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-
RACHILDE
Le Démon
de l’Absurde
AVEC REPRODUCTION AUTOGRAPHIQUE DE 12 PAGES DU MANUSCRIT
PRÉFACE DE MARCEL SCHWOB
PORTRAIT DE L’AUTEUR PAR FRANÇOIS GUIGl E T
PARIS
ÉDITION DV « MERCVRE DE FRANCE »
l5, RVE DE l’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, i5
M DCCC XCIV
Tous droits réserves
__
Il a été tiré de cet ouvrage :
3 exemplaires sur Whatman
—
sur Japon impérial
—
sur Hollande van Gelder
20
—
sur
papier fort, teinté
99
10
Le Démon de l’Absurde
T) U ZMÉLME oAUTEUE
Monsieur de la Nouveauté..........................
La Femme du iggme.......................................
Monsieur Vénus, préface de Maurice Barrés
i vol.
i plaq.
(i5me édition).............................................
t Vol.
j plaq.
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i vol.
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i vol.
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Queue de Poisson..........................................
Histoires bêtes.............................................
Nono (4mo édition)..........................................
La Virginité de Diane (5n]e édition)............
A Mort (2m° édition).....................................
La Marquise de Sade (iome édition)............
Le Tiroir de Mimi Corail..............................
Madame Adonis (3me édition)........................
L’Homme roux...............................................
Le Mordu........................................................
Minette............................................................
La Sanglante Ironie(2™ édition)................
Théâtre (Le Vendeur de Soleil, Madame
la Mort, La Voix du Sang)....................
L’Animale (2m° édition).................................
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RACHILDE
AVEC REPRODUCTION AUTOGRAPHIQUE DE 12 PAGES DU MANUSCRIT
PRÉFACE DE MARCEL SCHWOB
PORTRAIT DE L’AUTEUR PAR FRANÇOIS GUIGUET
PARIS
ÉDITION
DV
« MERCVRE DE
’
-
FRANCE »
-germain, l5
I 5, RVE DE l échavdé saint
M DCCC XCIV
Tous droits réservés
a'
Credibile est quia ineptum
est... certum est quia impossibile.
Tertullianus.
De carne Christi, 5.
TcEÉJa-lCE
« Il y a à parier, dit Chamfort cité par
Edgar Poe, que toute idée publique, toute
convention reçue, est une sottise, car elle a
convenu au plus grand nombre. »
Je ne voudrais pas définir autrement
l’absurde. Entre l'avis d'un homme seul et
l'opinion de la multitude, on ne saurait hési
ter. On lit dans l'évangile de saint Luc (i)
que les démons qui s’appelaient « Légion »
prièrent Jésus de leur permettre d’entrer dans
( I ) V. Dostoïevsky '. Les Possédés.
II
Le Démon de l'Absurde
le corps des pourceaux errants sur la mon
tagne. Jésus le leur permit., et les pourceaux
possédés se ruèrent au précipice. Ainsi le
démon de l'absurde est entré dans le corps de
la légion ; et la multitude se rue vers son pré
cipice en confectionnant ses lois et en obéis
sant à ses conventions: car tels sont les
commandements du sot démon.
Ce n'est donc pas dans ce livre que vous
trouverez le démon de l'absurde; mais exer
çant sa puissance de terreur, il erre tout
autour, comme le rôdeur de la nouvelle que
vous allez lire rôde autour de la maison.
Gardez-vous de fuir dans la campagne
noire : car le démon rôdeur vous saisira.
Mais laisse^ dans la cuisine de la maison la
chandelle qui continue à brûler, ressemblant
à un cierge funéraire ; et asseyez-vous là,
dans l enclos. Ne sortez pas des pages de ce
livre, car vous serez harcelés par les pour
ceaux possédés de sottise, et au dehors rôde le
démon dans son royaume d'obscure absurdité.
Préface
iii
Il il y" a d auti e realite Que les choses inven
tées par une imagination inimitable. Tout le
reste est sottise ou erreur. « L'homme vrai
ment fort est l'homme qui est seul.» Si
Rachilde est seule à s'effrayer des miroirs,
à contempler dans la gloire du couchant le
château hermétique où jamais elle n'entrera,
à éprouver les affres de la mort pour une
dent arrachée, c'est quelle voit plus loin que
nous. Le maître de l'absurde est entré dans nos
corps, selon la permission de Jésus, et notre
vue s'est obscurcie. Si les contes de Rachilde
paraissent absurdes au démon nommé « Lé
gion », nous serons certains qu’ils contien
nent une part d'inappréciable vérité.
Toutes choses ont entre elles des rap
ports. Quand nous saisissons leurs rap
ports de position, nous les classons suivant
la cause et l'effet. Quand nous les concevons
selon leurs relations de ressemblance et de
grandeur, nous les classons suivant les idées
logiques de notre esprit. Ces notions étant
IV
Le Démon de VAbsurde
communes a tous les philosophes, ily a fort à
parier qu'elles ne suffisent pas a la vérité. On
peut imaginer que les choses ont entre elles
d'autres rapports que le rapport scientifique
et le rapport logique. Elles peuvent se rappor
ter l'une à l’autre en tant qu'elles sont des
signes. Car les signes n'ont quantité ni qualité
absolue. Et il est possible que les signes étant
très différents, les choses signifiées soient
très voisines. De ces choses signifiées les
sens ni l'intelligence ne peuvent rien savoir.
Mais les chiens qui hurlent à la mort ne
savent pas qu'elle viendra. Ainsi Rachilde
quand elle crie d'épouvante ressemble à Kassandra hurlant à la mort devant le porche
noir des Atrides. Kassandra ne sait pas ce
qui va la terrifier. Rachilde ignore le rapport
tragique des choses qui la hantent. Mais elle
le pressent et une trépidation sacrée la saisit.
Voye^ la petite femme qui a perdu une
dent. « Oh, elle a bien senti, quand est tombé
cela entre les morceaux du croquet, comme
Préface
V
un petit cœur froid qui s'échappait d'elle. Elle
vient d'expirer tout entière dans un minuscule
détail de sa personne. »
Et les deux vieilles femmes que Rachilde a
connues, et qui sont mortes en disant : «Nous
ne sommes pas «chez nous ici! » Ce n'est pas
ici que nous devrions mourir. »
Sauriez-vous déduire l'effet de la cause,
formuler la majeure du raisonnement qui
donne cette conclusion ? Pourtant il y a une
liaison profonde entre la dent perdue et la
corruption totale; et les vieilles moribondes
pressentent plus que le langage ne pourrait
exprimer. C'est la même puissance obscure
d’union qui amène la mort au bout de la
volupté, qui évoque l'obscénité des petites
mains grasses, qui estompe de tristesse le pay
sage de printemps avec ses branches d'aman
dier en fleurs. Partout Kassandra frémit et
pressent l'inexplicable. Car il lui a été donné
d’éprouver les rapports mystérieux des signes.
On a dit que les femmes ont des antennes
VI
Le Démon de ïAbsurde
__
au cœur. Rachilde a des antennes au cerveau.
Pour avoir deviné à vingt ans, en écrivant
la « Scie», l'irrémédiable médiocrité de la vie
et son inutilité, ilfaut unehyperesthésie intel
lectuelle que la seule sensibilitéféminine n'ex
plique pas. Avec ces délicats filaments qui
prolongent son intelligence, elle flaire la moi t
à travers l'amour, l'obscène à travers la santé,
la terreur à travers le calme et le silence.
Comme une chatte aux écoutes, elle dresse
l'oreille, et elle entend la petite souris de
mort qui ronge, ronge les murailles, les idées,
la chair. Et elle allonge voluptueusement la
patte pour jouer avec la petite souris mortellç.
Marcel Schwoe.
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A Jules Renard.
L’oFZ&lIG^ÉE DE C^ISTML
Un grand salon dont une des trois fenêtres ouvre
sur une terrasse remplie de chèvrefeuille. Nuit d’été
très claire. La lune illumine toute la partie où se
trouvent les personnages. Le fond reste sombre. On
entrevoit des meubles de formes lourdes et anciennes.
Au centre de cette demi-obscurité, une haute glace
psyché de style empire, maintenue de chaque côté
par de longs cols de cygnes à becs de cuivre. Un va
gue reflet de lumière sur la glace, mais, vu de la ter
rasse éclairée, ce reflet ne semble pas venir de la lune,
il paraît sortir de la psyché même comme une lumière
qui lui serait propre.
la mère : 4a ans, des yeux vifs, une bouche tendre;
c’est une figure jeune sous des cheveux gris. Elle porte
une élégante robe d’intérieur noire et une mantille
de dentelles blanches. Voix sensuelle.
l’épouvanté : 20 ans. Il est maigre, comme flottant
dans son négligé de coutil blanc pur. Sa face est ter
I
i4
Le Démon de ïAbsurde
reuse, ses yeux sont fixes. Ses cheveux noirs plats lui
sent sur son front. Il a les traits réguliers rappelant la
beauté de sa mère, à peu près comme un homme
mort peut ressembler à son portrait. Voix sourde et
lente.
Les deux personnages sont assis devant la porte
ouverte.
la mère : Voyons, petit fils, à quoi
penses-
tu ?
l’épouvanté : Mais... à rien, mère.
la mère [s’allongeant dans son fauteuil} :
Quel parfum, ce chèvrefeuille ! Sens-tu? Ça
vous grise. On dirait une de ces fines li
queurs de dame... [Elle fait claquer sa
langue}.
l’épouvanté: Une liqueur, ce chèvrefeuille ?
Ah?... oui, mère.
la mère : fu n’as pas froid, j’espère, de ce
temps-là? Et tu n’as pas la migraine ?
l’épouvanté : Non, merci, mère.
LA MÈRE : Merci quoi ? [Elle se penche et le
regarde attentivement.} Mon pauvre petit Syl-
L’Araignée de Cristal
i5
vius ! Avoue-le donc, ce n’est pas gai de tenir
compagnie à une vieille femme. [Humant la
brise.} Quelle douce nuit ! C’est inutile de
demander les lampes, n’est-ce pas? J’ai dit à
François d’aller se promener, et je parie qu’il
court le guilledou avec les bonnes. Nous res
terons ici jusqu’au moment où la lune tour
nera... [Moment de silence. Elle reprend gra
vement.} Sylvius, tu as beau t’en défendre, tu
as un chagrin d’amour. Plus tu vas, plus tu
maigris...
l’épouvanté : Je vous ai déjà déclaré, mère,
que je n’aimais personne que vous.
la mère [attendrie] : Cette bêtise! Voyons,
si c’est une fille de princesse, nous pour
rions nous l’offrir tout de même. Et si c’est
une maritorne, pourvu que tu ne l’épouses
pas...
l’épouvanté : Mère, vos taquineries m’en
foncent des aiguilles dans le tympan.
la mère : Et si c’est la dette, la grosse dette,
hein? Tu sais que je puis la payer.
Le Démon de l’Absurde
: Encore la dette ! Mais j’ai
plus d’argent que je ne peux en dépenser.
la mère [baissant le ton et rapprochant son
fauteuil] : Alors... tu ne vas pas te fâcher,
Sylvius ? Dame ! Vous autres hommes, vous
avez des secrets plus honteux que des mau
vaises passions et des dettes... J’ai résolu
de me mêler de tout... tu m’entends? Si
celui qui est ma propre chair était malade...
eh bien [finement], nous nous soignerions...
l'épouvanté [avec un geste de dégoût] :
Vous êtes folle, ma mère.
la mère [avec emportement] : Oui, je
commence en effet a croire que je perds
la tête rien qu’à te regarder ! [Elle se lève.]
Est-ce que tu ne t’aperçois pas que tu me fais
peur ?
l’épouvanté [tressaillant] : Peur !
la mère (revenant et se penchant sur lui,
calme} : Je n’ai pas voulu te peiner, mon Syl
vius ! (Un temps, puis elle se relève, et par le
avec véhémence] Oh! quelle est la gueuse qui
l’épouvanté
L’Araignée de Cristal
17
m’a pris mon Sylvius? Car il y a une gueuse,
c’est certain...
l’épouvanté (/îÆiLssanÉ les épaules} : Met
tons en plusieurs, si cela vous convient, ma
mère.
la mère [demeurant debout et semblant se
parler à elle-même} : Où bien un vice ef
froyable, un de ces vices dont nous ne nous
doutons même pas, nous, les femmes honnê
tes. [Elle s’adresse à lui.} Depuis que tu es
ainsi, je lis des romans pour essayer de te de
viner, et je n’ai rien découvert encore que je
ne sache déjà.
l’épouvanté : Oh! je m’en doute.
la mère : C’est décidé ! Demain, nous invi
terons des femmes, des jeunes filles. Tu rever
ras Sylvia, ta cousine. Tu la suivais jadis
comme un toutou, et elle est devenue char
mante; un brin coquette, par exemple/ mais
si curieuse avec ses imitations de toutes les
cantatrices en vogue!... Oh! mon chéri, la
femme, ce doit être la seule préoccupation de
18
Le Démon de l’Absurde
l’homme. Puis l’amour vous fait beau! [Elle
lui caresse le menton.) Tu pourras redemander
la glace de ton cabinet de toilette !...
l’épouvanté (se dressant avec un geste d ef
froi) : La glace de mon cabinet de toilette !...
Mon Dieu! des femmes, des jeunes filles, des
créatures qui ont toutes au fond des yeux des
reflets de miroirs... Ma mère ! Vous voulez me
tuer...
la mère (étonnée) : Quoi ! Encore des idées
à propos des miroirs ! C’est donc sérieux, cette
manie ? Ma parole, il a fini par s’imaginer qu’il
était laid. (Elle rit.)
l’épouvanté (jetant un regard furtif der
rière lui, du côté de la psyché que la lune
éclaire lointainement) : Maman, je vous en
prie,abandonnons cette discussion. Non, mon
physique n’est pas en jeu... Il y a des causes
morales... Mon Dieu ! Vous voyez bien que
j’étouffe!...Est-ce que vous comprendriez!...
Oh! depuis huit jours, c’est une persécution
incessante! Vous m’accablez! Non, je ne suis
L'Araignée de Cristal
!9
pas souffrant!... J’ai besoin de solitude, voilà
tout. Invitez tous les miroirs qu’il vous plaira,
et accrochez au mur toutes les femmes de la
terre, mais ne me chatouillez pas pour me faire
rire... Ah! c’est trop, c’est trop!... [Il retombe
sur son fauteuil.)
la mère [Ventourant de ses bras) : Tu étouf
fes, Sylvius, à qui le dis-tu? Moi, je meurs de
chagrin de te voir cette mine taciturne. Un
bon mouvement, je suis capable de te com
prendre, va... puisque je t’adore[...[Elle l’em
brasse.)
l’épouvanté [avec explosion) : Eh bien! oui,
là, j’ai peur des miroirs, faites-moi enfermer si
vous voulez !
[Moment de silence.)
la mère [avec douceur) : Nous enfermerons
les miroirs, Sylvius.
l’épouvanté [lui tendant les mains) . Par
donnez-moi, mère, je suis brutal. Sans doute,
j’aurais dû parler plus tôt, mais c’est un sup
plice que de songer qu’on va se moquer de
20
Le Démon de VAbsurde
vous. Et cela ne peut guère se dire en deux
mots... [Ilpasse les mains sur son front.) Mère,
que voyez-vous quand vous vous regardez ?
(Il respire avec effort.)
la mère : Je me vois, mon Sylvius (Elle se
rassied tristement et hoche la tête), je vois une
vieille femme! Hélas!...
l’épouvanté (lui jetant un regard de com
misération) : Ah! Vous n’avez jamais vu làdedans que vous-même ? Je vous plains !
(S1 animant.) Et moi, il me semble que l’inven
teur du premier miroir dut devenir fou
d’épouvante en présence de son oeuvre ! Donc,
pour vous, femme intelligente, il n’y a dans
un miroir que des choses simples? Dans cette
atmosphère d’inconnu, vous n’avez pas vu se
lever soudainement l’armée des fantômes ?
Sur le seuil de ces portes du rêve, vous n’avez
pas démêlé le sortilège de l’infini qui vous
guettait? Mais c’est tellement effrayant, un
miroir, que je suis ahuri, chaque matin, de
vous savoir vivantes, vous, les femmes et les
LAraignée de Cristal
21
jeunes filles qui vous mirez sans cesse!...
Mère, écoutez-moi, c’est toute une histoire,
et il faut remonter loin pour découvrir la
cause de ma haine contre les glaces, car je
suis un prédestiné, j’ai été averti dès mon
enfance... J’avais dix ans, j’étais là-bas, dans
le pavillon de notre parc, tout seul, et, en
présence d’un grand grand miroir qui n’y est
plus depuis longtemps, je feuilletais mes
cahiers d’écolier, j’avais un pensum à écrire.
La chambre close, aux rideaux tirés, me fai
sait l’effet d’une demeure de pauvres; elle se
meublait de chaises de jardin toutes rongées
d’humidité, d’une table couverte d’un tapis
sale et troué. Le plafond suintait, on enten
dait la pluie qui claquait sur un toit de zinc à
moitié démoli. La seule idée de luxe était
éveillée par cette grande glace, oh ! si grande,
haute comme une personne! Machinalement,
je me regardais. Sous la limpidité de son
verre, elle avait des taches lugubres. On eût
dit, s’arrondissant à fleur d’une eau immobile,
22
Le Démon de ïAbsurde
des nénuphars, et plus loin, dans un recul de
ténèbres, se dressaient des formes indécises
qui ressemblaient à des spectres se mouvant à
travers le ruissellement de leur chevelure
vaseuse. Je me rappelle que j’eus, en me mi
rant, la sensation bizarre d’entrer jusqu’au
cou dans cette glace comme dans un lac limo
neux. On m’avait enfermé à clé, j’étais en pé
nitence, et il me fallait ainsi, bon gré mal gré,
rester dans cette eau morte. A force de fixer
mes yeux sur les yeux de mon image, je dis
tinguai un point brillant au milieu de ces
brumes, et en même temps je perçus un léger
bruit d’insecte venant de l’endroit où je voyais
le point. Très insensiblement ce point s’irra
dia en étoile. Il pétillait comme une fulgura
tion vivante au sein de cette atmosphère de
sommeil, il bruissait pareil à une mouche
contre une vitre. Mère! je voyais et j’enten
dais cela! Je ne rêvais pas le moins du monde.
Pas d’explication possible pour un gamin de
dix ans, pas plus que pour un homme, je vous
L'Araignée de Cristal
23
assure! Je savais qu’au pavillon attenait un
hangar où l’on serrait les outils de jardinage;
mais il n’était pas habité. Je me disais que,
probablement, quelque araignée d’une espèce
inconnue allait me sauter à la face, et, stupide,
je demeurais là, les bras figés le long du
corps. L’araignée blanche avançait toujours,
elle devenait un jeune crabe à carapace d’ar
gent, sa tête se constellait d’arêtes éblouis
santes, toujours ses pattes s’allongeaient sur
ma tête réfléchie, elle envahissait mon front,
me fendait les tempes, me dévorait les pru
nelles, effaçait peu à peu mon image, me dé
capitait. Un moment je me vis debout, les
bras tordus d’horreur, portant sur mes épau
les une bête monstrueuse qui avait l’aspect
sinistre d’une pieuvre! Je voulais crier; seu
lement, comme il arrive dans tous les cauche
mars, je ne le pouvais pas. Je me sentais dé
sormais à la merci de l’araignée de cristal,
qui me suçait la cervelle! Et elle continuait à
bruire, d’un bourdonnement de bête qui a
24
Le Démon de VAbsurde
l’idée d’en finir une bonne fois avec un enne
mi... Tout à coup, la grande glace éclata sous
la pression formidable des tentacules du
monstre, et toute cette fiction s’écroula en
miettes étincelantes dont l’une me blessa lé
gèrement à la main. Je poussai des cris déchi
rants et je m’évanouis... Quand je fus en état
de comprendre, notre jardinier, qui avait pé
nétré dans ma prison pour me rassurer, me
montra le vilebrequin dont il se servait, de
Vautre côté de la muraille, à seule fin de plan
ter un énorme clou! Le mur percé, il avait
également percé la glace, ne se doutant de
rien, poursuivant son travail qu’accompagnait
le grincement de l’outil. Ma blessure n’était
pas grave... Le brave homme craignait des
scènes... et je promis de me taire... A partir
de ce jour, les miroirs m’ont singulièrement
préoccupé, malgré l’aversion nerveuse que
j éprouvais pour eux. Ma courte existence
est toute moirée de leurs sataniques reflets.
