sivement Aimeri secouant les longues
boucles de sa chevelure qui le faisait
ressembler parfois à un Christ, un nou­
veau Christ qui serait venu sur terre
pour se moquer des hommes, il y en a
beaucoup qui planent sur le Temple, car
il a tué beaucoup de pauvres gens le
Temple, et je ne doute pas des vengean­
ces qui nous guettent, mais j’ai besoin de
croire à ton innocence, mon fils étranger!
L’index de l’oriental accentua son ap­
pui sur la couronne fermée qui casquait
Fétoile à cinq branches.
— Mais, mauvais garçon qu tu es, ricana Aimeri, tu me veux présager la
même lin qu’a mon frere Jean de Monvalais qui, dois-je le croire, est mainte­
nant trépassé?

87

NOTRE-DAME DES RATS

Sangor, qui ne pouvait pas parler, sa­
vait écrire et répondit au bas de la
feuille :
« Tu es le maître et le trésor t’appar­
tient! »
— Ah! oui, fit Aimeri, ayant retrouvé
son sourire railleur. Tu as changé de
langage. Ce n’est plus ni oui ni non,
c’est : je veux! Tu es habité par le dé­
mon du caprice.
Boisguillaume se tut un moment, re­
pris tout entier au maléfique charme de
son favori, et ajouta :
— Je ne puis pas croire à ta félonie
malgré tes coupables enfantillages. Je
ne te demande qu’une chose en échange
de n importe quel bijou : prouve-moi
que tu n as pas laissé périr Jean de Monvalais sans essayer de le défendre ou
d’appeler ceux qui auraient pu le faire
Délivre-moi de la torture du doute et je
te tiens quitte.
Sangor saisit un pinceau. Sous le penacle dessiné par lui, il esquissa un pe88

NOTRE-DAME DES RATS

fit navire toutes voiles gonflées puis
deux colombes noires dans ces voiles.
— Encore! s’exclama Boisguillaume
ironique. 1 oujours cette idée du voyage?
De revenir dans ton pays avec moi! Seu­
lement, Sangor, je n’ai plus le droit de
déserter. Le Temple est en péril et je
porte sa croix.
Sangor eut un geste de dépit. En une
élégante onciale, il répondit : « Je veux
voir l’anneau du prieur. »

On avait interrogé les trois misérables
qui agonisaient dans les cachots de No­
tre-Dame de Palestine et on en avait tiré
quelques sons gutturaux qui furent les
derniers cris de leur long martyre. Ils
étaient là, ensevelis depuis des années,
mourant au petit feu de cet enfer de té­
nèbres et ils n’avaient pu échapper à la
pendaison que par l’intervention d’Aimeri de Boisguillaume, beaucoup moins
expéditif que Jean de Monvalais. L’an­
cien prieur n’était pas cruel, mais il ne
connaissait que sa loi de haute et basse
justice sur ses domaines, où le paysan se

NOTRE-DAME DES RATS

montrait enclin à se révolter contre les
impôts. On lui devait la dîme du blé, des
fruits, des légumes, le cinquième du
troupeau, la moitié du porc et jusqu’à
un certain point le dernier né des gar­
çons pour servir la messe. Or, ces trois
prisonniers avaient refusé de payer
leurs redevances, s’insurgeant aussi con­
tre les moines qui leur voulaient infli­
ger des chants liturgiques.
Quand ces trois mécréants, après la
mystérieuse disparition du prieur, com­
parurent devant le tribunal de la Commanderie, il y en eut un qui trépassa et
le confesseur avisé lui donna l’absolu­
tion sans lui demander de plus amples
détail. Les deux autres, complètement
idiots, jurèrent sur leur salut éternel
qu’ils avaient bien bu et bien mangé du­
rant leur détention et qu’ils suppliaient
qu’on les ramenât dans leur cachot
« parce que le jour leur faisait mal ».
(Textuel.) On délibéra. Léon de Pontchartrain, comte de la maison d’Aqui­
taine, un rude gentilhomme ayant perdu

— 91 —

NOTRE-DAME DES RATS

un œil à l’assaut de Mansourah, con­
seilla de leur appliquer la torture, mais
Aimeri de Boisguillaume, dont l’avis de­
vait prévaloir en sa qualité de prieur in­
térimaire, n’y consentit point, disant que
celle qu’ils endureraient encore serait
suffisante à les réduire. Il y aurait eu,
peut-être, une menace contre son favori
s’il avait consenti à les laisser torturer,
puisque le prince Sangor n’était, en som­
me, sous le toit du Temple qu’un pri­
sonnier de plus. Chrétien de fait puisqu’ayant été baptisé, croyant ou in­
croyant mais témoin comme les autres
en cette affaire, s’il ne parlait pas, il sa­
vait écrire et prétendait n’avoir rien vu
de bien précis. Disait-il toute la vérité?
Cette porte qu’il avait ouverte sur un es­
calier dérobé ne servait point de preuve
au sujet d’un départ précipité de Jean
de Monvalais. La torture ? On l’em­
ployait facilement!... Aimeri de Bois­
guillaume n’eut qu’une pensée : l’abolir
pour tous les témoins. Dans le doute,
rien de plus sage que d’enterrer l’affaire,

NOTRE-DAME DES RATS

d eteindre ce brandon de discorde qui
menaçait d allumer des guerres intes­
tines au monastère de Guyenne à une
époque de troubles bien autrement sé­
rieux.
En ce temps-là, l’ordre des Templiers
était parvenu à son apogée et, comme il
arrive presque toujours, ne pouvait
monter plus haut sans atteindre, dans sa
vertigineuse ascension, les nuées d’orage
suspendues sur les têtes d’orgueilleux
ayant bravé les puissants de ce monde.
Déjà, le pape et le roi, à qui ces arro­
gants avaient refusé l’entrée de leurs
sanctuaires, s’entendaient pour leur de­
mander des comptes.
Philippe le Bel ayant humilié un des
vicaires de Jésus-Christ en la personne
de Boniface qu’on avait surnommé Ma­
leface, venait de faire élire pape Clé­
ment, personnage âpre à tous les gains,
vendu au plus fort et vendant tout ce
qui lui appartenait, y compris tout ce
qu’il volait, tellement féru d’amour pour
la belle Brunissende Talleyran de Péri­

93

NOTRE-DAME DES RATS

gord qu’il la confondait, certainement,
avec la Jérusalem délivrée, car elle lui
coûtait autant que l’entretien de la Terre
Sainte. Le roi lui avait permis de con­
fisquer les biens des juifs, opération qui
fut menée pour la plus grande gloire de
Dieu, et entourée de telles extraordinai­
res légalités que non content de poursui­
vre ces gens, on se chargeait également
de leurs créances et de faire rentrer, au
nom du roi, bien entendu, l’argent qu’on
leur devait prétendant que l’écrit d’un
juif faisait foi pour l’accapareur.
Ce fut un concert de réclamations, le
peuple lui-même, de témoin d’abord in­
différent, devint juge et partie, se révol­
tant à la fois contre les lois, le roi et le
pape. Il s’agissait de fausse monnaie.
Philippe le Bel n’eut plus qu’une res­
source, aller se réfugier au Temple. Malheuieusement, au lieu de l’y suivre, les
révoltés s’attardèrent au pillage d’un
certain Etienne Barbet, financier notoire
à qui l’on attribuait l’altération des piè­
ces d’argent.
1
94 —.

NOTRE-DAME DES RATS

L emeute se calma dans le partage des
finances pillées. Alors, le roi, rassuré
pour sa vie, sinon pour la fortune publi­
que, fit pendre des centaines de malan­
drins aux arbres des routes qui encer­
claient Paris.
, Sa terreur momentanée du peuple
1 avait rapproche des nobles et pour s’en
faire bien venir, il leur rendit le combat
judiciaire, l’épreuve du jugement des
armes sinon celui de la force primant le
droit. Clément dut ensuite souscrire aux
exigences de Philippe qui lui confia son
monstrueux désir de s’attaquer aux tré­
sors du Temple qu’il avait entrevus lors
de son séjour à la Grande Commanderie. Au vrai, il n’existait plus ni défen­
seurs du Saint Sépulcre ni gardiens de
la Terre Sainte où les templiers avaient
bâti pourtant les plus rudes places for­
tes de cette époque et les chevaliers de
la Croix, après de nombreuses défaites,
avaient dû se rabattre sur leurs commanderies d’Europe. Ne payant ni tri­
but, ni péage, ils demeuraient en France,

95

NOTRE-DAME DES RATS

comme ailleurs, une caste privilégiée,
une portion de noblesse à part de la nœ
blesse et on pensait, dans le clergé sé­
culier que de tels honneurs les condui­
raient à leur perte.
Les plus monstrueuses légendes pla­
naient sur eux, car le mystère excite
beaucoup plus l’imagination que la réa­
lité des accusations. On parlait de magie.
Maintenant qu’on les savait inexpugna­
bles dans leurs retranchements de la vie
normale, on supposait de leur part tou­
tes les audaces et du moment que le roi,
lui-même, de concert avec le pape, les
soupçonnait de pratiques contraires aux
bonnes mœurs religieuses, il n’y avait
plus aucune raison pour leur épargner
des jugements téméraires. Quelques che­
valiers évincés à leurs réceptions pré­
paratoires et mécontents ou scandalisés,
s étaient répandus en mauvais propos
sur les pratiques singulières qu’on leur
avait révélées ou qu’ils avaient cru dé­
couvrir. A les entendre, il s’agissait de
sorcelleries, de cérémonies honteuses

96

___________ nqtre-dame des rats

rappelant le paganisme. Des bruits cou­
raient maintenant toute la chrétienté de
leurs al filiations à des sociétés secrètes
issues des religions païennes.
On n’a pas fréquenté, près de deux siè­
cles, des infidèles, dont quelques-uns
étaient devenus leurs frères en JésusChrist, sans que leurs coutumes finis­
sent peu à peu par s’introduire dans cel­
les de religieux n’obéissant qu’à leur
propre volonté. Ni roi ni pape n’avaient,
chez eux, droit de contrôle et ce n’étaient
pas toujours des saints qui dirigeaient
les Commanderies. Les païens s’étaient
faits souvent bons chrétiens, mais des
chrétiens soldats, ne parlant que du
droit de leur épée, ne paraissaient plus
aussi catholiques aux yeux des autres
membres du clergé enclins à trouver des
tares aux voisins par esprit de casuis­
tique sinon de jalousie. Les templiers
avaient d’abord paru sacrés, mais sacrés
ne veut pas dire infaillibles. Beaucoup
de pécheurs qui s’étaient croisés par be­
soin de fuir leurs pays d’origine

— 97

7

NOTRE-DAME DES RATS

n’étaient pas devenus meilleurs dans les
lointaines contrées où leur glaive domi­
nait la ruse orientale. La ruse orientale,
dégagée du respect imposé par la force
s’était glissée dans l’austérité des cou­
vents dès le relâchement de la discipline.
A quoi bon la discipline religieuse ou
militaire puisqu’on ne se battait plus?
Il y avait pire : on faisait alliance avec
les princes idolâtres et ce fut prouvé.
On savait maintenant que les formu­
les de réception au Temple emprun­
taient certaines tournures hérétiques,
des images profanes que l’on avait re­
prochées aux premiers chrétiens cloî­
trés dans les catacombes de Rome. Il n’y
avait peut-être rien de réel pour les pre­
miers chrétiens, mais ce qui semblait
permis aux temps de persécutions afin
d égarer les curiosités, tous ces symboles
interceptant les regards hostiles, deve­
naient superflus à l’époque où l’église
triomphait, possédant tous les droits de
brandir l’étendard de la foi.
On avait eu, jadis, le scandale de la

98 —

NOTRE-DAME DES RATS

tête d'âne et il y avait, à présent, le Baphomet, autre masque d’idole que le ré­
cipiendaire devait saluer en guise de
mortification. Ce baplioinet (contraction
du nom de Mahomet) était, disait-on,
l’effigie d’un démon de la magie sarrasine. Les uns le décrivaient sous l’appa­
rence d’une tête de monstre, animal à
dents proéminentes comme celles des
éléphants, les autres, au contraire com­
me une face de vierge brune, très belle,
ornementée d’une absurde barbe d’ar­
gent ou d’un voile de soie blanche par­
tant de la bouche. Enfin on le peignait
sous la forme cornue d’un diable fort
estimé des alchimistes, celui-là même
qui activait, de son souffle, les occultes
transmutations de vils métaux en or
pur. Peut-être chacun y voyait-il ce qu’il
voulait y voir, selon la violence de ses
passions ou la brutalité de ses désirs.
Il était probable que pour avoir rêvé
de dématérialiser leur dévouement, lui
faire atteindre un idéal trop au-dessus
des lois naturelles ces chevaliers lâchés
99

NOTRE-DAME DES RATS

brides abattues dans toutes les fantaisies
de leurs randonnées, s’abîmèrent aux
précipices de leur» imaginations où les
attendaient les révoltes de leurs sens,
ou de leur bon sens, trop longtemps ju­
gulés.
Il y avait aussi le mythe du chiffre
trois, essentiellement symbolique mais
détourné complètement de son but. On
interrogeait trois fois celui qui voulait
entrer au chapitre. Il faisait trois vœux,
mais chose inouïe, on le forçait à renier
trois fois le Christ, on disait même à cra­
cher trois fois sur la croix avant de la
joindre pieusement à son habit!
Dans quelques-uns de leurs interroga­
toires, lors de leurs comparutions de­
vant les tribunaux du pape, ils arguè­
rent de leurs intentions d’imiter, hum­
blement, le revirement de saint Pierre
et que, se reconnaissant à l’aurore de
leur vocation, presque tous des pécheurs
et des impies, ils ne tendaient, par cette
cérémonie, qu a s’humilier devant
1 Eglise en prévision de tous les futurs
— 100 —

NOTRE-DAME DES RATS

honneurs promis à leur piété. Saint
Pierre ayant renié trois fois le Christ
n’en était pas moins devenu le premier
pape, la première pierre sur laquelle
Dieu avait érigé le premier édifice de la
religion catholique.
Et comment seraient-ils humbles et
doux, ces héroïques paillards, ces aven­
turiers de sac et de corde, alors que Richard-cœur-de-lion avait déclaré, en
mourant, à l’heure où de coutume, les
guerriers les plus téméraires cessent de
plaisanter : « Je lègue mon avarice aux
moines des Citeaux, ma luxure aux moi­
nes gris et ma superbe aux Templiers. »
Les chevaliers de la croix ne pou­
vaient mieux faire que réunir ces diffé­
rentes qualités dans un seul ordre!
Quand ils n’eurent plus le prétexte de
la défense des lieux saints, ils firent la
guerre pour leur propre compte, reve­
nant aux vieux usages qui consistaient à
se servir d’abord en oubliant les voisins.
Chaque chef de commanderie, roi dans
son monastère, ne s’occupâit^que de son
1 c

NOTRE-DxYME DES RATS

royaume et y introduisait les lois qui
lui semblaient les plus dignes de son
gouvernement. Comme ils n’avaient pas
l’espoir d’une descendance, qu’il leur
demeurait interdit de fonder une dynas­
tie par les voies naturelles, ils adoptaient
leurs pages, des fils étrangers, les favo­
ris chrétiens ou non, des compagnons
de guerre ou de plaisir, plus séduisants
comme intelligence et plus sûrs dans le
commerce de l’amitié que les femmes
dans le commerce de l’amour.
Et la véritable cause de la ruine des
templiers auprès du pape et du roi, fut,
par-dessus le relâchement des mœurs à
peu près général à cette époque, leurs
immenses trésors, qui donnèrent envie
aux moins riches qu’eux, de les châtier
de leurs inconcevables témérités. On
verrait bien s’ils étaient protégés par des
esprits infernaux!...
Le pape Clément ne désirait pas la
mort des pécheurs, supposant que des
admonestations ou des pénitences d’in
pace suffiraient à les contenir dans cer-

— 102

NOTRE-DAME DES RATS

tains de leurs débordements, mais Phi­
lippe le Bel savait, lui, qu’on ne peut lé­
galement hériter que des défunts, ce «
pourquoi il ne tenait plus du tout à les
faire s’amender poussant le plus possi­
ble au scandale.
Les chevaliers du Temple n’ayant pas
admis, en outre, son initiation, devaient
disparaître comme ennemis du royau- w
me en la personne de leurs comman­
deurs, rois ou princes s’étant déclarés
au-dessus de la puissance royale de
France. Quant à leurs trésors ils iraient
naturellement grossir ceux de la cou­
ronne, très entamés par les dépenses
des dernières guerres.
On fit donc appeler, dans Paris et aux
tribunaux des principales villes catho­
liques, tous les dignitaires de l’Ordre,
notamment Jacques Molay leur chef.
Celui-ci, très brave homme, pas très in­
telligent eut le malheur de ne pas saisir
les intentions du piège tendu à son naïf
orgueil. Ayant été obligé d’ouïr les accu­
sations portées, sans l’ombre de preu-

NOTRE-DAME DES RATS

vos, du reste, contre les guerriers dont
il avait charge d’âmes il eut l’impru­
dence de répondre en employant le lan­
gage ordinaire des guerriers c’est-à-dire
sans tenir compte de l’humilité néces­
saire, maintenant, à des religieux sus­
pects : « Plut à Dieu qu’en tels cas on
observât contre les pervers accusateurs,
la coutume des Sarrasins ou des Tartares : ils leur tranchaient la tête ou les
coupaient par le milieu. »
Ce qui ne tranchait, en aucune façon,
la difficulté survenue entre le roi et le
Temple mais permettait jusqu’à un cer­
tain point au roi d’user de brutalité con­
tre les templiers. Jacques Molay déjà
vieux, était le plus innocent des cheva­
liers de son habit mais ne possédant au­
cune ruse de clerc élevé à l’ombre des
cloîtres, il n’eut même pas l’idée de
lutter contre les arguments spécieux
par des arguments plus spécieux mais
encore finit-il par avoir peur, affaibli
qu’il était, dans une prison où le jeûne
et les manques d’égards de toutes

NOTRE-DAME DES RATS

sortes commençaient l’ere des tortures.
Quand ses souffrances physiques de­
vinrent plus fortes que sa fermeté mo­
rale, il implora le secours de la religion
qu’il n’avait jamais cessé de pratiquer
fidèlement déclarant abandonner la dé­
fense de l’ordre, s’en remettre à la vo­
lonté de Dieu, désireux seulement de se
préparer à bien mourir.
Et devant ce renoncement suprême
la perte de la secte la plus puissante si­
non la plus dangereuse du monde en­
tier fut résolue. Philippe-le-Bel envoya
ses hérauts dans toutes les régions où se
dressaient les donjons de ses soi-disant
ennemis pour les sommer, à grands
coups de trompe et de rescrits, de se li­
vrer à ses archers pour venir se défen­
dre contre d’inombrables chefs d’accu­
sations dont le moindre promettait le
bûcher :
Convicti et combusti!

VIII
Sous les cloches du Temple, au plus
haut de la tour de Notre4)ame-de-Pales­
tine, il existait une chambre ronde, sans
ouverture, ni pour la lumière ni pour
l’air, sans porte apparente qui contenait
le trésor de la communauté.
Seul, un commandeur avait le droit
d’y entrer pour y puiser selon les be­
soins de la maison en temps de paix où
les exigences de la défense de cette mê­
me maison en temps de guerre. Aimeri
de Boisguillaume connaissait le secret
de ce coffre monumental. Il possédait la
clef de cette immense cassette et depuis
l’étrange disparition de Jean de Monva­
lais prenait, à son tour, le droit d’y pé­
nétrer.
— 106

NOTRE-DAME DES RATS

Ce jour-là, il montait lentement les
degrés de cet escalier, très large au bas
de la tour, allant en se rétrécissant vers
la chambre secrète.
Sangor le suivait portant une torche
allumée comme, il y avait à peine un
mois, il avait suivi, mais en descendant,
l’autre prieur...
Par moment, Aimeri s’arrêtait. Son vi­
sage tourmenté d’une contention d es­
prit qui ne lui était pas habituelle, s en­
castrait aux meurtrières de la tour amé­
nagées de biais pour prévenir l’irruption
des traits en cas de siège. Cela formait
des rayons obliques sur lesquels il met­
tait le pied en hésitant. Sa robe d’église,
son manteau blanc, flottaient autour de
lui et la croix d’écarlate, barrant sa poi­
trine, semblait s’aviver à chaque rayon
de jour comme sous une flèche d’or le
frappant au cœur.
Il se tournait parfois vers Sangor, sim­
plement vêtu d’une tunique courte qui
l’accompagnait, une marche en arricie
de lui, selon le respect que le fils doit a

— 107 —

notre-da^ié des rats

son père devenu son supérieur par la
grâce d’un hasard vraiment diabolique.
— Sangor, murmura Boisguillaume,
es-tu sûr que nos frères soient au réfec­
toire?
Le jeune homme hocha le front et se
mit à rire de son rire silencieux. De quoi
le nouveau seigneur de Notre-Dame de
Palestine pouvait-il avoir peur et qui lui
demanderait des comptes si on le sur­
prenait visitant la chambre du trésor en
compagnie de son favori? Ne fallait-il
pas quelqu’un pour l’éclairer là-haut,
dans cette retraite obscure où l’on avait
jeté des sacs pleins d’argent, la valeur,
disait-on de six charges de mulets! Et
combien de choses plus rares que des
pièces de monnaies, tous les butins des
pillages des palais d’Orient, vaiselles de
métal précieux, armes aux fourreaux
brodés de pierreries, jusqu’à des diadè­
mes qui avaient dû tomber en même
temps que la tête les portant, toutes les
dépouilles des infidèles n’ayant même
pas racheté leur ame par le don de leur
108

NOTRE-DAME DES RATS

fortune puisqu’ils étaient morts sans
baptême.
Aimeri de Boisguillaume accoudé à la
dernière meurtrière de la tour contem­
plait, de cette hauteur, le pays dépen­
dant de sa commanderie. Il le voyait
mal, ses yeux assombris par ses préoc­
cupations et forcés de regarder de biais,
eux qui avaient l’habitude insolente de
plonger droit dans les yeux des autres
pour leur arracher tout de suite l’aveu
de leur faute. A perte de vue, virant au­
tour de lui en une spire vertigineuse, des
bois, des champs, de pauvres villages
aux toits de paille accroupis sur le sol
comme des chapeaux de mendiants dis­
simulant leurs corps aplatis par la mi­
sère et çà et là, de petits groupes de tra­
vailleurs occupés aux récoltes parais­
sant, étant donné la distance, d humbles
tribus de fourmis collées au sol, graines
de poussière brune sur la terre grise.
Et encore plus haut que lui, dans le
ciel, quand le commandeur inquiet de
ce qu’il allait faire essayait de voir plus

NOTRE-DAME DES RATS

loin, il apercevait une bande de cor­
beaux tournant autour du manoir, au­
tre spire vertigineuse. Elle tournait in­
lassablement et ces cercles noirs avaient
dans le bleu tendre du ciel une lugubre
teinte de deuil.
Doucement, Sangor le tira par le pan
de sa manche. Aimeri tressaillit puis
s’appuya sur l’épaule du porteur de tor­
che en un geste de lassitude infinie.
— Tu es heureux, toi? fit-il amère­
ment. Il te faut si peu pour oublier les
dangers!
Sangor monta la marche qui le sépa­
rait de son supérieur et inclinant la tor­
che dont la fumée balaya tout à coup les
flèches d’or des meurtrières il posa ten­
drement son front sur la poitrine d’AimerL Ses prunelles étincelantes de
grand félin, si lumineuses et ses si gra­
ves comme à jamais éblouies par un as­
tre inconnu, se cachèrent sous ses pau­
pières et il sembla au prieur, parce que
les yeux de son favori s’étaient fermés,
qu’il entrait brusquement dans les ténè­

NOTRE-DAME DES RATS

bres. Etait-ce bien le ciel du dehors, sur
la tour, ou les yeux de Sangor qui fai­
saient la lumière dans la commanderie?...
— Je te sais discret, trop, pour ton re­
pos car tu dois me dissimuler tes soucis
peut-être pour ne pas augmenter les
miens, mais il ne faudra pas dire que je
t’ai introduit dans la chambre du trésor
pour y chercher la bague du prieur, car
si nous l’y découvrons, ce sera la preuve
qu’il n’est pas sorti d’ici, comprends-tu
bien?
Sangor secoua la tête. Tout le monde
savait au monastère que l’anneau de
Jean de Monvalais servait de cachet
pour les chartes et il ne s’en paraît point
par ostentation. On ne le voyait presque
jamais à sa main de rude porteur de
glaive. C’était bien plus souvent Aimeri
de Boisguillaume qui apposait dans la
cire la marque orgueilleuse du lion chré­
tien.
Cependant en réfléchissant au désir
impatient de son fils adoptif le chartier

