FRB243226101_PZ10597.pdf
- extracted text
-
V-
'
.
*
QUAND J’ÉTAIS JEUNE
DU MEME AUTEUR :
mœurs contemporainés, roman............................................
la tour d’amour, roman.......................
l’iieure sexuelle, roman.......................
LA jongleuse, roman.•••••••• • • • • • • •
les hors nature,
CONTES ET NOUVELLES, SUÎVIS C1U liiealie
LA SANGLANTE IRONIE,
roman...................
l’imitation de la mort.............................
LE dessous, roman...................................
LE MENEUR DE LOUVES,
roman.................
son printemps, roman.............................
l’animal, roman.................................. "j
l’autre crime, Préface de A.-Ferdinand
Herold ................... ...........................
dans le puits, ou la vie inférieure 19101917, avec un portrait de l’auteur par
Lita Besnard..........................................
portraits d’hommes (Alfred Vallette,
Maurice Barrés, Willy, Jules Renard,
Jean Lorrain, Albert Samain, Paul
Verlaine, Jean de Tinan, Laurent
Tailhade, Jean Moréas, Léon Bloy,
Louis Dumur, Remy de Gourmont,
Paul Léautaud, Léon Delafosse), avec
un portrait............................................
[ vol.
I vol.
I vol.
I vol.
I vol.
I vol.
I vol.
I vol.
I vol.
I vol.
I vol.
I vol.
I vol.
..............................................................................
I vol.
I vol.
I vol.
I vol.
D’ALFRED VALLETTE :
LE ROMAN D’UN HOMME SÉRIEUX, lettres
à Rachilde (1885-1889).........................
I vol.
FACE A LA PEUR.............................................................
THÉÂTRE. ...........................................................................
OEUVRES
LA LETTRE
Elle est venue attendre le facteur, loin de la
maison de ses parents.
Voici bientôt une semaine quelle espère
cette lettre. Son premier aveu doit lui valoir
une réponse parce que ces pages furent con
çues à la fois par son cœur et par son cer
veau. Elles sont rares, les filles de quinze ans
qui savent ce qu’elles disent en écrivant! Oui,
elle n’a que quinze ans, et elle a osé une
chose défendue entre ' toutes : écrire a un
homme qu’elle ne connaît pas, qui ne la con
naît pas, mais qui doit lui répondre, si elle ne
s’est pas trompée sur la valeur de ce qu elle
lui offre, si humblement, si fièrement, avec
la naïve audace de celles qui ne doutent ni
du maître de leur destinee, ni de la foi
qu’elles peuvent avoir en lui.
C’est sur le petit pont de la Beauionne
quelle attend, assise dans les pierres mous
sues de son parapet.
La Beauronne est une rivière minuscule et
6
QUAND j’ÉTAIS JEUNE
sournoise, ruisseau en été, torrent en hiver.
Elle manque d’eau souvent pour abreuver les
bêtes et, à la fonte des neiges, elle inonde
toutes les prairies en isolant la maison du
reste du monde. Pour ce matin de printemps,
c’est un ruban clair se glissant sous des saules
entre des joncs, pour y tresser, avec eux, des
reflets d’émeraude ou d’azur piqués çà et là
du point d’or du soleil.
Il y a, sur la féerie de ce matin neuf,
comme le bel espoir de la réponse attendue,
de l’assurance faite à la femme future de
toutes les joies, la divine promesse d’un heu
reux avenir.
Attendre, quelle angoisse!
Espérer, quel orgueil!
A-t-elle assez travaillé pour mériter cette
récompense ?
Cette fille de quinze ans, frêle et mince,
est simplement vêtue d’une blouse de toile
grise, serrée à la taille par une lanière de
cuir. Elle porte un costume de pensionnaire,
une tenue presque monacale d’enfant sé
rieuse qui doit être occupée, en dehors de
ses devoirs d’écolière, à des besognes domes
tiques qui lui font oublier ses rêves person
nels.
LA LETTRE
7
Comment s evader des réalités quotidiennes
pour le songe qui la tourmente?
Elle est très pâle sans aurore sur les joues,
a des yeux trop graves pour son visage encore
enfantin et sa tete se penche sous une sombre
couronne de cheveux. On dit d’elle, dans cette
vallée un peu sauvage du Périgord où elle
représente pourtant une riche héritière,
quelle est une touchée : « uno touchado »,
en patois. Cela signifie qu’elle est lunatique,
mystérieuse, quoique pas du tout Vinnocente
du village et encore moins la jolie du logis.
Enfin, voici le facteur. Il descend le sen
tier de la colline d’en face. C’est un grand
luron coiffé d’une ancienne casquette de
mobile de 70. Il marche d’un pas égal, inlas
sable, qui fait rouler de temps en temps un
caillou et il commence à ramener sa boîte
devant lui pour chercher le courrier du châ
teau, quand il a aperçu celle qui l’attend.
C’est la demoiselle. Elle est en faute, certai
nement, car elle guette quelque chose que
ses parents ne doivent pas savoir. Cela ne le
regarde pas et d’ailleurs lui économise un
bout de chemin. Il ôte bien poliment sa cas
quette pour lui tendre le paquet des lettres
et des journaux.
g
QUAND j’ÉTAlS JEUNE
Quand le facteur s’est éloigné d’elle,
assise, de nouveau, sur le parapet du pont,
elle trie le courrier... Enfin! là, là, oui, elle
en est sûre, la lettre tant espérée, une large
enveloppe et son nom de jeune fille : Mar
guerite Eymery, écrit d’une grosse écriture,
un peu lourde, mais appuyée, décisive
comme la parole du Prophète. C’est bien
lui! C’est bien l’homme, le maître, qui répond
à son appel, celui qui la lancera courageuse
ment à la conquête de sa destinée.