Et après le premier heurt physique, j’ai reçu
L'Araignée de Cristal
25
bien d’autres chocs spirituels... Ici, c’est le
souvenir grotesque de la tête que j’avais sous
les lauriers du college. Là, c’est la transpa
rente photographie de mes péchés de liber
tin... Il y a un mystère dans cette poursuite
du miroir, dans cette chasse à l’homme cou
pable dirigée contre moi seul! — [Il rêve un
moment, puis reprend, s'animant de plus en
plus. )Contre moi seul ?... Mais non ! Croyez-le,
mère, ceux qui voient bien sont aussi épou
vantés que moi. En somme, sait-on pourquoi
ce morceau de verre qu’on étame prend subi
tement des profondeurs de gouffre... et dou
ble le monde ? Le miroir, c’est le problème de
la vie perpétuellement opposé à l’homme !
Sait-on au juste ce que Narcisse a vu dans la
fontaine et de quoi il est mort?...
la mère
: Oh! Sylvius ! Tu
m’effrayes, maintenant. Ce ne sont donc pas
des contes à dormir debout que tu me fais ?
Est-ce que... sincèrement, tu penses à ces
choses ?
o(j
Le Démon de l Absurde
l’épouvanté : Mère, oseriez-vous, à cette
heure, vous aller regarder dans une glace
la mère (se retournant vers le fond du salon
et très troublée} :Non! Non! Je n’oserais
pas... Si nous allumions une lampe...
l’épouvanté (la forçant à se rasseoir et r icanant} : Là... je savais bien que, vous aussi,
vous auriez peur! Tout à 1 heure, vous y
verrez très clair ! Pourquoi vous obstinezvous, femme, à peupler nos appartements de
ces cyniques erreurs qui font que je ne puis
jamais,jamais être seul? Pourquoi me lan
cez-vous à la tête cet homme-espion qui a
l’habileté de pleurer mes larmes ? J’ai vu, un
soir que je vous mettais une pelisse de four
rure sur les épaules en sortant d’un bal, j’ai
vu dans un miroir sourire voluptueusement
une dame qui vous ressemblait, ma mère !...
Un matin que j’attendais ma cousine Sylvia,
me morfondant derrière sa porte, un bou
quet d’orchidées à la main, j’ai vu cette porte
s’entrebâiller sur une glace immense où se
L’Araignée de Cristal
2-j
reflétait une belle fille nue à la pose provo
cante !... Les glaces, ma mère, sont des
abîmes où sombrent à la fois et la vertu des
femmes et la tranquillité des hommes.
la mère : Tais-toi ! je ne veux plus t’écou
ter.
l’épouvanté (Zhz saisissant le bras et se
levant) ; Mère, avez-vous rencontré les glaces
raccrocheuses qui vous happent au passage
dans les rues des grandes villes ? Celles qui
vous tombent dessus brusquement comme
des douches ? Les glaces des devantures en
tourées de cadres odieusement faux, comme
le sont de fards et de stras les créatures à
vendre ? Les avez-vous vues vous offrir leurs
flancs rayonnants où tous les passants se
sont successivement couchés ? Les infernaux
miroirs ! Mais ils nous harcèlent de tous les
côtés ! Ils surgissent des océans, des fleuves,
des ruisseaux ! En buvant dans mon verre,
je constate mes hideurs. Le voisin qui croit
n’avoir qu’un ulcère en a toujours deux!...
28
Le Démon de l Absurde
Les miroirs, c’est la délation personnifiée, et
ils transforment un simple désagrément en un
désespoir infini. Ils sont dans la goutte de
rosée pour faire d’un cœur de fleur un cœur
gonflé de sanglots. Tour à tour pleins de
menteuses promesses de joie ou remplis de
secrets honteux (et stériles comme des piostituées), ils ne gardent ni une empreinte, ni
une couleur. Si devant le miroir que je con
temple elle a glissé aux bras d’un autre, c est
toujours moi que je vois à la place de ïautre\
[Furieux.] Ils sont les tortureurs scandaleux
qui demeurent impassibles, et cependant,
doués de la puissance de Satan, s’ils voyaient
Dieu,ma mère,ils seraient semblables à lui !...
la mère [d'un ton suppliant] : Sylvius ! la
lune est à l’angle du mur. Va chercher une
lampe, je veux y voir...
l’épouvanté [d'une voix redevenue sourde] :
Oh! je vous dis ces choses parce que vous
m’y forcez ! Je n’ai vraiment aucune qualité
pour devenir le révélateur funeste, mais il
L’Araignée de Cristal
29
est bon que les femmes aveugles apprécient,
par hasard, l’épouvantable situation qu’elles
font aux hommes qui voient, même dans les
ténèbres. Vous installez somptueusement
chez nous ces geôliers impitoyables, il nous
faut les supporter pour l’amour de vous. Et
en échange de notre patience ils nous soufflé'
tent de notre image, de nos vilenies, de nos
gestes absurdes. Ah! qu’ils soient maudits
au moins une fois, vos doubles! Qu’ils soient
maudits, nos rivaux ! Il y a entre eux et
vous un pacte diabolique. [D’un accent dé
solé.) As-tu remarqué, par quelque matin
d’hiver neigeux, ces oiseaux tournoyants audessus du piège qui scintille et leur fait croire
à un miraculeux monceau d’avoine d’argent
ou de blé d’or? Les as-tu vus, comme ils tom
bent, tombent, un à un, du haut des cieux,
les ailes meurtries, le bec sanglant, les yeux
pourtant encore éblouis par les splendeurs
de leur chimère ! Il y ale miroir aux alouettes
et il y a le miroir aux hommes, celui qui est
3o
Le Démon de VAbsurde
à l’affût au détour dangereux de leur exis
tence obscure, celui qui les verra mourir le
front collé au cristal glacé de son énigme.....
la mère [se cramponnant à lui) : Non!
Assez ! je souffre trop ! Ta voix me tue ! L’an
goisse me serre la gorge. Tu n’as donc pas
pitié de ta mère, Sylvius ? J’ai voulu savoir,
j’ai eu tort. Pardon ! Va chercher les lampes,
je t’en supplie ! [Elle se met à genoux, joint
les mains.) Je suis comme paralysée...
l’épouvanté [chancelant) : Je crains, moi, le
miroir caché dans l’ombre, votre grande
psyché, ma mère...
la mère [exaspérée) : Lâche ! Est-ce que je
n’ai pas encore plus peur que toi ! M’obéirastu, à la fin !
l’épouvanté [se redressant, hors de lui) :
Eh bien, soit ! je vais vous chercher la lu
mière !
(Il s'élance avec rage dans la direction de
la psyché, derrière laquelle se trouve la porte
du salon. Un instant, il court au milieu d’une
L’Araignée de Cristal
3i
nuit profonde... Tout à coup, la bousculade
terrible d’un meuble énorme, le bruit sonore
d'un cristal qui se brise et le hurlement lamen
table d'un homme égorgé...}
A Marcel Schwob.
LE CHcvlTEoAU HELVÉTIQUE
J’ai connu deux vieilles femmes qui sont
mortes en disant : « Nous ne sommes pas che^
nous ici ! Ce n’est pas ici que nous devrions
mourir. « L’une était une paysanne du Li
mousin, fort pauvre, un peu folle, dont la
principale monomanie consistait en un éter
nel besoin de locomotion. Elle rêvait d un
endroit où elle aurait été mieux, où elle aurait
dû vivre toujours, et comme elle ne connais
sait pas cet endroit, que, du reste, elle igno
rait même s’il existait autre part que sous
son crâne, elle répétait jaculatoirement .
Le Démon de VAbsurde
« Ah ! ils sont bien malheureux, ceux qui
n’ont pas de pays!... » Elle expira en
faisant un geste d’entêtée, signifiant : « Làbas ! »
L’autre, une comtesse de Beaumont-Lan
dry, avait toute sa raison, mais elle son
geait des journées entières à la maison de ses
rêves, et cette maison ne représentait pas,
pour elle, une phrase sentimentale de son
jeune temps : c’était réellement, sincèrement,
une demeure bâtie quelque part, peut-être
dans la Suède ou dans l’Irlande, dans une
contrée couleur de dentelle grise, disaitelle, et où les colombes doivent être en
deuil. Elle ne définissait rien, ne souhaitait
rien. Ni tableaux, ni gravures, ne lui don
naient d indications plus précises, mais elle
savait que cette maison était là-bas, et que sa
place, à elle, une choyée mondaine, était mar
quée dans ce modeste endroit de repos. Quand
elle entra en agonie, elle prit les mains de sa
hile, lui murmura d’une voix très inquiète :
Le Château hermétique
35
« Je ne suis pas ici chez moi ! Non, ce n’est
pas ici que je devrais être ».
S’il y a l’âme sœur que l’on cherche à tra
vers toutes les déceptions et tous les crimes
d’amour, n’y aurait-il pas aussi le pays frère,
sans lequel on ne vit pas heureux, on ne peut
obtenir une fin paisible ?
Combien de touristes mélancoliques ont dit
avec des regrets plein les yeux : « J’ai vu en
passant le lieu que je voudrais habiter, et je
ne me rappelle déjà plus dans quel coin de la
terre il se trouve ! Je ne sais plus le nom du
village... je ne vois plus la nuance du ciel.... »
Combien d’explorateurs fameux se sont
sentis soudainement attirés, par delà les mers
et les déserts, vers un site mystérieux, une
patrie faite pour eux seuls, dont ils possèdent
en eux une image si effacée qu’elle leur paraît
être le souvenir d’une ancienne estampe
admirée trop longuement durant leur en
fance !
Et il y a les lieux maudits où l’on va parce
36
Le Démon de ïAbsurde
qu’il faut qu’on y aille, où l’on rencontre la
blessure qui vous est destinée depuis des
siècles. Il y a la forêt qui vous hante, de
loin, et où l’on se pend à l’arbre qu’on croit
avoir déjà vu ailleurs, un arbre qui vous
tendait ses branches derrière toutes les fenê
tres crépusculaires. Il y a le lac perdu au fond
du petit val sauvage, la mare verdâtre hérissée
de broussailles noires, où l’on se jette avec la
presque joie d’avoir enfin trouvé sa tombe
à soi, et non pas la tombe pareille à celle du
voisin. De toute éternité la place de nos pieds
est probablement désignée, mais nous ne
venons pas au jour selon notre gré : nos pa
rents s’agitent, s’éloignent, vont, viennent
inutilement, cherchent eux-mêmes leur défi
nitive résidence, si bien qu’il faut des hasards
multiples pour nous renseigner, nous fournir
l’intuition solennelle et nous enlever, comme
sur des ailes, jusqu’au pays qui garde, en un
champ de blé ou en une rue déserte, les ra
cines mystiques de notre personne.
Le Château hermétique
Souvent, aussi, extasiés devant ce pays, nous
le voyons tout à coup reculer, se fondre, s’é
vanouir. Il nous fuit, nous abandonne, et
pour une raison qui ne nous sera jamais don
née, car, sans doute, elle est trop effrayante,
nous devinons que nous ne l’atteindrons pas,
que cette terre promise nous sera éternelle
ment dérobée.
Et voici ce que je veux raconter bien sin
cèrement, au sujet d’un de ces pays de chi
mères, que j’ai bien réellement trouvé sur ma
route :
C’était en Franche-Comté, en visitant par
une belle journée de soleil une grande pro
priété triste située vers le village de Roquemont, dans le petit hameau de Suse. Nous
avions gravi le sommet d’une colline qu on
dénommait aux environs la Dent de l'Ours,
à cause de sa bizarre échancrure, et nous
meurions tous les trois étendus sur une herbe
rousse qui sentait la chevelure brûlée. La
38
Le Démon de l’Absurde
mère, madame Te'ard, le fils, Albert Téard,
et moi, nous avions très chaud ; nous ne cau
sions plus, ayant épuisé toutes les banales
histoires parisiennes. A cette hauteur, sur ce
plateau que balayaient les brises sèches, la
source des conversations vulgaires s’était
tarie subitement en nous, et nous ne dési
rions plus qu’étouffer les échos des villes
toujours si détonnants dans le religieux si
lence d’une montée de calvaire. Mes amis
avaient d’abord tenu, gracieusement, à me
faire juger la maison, le jardin, le vignoble ;
de différents côtés, ils m’indiquaient les célé
brités du pays : l’endroit où l'année dernière
Albert Téard avait tué un lièvre énorme, le
carrefour ou se voyaient encore les vestiges
des Prussiens, le sentier par où descendaient
du bois, certains hivers, les loups voleurs ;
puis, peu à peu, saisis d’un respect pour la
grandeur enveloppante du panorama, nous
nous étions tus sans nous consulter, et nous
regardions presque sans voir.
Le Château hermétique
°9
A l’horizon, pas trop loin pourtant, se dres
sait une énorme roche sur une autre colline,
sœur de celle qui nous portait, et l’on aper
cevait très distinctement les ruines d’un châ
teau féodal faisant corps avec la roche sombre.
Cela formait un arrière-plan de drame au ta
bleau relativement gai que représentaient le
village de Suse, tassé contre un clocher naïf
arrondi en goupillon, et le vignoble, où s’é
parpillaient des paysans en blouse et des
femmes en jupes claires. Cela dominait d’un
air malfaisant,impérieux,et il n’était pas possi
ble de ne pas déclarer tout de suite que là
se trouvait le seul endroit curieux le point
d’histoire ou le point de légende. Mais on
n’en avait pas parlé encore. Albert Teard,
d’un ton dolent, murmura :
«... Il y a aussi des cavernes pleines d’os
sements fossiles, de silex taillé ; nous vous y
mènerons ; ensuite, vous aurez tout vu. »
a Comment, tout vu ? dis-je, me redres
sant sur un coude ; et les ruines, là-bas ? »
40
Le Démon 'de l’Absurde
« Hein? Quelles ruines ? » demanda ma
dame Téard étonnée.
J’avais les yeux fixes. J’étendis le bras, et
Albert Téard se mit à rire.
« Ça, des ruines ! Peut-être que si, et plus
sûr que non ! De chez nous, par un jour de
pluie, on dirait tout simplement une roche à
pic, mais, parle soleil, avec des jeux de lu
mière tombant des nuages, on croit quelque
fois qu’il s’agit d’un vieux château sans porte.
Oh ! ne vous y fiez pas !... »
« Vous plaisantez ? »
Je regardais, fasciné, à m’en faire mal au
cerveau.
« Non, c’est la roche qui plaisante, reprit
Albert Téard. Il n’y a aucune description de
ces ruines dans les annales franc-comtoises,
et nos paysans, qui n’ont pas le temps de s’a
muser, prétendent ne les avoir jamais distin"
guées, ni au soleil, ni à la pluie. Pour moi,
je ne les aperçois plus que vaguement...parce
que je sais depuis longtemps à quoi né en tenir. »
Le Château hermétique
41
« Moi, fit doucement madame Têtard, une
exquise vieille femme raisonnable, j’ai sou
vent essayé de me figurer le château, et je
n’ai pas pu découvrir la moindre tourelle !...»
J’étais abasourdi. D’instant en instant le
mirage s’accentuait, devenait formidable ; je
voyais des croisillons, des ogives, des cré
neaux,et tous ces détails bleuâtres se fonçaient
comme sous les coups d un pinceau fantas
tique.
« Enfin, murmurai-je, on peut bien visiter
cette roche ? »
La mère de Téard souriait en inclinant son
bon visage sur l’épaule gauche.
« Vous voulez donc risquer le saut du mau
vais garnement ? »
« Qu’est-ce que le mauvais garnement ?
Une légende'? »
« Non, une aventure très naturelle. C est
un conscrit qui avait parié de dénicher des
œufs de buse, là-haut, avant d’aller au régi
ment, et, comme il était gris le matin ou 1
42
Le Démon de l'Absurde
tenta son ascension, il a dégringolé de votre
fameux château jusqu’à sa chaumière. S’il n’a
pas trouvé des œufs de buse, il a toujours
trouvé de la salle de police en arrivant chez
son capitaine, car il a fallu le soigner et il a
manqué le premier appel, ce nigaud. »
Je restai en contemplation devant le château
magique. Une brume entourait cette colline
revêtue de grands genévriers et de taillis de
hêtres. On y rêvait la fraîcheur d’une eau ca
chée dans les profondeurs des donjons, et la
roche, à distance, paraissait luire comme une
peau de reptile. A un pied du premier corps
de bâtiment, une sorte de renflement taillé en
chemin de ronde faisait exactement l’effet
d’un travail humain, et il semblait tellement
facile de se promener là-dessus que je ne
comprenais pas le dédain de mes amis.
« Nous irons ! c’est entendu », décida
Téard avec une grimace narquoise.
Nous y allâmes le lendemain. Madame
Téard nous suivait, portant un panier copieu
Le Château hermétique
43
sement garni, parce que, disait-elle, c’était
toujours plus loin qu'on ne le pensait.
Au bout d’une heure de marche dans les
blés et dans les vignes, nous arrivions sur la
pente caillouteuse d’une colline creusée à son
centre, endeuillant d’une ombre épaisse et
froide un hameau de cinq ou six pauvres ma
sures. De ci, de là, des gens taciturnes. Les
hommes arrangeaient des tonneaux sans crier
ni jurer. Les femmes, berçant des nourris
sons, ne chantaient pas. Peut-être avais-je,
moi tout seul, cette spéciale vision d’un
village endormi, puisque mes compagnons
ne remarquèrent vraiment rien d’anormal en
traversant ce coin de pays d’ombre. Cepen
dant, madame Téard, ayant voulu acheter un
peu de lait, s’aperçut qu’on ne lui lépondait
même pas, et elle me dit d’une voix ennuyée :
« Ils sont comme çà, ici ! »
La vieille dame s’installa au bord d’un
lavoir primitif où gargouillait une fontaine
par des conduits de bois ; elle nous souhaita
44
Le Démon de rAbsurde
une heureuse escalade et se mit à plonger des
bouteilles dans l’eau pour le coup du retour.
J’avais beau me dire qu’il s’agissait mainte
nant d’une excursion agréable, non d’une
conquête, j’étais tout désespéré d’avance. Je
ne distinguais plus la roche féodale derrière
les rochers ordinaires, qui me la masquaient,
le silence du hameau me poignait, j’étais
nerveux. Ce mirage romantique de la veille
se transformait en un guet-apens ridicule, et
je vibrais comme déjà victime d’une redou
table injustice. Téard, philosophiquement,
me fit observer que nos guêtres étaient so
lides, me pria de m’armer de patience à cause
des ronciers inextricables qu’il nous faudrait
franchir :
« Vous l’aurez voulu ! » appuya-t-il.
Se diriger en droite ligne vers le château
me paraissait un assaut enfantin; mais, de
minute en minute, cela devint tout un plan
de bataille sérieuse. On déviait, malgré soi.
On reculait devant les fossés remplis de
Le Château hermétique
45
fange, d’épines, de pierrailles aiguës. On était
bien obligé de tourner les difficultés s’enche
vêtrant les unes dans les autres, et on finis
sait par tourner le dos à son but. Des rideaux
d’églantiers et de ronces, des broussailles
hautes à vous asseoir par terre, nous dissi
mulaient de plus les ruines, et quand une
éclaircie, sous les branches, nous laissait les
apercevoir, l’œil se heurtait à un mur énorme,
un mur tout uni. Les donjons, les cré
neaux, le chemin de ronde, s’étaient englou
tis absolument dans cette muraille suintante
d’humidité, et il ne demeurait debout qu’une
façade muette, aveugle, la menaçante façade
par excellence, la façade hermétique... Nous
nous assîmes, à mi-côte, tout essoufflés, sui
un tronc d’arbre.
« Hein ? me dit Téard, s’épongeant le
front, c’est agaçant !... »
« Il faut couper au plus court, je veux
toucher cette roche de mes deux mains. »
Nous voilà repartis, le nez levé, les yeux
46
Le Démon de l'Absurde
inquiets. Téard était repris d’une fièvre, et il
m’avoua qu’on ne savait pas bien le fin mot
de cette satanée roche. Jadis, on aurait bien
pu creuser des carrières dans la colline,
peut-être avait-on essayé de bâtir quelque
chose dans le roc même, et, sans doute, y
avait-on renoncé en présence de la dureté du
granit. Seulement, s’il y avait quelque chose,
comment était-on parvenu au sommet de
l’édifice ? comment avait-on franchi ce début
de muraille, si lisse qu’elle en luisait ?...
« Avec des échelles ? »
« Allons donc ! C’est l’aventure du cons
ent ! Ce garçon avait traîné des cordes à
nœuds et des crampons. Il a dressé des
échelles, tantôt à l’est, tantôt à l'ouest ; on le
voyait d’en bas se démener comme un diable,
et il n’était pas plus ivre que moi. N’empêche
que ça s’est terminé par une dégringolade
folle. Un plongeon dans la fontaine, tête la
première !... Non !... Faudrait un ballon !... »
Lorsque nous fûmes sur les assises du
Le Château hermétique
château, les narines humant l’âcre parfum de
la mousse verte qui les veloutait, nous étions*
beaucoup moins avancés qu’à mi-côte ; nous
ne saisissions plus rien de l’ensemble, et les
détails égaraient notre imagination au milieu
des conjectures les plus stupides.
