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RACHILDE
Le château
des deux amants
ROMAN
PARIS
ERNEST FLAMMARION. ÉDITEUR
26, Rue Racine, 26
Le château
des deux amants
Il a été tiré, de cet ouvrage,
numérotés de 21 à 70
Exemplaire N°
DU MÊME AUTEUR
Chez le même éditeur :
LA SOURIS JAPONAISE.
LES RAGEAC.
LE GRAND SAIGNEUR.
le parc du mystère, en collaboration
avec F. de Ho
mem-Christo.
Chez d’autres éditeurs :
CONTES ET NOUVELLES.
dans le puits.
LE DESSOUS.
l’heure SEXUELLE.
LES HORS-NATURE.
l’imitation DE LA MORT.
LA JONGLEUSE.
LE MENEUR DE LOUVES.
LA SANGLANTE IRONIE.
SON PRINTEMPS.
THÉÂTRE.
LA TOUR D’AMOUR.
LA PRINCESSE DES TENEBRES.
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY
amants
ROMAN
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés
pour tous les pays.
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Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays.
Copyright 1923,
by Ernest Flammarion
A GOLDY DAVID
s
Le château
des deux amants
I
J’attends. La maison est sous les armes. Oh!
rien d’extraordinaire ! J’ai seulement prié la mère
Angélique de nous faire un poisson, avec des
légumes découpés autour, comme elle sait les
arranger. Gela séduit toujours les femmes de voir
qu’on a cuisiné des fleurs avec des carottes et
des navets, puis, j’ai supplié Zélie, dont le nom
contient tout le zèle, de vouloir bien s’occuper de
la poussière... malheureusement, sa noblesse ne
l’oblige qu’à me désobliger.
Je ne vais pourtant pas bouleverser mon Ermi
tage en l’honneur de cette Américaine capricieuse,
que son mari, d’un sans-gêne exotique, ou d une
naïveté inqualifiable, m’expédie, tel un colis pos
tal ! Je ne suis qu’un pauvre vieux garçon pris au
s
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
dépourvu qui ne peut guère mieux offrir qu une
chaumière propre et cet animal décoré. Le reste
ira comme ça voudra. Je m’en fiche! Une aven
ture? Ah! non, merci, jen ai assez, des aven
tures !...
Je viens de corriger mon dernier paragraphe
de la France légendaire, un prétexte à m asseoir
car si je me tiens debout, allant de long en large,
je vais m’énerver. Je n’ai jamais pu attendre
n’importe qui, même un indifférent, sans etre
dans un état de nerfs indescriptible.
Si l’usure de la vie correspond à l’intensité de
nos émotions, je ne dois vraiment vieillir qu’en
attendante je ne reçois personne, ici, pour éviter
ce genre d’angoisse. Enfin, il faut... s’attendre à
tout de la part de cette créature, d’une race telle
ment opposée à la mienne.
Je ne peux pas souffrir les alliées nouveau jeu.
Nous sommes si loin l’un de l’autre, Mme Maud
Clarddge et moi, que nous en demeurons presque
ridicules, chacun de notre côté. Elle me prend
pour un meuble ancien, authentique, signé, qu’elle
a envie de placer dans sa collection. Moi, j’ai en
face d’elle, le respect ironique du dogue pour la
chatte de Siam à laquelle il est complètement inu
tile de casser les reins car elle tombera certaine
ment d’un toit, dans ses courses à la lune. Elle
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
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est sauvagement aimable. Je suis poliment désa
gréable. Ou elle se moque ou je me méfie. Et
comme je veux être un individu très effacé devant
cette jeune personne éclatante, elle s’imagine
régner sur un territoire absolument neutre. D’ailleurs, nous ne sommes plus ici dans les soirées
parisiennes où V habit rétablit l’équilibre mondain.
Chez moi, il va faire le moine, me donner mon
âge, puisque je ne m’habille pas.
Dételer? Elle est absurde, cette expression et
combien surannée ! Je n’ai jamais tiré à deux le
char de ma fortune. Je ne me suis pas marié. Un
simple cheval de selle ne dételle point puisqu’il
est, naturellement, très rangé des voitures.
Je risquerai des courbettes, tout au plus.
Ah ! les femmes! Les mondaines sans ouvrage !
Ces Américaines curieuses de voir la pièce de
musée! Je relis le billet du mari, ce monsieur, que
je n’ai aperçu, chez lui, que pour en recevoir
un déclanchement de poignets assez semblable a
la provocation d’un champion nègre :
« Cher ami en notre grand Lafayette,
« Ma femme désire aller vous consulter au
sujet des travaux de sa villa. Vous voudrez. »
« John Clarddge. »
40
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
C’est laconique et péremptoire comme la mise
en train d’une affaire. Il est entendu qu en pareilles
circonstances, on veut toujours, dut-on y perdre
son latin. Je me demande même si son : vous
voudrez, comporte une interrogation car il n a
pas ponctué. C’est vraiment inouï.
Je vais dire au jardinier qu’il me fasse une cor
beille de table, de ces fameux myosotis doubles...
puisqu’elle est blonde, autant qu’il m’en sou
vienne. Soyons Français en notre seigneur Lafayette!... Ah! que vient-il faire dans ma galère,
celui-là? Et moi qui étais si bien parti sur mon
chapitre du chevalier borgne! Passer trois jours
à déchiffrer un vieil idiome hermétique, un papier
d’église, s’emballer là-dessus pour aboutir au :
Lafayette, me voici!
... Si je dis à Zélie de garnir la table avec cette
corbeille, elle ne le fera pas, bien entendu. Et le
père Filoy a les mains sales, il abîmera la nappe...
Par la glace, sans tain, qui surmonte la che
minée, où l’on ne peut jamais faire de feu, je
contemple l’allée de la mer et j’étouffe, aujourd hui, de ne pas sortir, comme un insecte dans le
champ d’une lunette d’approche. Oui, c’est bien,
cest bon, c’est beau, cette nature multiple tout
autant que nos mouvements d âme. Est-ce que le
jardin nattend pas aussi quelque chose? Je me
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
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sens prisonnier, et, peu à peu, je m’évade, je fuis
ma nouvelle grandeur de maître de maison m’at
tachant au rivage. (La route qui mène à l’infini
est tellement plus courte qu’on ne croit). J’ai
l’habitude, moi, de la liberté. Pour attendre tran
quillement ou la femme ou la mort, il me suffit
de n’y pas penser.
Sous l’auvent du chapeau de paille qui coiffe
ma maison, l’allée sablée de sable jaune, scintil
lant au soleil, semble un pont de lumière filant
jusqu’à la trouée des pommiers, et, brusquement,
la prairie, entre les deux falaises, devient le pied
d’une coupe de jade supportant un immense bal
lon de cristal bleu, du bleu foncé de l’eau et de
l’azur éblouissant du ciel... et cette coupe trop
pleine, d’apparence trop lourde, irréellement
fluide, a l’air d’être pressée entre la fente de la
montagne, comme une énorme bulle irisée qui
va éclater ou s’envoler, me laissant morfondu
sous l’averse de ses éclats. (Hélas! Il pleut sou
vent)...
Un délicat petit nuage ponctue le ciel, très loin,
en duvet de cygne. Grossira-t-il? Un tout petit
nuage se transforme toujours en menaçante nuée.
La nature, elle, n’est pas américaine, elle n oublie
jamais de ponctuer !
Je reste là, ravi, dans l’ombre, par la beauté de
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LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
l’heure. Non, il ne pleuvra pas aujourd’hui et en
dépit de mon attente nerveuse, je suis, plus que
hier, charmé par ce décor étrange, ce site mer
veilleux que j’ai tout lieu de croire unique au
monde.
J’ai acheté cette maison, il y a quinze ans, à
cause de Tallée de la mer, ce couloir de verdure
et d’or qui ne conduit à rien de possible puisqu il
n’y a pas de plage au bout, sinon des monceaux
de galets entassés, muraille croulante infranchis
sable, dangereuse à escalader ou à descendre. Je
suis magiquement, somptueusement gardé dans
ce vallonnement mystérieux du jardin et de la
prairie pendant que la maison, assise, elle, au
bord de ce chemin creux, fait plutôt triste mine
devant sa boucliure (sa porte) comme ils disent,
ici. N’a-t-elle pas un peu l’air, très basse, tout en
rez-de-chaussée, de demander l’aumône d’un
regard complaisant? Les gens déclarent, en pas
sant : ça doit être humide! Ou bien : quel nid
pour des tourtereaux!
Je n’ai pas de rhumatismes, sinon pas de tour
terelle, mais, quand j’arrive à cette maison-là,
vers la fin du printemps, j’y touche toute la puis
sance de la terre, heureux simplement de m’y
sentir vivant, plus fort, plus libre... comme Antée.
... Oui, mais subitement, je pense aux deux
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
13-
chiens qu on n a pas eu le temps de brosser.
Aboyer contre l’étrangère, soit, mais au moins
lui exhiber un poil convenable, quoique hérissé !
Justement, ils se sont roulés, ce matin, Dieu sait
sur quoi? quand je les ai lâchés dans le jardin.
Il est onze heures. Quand est-elle partie de
Paris pour Dieppe? Hier soir ou ce matin! Je ne
connais plus rien aux itinéraires nouveaux depuis
que je ne sors plus, que je ne voyage plus. La
voiture est certainement en retard. J’ai fait net
toyer la mienne, ma modeste charrette, pour la
forme car j’espère bien ne pas avoir à la reconduire
à la gare. Vient-elle par un train ou par son auto.
C’est enrageant d’attendre une femme qu’on
n’attend pas ! J’ai envie de jurer. De quel droit
ce bouleversement de mes habitudes ?
— Zélie? Avez-vous songé aux fruits !
Zélie est de mauvaise humeur. Elle affirme
qu’il y aura des fraises. Elle est venue me deman
der le fameux compotier « de la famille verte »,.
pour y mettre de la crème, obligatoire accompa
gnement des fraises, un plat que je désire sous
traire à ses gestes violents en le faisant revenir
chez moi, sur mon bureau. La, je le verrai encore
un peu avant qu’il finisse comme tous les vases
précieux qu’on a brisés, les jours d ouragans
intérieurs. Cette verte coupe ressemble à la
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le château des deux amants
prairie de jade, s’arrondissant en pied damphoie
et la mer, à cet instant d’attente de plus en plus
fébrile, la mer, me paraît, au-dessus du toit :
« Si bleue, si calme », que mon esprit est balancé,
entre elle et Zélie : « comme une palme » qui est,
assurément, pour lui, celle du martyre.
Zélie questionne, d’un ton sec, en essuyant la
jatte de la « famille verte » avec son petit tablier
d’opéra-comique réduit rapidement à l’état de
torchon.
— Monsieur n’est pas content du dessert? S’il
avait voulu qu’on aille à la ville...
Je hausse les épaules. Il s’agit de recevoir sans
aucune cérémonie, à la fortune du pot... de
crème.
— Monsieur s’cst mis chic! murmure la terrible
créature d’un ton vinaigré.
Je suis bien inquiet pour ma poterie chinoise.
Zélie s’en va, dédaigneuse, en un mouvement
de hanche qui correspond exactement à mon
haussement d’épaules.
Pourquoi sa réflexion ? Je ne me suis pas plus
habillé que de coutume.
Mon cabinet de travail est sombre. Entièrement
lambrissé d acajou comme la cabine d’un navire,
cette glace sans tain, au-dessus de la cheminée,
lui sert de hublot. Un jour, il est arrivé que la
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mer a craché de l’écume jusqu’ici, ramassant tout
sur son passage et roulant ses galets en trombe.
C’était 1 hiver. Le hublot a une mince fente, pres
que invisible, dans un coin et il pourrait bien
faire eau si revenait la mer furieuse...
Je pense que ce cabinet sérieux, rempli de
livres, ne plaira pas car il est peu confortable
pour des jupes, avec son divan encombré d’énormes
bouquins à goût moisi que je devrais ranger. Si
je mets de l’ordre, un ordre domestique, je ne
suis plus fichu de m’y retrouver et puis il y a des
nids de poussière, en dessous, parce que je
défends les coups de plumeau qui déchirent les
pages ou retroussent les cornes pliées soigneuse
ment.
La porte, en face de l’unique fenêtre, est un
véritable miroir, une haute glace mobile qui
reflète la vision fugitive de la mer lointaine, ainsi
que l’on pourrait revoir, en rêve, le portrait d’une
femme vous ayant trahi.
Je m’y vois tout entier. Non, je ne suis pas chic
dans ce costume gris, ce complet de chasse ou
d’intérieur pour sortir ou demeurer, de façon à
n’en pas changer. Je ne vais tout de même pas
arborer la flanelle blanche du petit monsieur de
tennis et la seule concession au modernisme est
mon ruban, peut-être neuf. (A table, il ne faudia
16
LE CnÂTEAU DES DEUX AMANTS
pas que j’oublie de redemander du pain, Zélie
négligeant volontiers les détails du service).
Mon costume gris est en harmonie avec la
cendre de mes cheveux, le ton ivoirin de mes
traits, creusés par l’ongle de la vie. Suis-je vieux?
Non, je n’ai pas cinquante ans aujourd’hui.
L’attente, la nervosité, m’a rendu mon regard
chaud, ces yeux que je sais être mes pires ennemis,
qui me font dire le contraire de mes plus simples
paroles, qui leur donnent des intentions qu’elles
n’ont pas et me dupent moi-même sur mes propres
visions. Toute mon existence je fus l’esclave de
ces yeux-là qui sont ivres de je ne sais quelle
passion insensée. Et j’éclate de rire sans savoir
pourquoi... parce que mes yeux rient. Je trouve
que la tentation est souvent ridicule et n’a d’égale
que sa stupidité. Je ne suis pas l’esclave de mes
tentations mais j’ai peur de mes yeux, qui
aimantent ceux des autres, comme on redouterait
les complices de crimes perpétrés en dehors de
moi.
Ah ! La corne d’une voiture! C’est l’auto!...
un son grave et féroce, 1 annonce du sinistre...
Me voici enfin délivré de l’angoisse d'attendre.
Tous les sinistres qu’on voudra, pourvu qu’on ne
me les fasse pas attendre...
Gela s’est bien passé. La grosse boîte noire de
la limousine, tel un écrin de bonne marque, a
livré sa perle fine, chatoyante et lisse à en attirer
le toucher voluptueux : Maud Glarddge voyage en
jersey de soie blanche sous une cape de lainage
qui ressemble à la neige... odorante du printemps.
Elle a bondi hors de la voiture avec une prestesse
animale, s’est campée devant ma demeure et pen
dant que je murmure une phrase d’accueil aussi
banale que possible où je déclare qu’elle est la
bienvenue mais sera la mal reçue vu l’indignité
du logis, elle s’est écriée, prenant le ton d’une
petite fille, apercevant un chien de manchon :
— Oh! c’est un amour! C’est un amour!
J’ai regardé alors ma maison basse, très sombre
sous l’âpre velours de son toit de chaume et j’ai
bien cru que je la voyais pour la première fois.
18
le château des deux amants
Un amour?... Quel amour? Mon Dieu que j ai
donc horreur de ce mot! Elle m a secoué vigou
reusement la main, en imitant son mari et a ajouté
d’une jolie voix profonde, quoique moins haute
que celle de Tauto vox :
— Monsieur Marcel Hernault, je suis contente
de voir comment vous êtes. Je viens chez vous en
attendant l'autre. Vous voulez?
Ça, c’est le comble! Je sais bien que depuis la
grande guerre nos mœurs ont un peu changé,
cependant l’Amérique n’a pas encore demandé à
Lafayette de vivre dans son tombeau ! Cette façon
de venir coucher à l’ombre du voisin me paraît
formidablement de mauvais goût. Naturellement,
je bredouille je ne sais trop quelle galanterie, à
la fois ironique et fervente, mais elle hoche sa tête
entortillée de voiles blancs, comme le serait un
fruit rare de papiers de soie, en expliquant :
— Je ne peux pas souffrir l’hôtel de vos pro
vinces. Ils sont trop inconforts, et puis, vous
m’avez dit, un soir, de si belles choses sur le
temple, votre temple du silence! Vous rappelez
pas?
Le diable m’emporte si je me rappelle toutes
les sottises qu’on peut débiter dans le monde à
une jolie femme! Nos Françaises, elles, n’en
tiennent aucun compte, fort heureusement. Maud
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
19
Clarddge aura tout pris au sérieux. Je réponds,
malgré moi, en portant ses mains gantées à mes
lèvres :
— Oui, je me rappelle très bien, trop bien!
— Vous êtes un amour, monsieur Hernault.
Me voilà passé à l’état de chien de manchon.
Partagé entre le désir de lui déplaire immédiate
ment et mes devoirs de maître... d’hôtel, je lui
demande si elle a faim ou si elle préfère visiter sa
chambre tout de suite.
Elle entre en un vif colloque avec son chauffeur,
un immense gaillard qui dépose à ses pieds une
malle de cuir jaune en ayant l’air de quelqu'un
qui est bien satisfait de ne plus s’en mêler. Je
devine qu’elle renvoie sa voiture d’où elle vient.
Je suis perplexe. Je comprends l’anglais mais je
le parle mal, surtout l’américain. Le grand gaillard
solennel, au teint de crevette-bouquet, reprend
automatiquement sa place au volant et la somp
tueuse limousine démarre après des manœuvres
savantes, qui donnent l’impression d’une locomo
tive déraillant dans mes plates-bandes.
Voilà ! C’est simple! J’ai sur les bras une Amé
ricaine de vingt-cinq ans, femme légitime d un
milliardaire qui, lui, a l’habitude de considérer
ses moindres désirs comme des ordres... de bourse.
Ce serait peut-être drôle en ville mais à la cam-
20
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
pagne, où le ravitaillement est un problème, la
domesticité une plaie et les distractions des
mythes... En outre, il y a la France légendaire.
Je travaille à ça depuis des années. Il me faut
fournir, à l’heure sonnée, mon travail d’été sinon
tout mon repos de l’hiver s’en ressentira et le
cercle de mes bons amis, les savants, me feront
les remontrances d’usage, car, je passe, chez eux,
pour l’enfant terrible, puisqu’ils ont tous de
soixante-dix à quatre-vingts ans !...
Zélie arrive, avec son père, pour prendre la
malle jaune. L’Américaine se précipite sur Zélie .*
— Oh! vous êtes une jolie poupée... quel
amour de poupée! Là, vous voyez, ce bouton de
cuivre, jeune personne? Il faut appuyer ferme.
Vous ôterez les robes, à cause des plis et vous
démarrez les bijoux des bas... parce que les col
liers, j’avais beaucoup, ils ont versé dedans, j’ai
vu. Vous serez un amour de vous donner la
peine...
Zélie a une envie de pouffer au nez de la dame
qui parle ce français-là, mais, heureusement que
sa mauvaise humeur domine. Quant au père jar
dinier, sale comme toute une étable, des brins de
fumier aux jambes, il salue en affirmant :
— Craignez rien ! Ça la connaît.
J’ignore si les bijoux dans les bas sont une
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
21
chose connue de Zélie, mais ce que je sais bien
c’est que je voudrais être ailleurs.
L’Américaine gagne sa chambre située à l’opposé
de mon cabinet de travail. Je l’entends qui s’écrie,
de nouveau :
— C’est un amour!
Elle a du rencontrer la Moumoute, une vieille
chatte pleine de puces, dont la moitié de la queue
fut jadis happée par un chien errant, ce qui nous fit
craindre, longtemps, qu’elle n’en devînt enragée.
Quand Maud Clarddge est de retour, toute
fraîche de ses ablutions, elle éclate, positivement,
dans l’ombre de ma maison comme une de ces
grandes pivoines blanches à la fois fleurs admi
rables et monstres fabriquées par le pincement,
la sélection. D’un blond doré, ses cheveux, coupés
courts ou repliés derrière l’oreille, lui retombent
sur le front, à gauche, dans une savante ondula
tion. Le teint est merveilleusement clair, à peine
poudré, la bouche rouge, d’une couleur naturel
lement chaude. Toute sa personne révèle une
hardiesse qui sent la vie heureuse, primesautière
et trépidante. Il a dû lui advenir tous les miracles,
tous les succès, toutes les surprises. Elle n’a jamais
su ce que c’était qu’un recul devant 1 obstacle
et ressemble, présentement, à un jeune poulain
échappé d’un noble haras, qui cherche à se flan-
22
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
quer une indigestion de mauvaises herbes. On
devine facilement que ni le mari, ni l’amant ne la
tiendra en brides. Aura-t-elle un amant, des
amants? Non. Si. Peut-être... Ses yeux sont
encore des yeux d’enfant et ont toute la cruauté
calme de l’innocence. Elle doit être sans pitié
pour ce qui lui déplaît et admettre tout pourvu
que ça lui plaise. Mais combien de temps cela lui
plaît-il?
Je suis effrayé par la perspective d’avoir à
amuser cette enfant-là. Je me rappelle qu’à Paris
elle a un hôtel bondé de toutes les munificences
de la civilisation et de l’art et qu’elle n'a qu’un
geste à faire pour y réaliser tous ses rêves.
Son mari, comme pour toutes les femmes amé
ricaines de son rang, est un banquier donné par
la nature. Il a eu vraiment tort de l’envoyer chez
moi, vieux garçon blasé, modeste rat de biblio
thèque, dont les rentes se sont amoindries depuis...
la paix et qui est obligé de collaborer à la France
légendaire sous peine de restreindre sa vie. Elle
veut me mieux connaître parce que n’importe
quel français est aujourd’hui un monument inté
ressant à visiter, une étude de mœurs. Elle désire
passer l’été dans ce pays et y avoir un palais,
donc il est bon de commencer par la vision d’une
jolie chaumière, ça encourage à certaines dépenses,
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
23
mais que je suis donc vexé de servir... ^légende !
Elle mange de grand appétit, pendant que je la
regai de. G est un corps libre, et parfait, dans une
gaine de jersey blanc qui luit, par instants, sur des
dessous roses, comme la neige fond sur des fleurs.
Elle est svelte, mais assez souple pour se plier à
la taille d’un baby.
Douée d’une extraordinaire vitalité, elle a
cependant un regard froid, un regard d’eau pure
ou de diamant, un regard qui coupe... court à
tout. A-t-elle une âme? (Je veux dire : un amour!)
C’est un bel objet d’art, clair et blanc comme ces
jets d’eau de luxueux jardins montant droits sous
le soleil et neigeant un peu en reglissant sur euxmêmes. En tous les cas, un objet superbe, mais
un objet, pas une femme. Elle parle d’une voix
exquise, presque sans accent, une voix de théâtre ;
tout lui est prétexte à moduler un air, c’est un
chant qui se noue aux circonstances et prend
toutes les expressions... moins une.
Entraîné par sa gaîté, je suis gai, et je ris avec
elle comme un grand garçon avec un plus petit.
Je ferai bien attention à ce qu’il ne puisse pas
salir, chez moi, son délicieux uniforme de collé
gien en vacances de première communion !...
Après le poisson, décoré de fleurs en légumes,
qui la met au comble de la joie et lui fait pousser
24
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
un : c’est un amour! fervent, elle tire, d un étui
d’or ciselé, une cigarette qu’elle allume au feu
que je lui présente sans en user moi-même, car
j’ai horreur de fumer en mangeant, puis elle
m’explique sa visite : on a commencé, sans elle,
des travaux au palace qu’elle convoitait, et qu’elle
n’a jamais vu ! un ancien hôtel casino de plage
tombant actuellement en ruines.
— Hein? dis-je ahuri, c’est l’hôtel de Puys que
vous voulez restaurer ? Vous êtes folle!...
— Je veux, oui, cette chose, comme un temple
où je viendrai adorer la mer. Et pourquoi pensezvous de moi que je ne suis pas bien?...
Alors, elle m’explique, dans un torrent de
lyrisme très américain, c’est-à-dire entremêlé de
termes de métier, vraiment extraordinaires dans
sa bouche, que ce sera immense comme le ciel et
l’océan, que les mouettes viendront se reposer
sur les terrasses revêtues de marbre et que, par
tout, de grandes baies verseront la lumière du
jour (on devine bien qu’elle n’en a pas peur!),
qu on y donnera des fêtes où l’on verra danser
des sirènes en robes d’écailles vertes et que l’on
fera tourner, le plus haut possible, un phare de
toutes les couleurs !
— Si les ponts et chaussées vous le permet
tent?...
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
25
Elle bat gentiment sa fumée d’une main et elle
ajoute, imperturbablement :
 ous leur demanderez pour moi, cher! parce
que je veux commander la lanterne tout de suite.
Je suis si pressée de vivre! Vous trouvez mal
mon idée?
Elle me regarde attentivement puis elle mur
mure, comme pensant tout haut :
— Oui, j’ai voulu tout cela, de passion... mais
j’aurais dû dire à mon chauffeur de me conduire
d’abord à cet hôtel, où sont les ouvriers, je pense,
parce que, maintenant que j’ai vu votre maison,
je ne sais plus bien ce que je ferai. Dès que je
suis roulée dans le chemin creux, ce fossé si joli
entre ses deux murailles de feuilles, j’ai senti que
j’aimais l’herbe comme une bête... oui, ça m’a
pris, là, dans l’estomac, et ça m’est monté au
cœur! J’ai consulté beaucoup de plans, à Paris,
chez des entrepreneurs de palaces. Ils m’ont dit
tous qu’il faudrait bâtir. Normand, comme les
Normandy ou les Roches-noires. Moi, je voudrais,
à présent, la véritable maison du genre, un
amour de toit pareil au vôtre, en plus grand,
bien entendu, pour y recevoir beaucoup de
monde... et surtout ce chemin pour y venir, quel
quefois, seule et y rester pour y dormir sous
eette cape de velours. Monsieur Marcel Ilernault,
2
26
LE CIIÀTEAU DES DEUX AMANTS
je ne peux pas ne pas désirer ce qui me plaît.
Vous n’auriez pas envie de la vendre, votre
maison?
J’ai laissé tomber la truelle à poisson qui allait
lui offrir une rose, sculptée dans un rond de
carotte, et je l’ai regardée un peu sévèrement.
Elle n’a pas cligné des paupières, ni baissé les
yeux, mais un coin de sa bouche a frémi, tout
à coup, mordue par la vague crainte detre
impropre, ce qui est le tourment de toutes les
Américaines bien nées.
— Il faut me reprendre, monsieur Hernault, si
je ne m’exprime pas selon 1 usage. J’ai toujours
si peur de blesser votre joli français !
Que n’a-t-elle plus simplement peur de blesser
le Français qui est en face d’elle!
— Je suis très flatté, chère madame, de votre
subit amour pour ma maison, le coup de foudre,
décidément, seulement, il serait inutile de vou
loir me l’acheter car elle n’est ni à vendre ni à
louer. Je ne peux que vous la prêter tout le
temps qu’il vous plaira de l’habiter, probablement
pas longtemps si j’en crois votre charmant carac
tère. Non, un entrepreneur de... palaces ne vous
créera pas, de toutes pièces, un toit de chaume
fleuri qui date de la moitié d’un siècle malgré des
réparations fort indignes de lui, ni une bouchure
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
27
agreste, vraiment en effet normande quoique pas
normandy, avec son clos, d’une intimité presque
funèbre qui aboutit au néant de la mer. C’est
Termitage d’un vieux diable d’homme, pour ne
pas dire d’un pauvre diable, et il a pris le reflet
de ses rêves passionnés.
— Oh ? ne parlez pas ainsi ! Les Français c’est
toujours des héros, des héros de romans et des
héros, ce n’est jamais vieux! Vous savez tant de
choses que j’ignore, que nous ignorons, nous, le
jeune peuple des marchands!...
— Compliment de l’aurore à la nuit, madame!
Il ne faut pas les regarder de trop près, les héros.
Vous êtes généreuse... et comme je préfère la
lumière du matin à celle de mon crépuscule!
Baise-main, naturellement.
— Que j’aime vos paroles, Marcel Hernault!
Cela veut dire, n’est-ce pas, que je suis belle
comme le jour? Nous allons flirter? Je me sens
si contente de vivre chez vous! je voudrais tant
connaître le flirt de votre pays, qui est le pays
des chevaliers...
Voilà que ça recommence? Elles sont d une
liberté vraiment ahurissante, ces alliées nouvelles
couches!
A Paris, dans leurs salons, ça pouvait aller, ça
faisait partie du décor et il est obligatoire de sou-
28
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
tenir l’étrange renom de légèreté qu’on nous force
à porter mais ici... cela deviendrait plus dange
reux. Je suis furieux et inquiet.
Que veut-elle, en définitive : séduire un vieux
garçon pour lui voler sa dernière retraite? Alors,
la France légendaire est finie, ou tout au moins,
je renonce, de mon côté, à la légende des cour
toisies chevaleresques.
Je la dévisage. Elle boit mon champagne sec
avec une circonspection très fillette, ayant posé
une coupe d’eau glacée sur le même rang que
l’autre. On devine qu’elle aime beaucoup ce vinlà et s’en méfie en jeune personne comme il faut.
La candeur de sa face est telle que je ne peux
pas m’empêcher de sourire. Je me demande ce
quelle entend par le flirt américain. Ces jeunes
peuples naïfs sont encore peut-être bien loin de
nos faisandages et de nos jongleries nerveuses.
Elle me sourit, tendrement, loyalement, sans
baisser les cils blonds qui font une frange de
rayons à l’eau de ses yeux froids. Ce n’est cer
tainement pas elle qui se troublera pour si peu t
Le flirt pousse sur leurs bords comme le myo
sotis double dont j’ai fait poser une corbeille en
son honneur sur le milieu de ma table.
Elle en a mis, dès qu’elle l’a aperçu, deux petits
brins à son corsage.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
29
— Ne m’oubliez pas!...
Heureusement que je ne suis pas tenu d’y
penser.
Zélie tourne silencieusement, nous présentant
le pain et le vin de cette messe... blanche qu’il
ne convient pas de laisser glisser dans les noir
ceurs de l’équivoque. Et, cependant, il y a de
l’obscurité autour de nous, dans cette salle à
manger d’un vert sombre, un peu aquarium à la
Huysmans. Les plantes d’ornement, les tentures
la rendent mystérieuse comme une grotte. 'Le
dessert fini, je me lève et lui demande si elle veut
aller visiter ses chantiers, après le café, que nous
devons déguster cérémonieusement au salon, car
il serait urgent de contrôler les travaux avant
d’entreprendre les changements radicaux dont
elle parle. Elle bondit de joie à l’idée de détruire
immédiatement ce qui ne sera pas pareil à ma
demeure, modestement seigneuriale. Elle est
décidément envoûtée par le chaume.
Une chaumière et un flirt! Quelle drôle de
gamine !
Elle désire commencer par l’examen en détail
de mon chez-moi, avant d aller chez elle.
Mon salon, qu’on n’ouvre pas souvent, est la
continuation de la grotte sombre de la salle à
manger, mais, en rouge. Je fais jouer l’électricité
30
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
pour lui montrer mon fameux bouddha d or éteint
aux yeux sinistrement obliques, touchés d’un
peu d’émeraude. Il a des mains onglées de corail,
qu’il abandonne au repos malgré la cruauté de
son sourire de félin. Inutile de dire qu elle le
déclare un amour et le sacre son grand favori.
Les vitrines, les soieries l’enthousiasment, tout ce
bric à brac auquel je suis trop habitué pour y
accorder l’attention que seule mérite Vallée de la
mer, chemin vertigineux qui me conduisit aux
caprices de leurs achats car... il est celui qu’on
ne prend pas deux fois, celui de l’infini, quand on
est jeune !
Le café lui paraît très supérieur à celui que
lui font ses domestiques. Elle fume et se fâche
parce que je refuse scs cigarettes qui empestent
l’ambre. Je ne connais rien de stupide comme
cette manie qu’elles ont toutes, à présent, de
mêler un autre parfum à celui du tabac. Ou c’est
une mauvaise odeur et il ne faut pas fumer ou
c’est une senteur qui plaît... mais...
Zélie entre pour enlever les tasses et les rem
placer par des cendriers persans.
Ce geste était d’ailleurs absolument superflu.
Maud m explique, exubérante, que son mari
a payé l’hôtel en question un prix relativement
dérisoire. On lui a affirmé que cet ancien palace,
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
31
style Louis XIII — Napoléon III, remis à neuf,
sera la merveille des merveilles dominant la mer,
sans aucune servitude de vue.
On arrangera, démolira, reconstruira... Ça
nous mènera probablement jusqu’au printemps
prochain et la dame fera la navette entre Paris
et ses chantiers, ou me chargera de surveiller
des ouvriers, moi qui ne peux pas souffrir cette
race-là 1
Mon égoïsme de compilateur de vieux ouvrages
n’ayant aucune corrélation avec le bâtiment
moderne se cabre devant la perspective de ce
rafistolage d’un goût à faire frémir un maçon
d’avant guerre.
Et mon vieux beau salon qui sentait tout à
l’heure le vétiver se met à fleurer l’ambre comme
s’il était une blonde...
«... une blonde que l’on connaît. »
111
•»
A
La visite du jardin.
Je suis, respectueusement, Maud Clarddge qui,
à présent, m’apparaît comme le pire danger social
ou un oiseau de proie. 11 y en a d aussi blancs qui
ont du sang au bec. Les cygnes sont, d’ailleurs,
d’une redoutable force, quand ils se mettent à
battre des ailes, en liberté.
Je lui fais faire, ou plutôt elle me fait faire, le
tour du propriétaire, marchant en avant et fure
tant partout sans aucune crainte de se salir. Déjà
les deux chiens, Pyrame et Thisbé, qu’elle a déli
vrés de leur chenil, l’ont, marquée de leurs pattes
en gambadant autour d’elle. Ils l’ont accueillie en
grondant pour la forme, puis ils ont eu l’air de
comprendre que ce n’était pas sérieux, ce cam
brioleur-là, ce grand angora échappé, qui ne mena
çait ni leurs oreilles ni leurs yeux... et ils se sont
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
33
laissés mener par le nez ! J’ai remarqué que les
chiens les plus sauvages aiment certains par
fums et y noient, dans une sensualité de mauvais
sujets, le peu de perspicacité qu’ils possèdent.
Sans lui montrer encore le chemin de la mer,
je lui ai permis d’admirer les pommiers, de loin.
Je lui ai fait malicieusement remarquer que chez
moi, les salades, les choux s’entremêlaient aux
rosiers et aux reines-marguerites, dans un pêlemêle préjudiciable au bel ordre du jardin dit à la
française, mon jardinier plantant tout... à la nor
mande, et que le miroir d’eau ressemblait terrible
ment à la mare aux grenouilles. Ça manque d’es
thétique. Ce jardin monte, en pente douce, vers
une petite colline de verdure. De là-haut, ma mai
son se couche, s’aplatit humblement sous son
chaume brun, ses fenêtres luisant au travers du
lierre qui la tapisse avec des reflets chatoyants de
pierreries ou de larmes. Elle est, vue de là-haut,
touchante et mystérieuse car assez grande elle
semble petite. Très commode, on croirait que tout
y soit sacrifié au pittoresque religieux du plus
pieux des ermitages.
Tout à coup, nous avons aperçu un gros nuage
qui planait en menace au-dessus de sa cape de
velours. Le petit duvet de cygne de ce matin,
ponctuant l’azur, se muant en fourrure d ours !
34
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
D’où nous sommes, les deux falaises ont 1 air de
pétrir, de leurs bras de rugueux dragons, le corps
delà sirène aux écailles bleues. Une houle se lève.
Il y aura un grain, puis tout redeviendra plein
de soleil, d’or et de joie blonde...
— La mer, dit pensivement l’Américaine, c’est
comme une surprise qu’on me ménage. Où donc
est-elle?
Elle rapporte ainsi tout à elle et on devine
qu’elle fut élevée à ce jeu des éléments combinant,
en son honneur, les plus inattendus des spectacles.
Je la ramène à la maison, ses souliers blancs,
un peu verdis par l’humidité des pelouses, ses bas
de soie trempés jusqu’aux chevilles. Je lui ouvre
la porte extérieure de mon bureau, de ce bureau
cabine de navire doublé d’acajou et de reliures où
l’on oublie la terre, puis, songeant à cette surprise
qu’on lui réserve, je relève le store qui voile mon
hublot, la glace de la cheminée faisant vis-à-vis
au miroir où elle est en train de plonger son visage
pour poudrer ses joues, trop animées à son gré.
— Retournez-vous, chère madame, et contem
plez la... maîtresse de la maison. Elle est votre
image, en ce moment, se couvrant d’un léger voile
de houle qui poudroie au soleil!
Maud Glarddge s’est élancée, s’est mise à
genoux sur le fauteuil traîné là, contre le tableau
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
35
merveilleux, ses mains serrant la tablette de la
cheminée. Ses traits s extasient, se crispent dans
une contraction de désir qui le rend à la fois
violent et émouvant.
— Ah! soupire-t-elle, c’est unique au monde!
j’ai la mort d’amour de voir ça! La mer est prison
nière chez vous, enfermée. Ce n’est pas son por
trait, c’est elle même clouée sur une croix... une
croisée. Si vous voulez me garder contre mes ca
prices, monsieur Hernault, il faut me cacher cette
chose et ne me la donner qu’en petits morceaux.
J’adore à en être malade, puis, je ne vois plus
pour avoir trop regardé. Jamais, non, jamais je
ne pourrai enfermer la mer comme cela dans le
temple des mouettes que je voulais ouvrir à tous
les vents. Alors, si je vois trop les vagues, ce sera
comme sur un certain navire... que je ne tiens
pas à me rappeler. (Elle réfléchit une seconde
et, mettant sa main chaude et tendre dans la
mienne.) Si je vous disais que chaque fois que je
mange un grain de sel, je pense que ce sont ses
larmes pétrifiées, à cette mer pourtant trom
peuse... L’amertume c’est de la douleur.
— Vous êtes poète, jolie madame. Sans les
larmes, la vie serait bien fade ! N’en faut-il pas
pour saler un peu l’amour!
Voilà que je profère le mot avec la même légè-
36
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
reté quelle ! C’est inouï comme on va loin quand
on est pénétré de la grandeur de la nature et
comme, justement, on s’éloigne de son but.
Nous nous taisons, je laisse retomber le rideau
et je lui offre des cigarettes d’orient qui sont dans
un tiroir de mon bureau. Je n’y touche jamais
parce que je déteste leur saveur douceâtre de rose
éventée. Je suis content de les placer, puisqu’elle
aime ces falsifications-là.
— Monsieur Hernault, vous allez maintenant
me conduire chez moi. 11 faut s’exciter parce qu’ici
je suis trop dans le coma. Je n’ai plus envie de
rien voir. Allons sur la plage. On m’a dit que
c’était tout près. Il faut tout de même se contenter
de peu. Mon mari m’a permis de bâtir à ma fan
taisie, pour m’occuper. Trois cent mille. Je crois
que ça suffira. Qu’en pensez-vous? (Soudain elle se
lève, s’étire, se regarde de nouveau dans le miroir
d’en face et jette sa cigarette à peine entamée.)
Est-ce qu’on serait déjà fâchés, nous deux? (Elle
examine le tapis ton sur ton où sont semées des
rosaces pourpres sur fond rouge plus clair.) Je
donnerais les trois cent mille pour votre seule
fenêtre, Marcel Ilernault!
Et elle frotte le bout de son soulier frêle dans
une rosace comme si elle écrasait quelque chose
dans une flaque de sang.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
37
Petite madame, encore une minute. Asseyezvous là. Vos bas sont mouillés et vos pieds gla
cés, naturellement. Mon jardin est humide,
ma maison réfrigérante... j’ai peur pour vos
bronches...
Je mets un genou en terre, d’un mouvement
simple, sans aucune intention de flirt. Je lui ôte
ses souliers et je couvre ses pieds d’un coussin de
loutre qui se trouve à ma portée.
— Là, vous voici à l’abri du rhume... normand.
(Et je demeure à genoux, le coude appuyé sur
le bras du fauteuil.) Vous êtes un enfant terrible,
madame Maud Glarddge, et nous devons nous
entendre pour ne pas nous fâcher. Gela serait
désolant sous tous les rapports. Je ne suis pas
très riche, puisque je gagne ma vie en travaillant,
cependant, je ne suis pas plus à prendre en
traître que ma maison n’est à vendre pour cause
de faillite; je représente, comprenez-moi bien, un
vieux Français têtu, d’une France qui ne date pas
d’hier et qui, malgré la guerre de 1914, est fort
attachée à ses habitudes. Vous ne pourriez pas,
en outre, habiter ici un mois sans vous y ennuyer
à mourir... non de la mort d amour dont vous
parliez tout à l’heure, exagérément, je veux le
croire. Depuis quinze ans je vis, l’été, à l .E'rmztcige, pour me reposer et collaborer à des ouvrages
38
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
sérieux que vous ne lirez jamais, je l’espère. J’ai
rêvé, jadis, d’être marin. Je n ai pas pu le restei
longtemps. Jai pris la retraite de tous mes
rêves en captant la mer dans le reflet de cette
glace. Il y a des hommes sages qui se contentent
du reflet d’une robe quand ils ne peuvent arriver
à posséder le corps qui l’anime! Et puis... tant
d’autres compensations que je ne trouve pas utile
d’énumérer à vos yeux! Pourquoi essayez-vous
de tenter un diable ermite que vous mésestimez
par cela même que vous désirez le placer en mau
vaise posture? Ne me rendez pas plus coupable
que je ne le suis, Maud Glarddge. Votre époux
vous a confiée à moi en évoquant le nom de notre
grand Lafayette, alors... (J’ai la conscience d’être
absolument ridicule, mais il n’y a peut-être que
moi pour m’en rendre compte, je continue :)
Alors chère jeune fille et chère jeune femme trop
gâtées, il ne faut point convoiter le bien du pro
chain, surtout quand c’est un si petit bien, pas
même au soleil! Voyons, vous aimez le ciel à
plein horizon, la mer du large, et toute la liberté
de tous les vents? Que feriez-vous de ce malheu
reux toit éteignoir pesant trop lourdement sur
votre ravissante jeunesse?
Maud Glarddge m écoute, baissant les paupières.
En elle, un animal capricieux consent, pour le
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
39
moment, à boire du lait. Ramassée dans le fau
teuil, ses pieds en bas de soie mis sous elle, à la
Bouddha, en croisant ses jambes qui me paraissent
d’un caoutchouc tout aussi docile que résistant,
elle n’est ni provocante, ni indécente : elle pèse
ses chances. Elle ne croit plus que l’argent compte
pour beaucoup dans cette affaire. Je me rappelle
des phrases de l’autre hiver : « Comme je vou
drais savoir le confort à la vraie maison fran
çaise ». « 11 y a des magazines qui nous montrent
des intérieurs... mais je voudrais toucher! »
Elle a touché et je crois que, malgré l’humi
dité de mes pelouses, elle s’y est brûlée.
Moi, je me garderai bien de toucher et je me
brûle un peu, par les yeux.
Elle ouvre les siens :
— Vous pardonnez moi, Marcel Hernault? je
suis pas au métrage des coutumes de votre pays...