Elle ouvre, les mains tremblantes, l’enve
loppe et sur le papier de cette lettre elle voit
une ligne, trois mots seulement, mais quel
éblouissement pour la prisonnière de la vie de
famille, élevée si sévèrement qu’elle en est
réduite à attendre les nuits de pleine lune
pour pouvoir écrire à cette lumière pâle et
fausse qui suffirait peut-être à troubler sa rai
son... On lui refuse une lampe et elle n’a
même pas la ressource d’allumer des bou
gies... parce qu’on les compte à l’office !...
Une jeune fille doit se coucher à 9 heures
et dormir toute sa nuit. Qu’elle garde ses
rêves pour elle. Ses parents ont préparé,
sagement, son bonheur de jeune femme. Elle
est fiancée à un monsieur très bien, un offi-
LA LETTRE
9
cier, comme 1 a été son père, un homme
sérieux ayant tout ce qu’il faut de noblesse,
de fortune, pour diriger dans le monde une
petite personne dont l’imagination, les ca
prices, toutes les fantaisies sont vraiment des
choses inquiétantes pour des gens soucieux
du savoir-vivre.
Qu’une enfant de quinze ans brode sur
des canevas ou des lingeries, rien de plus
naturel, mais... sur du papier, c’est beau
coup moins solide, encore moins utile et
presque inconvenant
Elle lit, relit sa lettre d’une ligne, puis la
baise, pieusement, à l’endroit de la signature.
Il y a ces simples mots :
« Remerciements, applaudissements. Cou
rage, mademoiselle. »
C’est, oui, vraiment, aucun doute, c’est de
Victor Hugo!...
PRÉSENTATION AU DIEU
Nous étions descendues dans un hôtel de
la rue de Valois qui rappelait à Mme ma mère
les sombres jours précédant le duel de son
mari, mon père, avec le baron de BontaudGuiron.
Pour en arriver là il fallait, à ses yeux,
une pire catastrophe : sa fille ayant résolu de
s’allier aux plumitifs! Quand mon père,
Joseph Eymery, disait ces mots, témoignant
de son mépris pour toute littérature de mé
tier, il les faisait siffler sous son impériale
grise, comme un coup de cravache. (On n’est
pas sorti de l’école de Saumur premier
écuyer, impunément!)
— Oui, scandait-il de sa plus belle voix
de commandant de chasseurs à cheval sur le
terrain de manœuvres, vous allez voir des
gens qui passent leur vie à diffamer tout le
monde et qui se font payer cher les sottises
qu’ils impriment, jusqu’au jour où ils vont
en prison, ce qui n’arrange rien parce qu’ils
en sortent plus méchants que jamais et font
PRÉSENTATION AU DIEU
11
ensuite figure de héros. Le journaliste, c’est
la plaie de la vie sociale.
Alors, ma mère prenait la parole à son
toui en haussant encore le ton parce que
mon peie était devenu sourd durant son
incarcération à la forteresse de Strasbourg et
parce qu elle avait besoin de s’affirmer qu’elle
défendait sa fille, la petite muette, contre un
héros de la grande, l’armée française, quelle
avait fini par trouver coupable de ne pas
mieux défendre les victimes de ses disciplines
de fer.
— Tu oublies, Joseph, s’écriait-elle, que
moi je suis la fille d’un grand journaliste!
Le directeur du Courrier du Nord, mon père
et le grand-père de ta fille, a combattu pour
la libre pensée. Et s’il est devenu un très sage
magistrat, un juge de paix, lui aussi a fait
la guerre pour les artistes, pour les poètes,
pour les gens qui aiment la liberté sous toutes
ses formes. Les officiers civils valent bien sou
vent les porteurs de sabre : si une toge n’est
pas un brillant uniforme, ça peut souvent
couvrir les êtres qui à la fois pensent juste
et savent le dire avec éloquence.. Ta fille
chasse de race, voilà tout!
— Mais, ripostait Joseph, dont le teint
j2
QUAND J’ÉTAIS JEUNE
bistré de vieux soldat d’Afrique devenait cou
leur de cendre, votre grand sacré poète a été
un plumitif néfaste! Est-ce qu’il n a pas traité
l’empereur de Napoléon le petit ? Je wus
demande un peu si un poète a le droit de
juger un empereur! Je ne m’y connais pas
en poésie, c’est certain, mais je crois que
chacun doit rester à son poste de combat et
on doit se taire devant le chef de toutes les
armées civiles ou non. Si on a essayé de for
tifier ta fille contre sa malheureuse tendance
à la rêverie, ce n’est pas la peine d’entretenir
son admiration pour Victor Hugo! Ce per
sonnage a été, en dehors de toute ligne
droite, déporté, condamné, exilé.
Ici, je me permettrai de donner quelques
détails pouvant servir d’indications relatives
à l’éducation des jeunes filles de jadis et sur
la meilleure manière de diriger les enfants
vers la perfection de la tenue mondaine...
sinon religieuse.
Une jeune personne comme il faut ne doit
pas boire de vin, manger des viandes rouges.
Elle ne doit pas s’approcher du feu en
hiver ni, en été, chercher l’ombre si on l’a
chargée d’une mission en plein soleil. Elle
ne doit pas témoigner de l’impatience quand
Présentation au dieu
i3
elle attend l’heure de la récréation promise.
Si elle est enrhumée, elle doit apprendre à
se moucher sans bruit ou à éternuer en
dedans. Elle doit toujours se tenir droite et
ne jamais choisir un fauteuil ou un canapé
pour s y asseoir. Elle doit attendre qu’on
1 interroge avant de donner son avis et
s abstenir de poser des questions. A table,
elle ne doit jamais rien demander. Elle doit
éviter de regarder les messieurs plus haut
que leurs souliers. Elle doit rire avec discré
tion, jamais aux éclats, éviter de hausser la
voix dans les cas où l’on se dispute devant
elle, même si elle pense devoir aller au
secours de quelqu’un. En temps de pluie,
elle ne doit jamais relever ses jupes plus loin
que la cheville, etc.