« Tournons ! » m’écriai-je.
L’un vira vers l’ouest, l’autre vers l’est.
Nous devions nous réunir sous ce que j’appe
lais le chemin de ronde. Pour marcher, je
me suspendais aux arbustes, aux touffes
d’herbe, le terrain était extrêmement glissant,
des pierres s’éboulaient entre mes jambes,
allaient rouler jusqu’à la fontaine ou rafraî
chissait le vin de la collation : on les enten
dait bondir de fossés en fossés, frapper des
rocs et choir ensuite dans le feuillage comme
des oiseaux morts. La terre s’effondrait sous
mes pas, bizarrement friable, ruisselait en
ruisseaux lourds, pleins d’une quantité de
paillettes brunes et brillantes ressemblant
peut-être aux écailles d’un gigantesque pois-
48
Le Démon de V Absurde
son antédiluvien. Les verdures grasses vous
laissaient à la main une sève gluante, et on
respirait, tout près de la mousse, une odeur
de pourri. Quand je relevais la tete, je re
trouvais la ligne imposante de ce monument
sans porte ni fenêtre, et mon regard, mon
tant à pic désespérément, ne pouvait s’accro
cher ni à une aspérité de la pierre, ni à une
fleurette. La roche, toujours la roche, luisante,
suintante, sans une fissure, sans un trou. Et
là-haut, très haut, dans la lumière, planaient
les buses aux ailes argentées, lentement, avec
des allures de nageuses tranquilles qui s’aban
donnent à l’onde calme d’un océan bleu. Il
y a des heures où l’air pur vous grise, vous
fait oublier le terre à terre des choses. Une
seconde, il me parut presque simple d’avoir
un ballon !...
Oh ! entrer dans le château que j’avais vu,
et qui existait puisque je l’avais vu ! Péné
trer à l’intérieur de la citadelle mystérieuse,
où il me semblait décidément que quelqu’un
Le Château hermétique
49
m’attendait !...Oui, je devais y venir un jour !
Je devais toucher la colossale muraille de
mes pauvres mains impuissantes, cogner du
front le granit pour appeler des gens que
j’avais besoin de délivrer!... Et je prêtais
l’oreille, je scrutais l’inexorable dureté de
cette pyramide naturelle pour tâcher de sur
prendre quelque signal de reconnaissance !
Tous les sites sauvages vous donnent des
hallucinations et d’instantanées monomanies
de grandeurs. Quand on est seul sur une
montagne, rien ne vous empeche de croire
que vous êtes roi ! J’aurais pu effleurer, de ma
guêtre, la cime d’un peuplier, et tout en bas
j’apercevais madame léard dormant sous
son ombrelle blanche doublée de rouge, ma
dame Téard grosse comme une coccinelle à
tête rose!... Eh bien,alors? Pourquoi n abais
sait-on pas le pont-levis ?... Enfin, le vertige
me gagna, et, les yeux furieusement clos, je
me remis à tourner.
Sous le chemin de ronde, Téard examinait
2
5o
Le Démon de V Absurde
une trace dans la pierre. Cela nous excita un
moment. On eût dit la marque d un anneau
de fer, de ces anneaux que l’on plante sur les
quais pour amarrer les navires. Durant un
bon quart d’heure nous nous entêtâmes là,
pendus à la force de nos ongles au-dessus du
gouffre, étudiant ce faible vestige d’humanité,
et nous dûmes conclure qu’un caillou, en
sortant de son alvéole de grès comme un
noyau sort d’un fruit mûr, avait probable
ment formé cette marque d’anneau. Il fallut
redescendre. Nous nous éloignâmes, chacun
très absorbé, avec la physionomie malheu
reuse d’individus qu’on n’a pas voulu rece
voir parce qu’ils n’étaient pas assez bien mis.
Tout le long de la descente nous eûmes des
accidents terribles, je tombai dans un fossé
bourré d’épines, et Téard posa le pied sur
une vipère. En bas, madame Téard, réveillée,
nous guettait, la figure bouleversée, les bras
en l’air : un chien errant avait dévalisé le
panier aux provisions ; le vin, trop secoué
Le Château hermétique
51
par les remous de la fontaine, était perdu. Il
nous restait du pain, mais du pain déjà
rongé, couvert de bave... Téard, désappointé,
riait rageusement. Sa mère se lamentait,
moi je n’osais plus rien dire. Le soleil se
couchait; on rentra vite pour dîner.
Pendant le repas, comme la croisée était
ouverte sur un merveilleux horizon de
flammes et d’or, je poussai un véritable cri de
colère en leur désignant de l’index la loin
taine colline. Là-bas... là-bas, un jeu diabo
lique de lumières pourpres, d’ombres vio
lettes, faisait réapparaître les ruines du castel
féodal. Je distinguais plus nettement que
jamais les donjons, le chemin de ronde, les
créneaux ; et, plus formidablement que ja
mais, se dressait, dans le sang du jour ago
nisant, le Château hermétique, la patrie
inconnue qui attirait mon cœur !...
A Remy de Gourmont.
TQAEé^DE IéMTIE
Décor : La nuit, dans une église.
Personnages : Rimes des choses et Raisons des gens.
la lune [entrant par un
vitrail) : Comme
il fait noir dans ce puits!
LE clocher [avec résignation) : Elle me
prend pour un puits! Si c’est ainsi qu’on écrit
l’histoire, là-haut...
la lune [ressortant indifferente) *. Et il y a
d’énormes toiles d’araignées.
le saint du vitrail [se reveillant sans son
linceul de poussière) : Oh ! qui va là ! j ai vu
passer une blonde. Elle a mêlé sa chevelure à
5y
Le Démon de PAbsurde
mon nimbe. Ces créatures ne respectent rien.
Heureusement que je suis en verre, aujour
d’hui, et moins fragile qu’autrefois. (Il
bâille.)
LA DERNIÈRE VIBRATION
DE
LA CLOCHE DU
baptême : Plus tard, ils comprendront la mé
lancolie des airs joyeux.
LA DERNIÈRE
VIBRATION DE LA CLOCHE
l’enterrement : La bonne
DE
fête, et comme le
sonneur a bu !
PREMIÈRE CHAUVE-SOURIS
. Ciel
et terre ! je ne suis qu’un pauvre oiseau, mais
tout cela me paraît bien ridicule.
seconde chauve-souris [tournoyant) : Terre
et ciel! je ne suis qu’une pauvre souris, mais
tout cela me dérange.
le grand cierge de droite : Ma cire a la
blancheur des belles épousées.
le grand cierge de gauche : Ma cire a la
blancheur des jolis enfants morts.
une bougie dans un coin : Pureté des stéa
rines, vertu chimique.
55
Parade impie
PREMIERE LAMPE-VEILLEUSE . Je SUIS Un COCUT
de femme rempli de rubis roses.
seconde lampe-veilleuse : Je suis l’œil d’un
amant qui a beaucoup pleuré.
UN MORT SOUS UNE DALLE
I
Au seCOUTS !
Tirez-moi d’ici! j’étouffe ! Otez la pierre, car
mes ongles poussent en racines et s’allongent
sans trouver aucune fente... Otez la pierie !
UNE MORTE SOUS UNE AUTRE DALLE . Que ne
m’ont-ils plantée au bord d’un ruisseau? Je
porte dans mes yeuxdeuxgraines de myosotis.
un confessionnal : Je suis une provision
d’obscurité enfermée dans un placard.
le tronc pour les pauvres : Ils m’ont
rempli de rondelles de bronze, de rondelles
d’argent, de rondelles d’or; mais, au milieu
de ces monnaies vulgaires, brille une pièce
merveilleuse, unique sans doute. Elle est
percée de quatre petits trous et s’orne, en
exergue, de mots mystérieux. Ah ! celui qui
l’a donnée était un homme vraiment chanta
ble. Je voudrais le connaître.
56
Le Démon de l'Absurde
UN prie-dieu : Ses genoux sont bien légers.
Sa robe sentait bon, et je conserve des brins
de soie parmi mes brins de paille.
une chaise ’. Oh! les rotondités des vieilles
femmes !
un tapis : Tout frais encore, un pétale de
lis était collé à son talon, et j’ai su qu elle
venait du jardin de son père.
les marches de l’autel : C’est indigne ! le
prêtre ne regarde jamais où il a posé les pieds
avant d’entrer à l’église.
chœur des tuyaux d’orgue : Dies irœ ! Te
Deum ! Alléluia ! Deprofundis !
une hirondelle [se penchant du haut de la
rosace) : Je crois qu’il fera beau demain!
un écho : Amen !
[Silence.)
[Une porte matelassée s’ouvre lentement et
retombe avec un bruit sourd. Entrent le
maudit, la prostituée et le juif, qui se meu
vent à tâtons.)
Parade impie
57
le maudit (titubant un peu et se baissant
pour allumer une lanterne') : Hein! quand je
vous le disais! Personne! Ces endroits-là
sont toujours vides, la nuit... l’humanité ne
s’occupant de Dieu que lorsqu’elle ne peut
pas faire l’amour. (Il secoue ses guenilles en
riant d'un rire triste.)
la prostituée (d’un ton énervé\ serrant son
châle de deuil sur sa robe de satin rouge') :
Tais-toi! Ce n’est pas le moment de plai
santer. Moi, je déteste les maisons dont les
plafonds sont... au diable!
le juif (ôtant son bonnet de peau ae lièvf c) .
On doit toujours le respect, ça n’engage à
rien.
le maudit (d’une voix navrée) : Vous etes
des animaux immondes, et pourtant vous etes
plus en sûreté que moi, ici : vous ne croyez
pas.
(Tous les trois se dirigent vers l’autel et e
maudit place la lanterne sur la balustrade du
chœur.)
*
58
Le Démon de VAbsurde
la prostituée (soutenant le maudit qui
chancelle') : Parlons peu, parlons bien; lu
nous as promis des bijoux extraordinaires :
où sont-ils ?
le maudit [étendant le bras d un geste
raide, et désignant le tabernacle) : Ils sont là.
le juif [hochant le front) *. Il est entendu
que vous irez les chercher tout seul...
LA prostituée : Tout seul, puisque l’idée
vient de lui. Moi, je n’aurais jamais songé à
une pareille farce.
le juif (railleur) : Moi non plus, c’est une
idée géniale, et si simple !
LE maudit (torturé) : Alors, si c’est si simple,
allez-y.
le juif (sortant de dessous son manteau une
balance, des poids, une pince de fer)'. Prêteur,
acheteur, soit. Voleur, non! je viens surtout
pour complaire à Madame.
un écho : Dame !
la prostituée furieuse) : Mon amant seraitil un capon!
Parade impie
59
Quel
capon oserait se mesurer avec Dieu?.., Oui,
je veux le voler; seulement, je tiens à le com
battre. C’est ici la forêt où je détrousserai
loyalement, après avoir exposé mes raisons.
Je parlerai très haut, dussiez-vous ne pas
m’écouter, vous, les brutes. [Il fiait un
bond et saute dans le chœur en passant
par dessus la balustrade. Machinalement
la prostituée s’agenouille^ pendant que
le juif examine le fléau de ses balan
ces. Le maudit reprend d'un ton grave en
s'adressant au tabernacle. ] Mon Dieu,
je suis la proie que vous amènent les
bêtes de proie ; mais, en galant homme
qui désire égaliser les chances de ce duel
fabuleux, je vais compter mes griefs ; de
votre côté, préparez vos foudres, je ne
vous violenterai pas en plein sommeil. Oh !
ma vie est bien nue, Roi des rois! Si vous
n’avez pas souvenir de mes misères, je vous
les apporte. Jugez! Maudit par mon père
le maudit [relevant la tête fièrement] :
Go
Le Démon de VAbsurde
charnel, abandonné par ma mère, j’ai roulé
d’abîme en abîme. J’ai tué, j’ai triché au jeu
et j’ai menti. Vous m’avez laissé marcher
jusqu’à vous pour mieux m’anéantir, je pense,
et voici venue l’heure de la suprême chute,
du péché sans rémission, du sacrilège ; je n’hé
site pas, j’essaie de me justifier. N’êtes-vous
pas plus coupable que moi, dites, Dieu dont
la droite est trop immobile, et ne pouvezvous pas m’épargner comme complice ou me
détruire soudainement?... Je vous rends mon
paradis, sinon arrachez-moi le cœur de la
poitrine. Il est temps de vous décider. Je suis
peut-être le dernier des croyants. Et regardez
derrière moi cette femme avec sa robe roupe,
ses épaules pâles comme des flocons de neige
fondant sur un feu vif. Il lui faut des bijoux,
je n’en possède point. Quand elle agite sa
petite main, Seigneur, vous qui voyez tout,
vous avez bien dû vous en apercevoir, il sem
ble que tout à coup le bout d’une aile d’ange
vous pousse, et l’on va éperdument jusqu’au
Parade impie
61
grand crime. Dieu, ayez compassion ! Quel
supplice inventerez-vous plus fort que son
mépris! J’ai parcouru des routes, j’ai eu faim
et j’ai eu l’envie pressante de brouter l’herbe
fleurie entre les jambes des bœufs. A l’extré
mité du chemin, j’ai bu, comme les autres;
on m’a demandé de l’argent et j’ai mendié.
J’ai même appris à faire le chien, à ramper,
à tirer des sons rauques de ma gorge séchée
parla soif. J’ai mordu... puis j’ai rencontré
cette fille qui m’a caressé; ma seule minute
de joie, elle la détient dans les plis secrets de
sa jupe de flamme, et mon pire tourment est
encore de l’avoir connue! Vous saisissez,
Dieu très intelligent, j’ai besoin de vos dia
mants... C’est chez vous qu’on en voit le
plus... {Il lève les bras.)
un écho : Plus !
le maudit : Seigneur ! Il faut me les donner
de bonne volonté. Vous n’en faites rien.
(S’attendrissant.) Et elle, c’est un enfant qui
ne peut rire sans un jouet. {Il s impatiente.)
62
Le Démon de l'Absurde
Ma croyance en vous est toute ma fortune.
Répondez-moi ! La bourse ou la mort ! Tuez
le criminel avant le crime ou enrichissez-le,
au nom de la foi. {Avec explosion.] kh\ si
j’avais le tonnerre à mes ordres...
la prostituée {bas au Juif) : Je lui ai versé
des liqueurs chaudes pour qu’il soit gentil.
Un homme bavard finit toujours par retrouver
son courage.
le juif {agacé] : Je crois que nous perdons
un temps précieux et je n’aime guère les
discours. (JE'n réfléchissant'.] Après tout, les
églises sont remplies d’ossements.
le maudit {désespéré] : M’entends-tu, Dieu
mort et immortel, Dieu aveugle et clair
voyant,Dieu le maître et Dieu enchaîné?... Je
suis prêt, je m’approche; constate que mes
doigts se hérissent comme des pieuvres. Il
me faut le soleil, de l’or, des étoiles, des perles,
1 océan, des émeraudes, car mon univers à
moi c’est cette femme, et je n’aurai pas trop
du tien pour parer l’étendue sombre de ses
Parade impie
63
cheveux... [Silence.} Rien ! c’est à se briser le
crâne contre la porte de ta prison, prisonnier
impuissant qui te laisses insulter, toi qui
demeures enfermé dans une coupe moins
large que le sein de ma maîtresse. Et tu peux
te délivrer,me délivrer! [Il sanglote.} Seigneur,
soyez bon! je suis chétif, je ne vous brave
que parce que j’ai peur! Seigneur, ma mère
m’a enseigné qu’il fallait vous demander le
pain quotidien; or, j’ai besoin de me nourrir
de cette femme, et cette femme se nourrit de
joyaux! Vous qui destinez les brebis au loup,
donnez-moi vos parures pour que j’en achète
mon pain quotidien... [Silence.}
le juif [ricanant} : Jamais ivrogne ne s est
vu en face d’un pareil mur.
la prostituée [avec un geste d’ennui) : Il
ne songe même pas que je suis décolletée. Il
ne fait pas chaud ici...
le maudit [se rapprochant du tabernacle et
délirant} : Toutes mes larmes pour vos pier
reries, des siècles d’enfer pour un moiccau
64
Le Démon de V Absurde
de ce métal jaune qui vous est inutile. Sei
gneur, l’aumône au gueux, votre serviteur en
sacrilège, c’est-à-dire à celui qui croit encore
en vous puisqu’il se donne la peine de vous
outrager!
le juif (bas à la Prostituée] : Vous avez
bien remarqué ce ciboire? Les curés font
courir des légendes souvent...
la prostituée (vivement] : Je suis venue
ce matin à la messe pour le contempler. Oh!
superbe! Des cabochons tout autour, et au
centre un diamant gros comme un œuf de
colombe.
le juif : je me défie des gros diamants. Ils
ne sont généralement pas d’une belle eau.
la prostituée : D’une belle eau ! Vous riez !
La seule chose pure de la terre c’est un dia
mant, mais vos sales imaginations troublent
tout à l’avance !
le juif (5 inclinant, moqueur] : La seule
chose pure de la terre, c’est le regard d’une
vierge, Madame.
Parade impie
65
(criant} : Malheur! Trois fois
malheur! Dieu veut ma damnation! (Il va
prendre la pince de fer sur la balustrade.} Je
vais forcer la porte du ciel avec cela ! (Il bran
dit la pince et se met à rire d'un rire doulou
reux.') Et demain l’église banqueroutière
n’aura plus d’hostie à tendre par le guichet
de son bureau. Je vais ravir le tre'sor des élus.
(Ilfrappe sur le tabernacle.} Quelle ironie !
Cette porte ressemble en effet au guichet
d’une banque. (Il introduit la pince et fait
sauter des lames de bois.} Tu l’as voulu,
Madelon... Et maintenant,tombe la foudre!...
LA prostituée (poussant un cri de joie} :
Donne !
le juif (reculant) ‘ Qu’allez-vous faire des
hosties? Moi, je refuse de m’en occuper.
le maudit (dressant le ciboire avec un mou
vement d'horreur} : Vide ! Il est vide !
la prostituée : Tant mieux ! Ça leur arrive
quelquefois d’oublier de le remplir... et
comme il n’y a pas de contrôle...
le
maudit
66
Le Démon de I Absurde
{roulant des yeux fous} : Per
sonne, pas de Dieu, pas même un simulacre
de Dieu !
le juif : C’était à deviner, puisqu’il 11e
vous répondait rien, mon cher garçon...
Voyons toujours l’objet.
le maudit (le laissant s'emparer du ciboire) :
Et la foudre ne tombera pas.
la prostituée [haussant les épaules) : Tu
nous ennuies avec tes perpétuelles exagéra
tions.
le juif {retournant le ciboire aux lueurs
louches de la lanterné) : Tiens! Tiens! je
n’imaginais point si mal! Oh! les fameuses
légendes. [Il se penche, prenant des airs api
toyés.)
le maudit (se tordant les mains) : Madelon !
Madelon! Ni Dieu ni foudre! Mon crime
n était donc pas encore assez grand... Moi
qui espérais des preuves dans le châtiment !
Je me noie, Madelon! Une eau glacée monte
à ma bouche! Madelon ! Tu auras les bijoux,
le maudit
Parade impie
67
et en échange, moi, j’aurai le doute. En pré
sence du doute effroyable toutes les misères
ne sont que délices. Madelon, couvre-moi de
ta robe, j’ai froid. {Il se jette aux pieds de la
prostituée.)
La prostituée [radieuse, s’appuyant sur lui
pour mieux regarder le ciboire) : De l’or,
des émeraudes, le gros diamant...
le juif [lâchant le ciboire qui tombe à
terre, et remettant son bonnet) : De la fumée,
Madame, de la fumée!... Il a voulu voler
Dieu, et c’est Dieu qui le vole... Tout est
faux.
un écho [très loin) : Faux!
[Evanouissement du décor et des personnages.)
A Maurice Maeterlinck.