NOTRE-DAME DES RATS

le devinait légitime. Il voulait voir ce
sceau des chartes religieuses émanant de
la maison de leur ordre et ce n’était pas
seulement plaisir profane de la part du
jeune garçon.
Arrivés tous les deux devant le der­
nier palier de la tour, ils avaient à leur
gauche l’échelle de fer menant aux clo­
ches, et à droite la muraille lisse où s’ar­
rêtaient les marches de l’escalier, rédui­
tes à la place du pied, tellement étroites
que l’on pouvait croire que la montée
s’arrêtait là, mais Aimeri, la main tâton­
nant le long de ce mur y palpa une as­
périté, à peine un caillou de surface
ovale se dessinant en relief dans le mor­
tier. Pendant que Sangor secouait sa tor­
che pour en raviver la flamme, le mur
s’ouvrit, démasquant une porte de fer à
serrure compliquée dont la clef se trou­
vait à la ceinture du nouveau prieur
dans son aumônière.
Cette chambre, dernier cachot de No­
tre-Dame de Palestine, éclairée subite­
ment par la lueur rougeâtre de la torche
112

NOTRE-DAME DES RATS

devint le plus prodigieux des reliquai­
res. Il y avait là des coffres énormes bor­
des d’acier ou cloutés de cuivre, les uns
damasquinés à la manière sarrasine
d arabesques d’or ou d’argent, les autres
en peaux travaillées, laminées, puis
peintes de nuances violentes, rouges ou
bleus, verts et jaunes. Accrochées un peu
partout, des armes merveilleuses sor­
taient de l’ombre, menaçantes ou puéri­
les, à demi tirées de leurs gaines brodées
de toutes les sortes de pierres précieu­
ses.
Entassées dans les coins, mettant leur
désordre sur le sol de cette prison, com­
me abandonnées là par des princes qui
devaient désormais s’en aller nus jus­
qu’au jour du jugement dernier, des vê­
tements ternis se remettaient à rutiler
de tous leurs ornements. C’étaient des
manteaux bordés de pourpre et de fran­
ges brillantes, des châles de soies lamées
de métal ou constellées de joyaux. Quel­
ques-uns montraient bien d’inquiétantes
taches noires mais elles témoignaient,

113
8

NOTRE-DAME DES RATS

ces taches en faveur des combats qu on
avait livrés autour de ces étoiles et on
voyait des voiles sertis de guirlandes de
fleurs linements tissées aussi vaporeux
que des nuages essayant de dissimuler
l’origine de toute cette merveilleuse fri­
perie. Des vaisselles ciselées, de grands
plateaux d’argent bleui, des vases à
longs cols, des tasses d’or bossuées jon­
chaient les caisses de leur riche profu­
sion, semblant la desserte de repas in­
terrompus par une féroce victoire qui
avait osé tout emporter aux galops de
sa cavalerie.
Au milieu de cette tombe de tous les
luxes asiatiques, des étendards où l’on
apercevait le Croissant des infidèles
ayant pâli aux approches de la croix des
templiers, il y avait, le^ dominant de sa
très grande austérité d’armoire de fer,
un coffre long, debout, dont les battants
un peu rouillés aux traverses cloutées de
clous carrés, énormes, tels ceux de la
Passion, s’écartaient sur des tablettes
encombrées de vieux parchemins rou­

114 —

NOTRE-DAME DES RATS

lés, scellés de larges sceaux et placés sur
le milieu, bien en vue, un écrin de cuir
à peine tanné, dressant encore quelques
rudes poils de chèvres, où se trouvait,
engagé à moitié par un index pressé de
l'y réintégrer, un anneau d’or, épais, fa­
buleux, l’anneau d’un doigt de géant,
la bague du prieur!
Jean de Monvalais, s’il avait vraiment
quitté sa maison de Guyenne, était donc
parti sans sa bague, celle qui faisait foi
de sa dignité, signait ses commande­
ments, garantissait la valeur de son ti­
tre sacerdotal?
Chose inadmissible!
Aimeri de Boisguillaume regardait
Sangor qui souriait toujours de son im­
muable sourire, en contemplant ce qu’il
avait voulu voir.
Le nouveau prieur s’était laissé tom­
ber sur un des coffres du trésor et il se
croisait les bras, les yeux à terre, dans
une douloureuse prostration.
Sangor chercha, aux murs, un cram­
pon où fixer sa torche. Il s’approcha de

115 —

NOTRE-DAME DES RATS

cet écrin et en retira l’anneau d’un geste
à la fois respectueux et amusé, ainsi
l’aurait pu faire un chat très adroit mais
sur ses gardes tirant un rat d’un picge
dont il aurait eu peur. L’anneau, bien
trop large pour lui, retomba sur les ge­
noux de Boisguillaume :
— Ceci, dit Aimeri d’une voix sourde,
est le signe certain de la perte de mon
frère, Jean de Monvalais. Il ne serait ja­
mais parti en mission vers le roi sans cet
anneau.
Sangor d’un mouvement souple s’age­
nouilla devant lui et il glissa l’anneau
dans l’aumônière que portait le nouveau
prieur. Ses prunelles vertes semblaient
rouges. Frappées par le rayon de la tor­
che elles avaient des feux changeants
comme les pierreries des manteaux de
pourpres.
Aimeri croisa ses yeux devenus som­
bres, ses yeux d’homme, de juge averti,
sur l’étrange fauve qui se blottissait câlinement dans les plis de son manteau.
— Toi, proféra-t-il d’une voix sourde,

NOTRE-DAME DES RATS

tu voulais voir cet anneau? Moi je re­
doutais celte preuve de l’assassinat. Le
prieur a été tué certainement dans nos
murs. Le comprends-tu maintenant!
Sangor courba sa tête brune sur le
manteau blanc. Il riait de son rire silen­
cieux qui disait tant de choses. Puis il
releva le front.
Eh! bien, oui, il admettait mainte­
nant 1 assassinat du prieur mais qu’im­
portait puisque son protecteur, son père
adoptif, et davantage son ami, son égal
par le secret de son ardente affection,
devenait le maître de la commanderie?
N’avait-il pas toujours désiré cela pour
celui qui n’y pensait pas, le savant chartier de ce temple où se réfugiaient tous
les orgueils, toutes les sciences et les su­
prêmes curiosités?
Aimeri de Boisguillaume, encore jeu­
ne de sa puissance de guerrier au repos,
n’avait-il donc pas le désir de mener, à
son tour, des combats pour de plus jus­
tes victoires? Pourquoi demeurerait-il
le chef d’un couvent de moines pares­
— 117

NOTRE-DAME DES RATS

seux, lui qui savait tant de choses et ne
croyait plus à rien qu’aux magies de
l’amour? Puisque la liberté lui était en­
fin conférée sans un blâme de quicon­
que il pourrait partir, fuir les contrées
froides pour les contrées de soleil où
l’on ne l’enserrerait pas dans les mailles
du filet qu’allaient lancer, sur NotreDame de Palestine, le roi ou le pape?
Il était encore temps! On chargerait le
trésor sur des mulets qui l’ayant apporté
jusqu’ici le remporteraient pour l’aller
verser dans les flancs d’un vaisseau que
l’on achèterait et même il avait le droit
de choisir, parmi ses compagnons d’ar­
mes, ceux qu’il estimait le plus, un équi­
page de fortune. Est-ce que l’or ne peut
pas tout en ce monde?
Et le colloque de leurs yeux conti­
nuaient, laissant muettes leurs lèvres
qui n’avaient pas besoin des mots pour
expliquer leur âme. C’était un songe gri­
sant du souvenir des palmes et des fleurs
de là-bas, de leurs premières émotions,
si pures, de son enfance, à lui, le prince
118

NOTRE-DAME DES RATS

païen, de sa première Jeunesse, à lui, le
prince chrétien!
Où découvriraient-ils, tous les deux,
de plus enchanteurs jardins pour y pro­
mener leur langueur aux soirs brûlants
d’un été qui semblait éternel?
Sangor, son extraordinaire visage
tendu vers celui qui l’avait sauvé, jadis,
lui disait mieux que par des paroles ce
qu’il voulait intensément : l’absolue li­
berté pour tous les deux! Ce n’était pas
sa faute s’il représentait une idole pué­
rile et maudite. On l’avait installé sur ce
trône infernal et il n’en descendrait que
pour entraîner son protecteur avec lui.
La chaîne d’or qui le liait à lui étaiCbien
trop légère pour ne pas être rompue en
l’honneur de leur seule affection deve­
nue le seul but de leur existence. Là-bas,
il n’y aurait plus de maître ni d’esclave,
mais deux rois! Dieu? La messe?Les fi­
dèles ou les infidèles? Que signifiaient
ces vaines doctrines bonnes pour les
pauvres paysans, les simples d’esprit
qui s’en contentaient autour de leur

NOTRE-DAME DES RATS

place forte, de leur prison, en se signant
devant leur croix d’écarlate comme devant l’épée de Lu ci fer I
Et les beaux yeux du jeune fauve disaient l’ivresse, sans contrainte, au mi
lieu d’un palais d’Orient où s’effacerait
le souvenir de cette Notre-Dame de
Guyenne où l’on se mourait d’ennui et
de la peur des archers du roi, des bour­
reaux du pape. Il n’était que temps de
fuir les bûchers!
Ah! les divines fleurs de là-bas! Les
parfums de la Syrie, de son pays natal,
à lui le prince déchu mais toujours beau,
à lui qui n’ambitionnait plus qu’une
pourpre, celle des roses de Beyrouth, de
Jaffa, dont l’odeur persistante impré­
gnait encore les vêtements épars autour
d’eux.
La pourpre des roses ayant à jamais
effacé celle du sang!
Aimeri de Boisguillaume ferma les
yeux un instant sous le regard du tenta­
teur.
— Peut-être! avoua-t-il, cédant à la
— 120 —

NOTRE-DAME DES RATS

séduction terrible de ce regard en arrêt
sur le sien. Mais pas avant d’avoir vengé
l’assassinat du prieur. Que tu consentes
ou non à trahir les deux prisonniers qui
survivent il faudra bien qu’ils parlentl
Le secret ne tiendra pas devant mes me­
naces.
Et il eut un geste de rage.
Sangor haussa les épaules. Aimeri in­
sista :
— Pourquoi t’obstiner à les défen­
dre?
Alors, le capricieux garçon joignit les
mains, ses mains onglées d’ongles poin­
tus comme des griffes de félin. Ses yeux
changeants eurent une lueur de convoi­
tise vers les coffres.
— Allons, murmura Aimeri, retrou­
vant son habituel sourire railleur, très
détaché des choses de ce monde. Prends
ici ce qui peut te plaire en attendant la
liberté..,, ou le bûcher du roi Philippe!
Se dressant vivement pour essayer
d’en finir avec cette hantise de 1 assassi­
nat qui le brûlait encore plus que l’évo-

121 —

NOTRE-DAME DES RATS

cation des bûchers, il se dirigea vois un
coffre, l’ouvrit : il était plein de bijoux
de femmes, depuis les bracelets de che­
villes jusqu’aux diadèmes en passant
par les lourds colliers de toutes les cou­
leurs.
Sangor eut un étrange cri, une sorte
de soupir montant de sa gorge muette
comme un râle de joie.
Et il plongea, dans ce bain de pierres
précieuses, ses mains frémissantes de
plaisir.

z

IX
Le frère Gilloin s’avança avec un em­
pressement d’autant plus grand qu’il re­
doutait ce nouveau prieur. S’il n’atten­
dait rien de l’ancien, maintenant, il crai­
gnait le chartier, son successeur, parce
qu’il savait compter, celui-là, connais­
sait tous les rendements des dîmes à une
pièce d’argent près, ne s’embarrassait ni
des serments ni des signes de croix,et di­
sait, d’un ton moqueur, ce qu’il pensait
aux forts comme aux faibles. Il l’avait
vu à l’œuvre dans les interrogatoires
que dut subir toute la communauté, des
plus humbles aux plus nobles. 11 se mon­
trait juste mais il inquiétait par une cer-

— 123 —

NOTRE-DAME DES RATS

faine indifférence en matière de reli­
gion.
— Un lion qui dort ne se réveillera
jamais bon chrétien! pensait irrévéren­
cieusement le gros cuisinier.
Et voilà que ce malin le lion endormi
là-haut sur ses écritures, saintes ou pro­
fanes, se réveillait pour descendre aux
cuisines.
Il y a des hommes dangereux!
— Frère Gilloin, dit Aimeri de Boisguillaume apparaissant tout à coup sur
le perron conduisant aux sous-sols, je
voudrais parler aux prisonniers dont
vous avez la garde en qualité de nourrisseur. Sont-ils revenus à la raison?
Le gros moine ayant esquissé une gé­
nuflexion se mit à rouler ses petits yeux
entre les fentes de ses paupières grais­
seuses. Il sembla très étonné. Le nou­
veau prieur n’avait-il pas dit qu’on les
réduirait en les abandonnant à leur sort
habituel, c’est-à-dire le cachot et son ré­
gime de toutes les privations?
Je ne suis qu’un pauvre moine
— 124 _

NOTRE-DAME DES RATS

bien ignorant, Monseigneur, gémit le
frcre Gilloin. J’ai cru faire mon devoir
en continuant à les substanter selon la
loi du jeûne rituel : de l’eau, du pain,
quelques légumes crus. Est-ce que Mon­
seigneur daignerait se déranger pour les
visiter lui-même? Après ce qui est ar­
rivé!...
— Jusqu’ici, j’ai reçu les rapports de
Vos envoyés mais je désire les examiner
de mes propres yeux. Il paraît qu’ils ne
remuent guère et se taisent quand on les
approche.
Une terreur vague se répandit sur la
grosse face rusée du cuisinier. Ce n’êtait
plus la bienveillante confiance de Jean
de Monvalais. Ce prieur, quoique encore
intérimaire, semblait vouloir faire du
zèle. Comment allait-on l’engager à pas­
ser outre? Le frère Gilloin avait une
éloquence à la portée de ses aides mar­
mitons. Seulement raconter des liistoii es
au savant chartier ce serait plus diffi­
cile.
Par l’enfant sacré que berce No­

— 125 —

NOTRE-DAME DES RATS

tre-Dame de Palestine, m’est avis, Mon­
seigneur, que ces vilains cachent encoie
plus d’un mauvais tour dans leur sac
et ne méritent point...
— Les clefs et de la lumière, inter­
rompit Aimeri de Boisguillaume qui
avait horreur de parlementer avec les
inférieurs.
Le gros cuisinier très inquiet, se pré­
cipita vers un clou et dépendit le trous­
seau durant que deux de ses clercs, effa­
rés, allumaient deux torches aux brai­
ses de la broche.
— Monseigneur n’a plus besoin de
moi? fit Gilloin qui commençait à trans­
pirer sous son habit.
Monseigneur ne daigna même pas ré­
pondre et partit sans se retourner sui­
vi à respectueuse distance par ses por­
teurs de lumière.
... Dans l’ombre que ne dissipaient pas
complètement les torches cependant vi­
goureusement secouées, Aimeri aperçut,
couchées côte à côte, deux étranges for­
mes d’hommes à peine précisées par des

NOTRE-DAME DES RATS

loques brunes qui frissonnaient d’un sin­
gulier frisson animal. Ou ces hommes
en étaient au chapitre de leur agonie, ou
ils avaient sur eux des lambeaux de vê­
tements qui s’effilochaient dans le vent
d’un courant d’air venu de quelques
soupiraux. Une odeur chaude, fade, un
peu musquée, atrocement désagréable
s’exhalait de la couche de fumier sur la­
quelle ces gens reposaient, leurs lourdes
chaînes les y maintenant sans plus de
liberté que celle de faire quelques pas
pour atteindre leurs aliments, le pain
moisi et l’eau sale.
Mais que signifiait cette immobilité
sous ce tremblement de tous leurs mem­
bres?
Et comme le duc de Boïsguillaume, se
souvenant des charniers de lende­
main de bataille, s’approchait d eux en
s’efforçant de ne pas trop^respirer cette
senteur écœurante, brusquement, ainsi
qu’un voile se serait tire, les loques fiis
sonnantes de ces malades sécaitèient,
une affreuse bande d’animaux se dis­
— 127

NOTRE-DAME DES RATS

persa aux quatre coins du cachot et il
ne resta, aux pieds du nouveau prieur,
que deux squelettes presque blancs,
deux squelettes nus où n adhérait plus
qu’un peu de viande pourrie!
Les prisonniers avaient été dévorés,
morts ou vifs, par les rats!
A distance, mais encore menaçantes,
les abominables bêtes rangées le long
des murailles ne daignaient même pas
rejoindre leurs trous! Elles attendaient
simplement qu’on leur cédât la place.
Aimeri se tourna vers les petits clercs
qui avaient grande peine à tenir leur tor­
che et on comprenait facilement pour­
quoi, dans ce cachot, la lumière s’étei­
gnait toute seule.
— Depuis combien de temps ces mal­
heureux sont-ils trépassés?
— Monseigneur, ce n’est pas nous...
sanglota l’un des garçons mettant son
coude replié sur son visage.
— Ah! Nous ne sommes jamais en­
trés ici! cria l’autre d’une voix suraiguë
en se traînant en plein fumier.
— 128 —

NOTRE-DAME DES RATS

— Allez me chercher le frère GilloinI
commanda Boisguillaume exaspéré.
Le frère Gilloin parut aussi vite que
le lui permettait sa respectable corpu­
lence. Il s’était muni, à tout hasard, d’un
gobelet et d’une burette d’un élixir de sa
composition.
— Monseigneur, commença-t-il d’un
ton pénétré de désolation, je n’ai pas en­
core eu le loisir de vous informer du dé­
gât que commettent ces ignobles ani­
maux, véritables suppôts de Satan.
C’est, voyez-vous, malgré toute ma dili­
gence à les tenir en respect, un fléau à
nul autre pareil! En vain j’ai déjà pré­
venu notre père, Jean de Monvalais, en
vain j’entoure nos provisions de grains
et de fruits, de tous les pièges et de tous
les poisons. Les souterrains de notre
forteresse en sont remplis. Dernière­
ment, nous eûmes, dans la sellerie, des
harnais neufs mangés jusqu’à la corde
je ne parle pas de l’avoine des chevaux,
qui leur parvient pleine de crottes, et des
fourrages où l’on rencontre, du bout de
129 —
9

NOTRE-DAME DES RATS

la fourche, des pannerés de leurs progé­
nitures! Ah! ce sont des choses qui doi­
vent être dites, oui, et je les dis. Ce qui
est arrivé là, dans ce cachot, est bien
l’événement le plus prévu mais il y a pi­
re, Monseigneur, et j’attire votre atten­
tion sur le pilier maître de la dernière
voûte. J’ai pu constater de mes propres
yeux...
Aimeri se redressa, subitement fou de
colère.
Cette énumération des malheurs qui
avaient pu survenir aux provisions de
bouches ou de guerre l’indignait devant
ces squelettes! Cela mettait le comble à
l’horreur de cette atroce vision. On se
lamentait au sujet de pertes minimes en
présence de deux cadavres dévorés jus­
qu’aux os et qui, peut-être, il ne le pou­
vait imaginer sans frémir de pitié,
avaient été entamés vivants.
Il aurait fallu venir plus tôt.
— Frère Gilloin, fit-il les dents serrées
sur les paroles, si vous ne voulez pas
prendre immédiatement la place de ces
130

NOTRE-DAME DES RATS

malheureux, il faut me dire quand vous
les avez vus remuer pour la dernière
fois?
Le frère Gilloin, tassé d’ahurissement
dans son énormité, ses petits yeux glis­
sant entre ses paupières chassieuses, tels
des grains de genièvres dans une sauce,
leva au plafond de la voûte sa burette
d’élixir et son gobelet.
~~ Messire, gémit-il, par la fin du
Christ qui fut encore plus lamentable,
par les pleurs de sa sainte mère et de son
épouse, Marie-Madeleine, je n’en sais
rien... Je jure de n’en pas savoir plus
long sur leur compte que votre fils adop­
tif... et que la bénédiction du Temple, la
vôtre et la mienne auréolent sa tête d’ar­
change radieuxl
Aimeri eut un geste de menace qui
s’arrêta net à l’évocation de la tête de
son fils adoptif. Il arracha une des tor­
ches au garçon qui s’aplatissait devant
lui et se pencha sur le puits.
Là rien ne se voyait, ni rats, ni sque­
lettes et on ne sentait plus rien qu’une
— 131 —

NOTRE-DAME DES RATS

odeur d’eau, une humidité glaciale ve­
nue d’on ne savait où, haleine mortelle
mais jusqu’à un certain point tolerable.
Comme il y avait deux torches pour
éclairer ces ténèbres, Aimeri lança celle
qu’il tenait dans le puits.
Un instant, qui lui parut très long, i
put suivre la lueur, d’abord s avivant
dans la rapidité de sa course, incendiant
les parois de l’abîme, ensuite imitant la
queue fuligineuse d’une comète, enfin
simple étoile, un ver luisant...
On n’apercevait plus aucune lueur,
on n’entendit même pas le plus léger
bruit, le plus petit grésillement d’une
braise touchant l’eau.
Si le prieur Jean de Monvalais était
tombé ou si on l’avait poussé là-dedans,
il demeurait inutile de l’y chercher. Ni
le crime ni l’accident ne seraient jamais
prouvé.
— Monseigneur est très pâle, Monsei­
gneur a le cœur qui tourne, gloussa le
gros cuisinier présentant un gobelet
plein de son élixir au nouveau prieur et

132

NOTRE-DAME DES RATS

s’étant résigné à mettre un genou en
terre, ce qui lui donnait l’aspect d’une
masse de graisse à moitié fondue. Quant
aux deux petits clercs, ils pleuraient à
chaudes larmes, ne sachant mieux faire.
Aimeri de Boisguillaume eut un sou­
rire de mépris.
— Garde ces libations pour le jour de
mon sacre, frère Gilloin! Je n’ai ni faim
ni soif. Qu’on jette donc les os de ces mi­
sérables qui furent peut-être des assas­
sins mais qui ont durement expié leurs
crimes et que l’on mure ce puits après
pour que personne, jamais, n’37 glisse
malencontreusement. C’est maintenant
le secret de Dieu.
— Amen! soupira la grosse masse du
cuisinier que les deux jeunes garçons
essayaient de tirer de sa fâcheuse posi­
tion de pénitent.
Remonté à la salle du Chapitre, Ai­
meri se débarrassa de son manteau dont
les bords avaient traîné dans la fange
où baignaient les deux squelettes.
— Pourquoi, songeait-il irrité, ce cui— 133 —

NOTRE-DAME DES RATS


__

r

sinier malpropre a-t-il parlé de Sangor?
D’ailleurs, en quoi l’allusion peut-elle
me toucher?
Son sourire sceptique reparut avec
toute l’insolence de son regard trop
franchement fixé sur les choses. Il étira
son corps de robuste lutteur prêt à en­
gager n’importe quel combat fut-ce con­
tre le pape, le roi ou ses propres frères,
puis, il contempla le splendide paysage,
tous les champs de sa commanderie, les
bois, les vignes et les fraîches prairies
moirées de lumières... oui, tout cela lui
appartenait mais comment retiendraitil, en ce trop doux climat, sous le ciel
trop tendre, le beau prisonnier aux pru­
nelles encore étincelantes du soleil de
l’Orient?
Plus bas, bien plus bas qu’il n’avait
pu les situer quand il montait les degrés
du donjon conduisant au trésor du mo­
nastère, il retrouva, tournant en spira­
les noires, en triple couronne de deuil,
les corbeaux. Deux jours qu’on les
voyait là! Ils planaient de plus en plus
134

NOTRE-DAME DES RATS

près des terrasses qu’ils encerclaient de
leurs ailes funèbres.
Que guettaient-ils?
— Ils nous présagent la guerre et si,
en bas, des dents nous rongent, en haut
les becs s’aiguisent! Dieu nous aban­
donne et ce serait peut-être l’heure de
l’appeler s’il n’était pas sourd...
Comme il proférait cette raillerie qui
sentait le blasphème, le duc Aimeri de
Boisguillaume entendit retentir, lugu­
brement, une trompe de chasse, du côté
de la rivière, en dessous des formidables
remparts de rochers.
Il écouta, très anxieux. Qui donc de­
mandait l’entrée de la poterne? Il frappa
sur un plat de cuivre à côté de lui et tout
aussitôt un homme d’armes apparut
dans la salle.
— Monseigneur, dit le soldat, du seuil
et sans attendre qu’on l’interroge, c’est
Messire de Pontchartrain. Il ne demande
pas la porte, il sonne au danger, du côté
de l’eau.
Aimeri se leva brusquement.

135 —

NOTRE-DAME DES RATS

— Ce sont les archers du roi qui vien­
nent nous quérir! Prévenez nos frères
et qu’on selle les chevaux.