Ce que je veux me paraît toujours bon et conve
nable parce que je ne pense pas légèrement.
Vous auriez gardé votre cabinet de travail et
vous m’auriez montré le vrai français. Vous le
parlez tellement selon mon goût ! je voulais
faire école, nous deux. C était mon idée et
apprendre le confort ancien chez un garçon res
pectable...
— Oui, dis-je, en me relevant gaiement, une
40
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
idée de magazine. Rien de plus pernicieux que
ces canards-\k !
— Canards !
Elle interroge, amusée, sautant d’un mot à
l’autre, courant après une syntaxe de plus en
plus fuyante.
— J’entends par canards des journaux mal
informés de nos mœurs.
Il y a une de ces revues d’outre-mer qui a
reproduit, je crois, mon bureau de Paris, avec
un luxe de détails vraiment fantaisistes, où il fau
drait supposer, que la photographie, qui me don
nait l’air grave d’un professeur, déforme telle
ment les choses habituelles qu’on ne les reconnaît
plus.
Je lui offre ses petits souliers de daim blanc,
bouclés de marcassite. Petits, non, elle a les
pieds longs, nerveux, les pieds solides, sportifs,
sans aucune des déviations qui martyrisent nos
chinoises parisiennes. La chaussure est pratique;
peu ou point de talon et une forme prenante
comme un gant, lui laissant le libre mouvement
de ses orteils. Avec des pieds habillés ainsi on
pourrait faire de l’escrime en marchant sur la
tête.
— Ils sont secs, petite madame. Vous per
mettez que je vous rechausse?
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
41
Elle se laisse rechausser avec l’aisance d’un
baby qui a la grande habitude des domestiques.
Puis elle saute, hors du fauteuil, intimement
satisfaite de mon habileté respectueuse, me met
les mains sur les épaules :
— Monsieur Hernault, vous êtes !
Et elle éclate de rire. C’est net, précis : je suis.
Ça lui suffit, pour le moment, et à moi donc !
je commence à déchiffrer ce langage bizarre, très
savoureux, qu’elle m’apprend en échange d’un
français que je lui falsifie terriblement.
Elle a envie de ma maison.
Elle ne l’aura pas.
Nous sommes en garde tous les deux...
... Seulement, le soir après dîner, dans l’aban
don des cigarettes et d’une liqueur de dame qui
m’emporte, personnellement, la bouche, elle me
déclare ceci, que je trouve encore plus pimenté
que la liqueur fabriquée par la mère Angélique :
— Marcel Hernault, je veux faire l’amitié avec
vous !
Mon cheval est une petite jument que nous
appelons : Magrise. Elle est pommelée, convena
blement racée, normande plus fine que la grosse
poulinière que j’avais il y a deux ans, mais elle
a le caractère difficile et n’aime pas les chandails
de couleur voyante. Je la tiens serrée, aujour
d’hui, parce quelle a ouvert un œil exorbité sur
le jersey cerise de l’Américaine.
Drapée d’une cape de bourre de soie blanche
et coiffée d’un feutre blanc, à ruban rouge,
Maud, subitement grave et femme d’affaires, a
décidé d’aller rendre visite à ses chantiers.
Ma charrette, aussi peu anglaise que possible,
l’a tout de même enthousiasmée et fut baptisée
par elle du traditionnel : C’est un amour! Assise
à côté de moi, en silhouette de reine des pampas
des cinémas de son pays, elle est très belle, très
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
43
digne. Ce n’est plus la petite fille qui veut faire
ami, c’est un architecte étudiant le problème de
la reconstitution en pays dévasté.
Je lui montre, du bout de mon fouet, les curio
sités de ce pays-là : en bordure de notre chemin
creux il y a un petit cabaret, Au Cidre doux, où
l’on vend des caleçons de bain ! Et un charcutier,
dont une tête de petit cochon rose, sculptée dans
une graisse passée au jus de betterave, est toute
l’enseigne, discrètement parlante.
— Est-ce qu’il la vendrait?
— Non, mon incorrigible jeune élève. Ça ne se
vend pas une... légende... ou une enseigne.
Comme elle a les bras croisés, en madone,
sur sa cape pour ne pas donner prise au vent de
mer, elle appuie gentiment son pied sur le mien
pour me dire qu’elle demande pardon ; je cons
tate, qu’en effet, Maud Clarddge pourrait faire
de l’escrime avec ses pieds, tellement ils ont un
libre doigté. C’est exquis.
On rencontre la mère Béguin, pliée en deux
sur son bâton, le pêcheur Pandot, le père Pandot
qui vend, lui, du poisson, quelquefois douteux .
« Pour être frais, il est frais... pour être trop
frais, non, il est pas trop frais ! » et aussi des bai
gneuses en maillot sous leur mante de laine
qui vont à la plage, sans se soucier des kilo-
44
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
mètres à faire pour en revenir, toutes mouillées.
Dame, c’est un petit endroit fort intime, ce
coin de terre qui fut jadis mis à la mode par
Alexandre Dumas et lord Salisbury. Maintenant,
tout y va à la papa et l’on ne soigne plus la grève,
puisque le casino est fermé. Dieu merci (j’en ai
l’assurance dans l’éblouissante présence de mon
Américaine) il ne renaîtra pas, au moins à la vie
publique.
Qu’allons-nous trouver là-bas ? Cette effroyable
bâtisse tombant en ruines et déshonorant le ciel
par sa face morte tendue vers le large va-t-elle
s’effondrer ou grandir encore pour l’épouvante
des gens studieux, des gens raisonnables, qui
n’aiment ni le bruit des jazz-band, ni celui des
marteaux démolisseurs ?
Il y a bien un mois que je n’ai pas été flâner
parla. Sans la lettre péremptoire de JohnClarddge
j’aurais fini par oublier son existence fantoma
tique.
Nous débouchons sur l’esplanade, montons,
au pas, une rampe et la large terrasse, close de
sa grille monumentale, demeure farouchement
inhospitalière comme je l’ai toujours constaté en
passant devant.
J’attache philosophiquement Magrise à un
poteau, je la flatte un peu pour l’empêcher de
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
4g
tiquer sur l’Américaine qui dépouille son man
teau, tel un papillon brillant abandonnant son
cocon bourru, et je cherche la chaîne d’une cloche»
Ça rend un son affreusement fêlé.
— Mon mari doit avoir câblé, déclare Maud
qui ne doute de rien.
Seulement, l’Amérique c’est loin de la plage de
Puys, une modeste plage en déconfiture mon
daine. Il aura câblé à Dieppe.
Bien entendu, nulle trace de l’équipe d’ouvriers
annoncée. Maud piaffe et ma jument gratte fébri
lement du sabot. C’est agaçant.
— Qu’allons-nous faire, petite madame? Je peux
vous conduire à Dieppe pour y déjeuner d’abord,
et, ensuite, aller voir votre entrepreneur. S’il a
reçu des ordres nous le saurons et, en tous les
cas, il nous donnera les clés.
Un secret dépit d’être mise à la porte de chez
elle lui fait palpiter les narines. Elle souffle, un
peu moins fort que Magrise, mais la colère inté
rieure doit être identique : rage subite sans trop
savoir à qui s’en prendre, envie de mordre.
— Je veux entrer, dit-elle froidement.
Et elle me regarde de ses yeux d’eau pure,
lumineux, fixes. C’est un ordre qu’on n’élude
pas.
— Bien, madame.
46
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
J’examine attentivement la grille. Elle est Touil
lée à n’en pas supporter ses propres montants. Ce
vent salé qui corrode tout, 1 a réduite à 1 état de cai casse de cachalot antédiluvien. Ça fait encore de
l’effet et c’est moins qu’un simple fil de fer barbelé.
J’ai des gants de peau épaisse, c’est fort heu
reux, car, en bon bureaucrate, j’ai horreur de me
salir les mains. Je choisis mes endroits, je secoue
ferme. Le battant de gauche tombe en poussière,
littéralement, nous couvrant de rouille, sans
même émettre le moindre bruit métallique.
— Hourrah! siffle Maud au comble de l’admi
ration.
— Pas besoin de force, ici, petite madame.
C’est pourri parla mer. Toute la ferraille ancienne
est comme ça, sur la plage. Donnez-moi la main,
prenez garde aux jupes et vous êtes chez vous.
Un saut. Nous passons. Elle me regarde ten
drement, enfantinement :
— Que j’aime ça! Que c’est français!
Je fais semblant de ne pas saisir parce que le
possible est le seul tour de force que les enfants
n admettent pas. Elle est encore sauvage et ce
qui lui plaît c’est d’enfoncer les portes quand les
clés lui manquent. J’ai donc mis dans le mille.
Ma jument, la voyant s éloigner à mon bras,
pousse un hennissement de délivrance et broute
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
47
un coquelicot, tant mordre dans du rouge lui pro
cure la suprême béatitude.
Nous nous arrêtons au premier tournant pour
contempler la façade de ce palace Louis XIII qui
fut bâti sous Napoléon III.
Elle est immense et écrasante parce qu’elle est
hors de toutes proportions. Son briquetage,,
devenu lie de vin, la fonce d’un barbouillage
ignoble, ses deux avant-corps sont coiffés de zinc
trop ciselé dont quelques pans se rabattent comme
les coins d’un chapeau de brigand cabossé par des
coups de poing. Plantée sur un épaulement de
la falaise et faisant face à la jetée de Dieppe, cette
grande bâtisse aux fenêtres aveuglées de planches
(la plupart ont leurs vitres brisées) est encore
surmontée d’un belvédère, jadis éclatant de cuivreries, aujourd’hui vert-de-grisé, pantelant sous
les vents de la haute mer et ressemblant à un
barbare bijou de négresse.
Personne!
On entend seulement les cris des mouettes et
des martinets sortir de là-dedans où ils sont comme
chez eux. Pas leur est besoin de terrasse de marbre
pour y faire des entrées en costume de revue !
Après avoir contemplé, ironiquement, la grande
baraque je regarde, à la dérobée, la petite femme
et elles me font pitié toutes les deux.
48
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
Maud Glarddge serre les dents pour ne pas pleu
rer, cela est plus que visible.
Je dis, doucement paternel :
— Oh! tout s’arrangera ! Ça vous paraît énorme
et mal fichu, mais si on abattait les deux avantcorps, qu’on ne conserve que le pavillon du milieu,
en le décoiffant, naturellement, de son champi
gnon-lanterne genre tout à fait vénéneux, à mon
humble avis, on pourrait...
Maud se cramponne à mon bras, éperdue. Le
vent qui lui cabosse son feutre, mais avec plus de
grâce que les toitures de son futur palais, lui
donne une figure de naufragée luttant contre la
forte lame. Elle est désespérée. Chez cette créa
ture baignée dans l'or, incarnée dans son caprice
et qui ne connaît, ou n’a jamais connu, jusqu’ici,
que son bon plaisir, une révolution s’opère. Venue
pour construire un temple, elle ne rêve plus que
de petite chapelle où elle expierait son péché
d’envie.
— Marcel Ilernault, je suis dans l’horreur!
Mon mari va me noyer de chagrin s’il me force à
vivre ici !
J admire combien, sous toutes les latitudes,
les femmes sont enclines à rejeter sur leur mari le
poids de leurs sottises ! Maud, en des conversa
tions de salons, ces faciles projets que l’on
49
LE CHÂTEAU DES DEÜX AMANTS
ébauche pour la saison prochaine à la lueur des
corolles électriques, s’est ingéniée dans la créa
tion d un éden factice, une de ces maisons féeriques
où l’on ne peut qu’habiter spirituellement. Tour
mentant son seigneur et domestique donné par la
nature, elle l’a conduit au bord de cet abîme. Lui,
en bon Américain, très rond en affaires, a calculé
que ça ne lui revenait pas plus cher qu’une mai
son neuve, villa italienne ou ferme normande, et
il a... marché, songeant, en outre, que cela occu
perait la jeune personne durant plus d’une saison.
J’ai entendu raconter que Maud Glarddge ayant
vivement désiré un chalutier pour aller pêcher la
morue, en était arrivée, de dérive en dérive, à lui
faire acheter un sous-marin pour tâcher d’at
teindre un roc de corail dont elle avait lu le
signalement dans un magazine.
Je ne peux guère m’empêcher de sourire.
— Monsieur Hernault,je vais câbler que je n’en
veux plus. Il faudra au moins dix ans pour les
réparations. Je suis très malheureuse!
Elle va pleurer, certainement.
Je l’entraîne vers le second tournant des ter
rasses et de son histoire. Ayant maintenant
l’affreux colosse dans le dos et la mer ondoyante
à perte de vue devant nous, je la sermonne.
— Mais, la mer, petite madame étourdie ! La
3
50
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
mer qui se roule à vos pieds? Voyez donc ce tapis
mouvant de turquoises et d émeraudes, crêté d un
brin de fourrure blanche! Cette étendue qui est,
par un privilège extraordinaire, votre absolue
propriété, car nulle, ici, n’a le droit de vous en
boucher le moindre coin!... Cette plage, presque
déserte, où l’on ne perçoit que le bruit des lames,
les baisers des marées montantes envahissant la
terre comme les baisers de l’amoureux envahissant
le corps de l’amoureuse ! Regardez-moi ce rayon
de soleil, là-bas, perçant le nuage et l’incendiant
d’une coulée d’or presque vert... Est-ce que vous
connaissez l’histoire du rayon vert? C’est aussi
une bien belle histoire de magazine! Asseyonsnous là, petite madame désappointée ! Il faut vous
habituer à la rudesse du logis et ensuite, quand
on en aura adouci les angles, je suis sûr que vous
y vivrez dans l’enchantement, l’été, car l’hiver,
je crois que les galets sont lancés ici avec toute
la violence .d’un bombardement boche.
Après m’être assuré de la solidité de la
muraille en briques surplombant l’abîme, je la
fais asseoir, en lui interdisant de passer ses jambes
par-dessus, geste qu’elle esquissait le plus nor
malement du monde.
Puis je m’assieds à mon tour.
Je veux 1 histoire du rayon vert, monsieur
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
51
Hernault? Je n ai pas eu connaissance dans mes
magazines, non.
Je raconte, le plus sincèrement que je peux,
cette fantaisie à dormir debout, ou assis, devant
la mer, d un rayon traversant certains espaces en
certaines circonstances pour y répandre une
nuance d’un vert très pur, la vraie couleur de
l’espérance et j’ajoute que, lorsqu’on a le bonheur
d’apercevoir ce rayon, d’en être illuminé, on est
marqué d’un bon signe.
— Vous l’avez vu, vous? questionne l’enfant
toute à son nouveau jouet.
— Non. Aussi n’ai-je pas eu grande chance
dans la vie! (je me reprends, parce qu’il faut être
Français : ) Je me trompe, depuis que vous êtes
venue, j’espère le voir à mon tour et ce serait
délicieux si nous pouvions l’apercevoir ensemble.
Elle sourit et d’une voix dolente :
— Pas du haut de cette horrible caserne...
— Mais, ma chère enfant, ce n’est pas du bas
de mon ermitage, ensevelis sous la crypte du
chaume ou dans la cave de ma bibliothèque, que
vous pourriez jamais vous en éclairer !
— Alors, pour le voir ensemble, apportez-moi
votre maison sur mon belvédère... vous en des
cendrez chez moi ou je monterai chez vous, ça ne
sera pas du tout fatigant.
52
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
Encore ma maison? C’est dangereux, ce jeu que
nous jouons. Cette sirène, arrivée de l’autre côté
de l’océan, est une femme comme toutes les
femmes que j’ai connues : elle est singulièrement
portée à mortifier l’être humain. Je cherche une
réponse ou une plaisanterie polie, quoique éva
sive, mais, elle se tourne brusquement et toise
quelqu’un, en mettant son gant au-dessus de ses
yeux.
Ce quelqu’un est un garçon très mal vêtu,
d’une blouse de toile blanche fort sale. Il traîne
une brouette en se dandinant sur l’air d’un tango
déhanché sentant son mauvais lieu parisien.
— On passe donc chez moi? s’exclame Maud
Glarddge qui a le sentiment très vif de la pro
priété, même lorsqu’elle déplore son titre de pro
priétaire.
Je m’écrie, très heureux de la diversion :
— Tiens! Un ouvrier! On ne pourra pas dire
qu’ils n’y en ont pas mis un.
La silhouette de ce garçon traînant une minus
cule brouette de maçon sous les regards aveuglés
de ce géant de pierre qu’il lui faut démolir ou
réparer est d’un comique irrésistible. Je ris.
— Petite madame autoritaire, ceci vous repré
sente les équipes de l’entrepreneur ! Je ne sais pas
54
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
si, la journée de huit heures aidant, vous aurez
le temple des mouettes ou le palais des sirènes
pour l’automne de l’an 2000, mais je constate
qu’on y travaille.
— Dites donc, les baigneurs, ronchonne l’ou
vrier sans lever aucune casquette, c est pas vous,
des fois, qui aurez loupé la lourde en voulant
l’avoir sans clé?...
— Non, mon ami. Elle est tombée misérable
ment de vieillesse, elle s’est évanouie devant
madame...
Ma douceur de ton irrite aussitôt le socialiste,
ou le communiste, qui dort dans tout cœur de
travailleur gréviste et il s’écrie avec une indigna
tion de réunion orageuse :
— De quoi? Il ne faut pas me la faire! J’ai les
breloques dans ma poche! Quand j’arrive, plus de
barricade... même que votre carcan a failli me
flanquer son pied dans le ventre pendant que je
déblayais... c est moi qui ai le droit de déblayer,
pas vous...
Ce jeune produit des nouvelles couches popu
laires a le teint bilieux des banlieusards et les
yeux faux d un oiseau de nuit. Je ne suis même
pas très sûr qu il puisse voir M'ne Clarddge autre
ment que Magrise, c est-a-dire a 1 état de bande
rille pour taureau de mauvaise humeur.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
55
Je vais intervenir lorsque ma compagne, extrê
mement intéressée, demande, de l’air d’une
pensionnaire osant interpeller un maître de con
férences :
— Qu est-ce que c’est que la lourde que nous
avons loupée ?
Mais le héros communiste roule des prunelles
féroces :
— Je suis pas frère de la doctrine chrétienne,
ici, je suis embauché par le bourgeois Vadrecar,
chef-maçon au Port-vieux et j’y dirai. La grille,
ça devait se démolir en dernier, comme de juste,
puisque c’était la sortie. Faites excuses, la petite
mère, mais faut décaniller, vu que les tuiles ça ne
respecte personne où que ça tombe.
Je vois d’ici l’avalanche de tuiles qui roulera
sous les poings de cet aimable ambassadeur de
la démolition française.
— C’est bien, dit Maud, tout à coup dressée
comme une impératrice sous l’injure suprême
d’avoir à redouter quelque chose. Vous pouvez
faire votre métier, moi je fais le mien. Nous
devons courir chacun notre chance : je suis la
propriétaire du palace.
Le voyou ne se découvre pas, ce qui me fait
plaisir pour sa dignité sociale, mais il se met a rire,
ébahi, car il a son petit verre dans le nez, sûrement.
56
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
_ Pour une affaire c est une affaire ! On peut
pas dire que je n’ai pas mon compte ! Faut être
dingo, tout de même, pour pas attendre les clés...
Tenez, les vlà : y en a trente-cinq ! j’en ai ma
claque depuis Dieppe. Le patron m’a dit, comme
ça : s’y viennent, on y sera, s’y viennent pas,
faut pas se biler et tu me feras ton état de lieu.
Quant à s’y reconnaître ! Macache ! Y en a
trop...
Il nous exhibe un énorme trousseau qui tintin
nabule au fond de la brouette et dont il a pu
pousser jusqu’à nous le redoutable poids.
Je les prends et je les offre, d’un geste respec
tueux, à la maîtresse de la maison.
Elle médite, les yeux levés vers ce palace qui
la tient sous le charme de l’horreur.
A quoi songe-t-elle? j’en frémis. Je pourrais
deviner, chez une Française, ce qui couve dans
ces yeux-là, purs comme l’eau transpercée par
le jour du plein ciel, mais allez donc démêler les
instincts de la civilisée d’hier avec ceux de la
sauvage d’avant-hier?
Tout à coup, elle frappe ses deux mains gantées
de soie et s’écrie :
— Il faut continuer. Louper ça vient de loup,
n’est-ce pas? Oui, nous entrerons ici comme des
loups. Tenez, voici un billet, pour votre premier
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
57
travail. Vous allez m’enfoncer toutes les portes,
mon ami. Quant aux clés...
Elle saisit le trousseau et, se penchant au-dessus
du parapet, elle les envoie de toutes ses forces
dans la marée montante. A marée basse on les
retrouvera peut-être. Ilum!...
Je suis effrayé. Cette fois, la fantaisie dépasse
un peu les bornes et je me demande qu’est-ce
qui va arriver avec cet ami des revendications
sociales, lequel n’a jamais eu l’occasion de gagner
cent francs, au moins honnêtement.
En bon bourgeois de France, j’ai bien envie de
retourner à mes chères études.
Le voyou est dans une exaltation d’ailleurs
justifiée par la folie de l’Américaine et je me
demande ce que je vais devenir entre ces deux
échantillons du monde moderne.
— Est-ce que vous avez fait la guerre? ques
tionne Maud pendant que nous montons à l’as
saut de cette nouvelle forteresse qui, jusqu ici,
n’avait pas trouvé preneur.
— Comme les autres, madame, on s’est dé
brouillé, répond évasivement l’ouvrier maçon
visiblement sidéré par les manières de l’Amérique.
On a fait la Champagne... puis le reste. Si on
n’a pas été amoché, c’est qu’il faut bien qu il s en
rencontre un et on est souvent mal vu, rapport
58
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
à sa veine. Enfin, ça va barder, ici, je vous en
réponds, puisque je suis pas manchot. I a, seu
lement, qu’on peut pas organiser l’équipe, le
patron n’y mettant pas le pognon voulu. Les
temps sont durs et le bon travailleur se fait rare.
De Panam il en est venu dix, à la suite d’un chef
de chantier, qui s’a défilé, vers le Havre, pour
aller voir sa mère... Et puis, nous autres, on
n’est pas pour la démolition, on est plutôt dans
le crépi, le mouchetis, le ravalement, quoi ! Des
fois que vous écouteriez Vadrecar, le citoyen du
Port-vieux, méfiance! Y a pas plus faux frère!
Il vous filoutera votre bel argent pour laisser
pleuvoir sur le plâtre à première occasion et,
alors, ça s’effrite, ça dégouline, y a malfaçon,
faut recommencer. Moi, tel que vous me voyez...
Tel que nous le voyons, plein d’entrain et du
désir de se montrer à la hauteur de sa tâche de
démolisseur, ancien combattant, il reste un peu
pantois devant la porte d'honneur du palace
défunt.
Nous sommes dans une cour, en contre-bas
des terrasses, et il y fait a peine clair. Là haut,
les regards morts du monstre tombent sur nous
comme charges de malédiction. G est vraiment
toujours impressionnant des ruines, même neuves.
Celles-ci datent à peine d’un quart de siècle et
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
59
déjà elles s’entourent de légendes. Pendant la
guerre, le lanterneau s’allumait pour prévenir les
sous-marins ennemis et l’on dit qu’un pauvre
vieux mendiant ayant pénétré là-dedans par une
lucarne, un soir d’ouragan, n’a jamais pu retrou
ver son chemin. (On l’a peut-être vu entrer et
on ne l’a pas vu ressortir). Tout cela est entouré
de silence et d’un ténébreux voile d’orties. C’est
l’inconnu ou le méconnu, en tous les cas, le
sacrifié.
Deux lions de faux bronze verdissent à droite
et à gauche de la porte. L’un tire la langue en
montrant les crocs, l’autre n’a plus ni langue
ni crocs et cette gueule cassée donne le frisson
comme tout ce qui fut meurtri injustement.
Je m’assieds sur le lion de gauche, le plus
solide. Maud joue avec son collier de rubis qui
dépasse le bas de son jersey cerise, le terminant
en gouttelettes de sang. Je réfléchis, en contem
plant ce collier, qu’elle pourrait s’en servir pour
sauter à la corde et qu un jour, mettant le pied
dessus, elle s’étalera. Enfin, il paraît que c est la
mode et que cela s’appelle un sautoir. Sous son
feutre, relevé à la mousquetaire, par le vent du
large, elle prend le visage rigide d’une mauvaise
fée.
Allez! dit-elle d’une petite voix douce. C’est
60
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
le gros morceau. Vous le mangerez bien puisque
vous êtes en appétit de démolition.
L’ouvrier mesure la porte des yeux. 11 prend
des distances comme un métreur qui compte ce
qui lui est dû. II n’a aucun outil, ni pic, ni pelle,
ni pioche, ni quoi que ce soit de possible contre
ce devant de coffre-fort. La porte semble en fer,
jadis peinte, à panneaux en losanges, à fronton
s’irradiant en barres aussi rouillées que la grille
du premier portail, mais pour atteindre à cette
imposte, seul endroit à jours, il faudrait une
échelle.
En ce moment critique l’ouvrier a une expres
sion singulièrement narquoise.
— Non! Ça me fait rigoler, murmure-t-il entre
ses mâchoires un peu contractées. Une grosse
machine comme ça, un vrai fourbi de prison qui
tient par une gâche de trois pouces! Vous ne
voudriez pas que je me mette en eau pour si
peu ?... Et vous allez voir... ce que vous allez voir !
Il cherche dans sa poche de pantalon et y
découvre 1 outil par excellence, s’appelant dans la
langue imagée qui plaît tant à Maud : un rossignol.
Nous, nous entrions par la force parce que nous
étions les maîtres.
Lui, il entrera par la ruse parce qu’il n’est pas
un naïf.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
64
Et après deux ou trois tâtonnements discrets,,
la serrure joue, la porte s’ouvre, l’habile garçon
s’efface, ôte sa casquette pour se gratter avec un
sourire de suffisance :
— V’ià le passage, Madame. C’est pas malin et
ça vaut mieux que de la casse, rapport à ce que
votre entrée c’est du chêne plein. Un coup de
peinture et elle paraîtra neuve. On vous ferait
payer ça cher au jour d’aujourd’hui.
Maud, sans trop savoir pourquoi, est un peu
honteuse.
Moi, je préfère ne pas employer cet ouvrier de
fortune à mes personnelles réparations.
A l’intérieur du palace, c’est un inextricable
fouillis de plâtras, de lambeaux de papiers jadis
fleuris. Il y a, pêle-mêle, des lattes, des vieux
morceaux de tapis, de chiffons d’une teinte indé
finissable et on sent que l’armée des déména
geurs a laissé là ses pailles et ses toiles d’embal
lage comme, après une défaite, les combattants
abandonnent leurs cantines.
C’est navrant.
Un grand escalier monte aux étages et, par une
baie ouverte sur la mer, entrent et sortent des
hirondelles, de libres martinets ponctuant 1 azur
de leurs noirs accents circonflexes. La seule ve
présente est cette allée et venue des oiseaux pous
^2
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
sant leurs sifflements aigus, petits trains-trains de
l’espace évoquant une idée de départ éternel.
Malgré nous, nous baissons le ton comme dans
une église. Ce palais abandonné, qu on ne visite
jamais, qu’on ne garde pas, qui n’a ni concierge
ni surveillant d’aucune sorte, semble condamné
depuis longtemps à un sort misérable. 11 sera
bien difficile de le réveiller de son sommeil sépul
cral. L’eau de pluie a tracé des sillons le long des
marches et sur les murs on voit se tendre les
gigantesques roues de guipures des araignées,
dentelles de caveau mortuaires où ne s’engluent
même plus les mouches.
La jupe blanche et courte de Maud Glarddge
évente la poussière, de marche en marche.
De nouveau on est devant des portes closeSj
celles-là historiées de sculpure conservant le luxe
de dorures fanées. De nouveau, notre ouvrier,
<flief d’équipe de la pince, accomplit des prodiges
qui nous prouvent de plus en plus sa science...
artistique. Il ne veut rien détériorer!
On parcourt des salles à manger, des salons
grandioses dont les larges balcons donnent sur la
mer.
C est vraiment très bien à l’intérieur, d’une
disposition largement comprise et habilement
ménagée pour l’enchantement des yeux et la sur
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
63
prise agréable de tous les sens, mais, ces grands
couloirs sonores, dont le stuc ruiné montre
comme des plaques de lèpre, ces anneaux dorés
des plafonds peints en nuées où s’ébattent
quelques petits amours atteints de jaunisse et d’où
sont absents les lustres aux mille bougies, ces
tentures flottantes contre les murailles comme
des haillons et surtout, là, ce pauvre vieux divan
de velours vert, oublié, dédaigné, assez semblable
à un banc de mousse dans un jardin, tout cela
forme un aspect d’effroyable pauvreté, car rien
n’est plus la misère qu’une richesse de parade
pourrie où l’on a passé sans y vouloir vivre. C’est
de la mort de tous les départs qu’est faite l’agonie
de cet hôtel, jadis bruyant, maintenant silencieux,
trépassé dans une indifférence générale, puisqu’étant offert à tous il n’appartenait en réalité à
personne.
Maud Clarddge, dans la salle des jeux, a une
émotion. Elle ramasse une carte, ensevelie dans
un coin poussiéreux.
— Monsieur Marcel Ilernault, me dit elle,
êtes-vous joueur?
— Non, madame, je suis trop raisonnable pour
ça et je ne jette jamais 1 anneau... de mes clés a
la mer, ayant l’absolue certitude qu aucun poisson
ne me le rapporterait.
64
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
L’ouvrier hoche le front en me regardant avec
un peu de dédain.
— Dame! Faut de la raison, mais, pas trop
n’en faut... ce serait mauvais pour le commerce.
Maud sourit, en frottant la carte du bout de
ses gants.
— Cœur? Garreau? Pique ou trèfle. Répondezmoi, cher !
Je réponds, machinalement : cœur, parce que
ça fait sentimental.
Et c’est le neuf de cœur qu’elle me montre et
glisse sous son jersey cerise. Etrange !...
— Alors, je n’ai pas perdu ma journée ! me
sourit-elle.
— Moi non plus ! affirme péremptoirement
l’ouvrier cambrioleur en chef.
— Pourvu que je n’y aie pas perdu mon cheval
et ma voiture, ne puis-je m’empêcher de penser.
Magrise est nerveuse sous les mouches, et
ne se rappelle jamais qu’elle a une voiture à l’ar
rière-train.
Le silence est troublé par un ronron singulier
qui est celui du vent du large s’engouffrant dans
un vitrage troué, à 1 autre extrémité de la grande
galerie.
— Mon ami, dit Maud cordialement à l’ouvrier
demeuré les bras ballants devant elle, c’est assez
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
65
travaillé pour aujourd’hui. Je vous permets
d’aller déjeuner. Retournez à Dieppe et vous
direz à votre patron, de ma part, de la part de
Maud Clarddge, n’oubliez pas, que je lui donne
rendez-vous, ces jours-ci, chezM. Marcel Hernault,
villa de TErmitage à Puys, avec ses plans. J’ai les
miens. Nous les discuterons. Bonjour.
D’un signe royal de la main, la jeune majesté
le congédie.
J’ajoute :
— Voulez-vous voir, en passant, à mon che
val? j’ai peur qu’il se détache.
Il n’en demande pas plus long et file, dans les
escaliers sonores, en y réveillant le bruit d’un
régiment lancé au pas de charge.
C’est maintenant, je crois, que 1 ennemi entre
dans la place.
Nous nous taisons, Maud et moi, écoutant ce
bruit décroître et mourir parmi les échos gémis
sant d’être ainsi brutalisés.
Enfin seuls ! Nous sommes un peu nerveux.
Je suis assis sur le divan oublié, parmi un
essaim de mites mouchetant de fleurettes vivantes
le vert fané de ce velours imitant la mousse.
Dans le fond de la pièce, un fond de poussière
épais comme une buée, il y a une glace très
haute, fendue transversalement. Maud s’y con
temple, coupée en deux, c’est-à-dire qu’elle y a
un buste de femme pourpre rutilant des reflets du
sautoir et de petites jambes d’enfant, pieds chaus
sés de souliers de baby.
Elle rit.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
67
— On prétend que ça porte malheur de se
regarder dans un miroir brisé. Vous savez?
— Non. Je n’y crois pas. Rien ne porte malheur,
sinon de manquer de bonne volonté, madame.
Je suis assis, tassé, les bras collés à mes cuisses
et je m’amuse à claquer mes gants l’un contre
l’autre. Je désire faire du bruit. L’inquiétude de
ce silence, entre nous, avec la voix du large qui
semble appeler au secours, m’est subitement into
lérable.
Elle se rapproche, en cambrant son torse à
reflets sanglants, et elle ôte son feutre dont elle
coiffe son genou en s’asseyant à côté de moi.
Des mites s’envolent.
— Vous allez vous salir là-dessus, ma chère
enfant.
— Vous y êtes bien, vous '
— Oui. Seulement, moi, je ne suis pas en robe
blanche. Je suis couleur de poussière, très assorti.
Elle penche le front, s’absorbe dans une autre
contemplation.
— On peut avoir du courage et de la bonne
volonté malgré un grand contrariété. Une Fran
çaise se plairait-elle ici? Je veux que vous me
disiez.
— Elle n’y serait pas venue sans renseigne
ments.
G8
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
— Où serait l’imprévu, la chance et le jeu, si on
se renseignait toujours?
Je me tais.
— Instruisez-moi de mon devoir, Marcel liernault. Vous m’avez dit, cet hiver, que le silence
est le meilleur des conseils. Dans la solitude,
bercée par la mer, je pourrais apprendre des choses
étrangement délicieuses.
Ah ! le diable ait pu m’emporter avant d’avoir
prononcé ces phrases imbéciles ! Décidément, cette
petite sotte a pris tout ça au sérieux. Et puis, non,
elle veut une maison couverte de chaume à présent.
Elle ne l’aura pas ! J’entreprends moi, de lui mon
trer le palace sous un aspect nouveau : des fêtes
splendides, des lumières, des fleurs, des tapis, un
plafond à jour, à caisson de pergola, d’où
retombent des géraniums roses et des clématites
mauves.
— Vous voyez cela, chère enfant, et la foule
de vos amies en robes de soirée, dansant au son
des orchestres nègres, servies par des domestiques
en livrée bleu de roi, couleur de la mer calme et
du ciel de mai?...
Je gesticule, je me lève, je débite tout ça
comme au théâtre, je me défends, car je sens
rôder, autour de moi, une tentation diabolique,
le danger du flirt américain. J’ai acquis un
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
69
calme relatif, au prix de la pire des situations,
pour un homme de mon âge et de mon rang intel
lectuel et je ne vais pas tout chambarder parce
qu’une étrangère me sort un caprice ridicule... Il
est parfaitement clair que si elle a envie de ma
maison, elle me prendra par-dessus le marché,
moi, le meuble ancien, qui suis couleur locale,
très vieille France, et je ne peux tout de même
pas oublier que j’ai deux fois son âge. La lui offrir
pour une saison, le temps voulu pour l’en dégoû
ter et m’esquiver... oui, mais le reste! Ah! les
choses étrangement délicieuses qui me prennent
à la gorge avec le sel de la mer...
— Est-ce que vous y viendrez à ces fêtes-là?
Soyez loyal, Marcel Hernault, répondez, vous qui
n’aimez pas le tapage à la campagne ?
Je la regarde et mes yeux avouent... que le
charme opère. Elle sourit, triomphe. Est-ce une
amazone qui chasse l’homme, n’importe quel
homme, pour le seul plaisir d'abattre le gibier ou
une petite fille sauvage, déjà blasée sur les joies
de ce monde, ne tenant plus qu’à l’excentrique
parce qu’elle croit que c’est la vraie vie ?
— Mon cher petit, dis-je sourdement, avec le
ton que l’on a quelquefois pour s’avouer une
défaillance je crains fort de ne pouvoir m empê
cher d’y venir. Les fleurs sont un enchantement
70
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
pour tous les odorats. Est-il défendu à 1 ermite
de les sentir quand, elles sont si près de lui ?
— Marcel ïïernault, soupire-t-elle en pressant
tendrement son chapeau de ses mains jointes, il
faut que je vous dise : je suis malheureuse. Je
n’aime plus du tout mon mari... et c’est un telle
ment bon garçon ! Il me plaisait beaucoup avant
notre mariage. Maintenant, il me fatigue et il n a
même pas l’air d’y penser ! Il m’a surtout voulue
parce que j’avais eu un prix de beauté. Vous savez,
chez nous on a des concours pour le visage et
pour les formes, j’avais remporté sur toutes les
autres, cette année-là... S’il avait des bonnes
amies, ça me donnerait peut-être encore une exci
tation, je serais jalouse et je remporterais une
nouvelle fois... Il y aurait des drames comme sur
un bateau en perdition où je me suis trouvée dans
une traversée mauvaise. Ah! il y a pas qu’à vous
que la mer a joué des tours ! On sonne la cloche,
on court, on crie et on met à l’eau les chaloupes
du pont.... je lui ai dit, en lui serrant les mains :
« Nous allons mourir très bien! Vous verrez,
John, ce sera une dernière fois l’amour tout
entier... et l’océan dans la bouche comme un bai
ser encore plus amer... » Alors, il a répondu,
très fâché : « Dépêchez-vous de passer la cein
ture, Maud. Vous perdez l’esprit! J’ai mes banques
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
7i
et tous mes employés qui m’attendent comme une
aimée sans chef. Je n ai pas envie de mourir, ni
avec vous, ni tout seul ! » Je n’ai plus rien dit
mais j’ai envoyé la ceinture par-dessus bord parce
que j étais laide avec cette chose autour de
moi. J avais 1 air d un baby au milieu d’un pneu,
une enseigne lumineuse ! Ça, jamais ! Finir en
beauté selon mon commencement. J’ai failli me
jeter à l’eau de même quand j’ai vu que le navire
reprenait la bonne route, sans tanguer. Le
calme est revenu, on est rentré dans ses cabines
et j’ai boudé toute la nuit... pour lui, il riait, il
plaisantait tout en buvant beaucoup de whisky...
car on n’est pas si sec sur les bateaux loin de la
terre !
Elle est irrésistible en racontant ça! j’ai à la
fois envie de pouffer ou de me fâcher, comme le
mari. En voilà une qui ne mâche pas ses mots !
Peut-être que la très grande fortune donne cette
folle aisance du geste et de la parole. Moins riche,
il lui faudrait dissimuler. Que craint-elle? Pas
même que son mari la comprenne, ce qui serait
dommage... pour l’amant qui viendra.
— Petite madame, dis-je en retenant mon envie
de rire pour ne lui laisser voir que mon désir de
demeurer un ami loyal, ce n’est pas gentil pour
un mari qui vous adore à en perdre... la moi'-
Il
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
leure raison de mourir ! Il fait toutes vos volontés,
vous achète des palais en ruines sans les regar
der et, si vous étiez encore plus franche, vous
avoueriez que ce n est pas désagréable detie
aimée, de temps en temps, comme il doit vous
aimer.
Elle hausse les épaules en lustrant le feutre de
son chapeau.
— Non. C’est indésirable, impropre. C’est
comme un temps d’orage lourd, lourd... ou
espère l’éclair, la foudre... l’orage n’éclate pas.
Le bateau recommence à marcher régulière
ment... tous les bateaux marchent ainsi! Je vous
parle, monsieur Hernault, comme si j’étais un
vieux frère à vous parce que vous êtes un vieux
frère à moi et que vous savez des choses que ne
savent pas les pauvres filles d’Amérique...
— Petite Maud imprévue et formidable, parlezmoi comme à un père plutôt. Est-ce que vous ne
trouvez pas qu’il fait faim? Pourvu, mon Dieu, que
nous retrouvions mon cheval où je l’ai attaché !
Je me lève et je brosse, d’un geste machinal,
mes vêtements où courent des mites, humbles
petits papillons blancs de la misère. Je suis sans
force pour la gronder, sans courage pour lui
expliquer son état d âme et je ne tiens pas du
tout à profiter de cette rare occasion de connaître
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
73
le parfum des femmes exotiques, seulement, l’air
se fait lourd dans ces chambres abandonnées qui
sentent aussi le rat, et l’atmosphère s’épaissit
autour de nous.
— Ce salon est un caveau vraiment pire que
ma bibliothèque. Sortons, ma belle rêveuse, de
ce sépulcre; le goût de la mort ne valut jamais
rien pour les enfants terribles de votre espèce.
Votre mari ne serait pas très content s’il me
voyait... vous faire asseoir sur un divan affreuse
ment poussiéreux, miteux et calamiteux I Venez
mon petit, c’est l’heure du déjeuner. La mère
Angélique doit s’arracher les cheveux devant ses
langoustes qui brûlent au lieu de gratiner ! Nous
développerons des plans mirifiques après le café
et je vous prouverai que l’on peut rendre habi
table cette immense caserne...
Elle se regarde encore dans la glace fendue.
Un faible rayon, tombé du plafond troué, l’éclaire
d’une lueur opaline. Elle n’est plus que rose après
avoir été pourpre; ainsi la fleur se refermant à
l’ombre et qui rentre peu à peu dans une nou
velle nuit.
— Ah ! Marcel Hernault, mon cher professeur
de français! Vous avez peur de moi, vous qui
brisez les grilles de fer!
— Ah ! Maud Clarddge, ma chère élève d’Amé-
le château des deux amants
rique, ne me traitez pas d’enfonceur de portes
ouvertes, ai-je riposté avec une insolence que je
regrette aussitôt. Je vous en prie, ne soyez pas
femme à ce point. J’ai horreur des choses faciles,
moi, comme vous, et je ne tiens pas non plus à
vous paraître ridicule.
Nous marchons vite. Elle doit être atterrée par
mon dédain, très voulu, malheureusement.
Je retrouve mon cheval à la même place, bien
solidement attaché, mais ma couverture de voyage
d’avant-guerre a disparu ! Ce détail, qui me
navrerait, en d’autres temps, car les couvertures
de voyage en laine d’aujourd’hui sont en coton,
me préoccupe moins que l’attitude méditative de
Maud.
Mme Clarddge est en train de me voir moins
Français que ma légende.
Nous revenons au grand trot.
Le déjeuner expédié, on compulse des traités
d’architecture et je trace des lignes, aux deux
crayons, sur une grande feuille de papier ministre.
Je me complais à ce jeu, moins dangereux que le
flirt américain, et je m’applique à bâtir, en songe,
un palais étourdissant. Il y a des festons, des
astragales... on conservera la grande galerie du
milieu, longeant les terrasses mais libre et for
mant un balcon énorme d’où la mer se verra
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
75
sous tous les aspects. II n’y fera peut-être pas
chaud. Il s’agit d’un palais d’été, n est-ce pas ! Je
conseille des dalles de marbre, alternativement
blanches et noires, les colonnes de granit bleu!...
Pour ce que ça me coûte...
Je suis aplati sur mon bureau où j’ai dérangé
un peu mon désordre personnel pour y super
poser le désordre américain, une sorte de cons
truction en cubes de couleurs vives comme en
fabriquent les enfants doués d’imagination.