Ma mère, malgré l’indulgence qu’elle sem
blait me témoigner vis-à-vis de mon père et
de ses opinions au sujet des pauvres plumi
tifs , n’était pas franchement mon alliée, car
la seule opinion qu’elle pouvait défendre avec
une réelle conviction, c’était celle que mon
père n’admettait pas. Chose étrange : je ne
devenais vraiment sa fille que lorsque le capi
taine Eymery se montrait en opposition com
plète avec mes inutiles rêveries littéraires.
QUAND J ETAIS JEUNE
Ma mère me tenait des discours bien plus
sévères quand je prétendais garder ma liberté
de penser absolument comme le grand-père
qui avait été le maître de son heure lorsqu il
était jeune. Elle critiquait à son tour le plu
mitif.
— Ton grand-père, au lieu de devenir un
journaliste, aurait dû rester un poète et
prendre sa place auprès de Lamartine, car il
était son ami de collège, mais les hommes
qui écrivent ne savent jamais se tenir tran
quilles, il faut qu’ils se mêlent de politique
et de gouverner la France! Je me souviens
bien que son ambition, à lui, c’était de deve
nir député. Or, il a tout perdu à cause de
cette manie du discours. Est-ce que moi,
je ne pouvais pas devenir une musicienne
célèbre... si je l’avais voulu? Mais, moi, je
n’admets pas qu’on sorte de son salon pour
courir les rues à la recherche de la publicité.
(Et elle ajoutait d’une voix étrange, comme
si, subitement, ce fût une autre créature
intervenant dans le débat) : Quand on a du
sang royal dans les veines, n’en aurait-on
qu’une goutte, on ne peut changer d’état que
pour monter sur un trône!
Alors, me souvenant des leçons de savoir-
présentation au dieu
i5
vivre que je recevais (souvent comme
gifles), je gardais un silence prudent des
On
ne doit pas juger sa mère, même quand
elle
se permet d’exagérer... royalement.
J avais été élevée cs~
comme un garçon.
Puisque le malheur voulait
-—J que je fusse une
fille, on m avait formé le caractère
3 en me
faisant risquer tous les dangers
que l’on
cherche généralement à éviter aux
êtres faiblés. Je savais monter à cheval,
faire des
armes, sauter des barrières d’un mètre et
suivre les grandes chasses au galop... pour
finir par tomber, évanouie, devant la mort
du loup ou du sanglier, car j’aimais les ani
maux, meme féroces, beaucoup plus que
1 humanité, bien pensante ou guerrière. Et
puis je me consolais en lisant ou écrivant la
nuit. Je n avais ni amie de pension ni aucun
diiecteur de conscience, et le seul qui aurait
pu m’aider, le curé de mon village, avait
peur de moi parce que je lui avais demandé,
un jour d’instruction religieuse, si le caté-'
chisme qu’on nous enseignait sur la terre était
le même pour les enfants de la lune...
Je déjeunais, ce jour-là, au restaurant avec
trois messieurs de lettres. Ces trois messieurs
avaient 1 ’air de conspirateurs parce qu ’ils
2
7
Jg
quand j’étais jeune
échangeaient des signes d’intelligence en me
regardant, moi, la pauvre petite échappée
de sa province. Ils allaient pourtant me pré
senter à mon dieu : Victor Hugo, et ce n était
pas, d’après ce qu ils me disaient, une mince
affaire! Femme ou homme devait, declaraientils avec des mines de dévots bien renseignés,
se mettre à genoux devant lui et lui demander
sa bénédiction. Cela me semblait, a moi,
tout naturel. J’avais bien reçu, autrefois, un
mot de lui qui m’apparaissait vraiment le
miracle; maintenant que j’étais arrivée au
seuil de ce paradis, et tout aplomb de jeune
littérateur ayant écrit déjà un livre et des
contes qu’on avait bien voulu publier dans
des journaux parisiens m’ayant enfin aban
donné, je tremblais à l’idée que j’allais lui
montrer, quoique à genoux, une petite folle
indigne de sa bienveillance.
Ces trois messieurs, que je ne connaissais
pas, affectaient le plus grand respect en par
lant de Victor Hugo; cependant, ils avaient
déclaré que le maître était capricieux, ainsi
qu’il pouvait très bien me trouver laide ou
mal habillée. Et alors ils se faisaient des
signes mystérieux en cachant leur envie de
rire sous leur serviette.
PRÉSENTATION AU DIEU
ï?
Laide mon Dieu! c’était possible, ma mère
ayant habitude de me dire que je ne plaisais
pas a cause de mes yeux de bête sauvage,
?6rtS’ tantÔt d Un gris d eau trouble.
Mal habillée P On prétend que les femmes
ne se souviennent vraiment bien d’un grand
événement de leur vie... que lorsqu’elles peu
vent dire quelle robe elles portaient ce jour-là!
Je crois que j’avais demandé à ma sévère
maman de me permettre de prendre une de
mes robes du soir, une de celles que je met
tais pour aller au bal de la préfecture de
Périgueux les jours de gala officiel. A tout
hasard on avait emporté la plus belle.
Tu seras ridicule, avait répondu
Mme Eymery, mais moi, ça ne me regarde
plus, puisque je ne t’accompagne pas jusquelà, tu peux y aller en tablier de cuisine, ça
m’est bien égal.
J’avais mis une robe rose en tarlatane
garnie de dentelles blanches, des vraies malines... (mais Victor Hugo le saurait-il P), et
pour passer inaperçue des hommes que je ne
croyais pas si bien informés de tous les pro
tocoles, j’avais posé, sur la robe du soir, un
manteau de voyage, ce qu’on appelait, en ce
temps-là, un macfarlane, et ce devait être
quand j étais jeune
vraiment ahurissant de... naïvete. Le
d^années^ "portait une belle barbe blonde et
la tête très en arrière comme si son cerveau
lui pesait beaucoup. Il s’appelait Catulle
Mendès et, chose qui m’avait très scandalisée,
mangeait la salade avec ses doigts. L autie,
qui avait des yeux tout embués, comme un
que l’on réveille chaque fois qu’on lui parle,
se nommait Villiers de b’Isle-Adam : le troi
sième n’était pas de lettres et portait un
nom de chef de meute; on lui disait . Briffault, tiens-toi bien! » absolument comme
maman me disait : « Marguerite, tiens-toi
droite! » Mais il avait l’aspect d’un très brave
garçon et prétendait, de temps en temps,
qu’on abusait de ma jeunesse en me montant
des bateaux. Quels bateaux? En attendant,
c’était lui qui payait les voitures et je m’éton
nais tout de même de constater que ces mes
sieurs n’avaient pas la leur... de voiture.