X

Aimeri de Boisguillaume, suivi de tou­
te la commanderie en armes, avait fran­
chi le pont-levis de Notre-Dame de Pa­
lestine. Tous ces moines guerriers pre­
naient grand air dans leur costume de
bataille et sous l’austère majesté de
leurs longs manteaux blancs recouvrant
jusqu’à la croupe de leurs chevaux. Ils
paraissaient redoutables comme des ar­
changes ayant à la fois mission divine
et glaives mortels. Ils portaient tous des
cottes de mailles plus ou moins fines se­
lon leur personnelle dignité, des gante­
lets de fer et des jambières à l’épreuve
137 —

NOTRE-DAME DES RATS

des flèches, une lourde épée, le casque
rond, court, à visière presque toujours
levée, prétendant combattre à visage dé­
couvert parce que « leur âme ardant la
foi » se devait de briller pour éblouir
leurs ennemis.
Chaque dignitaire de l’ordre, com­
mandeur, chartier, confesseur, maître de
chapelle, avait un écuyer porteur de son
bouclier lequel bouclier empruntait ses
ornements à la fantaisie de son proprié­
taire, la plupart damasquinés à la ma­
nière sarrasine ou peint d’emblèmes
parlants (qui devinrent, plus tard, ce
qu’on appela des armoiries). Outre
l’écu, l’écuyer se chargeait aussi des
masses, en bois ou en fer, des haches à
deux tranchants, pendues à la selle de sa
monture qu’il avait le devoir de passer
à son capitaine en cas de chute mortelle
de 1 autre cheval... Les étriers, de mode
arabe, étaient très larges, le pied tenait
a 1 aise dans une chaussure d’acier per­
mettant la préhension et le repos de la
haute lance que savaient manier à mer­
138 ~

NOTRE-DAME DES RATS

veille les farouches moines encore meil­
leurs cavaliers que bons tireurs d’arc.
La croix de pourpre leur barrait toute
la poitrine. Elle se voyait de si loin que
les infidèles prétendaient que, d’avance,
les bras de ces guerriers étaient rouges
de sang.
Un à un, les chevaliers défilèrent sous
l’œil attentif de leur chef , Aimeri mon­
tait un cheval arabe, d’un noir luisant, à
crinière si longue qu’elle semblait une
merveilleuse chevelure de femme. L’ani­
mal, très nerveux, mais aimant son ca­
valier qu’il connaissait depuis toujours
parce qu’il avait été dressé par lui, fai­
sait corps avec lui, obéissant à ses im­
pulsions comme il aurait obéi à ses pen­
sées. La selle, les étriers, les rênes se
montraient pareils à tous les harnache­
ments de la compagnie, à part le mors
en or pur, seul signe de distinction que
lui avait offert son maître en souvenir
de ses bons services.
Tous ces hommes, manants ou princes, ducs ou simples soldats, avaient le
— 139

NOTRE-DAME DES RATS

même aspect intrépide, cet orgueil de
vivre pour le plaisir de vaincre ou d’as­
servir n’importe quel ennemi qui ca­
ractérise l’aventurier.
On ne savait pas encore de quoi il se­
rait question ; cependant, tous étaient
prêts à se ruer sur les archers du roi
sinon sur les envoyés du pape.
Là-bas, au fond de la vallée, la trompe
retentissait toujours et ses lugubres cla­
meurs présagaient un événement grave.
— C’est Pontchartrain qui sonne? de­
manda Bastien d’Escarlagne, ayant la
plus grande peine à maintenir son tarbais, mal élevé, mal pansé, dont les jam­
bes se hérissaient de touffes de poils.
— Oui, répondit Aimeri, et comme ce
n’est pas un poltron, je suppose que l’af­
faire est sérieuse.
Trois par trois, sous la conduite de
Boisguillaume, les croisés se mirent à
descendre le rude chemin menant à la
rivière qui, 1 été, coulait fort encaissée
parmi les roches de ses rives, et on passe­
rait un pont de pierre, s’il y avait lieu,

— 140

NOTRE-DAME DES RATS

pour aller se répandre en rase campa­
gne.
On ne voyait personne, aucun archer
du roi, et encore moins trace de serf.
Les paysans, en entendant ces sons de
trompe, s’étaient immédiatement ter­
rés dans leur village redoutant de se ren­
contrer entre deux partis décidés à en
venir aux mains.
Au tournant du chemin, dans un
coude surplombant la rive, on aperçut
enfin le sonneur. C’était bien le comte
Léon de Pontchartrain, en attirail de
chasse, haut perché sur une roche en
bordure de l’eau. Il était absolument
seul, sans même ses chiens, et il avait
abandonné son cheval, un grand che­
val qui demeurait planté derrière lui, la
tête basse comme un animal flairant une
chose mauvaise.
Quand on fut réuni et que formant le
cercle autour du comte Léon, lances en
arrêt, on allait l’interroger, il eut un
geste impérieux en désignant une anse
de la rive, une petite plage arrondie ou
141

NOTRE-DAME DES RATS

les flots du courant venaient effleurer
une forme rigide, un cadavre à peine
recouvert d’un linceul de sable.
Et alors, il y eut un frisson parmi ces
hommes de guerre qui fit reculer les ca­
valiers et leurs montures.
Une tête chauve, un crâne poli par
son séjour dans l’eau, ou son passage en
d’obscurs souterrains, s’exhibait, le front
troué par des orbites sombres, complè­
tement vides. C’était le cadavre du prieur
Jean de Monvalais que l’abîme rendait
au plein jour!
Aimeri de Boisguillaume sauta le pre­
mier à terre, et courut vers lui, se pen­
cha, saisi d’une douloureuse curiosité.
Livrerait-il son secret, ce pauvre cada­
vre ayant passé par d’aussi cruels em­
prisonnements avant de revenir à la lu­
mière?
Guy Curial, baron de Périgord, se
souvenant qu’il était homme d’église
puisque chapelain de Notre-Dame de
Palestine, quitta l’étrier pour planter
son épée en guise de croix auprès de la
— 142

NOTRE-DAME DES RATS

dépouille si pitoyable de ce prieur et se
mit en oraisons sans se soucier d’aucune
autre formalité.
On entoura Pontchartrain en le cri­
blant de questions. Celui-ci gardait un
air fermé, faisait des gestes prudents.
On aurait juré qu’il redoutait d’éveiller
ce mort*
Répondant brièvement à tous, il dit, la
voix sourde :
— J’étais parti pour chasser le héron.
J’en ai tué un, là-bas, dans le marécage
qui borde la forêt et comme il était venu
tomber dans la rivière, j’ai mis mes
chiens à l’eau pour le ramasser et... mes
chiens ont tiré le corps jusqu’ici, puis
se sont sauvés, en hurlant, je ne sais où.
Il me paraît impossible, maintenant,
Messires qu’on puisse nier l’assassinat
de Jean de Mon valais.
— Pourquoi dites-vous l’assassinat ?
demanda Aimeri, redressant le front
qu’il tenait penché sur ce corps décharné
où n’adhérait plus le moindre lambeau
de vêtement.

NOTRE-DAME DES RATS

Les deux chevaliers se tinrent en ar­
rêt l’un devant l’autre.
Pontchartrain était borgne, ayant
perdu l’œil gauche dans un assaut, en
Orient. Il était grand, maigre, basané, de
traits osseux, de barbe courte avec un
nez busqué.
En face d’Aimeri, d’une race plus line,
plus souple, il conservait l’esprit d’un
rustre entêté à ne céder ni un mot ni
un pas.
— Je dis assassiné, fit-il âprement,
rejetant son arbalète sur son dos. Et le
prieur est venu jusque-là pour deman­
der vengeance.
— Eh bien, nous le vengerons, mais
les témoins sont morts.
— Pas tous! laissa tomber Léon de
Pontchartrain ricanant.
Comme ce n’était pas l’heure de dis­
cuter en présence d’un pareil deuil, Aimeri donna l’ordre de joindre deux bou­
cliers et de les maintenir bien rigides par
deux lances pour y placer la dépouille
du pauvre martyr. Pendant qu’on le re— 144 —

NOTRE-DAME DES RATS

tiiait de son linceul de sablé, il remarqua
que son bras droit replié sur sa poi­
trine semblait brise au poignet, que sa
main, une bouillie d’os et de chair pu­
tréfiés, pendait ouverte. Dans son pas­
sage a travers le puits, tous les souter­
rains, sous les flots de la rivière, le pau­
vre corps sans âme était-il donc revenu
au jour pour y manifester sa volonté de
se raccrocher encore à quelque chose?
Et les chevaliers de la croix, qui
étaient sortis de leur forteresse pour se
battre, revinrent, en cortège funèbre,
ramenant leur ancien chef à jamais
vaincu par une puissance mystérieuse,
peut-être le plus stupide des accidents.
Pendant que sonnait le glas et que tout
se mettait en rumeurs dans le monastère
pour préparer des funérailles solennel­
les à Jean de Monvalais, Léon de Pontchartrain pénétra chez Aimeri de Boisguillaume, le soir même de ce jour né­
faste.
La cellule d’Aimeri se situait juste audessous de l’église du Temple, vaste
145 —

10

NOTRE-DAME DES RATS

pièce ronde dont les murailles étaient
tendues de précieuses étoffes d’Orient.
Le nouveau prieur, riche de sa propre
fortune et des biens acquis par sa valeur
aux armées, aimait le faste de ces nuan­
ces vives où, parmi les fleurs éclatantes,
se tordaient d’étranges reptiles guettant
des oiseaux aux plumages frottés de so­
leil. Il avait mis là des coffres précieux,
des bahuts d’ébène incrustés d’or ou
d’argent et des étagères curieusement
découpées en des bois légers, des écor­
ces qui répandaient des senteurs de va­
nilles ou de santal. Des vases à cols très
longs, dressés comme des serpents, ten­
daient une branche de feuillage clair ou
une plante rare découverte en forêt par
le prince Sangor, qui aimait à courir les
bois quand il faisait beau,
Il n’y avait aucun jardin dans l’en­
ceinte de la forteresse et, du reste, l’aus­
térité du Temple interdisait ce luxe aux
moines guerriers, mais il ne leur était
pas défendu de vivre chez eux comme il
leur plaisait, surtout depuis qu’ils échap­
— 146

NOTRE-DAME DES RATS

paient à tout contrôle religieux. Ils pou­
vaient partager leur chambre avec leur
serviteur privilégié, écuyer ou favori.
N’ayant pas de descendant, rien ne
leur défendait de se consacrer à la pro­
tection constante de leur fils d’adoption,
et comme le remarque, si naïvement,
leur grand maître, Jacques Molay, dans
une de ses lettres datées de sa prison, de
veiller sur eux, jour et nuit : Sicut mater
infantem.
La demeure intime du nouveau prieur
était beaucoup plus celle de Sangor,
l’Oriental, et il l’avait accommodée à ses
propres goûts. On y voyait, par terre,
des coussins de soie et s’il y avait un lit
de rigides sangles en face de ces cous­
sins, à peine recouvert d’un drap de bure
selon la règle de saint Bernard, sa rigi­
dité même et sa couverture bien tirée en
faisait beaucoup mieux un siège ou une
table d’étude pendant les heures claires.
Aimeri de Boisguillaume se trouvait
assis sur ce siège lorsque Léon de Pontchartrain demanda l’entrée en frap­

— 147 —

NOTRE-DAME DES RATS

pant à la porte du bout de son gantelet
de fer.
Aimeri attendait la visite de son frère
en Jésus-Christ avec la plus grande impatience.
Vis-à-vis du nouveau prieur, étendu
sur ses coussins, Sangor s’absorbait dans
la lecture d’un rouleau de parchemin
qu’il ne déchiffrait pas facilement, d au­
tant moins qu’il regardait à la dérobée
son père adoptif dont l’inquiétude ne se
calmait pas, lui toujours si maître de lui
dans toutes les circonstances dangereu­
ses.
Ils n’avaient pas encore parlé entre
eux de la si terrible apparition de l’an­
cien prieur, alors que toute la commu­
nauté se répandait en lamentations ou
en propos virulents.
— Aimeri, fit rudement Pontchartrain supprimant toutes formules de res­
pect dues cependant au nouveau com­
mandeur de l’Ordre, le devenant sans
conteste par la volonté même du défunt,

NOTRE-DAME DES RATS

je viens ici parce que ce que j’ai à vous
apprendre ne concerne pas nos frères et
que je tiens à vous en faire seul juge
d’abord.
Aimeri se leva d un mouvement brus­
que, où se révélait son anxiété. Son vi­
sage, plus pâle, se figea dans une expres­
sion hautaine et ses yeux assombris se
fixèrent, indifférents, sur ce frère qui le
traitait encore d’égal à égal. Pontchartrain, vêtu de la tunique courte des sol­
dats, ne quittait presque jamais sa cotte
de mailles. C’était le guerrier dans toute
la force du terme, pas très intelligent,
pas très curieux, ne rêvant que batailles
contre les humains ou contre les ani­
maux, et s’il était entré dans le Temple
c’est qu’on pouvait y demeurer libres :
« avec chiens et faucons ». De mœurs
brutales, il ne se plaisait pas du tout en
la compagnie du chartier et il ressen­
tait contre lui cette envie sourde, ce mé­
contentement qu’éprouvent tous ceux
qui n’admettent point des goûts plus raf­
finés que les leurs.
149

NOTRE-DAME DES RATS

__ je vous écoute, répondit froide­
ment le duc de Boisguillaume.
__ Il faut renvoyer celui-ci! déclara
Léon de Pontchartrain en désignant
Sangor de l’index.
— Pourquoi?
_ Vous l’apprendrez assez tôt.
— Non! fit laconiquement Aimeri (et
il ajouta) : Je pense que Sangor, dans
cette aventure, n’a pas démérité... ou si
vous le trouvez coupable de quelque né­
gligence, il me semble bon qu’il puisse
le savoir de votre bouche.
Pontchartrain haussa les épaules :
— Je voulais loyalement vous épar­
gner cette honte, Aimeri, reprit-il en
tournant le dos au jeune Oriental, qui
n’avait pas bougé, pas plus devant le
geste méprisant que devant l’éclat sou­
dain des yeux de son protecteur. Je ne
parlerai pas, car j’ai horreur des dis­
cours. Voici ce que j’ai trouvé dans la
main de Jean de Monvalais. Il m’a même
fallu lui briser les doigts pour l’en arra­
cher... Et le chevalier tira de son gante­
150

NOTRE-DAME DES RATS

let de fer un petit paquet de perles blan­
ches... de perles très brillantes comme
venant de sortir de l’eau.
Aimeri de Boisguillaume, dont la mé­
moire était excellente, se souvint, tout à
coup, du morceau de galon qui man­
quait à la tunique de son favori le jour
de la disparition du malheureux prieur.
Ce morceau-là était resté dans la main
du mort... sans doute parce que Dieu (ou
Satan) l’avait voulu !

XI

... Ils se trouvaient tous les deux au
bord du monde connu et ils allaient tom­
ber dans l’inconnu parce qu’ayant le
vertige ils ne pouvaient pas s’expliquer
davantage.
Alors : « même l’impossible ne tenait
pas? » Sangor, à genoux aux pieds d’Aimeri, la tête renversée, le laissait plon­
ger dans ses yeux grands ouverts., ses
yeux toujours calmes, d’une inaltérable
splendeur.
Il disait non, de la tête, puis, insou­
ciant, il souriait, mais de quel sourire!
Aimeri lui tenait les poignets, les ser­
— 152 —

NOTRE-DAME DES RATS

rant entre l’étau de ses mains nerveu­
ses. Il avait donc parcouru tous les sen­
tiers, tous les inextricables raisonne­
ments sur le mystère de cette aventure,
pour en arriver au lac transparent de ces
yeux où il aimait à sombrer, à se perdre
et où, maintenant, il lui fallait décou­
vrir la vérité comme on cherche une
épave entre deux eaux, le cadavre même
de l’assassiné...
Sangor n’avouait pas. Il n’avouerait
jamais. De plus en plus, les preuves de
son intervention dans cette mort s’accu­
mulaient autour de lui.
Quand Sangor avait été chercher cette
tunique garnie d’un galon de perles,
cette robe blanche qu’il n’avait ni ca­
chée ni détruite, Aimeri avait pu consta­
ter qu’en effet il manquait un morceau
de ce galon, dans le bas. Il ne s était pas
donné la peine de dissimuler cet accroc.
Il en avait parlé, un jour, en se plai­
gnant du mauvais état des escaliers intérieurs.
Mais Aimeri, le déchiffreur de grimoi­
— 153

NOTRE-DAME DES RATS

res, le très érudit lecteur de livres sacrés
ou de traités de magie, en savait trop
pour se buter aux apparences. La vérité
n’est pas une. Il y a celle qui aveugle
justement parce qu’elle est celle que
l’humanité peut saisir à première vue.
Celle qui se voile n’étant plus à la portée
de tous et peut-être encore celle qui
n’appartient qu’à Dieu.
Sangor souriait toujours...
Dieu ? Aimeri de Boisguillaume y
avait cru fermement. Le jeune écuyer
parti d’enthousiasme pour la troisième
guerre sainte avec la fougue de ses vingt
ans et la passion de belles aventures,
ayant abandonné la vie quiète du ma­
noir de ses parents, s’étant croisé comme
un simple chrétien qui ne conçoit dans
la bataille qu’une plus noble façon d’at­
teindre tout de suite la récompense d’un
au-delà certain, ne pouvait pas renier
ses anciennes croyances, mais il ne par­
venait pas non plus à se défaire de la
science acquise par toutes les dures ex­
périences de sa vie de luttes. Il se souve— 154 —

NOTRE-DAME DES RATS

naît aussi des atrocités commises au
nom de ce « Dieu le veut » qui s’était
transformé en l’idole monstrueuse â la­
quelle il faut des sacrifices humains. Et
peu à peu, dans le sac de villes, le vol des
trésors légitimé par des reprises, le viol
des femmes que rien ne légitimait, tous
ces nuages de fumées d’incendie, ces tor­
rents de sang répandus en l’honneur
d’une puissance dont personne, sûre­
ment, n’entendait plus la voix dans le
fracas des armes, il avait perdu le goût
du divin. Or, Aimeri de Boisguillaume,
s’il était resté un bon soldat n’était pas
un esclave du devoir inutile. D’un ca­
ractère indépendant, ergoteur, faisant
front contre toutes les invraisemblances,
étudiant avec patience, mais discutant
avec âpreté, il ne pouvait conserver la
naïveté du croyant parce qu il avait jus­
tement horreur de l’absurde. On ne lui
refuserait pas les plus hautes dignités
religieuses, mais on aurait pu lui refuser
la communion! Très en avant de ceux
qui se battaient sans conviction, il ne

— 155 —

NOTRE-DAME DES RATS

comprenait plus, depuis longtemps, la
raison sanctifiant tous ces meurtres, et
ne se sentait plus le courage de feindre
l’enthousiasme tout en gardant le cou­
rage de se taire.
Si Dieu existait, il devait punir luimême. S’il n’existait pas, il n’y avait au­
cune raison valable de se mettre à sa
place en redresseur de torts au-dessus
d’une humanité ignorante sinon celle de
se substituer à lui?
Et si on était Dieu, à quoi bon se refu­
ser la suprême liberté d’absoudre?
Sur ces terrains de casuiste, remplis
de pièges, de fossés soigneusement dissi­
mulés sous les frondaisons de l’obscure
alchimie de l’époque, il essayait de se
cantonner, heureux d’echapper aux lois
communes. Orgueilleux, pas ambitieux,
s’il avait connu le goût du divin, il
n’avait certes pas le désir de l’enseigner
aux autres. Il ne voulait plus entrepren­
dre de nouvelle croisade. Ce qu’on avait
perdu 1 était pour lui comme pour tou­
tes les commanderies : à la place du
— 156 —

NOTRE-DAME DES RATS

Saint Sépulcre de Jésus, il y avait, main­
tenant, la tombe de l’homme, ses fins
dernières, l’étude sinistre du chemin qui
le conduit au néant, à la vérité, d’illusion
en illusion, celle de la mort, de l’incon­
nu, ce calvaire qu’on appelle la vie! Il
fallait bien s’y résigner et, en attendant,
se créer son paradis terrestre dans son
propre cœur!
Et sur ce dernier chemin, cette route
qu’il voulait droite, il ne sacrifierait pas
son honneur de soldat. Cependant, com­
ment ne pas venger le soldat Jean de
Monvalais?
Fallait-il abandonner la cause sacrée
d’une victime, d’un innocent?
Sangor souriait toujours, les yeux ri­
vés aux siens, plus fort de son silence
que de n’importe quelle protestation.
Sangor, la plante rare surgit sur sa
route déserte, où chaque compagnon de
sa communauté marchait isolé des au­
tres dans un rêve égoïste. La fleur mys­
térieuse, le népenthès ou le poison?
Le dérivatif, au goût du divin, pour

157 —

NOTRE-DAME DES RATS

I I L II I ■UIMM I
...... . . 1)""'

Aimeri, avait été la pitié. Aucun homme
digne de ce nom ne résiste à la volupté
de sauver son semblable, ou de le proté’
ger. Mais aucun homme portant en lui
les germes du bien et du mal intimement
liés dans les fruits de l’arbre de sciences
ne peut se garer de l’ivresse qu’ils procu­
rent, dès qu’on y a mordu. En sauvant
un petit enfant victime de la guerre
sainte, il pensait avoir fait une bonne
action,., et il s’était aperçu de son erreur
quand il fut bien trop tard pour essayer
de réagir! Ayant délaissé sa croyance en
Dieu et celle en la justice de son bras levé
contre les infidèles, il n’eut pas le cou­
rage de repousser la tentation d’enchaî­
ner l’infidèle dans les chaînes d’or de la
reconnaissance, sinon de la fidélité. Et
pourquoi aurait-il eu des scrupules que
ses frères n’avaient pas? Il pouvait au
moins arguer de la beauté de son idole
humaine, ce qui n’était pas toujours pos­
sible pour ses coreligionnaires en infa­
mie. Le seul crime qu’Aimeri de Boisguillaume se donnait le droit de com­

— 158

NOTRE-DAME DES RATS

mettre, à présent, ce serait d’imposer à
tous la vertu de ce fils : « en qui son or­
gueil avait mis ses éternelles complai­
sances! »
La vertu de Sangor? Pourquoi auraitil tué le prieur Jean de Monvalais? Pour
voir lui succéder son père adoptif? Mais
maintenant que le Temple était en pé­
ril ne se doutait-il pas que celui-ci al­
lait prendre la croix de toutes leurs fau­
tes sur ses épaules et ne déserterait pas?
Allons donc! Les tortures, les bûchers et
les excommunications? De qui et de quoi
un Aimeri de Boisguillaume pouvait-il
avoir peur? En outre, leur donjon était
solide... un siège de plus ou de moins...
Sangor, qui souriait toujours, ferma
les yeux et Aimeri de Boisguillaume eut
l’atroce douleur de douter un instant,
parce qu’il errait dans les ténèbres, alors
il parla pour s’étourdir, pour s entendre
s’affirmer à lui-même 1 honnêteté du
bien-aimé :
__ jç sais que tout est possible, Sangor, même ton innocence! Oui, si tu pou— 159 —

NOTRE-DAME DES RATS

vais parler, toi, tu saurais te défendre et
je ne te blâme point de ne pas écrire, car
c’est trop dangereux en ce moment. Le
moindre mot mal compris peut se tour­
ner contre toi. J’imagine très bien les
choses que tu ne peux m’expliquer. Dans
l’obscurité, les prisonniers se sont rués
sur le prieur et l’ont pousse vers 1 ori­
fice de ce puits et rien d’étonnant à ce
qu’il se soit accroché à ce frêle morceau
de ta robe. Tu l’as cherché, ce morceau,
le long des escaliers des souterrains, je
m’en souviens... et tu ne l’aurais pas fait
si tu avais su... Hélas! Tu ne te doutes
pas encore de ce que pense Léon de
Pontchartrain! Il doit songer que, dé­
voué entièrement à ma cause, tu es peutêtre un complice, l’exécuteur de ma vo­
lonté. Tu aurais tué le pauvre Jean de
Monvalais pour me rendre par la plus
cruelle des folies le bien que j’ai voulu
te faire, jadis, en te sauvant. Mais, San­
gor, le meurtre appelle le meurtre, le
sang répandu fait couler d’autre sang...
Si cela était...
— 160 —

NOTRE-DAME DES RATS

Aimeri s’interrompit pour caresser
tendrement le front du jeune homme.
— Si cela était, reprit-il en souriant de
son sourire sceptique, cela ne te rappor­
terait rien, car je ne veux pas quitter la
commanderie en un temps où elle est
menacée. Je suis trop pauvre de gloire
pour m’en aller seul et ne veux rien dis­
traire de ce qui m’a été confié pour la
guerre, sainte ou non. Sangor, tu m’es
plus cher que la vie, tu ne peux pas
m’être plus cher que mon honneur et le
tien, car c’est ici le lion de mes armes qui
te couvre. Or, tu ne vois pas un lion fuir
devant deux mauvais bergers, un pape
et un roi?
Sangor ouvrit les yeux. Ils demeu­
raient d’un vert aussi limpide que les
eaux vertes de la rivière d’en bas.
Il eut son sourire habituel. Sa bouche
en cœur d'oiseau ne tremblait même
pas.
— C’est non? insista doucement Ai­
meri, lui tendant un parchemin déplié et
un de ses pinceaux fins dont se servait le
— 161

n

NOTRE-DAME DES RATS

jeune homme quand il dessinait ses pué­
riles images de sorcellerie.
Sangor se mit à regarder intensément
un vase de cuivre où une branche de jas­
min blanc s’épanouissait.
Et il se pencha pour tracer une ligne
avec une grande application :
« Je savais bien qu’il fleurirait! »
En effet, la branche qu’il avait cueillie
la veille encore en boutons, s’était cou­
verte d’étoiles blanches, de cette meme
blancheur pure et mouillée qui brillait
sur les perles fines du galon de sa tu­
nique.
Aimeri se dressa, les poings crispés,
aspirant fortement l’air qui lui sembla
s’embraser :
— Il ne me reste plus qu’une façon de
tirer le lion de ce piège, s’écria-t-il. Puis­
que Léon de Pontchartrain pourrait
douter de ma complicité, il faut en ap­
peler au jugement de nos armes, et tu
subiras la loi du vainqueur... Prie pour
moi, Sangor, si tu peux croire encore en
Dieu!