LES VE^DO^^QGES DE SÔDO^ME
A cette aurore, la terre fumait comme une
cuve emplie d’un moût infernal, et la vigne,
située au centre de l’immense plaine, rutilait
sous un soleil levant déjà féroce, un soleil
pourpre à chevelure de braise qui faisait fer
menter d’avance les grappes énormes, dont
les grains, d’une grosseur surnaturelle,
prenaient des reflets d’yeux roulants, tout
noirs jaillis de leurs orbites. Poussée du fond
d’un abîme bouillant de bitume, cette vigne
étalait ses feuillages d’or et de sang avec une
abondance de monstrueuse richesse, et ses
;o
Le Démon de ? Absurde
pampres fous couraient, se tordaient comme
de précieux métaux en fusion autour de ses
raisins qui s’entassaient à même la molle
argile, l’argile blonde, terre charnelle extra
ordinairement rousse dégageant des parfums
de sève fraîche mêlés à de pestilentielles buées
chaudes. Pareille à la bête trop féconde,
qu’aucun lien ne doit entraver aux heures
douloureuses des parturitions multiples, elle
se roulait sur le sol avec d’effrayantes con
vulsions, lançant des jets furieux de guirlan
des, bras implorants qui se tendaient vers le
soleil, semblant à la fois souffrir et délirer
d’une joie coupable mais paradisiaque, tandis
que ses moelles surchauffées débordaient
d’elle en l’inondant d’une rosée de larmes
épaisses. Elle mettait bas n’importe où ces
prodigieux fruits d’un brun lustré, velouté,
mystérieuse éclosion du mortel bitume, le
rappelant par leur nuance charbonneuse,
leur nuance de sucre satanique distillé à
travers des violences de volcan. Et de cer-
Les Vendanges de Sodome
71
taines grappes à demi pourries, aux grains
crevant en d’écarlates fentes de lèvres, coulait
une liqueur abominablement douce qui grisait
les abeilles jusqu’à les tuer. Entre les nues,
si rouges qu’on les eût dites incendiées, et la
plaine, si jaune qu’on l’eût crue poudrée de
safran, rien ne chantait, rien ne remuait; seul
un bourdonnement sourd d’insectes avides
faisait trépider la vigne ainsi qu’une chaudière
en ébullition. Au milieu de cette forêt de
rameaux d’or, dans le primitif pressoir (une
auge colossale de granit brut percée d’un trou
rond, comme l’autel des sacrifices humains),
un lézard fabuleux, revêtu d’écailles d’un vert
étincelant et dardant un singulier regard
d’hyacinthe, s’allongeait énigmatique, son
ventre argenté soulevé de temps en temps par
une respiration haletante, ivre, lui aussi,
jusqu’à mourir.
Peu à peu les nuées s’opalisèrent, blan
chirent, se dépouillèrent de leurs allures de
vapeurs d’incendie, se déchirèrent, s éva-
72
Le Démon de PAbsurde
nouirent en blêmissant; puis le ciel se con
densa en un unique soleil, l’azur prit un éclat
de fer bleui brûlant silencieusement et versa
des torrents de chaleur limpide. A perte de
vue s’étendit ce pays de Judée où les grêles
figuiers n’arrivaient pas à faire flotter de
légers voiles d’ombre. Quelques-uns de ces
arbres chétifs, aux feuilles digitées et velues,
se déformaient en des caprices de plantes
mécontentes de leur sort, enlaçaient inextri
cablement leurs branches luisantes recou
vertes de transparentes excroissances de
gomme se cerclant de bracelets d’ambre; et
des tiges penchées par le feu d’en haut sur le
feu d’en bas avaient des contours souples
d innocents accablés. Loin, tout à l’horizon,
deirièie le dernier bouquet d’arbustes,
dominant la ligne vague d’un mur protégeant
une ville, se dressait une tour de pierres
ivoirines, d’une blancheur d’ossements, une
tout géante qui fuyait en spirale vers les cieux
profonds, vers le cieux violets, chemin
Les Vendanges de Sodome
menant à l’infini et que faisait fuir davan
tage la spire d’un vol de grands oiseaux
blancs cherchant à se poser à son som
met.
De la tour lointaine sortirent ceux de So
dome venant vers )a vigne.
Ils étaient conduits par un vieillard deux
fois centenaire, colosse funèbre les dépassant
tous de sa tête osseuse éperdument branlante,
sans cheveux, sans dents, sur laquelle retom
bait le bout d’une draperie de lin. Aux angles
de ses membres roides s’accrochait cette
draperie comme un linceul. Père, chef et
patriarche, au-dessus de la troupe de sa pos
térité, sa tête avait l’aspect d’un astre oblong,
brillant d’une clarté lunaire. Il faisait des
signes à l’aide d’un bâton, ne parlant plus
depuis bien longtemps. A ses côtés se pres
saient ses fils aînés, hommes robustes aux
larges barbes noires. L’un d’eux, qui se nom
mait Horeb, portait, suspendu à sa ceintuie
de cuir fauve, des coupes scintillantes qui
Le Démon de VAbsurde
s’entrechoquaient mélodieusement. Ensuite
venait un groupe plus jeune composé de ceux
que dirigeait Phaleg, un géant presque nu,
sans poil, d’une chair unie comme un marbre
veiné de rose, avec une barbe d’un roux
brutal : celui-là portait sur sa tête une pyra
mide de corbeilles d’osier où l’on avait mis
des gâteaux de froment. A une distance res
pectueuse, les adolescents se jouaient, vêtus
de robes courtes, de ceintures ornées de
broderies bizarres, et ils rejetaient leurs
abondantes chevelures en arrière, leurs
chevelures blondes comme des toisons de
femmes. Le plus beau d’entre eux, un enfant
à la bouche pourprée, aux prunelles violettes,
d'une couleur dérobée au mystère des hori
zons, s’appelait Sinéus, et naïvement il avait
festonné de fleurs son étroite jupe de peau
d’agneau. Quand il entra dans la vigne, des
abeilles, se détachant des grappes, butinèrent
sur son épaule, des abeilles qui, le prenant
pour un rayon de miel, tant il était blond,
Les Vendanges de Sodome
y5
essayèrent de puiser en sa chair vierge, sans
lui faire de mal.
Après avoir chanté un hymne d’allégresse,
les vendangeurs commencèrent à emplir les
corbeilles. Les aînés, d’un mouvement lent,
toujours le même, cueillaient les raisins
lourds; les plus jeunes se précipitaient,
voraces, avec des cris. Un moment, le vieil
lard, assis au rebord de l’auge de granit, se
levait, étendait son bâton, et tous arrivaient
en foule pour vider les corbeilles pleines;
puis le vieillard se rasseyait, hochant le front,
et la troupe repartait,emportant les corbeilles
vides. Les uns s’éclaboussaient malgré eux
les jambes de jus vermeil, les autres volon
tairement se barbouillaient la poitrine. Sinéus
piétinait rageusement la vendange, y mêlant
des poignées de roses sauvages. Vers midi,
tous étant fatigués, ils s’endormirent côte à
côte, aux genoux du père, et le vieux pa
triarche, demeuré sur le bord de la cuve, en
sa pose immobile de statue, paraissait, devant
16
Le Démon de VAbsurde
ces plantureux mâles ruisselants de vin,
l’image souveraine de l’éternelle mort.
Alors, du plus prochain bouquet de figuiers
surgit, à pas furtifs, une créature étrange :
une femme. Elle était mince, pâle, nue, et si
rousse, tellement duvetée, qu’elle semblait
revêtue d’un lin immaculé brodé de fils d'or;
son front se détachait de l’azur du ciel, net
et poli comme une lame de glaive éblouissant ;
ses cheveux balayaient la terre en ramenant
autour des feuilles jaunies qui cliquetaient ;
ses talons ronds, d’une rondeur de pêche,
posaient à peine sur le sol, et elle marchait en
sautant avec des allures d’animal gai; mais
les deux boutons de ses seins étaient noirs,
d’un noir brûlé qui faisait peur. Elle s’ap
procha de Sinéus endormi, mangea d'abord
tous les raisins de sa corbeille, qu’il avait
oublié de vider; et, les grappes dévorées
bestialement, elle se coucha près de lui,
rampant comme une couleuvre. Bientôt
l’enfant se reveilla, ayant senti que des doigts
Les Vendanges de Sodome
77
impurs s’appropriaient ses chairs; il eut un
gémissement lamentable, se leva, repoussa
la femme, et à ses cris éplorés répondirent
les rugissements de fureur de tous ses frères.
Le vieillard se dressa, étendit son bâton contre
l’intruse comme s’il avait pu voir de ses yeux
de mort. Tous entourèrent la femme. C’était
une de ces rôdeuses d’amour que les sages de
Sodome venaient de chasser de leur ville.
Dans une juste et formidable colère, des
hommes de Dieu s’étaient réunis pour se
débarrasser de ces démentes, qu’une fringale
de passions mauvaises hantait du crépuscule
à l’aurore. Se condamnant virilement à une
chasteté de plusieurs années pour ne pas
donner le meilleur de leurs forces, durant le
temps des récoltes, à ces gouffres de voluptés
qu’étaient les filles de Sodome, ne gardant
que les mères en gésine et les vieilles, ils
avaient répudié jusqu’à leurs épouses, jusqu’à
leurs sœurs. Et elles étaient sorties des
carrefours, avaient fui des rues, meurtries de
jS
Le Démon de V Absurde
coups, les seins déchirés, sans vêtement. On
les avait poursuivies comme des chiennes.
Lancées à travers le désert, elles s’étaient
ruées vers Gomorrhe à travers les sables brû
lants. Beaucoup étaient mortes dans la four
naise de la plaine. Quelques-unes vivaient
en pillant les vignobles. Pourtant aucune de
ces maudites ne se repentait, car leur corps,
fouetté de désirs insensés, jouissait des flam
mes du soleil et possédait un sexe aussi ardent
que les secrets dessous de la terre.
Or, voici qu’une de ces chiennes affirmait
de nouveau ses appétits d’homme en s’atta
quant à un enfant qui lui ressemblait.
« Qui es-tu? » lui demanda Horeb.
« Je suis Saraï! »
Sinéus se voilait la face dans son coude
replié.
« Que veux-tu?» dit Phaleg.
« J’ai soif! »
Ah! Elle avait soif! Ils se consultèrent du
regard, mais leur père, farouche, leva son
Les Vendanges de Soaome
79
bâton, et chacun se baissa pour se saisir
d’une pierre.
La femme, ce soleil de peau blonde, étendit
les bras comme deux rayonnements.
Elle cria, d'un accent si aigu qu’ils recu
lèrent :
« Malheur à vous ! »
« Oui, je te reconnais, dit Horeb, tu m’as
dépouillé, une nuit, de mes plus belles coupes
de métal. »
« Et moi, dit Phaleg, tu m’as convié au
péché le jour du Seigneur! »
« Moi, cria Sinéus, des larmes au bord
des paupières, je ne te connais point, n’ayant
pas voulu te connaître! »
Le vieillard laissa tomber son bâton.
« Qu’elle soit lapidée ! » rugirent-ils tous.
La femme n’eut pas le temps de fuir.
Trente pierres volèrent sur elle.
Ses seins éclatèrent en gerbes rouges, et
son front se couronna de bandelettes de pour
pre. Bondissant, se tordant, elle brouillait
8o
Le Démon de P Absurde
ses cheveux avec les pampres qui la tenaient
prisonnière ; puis elle se fit petite, toute petite,
rampa, humblement serpentine, se glissa
clans la cuve où fermentait le moût, et,
ramenant sur elle des monceaux de grappes
écrasées, elle demeura inerte, augmentant
le sang du raisin de tout le vin exquis de ses
veines. Comme elle agonisait encore, ils des
cendirent dans l’auge et la foulèrent aux
pieds, tandis que jaillissaient, des prodigieu
ses graines noires à reflets d’yeux roulants,
un regard de suprême malédiction.
Au soir, ayant terminé saintement leur
tâche, les vendangeurs se partagèrent les
gâteaux de froment, remplirent leur coupe.
Dédaigneux de retirer le cadavre, tous ivres
de'jà, plus grisés par la tuerie que par la ven
dange, ils burent, en blasphémant la femme,
1 horrible liqueur empoisonnée d’amour; et
cette nuit même, pendant que retentissaient
au loin des hurlements de bêtes inconnues,
que l’atmosphère se saturait d’une odeur de
Les Vendanges de Sodome
81
soufre, que la tour géante prenait des pâleurs
de squelette sous la morne clarté de la lune,
ceux de Sodome commirent, pour la première
fois, le péché contre nature en les bras de
leur jeune frère Sinéus, dont l’épaule douce
avait la saveur du miel.
A Camille I.emonnier.
LE LfODEUL^
Une maison isolée, à la campagne. Nuit tombante.
Dans une grande cuisine sombre, trois servantes, la.
VIEILLE ANGÈLE, LA GROSSE MARTHE, et LA PETITE CELES-
tine épluchent des fèves. Leur maîtresse, madame,
entre et s’approche d’elles avec des gestes indécis.
[plaisantant] : Est-ce
que vous voulez nous aider, Madame ?... Oh !
y a de l’ouvrage !
la grosse Marthe [bousculant le tas de fèves
et ï étalant sur la table] : Voilà! Nous en
avons bien pour jusqu’à minuit, et une
bonne ouvrière ne serait pas de trop.
la vieille
angèle
84
Le Dcmon de V Absurde
[flairant la poignee de
fèves quelle tient) : Si encore que les
cosses ne sentaient point le pipi de rat...
mais ça vient du grenier, et, là-haut, ces
sales bêtes ne se gênent guère ! [Elle rit.)
madame [dolente) i Allumez donc la chan
delle, mes pauvres filles ; vous vous creverez
les yeux, là-dessus !
la petite célestine [se précipitant) : Oui,
je le disais bien. Les jours ont accourci. Le
serein tombe joliment plus tôt. [Elle allume
une haute chandelle qu’elle pldce sur la table.)
madame [s'asseyant sous Vauvent de la che
minée^ derrière les servantes) : Si vous
alliez fermer la porte-fenêtre de la salle à
manger, Célestine.
la petite célestine [étonnée) : Pourquoi
donc çà, Madame ? Il n’est pas encore neuf
heures.
madame [se parlant à elle-même) : Nous
sommes des femmes seules, après tout !
la grosse marthe [cessant d’éplucher) :
la petite célestine
Le Rôdeur
85
Est-ce que vous avez quelque chose, Ma
dame? Vous êtes toute drôle.....
la vieille angèle {levant la tête et l'exami
nant) : Est-ce que votre dîner ne passerait
pas ?
madame {s'agitant sur sa chaise) : Ah !
vous me trouvez pâle ? Non! Non! je n’ai
rien... C’est probablement la route, elle est
si blanche, au milieu de ces terres noires,
elle est si longue... je l’aurai trop regardée...
je voudrais bien que notre maison ne fût pas
au bord d’une route.
la petite célestine : Pour ce qui est de
la route, elle a un joli ruban de queue, çà,
c’est la pure vérité. {Elle s’assied.)
la vieille angèle [hochant la tête) : Et si
les voleurs venaient un soir, on aurait le
temps de les voir arriver, da !
la grosse marthe [sentencieuse) : Les vo
leurs, au jour d’aujourd’hui, ne viennent
plus par les grandes routes ; i’ prennent les
petits chemins de traverse.
3
86
Le Démon de P Absurde
[ridnt, mais moins
fort) : C’est-i’ que Madame s’inquiète des
rôdeurs, qu’elle a la figure toute retournée?
madame [sèchement): Vous êtes une sotte!
Une femme de quarante ans n’a peur de rien.
Non ! J’ai eu froid, là, tout d’un coup, entre
les deux épaules...
la vieille angèle : Faut mettre de la
sauge à bouillir et en boire une bonne tasse
avec du miel.
madame [se levdnt) : Ça m’a pris tout subi
tement, pendant que je regardais la route,
là-bas, du côté du gros noyer, et il m’a sem
blé.....
la petite célestine [curieusement) : Quoi
donc qu’i’ vous a semblé, Madame ?...
madame [lentement) : C’est pourtant quel
quefois nécessaire d’avoir un homme chez soi.
la grosse marthe [dvec vivdcité) : Là! Je
l’ai toujours dit que Madame devrait se re
marier..... On ne peut pas vivre sans un
homme, à la fin des fins !
la petite
célestine
Le Rôdeur
(larmoyant} : Oh ! si
nos défunts n’étaient pas morts... ça irait
mieux.
la petite célestine [aigrement] : Pour
sûr! Nous serions plus à notre aise ici, et
Madame devrait bien se forcer un peu, quand
ce serait que pour nous autres !
madame [rêvant] : Ou un chien... Un chien
qui aboierait la nuit...
la grosse marthe [bougonnant). — Puisque
Madame dit que ça mange plus que ça ne
vaut !
madame [tressaillant] : Non, non, pas de
chien, il n’aurait qu’à aboyer la nuit... ce
serait horrible ! [Elle arpente la cuisine.]
Enfin, là, toutes quatre, que ferions-nous
contre un rôdeur?
la petite célestine ! I’ parait que chez
les Claudin y a un mauvais garçon qui est
entré par le grenier, il est descendu la nuit
quand un chacun dormait, il a trouvé une
porte ouverte et s’a ensauvé.....
la
vieille
angèle
88
Le Démon de P Absurde
madame : Sans faire de mal ?
LA PETITE CÉLESTINE I Non !
madame : Sans faire de bruit ?
la petite célestine : Non plus !
Il avait
pris ses souliers à ses mains.
madame [très nerveuse} : Alors! personne
ne l’a vu ni entendu ?
la petite célestine [avec conviction) : Per
sonne.
[Moment de silence.)
ton sourd) : Dans
mon temps, j’ai rencontré aussi un mauvais
garçon. J’allais tirer de l’eau à un puits, tout
au bout du village. Voilà qu’en tirant, je sens
que c’était lourd, lourd... y avait un homme
dans le seau. I’ s’était caché là pour me faire
peur... et quand je l’ai eu monté, i’ m’a dit...
madame
: Ecoutez! Tout
ça, c’est des bêtises. Vous êtes trois et il y a
trois portes à fermer chez nous. Courez cha
cune en fermer une. Tant pis s’il n’est pas
neuf heures... Nous n’attendons rien ce soir...
la vieille angèle [d’un
Le Rôdeur
$9
[ Elle se promène fébrilement.} — La portefenêtre de la salle à manger est remise en
état... La porte du corridor a une grosse
barre à cadenas... Et puis, en haut, celle de
la galerie est pleine de verrous... Un rôdeur
ne pourrait démolir toutes ces portes. [Elle
se tourne vers les servantes.} Voyons, allez
vite...
la grosse marthe [de mauvaise humeur} :
Merci bien, je vas pas seule. Faut qu’on me
tienne le battant pendant que je mets les
barres.
trois jettent leurs fèves sur la table.}
la petite célestine frissonnant} : C’est
tout de même vrai qu’i’ commence à faire
froid.
madame : Vous êtes joliment poltronnes !
allez-y donc ensemble, mais faites vite et
n’oubliez pas de regarder du côté du gros
noyer. Je vous attends ici.
[Elles sortent après avoir allumé une lanterne.}
la grosse marthe [haussant le ton pour en-
(jo
Le Démon de l’Absurde
trer dans la salle à manger} : Non ! ce
qu’il fait noir dans cette sale baraque de
maison !
la vieille angèle {élevant la lanterne d'une
main tremblante}’. Faut bien regarder. Mais,
moi, je sors pas.
la petite célestine {se penchant en dehors
de la porte-fenêtre} : Eh ben, quoi ? Le
gros noyer, il est toujours à sa place.
la grosse marthe fermant vivement les vo
lets} : C’est bon ! Cause pas si fort. Les
arbres sont des sournois.
{Elles reviennent en hâte dans la cuisine et se
bousculent pour rentrer toutes trois de front.}
la petite célestine {fiévreuse} : J’ai re
gardé, Madame, je suis sortie, j’ai rien vu...
I’ peut venir, c’est bouclé.
madame (agacée) : Qui donc ça, Il ?
la vieille angèle : Mais le rôdeur que
Madame disait !
madame {s’exaspérant} : Et la porte du cor
ridor ? et la porte de la galerie ?
Le Rôdeur
9i
la grosse marthe : On y va ! On y va !
Laissez-nous souffler. [Elle 's'essuie le front
avec son tablier.)
madame [s'adressant à Célestine) : Enfin, tu
n’as rien vu, toi ?
la petite célestine [haletante) : Non...
c’est-à-dire si, j’ai vu le gros noyer...
madame [anxieuse) : Et puis ?
LA PETITE CÉLESTINE ! Et puis... Je Cl'ois
tout de même que j’ai vu comme quelque
chose qui se cachait.
madame [triomphante) : Là,
entendezvous ! Comme quelque chose qui se cache
rait!... Moi aussi, j’ai cru voir ça. Sûre
ment, le rôdeur qui voudrait entrer chez
nous ne commencerait pas par se montrer...
les trois servantes [ensemble) : Sûre
ment !
madame [avec autorité) : Allons, dépechezvous ! Les deux autres! Il ne faut pas lui
laisser le temps de pénétrer, pour qu après
ça nous l’enfermions ici.
Le Démon de VAbsurde
[Les trois servantes se précipitent du côte
opposé à la salle à manger dans un immense
corridor, et tout d’un coup la petite célestine pousse un cri aigu.)
la vieille angèle : Eh ben, quoi donc ?