Maud se balance, en fumant des cigarettes, les
miennes, celles dont je ne peux souffrir l’équi
voque parfum de bazar d’orient. Je me suis
souvenu, à propos, d’un rocking-chair, relégué au
grenier pour sa forme encombrante. Je l’ai fait
recouvrir à la hâte d’une soierie japonaise. Cette
attention l’a consolée, je crois, de mon manque
de galanterie du matin.
— Vous êtes un amour! m’a-t-elle dit laconi
quement, comme si elle m’appliquait une gifle.
La journée se passe en conférences extrême
ment techniques sur l’art de marier la pierre avec
le ciment armé.
Le soir, on dîne presque silencieusement.
Maud se retire de bonne heure chez elle,
absorbée, absente et grave.
Je ne suis pas très gai non plus.
... Merci à toi, Nature, qui nous a donné la
volupté, cette distraction sauvage, et, gloire à toi,
Civilisation, qui nous a permis d’en comprendre,
d’en mesurer toute la puissance !
C’est à l’homme sage, doué des meilleures
raisons de vivre, santé, force, volonté, qu’il
appartient de faire descendre le dieu du plaisir
immortel dans l’hostie pâle des corps que le destin
lui offre encore bien plus que son propre désir.
Après tant de passions malheureuses ou d’heu
reuses folies, j’ai enfin découvert une vérité qui
comblerait d’effroi un faible mais qui m’a consolé,
raffermi, rendu philosophe pour tout le reste de
mes jours : l’amour n’existe pas. La sentimen
talité est un leurre, une fourberie métaphysique
à laquelle on n’a que trop sacrifié, un faux dieu
masquant le vrai, exigeant des victimes humaines
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
77
alors que Z autre, le vrai, n en demande pas tant,
et si on avait le courage d’en convenir, on serait
libre, on pourrait meme libérer ses compagnons
de misère. Hélas! comme pour tous les grands
mystères des religions, il n’est pas possible de
divulguer certaines sciences au pauvre monde!
Seuls, les privilégiés peuvent et doivent en pro
fiter.
Il est inutile de se disculper quand il y a
loyauté dans la faute. J’espère ne pas passer ici
pour un égoïste libertin, en me confessant à moimême : j’aime la volupté comme un vin généreux
dont on ne doit s’enivrer qu’en toute connais
sance de cause. Les humains, depuis qu’ils sont
condamnés à se reproduire, se sont toujours
conduits comme des ivrognes ignorants, obligés
de se griser non pour la joie de l’ivresse mais
pour oublier ou le but ou les moyens à employer
pour l’atteindre. Je suis de plus en plus étonné
de rencontrer des êtres désireux de se multiplier.
(Surtout depuis la grande hécatombe.) « Le
monde ne doit pas finir », assurent les gens les
moins qualifiés pour le continuer. Pour ma part,
je ne verrais aucun inconvénient à ce qu il finisse,
parce que lorsqu’un monde en est arrivé à se per
fectionner dans le mal, il peut s en aller... ou il
devient de plus en plus dangereux de 1 habiter !
78
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
Je pense avoir fait mon possible, dans mon
humilité de cellule du grand corps, en observant
les rites guerriers qui ne convenaient plus à mon
âge, pour l’empêcher de finir en laideur ; pour
tant, je ne conçois pas du tout la satisfaction que
l’on peut éprouver à vivre en des promiscuités
honteuses, des misères déprimantes ou des révo
lutions absurdes. Je déteste l’absurde.
L’amour du prochain et l’amour tout court en
sont les deux formes, qui semblent inventées pour
nuire au bon sens d’autrui. L’amour du prochain,
qui consiste à sauver des gens en en tuant
d’autres, ou par des discours leur inspirant des
idées morales, en les forçant à vivre en de perpé
tuelles lisières alors que la nature nous montre le
chemin de la libre disposition de nos personnes,
me paraît un crime, nécessaire, oui, comme la
peine de mort, mais un crime. Et, l’amour tout
court, cette préface à des délassements complète
ment opposés à ses propos fiévreusement idéa
listes, me semble encore plus criminel parce qu’il
est un mensonge faussant tout le mécanisme du
plaisir proposé ou partagé. Dire à une femme :
je t'aime est un manque de goût d’une exception
nelle gravité, et répéter, sans en avoir pesé la
lourdeur de cailloux lancés dans l’étang calme
des innocences : toujours, passionnément, éternel
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
79
lement, etc... etc..., aggrave la culpabilité du. mâle
vis-à-vis de la femelle.
Je n’ai pas commencé autrement, bien entendu,
et j ai cru, moi-même, aux serments que je pro
férais, du meilleur de mes cérébralités ; puis, peu
à peu, j ai acquis la science de l’amour, qui,
précisément, est le contraire du mensonge et il
ne m’est plus permis de bercer les femmes dans...
le rocldng-chair des serments. Fidèle à mon tem
pérament, qu’il ne m’était pas possible de sou
mettre à aucune fidélité, je ne me suis pas marié.
Gomme l’a dit quelqu’un très près de la vérité que
je détiens : « Je comprends que les femmes se
marient... pas les hommes! » Mon expérience
personnelle m’a éclairé sur le point obscur de la
fidélité réciproque. Toutes les femmes trompent
en pensée, tous les hommes trompent en actions ;
mais le résultat est identique... et celles qui
trompent sous les deux espèces sont des commu
niantes de messe noire encore plus logiques (ou
plus conscientes) que les âmes blanches à la
recherche d’une sœur, ce sont des folles .de leur
corps, sages quant à elles. Gela se voit davantage,
c’est plus mal porté, mais, au moins, on peut
s’en garer, ou s’en contenter, en sachant parlaitement à quoi s’en tenir.
Ah! si la jeunesse savait! Si la vieillesse pou-
80
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
vait! Avoir ces deux dons réunis : la science et
la force, quelle royauté !
Je suis un homme très simple; mais j’ai appris
mon métier d’homme dans toute la précision du
mot.
Ancien officier de marine ayant couru toutes
les mers, j’ai donné ma démission pour me
consacrer à des études un peu ardues oû j’ai
trouvé l’emploi de mes meilleures facultés. Pas
sionné d’abord d’astronomie et ensuite d’histoire,
j’ai compris qu’on n’avait pas trop d’une exis
tence pour approfondir certaines questions et
qu’en se passant le flambeau, de main en main,
on pouvait arriver à éclairer des cas curieuse
ment hermétiques. J’aime l’ordre et l’harmonie
des connaissances humaines qui s’enchaînent
l’une à l’autre pour aller se rejoindre en un tout
encore bien ignoré. Je marche, comme mes pré
décesseurs, dans des sentiers peu battus et
j’attends le prochain carrefour pour m’y orienter
de nouveau. Quelle joie profonde quand, de con
trôle en contrôle, on peut mettre le bec de sa
plume sur l’aile fuyante de la réalité que l’on
poursuit !
Cela pour la vie intérieure, car il n’est pas de
vie pleine sans un travail régulier, intéressant et
de haute culture.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
81
Malheureusement, ou heureusement, j’ai ren
contré, côtoyé plutôt, dans les sentiers ignorés
des profanes, un animal dangereux, une bête
féroce qui, depuis que le globe tourne, a mis à
mal presque tous les humains qui n’ont pas su
l’apprivoiser : la luxure. On ne peut la nier,
elle existe et elle est redoutable. La tuer, ou la
proscrire de son tableau de marche, est encore
bien plus dangereux que d’essayer de s’en faire
une agréable compagnie. Réduire le rôle de la
luxure à celui de la chienne de chasse qui, doci
lement, vous rapporte le gibier, est la meilleure
manière de s’en servir, à la condition de ne pas
chasser en temps prohibés ou sur les terres des
voisins...
A quoi bon se révolter contre une des lois fon
damentales de l’existence qui est la recherche du
plaisir, de notre bon plaisir ! Oh! je sais bien : il
y a les moralistes et les mystiques, mais la raison
nable entente de nos intérêts voluptueux nous
mène, le plus naturellement du monde, à deve
nir, à la fois, le philosophe et le prêtre offi
ciant.
Il n’y a qu’à ne pas sacrifier à l’amour, ce faux
dieu inventé par l’hypocrisie de l’homme qui
adore se mystifier lui-même, ou la pruderie de la
femme dont la faiblesse physique veut se protéger
82
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
en minaudant ou cherche à dissimuler ses pen
chants naturels.
Si l’humanité ne courait pas après le plaisir
sous toutes les formes, on lui permettrait de se
dire seulement hantée par l’instinct de la repro
duction ou de la conservation, mais elle n’a pas
que cet intérêt-là et il y a beau temps que les
docteurs de la loi ont découvert que le plaisir
n’est pas le vulgaire moyen pour obtenir la pro
pagation de l’espèce ; il en est le moteur même,
c’est la force électrique de la vie; quand il joue,
dans le drame ou la comédie, le rôle d’entremet
teur c’est toujours à notre insu, et c’est générale
ment lui qui se charge de faire, au hasard, les
plus beaux enfants, continuant la sélection des
races, en dépit du vulgaire qui n’y voit que du
feu, malgré les races.
Si je ne me livrais pas ici à un sérieux examen
de conscience, j’hésiterais à poser sur le papier
de pareilles équations. Je n’entends pas résoudre
le problème pour les autres. Il est tout résolu
pour moi.
J ai eu, comme beaucoup de mes pareils, les
véritables sensuels, des mécomptes et de cruelles
erreurs mont rendu très réservé. Cependant j’ai
persévéré à chercher la voie unique et j’ai pu
conclure que la volupté est un vin, pourquoi ne
LE CHATEAU DES DEUX AMANTS
83
pas dire un cordial, qui ne souffre guère la médio
crité. Des aventures ne sont pas des preuves et
1 on peut se tromper, mutuellement, sur ses états
d âme. Il n est pas permis de se trahir sur ses
états physiques et, en volupté, il y a un esprit de
corps qu il convient de garder comme son propre
honneur.
Pourquoi faut-il que cette femme, d’une autre
race que la mienne, vienne ici et dérange l’ordre
établi malgré le plus cynique désordre, selon les
préjugés, de mon actuelle vie privée?
Il y a là une attirance que j’ai constatée l’hiver
dernier et contre laquelle j’ai déjà essayé de
lutter.
Je ne suis ni un Don Juan, ni un débauché
quelconque. J’ai simplement les avantages que
l’on acquiert presque forcément dans la pratique
constante des disciplines militaires ou bour
geoises, dans le soin journalier de son hygiène.
Ayant toujours été aimé, j’ai gardé l’habitude de
plaire. Vieux garçon je ne suis pas le célibataire
endurci, parce que rance. L’usage de la volupté
est une élégance de cabinet de toilette qui est
assez comparable à la meilleure des eaux de Jou
vence! Qui n’aime plus le plaisir y a trop, ou
mal, sacrifié et qui le redoute n a jamais su s en
servir. Or, j’aime le plaisir comme un mets dont
84
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
j’ai toujours faim et dont je sais toujours donner
l’appétit à mes convives.
Le grand inconvénient de cet état nerveux à
haute pression, est que la femme est attirée fata
lement par l’électricité qui s’en dégage. Allez
donc régulariser le courant quand elles ont la
prétention de l’accaparer !
Maud Clarddge est un gibier que j’ignore. Je
n’y aurais pas pensé sans sa singulière insistance
à s’initier avec moi au pur langage français I
Cependant elle ne se doute pas du tout qu’en
jouant avec un vieux garçon, on rencontre quel
quefois un homme qu’on désire depuis long
temps... Or, il est trop tard! Je dois éviter, je le
pense très loyalement, qu’elle rencontre cet
homme...
Je fus présenté chez elle par un ami, retour
d'Amérique, un propagandiste scientifique ayant
eu le tort, à mon avis, de verser dans la poli
tique, ce qui annule le libre arbitre, lequel ami
me vanta son salon comme le plus dénué de
respect humain et le plus délassant des milieux
interalliés. Je n’aime guère les endroits où règne
un protocole de commande, nuisible à la liberté
des propos et encore moins les parlottes sus
pectes où 1 on se heurte à la demi-mondaine
changée en dame patronnesse d’œuvres de bienfai
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
85
sance. Ou c’est ennuyeux ou c’est dispendieux.
Quant au genre petites bourgeoises, j’ai horreur
des médiocrités familiales et je préfère le luxe
d’un dîner bien servi où je suis anonyme à la
table intime où il me faudrait pontifier.
Mon ami me déclara tout net :
— Maud Glarddge est une flirteuse vertueuse.
Moi, j’y renonce, mais je vous recommande ce
morceau de choix. Il est tout aussi intéressant
pour un psychologue qu’une énigme de filiation
du temps de Sésostris.
Gela me fit rire et piqua ma curiosité !
Avec un habit de grand tailleur, des cheveux,
des yeux et des dents, un homme de n’importe
quel âge passe partout. S’il peut causer avec des
femmes intelligentes, ce lui est déjà une bonne
fortune suffisante pour qu’il estime ne pas perdre
son temps. Je consens volontiers à ce flirt qui
consiste à échanger, spirituellement, des mots
qu’on ne pense pas. Par exemple, si ça me plaît
l’hiver, ça me troublerait profondément 1 été.
Surtout, maintenant... je dois plus que jamais
défendre la sécurité de mon Ermitage à cause
d’une de ces fatalités qui sont des rançons, car ce
serait trop demander à la vie que de ne pas nous
infliger certains supplices... Avouons que je ne
pouvais être châtié que dans mon dilettantisme de
86
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
voluptueux... et ma dernière aventure tendrait à
prouver que I on ne choisit pas toujours sa puni
tion, fût-elle exquise! Je n’ai pas choisi, j’ai subi,
et je ne m’en plains pas, je suis incapable de me
plaindre de la beauté d’une mariée... du moment
que je tiens pour certain de ne pas être obligé de
l’épouser.
Pour en revenir à Maud Glarddge, ce qui me
frappa, dès notre première rencontre, ce ne fut
pas son exotisme, ni l’originalité de ses toilettes,
mais bien son air de petite fille en révolte contre
toute autorité, même celle de la mode. On sent
qu’elle rectifie tout ce qui ne sied pas à son genre
de créature en or des pieds à la tête et n’admet
que sa personnelle fantaisie. Elle cherche à
s’amuser, ce qui est sa principale séduction. Au
milieu des splendeurs de sa galerie elle est,
cependant, son propre objet d’art et ne permet
pas qu’on y touche. Un général français dont le
nom est synonyme de victoire dans le sens le plus
sombre du mot, a perdu la bataille avec elle,
racontait-on quand je suis arrivé dans son salon,
par un geste à la hussarde qui le fit expulser sans
aucune cérémonie et, pourtant, il lui en avait
déjà dit de toutes les couleurs, la traitant en pays
conquis.
La Maud que je connais, ou crois connaître,
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
87
dans toutes celles que collectionne la chronique
mondaine, est une capricieuse née, sans autre
principe que le désir de vivre en beauté selon
l’expression bien magazine, tout en demeurant
farouche au sujet de sa vertu.
Elle déclare, à présent, ne plus aimer son
époux, ceci est plus inquiétant. Un séducteur
vulgaire l’obtiendra par un tour de force inédit,
si elle est déjà blasée sur les exercices prétendus
conjugaux. Alors... il est bien dommage qu’elle
ne puisse pas être venue plus tôt chez moi... je
l’aurais protégée contre lui.
Non, ma race ne s’adapte pas du tout à la
sienne. La richesse est une menace pour un vieux
garçon raisonnable désireux de ne pas se laisser
humilier. C’est surtout devant elle que je me sens
trop calme, trop méthodiquement vivant, trop
froid. Je ne peux désirer que ce que je comprends
et que j’analyse. Elle ne m’éblouit pas, elle
m’aveugle! J’ai pu, jusqu’ici, ce que j’ai voulu,
mais je commence à avoir peur de ne pas vouloir
par seul amour de ma tranquillité. Donc, deux
fois, en mon crépuscule philosophique, je me suis
atteint moi-même par l’électricité que je dégage :
choc en retour qui ne laisse pas que de tourmenter.
Or, l’inquiétude chez un positif comme moi, c est
une sorte de déchéance. Maud Clarddge me plaît
88
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
comme objet d’art. Ceci ne fait pas de doute.
Pour admirer un objet d’art, il est inutile de cher
cher à le placer sous son toit. A quoi serviraient
donc les musées, grands dieux! Vais-je être
contraint de renvoyer l’objet à son musée conju
gal?...
Il pleut. J’entends les gouttes, d’abord espa
cées, puis, plus serrées, tomber sur la vitre de
ma chambre à coucher située au-dessus de mon
cabinet de travail. Là, je suis encore du côté de
l’allée de la mer... Ma chambre est vaste, ten
due de drap brun avec des meubles anciens, des
sièges de cuir havane et un divan-lit très pro
fond mais qui n’a rien d’un tombeau. Je hais les
fanfreluches macabres qui donnent de mauvais
rêves. Je couche sur des matelas de crins blancs,
sans un flocon de laine, recouverts de très grosse
bourre d’Alger aux nuances vives et de draps de
soie jaune, j’ai horreur du linge parce que ça sent
la lessive. La soie, nettoyée par un procédé chi
mique, est toujours très propre et brille, dans la
nuit, comme phosphorescente. La fraîcheur des
draps ordinaires est la meilleure preuve de leur
humidité. La soie est toujours sèche avec le cris
sement délicat d’une élytre.
Ce soir, je n’ai pas envie de me coucher. J’ai
voilé ma lampe de travail sur ma table, du côté
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
89
du jardin, parce que je ne veux pas qu’on sache
que je veille... Allons, pas de nerfs! C’est bête,
pour si peu, et tâchons de nous remettre à la
France légendaire. Si j’en sors jamais de cette
histoire du Château des deux amants? C’est pour
tant d’une cruauté délicieusement naïve, cet
homme forcé de porter cette femme le long d’un
sentier presque vertical sans autre appui que son
amour...
Ah! l’amour... quelle folie !...
Un petit choc à ma porte. Je jette ma plume.
Si c’était Maud?
— Entrez! dis-je à voix basse, ma gorge se
serrant, car je sais bien que ce n’est pas Maud.
Zélie est debout, devant ma table, tenant sur
un plateau de laque un haut gobelet de cristal
rempli d’orangeade.
Est-ce Zélie, cette petite Mousmé, à moitié nue
dans un kimono bleu, brodé de fleurs roses? Un
sein passe le revers du kimono et le velours noir
de ce revers est comme illuminé par sa pointe de
fraise des bois.
Zélie est brune, de cheveux très lisses et tirés
en arrière par une coiffure peu compliquée, un
chignon bas, en une coque vernie. Ses yeux sont
longs, étroits et ont un regard bizarrement oblique
semblant loucher. Le nez, très court, s épate
90
LE CHATEAU DES DEUX AMANTS
légèrement du bout, les lèvres sont charnues,
puériles, en cœur de pigeon. Elle a des dents
superbes, très soignées. Un teint laiteux de nor
mande poussée à l’ombre des pommiers. Son
corps est une merveille, mais il s’empâtera dès la
vingtième année, car il est déjà trop fait pour ses
seize printemps. Sans les petits ongles, trop courts,
comme le nez, un brin abîmés, on la croirait la
princesse équivoque d’un bateau de Heurs !
— Monsieur n’a pas soif? En passant dans
l’allée de la mer j’ai vu qu’il écrivait...
— Ali! merci. C’est une bonne idée que tu as
eue là. J’ai très soif, en effet. Je voudrais bien
savoir pourquoi tu passes à minuit, au jardin et
dans ce costume. Est-ce que tu attends encore le
père Pandot?...
Elle ne cille même pas, pose son plateau et d’un
bond se jette sur mon lit où elle se roule dans
une attaque de nerfs si violente que je vais fermer
ma porte à double tour. Je me promène de long
en large, très contrarié, trouvant pourtant légitime
la détente de ce petit organisme surmené depuis
trois jours par la jalousie qu’elle n’a plus la force
de dissimuler. Puisqu’il fallait la scène, mieux la
valait ici qu au salon ou dans la salle à manger.
V oyons, calme toi, petite folle. Tu vas
déchirer les draps et ta mère n’y comprendra rien !
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
91
Je t attendais, oui, tu as donc parfaitement fait
de venir me trouver. Il faut toujours s’expliquer
dans la vie, surtout quand c’est inutile. Qu’est-ce
que tu as à me reprocher? Dis vite, au lieu de te
mordre les poings.
— Tout ! Vous êtes un lâche, un menteur et un
sale bourgeois! (Elle hoquète.) Parce que vous
l’avez fait venir ici après m’avoir promis qu’il n’y
viendrait jamais de belles dames pour me rendre
honteuse! Je vois bien! Elle est plus belle que
moi et surtout mieux habillée... et des bas de soie,
et des diamants sur ses souliers, et des colliers en
rubis, en perles!... Si c’est tout ça qui vous a
enjôlé, faut le dire! Vous voulez la suivre dans
son pays, n’est-ce pas? Si vous faites ça, je vous
jure que je me jette à la mer. Je viens des galets,
par où était venu le père Pandot, oui-dà. J’ai
mesuré... c’est pas très haut!
Elle s’est dressée, subitement, sur ses reins de
petite panthère et le kimono entr’ouvert ne cache
absolument rien de ses jolis secrets. Je ne peux
pas m’empêcher de rire parce qu’elle est en train
de pétrir un coussin pour me le lancer à la figure .
— Les galets? Si tu y tiens, je vais te donnei
le renseignement exact : il y a trois mètres... Seu
lement, au lieu de tomber dans l’eau, tu prendras
mal ton élan et tu t’écraseras sur les pierres, ça
92
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
fera du vilain! Chérie, je ne suis nullement cou
pable. Je n’ai jamais dit à Mrae Clarddge de venir
ici. En outre, je t’ai dit, à toi, que je te prévien
drais le jour où... tu ne m’aimerais plus! Je n’ai
aucun goût pour le changement d’habitude. Ainsi,
tu as cassé, hier, le compotier de la « famille
verte », j’ai fait celui qui ne voit rien...
— Oui, je l’ai cassé exprès, oui, exprès ! Je
l’ai mis en miettes, en tapant les gros morceaux
sur le coin de votre bureau pour en faire des
petits...
Elle se replie sur elle-même comme un serpent
qui se love après avoir craché son venin :
— Si cette dame se met dans la tête d’habiter
l’hôtel de Puys, ça ne sera pas tenable ici, l’été.
Moi, je vais me placer en ville. S’il y a des bai
gneuses, y ne manque pas de baigneurs. C’est
une Américaine? Moi je chercherai un Anglais
plein d’argent et je m’y vendrai...
Assis sur le divan, je l’ai prise contre moi et je
m’amuse à lui chanter quelque chose dans l’oreille,
le chant qui berce les petites douleurs d’enfant
comme les grands chagrins de femme. Elle san
glote à sec, encore un peu, puis, elle se calme :
— Pourquoi que vous ne m’avez pas demandé
ça plus tôt?
Parce que ce n est pas à moi de t’imposer
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
93
mon plaisir mais à toi de me le donner, si tu en
as l’envie...
...Blottie au creux de mon lit, elle s’endort
épuisée de colère et d’amour.
En voilà une qui n’a pas du tout le désir de
faire Vamitié avec moi. Elle me déteste jusqu’à la
passion, inclusivement. G’est certainement le plus
beau péché qu’il soit possible de commettre, en
toute innocence.
VIII
Comment c’est arrivé, il y a tantôt deux ans?...
Mon Dieu, je ne demande pas mieux que de le
raconter, car il est peut-être des vieux messieurs
à protéger contre une pareille mésaventure de
libertinage conscient... et organisé par des Nor
mands naïvement roublards. Seulement, les vieux
messieurs, point naïfs, se protégeront-ils jamais
contre ces fatalités-là?
J’ai eu, je crois, tous les genres de maîtresses.
Je les ai toujours quittées gracieusement et malgré
les cris, les menaces, les drames, j’ai toujours
tenu à m’en aller le premier, avec le sourire,
parce que j’aime la mesure, dussé-je m’en mordre
cruellement les doigts ou les lèvres. J’ai même
consenti à passer pour l’homme sans cœur et j’ai
eu le courage de me savoir regretté, sans y aller
voir, ne voulant point recommencer ce qui . est
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
95
fini, les ruines fournissant de mauvaises fonda
tions aux demeures neuves. Maintenant, j’ignore
absolument comment tournera ce dernier roman.
Je me trouve sur un terrain très glissant, en face
d’un site à la fois séduisant et rustique, où le cita
din que je suis ne peut qu’essayer de se retenir
aux ronciers de la pente, de peur de perdre non
seulement l’équilibre, la mesure, mais encore sa
dignité. J’ai une répulsion instinctive pour les
complications du genre demi-vierge et, en
revanche, je n’ai jamais cru à aucune innocence
féminine. Une fille de quinze ans, amoureuse, en
sait aussi long qu’une courtisane.
Cependant je suis incapable de la déloyauté
qui consisterait à nier l’évidence, même si elle
était contestable.
Ah ! je voudrais bien sortir de là ! Surtout depuis
que cela m’amuse moins!... J’ai le dédain du
plaisir que la crainte peut corrompre ou qui
donne naissance à toutes les ambiguïtés. Évidem
ment, c’est fort agréable, de temps en temps, à
l’état de hors-d’œuvre ; cela ne remplace pas les
rôtis !
Il y a trois ans, il m’a fallu changer de domes
tiques, révolution de palais aussi fastidieuse que
fréquente, depuis la guerre, confier le jardin à
un nouveau jardinier, la cuisine à une autre cui-
96
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
sinière et prendre une lingère pour la lingerie, en
admettant qu’une femme de chambre me soit
inutile, personnellement. Si j’ai l’ennui de m’oc
cuper moi-même de ces détails en qualité de vieux
garçon, j’ai cependant l’intime satisfaction de ne
pas en entendre parler par une femme légitime ;
mais, si on ne m’en parle pas, je suis obligé d’agir.
J’ai donc pris une grave résolution : celle d’avoir
à demeure une famille au lieu de trois personnes
d’extractions différentes. Quelle erreur fut la
mienne! J’ai installé chez moi le père, la mère et
la fille, m’imaginant que leur intérêt commun
serait de me bien servir, puisque le renvoi de l’un
impliquerait le retrait des deux autres, et j’ai
accepté, les yeux mi-clos, les Filoy, de purs
Normands, sur des renseignements vagues (tous
les bons renseignements sont vagues !), lesquels
Filoy sont une ligue formée contre mon repos.
Quand je suis revenu de Paris, à la saison
déclarée belle où il pleuvait effroyablement, j’ai
pensé, en me frottant les mains, que j’allais enfin
pouvoir travailler, sous la douche, travailler
comme un fou! Je trouvai mon Ermitage en
désordre de la cave au grenier. La mère Angé
lique brûlait ses côtelettes, le père laissait les
mauvaises herbes envahir l’allée sacrée, quant à
la fille, jeune personne de jolie silhouette gracile,
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
97
elle pleurait, pleurait sans arrêt, comme le ciel,
peut-être à cause d un rhume de cerveau. Ça
marchait mal. J’appris, par le facteur, seul
étranger pouvant s’introduire dans la maison,
que : « c’était une pitié de voir ça ». Quoi?
Un jour, je surpris le père Filoy s’enfuyant
devant la mère Filoy brandissant des pincettes. Je
demandai un supplément d’information et ce fut
leur demoiselle, de son état ma lingère, qui me
mit au courant malgré mon effroi des racontars
familiaux. Elle m’en dit, naturellement, beaucoup
plus long que je ne lui en aurais demandé si je
l’avais osé faire et surtout bien trop, plus qu’un
honnête homme n’a besoin d’en savoir pour son
propre repos.
J’étais assis sur le divan de mon bureau, au
plein milieu de mes bouquins, lorsque la petite
entra en coup de vent. Je déposai mon cigare sur
le cendrier, discrètement, car, selon son habitude,
elle pleurait, son rhume de cerveau ou son cha
grin, et elle me dit, en hoquetant :
— Faites excuses, monsieur, si je viens vous
parler. Je ne peux plus m’endurer comme ça.
J’aimerais mieux me périr en mer !...
Je la regardais, ahuri, du fond d une page de la
France légendaire et elle me parut vraiment bou
leversée, quoique peu bouleversante. C était une
5
98
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
fillette à gorge plate, aux cheveux plats, en jupon
court mais souliers prodigieusement talonnés pour
arriver à se grandir. A peine quinze ans ! Des yeux
en coulisse qui vous guettaient comme ceux d un
animal indéfinissable tapi derrière une persienne.
La bouche d’un joli dessin et l’ovale du visage
d’une étrange régularité de gravure. Elle avait un
petit tablier très inutile, épinglé en as de cœur
sur une poitrine absente. La tournure un peu
gauche mais la jambe exquise.
— Ah! c’est vous, mademoiselle Zélie? Qu’estce qui vous arrive?
Elle ferma la porte, mit l’index sur sa bouche
tremblante en désignant, des yeux, l’allée de la
mer où son père sarclait les herbes.
— Monsieur, vous ne comprenez pas. Moi, je
vais tout vous expliquer. J’ai bien entendu que
vous n’étiez pas content et que vous vouliez nous
renvoyer. Il y a le respect qu’on vous doit. C’est
pas maman ni papa qui vous causeront de ça dans
la figure, mais c’est pourtant ça qui gâte tout. Moi
ça m’est égal, tout m’est égal, à présent, si je quitte
ma chambre. Ah! monsieur. C’est la première fois
que j’en avais une, de chambre, avec des rideaux,
des embrasses en ruban. (Sanglot.) Ils veulent me
mettre en service chez un vieux pêcheur, tout
sale et tout laid, qui sent le crabe et la pipe! Com-
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
99
prenez-vous? J’ai pas eu quinze ans, de cet hiver,
qu’ils ont déjà pensé à me marier, parce qu’ils
disent comme ça que les filles sont, au jour d’au
jourd’hui, une marchandise encombrante. C’est
tout de même point de ma faute si tous les hommes
sont morts à la guerre! (Sanglot.) Moi, j’ai pas le
goût du ménage, bien sûr. Alors, pour me le
donner, ils veulent me fourrer chez ce vieux quia
perdu sa ménagère d’une tumeur... Faut vous
douter de ce que ça sent chez lui avec tous ces
appâts de pêche étalés par terre! Un bonhomme
de cinquante ans, sale à faire vomir, qui mange
son poisson quand il est trop pourri pour le
vendre! Ils disent que je m’habituerais à nettoyer
sa maison, deux anciennes cabanes de bain qu’il a
mises bout à bout, sur la falaise. Ça souffle làdedans, monsieur, l’hiver, comme dans une voile.
Mon père est de mon côté, en dessous, vous com
prenez, il voudrait pas rapport à ce que je pleure,
mais il n’est pas le plus fort... Quand maman a
son eau-de-vie de cidre dans le nez et aussi le
madère de vos sauces, oui, je dis tout, parce que
je suis trop retournée pour tenir ma langue, aiors
elle le bat. C’est tout de même raide qu’il se laisse
faire, seulement, quoi que vous diriez à sa place,
n’étant pas le maître? (Elle se mouche.) Non!
Non! Je n’irai pas en service là-bas! J aimerais
100
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
mieux me périr. Le père Pandot, c est pis qu un
chien, monsieur. Ils disent comme ça qui me don
nerait de bons gages et aussi qui m’épouserait un
jour, s’il était content. Moi je veux rester ici, je
travaillerai davantage encore. (Elle réfléchit et
reprend très vite.) Je sais bien qu’y a rien à
faire chez vous, que je suis en surplus, puisque
vous ordonnez de jeter vos chaussettes quand
elles sont trouées parce que vous n’aimez pas les
reprises, puisque les serviettes et les nappes sont
neuves... Mais j’inventerai, je ferai tout ce qu’on
voudra pour pas m’en aller. Moi c’était mon rêve
de demeurer ici, dans cette belle maison où que
j’ai une chambre, une vraie chambre à moi toute
seule... Non! Non et non... je n’irai pas sur la
falaise, chez ce vieux où il faudrait tout faire et
son lit par-dessus le marché, qui doit être, respect
parler, comme l’écurie de Magrise.
Elle ponctue en frappant du pied, rouvrant
l’écluse aux sanglots.
Je suis très ennuyé, un peu scandalisé, machi
nalement, je tourne des pages, mordille mon
cigare éteint.
— Voyons, mademoiselle Zélie, du calme. Vos
parents ont, sans doute, la meilleure intention en
vous plaçant chez le père Pandot, que je n’ai pas
1 honneur de connaître. Si je vous comprends bien
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
101
vous parlez tellement vite — il y aurait de
l’ouvrage pour vous chez lui et ici il n’y en a pas
assez? En effet, j’ai horreur des reprises... Mais
pourquoi diable supposez-vous, vos parents et
vous, que devenir sa servante, ou sa ménagère,
implique le mariage?
Je la regarde attentivement. Elle baisse la tête,
très rouge, renifle, se tamponne le nez d’un petit
mouchoir de coton rose qui pâlit sur sa joue :
— Ça se peut guère autrement, Monsieur.
Tout le monde le dit bien ! Demandez au facteur !...
Je manque pas de courage, allez! Si vous vouliez
que je reprenne la cuisine à ma mère, c’est pas
moi qui boirais votre madère, je vous le promets,
vu que j’aime déjà pas le cidre bouché. Puisqu’il
faut que mes parents gagnent davantage, pour
quoi donc que maman irait pas chez le vieux,
alors? Ça arrangerait tout, sans augmentation!
Je ne peux pas m’empêcher de sourire en son
geant à cette solution... enfantine, sinon élégante.
Pauvre père Pandot!
J’avais pourtant bien résolu de flanquer le trio
à la porte, car c’est à qui ne fait rien de bon dans
mon ermitage...
— Vous sauriez vous entendre en cuisine,
mademoiselle Zélie?
— Bien sûr ! C’est de naissance qu’on sait la
102
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
faire, chez nous. Je connais vos goûts. Vous êtes
comme moi, vous aimez les douceurs... Quant a
papa, je le ferai marcher aussi facilement que
votre cheval. Y a qu à le siffler, sans tapci
dessus!
Malgré moi, je ris, mais l’heure n est pas à
perdre son sérieux avec cette petite luronne.
Pour en finir, je lui dis d’aller chercher sa mère
et surtout de ne pas écouter aux portes parce que
je désire... qu’on respecte ses parents.
M1,e Zélie vire-volte et s’éclipse.
La mère entre peu après. La scène change.
Cette grosse matrone, dénommée Angélique,
dont la poitrine rejoint le ventre par l’intermé
diaire d’un cordon de tablier blanc qui ne serre
probablement pas assez, se tient debout, au port
d’armes, la figure en avant, les yeux chavirés dans
une singulière extase. Elle sent l’eau-de-vie de
pomme comme on sentirait le Chypre à bon mar
ché en certain lieu suspect. J’attaque tout de suite
le sujet brûlant pour en terminer au plus vite
avec les choses qui ne me paraissent du ressort
d’un maître de maison.
— Madame Angélique, voyez-vous un incon
vénient très grave à ce que votre fille se mette à la
cuisine?
— Quoi? Quoi? C’est-y Dieu possible? Zélie à
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
103
la cuisine, cette fainéante qui ne pense qu’à se
mirer dans toutes les glaces de votre cottage ! Mon
bon monsieur, si c est la votre idée... puisqu’aussi
bien vous nous donnez congé, j’y redirai pas,
mais si vous vous plaignez déjà que le rôti brûle,
ben, ce sera le torchon en plus, v’ià tout! Qu’estce qu elle a pu vous conter, la chipie, pour vous
faire faire c’t’affront à sa mère ! Tenez, monsieur,
j’ai pas de chance! J’ai été louée chez des gens
très fortunés, jadis, et je peux prouver que j’y
suis restée huit ans. Sans mon mariage, le mal
heur de ma vie, avec un propre à rien qui s’ap
pelle Philippe Filoy pour vous servir, je serais
encore en place à Dieppe, chez un armateur. Pour
celui-là, c’était un homme bon payant et point
tracassant. J’ai tenu son ménage jusqu’à sa mort,
oui, mon bon monsieur. Y m’avait jamais rien
reproché... Cette Zélie, tout de même! En a-t-elle,
du vice! Si elle était pas née ça aurait mieux valu
pour tout le monde, c’est gourmand comme trois
chattes, paresseux comme couleuvre et ça ne res
pecte rien de rien! La cuisine? Ah ! ben, monsieur
en avalera des sauces tournées, des omelettes
sans crème... vous avez pas Uni d’en voir, ici! Et
trop de sel, et trop de poivre, puis le défilé par la
bouchure, quand le ragoût est en train de revenir,
elle, elle s’en va, histoire d’aller voir comment le
104
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
caleçon colle aux fesses des Parisiennes de la
plage. Non, mais, c’est de vous, cette idée-là? Je
pensais monsieur plus raisonnable que ça.
J’avoue, pour endiguer cette marée montante,
que malgré son apparence de logique, 1 idée n est
pas de moi. Alors c’est un torrent de laves qui se
déversent. Entre la fille et la mère ce sera, un duel
sans merci. J’ai eu tort, on a toujours tort, de
dire la vérité! Impatienté, je risque une allusion
au vieux pêcheur qui sent le crabe ou la pipe,
sinon les deux.
— Ben, monsieur, si une mère n’a plus le droit
de voir plus loin que le bout du nez de sa fille,
c’est à en rendre son tablier, en effet! Le père
Pandot, il m’a causé un jour que j’y achetais du
poisson. Y voudrait une jeunesse pour tenir sa
baraque et il parlait, s’il était content, de lui lais
ser quelque chose en plus de ses gages. J’ai bien
compris que la petite lui plaisait, en tout honneur.
Ce serait pas défendu d’espérer le mariage pour
tout arranger, le jour où la petite prendrait de la
raison. Elle va sur ses seize ans. On n’a point de
dot à lui donner et elle sait rien faire de ses dix
doigts. Quel travail que ce serait donc pour elle
de balayer une cabane grande comme un mou
choir de poche. Ce vieux-là n’est pas plus vilain
à regarder que son père, je pense.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
105
Révolté, je lève des yeux sévères, les sourcils
froncés :
— Vous livreriez votre fille à cet homme sans
aucune répugnance?
Elle a, tout à coup, un regard oblique, un
regard d’animal indéfinissable qui guette entre les
deux lames d’une persienne.
Où diable ai-je déjà rencontré la flèche aiguë
de ce regard-là?
— Ben, monsieur, faut pas vous retourner pour
ça. Ce vieux, y fera rien de mal. Il est de chez
nous, il a pas des idées de Parisien, lui, et puis
c’est l’avenir des filles, ces choses-là, on s’arrange
toujours entre pauvre monde!
Je suis désarmé. Pourquoi me mêler de leurs
histoires louches ? La promiscuité, c’est la loi du
pauvre monde et...
— Combien lui offre-t-il de gages, ce père
Pandot?
Cette question, qui me surprend moi-même,
m’est venue à la bouche, dépassant de beaucoup
les intentions de ma réserve, à peine formulées.
— Il a promis le double de ce qu’elle gagne
ici. C’est pas un reproche que je vous fais, mon
sieur, puiqu’elle est en surplus... seulement, làbas, il faudra quelle travaille ferme. Elle nous
dépense gros ici à presque rien coudre d autre
106
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
que des bouts de dentelles à ses chemises. Quoi?
Elle sera là, tout près, sur la falaise et nous
aurons l’œil. Son père ira donner un coup de
main pour lier les salades du vieux.
Je risque, d’un ton détaché
— Et qu’en dit le père?
— Oh ! fait la femelle avec un rictus vraiment
hideux, il faudra bien qu’il s’y amène parce que
c’est pas lui qui lui trouvera une dot dans ses
rames à pois ! Là où il y a pas d’argent, y a pas
de sentiment...
— Vous pouvez vous retirer, madame Angé
lique. Allez me chercher votre mari, j’ai des
comptes à régler avec lui.
La mégère hésite, se replie sur son double
menton, enfin résignée à se taire, puis, prend la
porte, non sans me jeter ce regard guetteur du
mauvais motif.
Quelle matinée, mon Dieu, et comme il serait
plus simple d’envoyer tout ce joli monde se pro
mener sur les falaises, avec ou sans le père Pandot !
Philippe Filoy est un brave homme éteint, une
sorte d’automate qui n’a pas d’autre intention,
physique ou morale, que de se couvrir de son
coude levé. Il me paraît plus vieux que son âge
et il affecte une gaîté muette qui a tout le courage
de la plus profonde terreur.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
107
— Ben, monsieur, à vous dire le vrai, puisque
c est un effet de votre bonté de prendre connais
sance de ça, on n a pas de chance d’avoir mis la
petite en pension chez les sœurs. Elle y a rien
appris, sinon qu’elle a du goût pour la fanfre
luche rapport à des fréquentations de filles plus
hautes qu’elle. Faut vous dire aussi que l’Angé
lique a toujours mené la barque. Le père Pandot,
c’est un homme dont on n’a rien à dire. Tout ce
qu’on raconte c’est pas prouvé. Il est encore ben
capable de gagner sa vie avec sa pêche. Sa ména
gère était beaucoup plus âgée que lui. Gomme de
juste, elle est partie devant. A présent l’idée lui
vient d’en prendre une bien plus jeune. Il rôde
autour des jeunesses de l’endroit, mais c’est pour
choisir. Quand on s’est trompé d’un côté, on
cherche à se rattraper de l’autre. Je le connais :
il dit jamais rien et on sait pas ce qu’il pense. On
a pêché des fois ensemble. Il lâche jamais le tuyau
de sa pipe. Au jour d’aujourd’hui, monsieur, on ne
compte plus sur des gars honnêtes pour proposer
le mariage à nos petites. Ou il n y en a plus, ou
ça revient des villes tout flambards : je te gobe,
je te laisse et je me tire des pieds ! Bonsoir, la
vertu! Zélie serait certainement la maîtresse dans
la cabane du vieux, c’est sûr et certain... plus
tard...
108
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
Je coupe, avec une rageuse ironie, dont je ne
peux retenir l’accent méprisant :
— Assez! En l’absence de toute autorité, c est
moi qui vais décider : Mllc Zélie restera ici, avec
son père et sa mère, aux gages que lui aurait
donnés le Pandot en question. Qu on ne me
reparle plus de cet incident.
Le père Philippe, qu’entre parenthèses sa femme
appelle : Phi-Phi comme s’il s’agissait d’un serin
élevé au bâtonnet, sort profondément ému de chez
moi, mais il est surtout inquiet de savoir pourquoi
j’appelle ça : un incident. Il demeure des jours
entiers en face d’un mot qu’il n’a pas bien saisi et
ça l’oppresse, l’accable, telle une digestion dou
loureuse.
Moi, je suis nerveux, dégoûté et je manque
d’appétit au déjeuner qui, par hasard, est excel
lent. Tout est cuit à point, rien n’a brûlé et le
rognon sauté sent le madère. Subitement, une
entente cordiale s’est faite, très en dehors de moi,
presque contre moi. Au fond, c’est moi qui suis
maintenant suspect.
A partir de ce matin, je mets le plus grand soin
a éviter les témoignages de reconnaissance de la
Hile.