XII

Toute la commanderie, du plus hum­
ble des valets aux plus hauts dignitaires,
se passionnait dans l’attente de cette ex­
traordinaire aventure, laquelle ne s’était
encore jamais vue de mémoire de tem­
plier : un commandeur, ayant légale­
ment hérité du titre, voulant descendre
en champ clos pour combattre l’un de
ses propres guerriers qui l’avait offensé.
Qu’avait pu dire Léon de Pontchartrain, ce sauvage, à un chartier érudit,
beaucoup plus fait pour les discussions
sacerdotales que pour soutenir son droit,
les armes à la main? A la vérité, per­
sonne n’en savait rien.
Dans les sous-sols, le frère Gilloin
— 163

NOTRE-DAME DES RATS

amalgamait des récits compliques, com­
me les recettes de ses pires sauces, pré­
tendant que la disparition du prieur
Jean de Monvalais était le résultat d’une
terreur nerveuse : un rat lui sautant a la
figure durant qu’il se penchait sur le
puits. Sangor aussi avait eu peur, mais
sournois comme le sont en général les
Asiatiques, il avait profité de son infir­
mité pour se taire.
D’autre part, Bastien d’Escarlagne ju­
rait les noms de tous les saints qu’il sa­
vait, en y ajoutant quelques invocations
des plus précises aux démons qu’il ne
connaissait pas, que Pontchartrain
ayant manqué de respect au fils adoptif,
le père entendait lui en demander rai­
son, chose assez naturelle.
Au réfectoire, on gardait le plus pro­
fond silence en présence du chef de la
communauté et, dès qu’il s’éloignait, les
plus hardis propos s’échangeaient. Les
moines sérieux déploraient le retour de
cette coutume du jugement par les ar­
mes (que le roi Philippe avait rendu à la
— 164

NOTRE-DAME DES RATS

noblesse récemment) lui préférant le ju­
gement de Dieu par le feu, ou les herbes
amères, plus conforme à l’austérité de la
religion, c’est-à-dire aux mœurs inquisi­
toriales. Quant aux jeunes, les clercs, les
écuyers, ils trouvaient bon qu’un des
leurs, s’il avait été malmené par un rus­
tre, ce puant chasseur d’Aquitaine, fut
vengé solennellement et que le maître
de la commanderie eut l’idée de faire
mordre la poussière à son insulteur.
Selon la loi de cette épreuve publi­
que, un combat ayant pour but de prou­
ver l’innocence d’un accusé, ne pouvait
se terminer que par la défaite complète
de l’accusateur. Ce n’était plus le droit
de Dieu, le miracle, qui serait proclamé
par la victoire de l’un ou de l’autre des
deux champions, mais le triomphe du
plus fort. Comment allier ce besoin de
férir à l’art des discussions théologiques
si parfaitement celui d’Aimeri de Boisguillaume? Devenait-il fou? Sa subite
élévation le rendait-il présomptueux,
lui, toujours si détaché des choses e ce

165

NOTRE-DAME DES RATS

monde et de toutes manifestations guer­
rières, lui qui avait proposé d’aller se
constituer prisonnier chez les geôliers
du roi afin de plaider, chartes en mains,
la cause du Temple?
Guy Curial, sage chapelain préoccupé
de son salut et du salut de ses frères,
pensait qu’une passe d’armes, même
au fond de la Guyenne, semblait une
inutile arrogance au moment d’attaques
dangereuses du roi maltôtier. Il vau­
drait mieux conserver la pleine validité
de ses membres à la veille des menaces
de la torture.
Si les corbeaux ne tournaient plus en
triple cercle de deuil autour du donjon
de Notre-Dame de Palestine, son avenir
n’en demeurait pas moins sombre.
On avait enterré Jean de Mon valais se­
lon ses désirs (qu’il avait encore affirmé
la veille de sa disparition) au plus haut
de la forteresse. On avait scellé ses pau­
vres restes, son corps décharné par les
flots, comme à jamais dépouillé de son
humanité corruptible, dans trois coffres
— 166 —

NOTRE-DAME DES RATS

rigoureusement barrés de cires et de mé­
taux. Le premier en argent, le second en
acier et le dernier en bois de cèdre. Trois
jours et trois nuits on avait travaillé à
l’entourer de toutes les précautions pos­
sibles contre la lente destruction du
temps puis on l’avait promené autour
du donjon en des cérémonies qui te­
naient tout autant de la religion chré­
tienne que des religions païennes, mê­
lant des rites magiques aux prières
qu’ordonnait la liturgie du couvent.
Ainsi on l’avait mis sous la protection
des anciens parrains du Temple et sous
l’égide de la vierge noire, Notre-Dame de
Palestine; or, on n’ignorait point que le
premier protecteur du chateau n était
autre que Tentatès, père des hommes,
Dieu des guerriers gaulois!
On avait enfin monté le cercueil dans
la chambre même du trésor, au faite de
la tour sur le clocher de laquelle on avait
laissé flotter le pennon du défunt prieur,
un étendard fleuri des lys de la sainte
mère du Christ.

167

NOTRE-DAME DES RATS

Désormais, il y aurait, entre les cof­
fres remplis de monnaies ou de pier­
res précieuses, une boite encore plus sa­
crée parce que nul ne l’ouvrirait et que
l’air, ou les convoitises des vivants, n’y
parviendraient pas.
Maintenant on préparait, à grand
bruit de pioches et de marteaux, la cour
intérieure du monastère devant servir
au tournoi des deux chevaliers, cham­
pions de justice.
Le défi, affiché en latin sur un écus­
son, annonçait que :
« Très haut et puissant seigneur, Ai­
meri de Boisguillaume, duc et comman­
deur en la commanderie de Guyenne,
se mesurerait à la lance et à l’épée, à
cheval ou à pied, au très noble et valeu­
reux seigneur Léon de Pontchartrain,
comte de la maison d’Aquitaine. Les
deux soldats chrétiens promettaient sous
serment de se conduire en loyaux che­
valiers du Temple, soucieux du bon re­
nom de leurs armes. »
Le sol trop dur de la cour avait été dé­
— 168 —

NOTRE-DAME DES RATS

pavé, ameubli, le champ clos convena­
blement nettoyé de ses herbages ou cail­
loux. On le sépara au milieu par une pa­
lissade ornée de précieux tapis. A cha­
cun des tournants de cette séparation de­
meuraient les écuyers des deux cheva­
liers tenant des armes de rechange et des
montures fraîches en cas de blessure
grave des chevaux des combattants. On
avait longuement discuté les conditions
de cette rencontre à la lance de bois ferré
d’abord, ensuite à l’épée, jusqu’à la de­
mande de merci du plus faible ou de sa
mort.
Une question fut soulevée par l’un des
seconds du comte Léon. Pontchartrain
était borgne, ce qui le rendait à la ri­
gueur l’inférieur d’Aimeri qui possé­
dait deux yeux excellents.
Alors, comme on en avait référé au
nouveau commandeur, celui-ci avait vi­
vement déclaré que pour égaliser les
chances, il combattrait sans casque ni
visière.
.
.
— En échange de son œil vide, je lui

fais cadeau de ma tête pleine où j’ai suf­
fisante toison pour parer ses coups!
La railleuse réponse de ce prieur tout
à fait digne d’un vrai templier fit plaisir
à tout le monde. Pontchartrain lui-même s’en attendrit :
— Je ménagerai la tête, fit-il, s adres­
sant au porteur de ce message ironique,
ne voulant pas gâcher davantage cette
cervelle farcie de tous les savoirs, me
contentant de viser au cœur, la partie la
plus sensible de sa personne!
L’allusion ne fut pas saisie. Sangor, en
apprenant ce détail, courut se jeter aux
pieds du commandeur, tenant dans ses
mains jointes son pigeon blanc qu’il ai­
mait et qui représentait son innocence
selon le symbole de ses images plus élo­
quentes que n’importe quelles protesta­
tions.
— Si tu n’es pas coupable, lui dit Ai­
meri très calme, de quoi peux-tu avoir
peur? Est-ce que tu dois trembler pour
celui qui a résolu de plaider ta cause?

- 170 —

NOTRE-DAME DES RATS

Qui je défends est digne de moi, je
pense!
Sangor fit mine d’étouffer son oiseau
favori et le duc de Boisguillaume vit le
beau visage se bouleverser, les traits ré­
guliers se crisper dans une douleur se­
crète. (Peut-être regrettait-il de sacrifier
son pigeon à son désespoir?)
Aimeri le lui ôta doucement des mains
et le lança par la fenêtre pour qu’il pût
échapper, en volant de ses propres ailes,
à ce nouveau jugement de Dieu.
— Donne-lui, au contraire, beaucoup
de bons grains et pare-toi de toutes les
belles graines de tes colliers, Sangor. Ce
n’est pas le moment de s’humilier, car
cela ressemblerait à un suicide et le sui­
cide est le péché sans rémission.
Le nouveau prieur, peu enclin à se ser­
vir des dogmes catholiques, songeait-il
au suicide, lui, en se mesurant au cruel
chasseur borgne dont le coup d épieu sa­
vait trouver le chemin du coeur des
loups, sinon des lions héraldiques?
Le grand jour se leva, un radieux jour
— 171 —

NOTRE-DAME DES RATS

d’été. Les cloches sonnaient à toutes vo­
lées, heureuses d’oublier la morne len­
teur des glas... et à toutes envolées flot­
taient les bannières des deux champions
effaçant les plis fleurdelisés du pennon
de l’ancien prieur.
Il y avait eu le pavois du deuil.
Il y avait, ce jour-là, le pavois de la
résurrection de la plus sinistre des cou­
tumes de la noblesse : la preuve par les
armes, c’est-à-dire la force primant le
droit.
Les deux champions parurent vers
trois heures de relevée au moment où le
soleil magnifiait leurs écus d’un rayon
de sa gloire.
On était au mois d’août. Au loin, on
moissonnait, les bras des serfs ne devant
pas s’arrêter quand les seigneurs s’amu­
sent à s’entretuer n’ayant rien de mieux
à faire. Ils récoltaient du pain pour tout
le monde, pour les survivants dans leur
château comme pour les agonisants sous
les toits de chaume. Les tributaires de
la commanderie avaient bien entendu

NOTRE-DAME DES RATS

parler de cette étrange récréation de
leurs princes, mais les manants confon­
daient volontiers ce duel avec une fête
et si on répandait du sang, là-haut, il leur
suffirait que ce ne fût pas le leur!
Sur les murs des remparts, les pointes
des falaises, par terre ou en l’air, les as­
sistants s’entassaient. Il y avait tous les
frères de la communauté, moines guer­
riers, se passionnant pour ce spectacle
dont ils étaient privés depuis longtemps,
tous les clercs, les pages, jusqu’aux jeu­
nes aides cuisiniers du frère Gilloin, leur
chef, qui avait obtenu la licence de gar­
nir de leurs têtes curieuses les soupiraux
des offices donnant au ras du sol quitte
à recevoir la poussière envoyée par les
sabots des coursiers. Gilloin, lui-même,
en habit neuf, s’était assis sur une mar­
che, du côté des écuries, et largement
étalé, arborant une énorme croix latine,
paupières mi-closes, lèvres marmottan­
tes, s’apprêtait à jouir du spectacle en
amateur, car la victoire de l’un ou de
l’autre de ces deux nobles chevaliers ne
173 —

NOTRE-DAME DES RAIS

changerait rien à sa position de grand
écuyer de bouche, toujours destiné, de­
puis tantôt vingt ans, à ordonner les fes­
tins de victoires comme les repas des fu­
nérailles.
Il y eut un comique prélude à la so­
lennelle séance : une famille de rats tra­
versa l’espace libre du champ clos, zig­
zaguant en éclair brun sur le sable. Les
pioches ou les marteaux avaient sans
doute dérangé ces animaux de leur nid
et ils détalèrent sous les éclats de rire de
l’assistance, car il faut peu de chose pour
distraire des soldats, des enfants, d’au­
tant plus naïfs qu’ils sont de plus rude
compagnie.
Et les champions entrèrent en lice
quand la piste fut nettoyée de ces hôtes
imprévus.
Aimeri montait son cheval noir qui
mâchait de l’or dans une écume blan­
che. Cavalier expérimenté, il ne s’était
encombré d’aucun ornement, ne portait
même pas le manteau de l’ordre, lui
ayant substitué une courte tunique très

174 —

NOTRE-DAME DES RATS

ajustée sur sa cotte de mailles luisante.
C’était la robe de Sangor dont il avait
fait couper seulement le galon de perles.
A la fois robuste et souple, auréolé de
ses cheveux châtains en longues boucles,
il s’apparentait à un archange par son
teint pâle, ses yeux lumineux et au
mauvais génie, par son sourire amer,
peut-être méprisant. Son bouclier, bar­
rant sa poitrine, fulgurait du lion roux,
gueule ouverte, griffes écartées sur un
azur cru qu’on eût dit taillé en un pan du
ciel d’Asie, le lion hurlant à qui voulait
l’entendre qu’il « était chrétien », mais
ayant davantage l’aspect de la plus re­
doutable bête du monde païen, de celuilà qu’on appelait : le roi du désert.
Boisguillaume s’armait d’une lance de
bois lisse, qu’on eût dit en métal bronzé
au feu, à poignée renflée en large man­
chette protégeant la main gantée de fer
qui la maniait aussi aisément qu elle au­
rait pointé une épée ordinaire.
Au pas, le duc gagna l’endroit où se
tenait son écuyer également à cheval et
— 175 —

NOTRE-DAME DES RATS

porteur d’une autre lance, car il fallait
prévoir une rupture dès les premiers engagements.
Il dit, d’un ton joyeux, à celui qui gar­
dait aussi son épée pour la dernière
phase du duel.
— Quel beau temps, mon fils, et com­
me j’aimerais mieux courir dans les bois
avec toi où il ferait moins chaud qu’ici!
Celui qui lui servait de second ne ré­
pondit rien parce que c’était Sangor.
Sangor, vêtu du superbe costume des
princes de Syrie, couvert de bijoux fa­
buleux, en veste courte de damas rouge
sur une tunique jaune ramagée de fleurs
d’argent et de rubis, en bottes de cuir
cramoisies, aux éperons d’or, de plus en
plus ayant l’air d’une belle effigie. Il
n’était là qu’en apparence, ses yeux
d’émeraude dardés dans un rêve loin­
tain, perdus en une contemplation nos­
talgique. Sous le turban qui le coiffait
d’une merveilleuse torsade de perles et
de rubis, il semblait peint, comme le

NOTRE-DAME DES RATS

lion sur le bouclier de Boisguillaume,
étincelante image de ces idoles d’Orient
qui font peur parce qu’elles sont impas­
sibles et qu’on adore... peut-être parce
qu’on a peur...
Sur l’épaule de Sangor, telle la co­
lombe du Saint-Esprit, son pigeon fami­
lier s’était blotti semblant dormir... de
temps en temps, il se soulevait en bat­
tant des ailes, tendait le cou vers la bou­
che en cœur d’oiseau de son maître et pi­
quait dedans comme en un fruit.
Léon de Pontchartrain montait un
gros cheval blanc, harnaché, juponné,
flanqué de dards, de plaques défensi­
ves ou offensives. Le farouche person­
nage paraissait redoutable parce qu’il
était imposant, avec ses grandes jambes
cerclant les flancs de sa monture étroi­
tement. Lance et bouclier se montraient
en proportions de ses membres. Son nez
de rapace dépassait sa visière et son œil
unique flambait, le rendant à la fois ef­
frayant et grotesque, mais l’énorme fau­
con ouvrant des ailes ténébreuses sur

NOTRE-DAME DES RATS
* ‘

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son écu ne donnait vraiment pas envie
de sourire.
Son écuyer, derrière lui, portait une
autre lance encore plus menaçante
ayant un peu l’allure d’une perche de
moulin à vent.
Le son rauque des trompes annonça
que : « les barrières étaient ouvertes ».
Aux deux bouts de la lice, conservant
entre eux la séparation de la palissade
feutrée de tapis, les deux adversaires se
saluèrent courtoisement de leurs lances
abaissées puis attendirent un nouveau
signal.
Alors, empoignés par l’angoisse qui
leur serrait le ventre à la vue de l’insou­
ciance de leur commandeur qui, après
tout, avait charge de leurs âmes, tous les
templiers crièrent d’une seule voix im­
plorante :
— Que Dieu le veuille!...
Aimeri engagea le manche de sa lance
sous son bras droit crispant son gante­
let sous la rondelle de bois dur, parant,
du bras gauche avec son bouclier serré
■ 178

NOTRE-DAME DES RATS

à hauteur de son visage et fonça. Son
cheval sans chanfrein, sans dard au poi­
trail, animal presque nu, rencontra le
cheval de l’adversaire, masse de ferrail­
les hérissées de pointes meurtrières,
mais au lieu de le heurter de front, il se
dressa debout. La lance de l’adversaire
glissa de biais et vint se briser sur l’étrier
de Boisguillaume pendant que le gros
cheval pliait, par la force du coup, sur
ses jarrets.
Un grand soupir de soulagement sor­
tit de la foule, de tous ces hommes qui
avaient redouté la perte de leur prieur
dès la première passe.
Aimeri, malgré ses allures de chartier,
possédé uniquement de la manie des
grimoires, n’était pas accessible au sen­
timent de la crainte. Il était là parce qu il
fallait y être. Il savait, parce qu’il avait
pris, en Orient, le goût de la fatalité,
qu’il devait recevoir la mort ou la don­
ner... et en dépit de l’inégalité des va­
leurs, il demeurait fort calme. Lui n était
pas un chasseur de bêtes des forêts, il

NOTRE-DAME DES RATS

n’avait chassé que l’homme et toutes les
feintes des hommes lui semblaient p
faciles à déjouer que celles des loups ou
des lions ! Pontchartrain eut vite re­
connu que la souplesse d’Aimeri, les ra­
pides évolutions de son cheval le ren­
dait inquiétant. Ayant repris une lance,
malheureusement encore plus lourde, il
essaya de vaincre en poussant au cheval
sans s’occuper du maître, s’imaginant
que s’il démontait son adversaire, il en
aurait plus facilement raison dans la
joute à pied.
Trois fois, la lance érafla le flanc du
bel arabe. Alors, Aimeri, sentant que sa
monture perdait de sa vivacité, fit un si­
gne pour demander celle de Sangor.
Mais les spectateurs s’opposèrent en
tumulte à cette nouvelle phase du com­
bat. Les trompes sonnèrent et il fallut
bien se reposer.
Quand la lutte reprit, les deux adver­
saires étaient à pied, l’épée hors du four­
reau.

NOTRE-DAME DES RATS

Il y eut un frisson parmi tous les tem­
pliers, jeunes ou vieux, en voyant les
deux jouteurs se mesurer, tellement dis­
semblables, que justement le combat se
présentait sans aucune mesure.
Pontchartrain dépassait Aimeri de
tout son casque et Boisguillaume avait
perdu son sang-froid parce que les bles­
sures de son cheval le tourmentaient. Ai­
meri attaqua furieusement le grand
chasseur qui, aussi habile à l’épée qu’à
l’arbalète, aurait fini par le tailler en piè­
ces si son adversaire ne s’était mis à
rompre, selon son droit. Il ne pouvait
plus guère que se réfugier sous le nez du
cheval de Sangor et Dieu seul savait que
cela ne lui plaisait pas! Attaquer dans
un trop court espace ne lui était plus
permis, reculer, encore moins.
Il fit donc la seule chose possible pour
sa défense personnelle, sinon celle de
l’innocence de son favori, tendant le
bras et se couvrant le visage, il se livra
courageusement à la fatalité.
... Et tout à coup, il y eut une clameur

— 181 —

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NOTRE-DAME DES RATS

formidable... Pontchartram, levant, sa
large lame, allait fendre le front qui s of­
frait à lui derrière le bouclier, cette tete
de mauvais archange qu’il dominait e
visait de son œil flamboyant, lorsqu il
fut ébloui par un éclair blanc, une aile
soyeuse lui frôla le cimier et, durant
l’espace d’un éclair, l’épée, rigidement
tendue, de Boisguillaume trouva le che­
min de sa gorge. Ce fut vraiment comme
si le grand chasseur s’était jeté lui-mê­
me dans le piège que lui préparait la
providence, au moins cela donna cette
impression à tous les spectateurs de ce
duel singulier où l’on constatait un mi­
racle... sous la forme rituelle du Saint
Esprit, c’est-à-dire celle du pigeon fami­
lier de Sangor, lequel effrayé par ces ar­
mes brillantes brandies devant lui s’en­
vola éperdument.
Le jugement de Dieu se mêlant de cor­
riger le droit du plus fort!
Aimeri qui avait cru sa dernière heure
arrivée vit le grand corps de Pontchartrain osciller, puis s’affaler, face contre
— 182

NOTRE-DAME DES RATS

terre, rendant des flots de sang. Il était
mort.
Et ce fut le tumulte indescriptible du
triomphe, car les hommes, surtout ceux
qui crient : Dieu le veut! n’ont jamais
de pitié pour le vaincu. Le lendemain
on renvoyait, sans honneur, le défunt
dans son pays d’origine qui n’eut pour
se lamenter derrière son cercueil que ses
deux chiens de chasse et son écuyer
trouvant la route trop longue.

XIII

Avant le festin de l’intronisation, pré­
paré depuis une semaine par le frère
Gilloin, celui-ci vint en personne, es­
corté de jeunes clercs portant des cou­
pes. Il avait l’air imposant de l’échanson qui accomplit une mission sacrée et
tenait haut un grand vase, une espèce
d’amphore où se sculptait en relief une
ronde bizarre de femmes se liant entre
elles par des guirlandes du plus pur
style païen. Les deux anses de ce vase
représentaient les cornes d’un bélier
dont le masque riant d’un rire humain
184

NOTRE-DAME DES RATS

bestial et moqueur, aurait dû suffire
pour en interdire la vision à des reli­
gieux. Le frère cuisinier, vieil hom­
me très malin, pensait, et en cela n’avait
pas tort, que des moines guerriers ne
sont pas des religieux ordinaires, que
l’intention purifie tous les actes et que
le meilleur breuvage peut se trouver
dans le récipient le moins catholique au
seul point de vue de la décence. D’ail­
leurs Gilloin faisait des choses dont il
ne comprenait jamais toute l’extrava­
gance, parce que, penché jour et nuit
sur ses fourneaux, il devenait le nécromant qui, tout en cherchant des compo­
sitions pour le grand œuvre, c’est-àdire la réussite d’un bon plat, ne dédai­
gne pas quelques hors-d’œuvres amu­
sants. Quand il avait eu la direction cu­
linaire des prisonniers qu’il devait ré­
duire, il avait essayé sur eux un régime
assez hasardeux dont le plus visible ré­
sultat fut encore mieux goûté par les
rats que par les deux patients.
D’où sortait ce vase, cette amphore de
— 185

NOTRE-DAME DES RATS

païenne envergure? Du sac d’une de ces
villes lointaines qu’on avait oubliées,
qui s’étaient évanouies, depuis le retour
en France, dans un nuage de fumées?
Ah! les incendies et les pillages! Le bon
temps des aventures! Il ne restait guère
de toutes les victoires que ces dépouil­
les, plus ou moins luxueuses, des jouets
de très grands prix, qu’on avait souvent
payés de son propre sang et qui deve­
naient précieux comme des otages rap­
pelant que si on avait dû rendre des vil­
les on en gardait tout de même de beaux
souvenirs.
Cette liqueur, donnait, disait sa lé­
gende, des rêves merveilleux. Le frère
Gilloin n’en possédait pas la recette,
mais au ventre rebondi de son flacon il
jugeait qu’on n’aurait pas fini de sitôt de
rêver au prieuré de Notre-Dame de Pa­
lestine. Et il ajoutait, dans son for inté­
rieur de bon gros égoïste, que si on at­
tendait davantage pour y goûter ce serait peut-etre bien le roi de France qui
finirait par la boire.