Sainte Vierge! C’est-i’ notre dernier jour ?
la grosse marthe {relevant Célestine qui est
tombée) : T’as pas fini de faire ta dinde,
toi ? {Elle la bourre.)
la petite célestine {affolée) : J’ai marché
sur un crapaud... oui... j’ai bien senti...
c’était mou !... {Ellepleure.)
la vieille angèle {cherchant avec la lan
terne) : C’est pas un crapaud, c’est une
cosse de fève..... En voilà des histoires pas
naturelles, tout de même !... {Elle bou
gonne.)
{Toutes trois se lancent sur la porte, la
petite célestine attrape la barre à tâtons j
la grosse marthe pousse le battant ; la vieille
angèle, très troublée, élève la lanterne du
mauvais côté. On riff voit plus.)
Le Rôdeur
la grosse marthe :
93
Qu’est-ce qui pousse
par dehors ?
la petite célestine : Ah ! mon Dieu,
moi, je sens un bras qui me relève mes jupons
en-dessous.
la grosse marthe [hurlant] : Madame !
Madame! on pousse la porte! (A la vieille
Angèle.] Mais éclairez-nous donc, vieille
chouette !
(la vieille angèle retourne sa lanterne, et
alors la petite célestine s’aperçoit qu’elle a
mis la barre entre les deux battants, ce qui
les empêche de se réjoindre. Elle la retire
sans oser rien expliquer.]
la grosse marthe [d’un élan vigoureux] :
Voilà, ça y est!... il s’a ensauvé !... [Elle ca
denasse.] Pour sûr, y avait quelqu un...
[Toutes trois reviennent et s’engouffrent
dans la cuisine,puis retombent sur leur chaise
en blêmissant.]
madame [défaillante] : Pourquoi criezvous ? C’est épouvantable de vous entendre
3*
94
Le Démon de l'Absurde
crier comme ça dans ce corridor ! J’irai avec
vous jusqu’à la porte de la galerie. Je ne
veux plus vous laisser seules, maintenant.
la petite célestine {songeuse} : C’est peutêtre vrai qu’on poussait la porte.....
la grosse marthe : Si c’est vrai... bon
sang... J’en suis fourbue !...
la vieille angèle {grelottant} : En voilà
une soirée de malheur !... Et n’y a plus
d’huile dans notre lanterne...
madame {résolument s'empare de la chan
delle} : Suivez-moi ! Ne perdons pas de
temps. Il doit chercher une autre porte, s’il
n’est pas déjà entré !
{Les quatre femmes se dirigent de nouveau
vers le corridor, qu elles traversent pour
pi endre à gauche un escalier vermoulu, la
vieille ANGÈLE a tiré son chapelet, célestine
pleure, se frottant le genou. En haut, madame
se penche sur la rampe, elle tend l'oreille.}
la petite célestine {d'une voix hoquetante}'.
On dirait qu’on monte...
Le Rôdeur
la grosse marthe
:
g5
C’est l’écho de la
voûte. C’est rien !
la vieille angèle (chevrotant} : Oui, on
monte ; moi qui suis un peu sourde, je l’en
tends, sûr comme parole d’évangile ! Sainte
Vierge !... On monte à pas de loup !... Fau
drait s’en aller d’ici tout à fait. Voyez-vous,
Madame, on ne peut être en assurance que
sous le ciel.
madame (levant le flambeau} : Nous n’a
vons pas besoin de redescendre, d’ailleurs.
Allons sur la galerie, et, puisqu’elle a ses
deux escaliers à ses deux bouts, nous ver
rons bien...
(Elles traversent encore un corridor, puis
se trouvent devant une porte grande ouverte
sur une large galerie de bois. Il fait frais, la
campagne est paisible., mais il ny a pas de
lune.}
En fermant cette porte, nous ne
pourrons plus lui échapper, s il est dedans .
(Elle écoute et regarde encore derrière elle.}
madame :
96
Le Démon de VAbsurde
Voyons, mes pauvres, du courage ! Tâchez
d’entendre quelque chose, celles qui ont
l’oreille fine !
la grosse marthe [à voix basse] : J’ai en
tendu quelqu’un respirer !
la vieille angèle : Moi aussi !
LA PETITE CÉLESTINE I Moi aussi !
[Brusquement, les trois servantes s'élancent
sur la galerie, la grosse marthe et la petite
célestine devaient en tourbillon par un esca
lier pendant que la vieille angèle,par l’autre
bout, descend aussi vite que le lui permettent
ses jambes cagneuses, madame demeure un
instant consternée, une sueur froide lui coule
des tempes. Enfin, n’y tenant plus, elle plante
sa chandelle sur le seuil, se précipite à la
suite de la vieille angèle. Et toutes ces
femmes, les bras en l'air, les jupes bouffantes,
se sauvent au hasard dans la campagne
obscure, tandis que, ressemblant à un cierge
funéraire, la chandelle continue à brûler sur
le seuil béant de cette maison abandonnée.}
A Albert Samain.
LeV T)E^T
En passant par hasard dans la salle à man
ger, elle a vu, sur un dressoir, une douzaine
de croquets aux pistaches, et, levant machi
nalement la main jusqu’au plat d’argent qui
supporte l’appétissante pyramide, elle a choisi
le plus sec, le plus glacé, avec une inexpli
cable gourmandise... puisqu’elle n’est pas
gourmande. Tout à coup, en broyant ce gâ
teau, elle a senti un objet dur, un petit objet
bien autrement dur que les pistaches, et à la
même seconde une vibration a parcouru tout
son corps,une étrange vibration qui s’en allait
98
Le Démon de VAbsurde
en spirale de ses gencives a ses talons. Quoi ?
qu’est-ce c’est ? Elle retire cela, du bout de
ses deux ongles. Comment ! un caillou dans
un croquet du bon faiseur ! Elle s’approche
du vitrail vert pâle, derrière lequel s’étend
une campagne de rêve, toute verte et toute
pâle, puis elle examine le caillou de très près,
avec un le'ger souffle froid sur les cheveux.
Cela, c’est une dent !
L’horreur lui fauche les jambes ; elle
tombe assise, les prunelles dilatées. Une
dent ! La sienne. Non, non, c’est impossible !
Voyons, elle aurait déjà souffert, et elle n’a
jamais eu mal aux dents. Elle est encore
jeune, elle a un soin scrupuleux de sa bouche,
tout en ayant, il faut bien l’avouer, le dégoût
profond du dentiste. Elle tâte, là, sur le côté,
un peu en arrière du sourire, et constate qu’il
y a un trou. Elle bondit, frappe du front le
vitrail, regarde à s’irriter les yeux ce petit
objet qui luit d’une blancheur un peu jau
nâtre. Oui, en effet, c’est sa dent; elle est
La Dent
99
couronnée d’un liseré sombre à l’endroit de
la cassure. Minée, mais depuis combien de
temps ? Attaquée par quoi ? Cela ne lui a
causé d’abord aucune souffrance, et mainte
nant elle se trouve plongée dans un de ces
désespoirs qui, pour ne durer qu’un jour,
n’en sont que plus terribles : elle a désormais
une tare ! Une porte vient de s’ouvrir sur ses
pensées, et elle ne saura plus garder certains
mots qui jailliront, sans qu’elle le veuille, de
sa bouche. Elle n’est pas vieille ; pourtant la
Mort vient de lui administrer sa première
chiquenaude.
Jetant les restes du croquet maudit sur le
damier blanc et noir, le carrelage funéraire
de la salle à manger, elle se sauve comme si
elle se savait à jamais poursuivie. Chez elle,
tirant soigneusement sa portière, elle s’en
ferme et se penche sur le miroir. Pour une
dent !... Du calme ! Ce n’est pas si grave. Elle
essaie de rire aux éclats, et elle se retourne
épouvantée. Hein ? qui donc rit ainsi ? Qui
100
Le Démon de P Absurde
donc rit avec une ombre entre les lèvres ?
C'est elle ! Oh ! cette étoile noire au milieu
de ce double éclair blanc ! Rien ne peut faire
que cela ne soit point. Et c’est déjà tellement
loin l’heure où elle riait de toutes ses dents.
Une ride, ce serait une chose déplus ; un che
veu blanc, ce serait une chose nouvelle. La
dent de moins, c’est l’irrémédiable catastro
phe ; et si elle priait le dentiste de lui repo
ser sa propre dent, ce serait, malgré tout, la
dent fausse ! Oh ! elle a bien senti, quand
est tombé cela entre les morceaux du croquet,
comme un petit cœur froid qui s’échappait
d’elle. Elle vient d’expirer tout entière dans
un minuscule détail de sa personne. Oh !
1 atroce realite ! Allons ! allons ! du cou
rage ! Elle est une femme raisonnable, elle
ne pleurera pas, elle ne racontera rien, elle
aura seulement cette exclamation intérieure,
effroyablement désolée : « Seigneur ! Sei
gneur ! » car elle est pieuse et s’est fait un se
cond époux de Dieu aux minutes suprêmes
La Dent
loi
de l’accablement. Quand sa mère est morte,
elle a crié : « Seigneur ! » intérieurement
aussi, de la même façon. Demain, elle doit
s’approcher des sacrements, elle aura une
plus grande ferveur, voilà tout, et n'y pensera
plus.
Malheureusement, sa langue y pense en
core ! Du bout de cette langue s’effilant, elle
exécute des furetages insensés dans ce coin
obscur de mâchoire. Elle y constate une brè
che formidable, et elle a brusquement, la
pauvre femme, la vision très absurde d un
château en ruines contemplé, autrefois, du
rant son voyage de noces. Oui... elle aperçoit
la tour, là-bas, une tour qui porte à son som
met une couronne crénelée et qui met, dans
des nuées d’orage, comme la mâchoire iné
gale d’une colossale vieille...
Ses tempes bourdonnent. Si son mari ai ri
vait, elle lui dirait tout. D’ailleurs, il est si
discret, si bon, qu’elle espère bien... tout lui
cacher. Elle se promène, cherche à se calmée
102
Le Démon de l'Absurde
en fermant les yeux devant les glaces. Alors,
c’est fini, elle ne rira plus. Elle n’ouvrira
plus la bouche toute grande pour gober une
huître. Soudain, elle s’arrête... Et l’amour ?...
Oh ! quelle joie diabolique la saisit à songer
qu’elle n’en est plus aux baisers éperdus de
la lune de miel ! Et dire qu’il y a des femmes
qui peuvent prendre des amants pour essayer
de se souvenir de ces caresses-là !... Combien
aujourd’hui la vertu lui semble préférable.
Elle se précipite vers un tiroir, cherche un
petit écrin rond, en ôte la bague, puis, avec
des soins presque maternels, toute remplie
d’une frayeur superstitieuse, elle place sa
dent sur le velours noir. Comme elle est
blanche, la petite morte ! Qui l’a tuée ? Elle
est encore si saine en dépit du liseré brun.
Mon Dieu ! C’est donc vrai? Il faut s’en aller
tous les jours un peu, et l’horrible, c’est qu’il
n y a d autre cause à cet inexorable départ
miette à miette que celle-ci : les gens bien
portants doivent cependant mourir un jour.
La Dent
io3
Oh ! tout de suite ! Un revolver ! Du poi
son !... Je veux m’en aller tout entière. Et
une sorte d’écho intérieur lui répond : « Tu
n’es plus entière ! »
La portière se relève, son mari entre gaîment : « Vous faites vos méditations, Bi
chette ? » Quand elle doit communier le
lendemain,il ne la tutoie plus, par délicatese.
C’est un mari sérieux, affectueux, plein de
jolies attentions sans être amoureux le moins
du monde. Elle a un demz-sourire. « Oui, je
méditais... Voyons,ne me taquine pas, dis ! »
Il s’assied en face d’elle, se tapote la cuisse
un moment j il a envie de causer, de conter
une histoire, ses yeux brillent. Il a rencontré
le garde de monsieur de la Silve, de cet im
bécile de la Silve... Et il parle vite, pour avoir
le temps de tout dire avant le conge poli. Il
est en bisbille avec de la Silve, le proprié
taire du domaine contigu, et il n’oublie ja
mais de dénigrer ses chiens, ses voitures, sa
livrée. Rentrés à Paris, ce seront, de nouveau,
IO-J*
Le Démon de l'Absui de
d’excellents camarades à leur cercle, mais
en villégiature il ne peuvent pas se supporter,
parce que l’un, le voisin, possède la plus belle
faisanderie.
Debout, devant lui, elle se demande si, par
humilité chrétienne, elle doit tout lui révé
ler. Mais pourquoi se détériorer à ses
yeux ? Son confesseur ne l’y forcera pas. Et
en l’écoutant elle se sent envelopper d’une
atmosphère glaciale. Elle est deux et elle est
seule. Il n’y a donc rien qui puisse vous em
porter, mariés d’âme, au-delà des corps ? Et
soudain une phrase retentit comme un coup
de feu à ses oreilles distraites. Son mari vient
de lui dire, fort doucement du reste : « Voistu, Bichette, je lui garde une dent à cet idiot
de la Silve ! » Elle se renverse de toute sa
hauteur sur sa chaise longue. Une crise de
nerf la tord. « Bichette ! Qu’as-tu ? Sacre
bleu!... » Elle ne répond rien. Il court au
timbre, lequel ne vibre pas, pour une raison
inconnue, mais, en courant, il a brisé un cor
La Dent
i o5
net de cristal et la femme de chambre surgit,
effarée. A présent, on la délace, elle est seule;
il s’est retiré, ne demandant pas d’explica
tions, sachant qu’elle est toujours nerveuse à
la veille de faire ses dévotions. Elle demeure
seule, elle couchera seule. Oh ! si seule avec
ce secret ridicule !... Et le lendemain elle se
réveille baignée de sueurs, elle a eu des cau
chemars étranges : il lui semblait qu’elle
mâchait sa propre chair. Elle prie, elle s’ha
bille, défend qu’on attelle, choisit une voi
lette épaisse, met l’écrin rond dans sa poche.
Elle ne veut pas s’en séparer. Si on fouillait
ses meubles ?... Elle sort du parc touffu par
une issue dérobée, gagne l’église à pas fur
tifs. Le vieux curé, un prêtre de campagne,
un homme lourd, croit devoir la saluer avant
d’entamer sa messe. Enfin, il l’attend, l’hostie
entre ses gros doigts levés ; elle murmure :
« Mon Dieu, donnez-moi l’oubli de ces va
nités ! » Et elle s’avance, paupières mi-closes,
s’agenouille. Oh ! l’Oubli et la Consolation !
io6
Le Démon de V Absurde
Tout son être se tend vers le pays de l’union
mystique, où les baisers se rendent sans qu’il
soit question du nombre des dents. Elle re
çoit l’hostie, referme la bouche ; mais durant
que sa langue, d’un mouvement onctueux et
plein de respect, retourne doucement la tran
che de pain divin, la plie en deux pour l’a
valer plus vite, elle devine, elle voit que Dieu
s’arrête... Il n’a pas encore l’habitude de ça,
et se laisse retenir par un coin, du côte' de la
petite brèche ! La pauvre femme appelle à
son aide tout ce quelle possède de salive.Elle
quitte affolée la Sainte Table, ayant l’envie
sacrilège de cracher en dépit de sa ferveur.
Quoi ! c’est ce Dieu de charité qui lui inflige
une pareille humiliation ? Si c’était du pain
ordinaire, elle comprendrait,mais Lui! Alors,
elle le détache d’un coup brutal de la langue,
et la déglutition s’opère subitement ; Dieu
disparaît,s’engouffre comme s’il avait eu peur,
après avoir constaté. La face dans ses mains
crispées, elle pleure. Cela finit par la soula-
La Dent
107
ger. En repassant par le sentier ombreux du
parc, elle pleure encore, quoique moins dé
sespérée. Une sorte d’étonnante sécheresse
monte de son cœur à ses yeux. Il faut bien
que la mort s’annonce de temps en temps,
sinon les gens heureux n’y songeraient pas ;
et elle contemple un lis qui se dresse là, sous
un sapin aux branches traînantes, un lis dont
la blancheur maladive lui rappelle celle de sa
dent défunte. Avec un profond soupii, elle
retire le petit écrin rond de sa poche, elle le
baise, creuse le sol, enfonce le minuscule
cercueil qui contient ce premier moiceau
d’elle. Dégantée, elle pèse de toutes les forces
de ses mains nerveuses, ramène la mousse
autour du lis, efface les traces de l’ensevelis
sement ; puis, les lèvres tremblantes, elle s’é
loigne, un peu de terre au bout des ongles...
A Camille Mauclair.
VOLUPTÉ
Matinée de printemps. Une clairière dans un bois.
Au milieu d’un épais tapis de mousse, une grande
fontaine ronde, comme une énorme lune d’eau. Des
nuages passent de temps en temps, moirant de reflets
singuliers la paisible nappe unie, et alors le jour
semble sortir de terre tandis que 1 ombre des arbres
obscurcit le ciel. Autour de la fontaine brui ssent des
insectes diaprés, des mouches d’un vert étincelant,
de très petits papillons bleus tigrés de noir. Exquises
senteurs des violettes sauvages. Les deux amoureux,
Elle quatorze ans, Lui quinze ans, sont assis près e
’eau ; ils regardent fixement la mousse, n osant plus
rop se regarder eux-mêmes. Ils sont inquiets.
elle : Ce sont des choses que nous ne com-
IIO
Le Démon de VAbsurde
prendrons jamais, puisque nous ne pouvons
pas interroger nos parents.
lui : Est-ce bien utile de comprendre?
elle : Tu es bête ! Toi, un homme, tu de
vrais savoir.
lui : Je ne suis encore qu’un... garçon.
elle : Tiens, je ne peux pas souffrir 1 air
que tu as ! [Elle fait un geste d'impatience.'}
lui [subitement en colère} : Et moi, j’ai hor
reur de ta manière de parler!
[Silence.)
elle [rêvant} : Non! ce n’est pas naturel
tout ce qui nous arrive. Dernièrement, en
lisant dans mon livre de messe : « Et Jésus,
penchant la tête, rendit l'âme », j’ai frissonné
de tout mon corps. Pourquoi ai-je tremblé
ainsi? je n’en sais rien, mais cela me faisait
presque plaisir d’avoir mal et de plaindre le
Bon Dieu. [Elle se tourne vers l'amoureux.}
Veux-tu que je te dise tout ce qui me fait de
la peine, depuis que nous nous connaissons?
Volupté
ni
Toi, tu me diras ce qui t’amuse? Ce sera notre
jeu d’aujourd’hui.
lui [boudeur) : Je veux bien.
elle : J’ai commencé, à ton tour.
lui [soupirant) : Moi, je reste souvent planté
devant une vitre de ma fenêtre en pensant à
toi, qui ne le mérites guère, puis j’ai envie de
passer mon ongle le long du verre pour le
faire grincer, et rien que de songer à ça ma
bouche se remplit de salive. Il faut que je fasse
grincer mon ongle, c’est plus fort que moi,
il le faut! Les vitres attirent mes ongles. [Il
crache.)
elle : Tu me dis là ce qui te fait de la peine.
Je t’ai demandé ce qui te faisait plaisir.
lui: Mais non, c’est un plaisir! Je t’assure.
Toi, tu me racontes bien que pleurer sur
le Bon Dieu, ça t’amuse!
elle : Oh ! j’ai des peines encore plus jolies,
va! Quand je me lave, je presse mon éponge
au-dessus de ma nuque et je laisse couier
tout doucement des gouttes. Elles roulent
112
Le Démon de l’Absurde
lentement, avec de petits froids détestables,
puis elles finissent par me brûler, et je tombe
en arrière dans un fauteuil, prise d’un fou
rire! Oh! c’est une peine terrible, celle-là!
je n’ai jamaispum’empêcherde me ladonner...
lui: Ce n’est pas drôle, en effet! J’ai un
autre plaisir encore plus beau. Je mets mon
index sous un rasoir, et je me dis: « Une!
Deux! Trois!... Attention! » Puis j’enlève
tout de suite le rasoir quand je sens qu’il va
couper. Je crois que je vois ruisseler mon sang
par terre, et que mon doigt est tombé en gigottant comme un morceau de serpent rouge.
Ah! si on me voyait, on saurait que j’ai du
courage. Chaque fois, du reste, je me fend
l’épiderme un peu, un très petit peu.
elle : L’autre matin, j ai cueilli un lis dans
le jardin, un lis plein de rosée. J’ai d’abord
jeté la rosée... à cause des oiseaux; et je l’ai
rempli de lait frais. Ça moussait! ça moussait!