Quant à la mère, elle boude, ou se moque,
gardant un silence impressionnant, quoique tou-
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
109
jours aromatisé de plus en plus d’eau-de-vie de
cidre.
Je me sauve, en octobre, avec un obscur désir
de délivrance et dans un hiver parisien, très agité,
j’oublie complètement le petit incident domes
tique.
IX
Quand je reviens, en mai, le facteur, qui
apporte ici toutes les nouvelles, cachetées ou non,
me raconte une histoire extraordinaire : « Le père
Pandot, ce sacré père Pandot, vous savez bien? »
Non, je ne sais plus/ Je cherche.
— Vous savez pas... ce vieux pêcheur qui a
une baraque sur la falaise qu’il a fabriquée luimême avec deux vieilles cabines de bains? Sauf
votre respect, monsieur, on l’a pris les mains
dans les jupes d’une fillette qui n’avait pas tant
seulement fait sa première communion, même
que les parents ont failli l’envoyer boire à la
grande tasse!
Et mon facteur, toujours sensible au vin de
Bordeaux que je lui verse, essuie ses moustaches
de Gaulois au revers de sa manche, en murmu
rant d’un ton indigné :
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
1U
— Quand on pense, monsieur Ilernault, qu’y
a des gens qui me reprochent le calvados que je
bois ou la fine? Chacun son goût! Je trouve ça
plus convenable. Et vous? A la vôtre...
Alors, ça recommence?
Les choses, à la campagne, restent donc à la
même place? C’est absolument comme les arbres,
ils portent les mêmes feuilles !
A Paris, un crime, ou un scandale, chasse
l’autre et de leur fabuleuse variété se dégage une
espèce de morale, bien particulière au milieu, qui
s’appelle le je m en foutisme. Ici, c’est curieux,
je ne m’en f... pas du tout! Je retombe, telle une
porte qui se referme un peu fort, dans les mêmes
montants. Tout se reconstitue, d’un bloc, en
m’ayant d’abord ébranlé d’un sourd frisson de
colère.
La mielleuse obséquiosité de la mère Angé
lique m’exaspère et la confuse gratitude du père
Phi-Phi me gêne sans que je sache exactement
pourquoi. Et puis, Mlle Zélie m’apparaît grandie,
embellie, ornée de rubans dans les cheveux, un
peu trop sensationnels pour une fille en conditions,
selon l’expression de ses pareilles, les femmes de
chambre !
Mais le comble, c’est ce que je découvre au
bout d’une semaine de séjour dans cet ermitage,
112
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
d’ailleurs en ordre de la. cave au grenier : Mllc Zélie
se baigne dans ma baignoire... c’est inouï!
Après le bain, j’ai l’habiiude de me rendre au
jardin, sous un catalpa où j’ai traîné une chaise
longue et, là, je fume le meilleur cigare de ma
journée. J’ai beaucoup aimé les bains de mer, mais
je m’en abstiens parce que mes nerfs, aujourd’hui,
dominent mes muscles. Je ne peux plus travailler
quand j’ai fait de ce sport. Je suis devenu pares
seux pour le temps perdu. Tout ce qui entoure
une pleine eau en public est absorbant, distrayant.
Je ne me sens plus la volonté du départ pour ail
leurs et je prends l’eau de mer chez moi où elle
est plus calme et plus chaude.
Pendant que je fume allongé sur une peau de
renard où la Moumoute allaite un petit, ce qui ne
laisse pas que d’être inquiétant sous le rapport
des puces, je vois arriver Mme Angélique dont la
lourde masse me cache immédiatement et la mer
et le ciel.
— Monsieur dira encore que je me mêle de ce
qui ne me regarde pas! G’est malheureux de voir
une chose pareille dans une maison bien tenue,
surtout si vous n en avez point donné la permis
sion.
— Ilein? de quoi s’agit-il?
Je dérange Moumoute qui gronde et, pour ne
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
113
pas l’indisposer davantage, j’opère un rétablisse
ment au-dessus de son nourrisson afin de mettre
mes deux pieds dans le sable jaune.
— Oui, Monsieur, déclare la terrible mégère,
enflant la voix comme une taure mugissante,
Zélie est en train de barboter dans votre bain et,
puisqu’elle a fermé la porte au verrou, je peux
pas aller vider la baignoire ni elle avec!...
Je me lève, exaspéré.
— Vous dites? Mais c’est de la folie! Moi, lui
permettre... Vous avez donc juré de me fiche hors
moi... Madame?
J’ai prononcé Madame absolument comme à
un cinquième acte... et nous n’en sommes qu’au
premier !
Elle agite les bras en l’air.
— Ah! je savais bien que cette vermine s’ctait
envoyé ça toute seule! Voilà déjà plusieurs fois
que je l’y prends. Je voulais en avoir le cœur
net. Elle a le vice dans la peau... Ce qui l’attire,
là-dedans, c’est l’odeur que vous y mettez. Faut
à Mademoiselle de la fleur de Paris pour se débar
bouiller. Je vas faire un exemple !
En deux bonds je suis sur la mère Angélique
et je lui secoue l’épaule d’une poigne un peu bru
tale :
— Taisez-vous! Pas un mot. Je veux ignorer
114
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
cela, vous m’entendez! Vous n’auriez pas dû me
le dire!
Je ne peux plus supporter la vue de cette
femme, j’ai envie de la tuer.
Mais ce que je ne supporte pas, surtout, c’est
l’autre vision : la petite fille dans l’eau d’une bai
gnoire où un homme a passé.
Il faut que cela finisse et tout de suite.
Angélique se sauve, à pas pesants, vers ses
cuisines. Moi je monte à ma chambre qui com
munique, par son cabinet de toilette, avec la
salle de bain.
Tout est convenablement clos des deux côtés.
La jeune personne jouit d’une impunité révol
tante. On perçoit à peine un petit friselis d’eau
remuée. Ne rien dire. Oui, seulement, ça recom
mencera. Tout recommence, ici ! L’effrayer?...
Alors, je frappe d’un toc toc furieux à la cloison :
— Mademoiselle Zélie, dis-je les dents serrées,
ce que vous faites là est inconvenant. Votre mère
m’a prévenu et je constate, avec stupéfaction,
qu’elle n’a pas menti.
Un cri aigu de souris prise par la queue, puis,
le souffle court de la petite bête aux aguets dans
le piège, très intimidée malgré la cloison.
— Oh! Monsieur, c’est vous! Je vous croyais
au jardin.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
115
— Oui c est moi. Je vous le répète : ce n’est
pas convenable. Ne recommencez pas.
Je sens que j ai tort d employer cette expression
qui est dangereusement impropre parce qu’elle
n’éclaire pas du tout la situation du côté qu’il
faut.
— Je ne le ferai plus, Monsieur. (Petit hoquet
avant-coureur de larmes.) Je vous prends rien...
c’est de l’eau perdue, puisque maman m’avait dit
de la vider.
Naturellement, c’est encore cette misérable
femelle qui l’a induite en tentation, alors que je
l’avais spécialement priée de ne rien confier de
mon service particulier à sa fille. Et elle la
dénonce...
— Votre mère aussi a tort. Enfin, si vous avez
envie d’un bain à la verveine, ne vous en privez
pas... mais il y a une autre baignoire près de la
chambre d’amis, à l’extrémité de cet appartement.
— Oh! Monsieur, je vous remercie, vous êtes
bien bon, seulement c’est pas la peine d’en
dépenser par les deux bouts, du moment que
celle-ci est pour se perdre. Pourquoi que ce ne
serait pas convenable?
J’allais me retirer. Une idée m illumine. (Ces
idées lumineuses viennent sûrement de 1 enfer !)
La réflexion au sujet d’un terme impropre que
116
LE CHATEAU DES DEUX AMANTS
j’emploie me laisse les deux dernières syllabes
dans la bouche et je les crache vivement :
— Non, ce n’est pas propre, comprenez-vous?
(Je cherche un exemple frappant son imagination,
encore, je le veux croire, dans la naïveté de 1 in
nocence.) Imaginez que vous preniez le bain de
M. Pandot, où vous deviez aller en service
l’année dernière!
J’entends une explosion d’un rire aussi perlé
que l’eau qu’on agite. La petite folle se tord :
— Ah! ben, en voilà une bonne! Y se baigne
jamais! Que des fois de gros temps, quand il
embarque, à la pêche ! Ah ! Monsieur, vous ne con
naissez pas le père Pandot... vous l’avez pas fré
quenté, sans ça vous n’en parleriez pas rapport à
la propreté...
Je riposte, en faisant claquer mes doigts d’impa
tience :
— Ne riez pas comme ça! Entre le père Pandot
et moi il n’y a aucune différence : nous avons
cinquante ans tous les deux.
Et je m’en vais parce que je crains le rire
ingénu... ouïe silence de cette petite qui, déci
dément, va un peu loin dans l’impudeur de l’inno
cence...
... Ça se passe normalement pendant encore
un mois, puis je découvre autre chose. Ça, par
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
417
exemple, c’est un peu plus raide que l’idée sauvage
de tâter d’un parfum qui serait perdu pour tout
le monde : M110 Zélie prend connaissance de mes
lettres! Pénétrant, à l’improviste, dans mon
bureau un matin de nettoyage, je la vois penchée
sur un buvard, en train de déchiffrer ma corres
pondance! C’est très soubrette, presque classique,
mais il s’agit d’un racontar ultra léger d’un de
mes amis qui aime à détailler dans les confi
dences qu’on ne lui demande pas. Cette histoire,
où il est question de grues et de maison* clandes
tine est aussi dépourvu de maillot que d’esprit. Je
me rappelle, pourtant, que j’ai roulé ça en boulette
et que je l’ai jeté au panier. Alors? Zélie a laissé
son petit plumeau, en plumes de perroquet, en
arrêt sur le coin de mon cendrier, elle a les
oreilles de la couleur des coquelicots géants dont
son père fait tant de cas, cette année, et elle est
tellement plongée dans sa lecture, qui n’est certes
par une eau lustrale, qu’elle n’entend ni mon
pas ni ma toux d’indignation.
— Ça, c’est trop fort ! Pourquoi lisez-vous cette
lettre, petite personne mal élevée?
Elle tourne la tête, confuse à souhait. Ses
yeux brillent, obliques et veloutés, sous les pau
pières en coulisses :
— C’est pas ma faute ! Elle était tombée dans
118
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
votre corbeille à papier... je... je... l’ai remise à
sa place.
J’ai eu tort de la jeter sans la déchirer, mais,
je m’aperçois que la lettre, réduite à son mini
mum de boulette, a été lissée par elle avec
amour ; je ne pouvais guère m’attendre à tant
de sollicitude qui prouve un exercice coutumier.
C’est vraiment intolérable, sinon très curieux
sous le rapport pathologique.
— Mademoiselle Zélie, écoutez-moi bien : vous
vous conduisez aussi mal que si vous étiez très cou
pable. Je vous pardonne encore cette fois...
seulement à la troisième... boulette, je vous
envoie chez le père Pandot. Il vous apprendra le
reste pour votre pénitence.
C’est dur, mais je suis furieux. Elle va m’empê
cher de travailler et je flaire, entre elle et sa mère,
une sorte de complicité tacite, inconsciente, qui
n’en aboutit pas moins au trouble de mon inté
rieur.
Nous sommes dans mon bureau, ma cabine de
marin, doublée de sombre acajou, et je vois la
mer monter jusqu’aux nues par l’allée d’or,
inondée de soleil printanier. Ce contraste, entre
ce studio presque funèbre et l’allégresse du jar
din où rôdent les abeilles, me poigne comme le
reproche, l’ironique reproche de la nature à mes
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
119
sens que ma seule volonté de philosophe tient en
bride.
— Pas la peine d’aller chez le père Pandot ! Y
vient bien tout seul jusqu’ici.
— Gomment ça? Vous lui donnez des rendezvous?... Alors, pourquoi diable, mademoiselle
Sainte-n’y-touche, parliez-vous, la saison dernière,
d’aller vous périr quand on voulait vous...
adresser à ce pauvre homme?
Les mains dans mes poches, je regarde le jeune
animal attaché à ma maison par la plus mince
chaîne qui soit aujourd’hui : celle du respect.
— C’est pas moi qui l’attire, je vous jure 1 C’est
maman. Quand la mère Angélique veut quelque
chose... allez, marchez !... Elle le veut bien. Elle
croit que le vieux finira par m’épouser.
Tout à coup, le sanglot éclate. La petite roule
désespérément sa tête dans son bras, tombée,
assise, sur mon fauteuil, devant mes papiers.
Je songe qu’elle va inonder mon dernier article
pour la France légendaire et je la prends douce
ment par les épaules malgré ma ferme résolu
tion de ne pas l’effleurer d’un geste caressant.
— Voyons, Mademoiselle Zélie, ne froissez pas
la page, s’il vous plaît, ou je cesse d’écrire ! Si vous
avez confiance en moi dites-moi franchement la
vérité et je ferai mon possible pour éloigner le
120
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
péril..» sinon, allez au diable, parce que moi, non,
je ne suis pas d’humeur à jouer les pères Pandot. Je veux la paix.
— Aussi vrai que ma mère est une garce, s’écrie
la jolie créature exaspérée, à son tour, par toutes
les choses effroyables qu’elle vient d’entrevoir
dans sa coupable lecture, je vous dis qui m’aura
pas ! je demande que ça, la paix, et de rester
chez vous! Ah! je voudrais rien savoir !... Tout
ça me brûle le sang. Paraît que ça doit plaire à
des filles qui ont du vice, dans mon genre, quoi !
J’ai pas de vice ! J’ai horreur de ces saletés... ce
qui me plairait c’est de demeurer dans votre mai
son et de vous écouter quand vous me parlez si
poliment. A cause de ma mère qui fait venir
ce vieux pour boire avec nous, j’ai tout le corps
empoisonné par une fièvre. Des fois, je ne sais
même plus si je ne veux rien savoir...
Ah! fichtre!... Ou c’est une comédienne en
herbe et il n’y a plus qu’à l’expédier au Conser
vatoire, ou c’est la vie, la grande et impérieuse
Vie qui déborde en elle, comme là-haut, la mer
chatoyante qui a l’air de rejoindre le ciel dans
une union superbement illusoire.
Le père Pandot... ou moi.
Suzanne entre les deux vieillards.
Je pars d un éclat de rire, ou plutôt je m’efforce
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
121
de prendre gaîment la tragique chose qu’est le
premier trouble sensuel d’une petite fille.
— Je regrette pour vous, ma chère enfant,
qu’un beau garçon ne traverse pas en ce moment
le jardin, car je lui ferais don, volontiers, de
votre jolie personne... avec la dot voulue et nous
serions tous très heureux. (Puis, ma voix sombre,
je serre les mots, du bout des dents). Allons,
répondez un peu plus sérieusement, car cette
plaisanterie a trop duré : où et quand le père
Pandot doit-il vous rejoindre? L’avez-vous vu,
en dehors des heures où votre mère le reçoit?
— Comment que vous devinez ça ! (Elle me
regarde, les yeux exorbités, avec une stupeur
qui, certainement n’est pas feinte.) Y doit venir,
ce soir, par les galets. Y m’a dit comme ça qui
serait à la brune, dans le clos, s’il faisait beau
temps, sur mer, parce qu’il va lever ses casiers,
cette nuit. Il m’apportera un collier de Dieppe qui
veut pas me donner devant maman, rapport
qu’elle me prend tous les cadeaux. Alors, c’est
tout de même sûr que j’aime les colliers, les
rubans et puis tout ce qui sent bon... j ai peur
du père Pandot, pourtant, si j’y vais pas il ne
me donnera pas le collier devant la mère Angé
lique... J’ai pensé tout de suite que je connais
sais mieux le jardin que lui, et le clos. Je prendrai
G
422
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
le collier et je m’en sauverai en courant bien
fort, il n’osera pas me suivre. Et s il me touche,
je lui flanque une gifle!... Je suis très leste,
vous savez, le jour que ma mère a voulu me
battre, je lui ai glissé des doigts comme un pois
son !
Elle s’essuie les yeux, les joues, se mouche,
secoue la tête, où le casque lisse du chignon
s’ébouriffe et ajoute, clignant son regard d’ani
mal très malin :
— Vous me croyez pas?
— Vous avez donné rendez-vous chez moi à
cet homme?
— Ben sûr... puisque c’est chez moi aussi ! Où
voulez-vous que je le fasse venir ?... pas dans les
falaises, toujours, où vont les mauvaises filles
du pays. Ça, non.
Je suis ahuri de son audace. Peut-être de sa
tranquillité d’esprit qui n’a d’égale que son cou
rage à braver le mâle.
— Et vous ne craignez pas que la nuit, le
monstre, vous tenant, ne vous lâche plus? On
peut échapper à sa mère, on n’échappe pas à...
Je lui serre les deux mains et je la mets dans
1 impossibilité de se débattre, mais je la tiens
encore à distance respectueuse. Je suis en colère,
pas amoureux.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
123
Elle ouvre la bouche, veut crier, puis elle se
tait, faiouchement resignee. Elle tremble et pré
fère ne pas attirer sa mère par ici... car je com
prends très bien qu’elle est pour moi contre elle
alors qu’elle risquerait n’importe quel scandale
avec le père Pandot.
— Vous voyez, ma chère petite, qu’on n’échappe
pas aussi facilement que vous le pensez à un
homme qui vous retient de force. Nous irons
donc, ensemble, à l’avance du père Pandot, ce sera
charmant ! Je lui ôterai l’envie de venir par les
galets ou par ailleurs, chez vous ou chez moi, ça, je
vous en donne ma parole. Maintenant que vous
savez que... oui, qu’un homme de cinquante ans ne
se laisse pas donner des gifles par une gamine
de votre espèce, je vous promets tous les colliers,
tous les rubans et tous les parfums que vous
voudrez, à la condition que vous ne lirez plus
ma correspondance.
— Oh ! monsieur, je suis trop contente ! Ma mère
aussi serait bien contente de savoir qu’il y a des
secrets entre nous. J’y dirai rien. Je suis assez
grande pour me conduire toute seule, oui-dà !
Elle voulait que je choisisse : vous ou lui. 1 a
longtemps que c’est tout vu ! V ous me plaisez
tant... et l’autre... ah ! ce qui me dégoûte... (elle
crache dans son mouchoir)...
124
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
Je n’ai plus envie de rire. Je ne réponds rien. Je
ne la pousse doucement vers la porte.
— A cette nuit, monsieur?... J’aurai mon
collier !...
C’est le pacte éternel de Marguerite avec Faust.
N’est-ce pas elle qui rira : « de se voir si belle en ce
miroir... » décent d’une séduction... sans séduc
teur.
Il est près de onze heures du soir. Je sors de
chez moi par la petite porte cintrée de mon bureau,
qui donne sur l’allée de la mer, et je rencontre
tout de suite Zélie rôdant, souple et furtive
comme une belette à l’affût. Elle a revêtu, en
cette circonstance solennelle d’un premier ren
dez-vous (et quel rendez-vous? Un doublé, en
style de chasseur!) une petite robe-chemise en
tissu dit éponge, toute blanche, et elle a mis des
espadrilles de plage pour ne pas faire de bruit,
de sorte qu’en avançant la jambe, une jambe d'un
contour délicieux, je le constate, elle a un peu
l’aspect de la nymphe en cothurne du pays de la
légende classique.
N’oublions pas que nous sommes des conspira
teurs et point des amoureux !
Mon costume de velours gris, d’éternel velours
126
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
gris, ne se détache guère des massifs que nous
longeons. 11 est difficile qu’on m’aperçoive, à
côté d’elle, dans cette nuit obscure depuis le
départ de la lune derrière les falaises.
— Mademoiselle Zélie, dis-je à voix basse, ne
m’avez-vous pas fait un conte avec votre père
Pandot arrivant par les galets? C’est presque
impossible de marcher là-dessus. Ça croule sous
le pied. De plus, les douaniers n’ont même pas le
droit...
Nous avons dépassé les pommiers du clos et
nous débouchons sur la prairie, une sorte de
grande pelouse d’herbe rase qui s’en va, unie
comme un tapis de billard, jusqu’au premier
rang des galets, limite prétendue infranchissable.
— Non, Monsieur Marcel, je vous ai pas trompé.
C’est bien ce soir... parce qu’il va lever ses casiers,
à l’aube, et qu’il doit durer la nuit, pour attendre
dans son bateau, pas loin, devant chez vous.
Oh ! il a le pied marin, ce vieux singe !
C’est étonnant comme il m’est désagréable d’en
tendre appeler vieux cet homme de cinquante ans
que je ne connais pas et que je voudrais bien ne
pas connaître, mais qui a le même âge que moi.
En outre, pourquoi la petite rn’appelle-t-elle,
ce soir, précisément, M. Marcel au lieu de Mon
sieur tout court ?
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
127
Zélie marche à mon coté sans aucune dissimu
lation. Elle semble heureuse de se laisser deviner,
là, toute blanche, à l autre, celui qu’on attend.
Sa chevelure ondule au vent de la mer, derrière
elle, en crinière de bête, parce que, coiffée pour
dormir, elle l’a simplement nouée d’un ruban qui
se pose, à sa nuque, tel un gros papillon s’accou
plant à une lleur.
Sa mère ne doit pas se douter de sa fugue.
Elle l’aura vue, certainement, enlever son corset,
sa jupe noire de service sérieux et défaire sa
coiffure lisse, régulière, en coque japonaise.
Ah! la sacrée petite femme traître ! Gomme
elle est déjà bien la complice, l’instigatrice de
tous les crimes! Elle a choisi.:, donc, c’est T autre,
la victime toute désignée. C’est lui qui sera ridi
cule, au moins cette nuit !...
Je suis calme, à la limite extrême du calme.
Je me regarde et je la regarde sans autre émotion
que celle de la minute artistique, car il y a, dans
toute aventure de ce genre, une minute d'art
unique pour ceux qui ont l’habitude de 1 analyse
et qui creusent toutes les vérités redoutables
pour en faire jaillir ce qu’elles peuvent contenir
de joie intellectuelle. Rien, en ce moment, n est
ridicule parce qu’aucun geste ne dépare ce décor
superbe de la nature libre. Je suis cette enfant
128
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
avec le respect de l’homme pour la vierge, bénie
ou maudite. Elle fait ce qu elle veut. Je ferai ce
que je voudrai. Très sombre ou très claire, notre
heure est notre heure et se confond avec l’arome
de la terre qui ne tourne plus que pour nous.
J’ignore ce qui va se passer, mais je suis libéré,
par la fatalité, de mes habitudes de prudence,
tout tendu vers une folie énorme et je ne calcule
plus avec les responsabilités ou ma tranquillité
ordinaire. Oui, je suis libéré de toute espèce de
préjugés quand je sens, à n’en pas douter, que
les événements sont beaucoup plus forts que
moi. J’étais ainsi quand j’attendais l’ennemi. Il y
avait toujours un suprême instant où ça me com
blait de félicité, parce que je savais... que je n’at
tendais plus rien que la mort.
J’ai une singulière morale, que je ne conseille
rai pas au pauvre monde, parce qu’elle ne laisse
pas la possibilité de se méprendre ou de se
reprendre. Elle consiste à aller jusqu’au raison
nement conscient de la bêtise à commettre. C’est
beaucoup plus intelligent que l’ivresse de la pas
sion. On ne perd plus rien de son plaisir. Je n’ai
jamais songé à séduire cette fille et je n’en ai
jamais eu l’envie charnelle. Seulement, il y a
eu jugement de sa part et probablement de la
part de la nature. Il m’est désormais défendu de
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
129
me défendre, car c’est là que serait le ridicule ou
le ciime, il y aurait des dégâts plus graves si on
persistait dans ce que j appellerai : l’erreur sur la
personne.
Quant à elle, on la devine très fière de cette
intrigue. Elle connaît, d’instinct, son métier de
servante d’amour. (C’est de naissance, dans la
famille, comme la cuisine !) Elle demeure aussi
très ignorante de son sort et jusqu’à un certain
point, seulement curieuse, je veux le croire, du
danger qu’elle court. D’ailleurs, que lui importe
le danger ! C’est tellement amusant de trahir et
sa mère qu’elle déteste et l’homme, ce vieux
qu’elle méprise, pour jouer à la plus fine avec le
maître de la maison ! Pour une fille de quinze
ans, l’homme jeune ou vieux, c’est une sorte de
mannequin bien ou mal habillé, derrière lequel se
cache la vie future, l’avenir, bien ou mal présenté,
avec ou sans ruban autour. Et puis, ce qui
compte, à son âge, c’est l’habileté de la parole.
On peut souvent séduire une petite fille en l’ap
pelant Mademoiselle à propos.
Et elle me précède, sur le sentier du mystère,
en se balançant, ondulant sur ses hanches, déjà
développées, comme si elle dansait, sur ce che
min qui mène au néant... elle, moi, ou lui?
Je m’arrête une seconde. Elle entend un petit
130
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
craquement métallique et elle me dit, sans se
retourner :
— Oh! Monsieur, ne fumez pas! Y le verrait,
sûrement... et y saurait bien que je suis pas seule.
Y serait capable de s’en sauver... avec son collier
de Dieppe !
Je réponds, sans rire, de plus en plus calme :
— Je ne fume pas et n’en ai nulle envie, je
vous assure. Vous n’aimez pas cette odeur-là,
mademoiselle Zélie.
Non, les fauves de mon tempérament n’ont
jamais ni. remords ni hésitation quand ils sont
défiés par le sort. Il y a des moments où il faut
répondre quand la vie vous appelle.
La nuit tombe sur nous, propice à notre étrange
complicité, la nature nous accueille, malgré la
fantaisie, le factice de l’aventure qui sent la
comédie italienne, mais qui peut se changer en
drame d’un moment à l’autre.
Cette petite fille n’est plus qu’une nymphe de
ballet, l’apparence de la fatalité antique. Elle
sera, oh ! à peine une heure, la sinistre héroïne
qui,depuis des siècles, nous danse le même pas...
et s’évanouit. Ça commence par des rondes enfan
tines et ça finit dans les larmes ou le sang ! Elle,
ma servante ? Pensez-vous ? Elle va devenir la
toute-puissance de la terre, du monde entier,
LE CHÂTEAU DES DEUX AMaNTS
131
sauvage ou civilisé, la dispensatrice d’une volupté
bestiale ou d’une félicité merveilleusement déli
cate, qui durera 1 espace d un éclair, le temps
d’une blessure ou, peut-être, se diluera dans la
plus grande des douleurs morales.
Un parfum amer d’herbes marines et de sel se
volatilisant nous enivre. Le printemps pèse, de sa
main de velours chaud, sur nos fronts et glisse,
dans nos nerfs, comme une vibration de harpe.
Le murmure sourd des ondes du large se mêle
au battement plus vif de notre sang.
Le ciel est féerique de lueurs lointaines. C’est
comme le branle-bas mystérieux d’un gala qui se
prépare chez nos ancêtres, les Dieux, et l’humble
petite créature, devenue l’égale des déesses,
résume, dans une phrase lapidaire, tout un état
d’âme, pour moi presque incompréhensible à cause
de son acuité délicieuse :
— Monsieur Marcel, me glisse-t-elle tout bas
en crispant ses doigts frémissants sur mon bras ;
il me semble que je me promène dans une
image !
Je tressaille malgré marésolution d’indifférence.
Elle vient de traduire tout le paysage et l’atten
drissement de mon cerveau.
Elle ne dira plus rien de pareil, jamais.
En effet, nous sommes enfermés dans un conte,
132
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
tous les deux, ou tous les trois .’ la belle et les
deux bêtes, la petite fille, l ogre et le savant.
Et le décor est funèbre, tout à coup, comme si
on cherchait à faire peur aux enfants désobéis
sants qu’on ne peut plus dominer que par une
atroce sensation d’épouvante. Voici le rocher à
figure de dragon qui garde l’entrée de l’enfer, du
côté des galets, d’où sortira le monstre et voilà
l’allée du paradis, derrière nous, qui mène au
palais de l’enchanteur.
Celui qui vient, ou qui, heureusement, ne
viendra pas, c’est pourtant un homme comme
moi, en moins civilisé. Il croit que sa conquête
est facile et il ne risque pas grand chose puisque...
on lui a donné rendez-vous. Evidemment, il y a
le mur de la vie privée, mais un mur de galets,
bordé par la mer, cette grande liberté, ça ne
compte pas pour son intelligence obtuse... et il
n’a plus de limite à son désir. Rien ne lui paraît
défendu quand son instinct de brute l’entraîne
sur les sentiers du vol ou du viol.
Moi, je goûte pleinement la belle heure à vivre,
je sais ce qui est permis, je connais la barrière
devant laquelle je m’arrêterai parce que ma
volonté est un excellent cheval de cirque qui ne
s’emballe jamais.
Ce qui l’attire, lui, c’est la vierge, l’enfant,
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
133
vicieuse ou non, qui s’est promise sans restriction
parce qu’elle ignore certains actes.
Ce qui me retient, moi, c’est justement le vice
de cette vierge ignorante qui ne m’a rien promis
parce quelle m’a déjà tout donné en une phrase
la faisant mon égale par la puissance d’une sen
sation artistique.
... Oh! que la brise est donc salée, cette nuit!
Elle met sur les lèvres une âpreté bizarre, le goût
acidulé d’un fruit marin ayant poussé sous les
vagues, le fruit inconnu ou le fruit interdit?
N’est-ce pas, plutôt, ce goût de la mort fraîche
qui est dans tous les jeux de l’amour?
Zélie s’arrête brusquement, un pied en l’air,
telle la nymphe prête au bond. Elle murmure,
d’un ton étouffé, quoique sans émoi :
— Monsieur Marcel! Je le vois. Il est sur les
galets, à quatre pattes, comme un chien!
Et elle me tire par la manche, se coule, au long
de moi, pour me désigner l’homme.
Je me suis habitué peu à peu à cette atmosphère
de drame des deux falaises nous enserrant comme
des bras d’ombre et nous courbant tous les deux
sur une piste.
En effet, sur le fond transparent de la mer,
plaque d’émail translucide que les étoiles moirent
d’émeraude et de bleu paon, je distingue un
134
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
autre monstre dans l’arène, un homme à califour
chon sur des galets glissant sous lui, qui lui
donnent, sans doute, l’impression affreuse d’un
coursier se dérobant à la dernière minute de 1 ar
rivée.
Tous mes compliments à ce bandit s’il a mon
âge ! Il me serait beaucoup plus pénible qu’à lui
de me tenir en équilibre, car j’aurais gardé mes
souliers.
On l’entend souffler d’ici, tel un triton sortant
des abîmes. Trapu et plus large du ventre que
des épaules, il me semble assez mas toc mais très
adroit, progressant avec une sage lenteur : aucun
galet n’a encore dégringolé. Enfin, il a posé un
pied sur le gazon. Il est vainqueur puisqu’il
voit, en même temps, la petite femme qui se
dresse, toute blanche, et rit, rit, de toutes ses
dents, encore plus blanches que sarobe. Que c’est
donc joli le sourire d’une jeune fille perfide!
Alors, elle se dresse sur ses pointes jusqu’à
mon oreille :
— Et le collier? S’il me l’apporte, est-ce que
je peux le prendre, puisque vous êtes là? Je risque
rien, y m’embrassera pas de force? Vous le laisse
riez pas faire?
Je ne réponds pas. Je n’ai aucun compte à
rendre, pas plus à elle qu’à lui. Je lui permets
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
135
d’avancer, au pauvre monstre. C’est bien le moins
qu’il jouisse encore un peu de son triomphe. Dans
ce moment de pleine sécurité, il doit y avoir en
lui toute l’ancienne joie des Titans et il ne devine
pas que toute victoire s’achète si cher qu’elle
est presque toujours inutile, pour ne pas dire
nuisible. Il ne doute de rien et surtout pas
de lui même. Il est maintenant debout, roule et
tangue, perdu dans la grande marée du désir,
ivre peut-être d’un autre alcool. Je ne lui permets
cependant pas de se jeter sur sa proie, le pauvre
!...
Et je vise aux jambes, ne voulant pas le tuer.
Un cri aigu de la fille qui ne comprend plus
rien à ce qui se passe, qui n’a pas distingué le
revolver dans mes mains et qui se bouche les
oreilles d’un geste fou. Un rauque soupir, un
hoquet de douleur de l’homme blessé qui roule,
tangue en sens inverse, à présent ivre de rage,
cherchant à regagner la mer pour y ensevelir sa
honte d’avoir manqué son coup.
Je n’ai pas manqué le mien. Tous les échos de la
falaise le répètent et mes deux chiens, au chenil,
hurlent à la mort, dans un ensemble magnifique.
Talonnée par un effroi abominable, la petite
Zélie a disparu, filant en flèche pâle vers la mai
son. Elle ne s’attendait pas du tout à l’événement.
136
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
Un peu plus de démence et elle va se mettre à
crier : à T assassin!
Je rentre après avoir vu disparaître l’homme
derrière son rempart de galets. N insistons pas. Il
a son compte et ne peut aller loin sur une jambe.
Dans la maison, des lumières s’agitent, on
entend des portes battre. Zélie doit être, à présent,
dans son lit, bien sagement, la couverture sur la
tête, comme une petite fille qui vient de s’éveiller
d’un mauvais rêve. Elle claque des dents, et se
demande si sa dernière heure n’est pas sonnée.
Le père Phi-Phi, armé de sa fourche à fumier,
et la mère Angélique brandissant une bougie, se
précipitent à ma rencontre.
— Ah! mon Dieu! Quoi donc qu’y a? Monsieur
a tiré ou on a tiré sur Monsieur?
— Pas de bruit, père Filoy ! Ca n’en vaut pas
la peine! N’ameutons pas les voisins. Je fumais,
dans la prairie, par ce beau temps et j’ai vu ce
sacré père Pandot escalader les galets. Il venait
pour nos lapins... ou votre fille, ça je l’ignore,
mais, coupable dans les deux cas, j’ai fait feu.
Vous savez que j’ai toujours un revolver sur moi.
J’espère bien ne pas l’avoir tué.
L’aventure du père Pandot a remué tout le pays
pendant une semaine. Constatations, arrestation,
interrogatoire, procès-verbaux de toutes sortes ; le
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
137
flagrant délit ne pouvant être nié, on ne m’a pas
inquiété, bien entendu. La police rurale m’a, au
contraire, félicité parce qu’elle connaît le triste
sire, héros de plusieurs farces de ce genre. La
police de Dieppe m’a engagé à plus de modé
ration, une autre fois, parce que, n’est-ce pas, des
lapins ou des poules ça n’a jamais valu la vie d’un
homme, d’un bon pêcheur, un peu maniaque.
Et tout le monde en a eu pour son, pour mon
argent, tellement on a rigolé (terme du facteur),
quand on a appris que je tenais à régler les
dépenses de l’infirmerie.
— Cette sacrée crapule de père Pandot! Il a
bien de la chance! C’était bien sûr pas pour les
lapins, mais pour la poulette des Filoy ! Le Parisien
n’y a vu que du feu !...
Moi, j’ignore... la circonstance atténuante.
Quant à Zélie, elle ne sert plus à table sans la
présence de sa mère, terrorisée par l’idée que je
dirai toute la vérité à ses parents le jour où elle
lira ma correspondance. Elle tremble de tous ses
membres en m’offrant du pain et ne lève plus les
yeux. Je suis l'assassin!
Ah ! si ça pouvait la guérir de sa fièvre !
Mais moi, je suis l'assassin malade. Une maladie
singulière ’ impossible de travailler. Tiraillements
nerveux dans le dos et pas d appétit. Je ne peux
138
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
pas dormir, moi, qui suis loin du bruit de la mer,
je l’entends ! Elle me persécute de son gronde
ment sourd. Pourquoi? Et quand je dors, à l’aube,
d’un fâcheux sommeil trouble, je fais un songe
ridiculeune petite fille en blanc danse à la pointe
des herbes d’une pelouse et tout à coup l’herbe se
change en eau, les vagues s’amoncèlent autour
d’elle, ce n’est plus qu’une légère écume, la
crête d’une houle, et cela me monte à la gorge,
m’étouffe, car je veux la sauver...
Paris ?
Un voyage ?
Des amis venant me distraire?
Non! Je ne vais pas céder à des circonstances
aussi imprévues. J’attendrai. Quoi? Qui?
Zélie pénètre, un soir, dans mon bureau où je
m’entête à veiller sur des pages, portant une tasse
de tisane quelconque, aromatique, poivrée, cha
touillant les narines.
— Maman m’envoie vous servir ça, dit-elle
d’un ton de pensionnaire qui boude le professeur.
Elle raconte que c’est bon pour dormir. J’y ai
goûté! mais, je vous préviens que c’est amer,
amer... Oh! là là!
Elle continue à trembler de tous ses membres.
Pauvre petite! Dame, elle est seule en présence
de T assassin.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
139
— Merci, chère enfant. J’ai horreur des tisanes.
En effet, je dors très mal. Gomment diable votre
mère le sait-elle? Ce n’est pas moi qui le lui ai
confié, en tous les cas. Posez cette tasse, là, sur
le coin du bureau. Ne renversez rien sur mes
papiers. Vous voyez bien que vous tenez cela tout
de travers... Vous allez la faire tomber!
Alors, elle pose la tasse, laisse tomber ses bras,
à défaut d’autre chose.
— ... A cause qu’elle trouve votre lit en nid
de pie, tous les matins... Ah! Monsieur Marcel, je
suis bien malheureuse, moi aussi. Je n’en dors
plus : penser que le père Pandot pouvait en mou
rir... rien que d’avoir voulu me donner un
collier !
Elle tourne un instant dans le bureau, mais je
suis certain que c’est, en cet instant décisif, le
bureau qui tourne autour d’elle!
Puis, tout à coup, elle me fait un signe déses
péré, le signe d’une créature se sentant perdre
pied dans une eau plus profonde qu’elle ne se
l’était d’abord imaginée en s’y jetant.
N’est-ce pas elle qui danse encore sa ronde
enfantine à la pointe des herbes de la prairie, les
quelles herbes se changent en flots caressants?
Une femme à la mer!
Une femme à l’amour!
140
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
Elle est tombée dans mes bras, se blottit sur ma
poitrine, les yeux fermés :
— J’ai peur. Ah! comme j’ai peur! Et comme
c’est bon d’avoir peur comme ça! Je suis si con
tente quand je pense que vous avez voulu le tuer
à cause de moi! Vous ne me ferez pas de mal,
vous, parce que vous ne voulez pas qu’on m’en
fasse. Il paraît qu’il mordait, ce vilain chien de
père Pandot. Pourquoi donc que vous ne m’avez
pas prévenue que vous vouliez le tuer? C’est donc
que vous n’avez pas confiance en moi... Je vous
aurais plutôt aidé...
La petite ogresse tient à sa victime. Elle est
ravie, dans le plus bas de son petit cœur de fille,
qu’on voulut tuer un homme pour lui plaire...
... Je ne lui ai fait aucun mal. Elle a tous les
colliers qu’elle désire en échange de ses petits bras
frais qu’elle me glisse fébrilement aux épaules
pour me balbutier à l’oreille de ces choses effa
rantes qu’elle trouve tout naturellement dans un
langage d’oiseau roucoulant et transi. C’est une
vierge qu’on ne trompera pas sur la qualité de
1 amour offert. Elle avait deviné déjà tous les
amours.
Chose étrange ! Je ne lui ai pas encore entendu
diie. je tavme! Elle a le mépris des mots inutiles
et connaît la valeur des silences bien employés.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
141
Je ne suis pas très fier de mon aventure et je
prends autant de précautions que si les parents,
tout au moins la mère Angélique, l’ignoraient,
mais cela ne m’empêche plus de travailler, heu
reusement.
XI
— La France légendaire vous intéresse tant que
ça, chère madame?
Ce matin, vers neuf heures, avant le petit
déjeuner qui nous réunit, je trouve Maud Clarddge
simplement vêtue d’une tunique d’or, étendue à
plat ventre sur le divan de mon bureau, les deux
coudes enfoncés dans un coussin, les deux mains
enfoncées dans ses joues et ses deux index enfon
cés dans ses oreilles. Sans la tunique d’or elle
aurait assez l’aspect d’une pensionnaire appliquée,
étudiant ses leçons. Elle lit, je crois, mon premier
article sur la Côte des deux amants.
Je peux la contempler à mon aise, car elle ne voit
ni n’entend et ses lèvres, très rouges, remuent len
tement comme celles d’une femme en prière. Elle
doit en arriver à la citation des vers de Ducis.
Je n’ai jamais voulu lui donner mes œuvres
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
143
parce qu elles ne sont pas du tout intéressantes
pour une personne du meilleur monde habituée
aux romans licencieux. Dieu merci, je n’écris pas
de romans licencieux (c’est bien assez de les
vivre !) et mes travaux de modeste compilateur
devraient laisser froide cette grande collégienne
émancipée.
Mon rôle, dans la France légendaire, se borne à
découvrir des documents plus ou moins inédits se
rapportant aux légendes de chaque province et de
vérifier, dans les vieux textes, ce qui a été
relaté, contesté ou négligé. J’ai une perspective
de plusieurs vies à vivre en me baignant le cerveau
dans ces sources intarissables. C’est passionnant,
quoique de tout repos.
Maud Clarddge est chez moi depuis huit jours
et ne manifeste encore aucune envie de s’en aller.
Elle est satisfaite de sa retraite volontaire au fond
de mon ermitage. C’est en vain que j’espère un
geste de lassitude de sa part. Cette sportive s’est
mise au vert, décidément, et se complaît dans
l’obscurité de ma silencieuse maison comme dans
une langueur qui amollit ses Hères façons de
cow-boy. Quant à moi, inutile d avouer que je ne
travaille plus ! Et je ne suis pas certain de désirer
réellement qu’elle s’en aille.
Elle surveille, de trop près ou de trop loin, les
144
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
travaux de sa villa, c est-à-dire la démolition du
vieux palace de Puys qu on a tout de meme
entamée. Une équipe d’ouvriers a été mise dans
cette poussière et la remue vigoureusement.
Détail curieux : on n’a jamais revu le premier, de
l’embauche Vadrecar, le citoyen conscient et très
organisé, qui nous ouvrit (par euphémisme) toutes
les portes de la sinistre bâtisse. Qu’est-il devenu,
lui et ma couverture de voyage quil choisit dans
ma voiture en rémunération de ses bons services,
car, moi, je n’avais pas du tout envie de le payer
pour son loyal cambriolage? Il paraît que ces
choses-là sont courantes dans l’exercice des fonc
tions d’entrepreneur : « On a affaire à toutes
sortes de gens, cher monsieur Hernault. Si on
prenait des renseignements chaque fois qu’on
emploie un ouvrier, quand ça presse, le batiment
n’irait jamais ! »
Il va, ce bâtiment, tant bien que mal. Des
échafaudages se dressent autour de ses ailes, sur
mes spéciales indications, pour les abattre. Elles
sont trop endommagées pour pouvoir les conser
ver sans danger, et de plus, elles déparent, à mon
avis, cette construction lourde, sans style pos
sible. On consolidera le large corps du milieu,
entouré de ses immenses galeries à ciel ouvert,
et on fera le temple des mouettes, dans le genre
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
14o
italien, à toiture en terrasses, en le revêtant de
marbre, de céramique ou de stuc.