Enfin, on arriva chez Victor Hugo. On
attendit dans une antichambre qui ressem
blait à un salon et on entra dans un salon si
sombre qu’il me fit l’effet de l’antre de Satan
au lieu du paradis d’un dieu et je le vis, assis
sur une espèce de trône qui ressemblait tout
|
PRÉSENTATION AU DIEU
Tg
de même à un fauteuil à oreillettes, un fau
teuil de malade ou de vieillard (qu’on m’ex
cuse, j’avais dix-sept ans!), et je dus tomber
sur les deux genoux, ce qui me fit très mal,
car j’avais enlevé mon manteau pour lui
paraître... en robe de cour, une robe de mince
tarlatane. Un instant, il parut fâché. Oh!
comme il avait un grand front et l’air grave!...
Puis il se mit à rire, d’un petit rire tousso
tant, se baissa en me prenant par la taille
et, \d’un seul effort, comme on se saisirait
d’une poupée pour s’assurer quelle n’est pas
trop lourde, il m’assit sur ses genoux :
— Comment avez-vous pu croire ces
grands farceurs, mademoiselle? Je ne suis
qu’un pauvre homme et tellement heureux
de voir enfin la vie en rose dans votre jolie
personne.
J’étais à la fois confuse, déçue, enchantée,
peut-être très effrayée. Les trois conspira
teurs, eux, riaient aux éclats, sans aucune
retenue, mais moi, je me sentais très humi
liée du compliment et je me mis à pleurer
dans ma robe de bal, dans ma robe rose,
car, dans cette jupe sans poche, je n’avais
pas de mouchoir et il me fallut m’essuyer les
yeux avec les fameuses dentelles de Malines!
LE FOULARD DE SOIE BLANCHE
Assis de travers sur ce banc de jardin
public, il s’efforce de placer sa jambe malade
dans une position qui ne le fasse pas trop
souffrir et pousse, de temps en temps, une
plainte sourde. — Oui, mademoiselle, cet
infâme gredin de logeur m’a jeté du haut
d’un escalier de vingt-cinq marches, tout un
étage que j’ai descendu, tantôt sur la tete,
tantôt sur la jambe que voilà! Je sais bien que
je n’avais pas payé mon terme depuis long
temps, mais ce n’était pas une raison pour
essayer de m’assassiner. Je vous demande un
peu si on se mettait à payer son terme régu
lièrement ce qui resterait à faire pour les
bourgeois? Est-ce que vous payez votre terme,
vous ?...
— Très régulièrement, monsieur. D’abord
parce que moi, je ne suis pas poète et ensuite
parce que cela évite certains accidents du
genre de celui qui vous est arrivé. Il y a
des propriétaires grincheux.
LE FOULARD DE SOIE BLANCHE
21
Il se mit à sourire dans son épaisse mous
tache, et son œil, son étrange œil de Mongol
s’étirant en un biseau de glace qui scintille
tout à coup au coin de sa tempe, darde un
éclair malicieux.
— Il vous reste sans doute ça de votre
famille, mademoiselle, car vous avez bien
l’air d’une petite bourgeoise... vous qui savez
faire du chocolat... (Songeant à son premier
déjeuner, il ajoute, après réflexion, ne vou
lant pas tromper son monde) : Ça ne vaut
peut-être pas l’absinthe, le chocolat, mais,
tout de même, c’est assez fameux comme
goût!...
Je ris, moi aussi; mais je suis un peu
effrayée, sinon émue. Cet homme-là est un
naïf terriblement amateur d’un absolu quo
tidien.
L’homme blessé est vêtu d’une façon tel
lement négligée qu’on le prendrait pour un
ouvrier sans travail depuis longtemps, n était
son regard qui rayonne d une étrange
cruauté, indiquant chez lui 1 habitude de
parler de haut à tout le monde, comme quel
qu’un qui aura toujours raison. Et il reprend,
en examinant sa veste pleine d’accrocs, puis
en essayant de draper autour de ses épaules
22
QUAND J ETAIS JEUNE
un affreux lainage blanc taché cl innombrablés taches de toutes les couleurs de l’arc-enciel se rencontrant généralement sur les comptoirs des marchands de vin :
— C’est comme mon cache-nez! Il est bien
abîmé parce que je l’ai accroché de marche en
marche jusqu’à la dernière, où il a failli
m’étrangler. (Il réfléchit, semble très absorbé
par une idée fort importante qu’il n’ose pas
exprimer librement.) Et moi qui ai rêvé
d’avoir un foulard neuf, un beau foulard en
soie blanche! Oui, mademoiselle, en soie blan
che, hein, je suis ambitieux?...
— Mais... les foulards sont toujours en
soie blanche, cher monsieur! Vous n’exagérez
pas.
— On dit ça! Et puis c’est presque tou
jours... je ne trouve.pas le mot... attendez...
ça va me revenir... (Triomphant) : c’est du
tramé-coton. N’est-ce pas que je suis au cou
rant des modes nouvelles? Oui, une belle
illusion de duvet d’oise,au et de peau humaine!
(Il rit, et son œil scintille sous son sourcil en
broussaille.) Ah! Ah! du tramé-coton! C’est
la vie, mademoiselle, moitié vérité, moitié
mensonge! Je crois que j’aime encore mieux
un torchon ressemblant à mon cache-nez
LE FOULARD DE SOIE BLANCHE
23
ici présent. J’ai horreur du demi-luxe...