On aurait dit du champagne blanc, et ça sen
tait la fleur chaude. Malheureusement, mon
Volupté
113
lis s est crevé au fond, et le lait s’est répandu
sur ma robe. J’ai failli sangloter aussitôt en
pensant que certains petits enfants n’ont pas
toujours de bon lait à boire.
lui (affectueusement) : Oui, cela, c’est bien
de ta part, c’est une pensée charitable. (Avec
curiosité. ) Pourquoi as-tu jeté la rosée ? ce
n’est pas sale, la rosée.
elle (très digne) : Veux-tu donc que je boive
après toutes les fauvettes du pays?
lui : (naïvement) : Mais le lait? Tu l’as bu
après le veau, puisque les vaches ont des
veaux avant d’avoir du lait?
elle (dédaigneusement') : Non! ce que tu es
bête! Comme si on avait besoin de parler de
veau en ce moment.
lui (confus) : Je ne trouve plus d’autre
plaisir. Tant pis pour le jeu.
elle (péremptoirement) : Cherche.
lui (faisant un effort] : J’aime bien le vin
pur. Il me fait mal à la tête, mais j’en bois
tout de même à plein verre.
***
114
Le Démon de VAbsurde
elle : Quel plaisir stupide! D’ailleurs, per
sonne ne te le défend. Pour moi, quand je
mange trop, je pense que je ne ressemble plus
aux anges, et si j’étais libre je ne dînerais
qu’avec des babas !
lui {cherchant) : Attends un peu. Tu vas si
vite,toi! {Il bâille.) Ahl j’en tiens un! J’ai dé
couvert l’autre jour une souris dans mon
armoire, je l’ai saisie par la queue pour la tuer
et elle s’est retournée pour me mordre, alors
je l’ai lâchée, j’étais très content de la lâcher.
elle {riant) : Vilain sot! se laisser mordre
par une souris! Il fallait venir trouver ma
chatte aux yeux verts. Elle qui les aime tant!
D’un seul coup de patte elle leur enlève la
peau de la tête, et on les voit courir dans tous
les coins avec un petit bonnet de rubis !
lui {très vite) : Et puis! Et puis! oh! j’ai
toutes sortes de beaux plaisirs encore...Quand
je me couche, je mets ton portrait sous mon
traversin, et je m’endors en t’appelant ma
petite femme. Et puis!... (Z/ s'arrête embar-
Volupté
1i5
passé.) Décidément, non, ce ne sont pas de
jolis plaisirs, et j’aime mieux ne pas te les
raconter... Il y a des choses rien que pour moi.
elle : Des fois, je joue sur mon piano ma
valse la plus facile très rapidement, comme
si je tournais et que le clavier fût en cercle
autour de moi; et un passage où il y a une
note aiguë, je le répète durant des heures,
j’arrive à ne frapper qu’un seul accord, que
cette seule note aiguë, toujours, toujours, le
poignet m’en cuit. Ça devient comme un bruit
de cristal qu’on brise perpétuellement, c’est
fin, fin, et cela me dit des choses extraordi
naires. Ça entre dans mon oreille comme une
plume frisée, une aigrette de diamant, un
pinceau de velours. L’autre soir, si maman
n’était pas venue au salon, j’allais tomber
raide et je me serais cassée en deux morceaux...
Ah! Il y a la peine du satin. Je passe mes
mains sur mon couvre-pied de satin pompadour, et.... tu sais, on a des petites envies,
des petites excoriations au bout des doigts,
ii6
Le Démon de VAbsurde
alors toute ma chair se he'risse tant ça me
fait mal de les accrocher dans cette étoffe
trop douce. C’est comme le long des vitres,
pour toi! Je ne peux pas m’en empêcher!...
Il y a la peine des groseilles pas mûres que
je mange en cachette, ça pique la langue et
c’est très mauvais... La peine de désirer avoir
une chemise en tulle de voilette, brodée de
gros pois dont deux s’arrêteraient sur chacun
de mes seins... La peine de respirer des ja
cinthes ! Oh ! celle-là, mon chéri, tu ne saurais
croire combien elle me fait plaisir! Je vais
m’étendre par terre tout contre une grosse
jacinthe rose qui a poussé au bas du jardin,
près d’une charmille. On est dans l’ombre
comme ici. Je jette ma robe par-dessus ma
tête et j’entoure la fleur de mes bras pour que
le parfum me monte tout entier dans le nez,
et je respire... je respire... Il me semble que
je mange du miel pendant que des abeilles
en s’envolant me frôlent les paupières de leurs
ailes de sucre ! {Elle se pâme.] Tu ne peux rien
Volupté
i ij
y comprendre! Mais c’est si délicieux que
je t’en oublie!....
lui [suçant une branchette qu'il vient d'ar
racher, au hasard} : Merci bien! Voilà une
invention assez ridicule!
elle : Sais-tu ce que ça sent, la jacinthe?
lui [ironique} : Ça sent la jacinthe, pro
bablement.
elle : Non, ça sent mon cœur!
lui [agacé} : Tu as donc respiré déjà ton
cœur !
elle : Oui! je suis sûre que c’est un sachet
rempli de fleurs en clochettes.
lui [riant} : Ce n’est pas possible! Montre
voir ?
elle [soupirant} : Oh! non, tune le verras
jamais.
[Silence.}
lui [jetant sa branchette dans l eau d un
mouvement rageur} : Tu es bien mauvaise
pour moi, aujourd’hui. Nous n’avons que ces
quelques heures de promenade à passer
ii8
Le Démon de ïAbsurde
ensemble, et tu en profites pour m’acca
bler !...
[Les mouches étincelantes s’élèvent tumul
tueusement de la nappe d'eau tranquille et
bourdonnent autour des deux adolescents.}
elle [vivement intéressée} : Regarde les
belles mouches. On dirait des émeraudes
vivantes et en feu.
Lui [désirant la flatter} : Ou les yeux de ta
chatte !
Elle : Elles viennent de se baigner, car
elles luisent comme des gouttes d’eau verte !
Attrapes-en une, dis ?
Lui : Et si elle me pique !
Elle : C’est vrai ! Ne les effarouche pas.
[Ils se rapprochent l’un de l'autre comme
pour se défendre contre une attaque possible}.
Lui : je croisqu’ellesne sont pas méchantes.
[Une mouche se pose sur la joue de l'amou
reuse}. Tiens! Celle-ci qui te prend pour une
plante. [G? acieusement.} Elle a senti ton cœur
sans doute. Frrrrrrr... la voilà partie! Et elle
Volupté
"9
n a pas osé te faire de mal! [Ils se regardent,
attendris, et s’embrassent furtivement.} Fai
sons la paix! Moi, je n’ai plus de plaisir à
te dire.
elle : Et moi, plus de peine à te conter (A
ce moment, la clarté de la fontaine s'éteint,
le ciel s’assombrit.} Jouons à autre chose!
lui (Zwz prenant les mains} : Laisse-moi
dégrafer ton corsage pour aller respirer ton
cœur, j’en ai la tentation !
elle [pudique} : Ce ne serait pas convenable.
[Elle se recule un peu et joue avec l'eau.
On entend comme un bruit de perles remuées.}
lui [à genoux} : Je t’en supplie!.. [Elle lui
jette de l’eau à la figure.} Je le veux!
[Elle éclate de rire et se renverse en arrière,
ses cheveux se déroulent sur l'eau.}
elle : Non! Non ! Pas cela, mais je te per
mets de caresser mes nattes.
lui [se précipitant sur sa chevelure déjà
mouillée} : Est-ce qu’ils sentent la jacinthe
aussi? Donne-les moi ! Donne-moi tes mains,
120
Le Démon de VAbsurde
tes petites coquilles de mains! Donne-moi
ta figure, donne-moi ta taille... Eh ! Donnemoi tout, puisque je n’aurai jamais ton cœur.
[Il sèche les cheveux sous ses baisers.)
elle : Tu es insupportable!
lui [la regardant avec passion) : J’ai soif!
Donne-moi de cette eau dans tes deux mains
réunies en bénitier. C’est étrange, j’ai les
lèvres qui brûlent. [Elle puise de Veau et lui
tend ses deux mains pleines ; il boit, éperdu).
On dirait du miel, on dirait du lait, on dirait
du sang, on dirait du vin, on dirait de l’eaude-vie. Ça embaume et ça grise. Oui, tes
mains sentent la jacinthe! Oh! que je suis
heureux! [Ilia contemple.) Ecoute! j’ai un
moyen de te prendre malgré toi tout entière.
Tu vas te pencher sur la fontaine et te mirer,
puis tu me redonneras à boire de l’eau que
tu prendias à la place où tu te seras vue.
Ainsi je boiiai ton portrait et tu seras en moi
pour 1 éternité! [Anxieusement.) Cela te paraîtil assez convenable?
Volupté
i2i
elle {souriant) : Oui, à la condition que
je n’y mirerai que le haut de mon visage.
{Elle se penche sur Peau.) Je ne me vois pas
bien! Oh! comme cette eau est profonde!
Je parie que cette fontaine traverse toute la
terre, tant elle est noire! Ah! je me vois...
je me vois... Tiens! j’y retrempe mes nattes,
tu auras le goût de mes cheveux, et puisque
je suis très blonde ce sera du miel tout à fait!
lui {timide) : Tu me boiras à ton tour, dis?
elle {avec dédain) : Je ne boirai pas dans
les mains d’un garçon.
lui {s'inclinant dévotement sur ses mains
quelle a de nouveau remplies d'eau) : Oh!
je te remercie tout de même. Tu es si douce
pour moi quand tu veux ! {Il hume l’eau et se
redresse fièrement.) A présent, je t’emporterai
partout.
{La fontaine s’éclaire peu à peu., les nuages
passent, les mouches recommencent à bour
donner au soleil.)
elle : C’était bon ?
4
122
Le Démon de V Absurde
lui [enivré) : Comme le vin de la messe!
[Il se roule à ses pieds avec une joie de
jeune chien.)
elle [sentencieusement) : Quand nos parents
nous marieront, nous ferons bâtir ici notre
maison de campagne. Ce n’est pas trop loin
de la ville, et le boulanger pourra nous ap
porter du pain tendre tous les jours. Moi,
vois-tu, je ne vivrais pas sans pain tendre.
lui [la contemplant de par terre avec ravis
sement) : Est-ce vrai que tu me trouves bête?
elle [qui regarde dans l'eau distraitement) :
Oui! Oui!... Nous aurons une belle bassecour, et nous mangerons des poulets rôtis
tous les jours, excepté le dimanche. Seule
ment, tu tueras les poulets, car j’ai peur du
sang.
lui : Est-ce vrai que tu m’aimes ?
elle [de plus en plus distraite et se pen
chant de différents côtés): Nous monterons à
cheval tous les matins, j’aurai une amazone
de drap gris... Tiens! Qu’est-ce que j’aper
Volupté
123
çois là, au milieu de cette mare?... Nous
aurons une bonne qui saura me changer la
forme de mes robes toutes les semaines, je
suivrai les modes... Enfin! qu’est-ce que je
vois là-dedans? C’est sombre, sombre! Ça
monte à la surface en faisant des bulles....
{Elle se lève.)
lui {toujours étendu sur le dos) : Moi, je t’a
dore!
elle : Voyons! Lève-toi! Il faut que nous
rentrions... Mon Dieu, que cette eau est
limpide ! Elle esttellement bleue en ce moment
qu’on croirait se pencher sur un ciel tombé
dans la mousse...
{Elle s'approche encore et pousse un cri
terrible qui éveille des échos lointains.)
lui {se relevant d'un bond) : Qu’as-tu donc,
ma bien-aimée ?
elle {se retournant affolée) : N’avance pas,
je te le défends !
{Elle fait quelques pas en chancelant, puis
va tomber dans ses bras.)
124
Le Démon de V Absurde
lui [désespéré] : Elle se trouve mal! Mon
Dieu! Elle va mourir! Au secours!
elle [d’une voix entrecoupée] : Ce n’est rien,
chéri! Allons-nous-en! [Sa voix baisse de
plus en plus.] Emporte-moi sans regarder
l’eau, sans regarder l’eau... [Elle s’évanouit.)
(L’amoureux,
l'emporte comme une
morte dont les bras pendent inertes, tandis
qu'un reflet de soleil éclaire l'autre morte,
dont la bouche ouverte toute grande laisse
voir les dents très blanches à travers l'eau
pure.)
A Karl Rosenval.
LE LIÈGE oA ^EVEW$Æ\T
On arriva devant cette maison par un jour
très orageux. Le cheval qui nous y menait
s’arrêtait à chaque instant, et mettait sa tête
entre ses jambes pour secouer des mouches
en ayant l’air de nous dire : « Non! Non!
Réfléchissez. N’avançons pas davantage... »
Notre bonne, les mains croisées sur un gros
panier plein, roulait des yeux inquiets. Ma
mère questionnait le conducteur de la car
riole d’une voix tremblante, et ce paysan ré
pondait par des demi-mots durs. Mon père,
I2Ô
Le Démon de P Absurde
tenant le paquet des cannes, des parapluies,
ne disait rien, selon son habitude, mais il
semblait fort préoccupé.
Quand on descendit, je courus vers la grille
avec enthousiasme pour tirer la corde d’une
cloche que je voyais serpenter le long de la
muraille, et prendre ainsi possession de ce
que j’appelais déjà la maison des vacances. Je
savais qu’il n’y avait personne, puisque le
vieux jardinier, son propriétaire, habitait la
ville ; seulement, à douze ans, l’envie de tirer
une corde est toujours irrésistible, n’est-ce
pas ? et je sonnai furieusement. Alors sortit
de derrière cette muraille, ornée de feuillage
épais, un son grêle de clochette d’église,
comme le rire aigu de quelqu’un tapi dans
un arbre pour nous épouvanter. C’était à la
fois si mesquin et si désagréable que j’en
demeurai tout bête, les doigts crispés sur la
baguette de mon cerceau, laquelle baguette
j’avais la guerrière coutume de passer, en
dague, à travers ma ceinture.
Le Piège à Revenant
12 7
« Qui donc s’est mis à rire? » demanda ma
mère.
« Qui donc a remué des chaînes? » s’écria
la bonne.
Le paysan déchargea brutalement nos qua
tre malles, pêle-mêle, dans le chemin, puis
il tourna bride sans vouloir nous écou
ter.
« Voilà une belle façon de nous introduire
ici! » grommela mon père en examinant des
clés rouillées.
Il essaya d’ouvrir, mais la grille ne céda pas
tout de suite. Il fallut pousser ferme. Papa se
fit aider d’abord par moi, et je me fis aider
par notre bonne. Maman palissait sous sa
voilette, moi je n’osais plus rire. Je sentais
bien, maintenant, qu’il y avait quelque chose
dans l’air. Brusquement, la grille se détendit
comme un ressort, et nous fûmes tous trois
jetés à terre en entrant. Ma mère eut une peur
nerveuse, elle déclara qu’il valait mieux ne
pas aller plus loin. La bonne regardait autour
Le Piège à Revenant
127
« Qui donc s’est mis à rire? » demanda ma
mère.
« Qui donc a remué des chaînes? » s’écria
la bonne.
Le paysan déchargea brutalement nos qua
tre malles, pêle-mêle, dans le chemin, puis
il tourna bride sans vouloir nous écou
ter.
« Voilà une belle façon de nous introduire
ici ! » grommela mon père en examinant des
clés rouillées.
Il essaya d’ouvrir, mais la grille ne céda pas
tout de suite. Il fallut pousser ferme. Papa se
fit aider d’abord par moi, et je me fis aider
par notre bonne. Maman pâlissait sous sa
voilette, moi je n’osais plus rire. Je sentais
bien, maintenant, qu’il y avait quelque chose
dans l’air. Brusquement, la grille se détendit
comme un ressort, et nous fûmes tous trois
jetés à terre en entrant. Ma mère eut une peur
nerveuse, elle déclara qu’il valait mieux ne
pas aller plus loin. La bonne regardait autour
128
Le Démon de V Absurde
d’elle avec des mines ahuries; elle se frottait
les genoux et répétait :
« Ça sent la mort ici, Madame, je vous
jure que ça sent la mort! »
« Vous êtes des folles! » dit mon père
agacé, en traînant des malles.
« Non, Marie a raison, reprit ma mère, ce
jardin ressemble à un cimetière. »
« Enfin, c’est toi qui as voulu venir! dit
mon père un peu rouge. Tâchons de ne pas
être ridicules. Ce qui est fait est fait. »
Du reste, la maison avait un aspect bien
ordinaire de maison mal entretenue. Elle
présentait six grandes fenêtres à volets bran
lants et une porte à perron dont la marquise
en zinc s’affaissait sur un côté, et ne possédait
qu’un rez-de-chaussée. Au-dessus, le toit
avançait comme les bords d’un chapeau som
bre. Son jardin s’enguirlandait de liserons
blancs qui festonnaient tous les arbustes et
sautaient d’une allée à l’autre. Tant que le
soleil brillait, cela ne manquait pas de charme.
Le Piège à Revenant
12g
Moi, je ne découvrais là qu’un espace en
désordre très commode pour jouer. Je n’abî
merais ni les corbeilles ni les plantes rares,
puisqu’il n’y avait que de l’herbe et des fleurs
sauvages. Si cela ressemblait à un cimetière,
c’était toujours un cimetière gai. Mais le
soleil se voila d’un nuage couleur de cuivre,
la verdure prit une vilaine teinte, et au bout
de deux ou trois courses dans les liserons je
fus de mauvaise humeur.
On rangea nos caisses à l’intérieur du ves
tibule. Marie ouvrit toutes les fenêtres, épous
seta les meubles des chambres, et maman
retrouva le calme. Pendant qu’on procédait à
notre définitive installation, j’eus l’idée de me
glisser derrière la maison en faisant le tour
par le jardin, car il n’y avait pas de porte
donnant sur l’autre moitié du cimetière. A
mon grand étonnement, je me trouvai dans
une obscurité presque complète. L’orage me
naçant avait mangé le soleil, et il ne restait
plus qu’un petit rayon livide éclairant la
4*
i3o
Le Démon de VAbsurde
vitre ronde d’une lucarne de grenier. Ce reflet
de gros œil malade dans ce mur tout gris,
tout lézarde', me produisit un effet très singu
lier. Le jardin, la maison prenaient, de ce
côté, une allure étrange et des couleurs de
crapaud vert. Les liserons ne fleurissaient
même plus sur les arbustes. L’herbe était
d’une grandeur et d’une sauvagerie troublan
tes. Trois buis, taillés jadis en silhouettes de
capucins, se dressaient de distance en dis
tance, et le dernier, au fond, près de la haute
muraille de clôture, avait un aspect d’homme
sinistre planté le dos tourné. Puis cet œil de
vitre, dardé sur ce coin de forêt vierge, pleu
rait on ne savait quelle désolation. Je me mis
à courir, à crier férocement, tapant des pieds,
pour essayer de réagir contre la secrète ter
reur qui m’envahissait, et tous les bruits
expirèrent en échos plaintifs que les arbres se
renvoyaient l’un à l’autre comme des mots
d’ordre. Ma mère écarta un volet en m’enten
dant crier et m’adressa des signes impérieux.
Le Piège à Revenant
i3i
Je revins, bondissant, très heureux de me
savoir surveillé, me donnant des airs vain
queurs, brandissant la baguette de mon cer
ceau :
« Il ne faut pas crier ici! » me dit ma
mère, la figure très effarée.
« Pourquoi, maman? Tu as promis de me
laisser m’amuser à tous les jeux dans la mai
son des vacances ! »
Elle ajouta, sans me répondre directement
et comme se parlant à elle-même:
« Tu sais que nous n’avons loué cette mai
son rien que pour toi, mon enfant, c’est un
sacrifice dont tu devras nous tenir compte
plus tard. Tu es trop jeune pour bien me
comprendre; mais si je t’entends crier, cela
me portera sur les nerfs ! »
Un roulement de tonnerre gronda, et elle
m'aida vite à escalader la fenetre en mur
murant :
« Hein? Tu vois ! Il ne fallait pas crier ici ! »
Pas crier, pas courir, pas sonner, pas ou
i32
Le Démon de VAbsurde
vrir la grille... et jusqu’à l’imbécile de che
val qui ne voulait pas avancer sur la route.
Non! Elle commençait à être moins drôle, la
maison des vacances !... Toute la nuit l’orage
secoua la toiture, et ce fut un vrai miracle si
la marquise de zinc n’acheva pas de s’écrouler.
Au bout de huit jours, on n’était pas en
core habitué à cette sale maison. Marie, la
bonne, qui était vieille et impressionnable, se
lamentait parce qu’elle trouvait des rats dans
le panier au pain. Elle me priait de l’accom
pagner à la cave et au grenier, en me fourrant
une bougie entre les doigts, bougie qui cou
lait le long de ma blouse. Un jour que je refu
sais d’aller au grenier avec elle, maman l’y
suivit, et, le vent claquant la porte derrière
leur dos, elles restèrent une heure enfermées
au milieu des ténèbres, appelant au secours.