186

NOTRE-DAME DES RATS

— Mais, objecta Aimeri de Boisguilaume, 1 amateur de logique, pourquoi
frère Gilloin, nous offrez-vous des confi­
tures avant les rôtis? Ce vin doit être
sucré, alors je ne comprends pas cette
liqueur avant les grâces?
— Ah! Monseigneur, daignez Vous
pencher sur ce vase mirifique et consta­
tez de combien de grâces il est entouré,
ce qui le rend tout à fait nécessaire au
début d’un repas, surtout que je n’ai pas
eu toute licence de préparer autant de
plats que je l’aurais voulu en votre hon­
neur! Nous sommes bien bornés dans
nos ressources par des serfs qui ne tra­
vaillent pas selon nos mérites et j’ai
grand besoin que ce liquide magique me
vienne en aide... pour combler les diffé­
rences!
Aimeri qui, depuis le miracle du pi­
geon, s’attendait à tout, se contenta de
hausser les épaules. Il redoutait son cui­
sinier à l’égal d’un empoisonneur mais
comme il n’en avait pas d’autre, il lui
faudrait en passer par ses fantaisies,
— 187 —

NOTRE-DAME DES RATS

dont le moins qu’on en pouvait penser
c’est qu’elles le mèneraient au gibet un
beau matin.
Les coupes, de délicieux petits gobe­
lets en formes d’œufs, très assortis au
ventre de l’amphore qui semblait les
avoir pondues, furent remplies et vidées
dans un respectueux silence, par tous
les assistants. Quelques-uns firent la
grimace. On ne savait pas trop de quoi
il s’agissait. Cette mixture épaisse, de
nuance verdâtre sentait à la fois les ar­
bustes sauvages aux fortes essences et
le miel de l’abeille c’est-à-dire toutes
les fleurs connues où aurait dominé
l’âpre saveur du chanvre.
Ces grâces dites, on ne s’occupa plus
de 1 amphore que Gilloin remporta
comme il eût remporté le vin de la
messe.
Le réfectoire de Notre-Dame de Pa­
lestine pouvait recevoir une centaine de
convives.
Le nouveau prieur élargissant son
hospitalité avait invité à ce repas d’in­

NOTRE-DAME DES RATS

tronisation quelques dominicains de
passage venus pour le féliciter. Ces moi­
nes, d’air très humble, en frocs bruns et
ceinture de cordes, des sandales boueu­
ses aux pieds, avaient accepté l’aubaine,
comptant boire de l’eau et ne manger
que du bout des dents pour donner un
saint exemple aux chevaliers de la croix
trop enclins à l’ostentation et qu’ils vou­
laient examiner dans le privé. L’heure
était certainement venue de les confon­
dre. L’ancien commandeur étant décédé
d’une manière mystérieuse et le nou­
veau n’ayant pris, pour lui succéder, ni
l’agrément du pape ni celui du roi, pas
davantage l’avis de Jacques Molay,
grand maître de l’ordre, actuellement
sous les verrous, il y avait lieu d’étudier
ce cas de libération totale chez un prince
de l’église car, le duc de Boisguillaume
avait, en dehors de tout duché, le rang
d’évêque.
Aimeri se doutait de 1 espionnage
mais il était poussé par les circonstan­
ces. En outre il n’avait jamais refusé

.■JSrL

NOTRE-DAME DES RATS

l’entrée de la maison de Guyenne aux
moines mendiants! En cette occasion il
aurait fallu se souvenir que ces domini­
cains conservaient l’oreille du roi, puis­
que son propre confesseur portait leur
habit et qu’ils étaient peut-être dégui­
sés.
Aimeri et son fils adoptif présidaient
au repas, assis sur un très large siège en
forme de litière : « à laquelle il ne man­
quait que les mules pour la tirer », se­
lon le rapport que firent, plus tard, les
invités du château de Notre-Dame de
Palestine.
Tout le long de la table qui, pour la
simplicité de leur esprit, leur parut cou­
verte d’une nappe d’autel : « endentellée, brodée à souhait comme on l’au­
rait pu désirer pour offrir le corps de
Notre Seigneur au saint jour de Pâ­
ques! » on trouvait des sièges de ce
genre pour la plus grande commodité
des chevaliers, jeunes et vieux s’étant
placés à leur guise sans aucun souci de
conserver les distances.

— 190

NOTRE-DAME DES RATS

Sur cette table s’écroulaient en mon­
ceaux des fruits de toutes sortes, les uns
en tas, les autres encore accrochés à
leurs branches ce qui représentait de
« grands massacres d’arbres pour obte­
nir plus de raffinements ». En des plats
d’or et d’argent gisaient des bêtes entiè­
res bouillies ou rôties, des paons ornés
de leurs plumes, leurs queues en éven­
tail, des oies grasses que bourrait une
farce faite de foies réduits en purée ad­
ditionnée de pulpes d’olives et de grains
de muscats. La plus belle pièce était un
marcassin rôti et encore empalé d’une
broche d’ivoire, flanqué de vingt perdrix
baignant dans une sauce au gingembre,
effroyablement pimentée. Les poissons,
d’énormes carpes, des brochets gros
comme la cuisse d’un homme, apparais­
saient sous des gelées de nuances vertes
comme nageant encore dans leur élé­
ment.
Et tantôt pourpres, tantôt couleur
d’ambre les vins les plus délicieux cou­
laient des flacons que les petits ser­

191

NOTRE-DAME DES RATS

veurs du frère Gilloin ne cessaient d in­
cliner sur les hanaps tendus.
Les conversations, dès le second ser­
vice, ne tardèrent pas a monter de ton,
mais ce qui horrifia le plus les moines
dominicains invités à ces agapes, cest
qu’eux-mêmes succombant à on ne sa­
vait quel démon leur soufflant de faire
justement le contraire de ce qu’ils
avaient décidé, se mirent à manger et à
boire comme de simples templiers qu’ils
n’étaient pas! Tout ce qui se passa en­
suite fut tellement exagéré par eux, ou
du domaine de F hallucination, qu’il est
juste de leur en laisser la responsabilité
et de tenir compte, en essayant de trans­
crire le latin de leurs rapports, de la naï­
veté de leurs imaginations de pauvres
moines n’ayant pu, jusqu’à ce jour, con­
tenter tous leurs appétits :
«... Nous prîmes seulement du rôti
une tranche, et de sa sauce quelques
gouttes laquelle nous parut bonne à
faire peler la langue. Ne découvrant au­
cune eau dans les aiguières nous nous

— 192 —

NOTRE-DAME DES RATS

résignâmes à boire du vin car nous
avions grand soif. Il nous sembla tout
aussitôt que la salle se mettait à tourner
autour de nous. Les tentures des murail­
les, tapis et bannières, claquaient com­
me agités par un vent furieux. Les tor­
ches, en si grand nombre qu’il faisait
aussi clair que durant un incendie, nous
aveuglaient de leurs brasillements.
On entrevoyait, derrière leurs fu­
mées rouges, les fenêtres étant ouvertes
toutes grandes sur le ciel de Dieu, des
astres menaçants, étoiles filantes et co­
mètes à queues d’étincelles. Il nous pa­
rut aussi que des bras gigantesques
brandissaient des épées et dardaient des
lances contre nous...
Les faces de ces moines maudits nous
remplissaient d’une crainte mortelle.
Nous pensions rêver, mais nous étions la
bien éveillés et tellement honteux d y
être que nous ne savions plus comment
quitter nos places, tout encloues de ter
reur. Ils avaient, quelques-uns, des face
de lions, les yeux hors des orbites,
193 —

13

NOTRE-DAME DES RATS

dents en avant pour mordre les animaux
cuits ou la chair humaine. Leurs rires
éclatants et leurs coups de poings fai­
saient sauter les vaisselles dont quel­
ques-unes finissaient par choir à grand
fracas. Les petits clercs innocents char­
gés du service couraient d’un bout a
Vautre portant des vases ou des flacons
pleins, ne cessant de verser. Mignons et
frisés comme des agnelets, on les cares­
sait au passage pour les récompenser de
leur peine et nous-mêmes en tâtâmes
quelques-uns pour nous assurer de leurs
réalités. Il n’en parurent pas autrement
offensés certainement très habitués aux
pires entreprises.
Mais ce qui nous scandalisait le plus
était de voir, de loin, comme derrière un
voile mouvant, grossissant ou dimi­
nuant, selon que nous nous efforcions
d’y appliquer notre regard, le grand
prieur-duc et prince de cette église du
Temple, prélat nouvellement élu à la
plus haute dignité de cet ordre, assis sur
cette litière, en des bourrelets d’écarla­

194 —

NOTRE-DAME DES RATS

tes, y tenant par la taille son favori, le
nommé Sangor, lequel nous le pûmes
constater plusieurs fois, se conduisait
comme une femme de mauvaise vie. En
tunique de soie transparente, plus ruis­
selant de bijoux que Notre-Dame de Pa­
lestine elle-même, il témoignait d’une
telle indifférence à tous les attentats
sur sa personne que nous le crûmes
d abord une poupée de cire destinée au
leurre de la sensualité. Il riait sans par­
ler et mangeait pour deux, ses yeux d’escarboucles luisant comme ceux de Sa­
tan, démon certainement déguisé pour
cette cérémonie en reine du sabbat.
Le duc Aimeri de Boisguillaume dont
l’aspect dédaigneux aurait pu interdire
tout soupçon ne craignait pas de dévêtir
l’épaule de ce garçon ou de cette fille
pour y écraser des fruits qu’il mangeait
ou suçait là-dessus et on en voyait cou­
ler le jus sans qu’on pût démêler s’il
s’agissait d’amour ou de gourmandise.
Nous eûmes bientôt la preuve que ce
jeune infidèle n’en ressentait aucun

195

NOTRE-DAME DES RATS

émo.i II prenait l’étoffe précieuse de sa
dalmatique pour s’en essuyer la poi­
trine, ce qui nous en montra les contours
aussi rigides que ceux d’une statue.
Mais le scandale fut à son comble
quand tous quittant enfin la table du ré­
fectoire et nous dirigeant a tâtons veis
la chapelle du monastère, nous nous
trouvâmes réunis sans trop savoir com­
ment dans une sorte de crypte où l’on
étouffait ainsi qu’on le pourrait en un
bassin rempli d’huile bouillante. La lu­
mière blanche de la lune nous éclairait
d’en haut par une ouverture juste assez
pour nous indiquer qu’il faisait nuit. Et
ce que nous avons vu là dépasse en pro­
diges infernaux tout ce que l’on peut
concevoir des sorcelleries dont on ac­
cuse les chevaliers du Temple.
C’était bien la chapelle du monastère
dont le dôme soutenu par des colonnes
noires comme du charbon s’élevait à
une hauteur considérableUn autel était dressé en forme de
croix, mais de croix chûe de son piédes­
— 196

NOTRE-DAME DES RATS

tal, c’est-à-dire couchée comme aurait
pu l’être une personne les bras ouverts
et là-dessus, nous vîmes, debout, une
femme absolument nue que, pour la dé­
cence on avait seulement fait tourner
de dos, de sorte que nous en pouvions
tous admirer les justes proportions, la
sveltesse de ses hanches sans trop nous
aviser de son sexe, qui est comme nous
le savons tous un abîme de perdition...
Nous aurions pris la fuite si nous
avions pu reconnaître notre chemin
dans ce dédale du monastère de NotreDame de Palestine où les chapelles sont
des mauvais lieux et leurs desservants
des soldats ivres de luxure, mais nous
étions tellement pressés de toutes parts
que nous demandions de quelle manière
nous sortirions indemnes de ce piège
diabolique. Dieu soit loué! Nos costumes
d’humbles moines, nos barbes incultes
et nos pieds sans purification, comme il
convient à ceux qui ont renoncé pour
toujours aux frivolités du siècle, te­
naient en respect ces libertins capables
— 197

NOTRE-DAME DES RATS

de mettre à mal de fort honnêtes religieux, leur caprice aidant.
Et la femme se retournant nous eû­
mes la plus cruelle des déceptions en
nous apercevant malgré l’obscurité de
ce caveau, que c’était là un jeune gar­
çon très favorisé par la nature, laquelle
se trompe souvent sur ses propres fins...
Il nous parut cependant voilé de longs
fils de lin dont il retenait le léger tissu
entre ses dents et qui lui formait une
sorte de barbe neigeuse. Chacun des as­
sistants dut passer devant lui pour lui
baiser le gros orteil qui nous parut aussi
poli que fivoire d’un crucifix. »
... Le rapport des trois moines s’arrê­
tait là.
On en conclut, chez le confesseur du
roi, que ces pauvres gens à la fois sim­
ples d’esprit et friands du détail avaient
dû voir l’idole mystérieuse des templiers
sacrilèges : le Baphomet à la tête de
vierge, à la barbe d’argent et au sexe in­
déterminé.
«... Post redditas gratia capellanus or— 198

NOTRE-DAME DES RATS

dînas T empli imprecavit fratres, dicens:
Diabolus comburet vos! vel similia verba. Et indit braccias unines fratrum
T empli et ipsum tenentem faciens
versus occidentem et posteriora versus
cdtare... »

XIV
Le beau cheval arabe mourut des sui­
tes de ses blessures glorieusement re­
çues en l’honneur de son maître. Vaine­
ment Bastien d’Escarlagne, le surveil­
lant des écuries, avait essayé de tous les
remèdes, la très noble bête expira les na­
seaux tendus vers la main d’Aimeri de
Boisguillaume flattant, les larmes aux
yeux, sa belle crinière de femme.
Le nouveau prieur de Notre-Dame de
Palestine, ce savant chartier, ce scepti­
que dédaigneux, aimait vraiment son fi­
dèle compagnon de bataille qui l’avait
si souvent tiré du péril et le moine-che­
valier ne se sentait bien lui-même que

— 200

NOTRE-DAME DES RATS

sur le dos de ce superbe animal le portant comme son propre orgueil d’étalon
sans défaut.
Par trois fois, sévère avertissement,
la lance de Léon de Pontchartrain avait
labouré ses flancs et s’il n’était pas
tombé du premier coup c’est, qu’instinctivement, il avait dû comprendre
que son maître ne se serait pas relevé
de sa chute.
Toute la communauté défila devant le
cadavre de l’arabe noir, lequel né au
pays des mirages sous les cieux embra­
sés de l’orient devait finir dans un coin
de la terre occidentale, tueuse de rêve,
par une mélancolique pluie d’automne.
On l’enterra dans son écurie, une ex­
cavation creusée en plein roc et on l’y
mura hermétiquement après avoir dé­
posé près de lui, son mors, son bâillon
d’or pur dont on l’avait pour toujours
délivré.
Le frère Gilloin gravement, vint se­
mer sur lui tout un boisseau d’avoine en
marmottant de bizarres litanies, intra­
J

NOTRE-DAME DES RATS

duisibles dans le français de Guyenne
et encore moins dans son latin de cui­
sine. Ce gros moine cruel mais pas mé­
chant, décidément fou, prenait de plus
en plus tournure de sorcier, agissant
malgré lui ou sous l’empire d’une exci­
tation mauvaise produite par le feu de
ses fourneaux et depuis le vin de l’am­
phore païenne le commandeur le tenait
en suspicion. Ce geste de respect naïf
pour le pauvre cheval défunt le remit en
meilleur posture vis-à-vis de son cava­
lier.
Sangor atteint, lui, d’une étrange lan­
gueur, d’une inquiétude dont on ne con­
naissait pas les motifs, passait, mainte­
nant, ses journées à regarder les loin­
tains embrumés de la forêt qui commen­
çait à perdre son feuillage. Il lui était dé­
fendu de sortir du monastère seul parce
que les environs n’en paraissaient pas
très sûrs, que le duc de Boisguillaume
attendait qu’on lui eût dressé un autre
cheval pour pouvoir l’accompagner et,
son pigeon amoureux au poing il scru­

202 —

NOTRE-DAME DES RATS

tait la campagne faisant métier de veil­
leur de tours. Les moines dominicains
étaient partis mais ils avaient laissé des
traces de leur espionnage.
Des bruits dangereux pour la sécurité
du château couraient le pays, rap­
portés par les petits clercs toujours
libres d’aller et de venir des sous-sols
aux maisons des serfs. Ceux-ci ayant
terminé l’engrangement des récoltes, la
mise en tonneau de leur vin, avaient to­
talement oublié d’en offrir la dîme à
Notre-Dame... des rats!
Les redevances n’allaient jamais sans
déficit. On les attendait quelquefois plu­
sieurs semaines, cependant elles arri­
vaient dès qu’on faisait mine de les vou­
loir quérir à son de trompe.
Quand le frère Gilloin eut réclamé,
tempêté, menacé, sans aucun résultat il
dut en avertir le nouveau prieur selon
les devoirs de sa charge de nourrisseur
de la communauté.
Aimeri le reçut avec un rire indiffé­
rent :
203

NOTRE-DAME DES RATS

— Monseigneur prend la chose en
plaisanterie, bougonna le gros frère cui­
sinier, mais je me permets de lui faire
observer que, moins les dîmes ou rede­
vances d’usage, nous sommes tous con­
damnés à mourir de faim! Ce n’est pas
nous qui pouvons travailler nos terres!
J’ai pour le compte de mon office, plus
de vingt bouches à nourrir, lesquelles
ont des dents semblables à des meules
de moulin! Il faut du pain, du lard, des
légumes, des fruits, du lait, du vin, du
bois à brûler, des moutons à tondre,
plus des aunes de toile et de drap!...
Comment voulez-vous que je fabrique
de l’andouilïe si on ne m’apporte pas de
cochon? Je n’ai même plus l’espoir d’un
rôti convenable pour le service de la ta­
ble de Monseigneur car la venaison
manque... avec le chasseur, ce pauvre
défunt comte Léon de Pontchartrain,
que Satan garde son âme! Sans vous of­
fenser, Monseigneur, c’est une perte
pour nos offices. Nos caves sont presque
vides et les resserres de grains ont été en­

NOTRE-DAME DES RATS

tièrement nettoyées par la vermine en
dépit de mes soins...
— Qu’est-ce que tu appelles tes soins?
interrompit Aimeri railleusement pour
essayer d’endiguer les coutumières énu­
mérations de son cuisinier. Serait-ce que
tu aurais essayé d’empoisonner les rats
avec les derniers prisonniers de nos ca­
chots?
— Hélas! Monseigneur a le mot juste,
répliqua l’énorme fantoche en soufflant
un peu. Seulement il n’est pas en mon
pouvoir de leur en fournir d’autres!
Voici longtemps que je prévois cette ca­
lamité mais qui fait attention aux pro­
pos d’un humble serviteur du Temple?
Monseigneur Jean de Monvalais (Teutatès et la Vierge noire puissent le proté­
ger là-haut contre la foudre!) était aussi
tolérant que vous sous le rapport de la
confession, pourtant il savait faire ren­
trer les provisions nécessaires à la bonne
tenue du réfectoire. Je vous en conjure,
ayez pitié de moi, Monseigneur-duc, et
qu’un prompt châtiment rappelle à nos

205

NOTRE-DAME DES RATS

serfs leurs devoirs envers la commanderie... sinon elle n’aura plus qu’à se ren­
dre au roi, ce qui est l’équivalent du bû­
cher pour tout le monde!
— Tu as l’esprit dérangé, mon pau­
vre Gilloin, le roi est trop loin pour nous
atteindre et nos serfs sont au bas de la
tour! Je vais faire passer un héraut avec
un édit qui les rappellera à la raison.
— Monseigneur, fit piteusement Gil­
loin dont les petits yeux eurent une ex­
pression d’angoisse, les édits ne font au­
cun effet à ceux qui ne savent point lire,
même quand on leur en traduit l’écri­
ture, il serait plus simple de donner le
fouet tout de suite et publiquement ou
d’en jeter quelques-uns dans les ca­
chots... je vous assure que la famine est
à nos portes!
Boisguillaume impatienté se leva,
fronçant les sourcils :
— Non, fit-il durement, je ne tiens
pas à ravitailler ta garnison de ron­
geurs! Et d abord tu vas me licencier
toutes les bouches inutiles de tes offices.

206 —

NOTRE-DAME DES RATS

Je crois qu’il y en a pas mal si j’en
peux juger par tes devis. Quand nos
serfs verront que leurs enfants, qui pullullent chez nous autant que les rats,
sont de gros mangeurs, ils connaîtront
mieux nos droits... à manger de même
façon! Ensuite nous prendrons d’autres
mesures...
— ... Pour le miracle? risqua le frère
Gilloin qui avait un langage tout à fait
à côté de sa situation d’humble servi­
teur.
Aimeri fit un geste furieux... puis se
souvenant de l’avoine versée, comme
des pleurs, sur le tombeau de son che­
val, il se contenta de le congédier.
Sangor peignait des fleurs sur un par­
chemin tout en ne perdant pas une syl­
labe de la discussion. Il ne souriait pas
lui, parce qu’il devinait des choses trou­
blantes. Il vint, de sa souple allure fé­
line, présenter son enluminure à son
supérieur.
— Oui, oui! C’est très bien! dit Aimeri
s’asseyant devant elle pour examiner le
207 —

NOTRE-DAME DES RATS

joli travail de son favori. Tu as natuie lement quelques observations à me com­
muniquer? je peux les lire dans tes yeux,
moi, qui sais lire! Et je vais ty répon­
dre : il y là-haut de l’argent inemployé
qu’on pourra semer sur les terres de la
commanderie. Je te jure par toutes les
Notre-Dame encore plus muettes que toi
et plus brunes, que nous récolterons
beaucoup sans être obligés d’en arriver
aux menaces du fouet! Assez de prisons
et de supplices.
Sangor se pencha sur l’épaule d’Aimeri afin de promener le bout de son calame entre les fleurs peintes et il y traça
ce distique :
Payer pour obtenir son du
C’est mauvais sort tôt encouru.
— Tiens bien ton calame, ô mon fils!
Voici que l’étranger veut chicaner en
France! Où diable as-tu pris cette allure
de viguier?... Je comprends mais, moi,
je n’ai aucune patience. Mon devoir est
d’empêcher nos frères de mourir de
faim.