Je nous promets, moi, cher monsieur,
que si \ous etes sage et ne buvez plus
d absinthe, je vous en donnerai un, en vraié
soie... malgré la mode du trame-coton.
— C’est charmant, mademoiselle! Les pe
tites bourgeoises ont du bon, même quand
elles s imaginent qu ’il est nécessaire de payer
son terme. Je vous promets, moi, en retour,
de ne plus penser à l’absinthe du matin...
Pour ce qui est de celle de midi... je ne m’en
gage pas... ce serait vous mentir!
Ils sont tous les deux, pauvres bohèmes,
dans le jardin princier du Luxembourg,
devant la fontaine Médicis, et c’est le soir,
un soir triste et doux où l’on sent déjà que
vont se faire entendre :
Les sanglots longs,
Des violons,
De rautomne...
J’ai conduit là ce blessé dont on m’a confié
la guérison, pour lui faire prendre un peu
d’air pur... et ce poète à la fois naïf et dési
reux de ce qui lui paraît un grand luxe...
c’est Paul Verlaine.
Il
ON VA AU BAL
On va au bal des Quat-z-Arts.
,
Toute la jeunesse artistique du Quartier
Latin est en émoi. Ceux qui ont de l’argent
s’ingénient à faire compliqué ou très somp
tueux, et ceux qui n’en ont pas s’imaginent,
à tort, que la simplicité ne coûte rien : pour
une simple feuille de vigne en papier doré, >
on vous demande vingt sous chez le mar
chand d’accessoires de cotillon!
Jean Lorrain vint, huit jours avant le grand
soir, me trouver et me poser la question .
— Et quoi qu’on ser met?
Moi, je n’ai pas trente-six costumes. Je n’en
possède qu’un : mon habit. Rien de plus
simple et de plus économique. Un habit, ça
dure au moins dix ans, en changeant les
revers.
— Ça non! déclare péremptoirement le
camarade Jean Lorrain, pourtant très peu
porté sur les pudeurs vestimentaires. Quand
ON VA AU BAL
25
on va dans le monde, ça peut aller parce
qu’on nous connaît, mais dans un bal public
où l’on sera au moins cinq cents, rempli de
modèles, de grues et de rastas de tout genre,
je ne vais pas me compromettre avec un petit
garçon qui a trop l’air... de ce qu’il n’est
même pas! Faut trouver autre chose!
Je me rappelle, à propos, que j’ai, dans
un vieux carton, une certaine tunique de
mousseline blanche à pois brodés, un rêve
très i83o qui me vient d’une arrière-grandmère parfaitement oubliée. Eh la raccourcis
sant, la tunique, en mettant des chaussettes,
des souliers baby et une grosse ceinture de
satin bleu, le tout surmonté de mes cheveux
courts, frisés pour la circonstance...
— C’est ça, tout à fait ça! s’écrie Jean Lor
rain enthousiasmé. Moi, un maillot d’un rose
violent et un cache-sexe en peau de panthère
que je trouverai chez un lutteur de Marseille.
Une entrée sensationnelle, mon cher! Je te
porte à califourchon sur mes épaules et...
(gravement) tu mettras un maillot aussi,
bien entendu!...
On annonce aux amis ce prochain événe
ment, en leur recommandant le secret.
Comme ils sont une vingtaine et tous, plus
2Ô
QUAND J ÉTAIS JEUNE
ou moins, dans le journalisme, les racontars
les plus étranges commencent à circuler et #
un méchant canard de l’époque insinue, dans
un petit écho, que je serai en lutteuse de
Marseille, pendant que Jean Lorrain se pro
mènera en robe courte!
Le grand soir arrive.
Je me costume avec un soin méticuleux.
J’ai tout de même ving-cinq ans et il faut
avoir l’air d’en avoir a peine neuf ou dix. Le
coiffeur m’a brûlé des cheveux en me frisant,
ma robe est aussi courte que possible et j’ai
remplacé le maillot par une culotte, genre
caleçon de danseuse, en soie blanche, qui
serre trop. D’ailleurs, comme je ne danse pas
(je ne sais pas et n’ai jamais voulu apprendre),
ça n’a pas d’importance, c’est histoire de
continuer à porter des pantalons!
Je me rappelle que ce qui m’ennuyait le
plus, c’était de sentir le brûlé à cause de mes
cheveux trop bien frisés. J’avais beau m’as
perger de Foin coupé, parfum en vogue,
l’odeur n’en persistait pas moins, une vague
odeur de laine de mouton roussie. Enfin, le
nœud de ma ceinture est énorme, et les sou
liers sont, ni plus ni moins, des babys sans
talon.
ON VA AU BAL
Ma concierge de la rue des Ecoles, la bonne
et
grosse Mme Pierre, monte quatre à quatre,
«
littéralement affolée, car elle se mêle de tout
ce qui ne la regarde pas dans le meilleur sens
du terme.
Mademoiselle! M. Jean Lorrain qui de
vait venir vous chercher est en bas, dans une
voiture, presque tout nu, entre deux agents
qui l’ont arrêté et qui viennent vous deman
der des renseignements,' rapport à son métier
de journaliste. Je crois que c’est pas ce soir
que vous irez au bal!
Je descends, quatre à quatre, non moins
affolée, parcé qu’avec Jean Lorrain tout est
toujours à redouter. Il aura exagéré, dans la
rue, en venant à pied, pour économiser le
premier fiacre!
Lorrain est, en effet, en voiture fermée,
entre deux agents qui l’ont arrêté, et les me
nottes aux mains. Son maillot, couleur de
vraie chair, est scandaleusement collant,
malgré le caleçon de peau de panthère. Les
deux agents, tâchant de garder leur sérieux
sous leurs effroyables moustaches et leurs
képis profondément enfoncés sur leurs yeux,
sont pourtant trop déguisés (ou pas assez)
pour que je ne reconnaisse pas tout de suite
3g
QUAND J ETAIS JEUNE
le petit Oscar Méténier, un véritable secré
taire de commissaire de police, celui qui a
pu emprunter les véritables menottes, et ce
dion grand Alexandre Tanchard, admirable
ment grimé en sergent de ville.