Il devenait évident qu’elles avaient peur de
quelque chose qu’elles connaissaient et que
je ne connaissais pas.
Le Piège à Revenant
i33
Les meubles de cette habitation tombaient
en poussière, datant pour le moins de l’épo
que mérovingienne. Quand on les frottait, ils
rendaient des sons lugubres, se disloquaient
tout seuls ou partaient en éclats.
Puis, petites aventures vraiment inexplica
bles, et que maintenant encore je n’arrive
point à m’expliquer, les menus objets, dans
cette bizarre demeure, disparaissaient, esca
motés tout d’un coup comme par enchante
ment. Ma mère s’absentait-elle une minute
du salon pour aller donner un ordre à la
cuisine? quand elle revenait elle ne retrou
vait plus son dé. J’avais beau m’accroupir
dans tous les angles et chercher pendant l’a
près-midi avec une lumière *. c était une
affaire finie, le dé était perdu. Ainsi des ci
seaux à broder, ainsi des pelotons de laine.
Papa, espérant se délasser de ses grands
travaux d’écriture, voulut jardiner, et, dès
qu’il mania des bêches, des râteaux, des séca
teurs, il les égara. Tantôt c’était une pioche
i34
Le Démon de ïAbsurde
qui se retrouvait, une heure après de patien
tes recherches, à une place où jamais per
sonne ne l’avait mise, tantôt c’était une pelle
qui se fondait dans les arbrisseaux et s’évapo
rait totalement. Mon père m’accusait de faire
de mauvaises farces. Ma mère me défendait
et répétait :
« Oh! ici, rien ne m’étonne! » d’une voix
basse, irritée contre cette chose que j’igno
rais.
Non, ces aventures ne s’expliquaient pas
du tout.
Un matin, à déjeuner, au sujet de la salière
qui venait de se répandre, maman eut une
crise de nerfs; Marie poussa des exclamations
désolées.
« Voyons, dit papa impatienté, c’est bien
simple : fichons le camp. D’ailleurs, moi, je
ne voulais pas louer à cause de vos sacrés
caractères. Vous n’êtes pas raisonnables ! »
Marie ramassa le sel silencieusement, devi
nant que cela se gâtait. Moi, je me mis à
Le Piège à Revenant
i35
dessiner sur le beurre, avec une pointe de
couteau.
« Une maison tout entière presque pour
rien! » murmura maman.
« Pour rien, c’est généralement cher », dé
clara papa d’un ton sec.
La fenêtre était grande ouverte, les trois
buis taillés en capucins montaient la garde.
Maman étendit le bras. •
« C’est comme ces fantômes-là. Crois-tu
qu’ils sont rassurants ? »
Papa essaya de la conciliation.
« Tiens! Je vais les tailler aujourd’hui.
Maurice m’aidera! Nous leur donnerons la
forme de trois polichinelles. Des fantômes de
polichinelles, ce sera une véritable récréation
pour l’œil. Pas, Maurice?... »
Je m’écriai avec chaleur :
« Je crois bien, petit père! »
Maman haussa les épaules.
« Allons donc ! Est-ce que ces arbres-là se
laisseront tailler... Toi, un paperassier, tu
i36
Le Démon de l'Absurde
voudrais tailler des arbres, et avec un enfant,
encore ?... »
Il y eut une longue pause embarrassée.
Moi, je continuais à voir disparaître mes
canifs, mes billes, mes ficelles, mes ficelles
surtout. Dès que je fabriquais un fouet, le
bâton que je tenais entre mes jambes pour
l’attacher solidement finissait par s’évanouir
à travers l’herbe drue, et la ficelle, si je tour
nais la tête, se sauvait n’importe où. Ça
m’exaspérait. Je sentais que ce ne devait pas
être un voleur qui volait... Et, à moins que
nous ne fussions tous très étourdis... quel
que chose nous harcelait dans cette maison
des vacances, positivement. Une fois, Marie
perdit du linge qu’elle avait mis à sécher sur
une corde, et quand je lui en demandai la rai
son elle me répondit, la physionomie grave :
« Vous êtes trop jeune. Madame a défendu
qu’on vous parle de l’histoire. »
Donc, il y avait une histoire. Oh! oh ! je
passai les journées à me creuser l’esprit et à
Le Piège à Revenant
i
égarer mes ficelles. Mon cerveau se frappait
peu à peu. Je ne croyais pas beaucoup aux
contes de nourrice, car j’allais au collège, où
l’on apprend à ne plus craindre les coins
noirs; mais je voyais maman trembler dès
cjue le crépuscule envahissait la chambre,
papa était soucieux, Marie gémissait. Il fal
lait tirer tout cela au clair le plus tôt possible,
et, s’il y avait un ennemi, en délivrer rapide
ment la famille. Je résolus de m’adresser à
notre bonne pour obtenir une confession
complète. Marie était naïve, moi j’étais rusé
comme un Peau-Rouge; nous verrions bien
lequel de nous deux serait trop jeune !... Un
soir, j’arrivai dans la cuisine en marchant sur
la pointe du pied, ayant des allures très mys
térieuses.
« Marie, dis-je, regardez par la fenêtre du
côté du dernier buis ! »
La bonne lâcha une cafetière qu elle rem
plissait d’eau et tourna les yeux vers la fenê
tre sombre.
i38
Le Démon de VAbsurde
« Quoi, monsieur Maurice, qu’y a-t-il en
core, Seigneur Dieu ! »
« J’ai vu quelque chose au fond du jardin,
Marie. »
« Ah! vous avez vu... (Ses dents claquè
rent). C’était tout blanc, n’est-ce pas?.,. »
« Oui, Marie. Tout blanc! »
« Et long? Et ça traînait? Et ça s’étendait?
(elle se rapprocha, très émue, colla son nez
contre la vitre, me tenant par l’épaule, si
bien que son frisson se communiquait à tout
mon corps). Et ça se tordait en l’air comme
un linge qui s’envole ? »
« Justement,Marie,c’était comme votre linge
quand ils’estenvolé.Oh! ce que j’ai eupeur !...»
« Ça vous avait des jupes de grande femme,
pour sûr? »
« Oui, Marie, je crois que ça portait des
jupes. »
« Eh bien! monsieur Maurice, vous avez
vu le revenant, car c’est tout son portrait que
vous me faites là! »
Le Piège à Revenant
i3g
« Le revenant, Marie?,.. »
J’étais un peu désappointé. J’aurais préféré
une histoire de voleurs. J'avais, d’ailleurs,
fait son portrait bien malgré moi !...
« Le revenant, monsieur Maurice, continua
solennellement la bonne, c’est la dame qui
est morte ici voilà une dizaine d’années. Elle
vivait en compagnie d’un monsieur, sans le
sacrement, et quand le monsieur l’a quittée,
elle s’est pendue. Tout le pays connait l’his
toire, même que jamais encore on n’a osé
relouer la maison avant votre mère. »
Je restai abasourdi. La femme pendue reve
nant de l’autre monde pour me voler mes
ficelles et dévorer des manches de pioche!
Certes, cela dépassait mon imagination ! Je sa
vais ce que je voulais savoir, mais je n’e'tais
guère avancé! Dans mon lit, j’eus des cauche
mars, et je me pelotonnais contre le mur,
essayant de me rendormir en me bouchant
les oreilles. Des grandes personnes comme
nia mère et ma bonne ayant peur du reve-
140
Le Démon de V Absurde
nanti Que fallait-il conclure ? A l’aurore, mes
idées prirent un autre cours, je ne voulais
plus admettre qu’une ancienne pendue, très
moisie, sortît de sa tombe pour taquiner une
cuisinière en lui dérobant des torchons.Non !
Le revenant devait être un animal d’espèce
particulière, hantant les lieux mal clos, sur
tout les maisons désordonnées, et j’en vins à
croire qu’on me parlait d'une morte pour ne
pas m’épouvanter trop au sujet d’un danger
réel! Elle avait tout avoué si facilement,cette
vieille folle de Marie. Bientôt l’héroïque
pensée de capturer la bête remplit ma cer
velle. m’éblouit. J’étais fort, j’étais adroit,
j’avais des données sur les mœurs des Indiens,
et, une fois dans le sentier de la guerre, je ne
reculerais pas. Quelle prouesse et quel hon
neur ! Ma mère pleurerait de joie comme le
jour des prix, mon père m’appellerait : fier
lapin! et Marie pourrait se risquer à cueillir
du persil au crépuscule. Décidément, je lut
terais contre l’ennemi commun. Le plan était
Le Piège à Revenant
141
déjà tout tracé. Je creuserais une fosse que
je recouvrirais de divers branchages, selon le
système des trappeurs américains, et lorsque
la bête rôderait, durant ses retours diurnes ou
nocturnes, elle ne manquerait pas de se
laisser choir en plein trou. Ensuite, nous
verrions à lui faire vomir les dés d’argent, les
râteaux, les canifs et autre nourriture indi
geste dont elle avait la déplorable coutume
de s’engraisser. Je creusai donc une fosse
assez profonde, du côté du dernier buis; je
la couvris de mottes de gazon et de brindilles
vertes. La terre enlevée fut dispersée aux
quatre coins du jardin. A la nuit close, j achevai mon ténébreux travail, en faisant sem
blant de guetter des oiseaux pour donner le
change à mes parents, car je redoutais leurs
plaisanteries ou leurs défenses. Tant que le
soleil avait lui, j’avais chanté à tue-tête, tiès
heureux de ma chevaleresque idée, for
mant les projets les plus téméraires, plein
de mépris vis-à-vis du revenant, qui, après
142
Le Démon de l’Absurde
tout, n’était qu’une bête quelconque, ce
qu’il fallait démontrer ; mais, au soir, ce
sacré jardin s’assombrit effroyablement, les
buis capucins se vêtirent de teintes crapaud,
et l’œil malade, la lucarne du grenier, me
regarda, du haut de cette maison triste, avec
une horrible expression de désespoir. Je
lâchai mes outils, pioche, pelle et râteau, je
m’enfuis brusquement sans pouvoir m'arrê
ter, comme talonné par le dernier buis, qui,
maintenant, semblait relever son capuchon
vert. Devant la maison, je soufflai un mo
ment, très honteux de ma terreur. Voyons!
Est-ce que j’allais perdre mon beau courage?
« Es-tu un capon ? » me demandait ma cons
cience. Si je laissais là-bas les outils de jardi
nage, on dirait encore que je m’amusais à
faire des farces. Un piège si bien conçu et si
bien exécuté! Je me retournai pour m’orien
ter. La fosse était là-bas, quelque part, entre
le second et le troisième capucin... Chose
étrange! Dans ce crépuscule, je perdais aussi
Le Piège à Revenant
143
la notion des distances... La fosse était-elle
plus à gauche ou plus à droite? Hein? Qu'estce que cela signifiait?... Moi, un garçon
rusé, je ne m’y reconnaissais plus! Les allées
s’enfoncaient, toutes noires, les arbustes en
tortillés de liserons ondulaient comme des
panaches de fumée, les grands arbres se mê
laient aux nuages, et la lune, se levant, pre
nait dans les feuilles des aspects d’œil jaune,
tout à l’imitation de la lucarne du grenier.
Soudainement, la pensée que là-bas, entre le
second et le dernier buis, il se trouvait une
fosse creusée, me fit dresser les cheveux sur
le front. J’avais creusé une fosse, moi, une
tombe, comme pour y enterrer un mort...
Une tombe qui attendait la femme pendue,
le revenant! Est-ce qu’une bête a jamais eu
la dimension d’une femme portant des jupes
traînantes ! Et puisque Marie l’avait vue !...
Mon sang se glaçait dans mes veines, mes
jambes flageolaient. « Iras-tu ! N’iras-tu
pas! Capon! » me criait toujours maçons-
144
Le Démon de l'Absurde
cience. Enfin, saisi de je ne sais quel vertige
furieux, je hurlai : « Allons-y ! » ^Et je m élançai en droite ligne. Je crois meme que je
galopais, les paupières closes, sans chercher
davantage mon chemin, persuadé que si j’ou
vrais les yeux je verrais sûrement la pendue
au détour d’un massif. Ah! il ne s’agissait
plus d’une bête voleuse, je sentais bien que
j'étais en puissance d’un personnage mysté
rieux, d'un inconnu qui m’attirait, m attii ait,
me humait, me dévorait du fond de ce jardincimetière ! Et mon cœur battait à crever.
Machinalement, je murmurais : « Je me bais
serai, je saisirai la pioche, la pelle, une de
chaque main, je serai bien armé s’il arrivait
quelque chose... Oui! La pioche est à côté
d’un pied de cassis, et la pelle est restée sur
une motte de gazon. Pourvu, mon Dieu, que
ces outils ne soient pas déjà partis chez elle!
Voyons, tâchons de ne pas nous tromper...
Une... deux... trois... je vais ouvrir les
yeux, tant pis, je dois être à l’endroit juste! »
Le Piège à Revenant
145
J’ouvris les yeux, et, avec un cri de détresse
qui dut retentir cruellement dans la poitrine
de ma mère, j’ouvris aussi les bras, mes jam
bes fléchirent, je m’écroulai au fond de la
fosse. La violence de ma chute fut telle que
je m’évanouis.....
Et l’on me trouva là-dedans, étendu comme
un mort, pris à mon propre piège !
J’eus la fièvre durant un mois. Ma mère,
dès que je pus quitter mon lit, ordonna d’em
baller promptement nos affaires. Elle en
avait assez de la maison des vacances, où les
tombes se creusaient toutes seules pour en
gloutir les petits enfants, et elle ne voulut
jamais croire à l’histoire de mon piège, car
je ne pus jamais bien lui prouver que j’avais
voulu attraper un revenant comme on attrape
une vulgaire belette !... D’ailleurs, en y ré
fléchissant un peu... n’est-ce pas le reve
nant qui aurait voulu m'attraper?...
A Louis Dumur
SCIE
Un homme va naître. L’ange gardien, dépêché au
près de son âme, lui permet d’hésiter avant d’éclore.
Il hésite... Les couches de sa mère deviennent labo
rieuses, et pendant ce temps l’âme de 1 homme peut
étudier les conditions de sa vie future.
L’Ange. — Si tu nais, tu mourras. La vie
est une maladie mortelle. Si tu vis beaucoup,
tu souffriras beaucoup. Si tu meurs jeune, tu
regretteras l’existence. Choisis !
i^8
Le Démon de l’Absurde
L’homme. — Fichtre! Comment faire?
Donnez-moi un corps solide, en attendant.
L ange. — Si ton corps est vigoureux, sa
propre force le portera à s’user. S il s use, il
contractera des infirmités effrayantes. S’il ne
s’use pas, il aura confiance en sa solidité, et
sa confiance le fera se jeter, tête baissée, dans
le premier péril venu. S’il se fait soldat, il
sera tué en guerre. S’il se fait assassin, il sera
tué sur l’échafaud. S’il se fait manœuvre, il
aura des querelles avec ses compagnons. S’il
a des querelles, il voudra les vider... et s’il les
vide, il y trouvera un coup mortel.
L’homme. — Alors, je demande un corps
très délicat.
L’ange. — Si tu es délicat, étant enfant, tu
auras tous les malheurs. Tu tomberas et tu
te feras des bosses. Si tu as des bosses, çà
marquera. Si tu as une mauvaise nourrice,
tu deviendras poitrinaire. Plus tard, si tu
n’as pas de gymnastique, tes camarades te
rouleront à tous propos. Si tu ne ripostes pas,
Scie
146
tu passeras pour lâche... et si tu ripostes tu
seras roulé.
L'homme. — Assez! Donnez-moi des rentes,
c’est le point capital.
L’ange. — Non! c’est seulement l’intérêt.
Si tu as des rentes, tu auras envie de les
dépenser. Si tu les dépenses mal,tu auras des
remords. Si tu es avare, ce ne sera pas la peine
d’en avoir. Si tu gères toi-même ta fortune,
tu la risqueras sur un coup de bourse. Si tu
la fais gérer, tes banquiers lèveront le pied.
Si tu la confies à tes parents, ils voudront te
faire épouser une héritière impossible et tu
te brouilleras avec eux.
L’homme. — Faites-moi pauvre.
L’ange. — Si tu es pauvre, tu envieras les
riches. Si tu les envies, tu travailleras pour
les égaler. Si tu travailles, tu voudras te
reposer le dimanche. Si tu te reposes le
dimanche, tu te griseras et tu deviendras fai
néant. Si tu deviens fainéant, tu deviendras
communard, et si tu es communard...
. ***
4
150
Le Démon de l'Absurde
L’homme.— Je serai socialiste, je ferai de
la politique honnête.
L’ange. — Si tu fais de la politique honnête,
tu seras dupé... puis tu passeras pour un
imbécile.
L’homme. — J’aime mieux passer pour un
imbécile.
L’ange. — Si tues un imbécile, ta femme
te trompera, et tu auras...
L’homme. — Je n’aurai pas de femme !
L’ange. — Si tu n’as pas de femme, tu
prendras des maîtresses. Si tu as des maî
tresses, elles te ruineront la santé ou la
bourse. Si tu ne les laisses pas te ruiner, elles
te feront une réputation de pingre, tu seras
mal reçu par la société, et tes domestiques
sortiront de chez toi en disant qu’ils y meu
rent de faim.
L’homme. — Je n’aurai pas de domestiques.
L’ange. — Si tu n’as pas de domestiques,
il faudra tremper ta soupe et celle de tes
enfants toi-même: tu seras ridicule.
Scie
i5i
L’homme. — Je n’aurai pas d’enfants.
L’ange. — Si tu n’as pas d’enfants, ta vieil
lesse sera très malheureuse, et tu mourras
isolé.
L’homme. — Sacrebleu! j’en aurai...
L’ange. — Si tu en as, ta vieillesse sera
malheureuse à cause de leurs folies,et tu auras
la douleur de les déshériter.
L’homme. — C’est trop fort! Ne peut-on
pas épouser une femme stérile?
L’ange. — Si tu épouses une'femnje stérile,
elle se plaindra de toi devant les tribunaux en
donnant des détails.....
L’homme. — Je ne serai jamais amoureux.
L’ange. — Si tu n’es pas amoureux, tu
perdras la moitié des jouissances terrestres,
et, je te préviens, il n’y en a pas beaucoup.
L’homme. — Bon! Je serai donc amoureux...
le plus possible.
L’ange. - Si tu l’es trop, tu commenceras
de bonne heure. Si tu commences de bonne
heure, tu t’adresseras mal. Situ manques ton
i52
Le Démon de ïAbsurde
premier cœur, le tien portera un crêpe éternel
(vieux style). Si tu aimes une ingénue, elle
aura un cousin au collège. Si elle a un cousin
au collège, il en sortira... S’il en sort, il
prendra le dessus, et s’il prend le dessus....
L’homme. — J’aimerai une ingénue mûre
ou une jeune veuve.
L’ange. — Si elle est ingénue, elle sera
bête ; si elle est mûre, elle sera laide. Si tu
aimes une jeune veuve, elle aura de l’expé
rience. Si elle en a trop, tu n’en auras pas
assez... elle te trouvera insuffisant, et si....
L’homme. — En tous les cas, je chercherai
une jolie femme.
L’ange. — Si elle est jolie..... tu ne seras
pas le premier à le lui prouver.
L’homme. — Une jolie fille dévote, par
exemple.
L’ange. — Si elle est dévote, elle ira à
l’église. Si elle va à l’église, tu seras jaloux et
tu ne dîneras jamais à la même heure. Si tu
es jaloux et que tu ne manges pas régulière
Scie
i53
ment, tu lui feras des scènes, alors elle
rentrera dans sa famille. Si elle rentre dans
sa famille, elle emportera sa dot...
L’homme. — Je réclamerai la dot...
L’ange. — Ta belle-mère, au contraire, te
forcera à lui fournir une pension, et, de plus,
elle t’appellera : bourreau de sa Jille!...
L’homme. — Oh!... laissons ce sujet. J’ai
merai donc le moins possible... j’épouserai
une grosse campagnarde tranquille, et pour
fuir les tentations je vivrai près d’un village.
L’ange. — Si tu habites à la campagne, tu
feras de l’agriculture, tu planteras des vignes;
elles gèleront ou auront le phylloxéra. Si tu
as des fermiers, ils ne paieront pas leurs
fermages, parce que leurs moutons auront le
piétain. S’ils ont des bœufs, ils se vendront
mal. Tu auras des métayers la seconde année,
quand tu verras que le fermage ne réussit
pas : les métayers sont tous voleurs ou pares
seux. Si tu trouves de braves gens, ils tombe
ront malades. Si tu n’as ni fermiers ni mé-
154
Le Démon de r Absurde
tayers, tes propriétés resteront en friches. Si
elles restent en friches, tu seras accusé d inep
tie, on ne te nommera pas conseiller muni
cipal. Si tu es bon propriétaire et qu’on te
nomme conseiller municipal, tu voudras être
maire. Si tu n’es pas maire, tu cabaleras. Si
tu l’es, on cabalera. Si tu t’annonces comme
bonapartiste, les ouvriers te demanderont une
augmentation de salaire. Si tu es républicain,
le curé prêchera contre tes menées et les
aristos te fermeront leurs portes. Si tu es
tantôt l’un, tantôt l’autre, tu seras naturelle
ment assis par terre le jour où chacun prendra
une chaise !...