208

NOTRE-DAME DES RATS

Sangor, impassible, répondit par un
autre distique :
Droit et devoir sont deux en un
Quand on agit pour le commun.
— Si je saisis ta pensée secrète, gron­
da le prieur qui suivait du regard l’agi­
lité du calame, tu serais de l’avis de Gilloin, ce gros animal puant? Il faut parce
qu’on a le droit pour soit pressurer ses
sujets jusqu’à ce que mort s’en suive?
Jeter aux cachots des gens qui sont plus
pauvres que les derniers des moines
mendiants alors qu’ils travaillent eux,
sans mendier? Si les temps sont aux ré­
voltes et aux pillages c’est que, de très
haut, on a donné l’exemple... Mais, par
les éperons de Saint Georges, j’agirai
tout autrement et s’il me plaît de payer
pour obtenir mon dû, ainsi ferai-je, jus­
qu’à épuisement du trésor!
Sangor continua :
Le roi est fort, il est le roi
Mais il ne peut forcer la loi.
Boisguillaume se dressa, de mauvaise
humeur. Malgré les miracles, il n était
— 209

14

NOTRE-DAME DES RATS

nas certain d’avoir raison. Et puis il ne
croyait pas plus aux miracles qu aux
sortilèges, encore moins aux lois de a
commanderie qu’à ceux du roi... ma o
lier.
.
, .
— Non! Non! s’écria-t-il crispant les
poings, je n’emprisonnerai personne et
si on doit crever de faim ici, je donne­
rai l’exemple du jeûne. A quoi bon mar­
chander sa vie puisque tous les bûchers
nous guettent! On n’épuisera pas le tré­
sor avant le siège en supposant qu’on
ose nous assiéger. Faisons donc rentrer
dans nos murs tout ce que l’on nous ven­
dra et ensuite...
Sangor riait maintenant de son rire
silencieux et il jouait avec sa chaîne
d’or, la faisant passer tantôt autour de
sa jambe et tantôt l’enroulant à son
bras.
Aimeri le contemplait, attristé :
— Si tu la trouves trop lourde, sou­
pira-t-il, je peux te l’enlever... tu peux
partir, tu en as encore le temps. Je te
donnerai tout ce que tu pourras empor­

210

NOTRE-DAME DFS RATS

ter de bijoux et une escorte. Tu iras re­
trouver ton pays, ton rang, une ville de
là-bas où tu sauras, mieux que moi, com­
mander à tes propres esclaves. Tu ne me
dois plus rien. Tu m’as sauvé la vie car
le miracle c’est sans doute toi qui l’a
fait? J’ai jadis protégé la tienne... nous
sommes quittes.
Sangor fit : non énergiquement de la
tête puis il gagna la fenêtre qui domi­
nait toute la campagne. Là, il eut des
gestes mystérieux, le bras tendu vers la
forêt d’en face, un doigt sur sa bouche.
— Que veux-tu dire? questionna le
prieur surpris de le voir tout à coup très
inquiet.
Est-ce que cet enfant, qu’il ne con­
naissait pas, on ne connaît jamais ceux
qu’on aime parce qu’on ne les voit pas
tels qu’ils sont, ce fils de son cœur,
voyait plus loin que lui?
Aimeri regarda, scruta l’horizon et il
finit par apercevoir, montant vers le
ciel encore clair une légère buée, à peine
une trace de fumée, quelque chose
211

_______

NOTRE-DAME DES RATS

comme une cheminée de paysan qui s’al­
lumait pour le repas du soir car le soleil
ne tarderait pas à se coucher.
Aimeri à cent lieues de la vérité parce
qu’il demeurait dans les fictions de ses
livres, se résignait aux textes de ses
chartes et n’essayait pas de devancei le
destin, l’attendant en rêveur fataliste, se
souvint, cependant que de ce côté de la
forêt il ne devait y avoir personne, ni
village, ni maison, ni passant : c’était la
route romaine employée seulement
dans les mouvements de troupes.
Sangor lui indiqua un autre feu, c’està-dire une seconde colonne de fumée.
Aimeri avait compris.
Et quand Aimeri comprenait, ses dé­
cisions étaient rapides.
Il frappa un plat de cuivre pour appe­
ler.
Un jeune écuyer parut.
— Raymond, tu vas partir tout de
suite, sans chevaux et sans arme, au
moins visibles, un poignard suffira. Tu
seras un marchand en voyage qui tra-

212

NOTRE-DAME DES RATS

verse la forêt. Tu vois, là-bas, ces fu­
mées? Il doit y avoir un camp, derrière
les bois, une compagnie d’archers, pro­
bablement. Il faut que je sache dès de­
main matin ce qu’elle y prépare. Et si
elle est nombreuse. Et si elle est venue
pour nous. Avant de t’en aller, fais pla­
cer un veilleur sur la tour.
— Oui, Monseigneur, balbutia le
jeune homme, mais si je suis pris par les
archers, comment le saurez-vous?
Sangor eut un mouvement interrom­
pant la réponse de son père adoptif. Il
se dirigea vers la chambre où il plaçait
la cage de son pigeon. Puis, il revint te­
nant l’oiseau qui roucoulait doucement,
le tendit à l’écuver en lui faisant signe
de le glisser sous sa tunique, dans sa poi­
trine.
— C’est, en effet, le message le plus
sûr en cas de danger, dit Boisguillaume.
Tu le lâcheras dès que tu te verras menacé.
Le jeune écuyer mit 1 oiseau dans ses
vêtements avec le même respect qu’il y

213

NOTRE-DAME DES RATS

aurait introduit une relique, puis, se je­
tant à genoux, il baisa dévotement la ba­
gue du prieur, ce gros anneau de Jean de
Monvalais trop large pour Aimeri, se si­
gna trois fois et se retira sans ajouter
une parole, car un soldat croise était tou­
jours joyeux de courir à la mort, pro­
messe d’un paradis.
— S’il ne revenait pas? murmura le
commandeur de Notre-Dame de Pales­
tine qui ne pensait guère à l’homme.
Sangor eut un sourire d’indicible fa­
tuité. Il entendait fort bien que son père
adoptif ne regrettait, en cette affaire,
que ce qui le concernait. Se courbant sur
son calame pour terminer sa page de
distiques, comme un écolier s’applique,
il y ajouta celui-ci :
Au cœur volant qui reviendra
Mon cœur battant appartiendra.

XV

L’oiseau revint le lendemain matin :
il avait les ailes rouges! Le prince orien­
tal le lava, l’examina, plume à plume, et
constata qu’il ne portait aucune bles­
sure...
.
,
On pouvait facilement deviner d ou
était sorti le sang et il était bien trop tard
pour venger le pauvre soldat qui, lui, ne
revint jamais.
Aimeri fit immédiatement rassembler
tous les chevaliers du Temple dans la
salle du Chapitre. On y tint conseil de
«uerre : ou se rendre à Paris à la convo­
cation du roi (vieille d’un an, déjà, ce
215 —

NOTRE-DAME DES RATS

qui autorisait toutes les violences de sa
part), ou demeurer dans la place pour
une meilleure défense, sinon la pire mi­
sère.
Si les archers francs voulaient simple­
ment se saisir du commandeur, frapper
à la tête, ils ne se montreraient pas
agressifs, ils guetteraient une occasion;
s’ils étaient en nombre, peut-être tente­
raient-ils de déloger les aigles de leur
nid. Ayant reçu des ordres concernant
les serfs du domaine de la commanderie, ils avaient probablement réquisi­
tionné des vivres sur leurs terres, ce qui
expliquait le refus de la dîme et le
néant des redevances.
Soldats du roi ou prieur de NotreDame de Palestine semblait même cala­
mité; cependant, il valait mieux éviter
la plus proche tuerie et dès la première
réquisition des archers francs, qui ne
plaisantaient pas lorsqu’ils avaient faim
ou soif, les serfs pris, relativement, par
la douceur, jurèrent sur tous les saints
qu’ils ne céderaient plus une once de
— 216

NOTRE-DAME DES RATS

froment aux moines maudits, tout en li­
vrant leur mouton, leur porc, les volail­
les et le vin aux envoyés de Philippe le
Bel.
Le peuple des campagnes commençait
à trembler devant une légende, ce qui
était, de tous points, conforme à son ca­
ractère. Des moines mendiants, domini­
cains ou hospitaliers leur étaient tombés
du ciel, comme des oiseaux lugubres
poussant leurs cris de malédictions et
racontant des histoires à donner la fiè­
vre. Ce qui se passait dans le donjon de
Notre-Dame de Palestine ne pouvait être
imaginé par des esprits simples. Ces
moines, aussi simples d’esprit que les
pauvres gens qu’ils voulaient catéchisé*,
eurent beaucoup plus d’autorité qu un
prélat trop savant pour leur faible com­
préhension. Dès qu’on leur parla de sorcellerie, on leur fit la bonne peur. Ils
n’avaient plus qu’à se précipiter dans la
véritable religion, protégée par un vrai
pape et un vrai roi.
Ces moines guerriers, toujours equv

NOTRE-DAME DES RATS

pés pour le combat ou la chasse, qui di­
saient la messe à rebours, ne faisant
guère l’aumône, ne leur adressant leur
bénédiction que de très haut, du haut de
leurs chevaux, bondissant comme des
diables, ces confesseurs qui ne visitaient
jamais les malades ne valaient pas les
petits frères en humbles frocs de bure
qui savaient pleurer avec eux sur les
malheurs des temps.
Aimeri de Boisguillaume, maintenant
qu’il songeait à une lutte possible, fit
d’abord passer, selon son idée de raison­
nable revendication, un héraut à ses ar­
mes porteur d’un édit, sonnant de la
trompe, réclamant au nom de la légalité,
jusqu’ici reconnue, du droit du Temple,
les denrées ou les dons en nature qu’on
lui devait depuis au moins trois mois.
Le village demeura étrangement silen­
cieux sans même daigner fermer ses
portes.
La pleine campagne où quelques hut­
tes de bûcherons s’étageaient à flanc de
coteau, ne donna pas signe de,vie. C’était

NOTRE-DAME DES RATS

à croire que les sujets de Notre-Dame de
Palestine venaient de périr de la peste
foudroyantel
Quand le héraut rentra et rendit
compte de sa mission, très humilié de ne
pas avoir été reçu avec les Noëls! et les
Dieu le veult! d’usage, les moines guer­
riers se mirent à fulminer des anathè­
mes où dominaient quelques jurons de
circonstance.
Quant au frère Gilloin, il fut appelé en
haut lieu et il vint les poings sur les han­
ches se tenant déjà les côtes, car il était
d’humeur joviale, et rien ne le faisait
plus s’esclaffer que les demi-mesures :
— Ils se moquent de vous, Messires,
parce que ces chiens-là n ont plus peui.
Si vous aviez claqué le fouet plus fort,
ils auraient certainement offert quel­
ques poulets, voire une paire de che­
vreaux.
__ Sommes-nous des moines mendiants? cria Bastien d’Ecarlagne hors de
1ULe frère Gilloin, ayant ri tout son

NOTRE-DAME DES RATS

saoul s’essuya ses petits yeux qui sem­
blaient pleurer de la graisse à la manche
de son froc et répondit en effaçant son
énorme ventre dans une révérence irré­
vérencieuse :
— Eh! non, Messires, vous n’êtes que
des moines prenants.
Chose étonnante, Aimeri ne le mit pas
à la porte, mais conféra, en grand se­
cret, avec lui pour le renvoi immédiat
des bouches inutiles.
Cela fut beaucoup plus navrant qu’on
ne l’aurait cru.
On en rassembla une trentaine qui, du
plus petit au plus grand, avaient bien en­
tre sept et quinze ans, tous fils des serfs
du voisinage, élevés, nippés et nourris
dans le Temple, le servant ou le desser­
vant, lui rendant quelques soins, mais
aussi parfaitement superflus que le pou­
vait être la bande bruyante des hiron­
delles nichant dans le clocher. Les uns
avaient de jolies voix fraîches qu’on ai­
mait a entendre durant les exercices re­
ligieux, d’autres faisaient le métier de

220

NOTRE-DAME DES RATS

palefrenier ou de dresseur de faucons et
ramassaient le gibier dans les chasses. Ils
couraient sans cesse de la poterne au vil­
lage et du village à la poterne. Leur
quartier général se tenait dans les cui­
sines où ils mettaient tout au pillage
sans recevoir, du reste, aucun salaire
pour cela, cassant la vaisselle, en outre.
Lorsqu’ils surent pourquoi on les
avait parqués tous les trente dans le ré­
fectoire, ce lut un déluge de larmes, un
concert de cris d’épouvante, si bien que
le frère Gilloin ayant, pour l’instant,
l’oreille du grand prieur, alla le quérir
ne sachant plus à quel saint se vouer.
Aimeri, en présence de cette mar­
maille gémissante, eut un réel serrement
de cœur. Combien de ces petits malheu­
reux gâtés, sinon pourris, par le luxe de
la commanderie, auraient désormais le
courage de revenir à la terre, au sol
boueux de leurs maisons, au fumier
leurs étables, à la neige de la rue dans
auoi il leur faudrait patauger et qui ne
remplaceraient jamais les succulenles
— 221 —

NOTRE-DAME DES RATS

épluchures de toutes sortes qui for­
maient leur litière dans les offices ou
les énormes brasiers de la cuisine.
A la vue d’Aimeri, un peu triste, plus
pâle que d’habitude, vêtu de son long
manteau de drap blanc, d’une pureté
d’hermine, de ses beaux cheveux en bou­
cles et de ses yeux clairs, d’un bleu étin­
celant, ils crurent voir le Christ en per­
sonne :
— Notre Seigneur, ayez pitié de nous!
gémirent-ils tous en tombant à genoux,
les mains jointes, les fronts prosternés
sur les dalles.
— Mes pauvres petits, je ne suis ni le
Seigneur ni le maître de la vie, et je n’ai
pas le pouvoir de changer l’eau en élixir
ou de multiplier les pains, mais je ne
veux pas vous renvoyer dans vos famil­
les déjà pauvres sans vous y faire ap­
porter un peu d’aisance. Chacun de vous
va recevoir une pièce d’argent.
Il y eut un silence solennel.
Le frère Gilioin, ébahi, multipliait, lui,
les clins d’yeux.

222

NOTRE-DAME DES RATS

— Mais. Monseigneur, murmura-t-il
le plus bas qu’il put, vous allez les faire
voler par leurs parents et ils n’en seront
que plus mal traités ensuiteI
Il n’eut pas le temps de protester da­
vantage, car Sangor, le beau prince
oriental, faisait irruption tenant dans
ses bras une lourde cassette qu’il ren­
versa sur la table : elle était pleine de
monnaies blanches qui brillaient com­
me de l'argent, parce que c’était, en ef­
fet, de l'argent, et les enfants n’en
avaient jamais vu de leurs propres yeux
s’ils en avaient souvent entendu vanter
la puissance magique.
On procéda minutieusement à la dis­
tribution et Sangor, qui adorait les en­
fants comme une femme aurait pu les
aimer, donna deux pièces au lieu d une
aux plus petits pour le plaisir de les y oir
se rouler à ses pieds, en jeunes chats
ignorants du jouet dangereux, du poi­
son qu’on leur offrait.
Ils s’en allèrent consolés, éblouis, se
sentant pleins d’importance, ne pouvant

NOTRE-DAME DES RATS

s’imaginer, parce qu’ils étaient des en­
fants, que le lendemain d’un jour parmi
est toujours néfaste.
Le lendemain, il en revint trois, meur­
tris de coups sur tout le corps. Ils se blot­
tirent devant la poterne, en face des dou­
ves, très profondes à cet endroit, déci­
dés à mourir là si on ne voulait pas leur
ouvrir, car on leur avait interdit de ren­
trer chez eux.
Le frère Gilloin les recueillit, riant
d’un œil, pleurant de l’autre :
__ Vermine! leur criait-il en les fai­
sant pénétrer tout tremblants sous la
voûte. Est-ce que vous n’auriez pas pu
m’apporter votre nourriture. Croyezvous donc que je vais vous donner a
manger pour rien? Il n’y a pas donc pas
de canards chez vous?
— On nous a pris notre argent, chez
nous, et on nous a mis dehors avec les
pieds, frère Gilloin!
— Eh bien, répondit majestueuse­
ment le gros cuisinier qu’on ne trouvait
jamais sans réplique, il fallait voler avec

224 —

NOTRE-DAME DES RATS

les mains! Quand on a touché de l’ar­
gent, cela porte bonheur et on peut tout
se permettre.
Le grand prieur, instruit de ce détail,
ordonna de les garder et de panser leurs
blessures.
Mais un événement bien plus sérieux
arriva et priva le monastère de son prin­
cipal moyen de défense. Bastien d’Escarlagne, qui surveillait les écuries et qui
avait acheté une troupe de jeunes che­
vaux, l’an passé, pour le compte de la
commanderie, les soignait lui-même à
présent qu’il n’avait plus de valets. Ils
avaient belle mine, ses chevaux, seule­
ment mal dressés et surtout moins bien
nourris qu’à l’habitude, vu la disette
d’avoine, ils n’étaient pas commodes à
conduire, encore moins à monter.
Les moines guerriers s’efforçaient, de
leur inculquer de bons principes et la
leçon n’allait pas sans difficulté, rem­
plissant de tapage les cours intérieures.
Le soir, pour s’économiser la cérémo­
nie, toujours interminable, de la présen225

15

NOTRE-DAME DES RATS

tation d’un seau d’eau à chacun, Bastien d’Escarlagne enfourchait son an­
cien tarbais, touffu comme un buisson,
et menait toute la troupe a la rivieie.
allaient docilement attachés a la queue
l’un de l’autre jusqu’à l’abreuvoir qui se
trouvait, le pont passé, en un endroi, ou
l’eau, plus large, moins profonde, s éta­
lait en pente douce. Là, d Escarlagne y
entrait jusqu’à mi-jambe de son cheval
et les autres, détaches, buvaient ou
s’ébrouaient joyeusement en pleine li­
berté.
.
Un soir, au crépuscule, Bastien d Es­
carlagne entendit hennir douloureuse­
ment un de ses éleves qui, bondissant
tout à coup sur la rive, se mit à tourner,
ruer comme saisi de malerage.
Escarlagne n’eut que le temps de bon­
dir à son tour et s’aperçut que le cheval
fou, qui secouait désespérément la tête,
avait une flèche dans l'œil! Il hennis­
sait si terriblement que ce fut la panique
dans toute 1a. horde de ses animaux in­
disciplinés. Libres, sans attendre leur
226

NOTRE-DAME DES RATS

conducteur et fuyant leur frère qui les
mordait, torturé d’une douleur affreuse,
ils s’enfuirent dans toutes les directions.
Bastien d’Escarlagne, voyant le mal­
heureux cheval se coucher sur le flanc,
rendant un flot de sang par la bouche,
comprit qu’il n’y avait plus rien à faire
pour lui et se mit à la recherche des au­
tres, espérant bien les remettre dans le
rang...
A peine sur le chemin du pont, il eut
la vision très nette d’un archer qui se
dissimulant derrière un taillis, semblait
attendre le résultat de son forfait. Avaitil voulu toucher le templier ou son che­
val?
Bastien d’Escarlagne était brave, ce­
pendant il pensa qu’il valait mieux être
prudent, en l’occurrence, parce qu il ne
pouvait se mesurer seul avec une troupe
de soldats. Il ne chercha même pas à
rattraper ses chevaux, supposant que,
selon l’habitude de ces animaux, même
mal dressés, ils seraient revenus du côté
de leur écurie.
227

NOTRE-DAME DES RATS

La poterne ouverte, Bastien d’Escarlagne s’engouffra au grand galop du tar­
dais, mais dans les cours intérieures, il
ne vit aucune de ses bêtes.
Le veilleur, placé en permanence sur
le dernier degré du donjon, n’avait rien
constaté d’insolite à quelques lieues a la
ronde. On ne distinguait d’ailleurs pas la
rivière très encaissée par les falaises et
les frondaisons.
Les chevaux eurent le sort du jeune
écuyer ’. ils ne revinrent plus, mais on
pensa qu’on ne les avait pas tous tues,
car une troupe de bons chevaux dans la
pleine forme de leur jeunesse est tou­
jours une prise excellente. On les avait
volés, simplement.
— Messires, dit au réfectoire le lende­
main, Aimeri de Boisguillaume, nous
sommes en très mauvaise posture de­
vant nos ennemis et il convient de réflé­
chir à ce que nous allons faire. Nous ne
sommes pas même cinquante ici en état
de nous battre, et presque tous démon­
tés. Risquer une sortie est inutile. Du

NOTRE-DAME DES RATS

reste, contre qui? Personne ne nous at­
taque. On attend simplement que nous
nous rendions. Je sais par l’un des ma­
nants d’en bas que j’ai reçu pour lui de­
mander des comptes, puisqu’ils s’étaient
engagés à ensemencer une de nos terres
moyennant vingt pièces d’or, c’est-à-dire
tout autant que vaut cette terre, que 1 on
a brûlé à Paris plusieurs de nos frères,
que Jacques Motay, notre supérieur à
tous, subit des tourments abominables et
qu’il ne sera d’absolution pour personne
de notre ordre, car beaucoup, hélas,
ont avoué... jusqu’à des crimes qu’ils
n’avaient point commis. Ici, nous pou­
vons tenir en réduisant le plus qu’il nous
sera possible la nourriture et les feux.
Je laisse libres nos écuyers, qui n’ont pas
encore prononcé de vœux de s en aller
et nos aînés, maintenant trop âges pour
pâtir, de se retirer en quelques monas­
tères de moines hospitaliers qui, je 1 es­
père, sauront reconnaître 1 honneur
nu’ils leur feront de les choisir pour
maison de retraite. Cependant, il y a en­
—. 229 —

NOTRE-DAME DES RATS

core un moyen de sauver la situation :
c’est que je me livre aux archers, lis sont
au nombre d’une centaine, dit-on, pour
me mener aux tribunaux où j entends
bien défendre jusqu’à mon dernier
souffle l’honneur de mon habit. Je crois
que ce moyen de calmer la colère du roi
pourrait aussi atténuer les maux qui
nous attendent au sortir de notre
maison, peut-etre meme nous conserver
ladite maison... Etant le plus nouveau
chef dans notre compagnie je ne juge ni
n’ordonne et j’attends que vous me fas­
siez la grâce de m’instruire de mon de­
voir.
La voix d’Aimeri était sonore, agréa­
ble à entendre, d’un calme étonnant. Il
semblait lire un parchemin sans se troubler le moins du monde aux découver­
tes qu’il y faisait.
On était au matin d’un beau jour d’oc­
tobre, encore chaud, ce que l’on venait
de manger était bon, malgré les restric­
tions, le vin que servait les trois petits
échansons (ceux-là mêmes que leurs pa­
230

NOTRE-DAME DES RATS

rents avaient roués de coups!) sentait la
nouvelle vendange mais avec un frais
bouquet de jeunesse, et le pigeon de Sangor picorait sur la table en roucoulant
selon son habitude. Tous ces rudes gens
de guerre vénéraient cet oiseau a 1 égal
du Saint Esprit et ils trouvaient très dh
vertissant de lui faire boire quelques
gouttes de la dernière cuvée, tant et si
bien, que ce blanc personnage prenait
des allures de paon, faisait la roue et
fonçait sur les miettes avec des allures
de coq en bataille.
Sangor, vêtu d’une tunique verte cha­
marrée d’arabesques d’or, souriait, im­
passible, à la droite du commandeur.
Quelqu’un dit, indigné :
— Cent archers vaudraient-ils à vos
yeux, Monseigneur, cinquante cheva­
liers du Temple?
- Je n’ai pas prétendu telle chose
mon frère, répondit avec un.? legere
moue Aimeri. Je dis que nous sommes
devenus des gens de pied comme eux et
— 231 —

-i.'

.......................



N OTRE- DAME DES RATS

_

que le combat ne nous vaut rien sans
monture.
— Vous ne pensez pas qu on pour
rait les... acheter?
— On n’achète pas un roi de France!
__ Parce que nous ne pouvons,pas y
mettre la somme, s’écria Bastien d’Ecarlagne, mais on pourrait, avec la somme,
demander le pape par dessus le marche.
On ne peut pas plus acheter ces gens-la
qu’on ne peut payer des voleurs puis­
qu’ils ont déjà tout emporté!
Guy Curial murmura :
— Tout leur sera compté là-haut par
celui qui nous rendra tout.
— En attendant cet heureux événe­
ment, mes frères, que décidons-nous?
demanda Boisguillaume impatienté, car
lorsqu’il sortait de ses lectures pour en­
trer dans la vie ordinaire il aimait la pré­
cision.
— Monseigneur, dit alors Guy Cu­
rial, le plus sage de tous, vous êtes ici
par la volonté de Jean de Monvalais et
nous savons que vous êtes juste, brave

232 —

NOTRE-DAME DES RATS

et de haut lignage. Nous vous faisons
confiance mais nous n’âvons pas envie,
alors que le Temple tout entier est en
péril, de voir le dernier de nos princes
aller au bûcher pour le seul plaisir de
discuter avec un tribunal de malandrins
soudoyés par un roi faux-monnayeur
qui brûle des prêtres comme un alchi­
miste brûlerait des hosties consacrées
dans son creuset afin de muer en or
quelque vile matière. Ses lois ne sont pas
les nôtres. Restons chez nous et veuillez
nous y garder. Sans berger le troupeau
n’a plus de valeur. Notre-Dame de Pa­
lestine n’a peut-être pas fini de faire des
miracles.
— Nous n’avons presque pas de vivre
et leur intention est de nous prendre au
piège de la famine, certainement.
— Nous saurons jeûner! C’est métier
de moine!
— Nous n’avons aucune provision
de bois pour l’hiver, les bûcherons
m’ont refusé de couper des arbres que je
— 233 ■—

NOTRE-DAME DES RATS

voulais leur payer de nos deniers et qui
sont notre propriété!
—- Nous prendrons le bois chez nous,
par la messe! cria Bastien d’Escarlagne
étranglant de colère.
— Ah! Nous avons du bois ici? ques­
tionna Guy Curial très étonné.
— Mais oui, les colonnes du Temple!
Elles sont toutes en bois sous leur man­
teau de mortier!
Il y eut silence.
Le pigeon qui voyait qu’on ne s’occu­
pait plus de lui alla se blottir sur l’épau­
le de Sangor et ferma ses yeux qui eu­
rent l’aspect de deux perles d’un blanc
de nacre, teintés de rose.