On s’explique, on se tord. Mme Pierre,
scandalisée, lève les bras au ciel, car elle n y
comprend plus rien, sinon que tout le monde
est fou dans le royaume des lettres.
Ce fut, en effet, une entrée sensation
nelle au bal des Quat-z-Arts ou Jean Lorrain
me fit faire le tour des loges en me portant à
bras tendus.
Puis, en me reposant par terre, il me dit,
assez rudement, pour cacher éon émotion :
— Toi, tu ne dois pas manger tous les
jours pour peser si peu...
Je donne la recette gratis aux personnes
soucieuses de conserver leur ligne!
UN RÊVE DE MAURICE BARRÉS
En ce temps-là, nous nous réunissions à
une petite table de la brasserie du Soleil d’Or,
pour échanger nos idées et pour parler de nos
rêves, car nous faisions tous des rêves plus
ou moins ambitieux.
Je vois encore cette petite table qui rece
vait, souvent, les grands coups de poing de
l’idéal et sur laquelle des poètes encore en
enfance balbutiaient leur génie. Elle se trou
vait juste en face de la Sainte Chapelle. Il y
avait d’abord la Seine, à l’eau trouble, qui
recevrait, peut-être, un soir, le pauvre Lélian,
plus ivre que jamais, et puis le farouche atti
rail de la justice qui présiderait aux débats
qui s’élèveraient infailliblement entre Lau
rent Tailhade et la bourgeoisie de cette épo
que, laquelle n’admettait pas la seule beaute
du geste.
- Nos rêves étaient de différentes qualités.
3o
quand j’étais jeune
Plus l’homme semblait le rêveur loin de
toute la vie ordinaire, plus il semblait vouloir
s’en rapprocher par la simplicité de ses conceptions.
J’ai entendu dire à Laurent Tailhade,. en
dépit du Jardin des Rêves, qu’il avait toujours
désiré devenir... capitaine de Gendarmerie !
Jean Moréas relevait fièrement la pointe de sa
moustache gauche en nous déclarant qu il se
sentait l’âme d’une odalisque.
— Et moi, disait Verlàine, je voudrais
boire, tous les matins, un bol de bouillon!
Mais, vous savez, du vrai bouillon gras! Vous
me comprenez bien, fait avec de la viande ! ...
Et chacun se rapprochait d’un bonheur tout
à fait ordinaire, tant il est vrai que l’on
désire tout simplement ce qu’on n a pas.
Ce jour-là j’avais amené un provincial,
un nouveau, jeune homme, de dix-neuf à
vingt ans, d’humeur sombre ou dédaigneuse,
très prince des ténèbres, grand, mince, brun,
avec des yeux fort beaux, mélancoliques, un
nez un peu long, mne bouche boudeuse et
parlant rarement, d’une voix désagréable,
quelquefois presque caverneuse qu il semblait
exagérer à plaisir.
— Et vous, monsieur, fit Tailhade, nous
UN REVE DE MAURICE BARRES
3i
apportez-vous un rêve digne de se faire casser
la figure ?
Laurent Tailhade n’admettait pas qu’on ne
se fît pas casser la figure pour son idéal et le
cher poète a, bien malgré lui, perdu un œil
au jeu cruel de la réalité anarchiste, lui qui
n’était pas anarchiste du tout, mais qui n’ad
mettait pas qu ’on pût reculer devant le danger
du geste.
— Moi, répondit le nouveau venu, d’un
ton de mélodrame, mon rêve parisien serait...
d’aller au Bois à cheval, suivi d’un groom
i83o, vous savez, ces petits pages insolents
qu’on appelait : des tigres?
On se regarda un peu éberlué. Personne
ne savait? de quoi il retournait. Ce rêve, essen
tiellement mondain, indiquait, chez son
héros, Une qualité, ou un défaut de préten
tion tout à fait en dehors de la littérature ou
des arts purs et accessibles aux simples
mortels.
— Mais, dit quelqu’un, qui était peut-être
moi, est-ce que vous avez l’habitude de
monter à cheval?
— Non. C’est justement pour ça.
Je crois, alors, qu’il vous faudrait appren
dre. ’
QUAND J ETAIS JEUNE.
°
33
quand j’étais jeune
_ On n’apprend pas à devenir empereur
répondit de sa voix trop sombre de beau
ténébreux le jeune homme san
b
«’exnliuuer davantage.
Ije me souviens de la bizarre rmpressron
que cette réponse fit à Tailhade qm, se peuchant à mon oreille, murmura :
— Rachilde, en voilà un qui ne restera pas
longtemps dans... nos plates-bandes,, c es
un ambitieux, et il ajouta : ou tout simple
ment un bleu de province... Ou 1 avez-vous
trouvé?
.
__ Dans le salon de ma mère! repondis-je,
de très mauvaise humeur.
Et le plus curieux, c’est que c’était vrai.
Je n’aime pas à parler de moi. J’ai peutêtre le défaut contraire aux femmes de lettres
qui commencent par s’intéresser à elles, avant
d’essayer d’étudier la vie autour d’elles ou
d’atteindre le rêve très au-dessus d’elles. Nous
ne sommes pas faits, nous autres, les roman
ciers, les historiens, les conteurs, pour exister
par nous-mêmes, nous sommes destinés à
refléter; nous ne vivons pas, nous sommes
des miroirs. Mais il nous devient permis de
parler quand nous sommes déjà morts, c’està-dire... transparents. Je crois avoir le droit
UN RÊVE DE MAURICE BARRES
33
d être libre dans mes appréciations sur les
autres, parce que j’ai quatre-vingt-six ans
et qu à cet âge une femme est morte, sinon
comme cerveau, au moins comme femme.
En venant à Paris pour y travailler, non
pas pour ce que certains appellent : arriver,
je n’avais pas du tout l’idée de placer des
articles, des contes ou des romans, j’avais
l’appétit de vivre librement et de donner à
mon cerveau des vacances. J’en avais fini
avec toutes les restrictions de la province.