Si ce n’est pas absolument affreux je consens à
perdre le peu de tranquillité qui me reste entre
cette jeune milliardaire et ma pauvre petite Nor
mande, cette Américaine folle de projets dispen
dieux et la servante, qui a des idées très arrêtées
sur... l’économie domestique! Je ne m’attendais
pas, on en conviendra, à devenir architecte et à
être obligé de bâtir une légende en briques roses
pour une fée vêtue de robe d’or !...
Maud est vraiment superbe, ce matin, cet or lui
colle à la peau comme une tunique de déesse
tombée du soleil. Si elle remue dévotement les
lèvres, c’est, elle me l’a avoué, quand elle lit des
vers. Elle est très émue et il s’opère toujours un
effort cérébral dans sa tête de jeune sauvage pour
y traduire, en sa langue, toutes les métaphores.
(Cela doit faire une jolie cacophonie!)
Maintenant qu’elle a envahi le bureau, je ne
peux naturellement pas y décacheter mon courrier
et malgré mon désir de m’isoler, à ce moment-là,
je dois lui céder la place ou lui tenir compagnie.
Et je pense à Zélie, au petit déjeuner qui attend
dans la salle à manger ! Pourvu que la fillette,
de mauvaise humeur, n’ait pas la funeste envie de
nous l’apporter ici.
7
116
LE château des deux amants
Oui, cette belle créature en or est très dange
reuse pour mon repos intellectuel, sinon poui
mon repos physique, car elle a un esprit domina
teur qui ne me va pas du tout. Je me lie de moins
en moins à ses fausses soumissions de jeune dis
ciple mondaine en visite chez le cher professeur.
Apprendre le joli français? ou prendre le vieux
Français, au piège de son rayonnement? Je ne
sais pas ce qu’elle médite et si je mets le flirt de
la France au service du flirt de son pays, j’ignore
ce qui en résultera, ne connaissant pas les mœurs
de la dame. Ce qui domine chez moi c’est le sen
timent de la mesure, mais, où est la barrière à ne
pas dépasser chez une femme lasse d’un mari
brutal ou ignorant?
Enfin elle lève les yeux, m’aperçoit, sourit,
exécute un saut de carpe au-dessus du flot doré
de sa robe et s’assied à la turque, tenant toujours
la revue sur ses genoux.
— Marcel Hernault, vous êtes un mauvais gar
çon Vous me cachez le meilleur de vous ! Pour
quoi vous me parlez pas de ça?
— Ça, quoi?
-— Le discours sur le bel amitié de ces deux
amants si à plaindre ! Je croyais qu’on ne parlait
jamais d’amour, dans le Français légendaire?
Pardon : la France légendaire} s. v. p. ! Ma
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
147
chère belle amie je ne songeais point que d’aussi
vieilles histoire sur des ruines...
Elle penche la tête de côté, se lèche les lèvres
comme si elle suçait un bonbon à la fraise et finit
par laisser tomber ces énormités :
— Mais c’est ce qu’il y a de mieux chez vous,
les ruines ! Ah ! que j’aimerais qu’un homme me
porte jusqu’en haut d’une montagne et en mourût...
— ... de fatigue? ai-je riposté impatienté.
— Je ne suis pas si lourde. Je me pèse exacte
ment tous les mois... Oui, ce serait une splendeur,
une chose qu’on n’aurait jamais vue dans toutes
les Amériques et s’il n’en mourait pas... (vous
savez, cher, un Américain n’en serait pas mort)
il aurait l’engagement pour un film impression
nant. Je crois même que je l’épouserais très faci
lement, après ou avant le film.
— Et votre mari?
— Je le divorcerais.
— Ah ! Maud ! Maud Glarddge, vous apprenez
un français terriblement légendaire, chez moi !
Je fais les cent pas, en fumant rageusement une
de ces atroces cigarettes à l’ambre dont elle m in
toxique bon gré, malgré, à tel point que je ne sais
plus si ce sont ses mains qui les offrent, ou le
tabac, qui en sont imprégnés, puis, je m arrête
et je la contemple, de nouveau, en clignant un
148
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
peu. Elle est positivement éblouissante. C’est
insoutenable et ça lui va très bien.
— Qu’est-ce que c’est que cette robe-là? De
l’or pur?
— Oui, cher garçon. Une étoffe qu on m a fait
tisser exprès parce que les couturières ne veulent
pas employer le vrai .* c est trop lourd.
— Et vous voulez qu’un monsieur vous porte
avec cette robe... par-dessus le marché? Merci
bien.
— Je pourrais pas me mettre toute nue sur son
dos. Ce serait mal convenable pour les experts
de la performance.
Je pouffe, désarmé par tant de candeur, et je
vais lui baiser les mains en m’asseyant près
d’elle.
— Ma chère idole, vous ne serez jamais raison
nable... Pourtant, il faudrait décider si on fait une
attique au milieu du balcon nord ou si on se con
tente de l’encorbellement qui s’y trouve. Voici
trois fois que votre entrepreneur vient pour le ren
seignement. Si vous voulez qu’on en finisse, un
jour, avec votre temple de Minerve, il faut vous
montrer plus sage et ne pas courir d’une idée à
1 autre. Un plan, c’est sacré, et cela doit se fixer
sur papier spécial (augmentant la note, bien
entendu) dé-fi-ni-ti-ve-ment.
LE CIIÀTEAU DES DEUX AMANTS
14$
Elle appuie sa main tiède, délicieusement
ambrée, sur ma bouche et me répond d’un ton
de quelqu’un qui rêve :
— Si vous aviez des moustaches, elles seraient
grises comme vos cheveux! Ça ferait moins
jeune !...
— Mais oui, c’est sans doute pour cette raison
péremptoire que je n’en ai pas et que j’ai adopté
la mode de votre pays.
Je suis déjà tout habitué à cette incohérence
de la conversation, un des plus grands charmes
de Maud Clarddge, lui constituant son ori
ginalité dans nos milieux parisiens, et ce qui me
trouble ce n’est pas la main parfumée qu’on
m’abandonne mais l’irruption probable de la
petite Normande. Je suis sur des charbons ardents
de toutes les façons.
— Voyons, ma belle amie, allons-nous déjeu
ner? Avez-vous juré de me rendre... américain
tout à fait, ce matin? Je n’attache pas grande
importance à vos allures de fillette qui s offre la
tête de son papa, cependant, je vous préviens que
si vous continuez à me traiter comme... une
quantité négligeable, je vous cède la place et je
vais habiter en face, chez vous, au milieu de
l équipe Vadrecar ; ce sera plus commode pour
exécuter vos ordres.
<50
le château des deux amants
— Marcel Hernault, vous avez peur de moi!
_ Gomme du feu, comme du soleil et comme
de l’or !
— Et comme de l’amour?
— L’amour n’a rien à faire entre nous, mon
enfant. Il sentirait l’inceste! Vous êtes adorable.
Tout le monde vous adore, je vous adore aussi...
Seulement, je ne vous comprends pas, surtout
quand vous parlez un français... impur. Imaginez
que je me permette de répondre dans la même
langue... où irions-nous?
— Je veux vous expliquer, Marcel Hernault.
(Elle ferme la revue et la brandit en rouleau de
conférencier.) Moi, je suis tout loyauté. Je tends
pas des filets aux hommes. Pourquoi je ne par
lerais pas en garçon avec vous? Nous pouvons
tout se dire... vous êtes libre et je suis maîtresse
de ma vie, toujours. Un amour comme je com
prends c’est rien dans les lits. La vie du ciel avec
du plaisir plein le cœur de se voir si grands
parmi les pauvres gens de ce bas monde. Des
baisers sur les mains, sur les cheveux, sur les
oreilles, parce que ça fait profond comme lors
qu on entend ia mer dans les coquillages, ou sur
le petit bout, tenez là, où j’ai mon diamant qui
pince. Et puis oser se dire tout ce qu’on pense,
tout ce qui remplit l’âme et qui voudrait sortir.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
151
J ai jamais pu faire de l’amitié chaude avec des
jeunes garçons, car ils n’en montrent que la gri
mace.
Si c’est là l’effet produit par un article de com
pilation paru dans la plus sérieuse des revues,
je suis très flatté, quoique vraiment inquiet pour
la suite de l’ouvrage !
Je ne peux pourtant pas devenir grossier !
L’honneur de la galanterie française est en ques
tion et dussé-je faire la grimace... d’un plus jeune
garçon, j’embrasse, avec ferveur, et, sans doute
j’appuie trop, non le petit bout pincé par le dia
mant de sa boucle d’oreille, mais la nuque, très
blanche, sous les frisons blonds, sortant de l’or
de la tunique.
Maud se détend comme un ressort d’acier,
malgré son alliage de métal précieux, et se dresse
devant moi, l’œil clair, un œil d’eau pure, dur
et fixe.
— Ah! non! Je voulais pas ainsi! C’est inloyal,
pas franc jeu... Je vous défends, monsieur Ilernault.
Je vais, d’un saut, glisser le verrou de la
porte. On ne sait jamais jusqu’où peut aller une
explication pareille. Le rien dans les lits m a lit
téralement abruti, révolté. On n est pas impu
dique à ce point-là, au moins sous le rapport de
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
la mondanité sans qu’il en coûte quelque chose a
la chère madame.
Je déclare, les dents serrées :
— Maud, je n’ai aucune excuse à vous faire.
C’est votre faute et votre mari serait là, qu’il me
comprendrait.
— Je vous permets pas de dire mon mari à
propos de ce que vous venez d’oser... ça res
semble trop ! Vous me devez le respect puisque
vous êtes pas un mari ! Vous m aimez pas plus
que les autres. C’est pas l’amour ça, c’est des
inconvenances ! (Elle tire un minuscule mouchoir
de dentelle de son corsage et s’en frotte vigou
reusement la nuque.) Ah! c’est la première fois
qu’on m’aime pas du tout, qu’on se moque de
moi... Vous êtes vieux et je suis jeune, mais il
y aurait l’occasion, la chance, d’être très bien,
très beaux, tous les deux en risquant le pari de
l’amour de légende! Vous devez faire la légende
pour moi et vous êtes si sympathique, Marcel
Hernault. On devrait s’entendre mieux en vue
de l’honneur de l’expérience. Si je voulais des
caresses ainsi, j’en rencontrerais tellement... (Elle
soupire.) Si encore ça pouvait s’arrêter là!...
Nous sommes tous les deux pour le droit et la
justice. Moi j’ai pris un petit village dans les
réparations, un village que je veux tirer de la
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
153
mort... et vous, vous avez parti pour sauver la
France sans avoir le devoir, parce que c’était
noble, alors? Je veux un noble amour de vous,
voilà. J’ai trop tardé à dire ce que je voulais. Je
suis très fatiguée des choses du mariage, c’est pas
pour recommencer en dehors... (Elle secoue la
tête avec colère.) Ce n’est ni amusant ni propre !
Je vous ai choisi pour mon grand ami et moi,
moi, Maud, l’élue d’un concours de beauté, je
donne assez, en choisissant, pour que vous me
donniez votre cœur. Vous me plaisez, mais je
voudrais pas être votre femme parce que ça fini
rait tout de suite aussi. C’est bien étonnant qu’on
ne puisse pas s’entendre pour une chose aussi
simple... Ecoutez encore, j’ai pas fini! Ne me
regardez pas comme ça ! J’aime qu’on baisse les
yeux devant moi... parce que le soleil ça ne se
regarde pas en face puisque ça brûle! Je parle
pour toujours, pour bien désigner nos camps. A
Paris, j’ai entendu la comtesse de Barantin dire
qu’elle avait eu votre cœur pour de bon, rien que
votre cœur, et que vous lui aviez fait une cour de
quelques années, si chevalier, si homme gentil,
qu’elle ne pouvait pas vous oublier... jamais, et,
que ce n’était pas du tout pour les choses du lit
que vous l’aviez aimée. Vous devinez ce que je
veux dire?
154
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
Si je devine? C’est-à-dire que j en frémis d in
dignation et que j’ai la subite envie de briser en
deux la belle barre d’or, droite dans son orgueil
de créature froide, trop adulée, qui peut tout
s’offrir, tout... sauf mon cœur de chevalier ser
vant de la pauvre Antoinette de Barantin. (Les
femmes feraient joliment bien de ne pas abuser
des confidences !)
J’ai désiré follement cette jolie personne, en
effet, jusqu’au jour où elle m’a dit : non, douce
ment, parce qu’elle était condamnée, paraît-il,
par les médecins pour je ne sais plus quelle
maladie chronique. J’ai horreur, une horreur ins
tinctive, des malades. Quand j’ai appris cela, j’ai
trouvé triste, pour elle, de voir l’homme épris
de ses charmes lui tourner brusquement le dos...
parce que, soyons aussi cru que Maud, parce
qu’il ne pouvait pas s’en servir ! et j’ai continué
à lui faire la cour, une cour respectueuse, lui
jurant que j’étais amoureux comme avant, plus
qu’avant! J’ai fini par lui persuader que cela me
suffisait et quand je l’ai vue bien endormie dans
cette délicate certitude, je me suis en allé sur la
pointe des pieds. D’ailleurs, la respectueuse cour
ne me fatiguait pas beaucoup puisque j’avais, à
la même époque, deux maîtresses charmantes.
Si les femmes du meilleur monde s’imaginent
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
155
que leur offrir des bouquets, des bonbons et son
cœur, ça vous empêche d’aller coucher autre part
qu’en travers de leur porte...
Je m’écrie, pour ponctuer ma réflexion :
— Alors, quoi? Elle n’est pas morte, Mme de
Barantin. Elle ferait donc mieux de ne pas s’en
vanter !
Décidément, je ne suis pas en veine de galan
terie, ce matin, car j’exprime cette vérité, un peu
dure, à ma future noble amie qui fait : oh! en
américain et me montre les deux poings, tel un
boxeur.
A ce moment précis où. je vais peut-être...
lutter, on gratte à la porte. J’y cours, j’ouvre
avec empressement.
C’est Zélie, le déjeuner. Dieu soit loué, s’il en
est un pour les hommes qui perdent la carte, en
l’espèce le neuf de cœur !
— J’apporte votre déjeuner, ici, Monsieur, et
celui de Madame, parce qu’il serait froid, depuis
le temps que j’espère.
Ma déesse d’or pur se met à rire, bien que son
français ne vaille pas beaucoup plus cher que
celui de cette petite fille de la Normandie, et me
sert mon thé, me beurre mes tartines, en conti
nuant à développer ses singulières professions
de foi, la présence des ouvriers ou des dômes-
156
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
tiques ne la gênant en rien quand elle est lancée.
— Moi, Marcel Hernault, vieux méchant gar
çon, je suis ainsi, tout d un morceau, tout fran
chise de mes colliers, parce que je ne crois plus
du tout à l’union des corps, c’est vilain et c’est
fatigant. Songez que, chez nous, les médecins
sont contre le baiser sur la bouche. Ils ont publié
des livres là-dessus... que vous savez, puique
vous êtes savant.
— Les médecins de tous les pays sont des
idiots, qui ne savent que deux choses : embêter
le monde entier et laisser leurs, pinces, avec leur
latin, dans le ventre des gens.
Zélie, pétrifiée par l’accent de ma rage, risque
un regard de coin. J’ajoute :
— Enfin, chère madame, il y a tout de même à
la vilaine union que vous... déplorez le joli résultat
du bébé? Vous n’aimez pas les enfants?
Alors, Maud, dans l’envolée superbe de ses
manches d’or d’où sortent ses bras blancs en
guirlandes de lis, s’exclame :
— Ah! non! non! Je ne veux pas, moi, qu’on
me fasse un petit comme à une bête!...
Confondu, je demeure immobile, le nez dans
ma tasse. J ai peur de l’éclat de rire qui me cha
touille la gorge et encore plus peur de la moue
méprisante de Zélie qui toise l’Américaine puis
LE CHATEAU DES DEUX AMANTS
1&7
reprend la direction de la cuisine, heureusement.
Si les grandes dames disent ces choses-là, que
diront les petites filles à qui on s’efforce de prouver
que les enfants se font par l’oreille... avec ou sans
diamant dessus!
La porte refermée, je risque un acte de contri
tion :
— Maud, je suis le dernier des goujats, c’est
entendu, mais je vous supplie de ne pas me forcer
à embrasser des ornements si près de votre cou.
J’ai eu tort. Je ne recommencerai que si vous
voulez bien m’en prier et m’indiquer, montre en
main, le temps qu’il me sera permis d’appuyer
les lèvres pour que je demeure dans les bonnes
grâces du corps médical... sinon du vôtre. Tout
ça, voyez-vous, ma belle guerrière, ce n’est même
pas la peine de le discuter : affaire de tempéra
ment.
— Oh! moi, me répond Maud convaincue, moi,
je n’ai pas de température du tout !
Cette fois-ci, Zélie n’étant plus là, j’éclate, je
me roule sur le divan.
— J’ai dit une chose impropre? questionne la
grande demoiselle en or, un peu choquée de voii
sombrer ma dignité de père noble dans une
furieuse gaîté de voyou.
— Maud, vous êtes un amour !
158
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
Je lui retourne sa phrase essentielle parce que
je ne trouve plus que ça à lui envoyer dans la
figure. Je ne peux pas la fouetter et c’est bien
dommage.
— Mais oui, appuie de son côté Maud Clarddge,
riant aussi de bon cœur, je suis votre amour. Je
crois que vous avez voulu m’éprouver, comment
dit-on cela : me toucher à la pierre... pour con
naître si l’or est bien de sa valeur.
— Maud, hélas! Je ne suis ni en pierre ni en
bois, je suis... Français.
Tant pis pour le flirt de mon pays, mais dusséje jouer ce jeu-là, jusqu’à m’y brûler, je ne pous
serai pas le respect jusqu'au vice... avec une
femme!
J’opère un rétablissement grave dans l’équi
libre de ma personne, je remets de l’ordre dans
mes cheveux et je prends un gros livre que je
feuillette :
— Maud, ma mie, voulez-vous que je vous lise
1 histoire de la côte des deux amants, puisque vous
êtes si enthousiasmée de mon étude sur cette
légende? Nous avons besoin, vous et moi, de
redevenir sérieux.
Oh! oui, je voulais. Pour nous réconcilier,
surtout. J’aime tant comme vous lisez. On croit
toujours que c’est arrivé.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
159
Elle s assied à coté de moi, replie ses jambes
sous elle en idole hindoue et demeure immobile,
attentive, l’air si hiératique que je suis ému de ne
plus la croire vivante.
XII
« Côte et prieuré des deux amants. »
« Le prieuré des deux amants, dont on voit
encore les restes, était situé sur le territoire de la
commune d’Amfreville-sous-les-Monts, à l’extré
mité d’une côte escarpée dont la Seine baigne le
pied et qui porte le nom de Côte des deux
amants. Ce nom des deux amants a donné lieu à
un grand nombre de conjectures et de récits con
tradictoires. Les traditions relatives à ce nom
remontent très haut. Marie de France, qui vivait
vers le milieu du xme siècle, y a puisé le sujet
d’un de ses plus gracieux lais, et elle affirme
n’avoir fait que reproduire d’anciennes poésies
bretonnes. Comme elle fait figurer, dans son récit,
un roi des Pistriens et que l’illustration des Pitres
ne date guère que de Charles le Chauve, il est clair
que l’origine des faits quelle raconte est posté
LE CHATEAU DES DEUX AMANTS
161
rieure au ixe siècle. La mention de l’école de
Salerne dans le poème breton a fait penser à
quelques auteurs qu’on devait rapporter ce poème
au xie siècle, époque où les conquêtes des Nor
mands en Italie avaient mis Salerne en grand
renom. Le poète Ducis et quelques voyageurs se
sont exercés sur l’histoire des deux amants. Mme de
Genlis, dans ses mémoires, racontant son séjour
chez le président Portail, au Vaudreuil, consacra
quelques lignes à une visite qu’elle fit au prieuré
et à la tradition qu’elle recueillit sur les lieux.
Enfin M. Fallue, dans son histoire du château de
Radepont, s'inspirant de la tradition constante qui
existe depuis des siècles auprès des châteaux de
Cantelou, de Bonnemare, et du tombeau des deux
amants, a composé un récit auquel nous nous
attachons de préférence.
« Vers la fin du xue siècle, Robert, baron de
Cantelou, seigneur d’Amfreville-sous-les-Monts,
personnage au caractère bizarre et à l’humeur
tracassière, partit pour la croisade avec Richard
Cœur de Lion, laissant sans aucun souci sa femme
et sa fille Mathilde. Celle-ci avait une parente,
Alix de Bonnemare, qui habitait le manoir de ce
nom auprès de Radepont. Avec Alix demeurait
son fils, Raoul, âgé de dix-huit ans. Les relations
journalières des deux mères firent naître entre
162
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
les deux enfants un sentiment des plus vifs, et la
dame de Cantelou étant venue à mourir, le châ
telain de Bonnemare recueillit Mathilde. Cepen
dant le baron de Cantelou revint à son manoir,
en compagnie d’un chevalier qui lui avait sauvé
la vie au prix d’un œil et d’une balafre qui
l’avait horriblement défiguré. Il ne s’inquiéta nul
lement de sa fille et l’eût laissée au château de
Bonnemare, si, après une visite à ce château,
accompagné du chevalier borgne, ce dernier,
frappé de la beauté de la jeune Mathilde, n’avait fait
des ouvertures au baron et ne lui avait demandé
la belle personne en mariage. La jeune fille man
dée par son père résista à ses ordres, repoussa la
demande du chevalier et après de longues résis
tances, fut enfermée dans le monastère de Fontaine-Guérard. Quant au chevalier, que ce s
résistances ennuyaient et qui préférait le vin et
l’indépendance des mœurs, il quitta un beau
matin le pays, laissant le baron tourmenter les
hôtes des forêts, ses vassaux et sa fille.
« Raoul de Bonnemare, qui pensait toujours à
Mathilde, et qui cherchait les moyens de la voir,
put trouver une occasion de se rendre le baron
de Cantelou favorable. Il vint à son secours dans
une chasse et lui aussi lui sauva la vie en tuant
un sanglier qui l’avait grièvement blessé. Le baron,
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
163
qui aurait dû être touché de son dévouement, n’y
vit qu’une occasion d’appliquer l’une de ces idées
bizarres qu’enfantait habituellement son esprit.
Gomme beaucoup de seigneurs à cette époque, il
exigeait l’accomplissement de certaines formalités
ou le paiement de certains droits de la part de
ses vassaux à l’occasion de leur mariage ou de
celui de leurs enfants. Ainsi, prescrivait-il, dit-on,
aux uns de passer la première nuit de leurs noces
perchés comme les oiseaux sur les branches d’un
arbre, aux autres de se plonger deux heures dans
les eaux glacées de l’Andelle, à ceux-ci de sauter
à pieds joints par-dessus un bois de cerf, à ceux-là
de s’atteler comme des animaux à une charrue.
Quelque étranges que paraissent ces formalités et
bien que leur souvenir ne repose que sur des tra
ditions qui ont pu être altérées, elles n’ont cepen
dant rien d’inadmissible, étant donné les mœurs
du temps. On peut donc ajouter foi à la tradition
qui veut que le seigneur de Cantelou n’ait accordé
sa fille à Raoul de Bonnemare qu’au prix de
l’accomplissement de l’épreuve singulière dont
nous allons parler : il fît venir Raoul, et, lui mon
trant le pic escarpé de la côte appelée depuis des
deux amants : « Mathilde sera ton épouse, lui
dit-il, si tu peux la porter en courant depuis la
base jusqu’au sommet. » Raoul accepte, et au jour
164
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
fixé, en présence de tous les vassaux de Pont-SaintPierre et autres lieux, il prend la jeune Mathilde
en ses bras, poursuit sa course, atteint le sommet
du mont mais tombe mort en arrivant. Mathilde,
désolée, soulève à son tour le corps de Raoul et
s’écrie : « Mon père, que l’union que vous avez
permise s’accomplisse! » Elle se précipite avec
son fardeau du haut de la colline et vient se briser
à ses pieds. Le seigneur de Cantelou, en proie au
plus vif repentir, fonda le prieuré des deux amants
et y prit l’habit de pénitent qu’il porta jusqu’à la
fin de sa vie. Les corps des deux victimes furent
mis dans un tombeau, près du chœur de l’église
de Fontaine-Guérard. On voyait encore ce tombeau
avant la Révolution, recouvert d’une pierre où
étaient réunies dans un seul écusson les armes des
Bonnemare et des Cantelou. Le sceau du prieuré
des deux amants porte deux mains enlacées. Du
haut de la colline de ce nom, on jouit d’une vue
immense et l’on cueille, le long de son escarpe
ment, le phyteuma orbicularis, appelé aussi herbe
damour. »
... Je risque un œil au-dessus du gros livre.
Elle ne dort pas. Toujours hiératique dans sa
tunique d’or, le visage grave, elle regarde en
dedans, pour elle seule, une image de cette légende
qu’elle modernise.
LE CIIÀTEAÜ DES DEUX AMANTS
165
— Où c est, la cote des deux amants, monsieur
Hernault?
— Loin d’ici, chère madame, je ne peux pas
vous y conduire avec ma petite jument grise, car
elle n’a pas la puissance de vos quarante-chevaux.
— Bien. Je vais faire venir le chauffeur avec.
Vous lui expliquerez les chemins. Je veux aller
voir. Est-ce qu’il y a encore une maison?...
— Non seulement une maison, un château qui
était à vendre avant la guerre, plein de beaux
vieux meubles. Depuis, j’ignore... Voyons, Maud,
enfant capricieuse, et votre palace? Vous n’allez
pas le laisser en plan pour courir après un autre
château, celui des deux amants? Je ne me rends
pas très bien compte de la tête de votre mari
quand vous lui donnerez l’adresse de cette nou
velle demeure.
— Mon mari me laisse maîtresse de moi pour
tout et il me donne toujours l’argent que je
demande. Elle ajoute d’un ton sec : C’est fait
pour ça, nos maris.
Je riposte d’un ton non moins sec :
— Vous avez de la chance de ne pas être Fran
çaise.
— Pourquoi?
— Parce que nous sommes un peu moins con
fiants, ici.
166
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
— Plus jaloux, voulez dire, et à quoi sert?...
En effet.
Jusqu’au déjeuner de midi, elle est vibrante,
trépidante, toute à la joie de sa découverte . un
château des deux amants. Et ce sont des ques
tions à n’en plus finir. Si on y habitait, auraiton le facteur, ses lettres, ses magazines, ses
dépêches... Et aussi de la crème, des sauces au
piment, des cigarettes à l’ambre, des chambres
d’amis... etc...
Impatienté, je lui demande si elle oublie ma
maison, mon humble ermitage, loin de ce prieuré
célèbre, mais qu’elle voulait s’offrir aussi, je crois,
il y a dix jours.
Elle vient à moi, du fond de la salle à manger,
où elle se mirait dans une glace pour refaire son
teint de fleur à la poudre et le pâlir aristocrati
quement; elle met ses deux mains sur mes
épaules, se haussant un peu pour placer ses yeux
exactement dans les miens.
— Vous y serez très heureux avec moi. J’ai
senti que mon cœur me le disait pendant la lec
ture. Ce sera un beau roman que le nôtre! Vous
me porterez jusqu au ciel, jusqu’à la mort, et nous
serons les derniers maîtres du château, les der
niers héros de la légende, nous serons les grands
amants du monde moderne. Il faut des exemples
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
167
pour la vie qui se prépare. Je voulais, Marcel
Hernault.
Je frissonne malgré l’enfantillage de ce trans
port lyrique. A qui s’adresse-t-elle, mon Dieu?
Et qu’il ferait bon avoir trente ans pour oser plier
ce beau corps de statue à un tout autre lyrisme,
moins superficiel comme gymnastique céré
brale.
— Maud, faites attention! lui dis-je doucement.
Vous allez encore me demander de vous embras
ser !
Elle frappe dans ses mains, rieuse.
— Mauvais vieux garçon mal élevé, chère
méchante chose, vous savez bien que je n’ai pas
envie de ça, si oui, je le prendrai. Je ne veux que
votre cœur, et ce qu’une femme veut...
Je glisse mon bras autour de sa taille et je la
serre contre moi, tout en baisant sa main, très
respectueusement.
— Mon délicieux petit garçon trop bien élevé,
chère excellente chose, je me déclare votre esclave
et il arrivera ce qui vous plaira. En attendant,
nous allons nous rendre aux chantiers de la falaise,
parce que le Vadrecar-entrepreneur doit y placer
un échafaudage de plus. On pourrait peut-être
l’en empêcher, hein? Pas de frais inutiles...
— Non, non. Le temple des mouettes aussi. Je
468
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
désire tant. Il faut tout et beaucoup dépenser
pour la France, afin de donner de l’ouvrage à
tous ceux qui ont faim.
Je pense à l’ouvrier cambrioleur, amateur de
couvertures de voyage ! C est plus fort que moi,
j’ai l’amertume de ceux qui ont vécu, mais
comme je donnerais tout ce qui me reste à vivre
pour rafraîchir mon cœur dans l’eau de ses yeux,
l’eau de la jouvence américaine !
Tout à coup, je la sens frémir dans mon bras.
Une légère torsion de son buste le fait s’échapper
de mon étreinte, elle a presque rougi et elle se
sauve pour remonter à sa chambre.
Zélie nous regardait fixement dans l’ombre du
vestibule. Elle était donc là? Je l’avais vue sortir
par la porte opposée !...
Je ne fais que des bêtises, ce matin. L’Améri
caine en or, sans pitié et sans pudeur, a-t-elle
rencontré ce regard oblique de la petite idole
domestique jetant des sorts pour défendre le foyer
français... ou normand?
— Zélie, dis-je à voix contenue en passant
devant elle, tu as tort de prendre tout ça au tra
gique, et, en outre, je te défends d’écouter aux
portes, selon ta déplorable habitude.
Elle laisse tomber, dédaigneuse :
Oh! je la crains pas... Elle parle trop et
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
169
vous, ça vous embête quand on parle... vous en
avez bien trop à penser !
C’est net comme un coup de couteau... ça n’at
teint pas le cœur, mais ça fait très mal.
Il est vrai que ce charabia extraordinaire, où il
entre autant de verbiage de magazine que de sin
cère lyrisme, me donne un peu l’envie discour
toise de me moquer de Maud Clarddge ; pourtant,
il y a le corps merveilleux, la fille à la fois sau
vage et racée dont la chair fleure bon les parfums
rares, les soins journaliers poussés jusqu’aux raf
finements invraisemblables. Il y a les ongles
bombés, polis comme des agates, les cheveux
pliés, depuis l’enfance, à la discipline d’une molle
ondulation qui a fini par devenir naturelle, et
les dessous fleuris, en pétales de soie, s’ovalisant autour d’elle comme s’ils la laissaient nue,
en des calices qui l’enveloppant, cependant, la
suivent dans tous ses mouvements, la faisant
encore plus fleur, de rose et de lis pétrie.
Si je n’en deviens pas tout à fait fou, c’est, en
effet, parce quelle parlera au moment psycholo
gique et que je serai désarmé par son irrésistible
jargon.
Devant la h./c-We, la charrette anglaise nous
attend. Maud me revient en jersey bleu saphir
sur sa jupe blanche plissée. Son collier de tur8
4 70
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
quoises lui bat les genoux. Elle porte, sur le coté,
un polo de petites plumes bleues où pointent des
becs de colibris. Je l’aime mieux ainsi qu avec
sa robe d’or théâtrale. Nous nous asseyons l’un
près de l’autre. Magrise part vivement, secouant
sa clochette.
— Ami, m’ordonne Maud, conduisez-moi d’a
bord à Dieppe pour téléphoner au chauffeur.
— Ça dure toujours, la dernière fantaisie?
— Oui, et puis je veux me promener un peu
dans votre pays. Très bonne voiture, la mienne.
Aucun accident.
Au fond, c’est une excellente idée, et, pour cou
rir après le château des deux amants, que je sais
être habité, nous pourrons nous évader de l’ombre
de ma maison où il y a des yeux dans les murs.
A Dieppe, on se retourne sur nous. Dans les
glaces des devantures, je me fais l’effet d’être en
bonne fortune avec une de ces grues de haut vol
qui ont tout de la femme du monde, excepté sa
science des demi-teintes.
Maud aime les couleurs crues et sur les plages
ça va. Sur un trottoir, c’est moins bien. Je ren
contre un officier de marine qui me fait un petit
geste d’intelligence, s’imaginant qu’il serait pro
bablement indiscret de saluer.
Maud s’arrête, brusquement intéressée, devant
LE CHATEAU DES DEUX AMANTS
171
un étalage de poissonnerie et contemple un
superbe homard qui remue lentement une de ses
antennes comme le balancier d’une horloge qui
va s’arrêter.
— Mon grand ami?... Et elle appuie sur mon
bras avec une insistance câline, absolument volup
tueuse.
— Quoi donc, ma petite amie?
— Je voudrais le homard.
— Ah! mon Dieu... Mais nous en avons mangé
hier !
— Je vous en prie. Je veux le gros homard.
Je suis effrayé, positivement navré. Est-ce que
Maud aurait une envie? Voilà une chose qui
m’étonnerait ; mais on ignore les surprises que
peut vous réserver un corps charmant en révolte
contre l’autorité conjugale.
Il n’y a donc pas à hésiter. J’achète le homard
et je propose de revenir le chercher en voiture,
ça se remarquera moins.
— Non, l’emporter tout de suite... sans le
papier. Je ne veux pas qu’on l’enveloppe.
— Maud, vous perdez la tête ! Cet animal-là
est encore vivant. Vous voyez bien qu il remue ?
— Justement.
Et Maud, sans permettre qu’on lui enveloppe
son homard, bête vraiment monstrueuse et qui
{72
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
doit être coriace, le serre tendrement sur son jer
sey couleur de ciel des tropiques. De son pas
le plus sportif, elle, se dirige du côté des cales
où se balancent des navires en partance. Là,
devant un attroupement de gamins curieux, d’un
geste royal elle lance le homard, toutes pattes
furieuses hérissées, au beau milieu du flot qui
ne l’a certainement pas vu naître. Ce sauvetage
à l’envers déchaîne l’hilarité des témoins, natu
rellement, et je remarque deux escogriffes prêts
à descendre une échelle de fer afin de remettre
le sauvetage... à l’endroit. Quand nous remon
tons en voiture, elle me murmure, dans le cou :
— Je pouvais pas qu’une bête souffre...
— Et vous en avez mangé hier!
Je 11e trouve plus que cette phrase, tellement
je suis abasourdi par la bizarre sensibilité de Maud.
— Oui, mais j’étais pas responsable. Celui-là
m’a fait signe, quand j’ai passé. J’ai compris.
C’est exquis et ridicule. Il est clair que je ne
peux pas encore la gronder. Je ne ferais plus que
ça et j’aurais un rôle maussade, très peu dans
mes cordes...
Le palace en démolition est, maintenant, com
plètement entouré de ses charpentes. Il disparaît
sous une forêt de mâts et sur ce fond de houle
émeraude, il prend, au coucher du soleil, l’appa-
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
17J
rence d’un immense navire échoué. On ne peut
plus entrer par la porte cochère, tout est effondré:
les grilles, les murs des terrasses, jusqu’à l’esca
lier intérieur que 1 on a remplacé par un escalier
tournant en vis placé extérieurement et donnant
accès aux chambres du haut. Nous y montons.
Ça s’ébranle sous le pied et procure une petite
inquiétude assez semblable au début du mal de
mer.
Maud s’accroche à mon bras et sourit.
— Il me semble que je voyage en avion. C’est
très amusant.
Je la porte sur les dernières marches et elle ne
s’en offense pas.
— Vous me porterez ainsi sur la montagne des
deux fiancés, dites?
— Aussi loin que vous voudrez, en auto, bien
entendu.
— Ne me serrez pas ainsi. C’est très mauvais
pour le cœur.
— Le mien ou le vôtre !
— Comme ça plaisante inconvenablement, un
Français. C est jamais sérieux (puis elle consulte
le plan étalé par Vadrecar). Me conseillez-vous
les plafonds peints pour les loges des galeries?
Les gens d’ici disent que la mer est détruisant.
— Moi, je conseille... une petite piscine au
174
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
milieu du grand salon pour le bain des homards.
Une jolie piscine remplie de coquillages et de
plantes aromatiques, de piments rouges et de
safran jaune, chauffée par en dessous, naturelle
ment, pour que les pauvres animaux s’y trou
vent... confortable, tout à fait à 1 américaine.
— Vous êtes un méchant vieux garçon! Vous
êtes cruel ! Est-ce donc ainsi que vous parliez à
la comtesse de Barantin? Et moi je suis plus belle,
je mérite mieux.
J’ai complètement oublié ce que je pouvais
dire à cette jolie personne, moins belle, oui, mais
qui n’aurait jamais pensé à sauver un homard
devant une centaine de pêcheurs. Sans la pré
sence de monsieur son entrepreneur Vadrecar,
nous ne cesserions pas de nous disputer. Heureu
sement ce gros homme, soufflant, suant, bouffi
d’une suffisance exaspérante, nous sépare avec ses
explications techniques. Il dit : mes équipes,
mes hommes, mon bâtiment, mon terrain. Tout
est à lui! C’est le bourdon du coche. On est
étourdi par sa prestance de maître des huit
heures! Maud lui tient tête parce qu’elle veut, de
sa chambre, celle du milieu, voir la mer de tous
les cotés, et il prétend que l’on doit se garer des
vents du large ou ce ne sera pas tenable aux
équinoxes :
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
175
— Faut biaiser, madame, faut ruser avec cette
garce de mer, sans ça vous serez secouée jusque
dans votre lit. On vous arrangera un lanterneau,
sur le côté, des jolis verres de couleur!
— Oh! s’écrie Maud, indignée, pas de couleurs,
une glace unie sans aucune chose dessus pour
imiter son portrait, comme chez M. Hernault. Et
elle ajoute avec une touchante conviction : je
veux la voir même en dormant !
On n’en est point encore aux glaces unies, car
tous les carreaux sont définitivement brisés dans
l’établissement, mais il y a un pittoresque désordre
tout autour qui fait songer à une ville mise à sac.
Jadis c’était triste ; aujourd’hui, c’est désespéré.
Les choses se hérissent à la façon des pattes du
homard de ce matin. C’est un fouillis de ferraille,
d’éclats de bois, de morceaux de verre et de persiennes qui évoquent aussi un maëlstrom sur
lequel tourneraient les restes d’une escadre vain
cue. On ne peut plus reconnaître les vieux maté
riaux des neufs, tout est recouvert de la même
poussière de plâtre et de rouille. On s attaque
aux derniers soubassements qui formaient les
anciennes cuisines de l’hôtel. C est un monceau
de ruines, toutes plus dégoûtantes les unes que
les autres. Il y a de vieux fourneaux qui laissent
échapper des torrents de suie grasse allant poisser
176
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
tout le monde sur la plage, à l’heure du bain. Et
on retrouve des vieilles casseroles de cuivre pleines
de vert-de-gris ' « un trésor )), déclare un vieux
maçon, vu le prix du cuivre à l’heure actuelle.
La présence delà maîtresse delà future maison
donne un entrain tout particulier aux hommes
qui cognent dur sur cette malheureuse carcasse
de casino, et un élan les soulève pour tout démo
lir, même inutilement, parce que c’est toujours
excitant de taper ferme sur n’importe quoi devant
une femme élégante, histoire de lui prouver
qu’on a des biceps. Elle parle à tous ces gens,
qu’elle ne connaît pas, comme si elle était sur le
yacht de son mari, un jour de branle-bas général,
et elle rit parce que le bas de sa jupe, ses sou
liers de peau blanche, sont noirs comme ayant
trempé dans le bitume.
— Voyons, Maud, vous êtes enragée! Est-ce
que vous voulez prendre la pioche avec eux?
— Vous avez vu, cher vieux garçon, ces
ouvriers, ils aimeront l’étrangère parce qu’elle
est une sœur d’ame pour eux. Je voudrais leur
distribuer tous les brillants de mon collier. Cela
ferait une chaîne d’eux à moi.
Hum! Ça me paraît déjà un peu risqué de
leur distribuer le cidre bouché à discrétion. Vous
allez trop fort, Maud : vous les griserez...
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
177
Oh! que j’aimerais! Ils rêveraient tous de
moi. Je voudrais avoir l’amour d’un peuple.
— Il y a leurs femmes ! Tenez-vous à leur
amour également, Maud?
Elle se retire, à regret, de ce milieu empesté
de toutes les vénéneuses gangrènes des ruines et
elle consent à aller respirer un air plus pur, làhaut, sur ce que nous appelons le Camp de César.
Chemin faisant, je lui montre la jolie villa
Marie-des-Roses, très en retrait des falaises dange
reuses, qui, au courant des siècles, doivent, peu à
peu, s’abîmer dans les Ilots. Cette maison-là,
entre mon Ermitage trop bas, et le palace trop
près, est un juste milieu; une maison comme il
faut, toute tapissée de frais feuillage, ayant une
jolie vue de mer lointaine qui s’harmonise en un
cadre de collines et de rochers la faisant venir,
pour employer l’expression des peintres. Là tout
est calme et beauté sereine ; le jardin, en terrasse,
s’étage comme des corbeilles de roses posées sur
des consoles de marbre. Cela sent la paix parfu
mée des bonnes consciences.
— Ça, oui, c’est français! dis-je à Maud.
En passant, on se salue discrètement. Je con
nais un peu les voisins, les Lamarine, bourgeois
paisibles, mais je les vois regarder, à la dérobée,
la fille des gauchos qui les intéresse avec son
178
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
corsage rutilant, du bleu de ces beaux insectes
des îles qu’on colle sous verre.
Et ils se demandent, amusés, si cette superbe
libellule est... une demoiselle ou une dame? Les
doux yeux noirs, veloutés, de Mme Lamarine ont
un imperceptible haussement de sourcils, pendant
que M. Lamarine cache, dans sa barbe, un sourire
de grande indulgence.
Il est certain que mon Américaine ne tardera
pas à révolutionner ce paisible Puys, grâce à ses
équipes de démolisseurs et à ses fabuleux colliers,
véritables miroirs aux alouettes.
Ah! je vais avoir une belle réputation, ici !
— Quel homme est-ce, votre chauffeur, chère
madame ?
Je questionne Maud à ce sujet parce qu’il faut
que je donne mes instructions à ce personnage
pour qu’il puisse nous conduire au château des
deux amants, ou à ce qui reste de l’ancien prieuré
de ce nom.
Maud, ce matin, levée de bonne heure, trépide
en costume absolument blanc, brodé de délicates
arabesques argentées. Elle à l’air de porter la
cuirasse de Brunehilde. Ses bas, détail savou
reux, sont en Valenciennes à jour, sur sa peau,
ce qui sera bien pratique si l’on doit marcher en
des sentiers ardus; une toque de feutre blanc,
enturbanné de tulle, lui fait un visage de rose
rose dans le nid de mousse d’or de ses cheveux
180
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
et elle a tourné, autour de sa taille, deux anneaux
de son collier en pierres de lune.