XVI

Il est dit que le navire en perdition
voit fuir tous les rats qu’il porte à fond
de cale mais comme un navire qui sombre est généralement en pleine mer, les
rats n’ont plus aucun intérêt à le fuir..,
et ils sont noyés.
Peu à peu, fuyant la commanderie de
Notre-Dame de Palestine, des moines
faibles et des hommes vulgaires, en sor­
tirent, emportant l’argent qu’on leur
donnait parce que l’honneur de mouiir
de froid ou de faim ne les touchait pas
beaucoup. Ce furent d’abord de vieux
templiers perclus de douleurs, très capa— 235 —

NOTRE-DAME DES RATS

blés de prier Dieu, en ayant contracte
l'habitude, mais ne comprenant pas
qu’on put le faire sans avoir derrière
soi un beau feu de bois de chênes, de ces
troncs solides qui s’écroulent en braises
semblant ne devoir jamais s’éteindre.
La gloire de la commanderie se pas­
serait d’eux et ils voulurent aller cher­
cher l’hospitalité des petits frères plus
modestes, dominicains, franciscains ou
hospitaliers.
Ils n’allèrent pas loin! Les manants
se chargèrent de les hospitaliser dans la
plus prochaine mare de la forêt où il y
en avait de très profondes. Une pierre
au col, solidement nouée avec la bride
du cheval, et le cheval prenait ensuite le
chemin de l’étable où il faisait piètre fi­
gure, lui le coursier de guerre, à côté du
bœuf de labours.
Ce furent aussi le forgeron, les ma­
çons et le tailleur.
Le forgeron haut comme une lance
de joute, sec et dur comme un cep de vi­
gne, les cheveux dans les sourcils, la
236

NOTRE-DAME DES RATS

barbe malpropre, décida de rendre son
tablier de cuir parce qu’il n’avait plus
de chevaux à ferrer, d’armes à tremper.
Il partit, un lourd marteau sur l’épaule
dont il déchargea quelques bonnes assommades à la ronde, seulement tout un
village, qui n’avait pas besoin d’un for­
geron, le cogna tellement en retour qu’il
expira devant l’église des moines gris
qui refusèrent de lui donner la sépul­
ture.
Les deux maçons se glissèrent par les
souterrains et y restèrent n’ayant pas
voulu avertir de leur fugue.
Quant au tailleur, personnage contre­
fait, bossu, boiteux, très malin et s y
connaissant en toutes coutures même à
celles des membres décousus, il exigea
un viatique de nombreuses pièces d or,
et n’eut pas plutôt dépassé la poterne
qu’il reçut une flèche en pleine bosse, la­
quelle lui ressortit dans le milieu de la
poitrine. On le vit durant deux journées
au fond des douves, tel un crapaud
monstrueux, barbotant, râlant, ma e

— 237 —

NOTRE-DAME DES RATS

ment crevant sous plusieurs tonnes de
vase.
Airneri de Boisguillaume inquiet de
la tournure que prenaient ces évasions
fit demander le frère Gilloin.
— Si tu veux t’en aller aussi lui dit
rudement le commandeur, il faudra me
prévenir pour qu’auparavant tu me
dresses quelques jeunes garçons car per­
sonne ici ne saurait faire cuire un pou­
let...
Le frère Gilloin, en froc déchiré, pas­
sablement crasseux, sa cordelière lui
serrant le ventre, son ventre qui dimi­
nuait — Dieu le veut! — et tombait à
plis lourds sur ses jambes courtes, sé
prosterna, se signa et ouvrit la bouche :
—- Tu seras bref? ordonna encore Aimeri dont l’impatience agitait déjà le
poing crispé orné de la bague trop large
qu’il portait au pouce pour plus de bien­
séance.
— Oui, Monseigneur, répliqua Gil­
loin relevant courageusement sa face
graisseuse où luisaient ses petits yeux
238

NOTRE-DAME DES RATS

en grains de raisins noirs, il n’y a plus
de poulet!
Et il referma la bouche.
— C’est de toute évidence, murmura
Boisguillaume interloqué par cette an­
nonce d’une nouvelle réduction des me­
nus. Cependant, ce n’est pas une raison
pour que nous ne mangions pas des her­
bes ou des racines! Prends le temps,
avant de t’en aller, de nous instruire les
enfants qui sont revenus ici ne pouvant
trouver gîte ailleurs et tâche de leur in­
diquer une recette, une façon de les ren­
dre appétissantes.
Alors le frère Gilloin rampa sur les
genoux jusqu’aux genoux d’Aimeri, là,
saisit le bas de sa tunique, se cacha le vi­
sage dans le pan de l’étoffe et se mit a
sangloter.
— Monseigneur veut donc me ren­
voyer? balbutia-t-il.
— Moi? s’exclama le commandeur
abasourdi. Tu es tout à fait fou, Gilloin!
Je te donne simplement ta liberté. Tu es

NOTRE-DAME DES RATS

de ceux qui ont bien servi le Temple,
peut-être avec trop de zele parfois, et
convient de ne pas abuser de... des bons
serviteurs. Nous sommes tous en pen
de mort, ici! Tu le vois bien!
. ,
— Ah! Monseigneur, je ne pense ni a
m’en aller ni à vous faire manger des
herbes! Je suis templier par la croix que
je porte et un peu sorcier par les secrets
que je tiens des eunuques d’Asie, les­
quels n’étant guère des hommes sont de
très fameux écuyers de bouche! Je suis
en train, moi, pauvre moine chrétien de
préparer aussi un miracle, de faire des
poulets selon les formules qu’ils m’ont
apprises en Syrie. Seulement, il faut des
œufs. Il m’en reste quelques douzaines
et je me suis permis sans votre autorisa­
tion de...
Aimeri, partagé entre la crainte de per­
dre son cuisinier et celle de perdre son
temps en l’écoutant lui narrer l’aven­
ture de la multiplication des poulets
sans poules, appuya fortement sa bague
sur les lèvres lippues du pauvre fou et
240

_

_____ NOTRE-DAME DES RATS

eut un regard miséricordieux sinon
moins railleur que de coutume.
Allons, frère Gilloin, vas en paix
soupira-t-il. Tu es meilleur que les auti es car tu semblés ignorer la peur, qua­
lité précieuse pour ceux qui ont l’inten­
tion de faire honnêtement leur métier.
Le fi ère Gilloin se releva, se signa, essuva ses larmes a son froc et sans v
ajouter la moindre phrase, sortit fière­
ment.
. Ce n’était peut-être pas un bon chré­
tien selon l’idéal de la religion catholi­
que mais il en avait les nobles senti­
ments, la passion pour les mystères et il
saurait mourir martyre de ses étranges
convictions, penché sur le feu de ses
creusets tout comme un vrai croyant
consent à se faire tuer en l’honneur de
sa foi.
Sangor qui avait suivi la conversa­
tion, frileusement enveloppé d’un man­
teau doublé de fourrure parce qu’il était
très sensible au froid et qu’on n’osait
pas encore allumer de feu dans la vaste
241 —
16

cheminée du Chapitre le bois étant rare,
jeta un coup d’œil amusé a son pere
adoptif.
__ Il finira par nous empoisonnei
tous, gronda celui-ci, mais tout vaut
mieux que... nous salir les mains, et, si
j’en juge par les siennes, on ne fait pas
la cuisine sans le risquer.
Sangor eut un oui de la tête puis sai­
sit vivement un roseau pour tracer des
lignes sur un vélin qu’il passa au prieur.
« Je sais, moi, ce qu’il veut dire. Ce
n’est pas impossible. Quand nous vi­
vions là-bas, j’ai vu. On met des œufs
dans un four éteint de la ville, on le bou­
che avec une peau de chèvre et... il en
sort des poulets au bout de quelque
temps. »
Aimeri partit d’un franc éclat de rire.
Ce fut, hélas, son dernier moment de
gaîté, car les soucis, les tourments de
toutes sortes allaient s’amonceler sur lui
comme la neige autour du Temple, la­
quelle se mit à tomber cette nuit-là.
... Le froid, la bise et le désert! Les
242

NOTRE-DAME DES RATS
—————— " I IUJII lirn BEI n, | | ,,, , 2 , |M|
|

n,,,!,,

grandes cours intérieures étaient plon­
gées dans un silence affreux parce que
les corbeaux même ne venaient plus
tourner autour du donjon d’ou ne tom­
baient plus aucun relief...
On demeurait une dizaine, moines
croisés ou écuyers, se serrant au réfec­
toire sans chercher à se faire illusion,
pas plus le grand prieur que les autres.
On buvait maintenant de l’eau. On man­
geait de singulières mixtures, ayant les
goûts inconnus aux appétits ordinaires,
dont on ne demandait point la composi­
tion. Les petits serveurs, tout frisson­
nants sous leurs courtes robes, jambes
et pieds nus, maigres, les yeux cernés,
regrettant leur maison où il y avait tout
de même du pain, faisaient respectueu­
sement le tour de la table à l’ai fût d un
reste sur une assiette.
Au monastère il ne se trouvait plus,
au fond des armoires des offices que des
confitures qui écœuraient tout le monde
Il y avait encore trois chevaux, le tar~
bais de d’Escarlagne, deux, âgés, qui

NOTRE-DAME DES RATS

flanchaient maintenant sous leur cava­
liers parce que trop peu nourris. Il lut
décidé qu’on les sacrifierait. Le frere
Gilloin promettait d’en taire des salai­
sons dont on ne verrait pas la fin à cau­
se, justement, de cet hiver s’annonçant
rigoureux.
Bastien d’Escarlagne parla de se pré­
cipiter pour faire une sortie a lui tout
seul, en armes, lances et cuirasses, pous­
sant le tarbais sur les archers ou les
manants du village.
Le grand prieur fut obligé d’employer
toute son éloquence à lui prouver qu’il
foncerait sur des fantômes car on ne dé­
sirait pas la bataille. Ce qu’on voulait
c’était prendre les templiers sans coup
férir; il fallait les réserver pour les bû­
chers de Paris ou ceux des grandes vil­
les de France pour frapper les imagina­
tions. On ne tue pas un ordre sans atti­
rer de violents désordres et Philippe-leBel entendait cette guerre comme une
lutte entre chartiers et bourreaux. C’était
la guerre de la nouvelle loi des ban— 244

NOTRE-DAME DES RATS

quiers, des argentiers ou des spoliateurs
contre une légende à présent déchue. Et
tout le monde avait tort, ce qui était bien
le pire!
Il arriva une aventure qui sembla dé­
terminer toutes les autres catastrophes.
Quelquefois une larme suffit à faire dé­
border le calice!
Le pigeon de Sangor mourut inexpli­
cablement. Avait-il eu froid? Avait-il
mangé une mauvaise graine? On raclait
tous les tiroirs en son honneur, seule­
ment ce blé moisi, ces avoines empuan­
ties de crottes de rats qu’on pouvait
avoir mal triés? Il était si blanc que lui
donner des aliments noircis par le pas­
sage de l’immonde vermine c’était sûre­
ment l’empoisonner.
On le trouva au fond de sa cage, ses
pattes roses tendues, raides, ses ailes ou­
vertes, une petite goutte d’eau gelée au
bout du bec, comme une perle.
Sangor demeura devant la cage prés
d’une heure sans un geste, le regard fixe.
Ce fut, pour Aimeri, une souffrance

— 245 —

NOTRE-DAME DES RATS

aiguë de voir ce garçon muet ne pouvant
ni pleurer ni parler, suffoquant dans
son orgueil de jeune homme qui ne doit
pas avouer une peine disproportionnée,
une douleur sans mesure avec l’objet
qui la causa.
__ Et quand on pense, murmurait-il,
qu’on a pu l’accuser d’avoir tué Jean de
Monvalais?
On fit une boîte-cercueil d’un reli­
quaire d’argent dont on expulsa de
vieux vilains os ayant appartenu à l’on
ne se rappelait plus quel saint, cela se
perdant dans l’ombre des chartes et on
le donna bien scellé au prince oriental
qui l’installa sur la plus belle de ses éta­
gères... et qui ne sut jamais, heureuse­
ment, que son oiseau favori, celui-là
même qui avait joué un rôle divin dans
le drame du duel avait été dévoré par
l’un des petits manants des cuisines
l’ayant fait rôtir durant que son em­
baumeur, le frère Giiloin, lui tournait le
dos.
— Il n’y a que la croyance qui sauve!

246

NOTRE-DAME DES RATS

songea le brave cuisinier s’étant aperçu,
trop tard, du sacrilège larcin. Il ne dit
rien, ne gronda même pas le voleur et
faisant semblant de croire que l’oiseau
reposait toujours sur son lit d’aromates,
il ferma le coffret à double tour, jeta la
clef dans les douves, puis, de son air le
plus cérémonieux il le monta chez Mon­
seigneur.
Bastien d’Escarlagne depuis la triste
fin de son cheval, ce tarbais bourru qu’il
aimait tout autant que Sangor aimait
son oiseau blanc, se mit à un travail ter­
rible pour s’étourdir. Puisque les colon­
nes du temple étaient en bois, il fallait
en profiter pour se chauffer!
Sans en rien dire à personne, il s’arma
d’une scie, d’une hache et de coins de
fer, s’improvisa bûcheron, demanda
mystérieusement les clefs des sous-sols
oour commencer une tâche héroïque,
absurde, que son supérieur Aimeri de
Boisguillaume lui aurait certainement
interdite s’il avait pu s’imaginer un seul
instant que cet esprit borné, quoique très

NOTRE-DAME DES RATS

dévoué à la cause de l’ordre, ferait une
pareille folie.
Le frère Gilloin approuva grandement
cette expédition dans l’intérieur des ca­
ves car elle aurait pour premier résultat
de tenir la vermine en respect.
— Vous ne le direz pas, frère Gilloin,
supplia Bastien. Moi, voyez-vous, je me
ronge les poings de ne rien faire à pré­
sent. Il faut que je me mêle de chauffer
notre maison où nous allons tous crever,
gelés comme l’oiseau du Syrien. Vousmême, vous n’avez guère de braises pour
tourner la broche. Je vais vous en four­
nir.
— Oh! pour ce qu’elle tourne, ma
broche ! soupira Gilloin, en levant les
yeux au plafond. Seulement, Messire,
ajouta le cuisinier, faudra vous méfier
des... petits gnomes! Ils sont malins et
vous croqueraient un doigt de pied, le
temps de faire un signe de croix.
Bastien haussa les épaules, prit la lu­
mière et les clefs. On le vit revenir au

— 248 —

NOTRE-DAME DES RATS

bout d’une heure, suant, soufflant, les
yeux hagards.
Il se laissa tomber sur un banc de la
grande cuisine et attrapant un torchon,
il s’essuya le front.
— C’est dur, hein? fit Gilloin compa­
tissant.
— Oh! non, non, non, ce n’est qu’un
bon exercice, car ça réchauffe... mais...
— Mais, quoi? interrogea le gros frère
étonné de découvrir que ce guerrier se
sentait déjà fatigué, lui, qui avait sou­
levé à bras tendus des quartiers de che­
vaux pour les porter dans les offices du­
rant toute une journée.
— Eh bien, voilà, je suis malade. Estce que vous n’auriez pas un élixir à me
verser, père Gilloin? Le cœur me tourne.
Je crois que je vais défaillir comme une
pucelle!
Le frère Gilloin, malgré la défense que
lui avait faite le commandeur de resser­
vir à quiconque cette fameuse liqueur
païenne, courut en chercher un demigobelet.

249 —

NOTRE-D.AME des rats

Un vaillant soldat de la croix parlant
de défaillir comme une pucelle, ce
n’était pas une situation ordinaire et on
lui devait de réagir. Aux grands maux,
les grands remèdes. D’ailleurs, il ne s en
souviendrait pas.
— Ce n’est pas fameux, votre liqueur
de Satan, grommela Bastien d’Escarlagne, mais si vous dites que cela donne
des rêves, je ne serai pas fâché d’oublier
celui que je viens d’avoir sans dormir.
J’ai vu dans les caves, autour du pilier
que je mettais en morceaux, une armée
de rats! Vous m’entendez : une armée!
Des gros, des petits, des mères pleines,
des pères énormes, des gris, des noirs,
des marrons... ils ont tout rongé autour
d’eux, le pilier du milieu ne tenait plus
que par un bout de fibre... et tous ces
gnomes, que vous appelez de leur vrai
nom... me regardaient prêts à se lancer
sur moi. Si je n’avais pas frappé de la
hache, scié de la scie, poussé mes coins
de fer de toutes mes forces... ils me sau­
taient dessus... et puis, frère Gilloin...
250

NOTRE-DAME DES RATS

1 odeur... ah!... j’ai chassé la fouine et
le putois, jamais, non, jamais...'
Il s’interrompit pour achever lç con­
tenu de son gobelet, puis, furieux, il re­
tourna chercher ses bûches, d’admira­
bles morceaux de chênes patinés par les
siècles, d’un ton uni, doux au toucher,
lisses comme du bronze.
Il y aurait une belle flambée, le soir,
pendant le dîner. Il n’expliquerait rien
el on se détendrait un peu.
Chose bizarre, Bastien d’Escarlagne,
qui ne voulait pas qu’on parlât de son
expédition, peut-être par modestie, ra­
conta au réfectoire une extravagante
histoire de chasse où l’on voyait s’agiter
dans l’ombre d’une immense forêt, des
loups énormes, une féroce bande de
loups, faisant luire des prunelles rou­
geoyant à la façon des reflets d’une tor­
che.
— Oui, Messires, je les faisais fuir en
tapant des pieds, et une femelle eut une
si belle frayeur qu’elle accoucha de
douze petits sous mon talon!
251 —

NOTRE-DAME DES RATS

__ Mais il est ivre, songeait Aimeri en
l’écoutant. Est-ce que l’eau du puits de
notre cour intérieure se changerait en

XVII

Eux aussi avaient faiml
Ils s’accommodaient encore du froid
parce qu’ils ne le sentaient pas dans
leurs nids souterrains, mais ils man­
quaient de vivres et il fallait aller les
chercher. Jusqu’ici, la communauté leur
avait fourni une grande abondance de
biens de toutes sortes. Les resserres
étaient pleines de blé, les écuries regor­
geaient d’avoine et près des fours de la
boulangerie on trouvait des farines. Les
offices, où grouillait une vermine de
plus haute taille, s’encombraient d’un
tas de croûtes, d’os et de légumes qui for253 —

NOTRE-DAME DES RATS

maient des litières où il faisait bon grat­
ter. Maintenant, rien à flairer dans les
airs, rien à voler par terre!
Il y avait eu la grande bombance des
carcasses de chevaux qu’on avait aban­
donné à leur particulier nettoyage et ils
s’étaient montrés dignes de leur tâche en
faisant place nette, mais c’est en vain
qu’ils trottaient de tous les côtés pour
découvrir de nouvelles victuailles, ils ne
voyaient plus rien venir.
Bastien d’Escarlagne n’avait pas exa­
géré en parlant d’une armée. Ils avaient
augmenté depuis qu’on ne prenait plus
la peine de les chasser par le bruit et le
poison. Ils se multipliaient, devenaient
légion, la légion infernale, dont il est
question dans un procès de sorcellerie,
où il est dit que les démons ne peuvent
se reproduire que par leurs excréments.
Ces animaux, déclarés immondes par
l’homme, qui leur ressemble un peu, dé­
passaient la mesure. Les rats sont de sa­
ges nettoyeurs, ils mangent ce qui tombe
du gaspillage humain, mais l’homme,

254 —

NOTRE-DAME DES RATS

ce perpétuel mauvais enseignement, leur
a appris à aimer la guerre, ce grand dé­
sordre, les dilapidations de nourritures
et le mépris de toutes les économies so­
ciales. Alors, ils deviennent des rava­
geurs, des fléaux de Dieu. Ils s’adaptent!
De nature les rats sont des taciturnes,
ennemis du fracas et leurs femelles se
montrent bonnes mères de famille.
L’homme en a fait des aventuriers.
Les rats suivent les armées et sortent, la
nuit, dans les rues obscures, aux ruis­
seaux malodorants. On accuse aussi le
rat de répandre la peste; seulement,
il faut, pour cela, que l’homme la lui
donne, ce n’est pas le rat qui l’a inven­
tée! Sans la saleté humaine, la peste
n’existerait pas et le rat, le pauvre rat,
le rat immonde, serait incapable de la
propager à lui tout seul.
Les templiers de Notre-Dame de Pa­
lestine n’avaient pas la peste, ce pour­
quoi les nombreux et très petits sujets de
Notre-Dame des Rats ne l’avaient pas
non plus. Mais ils avaient la rage de la
255 —

faim, comme leurs supérieurs et, prison­
niers, beaucoup plus nombreux, ils al­
laient devenir fort inquiétants.
Sangor, le beau prince oriental, était
descendu, ce jour-là, aux cuisines. En­
veloppé d’une somptueuse robe fourrce
de menu-vair qu’il ne quittait plus, tel­
lement il soutirait du froid, de ces cou­
rants glacés, se glissant par toutes les
fentes des meurtrières après avoir passé
sur la neige des environs, il était venu
rendre visite au frère Gilloin par dé­
sœuvrement, curiosité maladive ou
toute autre raison plus secrète.
La grande cuisine était déserte, mais à
peu près tiède, car Bastien d’Escarlagne,
fidèle à son serment, continuait à chauf­
fer la maison. Après avoir scié les colon­
nes du sous-sol, il débitait, en larges
tronçons, les piliers des offices et ceux
de la salle des gardes. Comme il n’y avait
plus de gardes, ces piliers lui parais­
saient tout à fait inutiles, malgré leurs
ornements naïfs qui eussent attendri un
tailleur d’images.

256

NOTRE-DAME DES RATS

De temps à autre, on entendait reten­
tir des coups sourds qui résonnaient
comme l’énorme pulsation d’un cœur
qui se serait mis à battre dans la poi­
trine d’un géant. C’était le brave Bastien
qui taillait les arbres de la forêt des Gau­
les à sa rude façon de soldat lâché dans
la guerre de défense : il faisait la part
du feu.
On l’aurait prodigieusement étonné si
on lui avait dit que ces arbres-là ser­
vaient, tout païens qu’ils étaient, à
étayer Notre-Dame de Palestine!
On brûlait donc de gros morceaux de
bois sculptés dans le foyer de la cuisine
et le frère Gilloin, vêtu de son éternel
froc déchiré, se pelotonnait sous 1 au­
vent de sa cheminée où la broche ne
tournait plus.
Quand il vit avancer la somptueuse
apparition du fauteur de miracle, il crut
sa dernière heure sonnée... puis, rassure
par le beau visage dolent du jeune hom­
me, il multiplia les salutations.
Sangor lui désigna le four, près de
257 —

17

NOTRE-DAME DES RATS

la cheminée, une excavation creusee,
comme toute cellule, dans le bas du mo­
nastère, en plein roc. Il savait que c était
là, que ce jour même, s’accomplirait la
fameuse transmutation des vils métaux
en or pur... c’est-à-dire le changement
des œufs pourris en petits poulets bien
vivants.
Gilloin comprit et, très flatté, se mit à
bavarder, obligé (d’ailleurs charme) de
faire tous les frais de la conversation.
Il entama le chapitre en frottant un
escabeau de son torchon le plus propre
pour l’offrir au jeune prince.
— Ah! Monseigneur, s’écria-t-il, heu­
reux d’avoir enfin un auditoire digne de
lui, je suis bien content de vous recevoir
en mes humbles offices pour que vous y
puissiez constater la bonne éclosion !
Vous savez bien, vous, que la nature
peut ce qu’elle veut si Dieu y ajoute son
grain de sel! Vous ayant pour parrain, je
ne doute plus de la naissance de mes
poulets. J’ai déjà gâché des douzaines
d’œufs, mais cette fois je suis à peu près
258 —

NOTRE-DAME DES RATS

certain de rendre au Temple, que j’ai le
devoir d’approvisionner en rôtis de
choix, tous les œufs perdus en autant de
petits coqs qui, soit dit sans vous offen­
ser, auront la crête tout aussi vermeille
que votre bouche de joli garçon. Voyezvous, moi je ne renonce jamais. Ma per­
sévérance obtiendra qu’on me pardonne
d’en savoir un peu plus qu’un pauvre
moine traînant sa corde sans même l’es­
poir de s’y pendre. Notre saint comman­
deur, qui ressemble à Notre Seigneur Jé­
sus, mais qui est plus sage que lui, car il
n’a jamais défendu aucune femme adul­
tère, me passera toutes mes omelettes de
sorcier quand je poserai sur sa table des
poulets bien gras que je vais pousser le
plus possible en les nourrissant de tou­
tes les épices d’Orient dont je n’ai plus
l’emploi. Ainsi, j’ai une idée sur les
grains de coriandre...
Sangor hocha le front et fit semblant
d’inventorier toutes les planches enfu­
mées de la cuisine comme quelqu’un qui
cherche les fameuses epices d Orient,
259

Sautant d’un sujet à l’autre, le frère
Gilloin se creusait l’imagination pour re­
tenir l’illustre visiteur, bien qu’il en eût

— 260 —

NOTRE-DAME DES RATS

la terreur superstitieuse. Il finit par fer­
railler avec ses clefs, dont il portait tou­
jours le trousseau à sa ceinture d’ancien
geôlier, dans la serrure d’une armoire
dont il ouvrit l’un des battants en re­
gardant autour de lui.
— Ces chiens de petits marmitons, ces
fils de putains, sont heureusement partis
pour la chasse aux oiseaux sur les crêtes
des remparts mais ils n’en trouveront
guère car ce n’est pas chez nous que l’on
voit de la miette!... J’espère qu’ils ne
vont pas rentrer de si tôt. Vous compre­
nez, Monseigneur, que je ne me soucie
pas de montrer mes dernières provi­
sions à cette vermine... mes grains de
coriandre. D’ailleurs, à ne vous rien ca­
cher ces malandrins voleraient la mitre
d’un évêque ou vos bijoux pour en faire
un piège aux alouettes! Allons, je vais
vous montrer mes pommandres, ça vous
amusera.
, t
Alors il étala sur la table, douteuse
comme propreté, ce qu’il appelait : ses
pommandres, des tas de petits pots, les
— 261 —