J’avais la permission de mon père, un grand
soldat, un héros très obscur de 70, mais un
vrai, qui savait où était le devoir, ne se con
tentait pas de phrases et disait dans un laco
nisme terrifiant : Fais ce que lu voudras, mais
n’oublie jamais d’être la plus brave. On n’a
jamais le droit de se plaindre... pas plus les
femmes que les hommes.
Ma mère m’avait suivie, poule attentive
couvant des yeux le jeune canard qui se
fichait à l’eau. J’avais mon appartement
(minuscule), 5, rue des Ecoles et elle avait
le sien (somptueux), 12, quai Bourbon. Elle
recevait, moi aussi, pas les memes gens.
Maurice Barrés vint me trouver le lende
main et me dit :
3A
QUAND J ÉTAIS JEUNE
— Alors, vous savez monter à chev»!?
Vous pouvez jouer le rôle du groom i o.
— Mais oui... depuis lage de sept ans.
Mon père m’a mise sur l’encolure du Pacha,
sa monture de guerre, un animal pas com
mode où je me suis tenue comme j ai pu,
car il me secouait comme une mouche.
«... Et voilà pourquoi je m’habille en
homme ici, parce que là-bas, à cause des
promenades matinales, jetais toujours en
pantalon de treillis l’été, l’hiver en culotte
de velours de chasse. L amazone c était bon
pour les grands jours quand on poitait le
bouton, mais ce qui, en province, dans le
monde des chasseurs, semblait tout naturel,
parce que j étais chez moi, dans une immense
propriété, ici, à Paris, fait scandale parce que
je descends dajis la rue. Vous comprenez
bien ?
— Non. Mais je ne discute point. Vous
allez faire le groom. Vous me suivrez tout en
me conduisant...
Je me mis à rire et on se rendit en fiacre
chez un vieux jockey qui s’était, jadis, brisé
la jambe en sautant une haie à Longchamp,
et qui avait un manège à l’entrée du Bois de
Boulogne où il louait des chevaux de selle
UN REVE DE MAURICE BARRES
35
aux amateurs ne possédant pas leur écurie
particulière.
Ce vieux jockey, très laid, mal élevé et
tout de meme très intellig’ent, se mit à tiquer
en regardant Maurice Barrés arrivant ganté,
cravaté, ayant coiffé un gibus gris perle abso
lument comme sous Louis-Philippe.
Il me connaissait, le vieux singe, mais ce
nouveau client trop mondain, quoique pro
vincial, pour son flair de vieux routier des
courses, l’effara et le rendit perplexe. Quand
il lui entendit demander le grand blond au
moment de choisir le cheval qui lui plaisait au
lieu de dire je veux Valezan, il me regarda
désemparé. De mémoire de jockey il n’avait
entendu appeler un cheval de robe alezane le
grand blond!
— Qui c’est? votre parent ou votre ami?
Il n’a jamais tenu une cravache, certainement,
mademoiselle Rachilde, et si vous n’étiez pas
son répondant je ne lui confierais pas le plus
mauvais de mes canassons.
Ce fut bien pis lorsque Barrés fut en selle
après combien d’essais malheureux.
Le vieux jockey en levait les bras d horreur
au milieu de son manège. Quand au grand
blond, il se réservait pour une bonne blague...
25
QUAND J’ÉTAIS JEUNE
Modestement, je choisis un petit bai brun,
d’allure discrète, et je me mis en selle, en
levant la jambe à la hauteur de mon épaulé,
ce qui m était facile avec mon costume de
collégien. Et on partit... au pas.
Maurice Barrés, dans son reve i83o, moi
très inquiète pour la suite de l’aventure.
Tout se passa à peu près bien jusqu’à la
Cascade. Certains cavaliers se retournaient
et les amazones étant très rares, le person
nage i83o n’avait certainement pas le succès
que lui valait le costume Louis-Philippe.
Et tout à coup le grand blond, autrement
dit Valezan, qui commençait à montrer le
blanc de l’œil, tel un cheval de mauvaise
humeur, ce qui se dit dans ce cas-la ‘. etre
sur l’œil à propos de l’humeur chevaline...
subitement s’arrêta... et ne voulut plus ris
quer le moindre pas... rien ne put le faire
démarrer. Il avait absolument l’air de poser
pour une statue équestre.
Et Maurice Barrés, au bout de sérieuses
difficultés... dut descendre, c’est-à-dire pres
que tomber de son haut!
— Je crois que vous ne serez jamais empe
reur! lui dis-je en prenant les rênes du grand
blond pendant que le beau brun méditait sur
«MPI
UN RÊVE DE MAURICE BARRES
3;
le sort que réservent les chevaux, peut-être
rétifs, aux triomphateurs du lendemain.
Maurice Barrés a-t-il songé à cette pro
menade quand il admirait le fameux cheval
noir du général Boulanger?
LA GALERIE D’ARSÈNE HOUSSAYE
... En entrant, toutes ces belles chairs nues
vous émeuvent, toutes ces jolies peaux humai
nes qui tapissent sa galerie de tableaux vous
donnent le frisson. Des divans sont au-des
sous et lorsqu’on est assis on n’est vraiment
pas tranquille d’avoir tant de Vénus dans le
dos!
Cependant une douceur profonde règne.
On éprouve comme une sensation de trans
port dans un conte des Mille et une nuits, et
la lumière, tamisée par des tulles, vous sem
ble comme des rideaux d’alcôve. Mais les
scènes un peu trop vives s’atténuent parmi
des cadres tellement somptueux qu’ils déta
chent de toute la vie possible le pauvre mor
tel tout ébloui de la vie plus ou moins factice
de la beauté surnaturelle, de la beauté mytho
logique.