Nous déjeunons rapidement. C’est effarant ce
quelle peut manger de tartines de beurre! Le
bébé américain fera bien de se peser en sortant de
l’ermitage.
— Mon chauffeur! c’est un pur sang des Etats,
m’affirme-t-elle entre deux bouchées, il a couru:
On me l’a recommandé dans l’agence où je l’ai
pris pour la saison. Mon mari ne l’a pas encore
essayé, mais il sera content de sa forme, et, cet
hiver, je pourrai le garder pour venir ici, à cause
du palace... Nous y viendrons ensemble, cher
vieux garçon !
Par la fenêtre, j’examine l’homme taillé en
hercule, les traits réguliers, couleur buisson
d’écrevisses, ne laissant rien deviner de sa men
talité qui ressemble probablement à toutes les
mentalités de chauffeur américain. Il s’appelle
Forster et, malgré son teint, m’a l’air très « sec ».
— L’ennui, murmure Maud, c’est qu’il entend
pas un mot de français.
Voilà qui est gênant pour moi qui parle
assez mal l’anglais, surtout l’américain de Maud,
langue sauvage remplie de syllabes gutturales.
Penchés tous les deux sur la carte de la contrée,
Forster et moi, nous finissons par échanger des
LE CHATEAU DES DEUX AMANTS
181
affirmations mimées on ne peut plus rassurantes.
Cet homme est certainement d’une rare intelli
gence, car il m’entend avec les yeux. La compli
cation du voyage est qu’arrivés au bas de la
fameuse côte, il n’y a plus de route désignée sur
la carte du pays; mais, moi, j’en connais une que
l'on peut très bien grimper sans voiture si Maud
y consent.
La limousine de M'u0 Clarddge est une superbe
machine à carrosserie énorme, doublée d’une étoffe
déplorablement claire qui la rend troublante
comme une alcôve, laissant entr’apercevoir la
blancheur du drap. Le colosse, à sa conduite
intérieure, sera inquiétant, à peine séparé de
nous par une glace à demi baissée au-dessus de
laquelle Maud a la prétention de diriger la pro
menade en lui traduisant mes indications. Je le
suppose en bois, ou en briques de son pays, et
absolument détaché de l’aventure; pourtant je
voudrais l’envoyer au diable! Combien je déplore
de ne pas avoir appris à conduire! Qu’arriverat-il si Maud me témoigne son intention de faire
l'amitié chemin faisant avec sa coutumière inno
cence de gestes? Il ne comprendra rien à ce
lyrisme-là, sinon que mes cheveux sont un peu
gris pour avoir l’honneur de le supporter.
J’ai laissé la petite Zélie endormie chez moi,
182
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
ayant pris toutes mes précautions pour qu elle ne
puisse pas servir le thé, ce matin, et je pense que
la mère, sachant certainement où dort sa fille en
ce moment, n’aura pas 1 intempestive idée de la
sonner pour qu elle risque un esclandre du genre
de celui d’hier : elle m’a cassé encore une théière
«t j’ai la faiblesse de tenir à mes porcelaines...
— Vous comprenez bien? par la vallée de l’Andelle ! dis-je une dernière fois au colosse installé
au volant rigide et sacerdotal qui acquiesce
d’un énergique mouvement de tête.
Il fait un temps joli, ni trop chaud, ni trop
frais, un de ces temps d’arrière-saison qui ont
l’air de se moquer de vous en vous murmurant
dans un petit vent aigre-doux : c’est le moment
de se quitter, hein, les Parisiens? Alors, on va fer
mer les écluses et désormais ce sera le calme, les
beaux matins emplis de rosée et les beaux soirs de
eouchants vermeils... Canaille de climat maritime !
J’ai fait mettre, dans le porte-bouquet de Maud,
les dernières roses blanches de mon jardin, ces
follettes ébouriffées qui sautent le mur, du côté
du chemin creux. Maud bavarde et me débite les
pires phrases de son répertoire lyrique en trébu
chant sur les locutions les plus vicieuses du
monde. Je lui rappelle son chauffeur en lui dési
gnant son large dos, mais elle rit :
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
183
— Lui? G est une muraille ! Il est comme sourd
pour le français. Et puis, ajoute-t-elle dédai
gneuse, je le paie pour conduire, pas pour écou
ter, mon ami gris jeune!
Ce matin, parce que j’ai mis un costume de
drap moins sombre que d’habitude, elle m’appelle
ainsi, ce qui me vexe un peu. Elle m’avoue que je
lui fais l’effet d’un chien d’auto, d’une de ces
grandes bêtes couleur de cendre de cigare, aux
yeux de braise, à oreilles de loup, qui, pouvant
forcer le lièvre à la course, ont réfléchi qu’il était
quelquefois préférable de se faire traîner philoso
phiquement en contemplant les choses de haut. Il
y a progrès! A son arrivée, elle me traitait
d'amour, comme un chien de manchon, mainte
nant, elle m’accorde plus d’importance mais ne
me respecte pas davantage, car elle se frotte à moi
comme une chatte qui n’a pas peur des chiens.
Je suis calme, heureux, reposé, jouissant en
dilettante de la volupté contenue de cette situa
tion exquise... (Il est tout de même rageant de
constater qu’ayant à ma portée la maîtresse mer
veilleuse, je m’entête à coucher avec la servante...
les hommes sont de bizarres animaux!)
Jusqu’au déjeuner de midi cela se passe bien.
Maud est toute à la joie de découvrir le merveil
leux paysage s’encadrant dans les glaces tiès
484
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
nettes de l’auto comme autant d inestimables
Corot. La belle nature s’impose toujours aux gens
intelligents. Elle trouve souvent des réflexions
charmantes dans leur singulière naïveté.
Nous nous arrêtons dans une auberge, un peu
avant la fameuse côte, une de ces hostelleries d’al
lure ancienne genre Grand-Cerf ou Cœur-} olant,
ressemblant assez à celles dont il est question
dans les œuvres du marquis de Foudras.
Nous mangeons sous une tonnelle, entourés de
pigeons qui roucoulent, tout près d’un méandre
de la Seine au calme de lac... on se croirait devant
un miroir d’eau de Versailles.
— Qu’est-cc que vous voulez boire?
Maud ne connaît qu’un vin en France, comme
toutes les étrangères venues chez nous pour se
griser un peu: le champagne! Celui qu’on nous
tire d’un puits comme d’un immense seau à glace,
est plus sucré que le mien, aussi ne prend-elle
pas la précaution de placer un verre d’eau à côté
de sa coupe. Il en résulte un montant de la con
versation qui me tourmente à cause du raidillon
qu’on doit, nous, monter à pied. Je regarde
notre chauffeur déjeuner dans la salle à manger
de l’hôtellerie, nous tournant toujours le dos,
fidèle a sa conduite intérieure. Ma compagne est
grise comme une petite pensionnaire qui sort de
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
185
pension pour la première fois avec son oncle,
sinon son vieux cousin' Les coudes sur la nappe,
sa toque blanche tombée sur les épaules, la pointe
de ses seins tendant son jersey de soie d’argent,
elle m’explique, d’une voix noyée, quelle croit à
la bonté du monde entier et à la solidarité des
— Mon ami gris-jeune, vous êtes juste amou
reux de moi comme je rêve. Vous faites toutes
mes fantaisies et votre bon cœur se fond dans ma
main et puis vous savez si bien raconter les his
toires ! Il faut aimer les pauvres.
J’ai déjà entendu dire une chose de ce calibre
par un Je mes amis, un jeune enseigne très toqué,
qui, le lendemain, se flanquait une balle dans la
tête parce qu’il ne pouvait pas payer ses dettes de
jeu.
Quand nous remontons en auto, le chauffeur
lui fait une réflexion en anglais ; elle répond étour
diment en français, alors, il reste au port
d’armes, sa casquette à la main.
Elle réitère son explication, qu’elle ponctue
d’un petit sifflement guttural très américain. Il a
compris.
Dans l’alcôve parfumée de roses, ma jeune
mariée pose son front sur mon épaulé en m assu
rant que c’est comme en mer, par temps de houle.
186
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
Je glisse mon bras autour de sa taille, parce que
ça ne peut guère se voir du siège du chauffeur, et
elle soupire :
— Je suis contente, mon ami gris-jeune, parce
que vous ne serrez pas trop fort. Vous pouvez
embrasser mon oreille sur le diamant, j’écoute.
J’embrasse l’oreille, les yeux fixés sur ce dos
carré bouchant l’horizon, avec une folle appréhen
sion de le voir se retourner, et elle me confie,
généreusement, l’effet que cela lui produit :
— Moi, Marcel Hernault, j’aime les manières
des hommes qui sont des chevaliers français.
J’écrirai à mon mari : je ne couche plus parce
que je suis sur le piédestal de l’amour, art nou
veau. Je suis la liberté éclairant le monde. Je me
trouve dans ses bras comme dans ceux de la vic
toire et puis je le vois plus beau avec ses doux
cheveux de chinchilla qu’avec votre brosse à
rebours. Voilà ! Il y a des choses qui permettent p as
la discussion.
— En effet, chérie, seulement je crains quelques
mouvements d’impatience de la part de... la
brosse à rebours. Tous les hommes ne sont pas des
philosophes ou des... dupes de la solidarité entre
les peuples.
J ai gagné le cou, la joue... si ce colosse ne
bouge pas, j aurai les lèvres. Il est certain que la
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
187
solidarité entre les peuples a fait un grand pas!....
Nous montons la cote en face de la colline, de
la fameuse colline des deux amants, et, au point
de vue indiqué sur la carte, notre ange gardien
chauffeur s’arrête automatiquement sans daigner
prendre les ordres. Je dénoue l’étreinte. Maud me
rend un baiser inconscient et s’écrie :
— Oh! c’est un amour!
Elle parle du paysage...
Ce tournant est comme un large balcon sus
pendu sur l’espace immense et très sincèrement
je redeviens, moi, conscient de la merveille...
C’est la douce terre de France étendue à nos
pieds, qui s’étale comme un tapis, alternant les
bandes jaunes des guérets avec les velours verts
des prairies. P ont-Saint-Pierre, Amfreville-sousles-Monts égrènent leurs maisons grises ou
blanches, modestes ou somptueuses, en petits
dés à jouer sur la splendeur des vallonnements,
allant jusqu’à l’horizon bleuâtre comme une houle
peu à peu mourant, rejoignant l’immobilité d’une
mer infinie en charriant une écume de fleurs. La
Seine se replie et se déplie sous les délicats bra
celets de ses ponts. Enorme, avançant sur le flot
miroitant de la plaine, en éperon d un navire
monstrueux, se dresse la côte des deux amants,
déserte de la base au sommet, seulement tapissée
■188
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
d’une herbe rare qui se fend, au milieu, comme
une cicatrice, d’une raie crayeuse, ravin ou sen
tier la traversant en zig-zag d’éclair sur son flanc
dénudé. Pas d’arbres, pas de rochers, une peau
écailleuse et verte, celle du monstre tout nu. C’est
en vain que nous cherchons les vestiges du
fameux château clés deux amants. On n’en aper
çoit, d’ici, que la frondaison d’un parc, à peine
un taillis, ou des ronces sourcilleuses, au-dessus
de ce front désolé.
— Voici, madame, la côte célèbre par sa
légende, dis-je respectueusement tourné vers
elle que guette le chauffeur pour savoir si c’est
bien ça.
Elle joint les mains, reprend toute sa dignité
de grande dame en visite dans le salon français et
s’écrie :
— Ilourrah ! Marcel Ilcrnault, vous êtes !
Puis elle m’accable de questions, jetées en coup
de filet à papillons sur moi :
— Ce sentier blanc qui sépare la falaise en
deux comme d’un coup d’ongle de géant, c’est
celui-là? Est-ce que le jeune homme qui portait
la jeune fille l’avait à son cou? Sur le dos? Ah!
le pauvre chevalier ! Et le père, et les témoins
du pan, étaient-ils en bas de la côte ou en haut?
J ai envie de pleurer! Mon ami gris-jeune! C’était
LE CHATEAU DES DEUX AMANTS
189
si facile de leur tailler des petites marches comme
on fait pour les glaciers de Chamonix!
— On ne pense pas à tout... et puis la légende
n’existerait pas, chère Maud. Ce serait bien dom
mage, au moins pour votre serviteur.
Après quelques échanges de vues, avec le
chauffeur, au sujet de ce chemin qui n’est pas
indiqué sur la carte, nous remontons en voiture.
Maud est énervée, elle me livre ses mains
qu’elle dégante en me suppliant de ne pas la
serrer trop fort, parce que c’est mauvais pour le
cœur. Et c’est étonnant comme cette femme peut
conserver le sentiment des distances tout en lais
sant brûler les étapes. Ce qui me gêne le plus
c’est qu’elle a confiance en moi. Une telle diffé
rence de race nous partage... que c’est comme
pour le sentier de la côte en question, il faudrait
y tailler des petites marches.
Ah ! je m’en souviendrai de la côte des deux
amants! Quelle histoire savoureuse, inédite...
Pourvu, mon Dieu, qu’elle ne tourne pas trop brus
quement!... Nous tournons dans un glissement
rapide, les vallonnements en lacets et les falaises
à pic : ainsi les pages d’un album qu on feuillette
et qui vous évente le visage de 1 éventail de ses
sites. C’est d’une fraîcheur et d’une violente
beauté!...
490
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
Nous sommes tout à coup engloutis sous le
mont, dont le vert nous surplombe, on voit qu’on
ne voit plus rien.
Forster prononce quelques formules gutturales
où il a l’air d’adjurer le terrible coteau de bien
vouloir nous ouvrir une porte. On tourne, on
retourne, on se détourne, enfin le fracas des pier
railles nous annonce qu’on remonte, mais c’en est
fini des bonnes routes. Celle-ci est dure, étroite,
ravinée, elle ressemble à... un coupe-gorge et
cela, en effet, coupe la gorge, en arrière, de la
pente illustre pour faire un lacet strangulant la
monstrueuse colline. J’arrête le chauffeur.
— Mon ami c’est inutile de continuer, je crois
que nous devons descendre. Nous ferons le reste
à pied.
Maud proteste :
— Oh! non! Je ne me sentais pas en forme à
cause d’une tendresse de jambes.
Elle veut dire : mollesse. Je ris et je regarde le
chauffeur qui ne bronche pas.
C est égal, Maud n’est pas sportive pour un
centime aujourd’hui. C’est le champagne de l’au
berge ! Il y en a pour à peine une heure, même
poui des petits pieds en dentelles. Je ne veux ni
la gronder ni la porter... Je sens que si je
remonte en voiture, dans cette atmosphère de
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
19i
cliambi6 nuptiale, c en est fini du. chevalier fran
çais. Ce chauffeur n’entend rien, cependant il
pourrait voir dans je ne sais quel jeu de glaces.
Maud discute. Le chauffeur mesure des yeux
le premier tournant parcouru. ïl y en a trois
comme ça ; ce n’est pas la mer à boire, surtout
pour un Américain.
Mon repos est à jamais fichu si nous remontons
dans cette voiture, où le parfum des roses devient
insupportable, se mélangeant à ï origan de Perse
dont se sert Maud pour ses mouchoirs.
Ce chauffeur, innocent complice, je le veux
croire, hausse les épaules et referme la portière
sur nous.
L’honneur de sa limousine est engagé.
Et le mien, donc?
C’est ahurissant de voir combien ces gens-là
aiment à aller droit devant eux, surtout quand ils
sont assis.
Je me retrouve, le bras encore passé à la taille
de Maud.
Insensiblement, on s’élève et dès le premier
tournant, sur un gouffre vert sombre dont on ne
peut pas bien distinguer la profondeur, c’est le
premier enchantement du vertige. Maud, ayant
l’habitude des gratte-ciel de son pays, est enthou
siasmée. Cela la soulève de plaisir (en même
192
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
temps que mon bras), de se sentir attirée par la
légende comme un fol éphémère par la toute-puis
sance d’une flamme pure.
Il fut un siècle où deux pauvres enfants... Et
voici le siècle où un vieux garçon étourdi... Mon
Dieu comme ça monte, ce bel enchantement sent
tout à coup le maléfice. Un bruit.de ferraille
s’échappe, maintenant, de la silencieuse voiture
électrique. On dirait quelle patine, que parfois
ses roues ne boivent pas l’obstacle facilement. Le
chauffeur, ne pouvant plus se lancer sur une
pente droite, est obligé de changer ses vitesses et
il ralentit.
Je regarde par la petite glace du fond de la
voiture.
— Chérie, c’est amusant. On se dirait dans le
lanterneau de votre palace de Puys.
Elle se serre contre moi. Le tournant dispa
raît, c’est à présent un bois mystérieux, puis un
second tournant de franchi. La côte est de plus
en plus à pic et le chemin de plus en plus mau
vais. Je vois les épaules du chauffeur s’abaisser,
comme s’il se rasait, en animal prudent qui
devine quelque chose, un danger... et brusque
ment, un coup de frein féroce, un craquement
qui retentit jusqu’au cœur.
Ce qu’il a entrevu là-haut est bien la chose la
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
193
plus effrayante qui pouvait nous arriver... Nous
nous sommes engagés comme des fous sur une
route relativement possible pour une bonne
machine mais pas pour deux se croisant en sens
inverse !
Et ça nous arrive !
Nous sommes vis-à-vis d’une autre auto qui
descend. On ne peut ni croiser, ni virer...On est
comme coincés et les deux grosses bêtes ont l’air
de se flairer dédaigneusement, ne voulant, ne
pouvant ni l’une ni l’autre céder la place.
Maud a poussé un cri, un cri de son pays, un
sifflement d’épouvante.
Machinalement, le chauffeur passe la main par
la portière pour prévenir derrière lui.
Oh ! il peut être tranquille de ce côté. Per
sonne ne le suit ! Il fallait être lui pour en venir
là. Je me sens glacé d’une terreur sans nom. Le
voilà, le tournant dangereux de notre histoire!
Et je ne pense plus à la situation amoureuse de la
légende ni à la possibilité de s’en sortir honora
blement.
Je regarde Thomme d'en face !
9
XIV
L’homme d’en face? Eh bien! C’est T essayeur,
dit la terreur des routes! C’est le chevalier casqué
de cuir fauve, aux yeux d’insecte phénoménal,
aux grosses lunettes noires, tête ronde, lisse,
sans aucune autre humanité que celle que pour
rait nous représenter le crâne d’un squelette.
Campé sur sa bête apocalyptique, ses quatre
roues nues écartées comme les crochets de pattes
d’araignées subitement grossis quelques milliers
de fois, il a l’air de faire corps avec elle par l’in
termédiaire d’un suçoir qui plonge dans la pous
sière, cherchant à l’épuiser jusqu’au centre du
globe. Il est toujours macabrement strié de gris
et de noir, couleur d’encre et d’acier, luisant
d’huile, et dès qu’il vole il vrombit terriblement.
En passant près de vous il émet le bruit sec d’une
soie qu on déchire, puis il a disparu. S’il vous
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
195
piquait, vous ne le sauriez jamais puisque vous
seriez mort !
Ils s en vont par bans, les essayeurs, les joyeux
insectes de la mort, et, au hasard, déposent leurs
œufs qui sont des boulons, des chapeaux de roues,
des morceaux de fer capables d’assommer un bœuf,
à quatre-vingt-dix à l’heure. Les essayeurs ce
sont les dragons de la route. Ils gardent des tré
sors qu’on leur confie : les châssis des futures
voitures, mais ce n’est pas leur faute... et bien
souvent, les châssis, eux, ne les gardent pas. A
un passage dangereux, sur un pont en dos d’âne
ou un cassis en entonnoir, ils sont lancés, tou
jours à quatre-vingt-dix à l’heure, et retombent
en bouillie, en pluie rouge; alors on dit qu’ils
étaient des restes méconnaissables, parce qu’à
l’usine celui-ci avait remplacé celui-là et qu’on
finit par ignorer le véritable nom du défunt.
Les essayeurs, ce sont de braves gens. Ils ont
l’ordre d’essayer de se casser les reins pour
essayer leurs machines. Et ils rigolent ferme
dans leur baquet, une caisse à savon de Marseille
vissée par deux vis ' « L’essentiel, vous com
prenez, ce n’est pas la carrosserie... c est la méca
nique. »
Et le mécano part, toujours à quatre-vingt-dix
à l’heure, dans ce monde-ci ou dans 1 autre!..-
196
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
L’homme d’en face demeure immobile, comme
collé sur son trône de tôle couleur de rouille. On
dirait qu’il est assis sur le couvercle d’un ancien
cercueil de métal récemment exhumé! La tête
semble fabuleuse, ornée des traditionnelles lunettes
d’un noir bleu de mouche à viande. Les deux bras,
comme deux pinces de crabe, tiennent sa direc
tion ou plutôt la continuent en deux poignées de
fer bruni. Son châssis, relativement large, porte
ce bonhomme comme un bouchon et maintenant
il hoche en avant et en arrière, salue la galerie.
Pourquoi diable est-il monté là? Pourquoi
diable redescend-il? Il n’en sait rien lui-même.
On fait de l’escarpement, du rase-mottes, comme
ils disent, les aviateurs, les frères supérieurs,
enfin dépouillés de leur chrysalide terrestre.
Et allez donc! Tant que ça peut! Parlez-moi
d’une belle route en ravin desséché ! Si la
rôtissoire ne casse pas là-dedans, c’est qu’il y a
du bon!
Je devine ce que pense le petit gnome, gardien,
aujourd’hui, d’un trésor plus mystérieux que celui
de sa voiture : « Oh ! la la! Une bagnole de luxe!
Non, mais des fois, ce serait-il pas une noce? >
Le drame est muet. Personne, hélas ! ne songe
à s’enquérir de l’entité du voisin, ni des lois du
code de la route ! Il n y a plus ni droite ni gauche.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
197
Il n v a rien que le flanc de la montagne, l’autre
monstreimpassible de ce côté-ci, et, de ce côté-là,
le vide, le goinfre, cent mètres de vertige pour
messieurs les voyageurs qui ne peuvent plus des
cendre de voiture. On est même prié de ne pas se
pencher à la portière !
Le petit gnome trouve ça extrêmement rigolo.
Il est habitué aux mauvaises rencontres. Sa tête
indévissable ne lui tourne pas pour si peu.
Forster — mon regard inquiet le remarque
seulement en allant de la tête du gnome à la
sienne — sue des tempes... à grosses gouttes...
parce que sa voiture, tout doucement, tout sage
ment, se met à reculer. Nous nous en allons en
arrière et cela est écœurant, comme le premier
mouvement du navire qui abandonne l’estacade
ou la terre ferme. Et pourquoi ferait-il autre chose
que reculer? En bonne justice, il ne peut pas for
cer l’autre à remonter la pente, alors il est plus
simple de redescendre et je ne vois guère l’occa
sion de se mettre en nage...
Forster dit, d’une étrange voix que je ne recon
nais pas, une phrase gutturale à Maud et Maud se
jette à mon épaule, m’entrant ses ongles dans le
bras :
— Il dit! Il dit... ah!...
— Que dit-il, mon cher amour? Pourquoi êtes-
198
LE CHATEAU DES DEUX AMANTS
vous si bouleversée? Il fait ce qu il doit faire... il
recule avec prudence.
— Il dit que les freins ne fonctionnent plus et
qu’il ne peut plus s’arrêter.
— Fichtre!
Je pensais justement à descendre par le côté le
moins dangereux pour nous enfuir a pied de cette
impasse, mais l’homme d’en face en a décidé
autrement. Puisque nous pouvons reculer, lui, il
avance, maître de sa direction et freinant comme
un ange! G’est de plus en plus rigolo, à son avis,
pour les gens de la noce !
Maud se met à crier. L’ivresse du champagne,
si légère et si capiteuse, au moins pour moi, se
dissipe en une série de petits hurlements de chatte
qu’on égorge. Elle m’étreint, me paralyse les bras,
en regardant en arrière. Il est de toute évidence
que nous allons à une mort certaine, car un chauf
feur, si maître de son sang-froid qu’il puisse être,
d’Amérique ou d’ailleurs, ne pourra jamais tenir
sa direction dans la ligne voulue lorsqu’il arrivera
au tournant. Il ne saura pas où son arrière-train
porte et même s’il porte sur la route. C’est une
perspective horrible. Je comprends les gouttes
de sueur aux tempes.
Tais-toi, ma chérie! dis-je en pressant pas
sionnément la jeune femme contre moi. Voici
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
199
l’heure de te montrer bellement courageuse. Ne
crie pas ! Ne trouble pas ce malheureux garçon
qui tient notre vie entre ses mains. La peur ne
sert à rien, jamais. Elle empêche d’y voir clair et
de saisir l’occasion d’enrayer le mal, quand elle
se présente.
J’embrasse éperdument la belle bouche rouge
qui pâlit en râlant. Je suis fou de rage et d’amour...
car le chauffeur a autre chose à faire, vraiment,
que nous regarder.
Et l’allure de la voiture s’accélère. On perçoit
comme un bruit insolite de ferrailles qui se déli
vrent de toute contrainte.
Les épaules basses, cramponné à son volant,
Forster semble porter toute la machine dans ses
mains et elle lui échappe de plus en plus. On le
sent. L’homme d’en face, par pitié ou par précau
tion, freine de plus en plus, lui, ayant la géné
reuse pensée de ne pas nous tomber dessus ; mais
c’est tout de même bien lui qui nous pousse aux
abîmes, inexorablement.
Ce que je dis là est idiot, car il ne pourrait pas
retenir deux voitures sur la pente et encore moins
la nôtre que la sienne, puisque la nôtre n’a plus
de frein. 11 m’est très douloureux d entendre Maud
gémir comme cela, je 1 aurais crue plusspoz^we. Je
m’imagine que, sans le champagne, elle aurait été
200
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
plus résignée. La voilà qui me rend mes baisers
et me mord, littéralement.
— Marcel Ilernault, crie-t-elle, sauve-moi, je
t’aime, au secours! Je ne veux pas mourir...
Et elle entrecoupe ses folles supplications fran
çaises d’interjections anglaises qui, très sûrement,
édifient le chauffeur sur ses différents états dame.
Je me souviens que j’ai failli deux fois me
noyer et que j’ai vu, au front, sauter une toiture
de ferme dans les airs où elle y plana pour ainsi
dire quelques secondes, mais, vraiment, non, je
n’ai jamais eu cette affreuse sensation d’une poigne
qui vous tire en arrière, impérieuse et puissante,
vous insinuant une obéissance passive, un laisseraller général de toutes vos facultés. Ici, c’est la
mort en la fuite, le lâcher-pied abominable contre
lequel on ne peut rien que s’enfouir de plus en
plus dans l’anéantissement final.
Sauter à droite? C’est le flanc uni de la mon
tagne où on ne peut s’accrocher à rien !
Sauter à gauche? C’est le vide, le gouffre à pic !
A chaque tour de roues, un cahot et à chaque fois
je me dis : « Allons, ça y est! La pauvre jolie rose
blonde ne sera plus tout à l’heure qu’un tas de
chair sanglante en bas de la funeste côte. » Je ne
crois pas en Dieu, mais je ne suis pas loin de
songer que les deux amants protégés par le grand
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
201
démon de l’amour, nous punissent d’avoir voulu
profaner leur souvenir par notre curiosité mal
saine.
Le tournant ! Le tournant Je sens la voiture
qui dévie. Forster vire le plus à la corde qu’il
peut contre le rocher, racle le flanc dur de la mon
tagne en tordant un garde-boue... mais, sa roue
d’arrière, où est-elle? Un choc, un cahot plus
violent que les autres m’annoncent qu’elle a sauté
le coin dans le vide. La voiture penche un peu,
puis se redresse.
Sauvés pour ce tournant-ci ! Malheureusement,
la voiture, comme délivrée elle-même d’une
angoisse, va plus vite, et Maud pousse un cri plus
aigu.
Alors, du chauffeur courbé sur sa direction,
j’entends monter, ou mieux gronder ces paroles,
comme on entend gronder la foudre en se bou
chant les oreilles :
— Mais, nom de Dieu, empêchez donc la
patronne de gueuler! Si on est foutu, on le saura
bien assez tôt.
Et ce avec le plus pur accent de Montmartre '•
Maud se tait, car elle vient de s’évanouir en rece
vant ces paroles en pleine face.
Non seulement son chauffeur entend le fran
çais, mais encore il le parle... et comment!...
202
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
Une réaction salutaire s’opère chez moi. Je n’ai
plus du tout envie d’embrasser personne. Je
regarde l’homme d’en face, le gardien du trésor
qui nous chasse du paradis, le dragon mystérieux
envoyé à notre rencontre par le génie de la mon
tagne.
— Monsieur, lui dis-je d’une voix aussi respec
tueuse que possible, il y a ici une jeune femme
qui a peur, est-ce que vous ne pourriez pas la
prendre avec vous? Je vous en serais bien recon
naissant.
Le gnome ne bronche pas. Dans le tapage in
fernal des moteurs renâclant sur le travail qu’on
leur demande, a-t-il seulement entendu?
Notre chauffeur, personnel, souffle, féroce :
— Pas l’heure des politesses ! Chacun pour soi.
Le copain en a d’ailleurs plein les bras comme
moi-même. Ce n’est pas le poids d’une poule qui
rétablirait les différences.
Dédaigneux de relever le qualificatif, je dis, en
serrant les dents :
— C’est que je suis Français, moi! Il me semble
naturel de sauver la femme. Après, on se débrouil
lera.
— Couchez-la sur la banquette du fond et em
pilez les coussins dessus. Y a que ça à faire! Si
vous croyez que je m’amuse !
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
203
— A quoi puis-je vous aider? Si je descendais
sur le marchepied pour essayer de caler la voi
ture?
— Vous etes pas louf? Avec quoi? Avec votre
ruban ? Penchez-vous pour veiller au second
tournant, c’est là qu’on va y sauter ! Ah ! ton
nerre, ce que je voudrais être dans une rue de
Panam !
En me le figurant avec d’autres poncifs, moi
aussi 1
... Et il se passe une chose que je renonce à
comprendre : la voiture, à ce tournant-là, s’en
gage tout entière dans le vide... et se met à
rouler à toute vitesse, en arrière, sur une pente
tout unie, sans un cahot, sans une secousse, et
après cette course folle, ce déraillement à l’envers,
elle se retrouve, les quatre roues d’aplomb, sur
la route d'Amfreville !...
Nous ne sommes pas morts. La voiture, par
exemple, a sa direction cassée; Forster, un coup
de volant dans la poitrine relativement bénin.
Moi, rien. Seulement Maud est furieuse d’avoir
été à moitié étouffée sous les coussins. Elle en
sort toute rouge, les yeux égarés... Quant au
gnome, il a disparu. Non! Le voilà tout là-haut
qui tourne à plein gaz; il tourne, là-haut, comme
un oiseau planerait.
204
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
Il y a un moment d’émotion. J’offre un cigare
au chauffeur qui sourit. On se serre la main à
l’américaine et on s efforce de rire tout à fait.
On laisse la voiture à la garde de Forster qui
se logera dans la petite auberge voisine d’où
sont accourus des tas de gens de très bonne
volonté.
Maud est si révoltée que je la ramène tout dou
cement vers la gare la plus proche. La marche lui
rendra son équilibre mental, fera jouer ses
muscles endoloris par la secousse morale sur
tout. Je tiens son bras bien serré sous le mien et
j’unis sa main glacée à la mienne brûlante :
— Ma chérie, nous ne verrons pas le château
des deux amants aujourd’hui. Ce sera pour une
autre fois. Nous n’en étions pas bien loin, cepen
dant.
— Oh ! Marcel Hernault, sanglote-t-elle, je suis
perdue, je n’ai plus de forces ! Mon mari va tout
connaître... et il croira que je l’ai trompé. Ah!
ces affreux domestiques... ce chauffeur est un...
voyeur.
Elle veut dire voyou; mais, dans le cas qui
nous occupe, le mot est aussi juste.
Sur la route, des moutons trottent, nez bas,
dans la poussière et un grand chien les range, à
notre passage, comme s’il les comptait. Des
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
20o
oiseaux chantent près d une petite rivière, avant
de s endormir et le soleil, très loin, prend le ton
d’une orange ruisselant sur une nappe rose. L’air
a la saveur délicieuse de la vie retrouvée, si calme
et si placidement ordinaire, mais si voluptueuse
au fond.
Elle remet sa tète sur mon épaule.
— Voulez-vous m’épouser, Marcel Hernault?
Ce sera moins impropre que si mon mari vous
croit mon amant.
— Vous voulez dire moins ridicule?Non, petite
Maud extravagante et peureuse. Je ne veux pas
vous épouser parce que vous êtes trop jeune, trop
belle, surtout trop capricieuse. On a fait un essai
loyal, je m’en contente parce que j’espère que ce
sera mieux quand nous retournerons là-haut,
sans voiture.
Silence. Elle tremble.
Nous entrons dans une petite gare déserte. Je
prends nos billets pour Dieppe.
Cela sent la vie bourgeoise après ces péripéties
de drame. Nous revenons chez nous comme deux
époux qui se sont cruellement disputés et qui
découvrent que la paix a du bon. Nous montons
dans le train. Sa toilette blanche, un peu fiipée,
évoque une mariée en rupture d’église.
Assoupie près de moi, elle n ose pas s en-
206
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
dormir tout à fait et elle murmure, d’une voix
ingénue :
— Est-ce que vous ne pouviez pas tuer ce
chauffeur, dites? Il serait mort de l’accident et ça
arrangeait tout!
XV
Gomment sortir de cette impasse?... Maud, elle,
est sortie de chez moi déclarant qu’elle y courait
un grand danger. Tout son aplomb de cow-boy a
disparu. Elle est allée s’installer, en camp-volant,
chez elle, c’est-à-dire dans le palace démoli. « Ces
hôtels de province sont si inconfortables », disaitelle en arrivant à l’Ermitage. Et elle a trouvé, je
ne sais pourquoi, que ma chaumière, même
doublée d’un cœur, ne lui paraissait pas sûre.
J’ai de la peine de cette fugue, car je ne pense
pas avoir démérité ! Je n’ai péché ni en paroles ni
en actions. Je n’ai pas menti, je n’ai pas omis.
J’ai fait tout ce qu’elle a voulu, mais il est évident
que je n’ai pas tué le chauffeur. Je crois que la
déception vient de là. Il ne faut jamais être le
témoin d’un affront, parce que celui qui en fut la
victime finit par confondre le témoin avec le cou-
210
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
droit à disposer de son âme (puisqu’elle appelle ça
ainsi) et elle prêche la croisade pour la réhabili
tation du sentiment pur en face de la contrainte
par corps. On s’y perd... au moins quand ça
manque de champagne! C’est une variété double
de la flore féministe! J’ai étudié souvent cette
curieuse anomalie des femmes cultivées qui con
siste à vouloir égaler le mâle, et j ai toujours
conclu à leur impossibilité de le faire sans même
m’occuper de la petite différence, quantité négli
geable devant leur furieuse suprématie d’imagi
nation; mais où je ne peux plus garder mon
sérieux, maintenant, c’est quand Maud déclare
que les couples bien assortis pourront vivre un
jour, sans échanger autre chose que des vues sur
la solidarité des peuples. Toutes les femmes ont
des sens, et des sens beaucoup plus développés
que les nôtres, même (j’allais dire surtout)) celles
qui n’en ont pas ! Je pense que la première fémi
niste, en liberté amoureuse, eut la simple idée de
prendre le dessus après avoir eu trop longtemps
le dessous, histoire d’arriver au même résultat, et
si je dois des excuses aux femmes honnêtes pour
ce raisonnement qui a un peu l’air d’une carte
transparente, il est pourtant la juste appréciation
d un cas pathologique absolument ridicule. Et
elles ont toutes accouché de leur petit monstre
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
211
moral : les unes réformant le mariage par l’adul
tère, les autres s’occupant de détrôner l’homme
dans les emplois administratifs et les troisièmes,
les moins dangereuses, multipliant dans les nur
sery les occasions de ne pas faire leurs enfants
par les moyens du bord, en style de marine. La
guerre, en diminuant les possibilités mâles, a
doublé, triplé les possibilités femelles. C’est une
armée de nouveaux ennemis qui se lève contre
nous et qui empoisonnera l’amour dans ses fon
taines scellées. Moi j’ai découvert l’hypocrisie du
mot, mais elles finiront par décréter l’inutilité du
geste, entre gens très intelligents. Alors je ne
sais pas très bien ce qui va nous rester... sinon le
champagne!
Maud est une amoureuse froissée.
Moi je suis un amant qui sait son métier
d’amant. On pourrait parfaitement s’entendre à
demi-mot, cependant, pas devant monsieur le
maire, pour que je lui surprenne un sourire de
coin... parce que la mariée serait trop belle pour
mon âge.
Zélie m’a dit, un soir, avec la plus sincère des
naïvetés :
— Je comprends pourquoi les journaux disent
que vous êtes un homme de science.
Or Maud m’a demandé, un matin :
212
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
_ Pourquoi n’irions-nous pas vivre au château
des deux amants?
Cela revient au même. Ce que les femmes
prisent le plus dans un homme de n importe quel
âge c’est ce qu’il peut leur apprendre; seulement,
il faut pouvoir les quitter, pardon, les laisser
partir, dès qu elles en savent aussi long que
vous.
Zélie préfère l’odeur de la verveine à celle de la
pipe ou du crabe.
Maud a la terreur des maternités qui déforment...
tout cela ce sont des appréciations passagères,
point des vocations inaltérables.
J’ai connu, quelques instants, une fille qui
entre deux cigarettes prenait le miché sérieux à
témoin de l’injustice du sort qui l’avait conduite à
jeter son premier fœtus dans les latrines. Elle
m’attendrissait beaucoup plus que la suffragette
de Londres déclarant qu’on devrait châtrer toute
personne du sexe différent coupable de séduc
tion.
Je n’aime pas que la sœur inférieure se montre
agressive parce que, si elle est la plus forte, elle
n a pas besoin de moi et je ne paie plus, ni en
argent, ni en nature. Qu’elles s’arrangent !
Maud est une belle statue qui cherche son ani
mateur et le veut soumis, de tout repos, d’un
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
213
rang social qui la flatte dans ses instincts de sau
vage tout récemment acquise à la civilisation. Elle
a une peur bleue du jeune homme parce qu’elle
pense que ce serait la même chose qu’avec son
mari, et, qui sait, si ayant aimé son époux d’un
premier amour de vierge, elle ne désire pas lui
conserver une sorte de fidélité idéale, consistant
à ne le tromper que légitimement. Maud y va
peut-être franc jeu, car elle est bien moins rusée
que ma petite Normande parce que moins opprimée
par le joug social. Cependant, elle ne consent pas
à perdre la face devant son chauffeur. Elle m’a
dit, et je lui ai répondu, tout autant de choses
qu’il en faut pour compromettre une femme du
meilleur monde dans cette fatale excursion au
château des deux amants, et voilà la pudeur qui
remonte, cette vieille entremetteuse de l’amour,
ce spécial aphrodisiaque inventé par la nature aux
abois afin d’indiquer au cruel chasseur que l’heure
de l’hallali a sonné.
Non, je ne peux ni ne dois retenir chez moi une
femme qui s’en va parce qu’elle n’y dort plus
tranquille. Au moins elle l’avoue (comme elle a
tort! Je n’en abuserai pas). Mais alors qu est-ce
que ça peut bien lui faire que son mari le sache
ou ne le sache pas, puisqu elle a eu 1 impunité
avec sa permission? Ce n’est pas une nuit de plus
214
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
ou de moins qui diminuera ses chances, au maii,
comme ils disent aux Etats?...
Et moi qui n’aurais pas demandé mieux que de
la voir partir, il y a huit jours, je me dépite paice
que... je n’ai pas tué le chauffeur !
Ah! tuer le chauffeur à propos, tout est là!
Son installation de fortune au palace en démo
lition lui a coûté très cher, et à moi aussi, natu
rellement. On a entassé dans la seule chambre
disponible, celle à laquelle on monte par un esca
lier branlant, en spirale, tout ce qui peut être
utile, et surtout inutile, à l’existence d’une capri
cieuse en villégiature. Maud y a donc un lit de
cuivre de trois mètres de large, dernier système
de tendeur perfectionné, une commode de bois
des îles, un chiffonnier Louis XV et une quantité
innombrable de coussins multicolores jetés sur un
tapis d’orient de tons trop neufs. Son cabinet de
toilette est pris sur la galerie vitrée, la fameuse
galerie d’où l’on verra la mer sous tous les aspects,
mais dont on n’a encore vitré que ce coin-là. C’est
du camping, du plein vent, moi je ne pourrais
pas y dormir une heure avec le mugissement des
marées et des rafales. J’ai envoyé pour arranger
certains angles un peu nus, mon bouddha aux
yeux d émeraude, des soieries japonaises et pas
mal de porcelaines pour y faire la dînette. Elle a
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
21^
engagé, en outre, deux domestiques de Dieppe,
un couple de gens craintifs, de physionomie
naturellement ahurie, lesquels gens de Dieppe
témoignent d’une aversion maladive pour les rats
parce que les sous-sols du palace sont peuplés de
ces animaux qu’on dérange à coups de marteau et
qui en deviennent féroces. Angélique, ma cuisi
nière, a voulu présider aux ultimes rangements ;
elle tient à garder l’estime d’une hôtesse dont les
pourboires sont fabuleux.
— La pauvre dame, m’a-t-elle dit confidentiel
lement, elle a certainement son araignée et ce
n’était pas prudent delà loger chez vous, mais c’est
pas une raison pour la laisser sans surveillance.
La surveillance d’Angélique est du reste de
tout repos, étant donné celle qu elle a l’habitude
d’exercer sur sa fille! Quant au père Filoy, il
apporte des fleurs et les plante à même les par
quets en tassant la mousse, puis il verse de l’eau :
— Ça n’a pas l’air de l’inquiéter beaucoup qu’on
tue ses plafonds. Vous pensez si ça coule en
dessous, à cause de l’arrosage !
Et la vie des gens ne l’inquiète pas davantage,
bon père Phi-Phi.
Par exemple ma cow-boy daigne manger chez
moi, à déjeuner, parce qu’elle aime la cuisine a la
crème. Elle ne veut pas dîner et se fait conduire
216
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
à Dieppe dans la petite charrette que je lui ai
prêtée, malheureusement, car son domestique est
en train de me gâter la bouche de ma jument.
— Pourquoi déjeuner et pas dîner?...
— Parce que je ne veux pas m’attarder, le soir,
dans les chemins : j’ai peur.
— Même quand je vous sers de garde de corps?
— Surtout.
Je commence à devenir nerveux. Plus moyen
de travailler, plus moyen de m’absenter. Aucune
liberté ni d’un côté ni de l’autre. Octobre s’avance,
les feuilles tombent sous un petit vent mou qui les
pourrit en les lutinant. Je ne livrerai pas ma copie
à la France légendaire, mon second chapitre sur
le prieuré. Je suis fort contrarié, mais... mais... la
nuque de Maud, sous ces frisons dorés, la caresse
de cette peau de blonde si étrangement réservée
dans l’abandon qu’elle fait de toute sa personne,
répétant :
— Finissez donc, vilain vieux garçon! Je n’aime
pas qu’on m’embrasse comme un mari.