NOTRE-DAME DES RATS

uns en forme de fuseau, les autres en
forme de pommes et de boules de cire
parfumées, dont quelques-unes exha­
laient une senteur agréable, quoique
atrocement mélangée d’odeur de musc.
— Monseigneur sait-il ce que c’est
que le musc?
Sangor secoua la tête en souriant. Il
ne s’amusait peut-être pas beaucoup
mais cette alchimie de mauvais lieu où
les plaisanteries de salle de gardes al­
ternaient avec les réflexions d’un fou
plus sage qu’il n’en avait l’air, finissait
par le distraire d’une pensée lancinante.
— Eh bien, je vais vous l’apprendre
et c’est bien à vous en dégoûter tout à
fait car je vois que vous ne l’aimez pas.
Pour faire du musc vous prenez une
chèvre du Levant de l’espèce dite du Thibet, vous la rouez de coups de bâtons et
vous l’exposez ensuite en plein soleil. Il
se forme sur son dos des tas de pustules
que vous crevez avec une broche mince
puis vous recueillez ce qu’il en sort bien
attentivement dans un flacon. C’est le
— 262

NOTRE-DAME DES RATS

musc. Il n’y en a pas de meilleur. Cela
renforce tous les parfums qui, sans lui,
n’ont pas de corps, comme les petits vins
sans bons tonneaux.
Sangor eut une moue et saisit un des
pots étalés sur la table.
Gilloin ajouta, gravement :
— Ne touchez pas à celui-là, Monsei­
gneur, il suffit de la grosseur d’un grain
de blé de son contenu pour empoison­
ner une compagnie de rats et même un
archer du roi de France par-dessus le
marché I
Au même moment un cri aigu se fit
entendre du côté du four mystérieux,
sous le rideau de peau de mouton qui
matelassait sa porte.
Le frère Gilloin poussa un vrai glous­
sement de poule en réponse à ce cri et
se précipita, abandonnant pêle-mêle les
pots et les pommandres.
— Monseigneur, s’exclama-t-il, ivre
d’une grosse joie d’enfant, vous avez en­
tendu cette fois? Ils sont nés! Noël!...
Sangor très ému, à son tour, se dressa
- 263 -

NOTRE-DAME DES RATS
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en serrant autour de lui son manteau de
fourrure comme s’il desirait se dépen­
dre contre un attentat. Que sortirait-il
du grand œuvre de ce cuisinier nécromant?...
Le rideau de peau de mouton fut
écarté, la porte du four s’ouvrit... et une
odeur atroce, chaude, fade, musquée se
répandit; le gros moine sauta en arrière
tandis que le prince oriental s’enfuyait
saisi d’une panique nerveuse. Avec des
sifflements de colère, une famille de
rats fit irruption dans la cuisine. Ils
avaient eu l’audace de se faire enfermer
en même temps que les œufs, avaient
dévoré jusqu’aux coquilles et mainte­
nant prenaient le large!
Le frère Gilloin faillit tomber malade
car il trouvait que cette aventure là....
sentait surtout le fagot.
A partir de ce moment néfaste, les rats
eurent l’air tout à fait maîtres de la si­
tuation. Ils entraient dans les armoires,
dans les marmites, grimpaient sur les
— 264

NOTRE-DAME DES RATS

tablettesj et se promenaient dans les es­
caliers.
Bastien d’Escarlagne, qui leur avait
déclaré une guerre sans merci, les écra­
sait par dizaines autour des piliers qu’il
continuait à scier, taillader d’une scie ou
d’une hache huilée de graisse de rat!
Quant à Messires les moines, comman­
deur, chapelain ou guerrier, trop hauts
placés pour s’occuper de ces vermines,
ils furent bien scandalisés quand ils les
virent pénétrer dans la salle du Chapi­
tre, attirés par l’odeur des reliures de
cuir et certains parchemins conservant
le luisant d’une peau animale.
Guy Curial déclara que c’était la fin
du monde si des rats, de simples rats, se
permettaient de troubler ses médita­
tions.
Aimeri de Boisguillaume sortant de
son rêve douloureux, car il songeait à la
mauvaise mine de son favori toujours
écœuré par les nourritures qu on lui ser­
vait, dans lesquelles il retrouvait comme

265

NOTRE-DAME DES RATS

une trace de musc, fit venir le frère Gilloin.
— Il faut détruire les rats, mon cher
frère, lui dit-il d’un ton qui n’admettait
pas de réplique. Nous ne devons pas sup­
porter leurs invasions jusqu’ici où ils
nous rongerons nos chartes.
— Ah! il s’agit bien des chartes! se
répondit à lui-même le gros cuisinier les
yeux larmoyants. Si je savais seulement
où retrouver mon pot de poison? Pour­
vu que personne ici ne puisse dire que
je l’ai donné ou laissé volerl
Mais il se garda bien de parler sachant
qu’Aimeri n’aimait pas les imaginations
de bavards.

XVIII

« Mon père bien-aimé,
« Je m’en vais parce que j’ai faim,
parce que j’ai froid et aussi parce que
mon pigeon est mort. Je ne peux plus
rester ici. Je souffre de te voir souffrir
et je veux te guérir de moi.
« Je me confesserai donc à toi puisque
tu m’as fait chrétien. Mon père il faut
me bénir car j’ai beaucoup péché : j ai
tué le commandeur Jean de Monvalais
pour te mettre à sa place. J’espérais que
nous nous en irions avec le trésor. Nous
aurions été très heureux.
« Je n’aime pas ton pays parce qu il
y a toujours des nuages au ciel et que les
roses y sont plus pâles que dans le mien.
267

NOTRE-DAME DES RATS

Ainsi sera ma bouche tout à 1 heure qui
ne te plaira plus... je ris en pensant que
tu ne pouvais pas me croire coupable.
C’est que tu doutais de ma force parce
que je me suis toujours abandonné à la
tienne sans résistance.
« Oui, je l’ai tué. Je l’ai pris par le mi­
lieu du corps et je l’ai jeté dans le puits.
Il s’est accroché au bas de ma tunique et
il a déchiré un morceau de mon galon
de perles mais il ne pouvait pas lutter
contre ma volonté, plus inflexible que
sa grande épée qui fendait les esca­
beaux.
« Maintenant tu me regretteras moins
mais tu m’aimeras encore parce que je
resterai jeune dans ton souvenir.
« Enterre-moi là-haut en m’ôtant ma
chaîne comme tu as enterré ton cheval,
en lui ôtant son mors. Je voudrais re­
poser sur un lit de pierres précieuses et
de belles étoffes. Je crois que les rats,
dont j’ai peur, n’entreront jamais dans
la chambre secrète.
« Sangor. »

NOTRE-DAME DES RATS

... Notre-Dame de Palestine, une vier­
ge noire, est debout, dans un reliquaire
d’acier fait de trois boucliers sarrasins
soudés entre eux et garnis des bannières
de la Croix.
Elle paraît étrange... comme une
étrangère à la religion catholique. On ne
dirait pas en la regardant attentivement,
qu’elle puisse représenter la mère du
Christ ni aucune des saintes femmes
l’ayant approché. Son visage est sombre
éclairé seulement par deux yeux d’escarbouches. Sa bouche est épaisse en
cœur d’oiseau. Elle n’a pas de corps bien
précis. Un manteau rigide s’en va des
deux côtés de sa personne et n’en ac­
cuse ni les bras ni les jambes. On a collé
contre elle un enfant de teint blsnc
qu’elle n’a même pas l’air de regarder
ou de prendre pour le sien : c est une au­
tre poupée! La mère porte une couionne
en forme de turban comme en ont cer­
tains rois d’Asie et on a surajouté un
diadème de perles à trois rangs. L en­
fant est coiffé d’une tiare papale trop

— 269 —

NOTRE-DAME DES RATS

grande pour lui et se drape du même
manteau droit allant se perdre dans ce­
lui de sa mère. Tout est chrétien par les
ornements, les intentions, mais le regard
de la statue, ou de la tête sans corps sous
les vêtements somptueux, est certaine­
ment d’une idole païenne.
On l’a trouvée dans un temple et on a
voulu que ce fut celle qui disait : « Je
suis belle et je suis noire, fille de Jéru­
salem! »...
Et Notre-Dame de Palestine contem­
ple, de ses yeux qu’on croirait rougis par
des larmes de sang, la douloureuse céré­
monie.
Le duc Aimeri de Boisguillaume, com­
mandeur du temple de Guyenne est ar­
mé par le chapelain Guy Curial pour le
dernier combat. Tous ces pauvres moi­
nes guerriers, amaigris, aux visages ra­
vagés par les jeûnes forcés, toutes les
privations d’un rude hiver, sont là, l’en­
tourant parce qu’il va les quitter pour un
terrible voyage et ils pleurent sur lui
comme on doit pleurer un mort.

270 —

NOTRE-DAME DES RATS

Il y a même, un peu retiré près d’une
colonne à l’écart des autres puisqu’il
n’est que le cuisinier bien indigne, le
pauvre frère Gilloin qui sanglote. Il est
tellement malheureux qu’on l’entend
vraiment trop.
Guy Curial a dit les prières pour le re­
pos de l’âme et a béni cet homme pros­
terné devant lui, en cottes de mailles, en
grand suaire de laine blanche barré de
la croix écarlate. Les trois petits ser­
veurs du réfectoire et desservants de la
chapelle, les derniers pages de la com­
munauté tiennent en tremblant de
frayeur, — ils ne furent jamais à pa­
reille fête funèbre, — le casque, l’épée et
le bouclier où se peint rugissant, la
gueule ouverte, les griffes écartées, le
lier lion des batailles.
Tout à l’heure on descendra en lente
procession en s’appuyant aux murs, 1 es­
calier du donjon qui devient de plus en
plus dangereux, des marches s effon­
drent sous les pieds, pour se rendre à la
poterne, on abaissera le pont-levis et ±e

271 —

NOTRE-DAME DES RATS

dernier de ces chevaliers qui n’a plus
ni cheval ni écuyer, s’en ira, se livrera
aux archers du roi qui l’attendent, làbas, derrière le pont, sont venus la veille
au soir faire la sommation suprême, à
son de trompe.
Aimeri a mis de l’ordre dans la mai­
son avant de s’en aller : il a partagé le
trésor entre ses frères, ne gardant rien
pour lui car il n’a plus besoin de rien. Il
s’en va emportant son seul courage, ou
mieux sa résignation. On ne sait ni ce
qu’il pense ni ce qu’il dira.
Son frère Guy Curial, le seul croyant
sincère de la communauté, l’exhorte :
— Monseigneur, nous ne cesserons pas
de prier pour vous. Si Dieu vous inspire
ce sacrifice, il ne pourra pas vous aban­
donner. Nour vous attendrons ici, nous
ferons les aumônes prescrites, nous gar­
derons votre mémoire...
Et les larmes s’échappent de ses yeux
de chapelain qui n’a jamais eu encore
l’occasion d’enterrer un vivant!
Aimeri depuis qu’il a enterré, lui, dans

272

NOTRE-DAME DES RATS

la chambre secrète, sur un lit de belles
étoffes et de pierres précieuses, face au
cercueil de Jean de Monvalais, mais en­
tièrement nu, son fils bien-aimé mort si
mystérieusement, n’a plus qu’une pen­
sée : expier sa faute qui est pour tous
comme pour lui d’avoir déserté, péché
que l’Eglise ne pardonne guère! Après
l’avoir étendu là, il a pris sa chaîne d’or
/ et l’a tournée trois fois autour de sa
taille à lui, le chef, pour se charger
maintenant d’une triple expiation du
crime, du suicide et peut-être... mais
quel amour sincère, quelle ardente ami­
tié peut être un crime?
Il a fermé pour toujours la chambre
du trésor, de son trésor à lui, dont il a
jeté la clef au vent, du haut de la tour.
Dans la muraille qui donc, pourrait à
présent, distinguer l’endroit du secret?...
Il sait bien qu’il ne reviendra pas...
Un vague sourire éclaire le visage d’Aimeri : c’est le frère Gilloin qui se pros­
terne devant lui, se traînant à ses ge­
noux :

— 273 —

18

NOTRE-DAME DES RATS

__ Mon père, bénissez-moi car je suis
un grand pécheur!
Ce vieillard qui dit mon père a un
homme bien plus jeune que lui est à la
fois comique et touchant. Le pauvre cui­
sinier n’est pas coupable. S’il avait pu
empêcher ce geste de l’oriental... Il vaut
mieux se taire.
Les petits pages baisent pieusement
l’anneau du prieur.
Et Bastien d’Escarlagne songe aux co­
lonnes du Temple qu’il a effondrées tout
l'hiver! Lui aussi voudrait se confesser
s’il est vrai, comme le lui a démontré
le chapelain qu’il a commis un sacrilège,
peut-être davantage au sujet de la sécu­
rité de la maison. Pourquoi parlerait-il
de cela quand le maître de cette maison
va au-devant des pires tortures?
En bas, pendant que l’on tire les gros­
ses barres de fer consolidant la poterne
et les chaînes qui retiennent le pont-le­
vis, les trois enfants blêmes de terreur,
tendent les armes au commandeur pres­
que trop faible pour pouvoir les porter
274 —

NOTRE-DAME DES RATS

seul. Voici le casque, l’épée, le bouclier.
Aimeri s’est redressé, il ne lui manque
à présent que son beau cheval noir.
— Dieu le veut! Ne pleurez plus. Vos
souffrances vont finir et souvenez-vous :
donnez aux pauvres, même à vos bour­
reaux tout ce que vous pourrez donner
sans mourir de faim. Moi parti, on ne
vous fera aucun mal.
...Et le voici seul dans un désert de boue
car c’est le printemps triste et pluiieux
qui sort à peine de la fonte des neiges.
Quand les archers virent venir à eux
cet homme qui ressemblait à un Christ
parce qu’il avait de longues boucles et
des yeux clairs, ils eurent un mouve­
ment de respect sinon de gêne, très embarassés de le faire prisonnier; ils lui
donnèrent un cheval après lui avoir pris
ses armes et ne lui demandèrent même
pas son nom, tellement ils étaient cer­
tains d’avoir enfin capturé un vrai
prince de l’église et le voyage se fit, long
comme un calvaire pour celui qui sa­
vait, inquiétant pour ceux qui ne sa-

— 275

NOTRE-DAME DES RATS

valent pas et avaient la frayeur incons­
ciente de voir ce prisonnier s’échapper
dans un miracle toujours possible, ou
une sorcellerie, plus redoutable encore.
On ne lui appliqua pas la torture lors­
qu’il eut comparu devant ses juges parce
que au grand scandale et étonnement de
ceux-ci, Aimeri de Boisguillaume non
seulement avoua tout ce qu’on voulut
lui faire avouer mais il mit mesure com­
ble, employant la langue latine pour
être mieux entendu des clercs et gens
d’église qui l’interrogeaient :
— ... Messires, leur dit-il de sa voix so­
nore, très agréable, qui semblait celle de
quelqu’un qui lirait un parchemin sans
même se préoccuper de ce qu’il y trou­
vait de monstrueux ou de contraire à sa
défense, je suis aussi coupable d’avoir
causé la mort de Jean de Monvalais,
mon supérieur à Notre-Dame de Pales­
tine. Si je lui ai succédé c’est par ma
faute. Je suis peut-être un sorcier sans
le savoir, ni avoir jamais travaillé dans
les creusets de l’alchimie, cependant il
276

k

NOTRE-DAME DES RATS

existe dans les cœurs, particulièrement
ceux qui brûlent de certaines passions,
des creusets où se fondent des désirs in­
connus aux autres mortels. Je prends
sur moi de vous dévoiler ces choses
parce que je suis sans crainte au sujet
de votre justice qui ne m’épargnera pas.
Non, je ne crois pas en Dieu parce que
1 absurde est malheureusement inacces­
sible à l’homme, ce produit de la terre.
La nature ayant l’habitude de fonction­
ner sans autres aides que ses propres
penchants elle ne demande rien en de­
hors d’elle-même pour diriger le monde.
Je sais bien que vous désirez lui assigner
un commencement et une fin, cependant
je vous prierai de remarquer que si vous
admettez pour Dieu cette éternité, alors
que Dieu ne vous est pas prouvé, pour­
quoi ne voulez-vous pas concevoir celte
même éternité, ce ni commencement ni
fin, pour le monde visible et se transfoimant perpétuellement? Rien n est plus
parfait dans sa conception qu’un épi de
blé ou une fleur et le miracle quotidien
— 277 —

NOTRE-DAME DES RATS

de la naissance du jour n’a vraiment pas
besoin d’un temple pour le glorifier!
Oui, j’ai eu le grand bonheur de con­
naître un démon, puisque vous le nom­
mez ainsi, et de le soumettre à ma loi qui
n’était pas autre que celle de notre mu­
tuel agrément mais je n’en dois compte
à personne pas plus aux prêtres puis­
que ce n’était pas un ange, pas plus aux
sorciers, puisqu’il ne faisait pas figure de
démon dans ce couvent, où tous nous
l’aimions pour sa grande misère physi­
que. Je suis seul coupable de son exis­
tence l’ayant fait naître aux délices de
la vie qui sont, comme chacun peut le
deviner, la souffrance et la mort en pas­
sant par des rêves tellement brefs, si peu
précis qu’on ne peut demander s’ils va­
lent la peine d’être mentionnés sur nos
mémoires. Je suis prêt à expier pour lui,
tout ce que vous lui reprochez dans vos
accusations car il n’est plus et c’est en­
core moi qui l’ai tué, comme le grand
prieur! Certains êtres sont suscités par
notre volonté ou effacés par notre ou— 278 —

fcva

NOTRE-DAME DES RATS

bli : ils sont donc innocents! Le seul cou­
pable en cette affaire est le cerveau qui
peut les concevoir.
Maintenant vous m’accusez d’avoir
renie le Christ? Je dois l’avoir fait, mais
je n’ai pas tait pire en cela que Saint
Pierre qui le fit trois fois.
Quant à la connaissance du Baphomet
que vous prétendez que j’ai adoré à la
place de la Vierge Marie, je n’ai jamais
rien imaginé avec une tête sans corps,
ce qui serait un corps sans âme pour
moi. Cette tête habite bien, en effet, la
chapelle de Notre-Dame de Palestine
mais nous pensions tous, mes frères et
moi, qu’il est beaucoup plus honnête
d’évoquer le seul visage d’une vierge
glorieusement couronnée du triple dia­
dème de la pureté, de la beauté et de la
sainteté que de vouloir que nos médita­
tions d’hommes isolés (et il n’est jamais
bon que l’homme demeure seul!) s’at­
tardent à inventer une femme conce­
vant un Dieu de chair et d’os engendré
par un pur esprit!

— 279 —

NOTRE-DAME DES RATS

Si vraiment, et j’en doute, nos frères
ont commis le péché d’adorer une tête
de vierge, d’animal ou de jeune garçon
ils eurent grand tort parce que c’était
aussi fou que pour la dite vierge noire
du Temple de forniquer avec un Dieu
sous les espèces d’une colombe!
En finissant, Messires, je vous de­
mande pour ceux que j’ai pu scandaliser
dans ma courte prélature l’indulgence et
l’absolution. Je vous demande aussi
d’épargner mes malheureux frères en
Notre-Dame de Palestine. Démunis de
leurs trésors, moi les ayant forcé à les
dilapider, ils sont en grand danger de
mourir de faim, ce qui me paraît pire
que de mourir par le fer ou le feu. Vous
pouvez faire de moi ce que vous vou­
drez. Je suis un soldat, j’ai pour métier
d’avoir du courage si ce n’est en l’hon­
neur du Christ ou du Baphomet, c’est
surtout en mon propre honneur et je n’y
faillirai point.
Aimeri de Boisguillaume, sans avoir
passé par la torture, ses aveux ayant été

NOTRE-DAME DES RATS

considérés comme suffisants pour en­
traîner sa condamnation, monta sur le
bûcher avec la plus parfaite résignation.
Ce fut le jour où cinquante-quatre
templiers, y compris leur grand maître,
Jacques Molay, expirèrent dans les flam­
mes.
La seule réflexion qu’Aimeri daigna
faire au moine confesseur avant de se
livrer aux bras du bourreau fut celle-ci
qu’il formula en dernière ironie face à
la mort atroce du réprouvé :
— Mon père, sou venez-vous... si la
douleur me faisait crier le contraire de
ce que j’ai dit à mes juges au tribunal,
tenez en l’aveu pour nul.
Le malheureux avait peur... de crier
son innocence, le dernier blasphème
qu’il eût encore à oser.
Il mourut presque immédiatement,
étouffé par la fumée, ayant ouvert la
bouche toute grande comme le lion de
ses armes.

...Le laboureur se réveilla transi. Rêve
ou vision prophétique, il se sentait vic­
time d’un mauvais sort. Il se retrouvait
en pleine nuit. Ces bœufs mugissaient,
ayant faim et soif. Lui, l’homme avait
froid. Il se releva, les membres gourds,
glacés jusqu’aux moelles et se mit péni­
blement en devoir de détacher ses ani­
maux, qui prirent, fronts bas sous le
joug, le chemin de leur étable.
Ils descendirent tous les trois vers le
village.
Non, rien ne finissait! On recommen­
cerait demain cette même journée ha­
rassante.
Là-haut, les seigneurs? Quels sei-

NOTRE-DAME DES RATS

*

*

7

i

gneurs? On racontait, depuis que les ar­
chers du roi étaient venus, au printemps,
pour conduire le grand prieur de NotreDame de Palestine à la prévôté de Paris,
que ces moines-guerriers s’enfermaient
dans leur donjon plus misérables que
les plus pauvres des ordres mendiants
et quand on les avait vus à Pâques, ils
portaient des habits leur collant au corps
à l’imitation de linceuls plaqués par le
vent sur des squelettes.
Mais c’étaient eux, les maîtres, et ils
avaient le droit de jouer aux moribonds
parce qu’ils commandaient les enteirements des autres, disaient la messe, vi­
vaient dans le secret de Celui qui peut
tout.
Maintenant on payait au roi au lieu
de payer aux moines. Il faut toujours
payer pour avoir le droit de travailler
sur une terre!
Un jour, ils étaient passé pai e m
lage appelant les enfants qu’ils connais­
saient pour leur donner des pièces dargent, mais on ne savait plus s’ils étaient

283 —

NOTRE-DAME DES RATS

encore là car rien ne remuait aux fenê­
tres du château-fort qui semblaient des
trous noirs d’orbites vides.
Dans la maison du laboureur on de­
vait déjà dormir. On ne l’aurait pas at­
tendu pour le souper!
Dès l’entrée du pont, en face de la ri­
vière, il distingua des gens tenant des
lumières, des lanternes et on discutait
en faisant de grands gestes d’effroi.
D’ailleurs, on pouvait lever la tête pour
essayer de comprendre : on n’y voyait
rien que la nuit! C’était trop haut!
Il ne s’attarda pas, se sentant grande­
ment fautif vis-à-vis de sa femme, une
mère de cinq petits, qui allait bientôt
tendre la mamelle à son sixième.
Personne, pas plus la mère que les
petits n’avaient eu le goût du pain, ce
soir-là.
Et il sut enfin que toute cette journée
on avait vu rouler en trombe dans la rue
du village, l’ancienne roule romaine par
ou passaient les archers du roi ou les
troupes anglaises, quand on avait le

NOTRE-DAME DES RATS

malheur de supporter des guerres, une
vague brune de nouveaux soldats une
armée de rats!
La femme en racontant l’étrange
aventure levait les bras au ciel et les en­
fants en pleuraient encore.
Le laboureur demanda humblement
du pain, un gobelet d’eau, parce qu’il
n’osait plus rien espérer après l’annonce
de cette nouvelle sorcellerie. On ne pou­
vait plus songer qu’à fermer les yeux
pour ne plus rien voir de diabolique ou
de trop réel.
Les uns imitant les autres, on se mit
pourtant à manger du pain sec puisque
la vie ne s’arrête pas devant les pires ca­
tastrophes, au moins pour ceux qui res­
tent!
Demain ramènerait l’aube et peut-etre
une vérité moins sombre.
Les bœufs eurent aussi du foin et 1 on
dormit, pêle-mêle, les humains à peine
séparés des bêtes par quelques fagots
qui n’empêchaient pas la chaleur e
tous de se communiquer à tous.

— 285

NOTRE-DAME DES RATS

En revenant au labour, le paysan, le
lendemain eut la preuve qu’il n’était pas
fou durant sa vision de jugement der­
nier. Au plein soleil le monastère de No­
tre-Dame de Palestine émergeait de
l’azur comme un vaisseau en perdition,
s’y étant abîmé pour la moitié de son
donjon. Ses murs pleins de lézardes
géantes exhibaient des escaliers rom­
pus, des poutres dépassant les pierres et
le casque de son clocher penchant sur
un côté.
Toute la journée des rats en sortirent
par bandes fuyant le long des falaises.
Au village on les laissait passer sans
même essayer de leur barrer la route
avec chiens ou bâtons.
C’était un nouveau fléau de Dieu. On
ne monta pas au monastère pour y cher­
cher un possible trésor car on se dou­
tait bien que le commandeur Aimeri de
Boisguillaume l’avait emporté avec lui
et il ne faut pas toucher aux maisons
maudites dont les rats se ^a^^enTcomme
s’ils en avaient peur!
| S’bloth'qi. >

ACHEVÉ D’IMPRIMER SUR LES PRESSES

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