L’homme. — On peut avoir une demeure
modeste, à côté d’une ville, et ne pas mettre
les pieds dans cette ville; je ne tiens guère à
la grande propriété.
L’ange. — Si tu es près d’une ville, des
amis importuns viendront te voir, il faudra
bien les inviter à dîner... S’ils dînent souvent,
çà te coûtera cher!...
Scie
i55
L’homme. — Eh ! mon Dieu ! je ne verrai
personne, j’aurai un jardin clos de murs, un
jardinier sourd, une cuisinière muette, et... je
lirai les journaux pour me désennuyer.
L’ange. — Si tu ne vois personne, on
pensera que tu as des raisons pour te cacher.
Si ton jardin a des murailles, on y grimpera
la nuit pour découvrir tes crimes... et prendre
tes poires ; si ton jardinier est sourd, il n’en
tendra pas; si ta cuisinière est muette, elle ne
le dira pas. Si tu lis les journaux dans une
pareille solitude, tu deviendras fou au bout
de six semaines. Tu apprendras que les mai
sons fermées et les jardins clos sont suspects,
qu’on y réunit généralement des boulangistes.... ou des femmes. La fatalité voudra qu’un
nouveau-né strangulé soit déposé dans le
chemin creux longeant tes murailles : si on
le trouve, on fera une descente de police chez
toi. Le sourd et la muette t’accuseront, l’un
par son incohérence, l’autre par des signes
désespérés. Si tu te défends sérieusement,
i56
Le Démon de V Absurde
tu es très coupable. Si tu ne te défends pas,
tu es abject. Ceux qui auront volé tes poires
donneront des preuves certaines. Il arrivera
tout à point une petite laitière farceuse dont
tu auras oublié de prendre le menton, un matin
qu’elle était disposée à t’accorder les dernières
faveurs : pour se venger, elle déclarera une
de ses 26 grossesses, et te fera fourrer dedans.
Si tu t’es permis de suivre la Galette des
Tribunaux plus attentivement que la Revue
des Deux-Mondes,on pensera que tu cherchais
déjà ton système de défense. Il ne te restera
plus qu’à te munir d’un bon avocat, qui te
fera envoyer au bagne en plaidant les circons
tances atténuantes; et si tu vas au bagne, tu
finiras par te croire criminel... tu y mourras
en avouant des histoires fabuleuses.
L’homme.— Pourquoi ne cultiverais-je point
les beaux-arts, l’état de bourgeois n’ayant
rien d’attrayant, à ce qu’il me semble ?
L’ange. — Si tu as du génie, tu seras
méconnu. Mais si tu n’en n’as pas, tu seras
Scie
i57
inconnu. Si tu es pianiste, tu seras la désola
tion de tes voisins, et ils attacheront du lard
à ton cordon de sonnette. Peintre, tu met
tras vingt-cinq ans à te choisir une école, et,
sur tes vieux jours, te décidant pour la tienne,
tu feras pouffer tes camarades, qui t’appelle
ront : vzewx bon^e! Acteur, tu seras sifflé; si
tu n’es pas sifflé, tu auras toutes les grandes
dames sur les bras, et tous leurs maris ou
leurs amants sur le dos. Écrivain, tu cher
cheras des éditeurs; si tu n’en trouves pas,
tu crèveras de faim ; si tu en trouves, ils te
demanderont de corser la situation ; si tu la
corses, on t’accusera de pornographie ; si tu
tiens à tes idées et que tu refuses ce léger
sacrifice à ton éditeur, il te traitera de mon
sieur embêtant. Tu ne seras jamais édité si tu
écris en vers; si tu écris en prose,
journa
listes influents auront soin de critiquer tes
livres pour les empêcher de plaire au public,
à qui, certainement, ils auraient plu sans
leurs bienveillantes critiques... J’ajoute que
5
i58
Le Démon de l'Absurde
si tu es immoral, tu iras en prison, et que si
tu es moral, tu assommeras tout le monde!...
L’homme, avec explosion. — Décidément,
je rentre dans le néant, mais... un mot encore :
si j’étais savant et philosophe?...
L’ange, gravement. — Si tu veux être savant
et philosophe, près d’un siècle durant il te
faudra t’abreuver de déceptions, t’armer de
patience, aller de desagrément en désagré
ment, renier l’amour, renier 1 amitié, renier
la richesse, renier les plaisirs, renier jusqu’à
Dieu, tout cela pour finir par conclure que :
si tu n’étais pas né, tu n’aurais pas été malheu
reux !...
L’homme. — Serviteur!
Les couches de la jeune femme sont de plus en
plus laborieuses. Bientôt, le médecin roule un petit
cadavre dans un linge, puis la pauvre mère exténuée
s’endort, tandis que son médecin murmure : « Si on
m’avait appelé hier !... »
A Laurent Tailhade.
LqA tqa^thèeje
Des souterrains du cirque monta lentement
la cage, entraînant avec elle comme un épais
morceau de nuit, et, quand s’en ouvrirent les
grilles aux resplendissantes clartés des cieux,
la bête, trouvant subitement sous ses pas le
manteau d’or, taché de pourpre, du sable des
arènes, s’exalta dans la lumière et se crut
déesse. Jeune, vêtue du deuil royal des pan
thères noires, portant, le long de ses mem
bres engainés si exactement, quelques énormes
topazes disséminées, elle dardait l’œil pur et
fixe de celles qui n’ont encore contemplé, au
i6o
Le Démon de VAbsurde
bord des grands fleuves déserts, que leur
image de sinistre vierge. Ses pattes de chatte,
puissantes et d’apparence puérile, semblaient
se mouvoir sur des flocons de duvet. En trois
bonds légers elle atteignit le milieu du cirque.
Là, s’asseyant, d’un mouvement grave et
onduleux, toute autre affaire lui paraissant
de moindre importance, y compris l’examen
de la loge impériale, elle se lécha le sexe.
Près d’elle, des chrétiens écartelés pen
daient à de hautes croix rouges de sang. Un
éléphant mort barrait de sa masse grise,
colossale muraille écroulée, tout un coin du
ciel extraordinairement bleu. Aux lointains
s’agitaient, en des cercles de gradins s’éta
geant, une buée de formes pâles d’où venaient
des clameurs étranges, et la bête, ayant ter
miné son intime toilette, chercha un moment,
le mufle à terre, la raison de ces cris de fu
reur, inexplicables pour elle dont les moeurs
froides et méthodiques n’admettaient que
l’utilité du meurtre sans en comprendre
La Panthère
161
encore les différentes hystéries. De là-bas lui
arrivaient le grondement sourd d’un flot
battu par le vent, des plaintes de branches
craquant sous la foudre. Elle eut un miaule
ment railleur qui défiait les orages, et, sans
trop se presser, prise du caprice inconcevable
de leur montrer la douceur des véritables
bêtes féroces, elle fut s’attabler devant la sa
voureuse masse de l’éléphant, dédaignant les
proies humaines. Elle but à loisir la liqueur
fumante ruisselant du monstrueux cadavre,
se tailla un ample lambeau de chair, puis, le
festin achevé, campée sur les restes de son
repas, elle lustra sa patte gauche avec sollici
tude. Deux jours avant sa délivrance, on
avait semé, en l’obscurité de sa prison, des
viandes indignes assaisonnées de cumin, sau
poudrées de safran, pour surexciter le feu dé
vorant de ses entrailles; mais l’habile flaireuse
s’était abstenue, ayant connu de plus longs
jeûnes et de plus dangereuses tentations.
Point ignorante, quoique vierge, elle savait
IÔ2
Le Démon de ïAbsurde
déjà les soifs des midis brûlants de son pays,
où les oiseaux pleurent de tristes mélopées
en soupirant après la pluie ; elle savait les
plantes vénéneuses des grandes forets inextri
cables où essayaient de la fasciner des reptiles
à langue fourchue distillant le poison; elle
savait la grosseur extrême de certains soleils,
et la maigreur très ridicule de certaines vic
times, les attentes anxieuses sous l'œil mauvais
delà lune qui vous lance perfidement àlapoursuite d’une ombre de gibier toujours de plus
en plus fuyante ! De ces chasses malheureuses,
elle avait gardé un instinct de guerrier pauvre,
et ne demandait qu’une part modeste pour ne
pas éprouver de vertiges en cét autre monde
béni où les carnassiers, devenus les frères de
l’homme, semblaient conviés à des festins
solennels. Elle choisissait son morceau sans
forfanterie, désireuse de se révéler bien éle
vée en présence d’appétits moins naturels
que les siens.
Un chrétien nu et dérisoirement armé d’un
La Panthère
i63
fouet à boule de fer surgit au-dessus de la
croupe de l’éléphant, poussé par des bour
reaux qu’on ne voyait pas. Il glissa dans le
sang caillé, roula le front en avant. Des
huées le relevèrent. Il reprit son fouet, et un
sourire crispa ses lèvres blêmes. Il ne voulait
pas s’en servir, même contre la bête qui
l’allait égorger. Il s’assit, ses prunelles claires
fixées sur l’ennemie. Celle-ci eut le geste de
jouer de la patte, un geste signifiant : « Je
suis satisfaite !... » Et elle s’allongea, les
yeux mi-clos, agitant la queue avec perplexité.
Tranquille duel de regards curieux, le chré
tien cherchant, malgré l’abandon voulu de
son être, le secret des dompteurs de fauves,
le pouvoir suprême de la seule volonté sur la
brute, et la bête libre s’efforçant de demeler
le genre de puissance de cette espece quand
elle est nue.
Une clameur formidable les éveilla de leur
singulière songerie. Ils étaient maintenant le
centre de la fête sanglante, et personne, vrai
164
Le Démon de VAbsurde
ment, ne comprenait cette manière de s’amu
ser. Une soudaine colère envahissait tous les
spectateurs. On appela des belluaires, des
chevaux galopèrent vers l’éléphant dont on
entraîna la lourde masse, et mis debout, face
à face, les deux adversaires continuèrent à se
surveiller. Le chrétien refusait la lutte, la
panthère ne se sentait pas le courage d’écharper, n’ayant plus faim. L’un des belluaires
se précipita, les menaçant de son épée. D'un
bond gracieux l’animal évita le choc, et le
chrétien conserva son sourire mélancolique.
Alors des hurlements retentirent de tous les
côtés. L’orage éclata, épouvantable. Les bel
luaires se ruèrent contre la bête, qui se décla
rait capricieusement pour le plus faible. On
alla poser les lances sur les brasiers, on
apporta les dards enduits de poix et de
plumes enflammées, on appela les chiens
dressés à couper les jarrets des taureaux, on
emplit des vases d’huile bouillante. Toutes
les haines se tournèrent en un moment du
La Panthère
165
côté où la jeune folle, se battant les flancs de
sa queue indécise, se demandait ce que signi
fiaient ces préparatifs de guerre. Les belluaires ne lui laissèrent pas le temps de
revenir à la raison. Ils fondirent sur elle, et
ce furent des courses désordonnées dans la
piste encombrée de mourants. La panthère
fuyait, prise d'une terreur superstitieuse.
Cela, c’était la fin du monde ! Pêle-mêle,
poursuivie et poursuivants culbutaient les
corps d’hommes et d’animaux sous l’immense
risée du peuple, que cette bouffonnerie nou
velle finissait par détendre. De toutes les
places, on jetait à la bête éperdue des pierres,
des fruits, des armes. Des patriciennes lan
cèrent des bijoux qui sifflèrent terriblement
en traversant l’espace, et l’empereur, debout,
la lapida lui-même avec des monnaies d'ar
gent. D’un dernier bond désespéré, la pan
thère, ivre de rage, hérissée de flèches, entou
rée de flammes, se réfugia dans sa cage
demeurée ouverte. On referma la grille,
5‘
i66
Le Démon de VAbsurde
et le piège obscur redescendit aux souter
rains.
Des jours, des nuits coulèrent, atroces. Elle
avait de temps en temps un miaulement lugu
bre, un appel au soleil qu’elle ne devait plus
revoir. Devenue la légende du cirque, on lui
faisait subir tous les supplices. Lâche, di
sait-on, elle avait refusé le combat, et ne
pouvait plus prétendre au rang d’animal
noble. Le gardien des fauves prisonniers, un
esclave très vieux, sans pitié pour sa gueule
élargie par la lame d’une épée qu’elle avait
mordue, ne lui donnait que les rebuts des
cages voisines, des os déjà rongés, des choses
pourries, infectes, qu’on entassait chez elle
comme en un cloaque. Sa fourrure, souillée
d’immondices, se couvrait de plaies ; des
jeunes garçons, pour se moquer, lui avaient
cloué la queue au sol jusqu’à ce qu’elle l’eût,
d’un effort douloureux, arrachée du clou en
y laissant de sa peau. Le vieil esclave s’amu
sait à la braver, lui offrant une main pendant
La Panthère
167
que de l’autre il l’aveuglait d’une poignée de
soufre. Il lui brûla complètement une oreille
au feu crépitant d’une torche. Privée d’air,
de lumière, la gueule toujours emplie d’une
bave sanguinolente, elle hurlait lamentable
ment, cherchant une issue, battant ses bar
reaux de son crâne, déchirant le sol de ses
ongles, et au fond de ses entrailles naissait
un mal mystérieux. Parce qu’elle grondait
d’une façon trop sinistre, l’ordre vint de la
laisser crever de faim tout à fait. Les morts
dignes : l’étranglement ou le coup de pique
au cœur, n’étaient plus pour elle. On 1 oublia
et, simplement, le vieux gardien cessa de
passer devant elle avec sa torche. La bête
comprit. Elle se tut, se coucha dans une der
nière attitude orgueilleuse, et, ramenant au
tour d’elle sa queue meurtrie, croisant ses
pattes gangrenées, fermant ses yeux de feu,
elle rêva en attendant son agonie. Oh ! les
forêts qui craquent sous l’orage ! les soleils
énormes, les lunes couleur de roses, les
168
Le Démon de VAbsurde
oiseaux pleurant la pluie, les verdures, les
sources fraîches, les jeunes proies faciles
dont on peut boire la vie d’une seule aspira
tion, les grands fleuves étalant leur miroir où
les fauves penchés ont des auréoles d’étoiles...
Peu à peu, le cerveau de la panthère expirante
s’éblouissait des visions anciennes. Oh ! le
bonheur, très loin, la liberté ! Un mouve
ment de désespoir fou lui rappela son sort :
elle revit aussi le champ d’or, taché de pour
pre, du sable des arènes, la masse grise de
l’éléphant éventré, le sourire dur du chré
tien, et enfin les cris furieux des belluaires,
les supplices, tous les supplices ! Le mufle
pose sur ses deux pattes fatalement croisées,
elle semblait dormir... peut-être était-elle
déjà morte. Tout à coup, l’obscurité de sa
prison se dissipa. Une trappe venait de glis
ser là-haut, et, descendant du ciel dans cet
enfer où croupissait la bête damnée, une
forme blanche, svelte, une femme apparut.
Elle portait en un pan relevé de sa tunique
La Panthère
un quartier de chevreau, et sur son épaule
son bras droit soutenait un vase plein. La
panthère se dressa. C’était, cette créature
toute blanche, la fille du vieux gardien des
fauves :
« Bête, dit-elle, tandis que derrière elle
tourbillonnaient des clartés blondes comme
sa chevelure, j’ai compassion de toi. Tu ne
mourras point. »
Détachant une chaîne, elle poussa la grille,
fit tomber le quartier de chevreau sur le seuil
de la cage, déposa doucement le vase plein
avec des gestes calmes.
Alors, la panthère se ramassa sur ses reins,
heureusement demeurés souples, se fit toute
petite pour ne pas effrayer l’enfant, la guetta
un instant de ses deux yeux phosphorescents,
devenus profonds comme des gouffres, d’un
bond lui sauta à la gorge et l’étrangla...
A Édouard Dubus.
GqAITÉ universelle
Quel est le bêta ou le de'ment qui a inventé
la nature gaie?
De quel troupeau de Panurge sont-ils en
suite venus ceux qui ont réédité, au moins
un milliard de fois par an, ces puérils clichés :
« la gaîté du soleil »— « l'allégresse du prin
temps » — « le joyeux babil des oiseaux » —
« l'immense fête de la nature », etc., etc ?...
Et parce qu’un monsieur a eu l’idée d’offrir
des fleurs à sa maîtresse pour la féliciter d’être
jolie, parce que le chant d’un serin en cage
172
Le Démon de l’Absurde
divertit le savetier du coin, parce qu au prin
temps les jeunes hommes ont envie de cares
ser des filles, parce que la couleur du soleil
est aussi celle de l’or, et que 1 or représente
toutes les joies, les habitants de cette terte
croient tous à l’universelle gaîté !...
Un jour, nous gravissions lentement une
colline. Il faisait une journée superbe, pas
de nuages, pas de vent, ni trop de chaleur,
ni trop de froid, et le silence d’un plein midi
régnait.
Mon Dieu, l’épouvantable tristesse qui se
dégageait du paysage, en y songeant un peu
plus que d'habitude. Comme ils fuyaient
mélancoliques, les lointains noyés d’un bleu
tendre d’abord, et devenant presque noirs sur
les déclins !
Il n’y avait personne. Il n’y avait jamais
personne! Les bois ténébreux semblaient
des choses secrètes ne voulant pas, décidées
à ne pas livrer leur mystère. Sur notre épaule
se penchait une branche d’amandier en bou-
Gaîté universelle
i?3
tons, des boutons roses gonflés comme des
bouches froides. Nous pensions que ces loin
tains, d’abord bleu tendre, puis noirs sur
leurs déclins, étaient encore bleus là-bas,
seraient toujours bleus si nous nous trans
portions dans les indéfinis là-bas... toujours
bleus puis noirs successivement. Et les bois
sombres n’ont point d’autre mystère à nous
livrer que celui de leur existence même,
secret qu’ils gardent malgré les lourds
volumes entassés. Cette branche d’amandier
fleuri, quand elle ouvrira toutes ses bouches
roses à la fois, elle ne dira rien... rien sinon
ce que lui fera dire le passant poète.
La nature est-elle donc en dehors de nous,
quand elle n’est pas spiritualisée par nous?...
J’ose la trouver impassible et scellée.
Ce jour-là, nous redescendîmes tristement
la colline.
Quel est le bêta ou le dément qui a inventé
la nature gaie?
A. A.-Ferdinand Herold.
LES £Mo4K\S
Oh! les petites mains obscènes, combien
je les regarde avec effroi quand je vais dans
le monde !...
Elles vont, elles viennent, dégantées pour
prendre la tasse de Chine, et, très délicate
ment, les petites folles placent leur petit
doigt en l’air comme une aigrette, comme
une fleurette de chèvrefeuille rosé...
Elles vont, elles viennent, n’ayant point
souvenir de la chose qu’elles ont faites ou
qu’elles feront sûrement, irrévocablement.
Le Démon de ï Absurde
Elles sautillent à travers les morceaux de
sucre, elles froissent l’éventail, elles ont des
moues, elles ont des colères, des éclats de
rire, et, imperturbables, elles se regantent
pour toucher la main étrangère du valseur,
la main de l’inconnu qui pourrait ne pas
être pure...
Oh! les petites mains obscènes, sur les
quelles nous nous penchons humblement,
gros naïfs que nous sommes, pour déposer
le respectueux baiser de notre admiration!...
Non, quand je les regarde aller, venir,
dans le monde, passer et repasser comme de
petits oiseaux gras plumés à vif, j’étouffe
d’une envie de pleurer tant elles me font peur,
les petites mains obscènes !...
TqA^BLE
Préface....................................................................
Portrait de l’auteur {hors texte).
Les Fumées {fac-similé autographique du ma
nuscrit de Vauteur)...........................................
1
L’Araignée de Cristal...........................................
l3
Le Château hermétique......................................
• .........................................................
Parade •impie
33
53
Les Vendanges de Sodome...............................
69
Le Rôdeur.............................................................
La Dent........ *.......................................................
Volupté.......................................... *......................
Le Piège à Revenant...........................................
^7
178
Table
Scie
La Panthère,
Gaîté universelle
Les Mains
Typ. Ed, Monnoyer,
RACHILDE
Le Démon
de
l’Absurde
fPlTION
MERCVRE
de
FRANCE
Fait partie de Le Démon de l'absurde