— Alors comme un amant? Donnez-moi vos
lèvres!
Elle réfléchit, secoue la tête et réplique .*
— Il n’y a pas de communion dame entre nous.
J’ai proposé de retourner au château de là-bas
et cette fois de grimper, à pied, ce calvaire de
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
217
1 amour, pensant que la communion pourrait v
avoir lieu; elle ne veut plus entendre parler de
cette promenade.
— Maud, si vous voulez entrer d’abord au châ
teau des deux amants (qui n’étaient que des fian
cés), je vous épouserai ensuite.
Ce que je dis là n’est pas plus qu’une plaisan
terie galante, car le mariage avec cette folle me
ferait l’effet d’un cauchemar encore plus terrible
que la marche en arrière, marche nuptiale d’un
genre tout particulier m’ayant laissé le goût du
baiser mortel; pourtant je commence à com
prendre que pour avoir quelque chose de très
beau, il faut y mettre le prix.
— Non! je veux pas deux maris à la fois, l’un
pour le plaisir et l’autre pour l’honneur. Si on est
des loyaux compagnons, il faut pas trahir avant.
Je n’ai pas confiance. Vous pensez tout le temps
à me prendre l’orgueil. Je veux rester libre de ne
rien donner sans vous avoir vaincu. Une alliance,
en guerre, c’est pas des caresses!
— On s’en est aperçu, en effet, chère madame,
à la conférence de la Société des nations!...
Comme un Français bien averti en vaut deux, si
j’ose prétendre à l’union sacrée, c est que je veux
qu’on me permette de faire mes preuves. Je vous
ai entendu dire qu’on devrait s’éprouver avant...
10
218
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
— Vous êtes mal convenable! Un chevalier
porte les couleurs qu’on lui impose et il fait les
tours de force qu’on lui demande. On m a trompée
une fois, oui; je veux éprouver le second amour
pour qu’il dure davantage. Marcel Hernault, vous
m’aimez pas du tout. C’est moi qui vous aime...
convenablement.
Et elle me parle de la victoire de Samothrace
qui a des ailes et pas de bouche pour embrasser
les héros. Son amour est ainsi. (Sans tête?)
J’ai failli lui répondre par une grossièreté qui,
certainement, n’aurait pas arrangé les choses.
Ah! la folie de ces femmes au sujet de leur amour
éthéré? C’est comme la couleur du caméléon, ça
change à chaque mouvement de violence : colère
ou orgueil! Mais le plaisir, la volupté, c’est impé
rieusement de la même couleur que notre chair
et on ne se trompe jamais quand on cherche à
assortir l’autre chair à la sienne. Mon Dieu, que
tous ces discours sont inutiles! Quand elle aura
un peu plus d’années, comme elle comprendra
qu’il est toujours irréparable de perdre un seul
instant de joie charnelle et de passer, sans le voir,
à coté de son maître. Et qu’importe le serpent
pourvu qu’on ait le frisson de la faute.
En désespoir de cause, je lui propose d’aller
nous promener moins loin.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
219
— Voulez-vous que nous allions visiter le cime
tière de Varangeville, ma chérie? Entre le palace
américain que vous habitez qui est la carte forcée,
le neuf de cœur et le trop chimérique château des
deux amants où vous ne voulez plus aller, il y a
peut-être place pour un soupir sur la fragilité des
choses humaines! Magrise nous y conduira et à
ciel ouvert, sans chauffeur intempestif.
Elle accepte, avec une moue :
— C’est pour choisir notre tombeau?
— Il est certain que si vous permettez qu’on
nous couche ensemble dans le même cercueil,
chère Maud, tout le plaisir sera pour moi. J’ai
déjà connu ce genre de récréation avec une dame
célèbre qui n’avait pas l’habitude de donner pour
tant sa part... aux vers, malgré son tempérament
de grande tragédienne.
Maud me met la main, sa main ambrée, sur les
lèvres.
— Tais-toi, mauvais vieux garçon! Français
léger! Gâcheur de gloire!...
Elle a bien dit ça. (Elle y croit, elle, à la gloire !)
Et je suis humilié par son esprit de solidarité
entre les peuples, lequel, cette fois, n’est pas en
défaut.
Tout de même, Maud m’a tutoyé... sensation
délicieuse...
220
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
Et Maud a un peu peur de moi : la crainte est
le commencement de la divine sagesse.
Nous partons pour le cimetière de Varangeville
où nous allons, je l’espère, porter chacun en terre
nos démons particuliers.
XVI
La petite église trapue a l’air, au milieu de ses
tombes, d’une grosse couveuse grise qui garde
ses œufs et ses œufs ce sont les crânes blancs
des morts !
Ils seront éclos au jugement dernier, leur âme
reviendra leur restituer les mouvements de l’allé
gresse, ils chanteront le joyeux chant de la
résurrection. En attendant, elle est silencieuse,
recueillie, loin de toute humanité. Elle écoute le
bruit des vagues qui la bercent en lui disant de
prendre patience : tout arrive quand on a la foi.
Autour de ce refuge des pauvres défunts c’est
grand et petit, le large, le cerclant de sa fluidité,
se pose dessus comme ces cylindres de verre
protégeant les bouquets de noces ou les pendules,
en province. Rien que la mort et 1 infini... si,
encore une rose d’automne, très jolie, la dernière
222
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
d’une branche qui festonne le deuil d une grille
noire. Je tente de la cueillir pour l’offrir à ma
compagne qui refuse d un geste très digne .
— 11 ne faut pas voler un mort.
Étrange héroïne de roman, qui aurait trouvé
naturel de me faire tuer un brave chauffeui cou
pable de m’avoir vu l’embrasser !
Nous sortons de ce cimetière pour nous asseoir
dans la falaise, en dessous, verte comme un
fauteuil de velours, et elle parle gravement, reli
gieusement :
— Marcel Hernault, je ne vous quitterai que
pour le grand voyage ! (Couché sur sa robe, le
front appuyé à sa hanche que je devine jolie et
ferme, j’ai l’envie de me boucher les oreilles.
Si elle recommence... elle va rompre le charme
de cette heure adorable. Mon Dieu ! Pourquoi
une femme cultivée ne peut-elle comprendre
que si un beau corps veut communier avec l’in
fini ce n’est qu’en faisant partie du silence et
que pour que nous lui donnions la préférence,
il faut que nous le sachions la statue de la beauté.)
Marcel, méchant vieux garçon, je n’ai plus le
courage de chercher votre cœur parce que vous
n’en avez pas. (Elle hésite.) Vous, vous êtes un
libertaire. (Un libertin?) Vous ne prenez pas soin
de ma réputation et vous finirez par me rendre
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
223
abandonnée de moi-même. (Ça c’est gentil !) Laissez-moi les mains. Je n ai que trop aimé vos trom
peries de vieux mauvais sujet volatil. (Volage?)
Oui, vous etes ou trop vieux ou trop jeune encore
pour mon cœur de fille colère. Vous me dites des
choses tendres que j’aimerais manger, (Goûter?)
si vos yeux ne les faisaient pas détestables et si
vilaines. A qui se plaindre, je suis triste !... et sûre
que vous me tromperiez si j’étais votre amie...
absolument. Oui, vous me tromperiez, comme un
jeune homme.
— Amie imparfaitement délicieuse, vous exa
gérez! Si je vous trompais je ne vous le dirais pas.
— Alors, vous me trompez chaque fois que
vous gardez le silence, Marcel Hernault?
La riposte est naïvement émouvante. Je baise
ses doigts avec ferveur.
— Maud, soyons amis jusqu’à la douceur de ne
pas nous blesser, au moins ! Pourquoi employezvous le système des conditions, ce marchandage
moral tellement immoral •* ça et pas ça, tout ou
rien. Ah! ce tourment que vous vous donnez pour
vous refuser à vous-même le droit à la liberté
entière, vous qui prêchez si bien la croisade contre
les esclaves du devoir conjugal. Je finirai par
croire qu’il est nécessaire de vous violer. Or, je
n’aime pas du tout ce genre d exercice qui ne
224
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
convient pas à mon esprit, très rassis. Â oyons,
soyez franche, madame, avouez que je ne vous
déplais pas?
Elle a son jersey bleu de ciel et sc perd avec
lui dans le ton azuré de la mer qui lui sert de
cadre. Je m’aperçois, justement à cause du reflet
céleste, qu’elle est plus pâle que d habitude,
quoique sans poudre illusion. Cette femme ne
dort plus de son bon sommeil d’enfant sage.
— Maud, reposez-vous bien, là-bas, dans votre
grande baraque à demi écroulée? Il y a le bruit
des vagues ou celui des rats ! Vos domestiques,
au rez-de-chaussée, où ils couchent, racontent que
c’est un sabbat infernal. Cela m’inquiète de vous
savoir si seule. Voulez-vous que nous retournions
à Paris tous les deux? J’y ai un très confortable
petit logis où nous serions tellement loin de la
vie héroïque. Ah ! Maud, la fantaisie d’un geste
libre et que je veux élégant ne vaut-il pas toutes
vos théories sur l’union des âmes.
— Vous ne me méritez pas, Marcel Hernault.
Mon destin c’est de faire faire de grandes choses
aux hommes. Ils me l’ont tous dit, ceux qui m’ont
vraiment aimée.
Vous voulez entendre par là de grandes
folies ?
— Il n’y a de grandes choses qu’au-dessus de
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
225
1 humanité ordinaire. Il faut être courageux, audessus du monde, pour le dominer. Vous donne
riez quoi pour m’avoir, vous?
— Mais... moi-même, madame!
Ma réponse est partie avec l’insolence qui rem
place, chez moi, la jeunesse, cette fatuité natu
relle de celui qui sait et qui peut, laquelle fatuité
je n’ai jamais su dissimuler quand on m’agace.
Après tout, je la vaux bien, car je suis plus
intelligent qu’elle et, en outre, je n’ai plus de
temps à perdre.
Le cimetière auquel nous adossons notre idylle
est là pour nous apprendre que seul demeure
de nous le qualificatif de '. propriétaires.
« Ci gît un tel, propriétaire !... »
et si je ne suis pas le propriétaire de Maud, que je
passe, au moins, dans la propriété d’autrui pour y
mettre en valeur ses richesses cachées.
Elle me regarde, effrayée.
— On m’a raconté (encore une histoire de
magazine) qu’un chevalier de votre pays, peutêtre à l’époque du prieuré des deux amants, avait
demandé la permission de causer avec la fille
d’un prince le temps de conserver dans le creux
de sa main un charbon allumé. On lui permit
226
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
cette chose, et comme la conversation semblait
trop durer au père il lui dit qu il trichait et que
c’était bien honteux pour un chevalier ! Alors
celui-ci lui montra sa main brûlée jusqu à 1 os...
Je contemple, en souriant, la charmante vic
time de tous les magazines et de toutes les plus
mauvaises littératures du monde.
— Votre chevalier ardait vraiment d’une ardeur
extraordinaire, je l’avoue. Il avait tout simple
ment le cœur sur la main. C’était le bon temps
pour les grandes dames ! Aujourd’hui, ce n’est
plus avec ça qu’on peut séduire les femmes... la
braise suffit.
Forster n’aurait pas dit mieux. Je suis exaspéré,
j’ai envie de la flanquer à l’eau pour la repêcher
ensuite, car je sais nager. Ah ! qui donc lui ôtera le
goût de jouer avec le feu ? C’est irritant à la fin. Et
si nous n’étions pas les hôtes de ce petit cimetière
marin, en ce joli décor mélancolique... Mais j’au
rais peur de scandaliser les honnêtes propriétaires
dormant là dans la confiance ingénue en la valeur
de leur concession perpétuelle. Comme si ça exis
tait, les concessions perpétuelles?
Là bas, le phare d’Hai s’allume et met un dia
mant au doigt de la terre, tendu sur le large.
Nous nous levons parce que le soir tombe,
hile marche, à mon bras qui la soutient aux
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
227
passages glissants, avec une lassitude la rendant
touchante malgré son langage artificiel. Ah ! la
pauvre chère folle passant à côté du bonheur très
modeste de la femme : l’amant ou l’enfant, qui
vaut tout de même bien les grandes missions
diplomatiques chargées de réunir à la fois
1 amour passionné d’un homme et la soumission
cultuelle de tous les autres! Il y a peut-être bien
eu des Jeanne d’Arc et des saintes Thérèse, mais
si les hommes étaient tous aussi francs que moi,
le cynique, ils avoueraient qu’ils ne les ont jamais
autant aimées que les Cléopâtre ou les Ninon ! Je
crois même que l’homme préfère encore se sen
tir un rival préféré à l’indifférence absolue de
tout amour charnel... car où il n’y a rien le
diable perd ses droits.
Ce pourquoi nous sommes venus, selon ce que
je me l’étais figuré, enterrer nos démons parti
culiers dans le cimetière de Varangeville !
Magrise file et la clochette de son collier répand
un petit bruit alerte de délivrance : Magrise
retourne à l’écurie...
Moi je retourne à mon péché. J’ai une indiges
tion d’azur.
Comme je dépose respectueusement M ne Clarddge sur la première marche de l’escalier bran
lant de son palace, temple ouvert à tous les vents
228
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
du large et de l’esprit, elle se tourne vers moi,
joint les mains en un geste de fervente supplica
tion :
— Marcel Hernault, désirez-vous quelque chose
d’autre que je puisse donner ?
— J’ai tout ce que je désire, Maud, par le plai
sir des yeux, le seul que vous permettiez.
J’ai répondu cela un peu froidement, peut-être,
sans penser que je ne pensais plus à elle.
— Je vous demande, moi, de ne jamais vous
endormir avant d’avoir regardé du côté de la mer,
vous savez, la mer captive chez vous, et plus haut
encore, sur le phare du temple des mouettes
qu’on aperçoit de votre chambre à coucher.
— Ah! oui ! Les deux amoureux regardant en
même temps la même étoile? C’est ça que vous
voulez dire ?
Elle bat des mains avec une enfantine satisfac
tion.
— Oui ! oui ! Oh ! que vous êtes Français légen
daire quand vous voulez. Jurez de regarder le
soir, je m’endormirai plus tranquille.
Je ris en dépit de je ne sais quel frisson mélan
colique. En vérité je regrette de ne plus avoir
vingt-cinq ans. Je finirais par m’amuser aussi de
ces puérilités sentimentales.
Je pense à vous soir et matin, ma chère belle
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
229
amie, ou plutôt du matin au soir, car la nuit
appartient au mystère. Je ne réponds pas de mes
rêves, moi, je les crois moins chastes que les
vôtres.
Elle ne détourne pas son regard d’eau pure,
mais elle mord ses lèvres où afflue le sang. Elle
est très belle dans son orgueil qui ne veut pas
plier : le chevalier à l’épreuve du feu fait école !
La peste soit pour les charlatans qui ont fabriqué
nos légendes !...
Nos relations vont se refroidissant. Voici bien
trois jours que je ne reçois ni Maud Clarddge, ni
missive d’elle, de sa grande anglaise dont un mot
barbouille toute une page... et je n’ai pas vu le
seigneur Vadrecar, maître des huit heures dont
le plan n’est jamais terminé. Aussi ai-je pu finir
mon second article sur le Château des deux amants
et vérifier le fameux texte où il est dit que le che
valier borgne avait les mœurs les plus regret
tables...
L’air est lourd, ce soir d’automne, une moiteur
étrange se dégage des tentures havanes de ma
chambre, comme si je me trouvais tout à coup
transporté au milieu d une mystérieuse forêt
peuplée de fauves. J’ai ouvert les deux fenetres,
celle qui donne sur l’allée de la mer et celle qui
regarde vers les falaises de la plage de Puys où se
230
le château des deux amants
dressent, par-dessus les frondaisons de la uouchure
et les villas en étage, les singulières branches
d’arbre mort des échafaudages du palace.
Ai-je besoin d’avouer, à ma honte, que je n ai
pas pensé à contempler le phare du temple... de
Minerve, cet odieux lanterneau de zinc vert-degrisé qu’on a eu le tort, selon moi, de ne pas
flanquer immédiatement à bas, tant il déshonore
l’horizon. Mes deux fenêtres s’encadrent des
feuilles rousses des plantes grimpant autour de
ma maison et cela continue, par un ton en har
monie plus claire et plus vivant, les tentures de
ma chambre. Je suis à la fois chez moi, isolé du
reste du monde et dans la nature, la réelle nature.
L’odeur des feuilles qui meurent, des fleurs qui
se fanent et de la campagne attristée rendant
leurs dernières tiédeurs comme on rendrait une
âme, exaspèrent toutes les sensualités. C’est une
caresse troublante, plus près de la peau qu’aucune
autre, parce qu’on la devine s’attachant à vous
dans un très long adieu.
Je ne suis pas seul, pourtant.
Etendu sur mes draps de soie, comme sur
l’étoffe d’un écrin, luit, dans la nuit, un corps fin
et fuselé, une petite créature qui a la gracilité de
1 enfance et les délicates rondeurs de la poupée
femme. C’est une figurine de biscuit, une statuette
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
231
dont les prunelles vivantes brillent en jetant des
lueurs phosphorescentes. De la pointe des pieds
à la racine des cheveux noirs qui rejoignent la
nuit, on n’aperçoit qu’une sorte de rayon blanc,
ondulant avec le frisson léger de la respiration.
C’est la vie du dehors, la vie toute nue de la terre
qui s’est incarnée là en y ressuscitant le printemps
de jadis. Voici la blancheur des pâquerettes se
répandant en gouttes de lait sur le gazon, voici
la mousse frisée des églantiers qui cache le
bouton de la rose tout près d’éclore, et le bras
étendu fait balancer jusqu’au tapis les cinq pétales
menus de ses cinq doigts ouverts. En vérité, ce
cadre de l’automne sombre de ma chambre pro
longé par celui de l’automne encore fleuri du
jardin fait ressortir merveilleusement l’exquise
jeunesse du tableau.
Ah ! petite fille, petite servante d’amour, encore
combien de temps serez-vous le bouquet des
champs que respire le citadin blasé sans savoir ce
que la nature le lui fera payer un soir, un beau
soir mystérieux comme celui-ci ? Ou vous vous
refuserez à son désir, à ce service divin et, en le
privant de vos jolies grâces, vous le rejetterez dans
la nuit, à la plus profonde nuit, la plus glacée de
l’hiver, celle où l’on doit fermer les fenêtres parce
qu’on a peur d’un rhume de cerveau! Et malgré
232
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
votre douceur, votre rire enfermé discrètement
dans votre gorge comme celui des colombes qui
étranglent d’amour, la forêt que j’habite est peu
plée de fauves. Je vois y briller l’œil oblique de
la panthère qui veut mordre, la griffe solide et
coupante de la chatte sauvage qui cherche à déchi
rer de la soie... ou de la chair.
— A quoi penses-tu? ai-je l’imprudence de lui
demander.
Zélie sait très bien que j’ai horreur des phrases.
Que les mots les plus doux me font l’effet de
coups de canif et que je la veux muette pour que
rien ne dérange la ligne de son sourire.
— A rien, répond Zélie très bas, un peu hon
teuse d’en avoir dit si long.
Ce soir, j’ignore pourquoi, j’ai sur la poitrine
une pierre m’étouffant avec laquelle on m’aurai^
jeté dans l’océan du silence. Et là-bas, tout là-bas,
la mer est en rumeur, une rumeur sourde,
pleine de menaces, pareilles à celles d’un peuple
mal dompté cherchant à fomenter de nouvelles
émeutes. Je suis désorienté, sinon désenchanté.
J’ai vraiment fini d’être heureux comme un dieu...
Je commence à devenir bête comme un homme !
Est-ce que par hasard, Mme Maud Clarddge
m aurait intoxiqué de sa sentimentalité, ou ten
dons-nous tous, désespérément, vers un absolu
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
233
de plaisirs qui les mêlerait, ceux du corps et ceux
de l’esprit !
— Tu mens !
Le mot tombe sur elle en cinglement de fouet
et je vois le corps charmant qui frissonne, se
révolte contre cette incompréhensible brutalité.
— Vous ne voudriez pas que je vous dise à qui,
tout de même.
— Mais si, à la spéciale condition que tu ne me
parles pas de l’Américaine.
Il faut croire que nous y pensons tous les deux.
Zélie fait un geste las et replie son bras derrière
sa tête.
— Alors... vous aussi?
— Encore ! dis-je mécontent en coupant un
cigare d’un mouvement sec avec l’odieux plaisir
de celui qui décapite.
— Je peux pas m’empêcher. Elle ne vient plus.
C’est donc que vous allez la voir ailleurs.
— Moi, je ne quitte pas mon bureau.
— Vous lui écrivez peut-être... et je sais ce
qu’on dit dans les lettres. J’en ai lu.
— Zélie, tu finiras par te faire gronder.
— Vous n’attendez que l’occasion, hein?
— Ce n’est pas ce qui manque.
— Ah ! oui, la théière, et puis le sucrier, et
puis la tasse ? (Elle rit en dedans.) Comme s il n y
234
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
avait pas trop de toutes ces affaires-là, ici. Estce qu’on les regrette quand on ne s en sert pas?...
ces sales chinoiseries inutiles.
— Il est certain que tu es une chinoiserie fort
inutile et que si on te cassait...
Elle se soulève un peu sur ses reins et met ses
deux bras sous sa tête. Ce haussement d’épaules
qui prend aux petits talons pour en arriver aux
aisselles, à la naissance des bras arrondis en guir
lande, a la grâce perverse de la fatigue heureuse
ou du dédain le plus absolu.
— C’est vous qui pleureriez, sûrement. Pas
moi.
— On est toujours désolé quand on a fait une
irréparable bêtise. Toi, ça t’amuse.
— Ah ! non, j’en ai assez ! Je veux dormir. Allez
donc travailler dans votre bureau. Laissez-moi
tranquille. Est-ce que vous l’époussetez, votre
bureau? Non... Eh bien! (elle ajoute, rageuse :)
quand on ne sait pas faire une chose Lut pas se
plaindre de celui qui sait la faire.
Elle regarde droit devant elle, se baigne dans
le ciel qui entre tout entier, criblé d’étoiles, par
la fenêtre. Ce qu elle s en fiche, de mes idées sur
la possession des rares porcelaines de la Chine ou
du Japon. Il y a, de l’autre côté de la terre, des
petits bonshommes très patients qui ont manié,
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
235
trituré, colorié, émaillé, cos bibelots précieux et
qui sont déjà morts de leur application à leur
tâche pour que les doigts méchants de la petite
fille réduisent leurs œuvres en poussière ! Mais les
doigts de M118 Zélie sont, eux, de vivants bibelots
qu’elle apprend à soigner depuis quelle connaît
l’Américaine...
Tout à coup je vois les yeux de la jeune fille
s’éclairer d’un singulier rayon, elle se soulève
sur ses deux bras arc-boutés en arrière, ses deux
seins minuscules tendent leur bout de corail
comme si deux nez de très petites bêtes pas
saient par deux trous de sa chair, en flairant le
sang dont ils sont déjà barbouillés. Une curiosité
intense, mêlée d’épouvante, la tient encore clouée
sur le lit, mais ce qu’elle voit lui coupe momenta
nément le souffle.
— Monsieur Marcel ! fait-elle enfin, éperdue
d’une terreur qui me semble à moi complètement
inexplicable, puisque je tourne le dos à la fenêtre,
monsieur Marcel, regardez, regardez, là-bas... en
haut...
Elle désigne le ciel et son geste est si impérieux
qu’il me force à me retourner en me boulever
sant d’une terreur presque égale à la sienne.
Est-ce donc qu’il me faut, vraiment, regarder,
la nuit, du côté de ce palace, que je m’absorbe en
236
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
l’amoureuse contemplation devant ce phare
comme l’un des deux fiancés pensant à la même
étoile ?
Alors, je vois, je comprends ce qui effare la
fillette au bras tendu.
Je pousse un cri qui me déchire la poitrine.
Mon cœur éclate dans le plus tumultueux des
battements.
Le ciel est rouge.
C’est un incendie.
C’est le palace qui brûle '
XVII
D un bond Zélie s’est jetée sur ses vêtements.
Moi, je cours à la porte sans même prendre le
temps de mettre un veston ou un chapeau.
— Vite, Zélie, le chevalet la voiture. Ne réveille
personne. Tu sais atteler. Ne perdons pas une
minute. Viens m’aider.
Docile, cette petite fille, exquise servante
d’amour, se revêt de sa livrée de servante ordi
naire, et, s’enveloppant de ses habits sombres, fait
disparaître la luminosité de son joli corps de por
celaine, retrouve, avec eux, le ton respectueux de
la domestique bien stylée, attentive :
— Tout de suite, Monsieur, on y va ! Mais vous
n’allez pas sortir ainsi, en pantoufles, en bras de
chemise, sans veston, comme si vous descendiez
à votre bureau? Qu’est-ce qu’on dirait, dans le
pays? Monsieur? Attendez-moi... C’est peut-être
238
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
pas le feu. Une illumination, des fois, qu’elle aura
inventée, pour éclairer sa maison puisque l’élec
tricité fonctionne pas encore...
Mais je n’écoute pas. Je suis soulevé d’horreur,
d’une horreur presque superstitieuse. Je ne com
prends pas, je ne veux pas comprendre autre
chose, sinon que le palace brûle!
Nous attelons et nous partons. Nous filons dans
le chemin creux où il fait si noir — j’ai oublié
d’allumer les lanternes de la voiture — que nous
aurions la sensation de rouler en barque sur la
pleine mer sans le tintement des sabots du cheval.
Au loin on entend de grandes rumeurs, peutêtre les vagues qui enflent leurs flots tumultueux,
peut-être un peuple fomentant l’émeute, la révolte
contre la cruauté des éléments.
Enfin, voici l’esplanade. Nous montons la rampe
au galop. Zélie s’accroche à mes genoux, dans le
fond de la voiture, hurlant à la mort, comme mes
chiens, que j’ai laissés chez moi usant leurs ongles
contre la porte de leur chenil... car, oui, c’est
bien le feu, un spectacle effrayant et superbe!
Les charpentes du palace brûlent tout entières
du côté nord, cela doit avoir commencé dans les
soubassements des anciennes cuisines et gagné
cette forêt de mâts qui hérisse la maudite cons
truction. Pourvu que cela ne gagne pas le côté
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
239
sud, celui de la mer où elle a sa chambre !... Les
ouvriers auront laissé une de leurs forges mal
éteinte, un brandon quelconque en sera tombé
sur leurs démolitions, des tas d’anciennes boise
ries prêts à flamber comme des paquets d’amadou.
Oui, moi je suis coupable de l’avoir laissé aller
là-dedans, seule. Elle m’avait fait jurer de regar
der, tous les soirs, le lanterneau du phare et moi,
parjure et lâche, j’ai oublié... pendant que prenait
le feu, le feu qui purifie tout, dans ce palais de
la belle au bois dormant. Ah ! pauvre belle au
bois dormant que j’aime en secret, sans doute,
sans vouloir me l’avouer, parce que je me sens
indigne d’elle.
— Zélie, tu vas garder ici le cheval. Quoi qu’il
arrive, tu resteras pour tenir Magrise, pour qu’elle
ne recule pas devant le feu. Nous en aurons
besoin... Foi de Marcel Hernault, si je ne reviens
pas avecMaudd Glarddge, c’est que je serai mort.
La petite suffoque de larmes.
— Laissez-moi aller avec vous, Monsieur Mar
cel. Je vous aiderai encore! Le cheval restera,
bien attaché ! Oh ! Monsieur Marcel, c est donc
vraiment que vous ne me connaissez plus que vous
me repoussez !
Je n’entends pas. Je n’écoute pas. Déjà des
ombres sortent de partout, dégringolant des sen
240
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
tiers. On perçoit les cris des ouvriers qui cou
chent dans le pays ou dans les anciennes écuries
du casino, le long des terrasses.
Désordre, confusion et bruits inutiles, car lorsque
les pompiers arriveront de Dieppe... il n y a pas
d’eau en pression ici... rien que la grande mer,
cette splendeur qu’on ne peut employer, toile de
fond de toutes les catastrophes.
J’ai franchi les différents barrages qui défendent
cette redoutable forteresse : amas de moellons, de
briques, de tôles rouillées, de grilles tordues, de
sable ou de chaux. Je ne suis qu’en pantoufles et
je me déchire les pieds à tous ces obstacles. Ma
chemise de soie est en lambeaux et l’air salé me
mord à la poitrine en décuplant mes forces. Estce que je ne deviens pas, de nouveau, le marin
du navire en perdition, du bâteau qui brûle et
va sauter? J’ai eu froid, trop froid au cœur. Voici
le moment de flamber moi-même. Je saurai peutêtre encore redevenir le Français de jadis quj
croyait à la folie de l’amour. Au bas de l’escalier,
de la première marche de cette spire branlante
qui tourne dans de la fumée, j’entends des cris
humains ou inhumains. Ce sont les domestiques.
— Monsieur! Monsieur! Ne montez pas! Ça
fume sous vos pieds et il n’y a que cet escalierlà...
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
241
Pourquoi donc ces imbéciles ont-ils attendu
que ça fume? Qu est-ce qu ils font à me regarder
monter?
Je suis sur le palier de la galerie, devant la
porte de son cabinet de toilette tout en glaces où
elle a fait tendre des stores parce que, disait-elle,
tout le pays aurait pu la voir faire ses ablutions,
le matin. La porte, ô stupeur, n’est pas fermée à
clé ! Moi qui m’attendais au devoir d’enfoncer
cette porte, j’entre comme chez moi. Le ron
flement des flammes vient de l’échafaudage en
dessous, il gagne sans doute l’escalier; mais rien
ne fume encore dans l’appartement. Tout y est en
ordre et fort calme. Si elle était partie à temps...
ou déjà morte asphyxiée? C’est inouï! Elle dort
donc si bien qu’elle ne saisit même pas le bruit
de mes poings sur le vitrage de la seconde porte,
celle qui donne directement sur sa chambre, son
unique chambre, nid d’aigle farouchement élevé
au-dessus du triste monde ordinaire. La seconde
entrée s’ouvre aussi. Aucun tour de clé.
— Maud?
Je demeure pétrifié. Maud est étendue dans son
grand lit de milieu, le lit de cuivre qui commence
à refléter les rayons rouges de l’apothéose. A la
clarté brutale de l’incendie, je la vois somptueu
sement parée de sa robe d’or, la gorge nue et ses
11
242
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
cheveux sur les épaules lui faisant un voile d or
assorti, couchée comme l’autre, tout à lheuie
dans le mien, les bras arrondis sous sa tête. C est
tellement insensé qu’une colère subite m envahit.
Est-ce que cette femme se moque de moi, comme
l’autre?
— Maud! Le feu! Vous êtes entourée de
flammes. Debout! Toutes les charpentes vont y
passer. L’escalier est déjà entamé. Mais, sacre
dieu, m’entendez-vous ou êtes-vous morte?
Elle éclate de rire, d’un rire clair, aussi clair,
ma foi, que l’incendie qui dévore sa maison.
— Je sais, je vois, j’entends. Vous êtes un
amour d’être venu, parce que je vous attendais...
— Vous m’at... ten... diez?
Elle se dresse, tranquille et ses yeux durs,
fixés, plantés dans les miens, ses grands yeux
d’enfant cruelle, elle me répond :
— Mais oui, cher vieux garçon, c’est moi qui
ai mis le feu. Je vous avais dit de regarder de
mon côté à cause de ça. Vous avez! Je suis con
tente. Si vous n’étiez pas venu, c’est que vous
m’auriez pas aimée, alors je serais partie volontiers
car ce n’était pas la peine de vivre sans amour de
vous. (Elle prend un temps, comme à la ComédieFrançaise, et déclare très digne :) Marcel Hernault,
vous me plaisez, je consens à être votre femme
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
243
cette nuit, ensuite vous serez aussi mon mari le
jour, pour l’honneur, n’est-ce pas? C’est ma
chance ! Je veux la courir dans le danger.
Ah! Je vais la battre!... Tout tourne autour
de moi. Il me semble que je suis repris par la
spire de l’escalier qui me roule vertigineusement
dans la fumée. Non seulement cette femme est
folle, mais encore elle va me rendre ridicule, ou
criminel ! Ah ! non, non, pas ainsi ! Moi, j’aime à
savoir au juste ce que je fais, en amour. Merci
bien de la brûlante occasion... il fait tellement
chaud que... ça refroidirait n’importe qui. J’ai
pu l’avoir tout à mon aise dans mon silencieux et
obscur ermitage et vraiment ce n’est pas au milieu
d’une illumination pareille que je tiens à savourer
un pareil fruit exotique. Ce n’est pas l’incendie
qui me paraît la sauvage aventure, maintenant,
c’est elle-même, ce corps de blonde en or et en
marbre, rehaussée de cheveux d’or qui sentent le
roussi des sorcières.
Et puis, quoi, je suis fatigué...
— Maud, dis-je les dents serrées atrocement,
comme si je les entrais dans sa chair, j’ai horreur
des complications sentimentales ! Qu’il s’agisse
d’un baiser ou d’une phrase mal construite,
j’aime à rétablir la mesure. Je dois nous sauver,
vous et moi, d’une situation... qui m empêche de
244
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
m’attendrir. Quand je devrais vous faire des
cendre, la tête en bas, de votre trône de furie, je
vous jure que vous en sortirez... intacte.
Et je ris, à mon tour, j’étouffe. Je cours à la
fenêtre mais je n’ose pas l’ouvrir, c’est celle sur
la mer. Si je fais, par là, un appel d’air, nous
n’aurons pas le temps de chercher une issue.
Elle paraît très étonnée :
— Marcel, vieux garçon gris-jeune ! Grand
chien d’auto, tu es moins brave que moi.
— Ah! finissez, hein! Je place ma bravoure
un peu moins bas que vous, ma chère. Les Fran
çais ne sont pas des singes, ni des chiens cou
chants.
Il est certain que je ne sais plus ce que je dis.
Je jette un coup d’œil aux vitres. On voit grouiller
des gens, des ombres, de petites ombres, car ce
nid est placé haut dans les branches de son arbre
mort. J’arrache un rideau de satin, derrière mon
bouddha aux prunelles d’émeraude, un rideau
bleu qui lui servait de repoussoir et le jette sur
elle.
— Couvrez-vous et essayez d’être décente. Vous
êtes à moitié nue. Il y a du monde pour nous
voir passer, je vous en préviens, et en effet, nous
allons ressembler à un couple qui sort du lit...
Sacré...
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
245
Je jure. G est plus fort que moi. Elle le tient,
son beau scandale.
Elle a peur. Pas du feu, mais de moi, car je ne
dois pas avoir Pair très tendre. Elle balbutie d’un
ton de petite fille éplorée :
— Mes colliers ! Je veux emporter mes colliers.
Et je dois attendre qu’elle prenne ses colliers
dans un tiroir : celui de rubis, celui de turquoises,
et celui de pierres de lune.
Je la pousse vers la porte, empaquetée du
rideau. Là, il n’y a plus de palier. L’escalier
volant, le joli petit escalier en spirale s’est éva
noui et, à sa place, un gigantesque éventail de
flammes nous balaie le visage de ses volutes cui
santes. Nous sommes bien forcés de reculer. Je
devine que le salut sera du côté des galeries
ouvertes, par les charpentes qui sont encore épar
gnées. Il nous faut gagner les échelles... mais
des échelles de maçon pour une femme...
— Ah ! triple folie, démon qui nous enferme
dans une chaudière, fille de satan, va!...
Je me conduis comme un charretier, car je la
secoue en jurant, et elle crie comme si on la
violait. Non, c’est complet. Elle va appeler au
secours, maintenant!
Pour atteindre à ces échelles, il faut enfoncer
une glace épaisse, celle de son cabinet de toilette
246
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
le séparant du reste du balcon. J’arrive à briser
cette glace, mais je me blesse à une écharde de
verre. Je secoue ma main, j’arrache l’écharde.
Maud éclate en sanglots.
— Marcel, je ferai tout ce que tu voudras...
J’irai n’importe où... je vous demande pardon.
Et elle s’affaisse, ayant perdu connaissance à
la vue du sang qui l’inonde. Quel courage!...
J’aime mieux ça. Je suis débarrassé de ses phrases
incendiaires. Ça devenait tout à fait exaspérant.
Je la prends comme un paquet, ficelée de ses
fameux colliers. Elle est inerte, c’est plus lourd
mais relativement moins encombrant. Je me fais
un peu l’effet de Forster : je préfère que les femmes
ne... crient plus. Nous touchons aux planches d’un
échafaudage de l’entrepreneur, simplement atta
chées par des cordes. En dessous on entend la
rumeur de la foule. Les gens de Puys peuvent
nous voir et sont édifiés. Comme pour la marche
arrière, il y aura trois tournants dangereux ;
irons-nous jusqu’au troisième? Il le faut, je le
veux. Je n’ai pas du tout envie de mourir comme
un rat enragé dans une pareille rôtissoire. Ah !
non, ça ne serait pas français. Je la sauverai,
dussé-je lui donner le fouet, plus tard. Elle se
fait pesante pour ma main blessée. Cependant je
ne sens pas du tout cette blessure, tellement je suis
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
247
en colère. Je descends. Les échelons ne plient pas.
Et je compte machinalement les échelons. Puis-je
songer au bel amant de la légende? Il montait une
rude rampe, le pauvre, mais il avait l’amour pour
la soutenir, lui. Moi je descends cette échelle sans
autre chose que ma rage et ma suprême volonté
de ne pas être ridicule. On est Français comme
on peut et selon les époques. Pauvre Maud! Que
d’honneur vous me faites ! J’ai l’éblouissement
de l’incendie dans les yeux et un méchant goût
de suie amère dans la bouche. A vrai dire, en
portant ce paquet de satin bleu d’où sort une tête
auréolée de cheveux blonds, j’ai l’air d’un voleur
qui emporte une sainte, la statue d’une jolie
sainte... et il y faudrait la foi.
Ah ! la troisième échelle ! J’entends les cris,
qui se rapprochent, de toute cette foule, tournant
au bas de ses montants comme l’eau refluant
autour d’une pile de pont. Ils disent : ne descen
dez plus! Attendez! Que veulent-ils m’expliquer?
Pourquoi veulent-ils qu’ayant amené miraculeu
sement mon fardeau jusque-là, je l’abandonne?
Attendre là, sur cette planche qui bascule? Je
n’ai vraiment pas l’habitude, moi, d attendre ou
de m’appuyer sur les ouvriers, les domestiques,
des salariés quelconque pour faire ce que j ai
résolu de faire. Si je ne sauve pas cette femme,
248
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
je suis déshonoré ou ridicule et ça me suffit poui
me soutenir. Pas besoin d amour, non.
Ah! l’échelle plie dès le cinquième échelon,
je perçois un craquement... elle ne plie pas, elle
casse... et le vent d’une chute effroyable me coupe
la respiration. Nous sommes tombés. La foule
s’est ouverte pour nous recevoir. Maud a poussé
un hurlement si horrible que j’en ai les entrailles
comme arrachées... et je demeure debout, abruti,
sur un pan du rideau de satin bleu que je n’ai pas
lâché.
J’étais donc trop vieux pour sortir vainqueur
d’un incendie d’amour, et ne fallait-il pas plutôt
mourir là-haut dans l’éblouissement d’une volupté
surhumaine? On nous entoure et on nous porte.
Quelqu’un, — oh ! qu’il soit remercié, puisque
je n’ai pu le faire ne l’ayant pas reconnu, — me
tend un seau d’eau et j’y bois longuement, tel
un animal au bout de la course. On entend le
bruit des pompes qui descendent la grande pente
de la colline d’en face, venant de Dieppe... Ah!
il est bien temps ! Je rencontre, parmi cette cohue
de gens qui se lamentent, M. Lamarine. Il me
serre les mains. Ce bourgeois a l’enthousiasme
d’un poète :
— Mon Dieu, vous êtes blessé. Elle aussi. Je
vais tout de suite en auto à la ville et je ramène
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
249
un médecin. Monsieur, vous avez fait un tour de
force... j’ai vu... Ah! que c’était beau!
— L’ai-je sauvée? Hélas ! Gomme elle crie !
On l’installe dans ma voiture. Zélie sanglote.
Le satin bleu et la robe d’or sont tout gluants.
Nous partons, je tiens les rênes de la main gauche,
car je ne sens plus du tout ma main droite.
— Monsieur Marcel, hoquète Zélie, il fallait
pas descendre par cette échelle. Ils l’avaient rac
commodée aujourd’hui avec des cordes, en atten
dant l’autre.
Ah ! oui, on attend toujours quelque chose de
plus solide ou de meilleur, dans la vie.
Des gens nous suivent, religieusement silen
cieux. Ge n’est pas un triomphe, c’est donc un
enterrement?
Mon Dieu que je suis fatigué !
Délivré de l’abominable crispation d’une an
goisse qui a duré toute la nuit, je suis enfin
couché sur mon lit, ce lit que la petite fille et moi
nous avons laissé un peu en désordre pour nous
précipiter dans le grand cauchemar. L’aube blan
chit les persiennes baissées de mes fenêtres.
L’électricité brûle encore et Zélie à mon chevet
me supplie de me calmer.
Je sanglote à poings fermés. Qu ai-je fait * Suisje tombé sur elle ou ma-telle échappé? Ah!
250
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
comment se rappeler les gestes d un cauchemai ?
La mère Angélique me tend une potion que je
repousse, furieusement.
— Ça ne sera rien, dit Zélie, d’une pauvre voix
monotone qu’on devine accablée de sommeil.
Buvez toujours, à cause de votre fièvre. Je vous
dis que les médecins sont là. Deux, et une infir
mière, et puis sa bonne, et puis tout! Les jambes?
C’est pas important, allez, pour une femme riche
qui n’a rien à faire.
Angélique murmure, grondante :
— Il fallait donc pas lui apprendre ça tout à
trac, après une nuit pareille !
Maud a les deux jambes brisées et, en outre,
des fractures importantes dans les reins. Il ne
reste, de la très belle poupée américaine, la
poupée en or, que le buste : la tête, les épaules
et les bras...
Vivra-t-elle?
Oh! pauvre chère toquée? Pauvre victime des
légendes chevaleresques et des divagations bien
modernes! Voilà tout ce que j’ai su faire de toi.
Nous n’entrerons pas dans le château des deux
amants !
XVIII
Maud Glarddge étant intransportable, la moitié
de ma demeure s’est changée en infirmerie.
Nous attendons d’une minute à l’autre la venue
de John Glarddge, qui a télégraphié de Paris deux
mots pour dire impérieusement : Je viens.
Get homme va recevoir un coup terrible, car il
n’a pas appris encore toute la vérité. Il ne sait
pas que Maud est estropiée, incurable. Elle est
restée dans une situation incertaine pendant plus
de quinze jours. On hésitait à faire une double
opération, puis, elle a réagi par la très grande
pureté de son sang jeune et calme, elle est rela
tivement sauvée, c’est-à-dire qu’elle ne pourra
jamais se tenir debout, mais elle demeurera
entière, gardera ses belles jambes de sportive
qui ne lui serviront plus à rien si elles retrouvent
encore l’élégance de leurs formes. On craint des
252
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
complications dans les reins, pourtant on est sûr
qu’elle vivra. Elle cause, elle mange et ne crie
presque plus quand on arrange ses pansements.
Sachant que son mari doit venir, elle a demandé
à me voir.
Sur la pointe des pieds, je me suis glissé jus
qu’à son lit, un lit étroit, tout blanc, assez sem
blable à ceux que les accoucheurs appellent : un
lit de misère où elle est étendue, immobile, les
membres inférieurs pris en des ligatures inex
tricables qui en font un grand bébé au maillot.
Tout est décoloré en elle, jusqu’à ses cheveux
blonds qui ont pâli, privés des soins mystérieux
du cabinet de toilette. Elle est, maintenant, d'un
marbre à peine rosé et sa bouche, un peu dé
formée, les coins abaissés par le sinistre rictus
de la souffrance, est séchée, couleur de cuivre.
Ses yeux sont vagues, noyés d’une eau trouble.
On a enlevé de sa chambre toutes les choses
frivoles pour ne laisser que des murs nus, un
store blanc voilant à peine le jour et des instru
ments de nickel qui mettent une note dure en iso
lant son existence de tout ce qui est la douceur
de la liberté mondaine. Ce n’est plus que la nonne
dans une cellule, toujours prête à subir la pré
sence du Dieu de la miséricorde chirurgicale.
Ses mains amaigries tordent machinalement
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
253
des fleurs. Il y en a beaucoup au pied de son lit,
des chrysanthèmes, des roses d’arrière-saison, des
corolles de serre qui ne semblent plus avoir la
force d’embaumer. Chaque matin, on descend
chez moi, de la villa Marie-des-Roses, des gerbes
envoyées par Mra0 Lamarine qui s’est intéressée
à cette grande bohème de la richesse venue
s’échouer sur la plage de Puys. Sirène victime de
ses propres enchantements.
Maud ignore son malheur. Elle pense qu’elle
pourra marcher prochainement, elle en parle. Je
la regarde oppressé, navré, gêné, malgré moi, de
n’avoir pas le chagrin que je devrais avoir, j’allais
dire le remords. Elle sera désormais la grande
infirme qu’on roule dans une petite voiture et elle
perdra peu à peu sa belle assurance d’enfant
gâtée par tous les meilleurs dons de la nature et
de la fortune.
— Maud me voici, vous désirez me revoir. Je
vous en remercie de tout mon cœur. Sans votre
formelle volonté je n’aurais pas osé me repré
senter devant vous.
Je ne veux pas qu’elle puisse se souvenir des
paroles violentes prononcées dans cette affreuse
nuit.
Elle sourit sans remuer, sans tourner la tête
vers moi. Visiblement l’autre Maud, 1 amoureuse
254
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
romanesque, est absente. J ajoute respectueuse
ment :
_ Vous savez que nous attendons M. John
Clarddge? Il me paraît mieux de ne pas dire :
votre mari.
— Oui, fait-elle d’une voix lointaine, très
détachée, je crois qu’il viendra. John est un
homme très exact pour les affaires sérieuses. Moi,
je vous ai demandé, Marcel Hernault, parce que
je ne voudrais m’en aller d’ici que bien guérie.
Combien pouvez-vous me garder avant que je
marche?
Je tressaille profondément.
— Mais, ma pauvre enfant, pourquoi êtes-vous
si pressée de me quitter?
— J’ai peur de vous encombrer. Oh! Je savais.
Vous êtes un noble garçon ! (Elle s’efforce de sou
rire et je m’aperçois que ses jolies dents blanches,
peut-être un peu larges, ont jauni.) Je ne vous
demande pas le secret, vous ne pourriez pas
trahir. J’ai seulement besoin de toutes mes forces
pour répondre à mon mari et si je ne sais pas
quand je marcherai, je serai inférieure à lui.
Je ne sais, moi, où me mettre pour qu’elle ne
voie pas ma contrainte. Tout est si net, si blanc,
si glacé chez elle, autour d’elle, qu’on se sent soimême sous l’autorité de l’arrêt médical. Je vais
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
vers la fenêtre pour arranger le store et je fais
semblant de regarder si elle est bien fermée.
— Maud, votre mari décidera. Où voudriezvous aller? A Paris, sans doute. Peut-être regret
tez-vous votre appartement, plus confortable que
cette maison.
Et après la fenêtre c’est la porte dont j’examine
la serrure. Je souffre le martyre... parce qu’il
faudra tôt ou tard qu’elle connaisse la vérité.
— Marcel Hernault, je ne peux pas tourner la
tète. Vous vous en allez?
— Non, chérie. A moins que vous ne l’or
donniez.
Je m’agenouille devant son lit en baisant ses
mains, ses doigts minces aux ongles comme
bleuis parce qu’ils se sont crispés sur la mort en
voulant la repousser. Je lui cache ainsi ma face
contractée par une douleur qui n’est, hélas ! que
de la pitié, mais qui est une vraie, une très sin
cère douleur.
— Je serai peut-être obligée de m’en aller...
pas pour suivre mon mari, Marcel Hernault.
Enfin, je ne veux pas peser sur vos bras... com
prenez-vous ! murmure-t-elle doucement résignée
à la mondanité de la dame en visite, car elle ne
conserve plus rien de son orgueil de poupée en or.
Je constate qu’il n’y a plus rien non plus de
256
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
vibrant entre elle et moi. Nos cœurs ne se rejoi
gnent pas si nos bouches ont connu le gou^
d’amers baisers. Nous n’avons pas communié, se
lon son expression favorite. Et puis tout doit être
si cruellement changé en elle? Elle ne vit pas,
elle végète comme une grande fleur, pareille aux
plantes qui sont là. On l’a arrachée de la pleine
terre pour la déposer sous une vitre de serre où
on lui mesurera également la pluie et le soleil.
Se souvient-elle même de ses violents caprices,
de ses folies, de son crime si durement expié?
— Votre main est guérie, cher garçon?
— Oui, à peu près.
Je lui montre la cicatrice que m’a faite l’éclat
de verre. Elle est encore noire et rouge comme
une morsure.
Elle sourit :
— Nous nous en tirerons, Marcel Hernault,
parce que la guerre est finie. Je suis décidée à
demander la paix, voilà.
— Que voulez-vous dire, Maud?
— Oui, je parlerai à mon mari. John est très
bon. Il comprendra que je lui ai dit des choses
inutiles.
Je ne vois pas bien ce quelle entend par ces
choses, car elle n’a certainement pas pu lui écrire
depuis qu elle est dans cette chambre de torture.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
257
Il est vrai qu avec cette femme on est toujours
au-dessous du possible !
— Maud, quel est votre plus cher désir en ce
moment?
— Je n’ai plus rien à désirer... que fuir, fuir,
très loin de tout.
Je pose avec précaution sur son front froid,
presque froid comme ces plateaux de porcelaine
qui l’entourent, tous ces instruments d’acier, un
baiser aussi doux que je peux le lui donner...
seulement il ne me rappelle pas les autres !
Elle ferme les yeux.
— Non, je ne tiens plus à rien. Je suis si aban
donnée de moi-même, à présent. Un moment, j’ai
cru que je m’élevais vers un ciel, un beau ciel, et
ensuite je suis glissée dans un enfer... maintenant
tout est sombre, c’est comme un rêve, où j’aurais
des cheveux gris, Marcel Hernault, je suis plus
vieille que vous !
Est-ce qu’elle dort?
L’infirmière gratte à la porte. Je suis resté
peut-être trop longtemps. Je lui ouvre. La femme
en blouse pâle salue sévèrement. Elle hoche le
front comme une institutrice surprenant des
enfants en faute et elle me fait signe que 1 entre
vue a assez duré.
Je ne suis pas plus avancé. J ignore encoie
258
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
pourquoi Maud a voulu me voir avant de revoir
son mari qu’on lui a annoncé avec tous les ména
gements voulus. Je dois avoir manqué d’élan.
J’ai été encore le vieux monsieur égoïste, quoique
poli. Ce n’est pas le crime d’incendie que je
reproche peut-être à Maud, c’est de ne plus
brûler de sa ferveur ingénue... ingénue jusqu’au
crime !
Les deux médecins qui l’ont soignée sont dans
ma chambre où ils rédigent leur dernier bulletin
que je dois remettre à John Clarddge, si celui-ci
arrive pendant leur absence.
— Vous êtes certains, messieurs, de votre
diagnostic? dis-je en scrutant ces visages fermés
dont les regards sont des énigmes si difficiles à
déchiffrer.
— Hélas ! cher monsieur Hernault, il n’y a aucun
autre espoir que celui de la vie, une petite exis
tence murée entre la chaise-longue et la voiture.
Les fonctions normales sont rétablies, mais elle
ne peut pas se passer de la nurse... comme les
enfants en bas âge, et c est dommage pour ce beau
corps de créature née pour être mère! Mais elle
peut, dès à présent, voyager en automobile en
prenant toutes les précautions désirables. Puisque
vous dites que son mari est très riche, cela ne
souffrira pas de difficulté.
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
259
L’autre médecin examine, à l’aide de ma lor
gnette, laissée sur la croisée, la sinistre carcasse
du temple des mouettes qui salit encore la face de
la mer de son noir fantôme.
— Et dites-moi? fait celui-ci, un peu excité,
on ne trouve toujours pas la cause de cet incidie? Des bruits ont couru, on parle de bidons de
pétrole vides sous les échafaudages. Les flammes
ont si soudainement éclaté. Vous n’étiez pas là,
naturellement?
II profère ce naturellement comme s’il était cer
tain du contraire.
— Mon Dieu, docteur, la malveillance est sur
tout dans les propos tenus autour d’une catas
trophe. Il est clair pour l’entrepreneur, M. Vadrecar, que c’est une simple imprudence d’ouvrier.
Il y avait un tel désordre, là-dedans.
Je dois comprendre que ce n’est pas du côté de
l’incendie qu’il dirige sa question indiscrète mais
plutôt sur ma présence, en chemise de soie et
pantoufles, à cet... accident arrivé à une heure
avancée de la nuit. De quoi va-t-il donc se scan
daliser, le pauvre homme?
J’ai moi-même rédigé une note pour une feuille
locale dont le rédacteur en chef était venu m’in
terviewer. Non! il n’y a qu’un coupable... c est
la victime. On se salue et ils se retirent.
260
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
La journée est humide, boueuse, pas froide
mais l'allée de la mer, dépouillée de sa bordure
fleurie est jonchée de feuilles mortes que Filoy
ne songe même plus à balayer, tellement la
catastrophe semble avoir paralysé tout le person
nel. Les Filoy sont terrorisés. Ils ont le flair
des chiens de garde qui se doutent que l’ennemi
est dans leur maison et qu’on ne l’en délo
gera pas facilement. C’est encore leur fille qui
m’étonne le plus. Triste et dolente, elle soigne
admirablement Mme Clarddge, au point d’étonner
les médecins par son adresse et son tact. J’ai dû
lui ordonner, un soir, d’aller dormir, car elle était
exténuée. C’est elle-même qui a rangé les fameux
colliers, chaînes d’amour qui m’ont tant gêné
lors de ma descente aux enfers. A tout instant, je
les sentais glisser autour de moi, entravant mes
mouvements. Elle est venue me les confier :
— Monsieur Marcel, il faudrait les cacher,
rapport à ma mère qui louche dessus.
J’ai failli sourire en constatant que Zélie a
encore une jolie naïveté d’instinct. Elle l’emploie
à mon service contre ses parents, le plus naturel
lement du monde. J’ai serré les colliers au
nombre de trois : celui en rubis, celui en tur
quoises et celui en pierres de lune, dont un cassé,
celui en rubis quelle portait au palace maudit
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
2G1
le joui où elle se mirait dans une glace fendue,
toute en buste fulgurant et n’ayant plus que des
jambes d enfant, des petites jambes ne pouvant
plus la porter. Mon Dieu! Le neuf de coeur?...
Zélie m observe en dessous, les cils baissés sur
ses yeux obliques, ses yeux troublants comme
« 1 obscure clarté » qui tombe des étoiles dont
parle un grand poète qui n’en est pas à une exa
gération près.
Comme nous sommes bien seuls dans mon
bureau, je lui caresse les cheveux :
— Tu as encore quelque chose à me dire,
n’est-ce pas?
— Je voudrais savoir si Monsieur est content
de moi.
— Oui, mon petit, tu as été... tu te conduis
admirablement. Tu es un fier petit animal de race
et tu oublies ton caractère jaloux pour ne penser
qu’à la souffrance de cette malheureuse. Je ne te
remercie pas. Ce serait te faire injure.
— Oh! vous pouvez ne pas me remercier. Je
n’ai pas un beau mérite à me conduire comme ça.
Vous n’êtes plus amoureux d’elle, c’est couru!
Je ne peux pas m’empêcher de pousser un sou
pir de soulagement. Il semble qu’on vienne de
m’apprendre là quelque chose que je suis bien
aise de savoir. Je ne vais pas m abaisser à 1 avouer
962
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
à cette enfant, non, ce serait tellement ridicule.
— 11 faudra maintenant, ma petite fille, penser
à la réception de M. John Clarddge, pour ce soir
ou demain matin. Préparer une chambre, tout a
côté de celle de la malade, et veiller à la table,
choisir les plats, les vins... Encore un petit
effort...
— Et ils s’en iront! s’écrie Zélie, en respirant
de toute sa jolie poitrine dilatée. (Et elle ajoute :)
Je vais faire faire à maman un dîner fin, un beau
poisson décoré, et je battrai de la crème fraîche.
Vous serez content. Si on n’est pas des Américains,
on a de l’amour-propre, chez nous... Montrez-moi
votre main, monsieur Marcel, il ne faut pas
oublier de la passer au médicament, ou ça mar
quera.
Je lui montre ma main et elle l’embrasse dans
la paume, follement, à m’en faire crier.
Ah 1 l’étrange petite rusée ! Comme elle se sent
délivrée de toutes les obligations que comportent
les communions d’âmes, et comme elle est proche
de ma race en dépit de toutes les conventions
sociales, proche de ma race parce que proche de
ma chair.
Elle a raison. Je n’aime pas, je n’ai jamais aimé
Maud Clarddge, désirée peut-être, et encore? J’ai
subi l’emprise de cette superbe ennemie de
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
263
l'homme, comme on subit un vertige ou une
ivresse passagère qui ne vous laisse qu’une désa
gréable courbature cérébrale. Peut-être aurais-je
mieux fait d’employer la violence pour lui épar
gner un acte de folie, mais je ne sais pas mentir
et encore moins me satisfaire d’une volupté non
consentie. Ensuite, il y a un risque, dans le viol,
que je ne trouve pas juste de faire courir à son...
adversaire. Dans le cas qui nous occupe ce serait
le mari qui l’endosserait, cette responsabilité-là,
presque fatale. L’homme qui va venir me la réclamer
ne mérite pas cet abus de confiance... de la part
d’un allié, d’un « ami en notre grand Lafayette. »
Allons, ce ne sera pas pour ce soir cette céré
monie pénible de la réception du mari, que Maud
a l’air d’attendre comme la suprême punition?...
Zélie aura mis en vain son couvert le plus soi
gné, et Angélique, dressé des plats appétissants,
dont le fameux poisson décoré de fleurs en
légumes.
Je vais prendre des nouvelles de Maud et Zélie
me déclare qu’elle a mangé, s’est endormie, tel
un bébé bien sage.
Pauvre bébé, condamné à l’innocence perpé
tuelle pour avoir voulu éluder une des lois les
plus inflexibles de la nature !
XIX
\
\
... L’homme est là, le mari.
Je ne l’ai jamais vu d’aussi près et il me paraît,
je ne sais trop pourquoi, redoutable.
C’est Forster qui l’a amené dans la grande
limousine réparée, un Forster nullement dange
reux, celui-là, et tout apitoyé sur le malheur de la
patronne. Il a trouvé le moyen, en dépit de son
imperturbable gravité de bon yankee, de me faire
un clin d’œil qui signifie, dans son autre langue :
« Craignez rien. Je n’ai pas jaspiné. Ça ne regarde
pas le métier de chauffeur, ça ! » Il est peut-être
plus capable de respecter le secret professionnel
qu’un médecin.
John Clarddge, en descendant de voiture, est
entré brutalement chez moi, dans mon bureau où
je l’attendais, et il en a refermé la porte en me
disant :
265
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
— Monsieur Marcel Ilernault, je veux parler à
vous avant d’aller parler à Maud.
— V ous faites bien, monsieur, ai-je répondu très
calme, le regardant très en face. Mm0 Clarddge est
beaucoup plus malade que je n’ai pu vous le dire.
Elle est sauvée mais (je lui tends le dernier bul
letin des docteurs) on ne répond pas de certaines
complications musculaires. Il ne faut plus espérer
qu’en sa force d’âme quand vous le lui annon
cerez... moi je n’ai pas pu.
John Clarddge laisse tomber le bulletin dédai
gneusement entre moi et lui sans même y jeter
les yeux.
(/est un homme d’une quarantaine d’années,
de couleur bien nationale, rouge-rose, d’apparence
robuste et d’une distinction toute carrée dans un
vêtement d’excellente coupe. 11 a les mâchoires
un peu contractées, une singulière dureté au fond
de son œil bleu clair. Ses cheveux sont en effet,
selon l’expression de Maud, comme une brosse
à rebours. Il a une telle préoccupation de garder
les distances, alors que son chagrin devrait le
fondre un peu, que je suis tout de suite réfrigéré;
je recule, sans tendre la main. D’ailleurs, étant
le plus âgé, je n’ai pas à faire d’avances.
— J’attendais de vous une confession du mal
heur. Je la veux tout entière, monsieur Ilernault.
12
266
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
Je demeure debout en lui désignant un siégé, mais
il ne s’assied pas non plus. Il reste immobile, raide,
tout d’un bloc, avec une mine de boxeur en garde.
— Vous êtes pressé d’aller la voir, Monsieur,
dis-je en m’appuyant sur le dossier du fauteuil
qu’il ne veut pas prendre, aussi je ne vous retien
drai pas longtemps. Mme Clarddge a voulu habiter
le palace en réparation et malgré mes observations
au sujet de son isolement dans cette villa ouverte
à tous les genres d’ouvriers, elle s’y est installée.
Songez que son entrepreneur embauchait des
rôdeurs de la pire espèce, l’un d’eux, qu’on n’a
jamais revu, était même un voleur de profession.
Gomment le feu a-t-il pris ? Je l’ignore et on
l’ignorera toujours. Les domestiques couchant au
sous-sol ont hésité à monter, moi, j’ai fait ce que
j’ai pu et j’ai le profond regret d’être debout alors
qu’elle est couchée... pour longtemps, déclarent
les médecins.
Je me suis appliqué surtout à lui démontrer
que le feu, s’il y avait malveillance, n’avait pas
été allumé par quelqu’un... de la maison, ce qu’il
aurait été très facile de découvrir sans mes ren
seignements destinés à égarer la justice.
— Gomment avez-vous été prévenu de l’in
cendie, Monsieur? demande John Clarddge, ses
prunelles claires sur les miennes.
LE CIIÀTEAU DES DEUX AMANTS
267
— Mais, comme tout le monde, Monsieur, en
apercevant les flammes.
— Et vous êtes arrivé le premier!
Je tressaille, malgré moi: Il paraît que ce n’est
pas l’incendiaire qu’il cherche. Allons! Il s’agit de
ne pas nous emballer d’un autre côté.
— Pardon, cher Monsieur, dis-je en souriant
d’une manière un peu trop railleuse, probablement,
ce n’est tout de même pas un interrogatoire que
vous me faites subir ?
— Je voudrais seulement, monsieur Marcel
Ilernault, vous faire sortir toute la vérité, parce
que, entre des gens sérieux, c’est ça qui est l’im
portant. Il faut voir les situations comme la vie
les apporte.
Je sais bien que ces Américains sont des gens
pratiques et qu’ils traduisent assez brutalement
leurs pensées en français, privés des ressources
multiples de notre langue pour en voiler les con
tours, cependant le dialogue prend une tournure
fâcheuse. Je n’aurais jamais la patience, moi, de
cet homme, très épris de sa femme, qui discute
la situation apportée par la vie... au lieu d’aller
embrasser celle qu’il aime. M’en veut-il de ne pas
avoir mieux réussi mon sauvetage ou d’avoir été
là le premier... ce qui a tout de même empêché
Maud de mourir dans le plus affreux des suicides.
268
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
— Monsieur, restons-en là. J ai essayé de
sauver Mrne Clarddge et j’ai le grand chagrin
d’être mieux portant qu elle. Laissez-moi vous
dire encore ceci : c’est qu en France, quand nous
sauvons une femme au péril de notre vie, per
sonne ne s’avise de nous en demander davan
tage !
— Si, Monsieur, on pourrait en Amérique vous
en demander plus. Sans l’imprudence à laquelle
vous l’avez forcée, Maud ne serait pas allée dans
le palace.
Je perd un instant la juste notion des choses
et je réplique stupéfait :
— Moi, moi, c’est moi qui ai poussé Maud à
aller loger dans cette ruine ouverte à tous les
vents ?
— Il est donc précisé, monsieur, que vous
teniez beaucoup à garder ma femme chez vous.
Je viens de m’enferrer. Je me mords les lèvres,
mais il est trop tard. Ah ! c’est donc ça qu’il veut
faire préciser, l’Américain! Alors, quoi, il est
jaloux?
— Où voulez-vous en venir? Et je ne peux pas
m’empêcher de sourire parce que ça c’est trop
drôle. C’est le côté comique, le seul, hélas! que
m’apporte la vie au sujet de la situation.
— Je veux vous dire, Monsieur, que c’est tou
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
269
jours imprudent de mettre un pareil empresse
ment à sauver la femme d’un autre.
Je suis suffoqué. Cette fois, il va un peu loin
dans la pratique américaine, le monsieur. Je
tremble subitement d une colère que je ne peux
lui cacher. Du moment qu’il ne peut plus soup
çonner la suprême folie de la trop capricieuse
créature, tout va bien et je commence à me sentir
délivré de mon rôle de complice.
Au fond, tout au fond de moi se lève comme
un remords inconscient de ne pas avoir tout le
beau rôle, celui de Don Juan. Si j’avais été
moins vertueux, nous aurions sans doute brûlé
d’un feu moins désagréable, Maud et moi, et cet
Américain serait... parfaitement, et beaucoup plus
content, car il ne se douterait de rien. Quand un
Français en arrive à ces sortes de raisonnements
il n’est pas loin de perdre la carte, et, en l’espèce,
la carte, c’est encore le fameux neuf de cœur qui
réapparaît.
— Je crois, monsieur, que vous exagérez!
Je murmure ça entre mes dents.
— Non, je sais très bien ce que je veux dire.
J’aurais mieux aimé que vous ne m y forciez pas.
Monsieur Marcel Hernault, voulez-vous lire cette
lettre ?
Et l’Américain me tend, à son tour, un billet que
270
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
j’ai bien envie de laisser choir, à mon tour, mais
c’est de la grande anglaise de Maud, sur papiei
bleuâtre, couleur aube d’avril.
Elle a donc écrit, mon Dieu?
— En quoi cela me regarde-t-il?
— Vous savez l’anglais?
C’est péremptoire. Je lis. Ce billet est fort
court, et contient, en substance, tout l’aveu de la
situation : < Je veux divorcer parce que j’en aime
un autre et que je ne peux pas appartenir à
deux hommes ! »
Atterré, je réplique :
— Et pourquoi supposez-vous, monsieur, que
cet autre... aurait mon âge?
L’Américain est très calme. Il replie le billet
comme s’il encaissait un chèque.
— Monsieur Marcel Hernault, je vois toute
l’affaire. Elle s’est toquée de vous et elle n’a pas
eu de peine à vous gagner à son jeu, à cause de
votre âge, justement. Quand une femme comme
elle s’éprend d’un homme, jeune ou vieux, il n’y
a pas de salut pour lui. Quand elle était fille,
elle a voulu m’épouser malgré moi, malgré mes
parents et tout est arrivé comme elle a voulu!
Elle était pauvre, mais, chez nous, on s’occupe
pas de la dot, surtout quand la femme a son prix
de beauté! C’est pas comme en France. Je l’ai
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
271
prise telle, monsieur, ainsi vous l’auriez prise
vous-même à ma place. C’est la chose qu’on
peut pas dominer. Mais je sais, maintenant, que
je ne peux plus avoir de bonheur ni d’enfant avec
elle, les médecins me l’ont dit, hier soir : j’avais
leur adresse, que je me suis procurée en dehors de
vous. Je sentais tout de suite quand on me cache
des vérités que j’ai besoin de savoir. Vous n’aviez
pas à me ménager, un Américain supporte tou
jours ses chances. Je tiens à vous dire parce que
je suis sérieux, moi, que je vous trouve léger, oui,
très léger, tout à fait un Français ancien sys
tème.
J’ai la fièvre. Ma main blessée me démange
terriblement. Si je soufflette cet homme je vais
d’abord rouvrir ma blessure, or j’ai besoin de ma
main droite pour écrire, j’en ai besoin plus que
jamais, et, ensuite ça n’arrangera rien pour Maud.
Je suis innocent et c’est elle qui est coupable, crimi
nelle même, seulement, je ne peux pas le dire...
parce que je suis ancien-système, vieille France,
car j’imagine que c’est ce qu’il a voulu exprimer!
Il faut rendre Maud à son époux correctement
et tâcher de lui prouver... quoi?
— Monsieur, dis-je en mettant ma main dans
ma poche pour éviter les vivacités, Maud Glarddge,
en vous écrivant ce billet, daté de l’Ermitage,
272
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
appelait peut-être au secours son naturel protec
teur. Vous auriez dû venir et la soustraire, juste
ment, à la solitude du grand palace où elle est
allée fuir, non pas une tentation charnelle . il n y
en avait point, je vous assure, mais un de ces fou
gueux caprices de cerveau que vous lui avez
connus. Vous êtes jeune, bien portant, et vous
l’avez beaucoup aimée...
— Monsieur Hernault, vous êtes un penseur.
Nous autres, nous agissons sans nous occuper des
caprices du cerveau. Il y a, en Amérique, mes
affaires et en France, d’autres affaires. J’ai une
armée d’employés de banque sur les bras qui me
téléphonent toute la journée...
Oui! oui! Je me souviens : le bâteau qui
sombre, la ceinture de sauvetage et Maud lui pro
posant de mourir ensemble dans un dernier bai
ser amer comme tout l’océan... et lui, après, bu
vant du whisky toute la nuit! Est-ce que, moins le
whisky, je n’en ai pas fait autant dans l’incendie
du palace? Je me trouve, brusquement, aussi
impropre que cet Américain et beaucoup moins
rassis, avec mes cinquante ans ! Un autre todrment
se joint à celui de me voir en état d’infériorité.
Je suis sûr que Zélie écoute à la porte. La por
tière est tirée, mais je connais sa façon de se glisser
dans le moindre pli. Nous avons déjà élevé la
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
273
voix, d’ailleurs, et on a pu entendre d’une
chambre voisine.
Je murmure, d’un ton sourd :
Si je vous donne ma parole, Monsieur
Clarddge, que votre femme est demeurée, sous
mon toit, telle que vous me l’avez confiée, extrava
gante, certes, mais très fidèle aux lois de l’honneur
qu’elle évoque dans sa lettre, incapable de se par
tager entre deux hommes. »
Il se met à rire, d’un gros rire, plein de suffi
sance et de pitié :
— Chez vous, peut-être, où cela pourrait se
contrôler par vos gens... au palace, on était
désert... enfin, cela se dit toujours en pareil cas,
c’est la monnaie courante de la galanterie fran
çaise, Monsieur Marcel Hernault. Votre réputa
tion, à Paris, est assez bien établie pour que vous
me fassiez pas dupe. Vous êtes un homme très...
léger, très libre, vous n’êtes pas à vos débuts. Il
est fort adroit de croire a des innocences quand
c’est votre intérêt d’y croire, mais, moi, je n’ai pas
le temps de discuter et toutes les apparences sont
contre Maud, sinon contre vous. Voilà un an que
je n’ai pas eu connaissance d elle au pied de la
loi... c’est facile aussi de le prouver.
Je suis fou de rage et je cesse de garder mes
distances. Je comprends vraiment trop! Ainsi, ce
274
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
mari n’ayant plus l’espoir de se reproduire ou de
plaire, abandonne l’objet de luxe parce qu’il l’a
laissé bêtement briser ou détériorer faute de soins?
Quand on prend l’engagement de garder chez soi
un chef-d’œuvre, or, marbre ou chair, on ne le laisse
pas courir les rues ou les ventes. G est un mar
chand, cet homme! Il veut passer la main à un
collectionneur...
Le pli du rideau, là, en face, remue, mainte
nant, comme si quelqu’un tremblait derrière lui.
De nouveau je me sens lâché en pleine liberté,
tendu vers l’aventure la plus folle de toute mon
existence, celle qui n’est que la fiction d’une aven
ture, la création d’une légende... qu’on me prie
de ne pas contester, et cette fois-ci, sans profit
pour personne, pour le seul amour de la vieille
France légendaire! La joyeuse France d’autre
fois, chevaleresque pour le plaisir du panache, n’y
eût-il aucune tête sérieuse dessous. Alors, je ne
conserve plus aucune distance, j’éclate d’un rire
que je sais douloureux quoique personne, pas
même la petite souris cachée, ne le sache : s
— Ah! ah! vous vous imaginez donc, monsieur
1 Américain, que je vais reculer devant des res
ponsabilités d amour sous le spécieux prétexte
de mariage, moi, le Parisien léger, pour employer
vos propres termes? En vérité, je serais bien bon
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
275
de m embanasser plus longtemps de courtoisie,
au moins vis-à-vis de vous. Je ne dois de comptes
qu a Maud Clarddge, après tout. Vous insistez sur
le crime passionnel? Soit, cher monsieur, et comme
en cherchant à qui le crime profite on peut me
trouver derrière elle : j’avoue. Parfaitement,
Maud est à moi, je la prends et je la garde. Je ne
veux vraiment pas attendre que vous me l’offriez.
Ce coupable, c’est moi, oui. Elle est devenue, par
ma faute, oh! très indirectement et si vous saviez
tout vous en seriez pétrifié d’horreur, ma victime,
l’innocente victime. La voici pauvre, infirme,
abandonnée, répudiée ? Parbleu, c’est l’absolu.
Moi, je ne fais pas d’affaires, monsieur, je tra
vaille dans la légende. Nous allons donc en
fabriquer une de toutes pièces. Je serai son che
valier servant comme elle l’aura souhaité, la
pauvre jolie toquée, le héros de cette histoire du
chevalier portant, dans la paume, la rouge cica
trice de celui qui arde. Certainement il y a du
prodige là-dedans, et, le surnaturel, quand il vous
saute à la gorge, ne doit pas plus nous effrayer
que la nature quand elle se venge. Puisque vous
semblez y tenir, monsieur, me voici surnaturellement devenu l’amant de Maud Clarddge et je vais
en faire ma femme le plus tôt possible, car je
défends à quiconque de l’insulter, même à vous,
276
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
d’un autre titre quelle ne mérite pas à mes yeux!
Sur ce, monsieur, nous n’avons plus rien à nous
dire. Vous pouvez vous retirer sans la voir, parce
que je ne veux pas qu’on aille la torturer inutile
ment.
Il hésite un instant entre l’envie de se jeter sur
moi pour m’étrangler et celle de se sauver en se
bouchant les oreilles. Il se dirige enfin sur la
porte et se retourne :
— Vous me faites de la peine, monsieur Marcel
Hernault, déclare-t-il d’un ton rauque, essayant
encore de railler, vous êtes un nom estimé
parmi les Français connus. A votre âge, on se
respecte assez pour sauver au moins la face. Je
ne vous en demandais pas tant et surtout vous
auriez dû moins vous compromettre en public. (Il
hausse les épaules.) Se promener en manches de
chemise de soie sur les échafaudages d’un palace,
c’est d’une imprudence excessive. Ma femme aura,
elle, toute la vie pour se corriger, mais vous...
— Ah! oui, la face! Je la connais, la formule,
c’est une manie décidément, chez vous, tous les
bourgeois de France ou d’Amérique. Il faut se
cacher la ligure ! Je finis par m’imaginer que mon
masque de vieux fou vaut bien toutes vos mines
prudentes et dégoûtées? Moi au moins j’ai le
cynisme de préférer la légende fabuleuse à la
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
277
vérité un peu trop lourde pour une jeune femme
désormais sans défense. J’irai bravement jusqu’au
bout de ma folie. J ai 1 habitude, monsieur
Clarddge, d’être toujours plus jeune que mon âge,
surtout quand je me promène à vingt mètres en
l’air, au milieu des flammes.
J ai parlé si haut, cette fois, que la portière
s’est écartée dans un geste de colère de celle qui
écoute et que John Clarddge recule devant une
apparition inattendue, au moins pour lui.
J’en étais sûr! Cette sacrée petite garce-là ne
peut pas s’empêcher d’écouter, quand il s’agit
de ses intérêts particuliers. Me voilà bien empêché,
moi, de protester de la pureté de mes mœurs.
Mais, mon Dieu, qu’est-ce qui lui a pris, c’est
ahurissant : elle est allée se déshabiller :
— Monsieur l’Américain, ne vous fâchez pas, il
ment! dit Zélie d’une petite voix mouillée de
larmes.
Jamais je n’ai reçu pareille poignée de fleurs
sur la joue. C’est un démenti qui embaume. Zélie,
en vraie fille d’amour qui sait très bien que lors
qu’on va faire une scène, il faut être sous les
armes, est allée, dès les mots agressifs, poser sa
robe de servante et revêtir son kimono bleu
brodé de roses et d’argent.
La bordure de velours noir croisée sur sa poi-
278
LE CIIÀTEAU DES DEUX AMANTS
trine le plus chastement possible laisse deviner,
pourtant, qu’elle a les plus jolis seins du monde.
Elle a son chignon lisse un peu défait, les yeux
scintillants, les pommettes pourpres, la bouche
humide et frémissante d’une exquise colère, une
colère de poupée qui descend brusquement de
l’armoire où on l’a mise pour vous montrer des
poings gros comme des noisettes.
Je suis furieux et dans une admiration sans
bornes pour ce courage de gosse qui n’hésite pas
à perdre aussi la face. Alors, quoi? C’est une autre
amoureuse qui sort d’une boîte à surprises au
moment où on me reproche, bien à tort, du reste,
d’avoir un âge que je devrais respecter?
— Mademoiselle, murmure John Clarddge qui
n’a jamais vu Zélie et demeure confondu par la
jeune grâce de l’apparition, j’ignorais votre pré
sence ici et je vous fais mes excuses pour avoir
parlé un peu fort, mais c’est M. Marcel Hernault
qui m’en donnait l’exemple.
— Je vais vous expliquer, monsieur, balbutie
Zélie avec une intrépidité de paysanne qui ne
cédera pas. M. Marcel était avec moi, là-haut,
dans sa chambre à coucher et il tournait même le
dos à la fenêtre ouverte. Je vous assure que ni
1 un ni 1 autre nous ne pensions à votre dame, à
ce moment-là, et c est moi, oui bien, c’est moi
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
279
qui ai vu les flammes. La nuit en était tout
éclairée jusqu’à notre chambre où il n’y avait
pourtant pas de lumière. Il n’a pas voulu m’écou
ter, il est allé habillé à moitié, sans veston, en
bras de chemise, jusqu’au palace, même que c’est
moi qui tenais son cheval, qui nous a conduits
au galop... Non, monsieur, il n’est pas son
amant... moi, je le sais.
Elle s’arrête, les yeux baissés, puis reprend,
sans transition :
— On a sauvé madame avec tous ses colliers.
On peut vous les rendre, car ça doit coûter beau
coup d’argent...
Je tousse légèrement pour ne pas pouffer.
C’est plus fort que moi, la partie est perdue,
mais je commence à m’amuser prodigieusement.
L’Américain, en arrêt devant la poupée nor
mande, a un petit frisson sur sa lèvre rasée qui
indique le respect du connaisseur, à défaut d’un
plus respectueux sentiment. Mâtin! Les filles de
France, à cet âge-là, ont un montant vraiment
particulier.
_ En effet, mademoiselle Zélie, vous avez
raison, dis-je, ne sachant plus trop que dire. J’ou
bliais que je suis détenteur des bijoux de Maud
Clarddge et qu’ils ne sont peut-être pas sa fortune
personnelle.
280
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
J’ouvre un tiroir, je sors un écheveau de
pierres précieuses et je le tends à 1 Américain.
Il a bien envie de me tordre la main qui le lui
offre. Il saisit les bijoux sans les regarder.
_ Qui est donc mademoiselle? demande-t-il
d’un ton inquiet.
— La personne qui a soigné votre femme,
monsieur, jour et nuit, depuis au moins un mois.
Je ne peux pas lui avouer que c’est la fille de
ma cuisinière. Ça ne passerait pas par mon gosier
en ce moment.
La figure, durement contractée, se détend un
peu :
— Eh bien, mademoiselle, je ne peux pas partir
d’ici sans régler mes dettes... de reconnaissance.
Les médecins m’ont dit, en effet, que Mmc Glarddge
avait été admirablement soignée par une toute
jeune infirmière encore plus habile que celle qu’ils
avaient placée auprès d’elle. Alors, permettezmoi de vous offrir ces colliers au nom de ma
femme, puisqu’elle n’a pas encore eu le temps de
le faire.
'
Et il laisse tomber les fils scintillants aux pieds
de la petite idole, car elle n’a pas même tendu les
bras pour les recevoir.
L’Américain opère une sortie des plus heu
reuses. Il doit etre content de finir ce drame sur
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
281
un beau geste et de sauver un peu la face de son
pays.
— Ne me grondez pas, monsieur Marcel, san
glote la petite. Vous ne voudriez pas que je vous
laisse épouser une pareille momie, vous qui avez
tellement horreur des malades.
Je ne réponds rien, parce qu’en certaines cir
constances il faut savoir se servir de ses lèvres
pour faire taire celles des enfants qui n’ont pas
voix au chapitre.
XX
Maud est en plein air sur sa chaise-longue et
elle joue aux cartes sous le catalpa qui a repris
son lourd manteau de feuilles.
Maud est tout en blanc comme un beau baby
anglais. Condamnée à l’immobilité absolue, ne
pouvant ni marcher, ni se tenir debout, elle
demeure couchée, les bras le plus souvent en
guirlande au-dessus de sa tête, lisant, fumant ces
cigarettes ambrées qui me tournent l’estomac, ou
jouant avec sa petite nurse Zélie, qu’entre paren
thèses elle adore.
Les deux jeunes femmes s’entendent à merveille,
surtout contre moi!
Diminuée de la toute-puissance secrète qui fait
la chaleur de la vie, Maud a, cependant, envie de
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
283
s’amuser, mais comme les enfants. Elle existe
vaguement, à la façon des animaux privés du
raisonnement qui permet de comparer le passé à
l’avenir, et son rêve du présent lui suffit, douce
béatitude faite de résignation et de l’ignorance
d’un autre état.
Elle a enfin une chaumière, après ses nombreux
palaces ou châteaux en Espagne, une chaumière
et un cœur.
Zélie, à côté d’elle, dirige tous les divertisse
ments et ne la quitte presque jamais.
Maud est gourmande. Elle boirait facilement le
vin de champagne comme l’eau pure et croque
volontiers tous les bonbons d’une boîte, si on la
laisse à sa portée.
J’ai passé l’hiver à l’Ermitage et elle y est
devenue ma femme, dans la plus stricte intimité
de quelques amis qui sont émus de ce dénouement
inattendu d’un roman un peu bien légendaire.
Au sujet de la France légendaire, j’ai mis les
bouchées doubles, j’ai travaillé avec une enragée
persévérance et je me débrouille pour arriver a
liquider des tas de dettes que j’ai dû faire à propos
de la maladie de Maud.
Maintenant, elle va mieux et ça va mieux.
L’hôtel de Puys, que son mari lui a généreuse
ment donné, m’a coûté particulièrement cher à
284
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
faire entièrement démolir, la main-d œuvre et
les huit heures aidant.
J’ai bien envie de ne pas retourner à Paris ou
seulement, en courant, pour y régler des histoires
de copies. Ici, c’est un petit Eden tellement pai
sible qu’on peut écrire des journées entières sans
y être dérangé par des visites bruyantes qui font
aboyer les chiens.
Les Filoy sont toujours là, pas meilleurs ni
pires. Magrise me conduit toujours à Dieppe pour
aller chercher certaines provisions de mandarines
glacées que Maud adore, et Moumoute a toujours
des puces.
De loin, les deux jeunes femmes m’ont aperçu.
Zélie range les cartes et s’éloigne de Maud, dis
crètement.
Celle-ci me tend son front.
— Cher mari de moi, je viens de gagner tout ce
que j’ai voulu à ma nurse. Elle est tellement gen
tille quelle me fait signe quand elle voit que
j’oublie de compter mes atouts.
Je baise très tendrement le doux front pur où
ne passe plus le nuage d’un caprice.
On ne dirait jamais que cette créature-là m’a
aimé au point de devenir incendiaire pour me
prouver sa flamme, comme on disait du temps du
chevalier de Boufflers !
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
285
Elle est heureuse dans la mesure du possible.
Je veillerai donc à ce que la vie lui paraisse un
jeu peipétuel où on ne perd que le neuf de coeur,
à moins que ce puisse être moi qui sois en train
de le gagner.
APPuyé à l’arbre de mon Eden où ne pend
aucune pomme de tentation diabolique, je con
temple le baby anglais. Ce buste de blonde est
une merveille.
Je suis tellement ravi de la voir prendre son
parti de son immobilité, que je me demande si
cette joie intérieure d’une folle bonne action ne
serait pas tout simplement de l’amour, cet amour
que je nie pour ne l’avoir point encore ressenti...
chastement.
Reviendrai-je à Paris, l’hiver prochain? Il fau
dra louer un appartement plus grand que l’ancien !
Reprendrai-je ma vie de Parisien léger, de mau
vaise réputation? C’est fatigant.
Pour rentrer dans ces enfers des hivers parisiens,
il me faut les emmener toutes les deux, l’enfant
blonde et la nurse brune? Ma femme ne voudra
pas se séparer de Zélie. Est-ce que Zélie ne dési
rera pas aller montrer ses beaux colliers dans un
dancing? Ici, elle consent à les prêter à Maud, ce
qui est drôle, mais si elle veut les porter ellemême, ce sera moins drôle! Ne réfléchissons pas
286
LE CHÂTEAU DES DEUX AMANTS
trop à l’avenir. En demeurant à ÏErmitage, en
ermite qui travaille toujours, peut-être arriverai-je
à me consoler de n’avoir jamais pénétré dans le
Château des deux amants
Paris, 7 septembre 1922.
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNï
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PAPIER
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LAFUMA
LIBRAIRIE
ERNEST
FLAMMARION
Fait partie de Le Château des deux amants