Les meubles s’encombrent de bustes et de
LA GALERIE d’aRSENE HOUSSAYE
3g
statues. On a peur de déranger tout ce peuple
de divinités. On a peur de réveiller des déli
cieux corps blancs, on balbutie malgré soi et,
devant ces luxes du nu plus ou moins inté
gral, on est inquiet de se sentir mal habillé
dans une robe plus ou moins à la mode...
Arsène Houssaye a la coquetterie de se
vieillir. Il prétend être un médaillé de SainteHélène. Il vous dit cela avec un sourire ciselé
finement dans l’argent de sa barbe patriar
cale, avec un sourire jeune et doux qui fait
qu’on y croit à demi. C’est un grand vieillard
mince, aux yeux bleus, dont l’accueil est
d’une bonté charmante. Il parle bas, mais
souligne certaine phrase de ce même sourire
qui est une lueur et une promesse. Il
m’écoute en caressant son chien, son favori,
un chien que les Parisiens connaissent bien et
qu’on salue comme une personne quand il
fait, au bois, son tour du lac.
Le costume négligé d’Arsène Houssaye, cet
homme de toutes les élégances, est au moins
extraordinaire : un coin de feu rouge, en sati
nette un peu usée aux coudes, des pantalons
gris et des chaussures de toile, des Biarritz
(sorte d’espadrilles de plage). Il se promène
dans sa galerie de tableaux, peut-être unique
quand j’étais jeune
au monde, comme un étranger qui en néglige
les valeurs... parce qu’il est en neg îge uimême. Je m’imagine qu’il ne se donne plus
la peine de plaire. Son chien, qui semble vêtu
de velours et de soie havane,. se prélassé
sur tous les divans en ayant l’air de penser,
tout au fond de ses yeux couleur d’or et
d’ambre : « Nous savons bien, va, que tu es
fatigué, depuis longtemps, de toutes les
élégances vestimentaires... et moi, ton meil
leur ami, j’ai, du reste, toujours la même
fourrure! »
« Mais oui, Mademoiselle Rachilde, je vous
donnerai votre préface pour Monsieur de la
Nouveauté, ne vous tourmentez pas. Vous
êtes si jeune que j’ai grand honte, moi,
parler de vous, un barbon de... » Et il ne dit
pas son âge! Il écrit depuis un demi-siècle,
c’est le seul aveu qu’il ose faire. Aurai-je ma
préface? Je m’en vais bien inquiète. Mon
Dieu, toutes ces femmes nues qui l’entourent
et qui, du haut de leur cadre, lui font une
garde d’honneur!...
Est-ce que son amour pour la beauté peut
aller jusqu’à protéger une pauvre petite fille...
très bien, trop bien habillée?
Et si je n’ai pas une belle préface pour mon
LA GALERÏE D ARSENE HOUSSAYE
/tI
premier livre, est-ce que Dentu, le grand édi
teur, le prendra?
Malgré moi, n osant plus rien dire, je saisis
la tête du beau chien et je l’embrasse sur une
de ses oreilles de soie.
UNE VISITE CHEZ SARÂH BERNHARDT
Nous allions chez la grande Sarah que je
n’avais jamais vue qu’au théâtre, de loin!
Que l’on pense à l’émoi d’une gamine de dixsept ans qui arrive de sa province et qui a
rêvé devant un portrait de cette femme,
laquelle femme, à ce moment-là, remplissait
le monde entier de sa gloire et aussi de ses
excentricités !
J’avais le cœur serré. La veille j’avais
entendu l’artiste et elle m’avait fait peur parce
que je ne comprenais pas grand chose, moi,
au grand art du théâtre. Les moments les
plus dramatiques étaient toujours les derniers
de la bête qu’on forçait à la chasse et où elle
tombait égorgée par mon père sinon dévorée
par nos chiens. C’était du moins mon point
de vue de rêveuse qui ne connaissait guère
de décor romantique que la lune derrière
le feuillage des grands saules de l’étang,
devant ma maison de naissance, un ancien
monastère où l’on pouvait rêver de tout,
excepté, certainement, d’une actrice jouant
UNE VISITE CHEZ SARAH BERNHARDT
/|3
Phèdre!... Les décors de nature les plus ter
riblement impressionnants sont ceux qui, jus
tement, ne contiennent pas d’acteurs et
encore moins d actrices. On attend toujours
la pièce...
Ma cousine, Marie de Saverny, directrice
d’un somptueux journal de modes où elle
essayait d’élever les femmes... puisqu’elle
intitulait sa revue : L’Ecole des Femmes,
m’avait déclaré péremptoirement : « C’est
elle qui vous fera obtenir une préface pour
votre premier livre; sans ça, vous n’aurez
jamais d’éditeur! »
Au fond du coupé, une voiture qui allait
dans les ténèbres d’un jour de pluie, je
n’apercevais guère que les reflets émeraude
du Lophophore sur sa toque de loutre; ce petit
oiseau transi dans la fourrure semblait vivre...
et regretter sa liberté. Je me disais, encore
bien loin de mon audace provinciale et encore
plus loin de toute espèce de comédie mon
daine, comment je m’y prendrais pour plaire
à la plus grande capricieuse du siècle! Le
matin même, j’avais lu un petit article bien
parisien intitulé : Les heures célèbres de notre
temps : « Midi : M. Grévy, Président de notre
République, fait sauter la bande de la Répu-
QUAND J ETAIS «JEUNE
blique française. Une heure, Gambetta
coupe son deuxième cigare. Deux heures,
Mme Adam donne audience à M. Bourget.
Trois, heures, Philippart prend un tram (!)
Quatre heures : la bourse baisse à cause de
ça! Cinq heures, Sarah Bernhardt reçoit...
Brusquement le coupé de ma cousine
s’arrêta. Elle avait une voiture à cause de
l’Ecole des Femmes, demeurant u, avenue de
l’Opéra, parce qu’on se doit d’avoir une
voiture à soi, ce qui m’étonnait beaucoup
(chez nous on en avait trois) et ne me parais
sait pas nécessaire, étant donné la grande
abondance des fiacres.
« Cinq heures, Sarah Bernhardt re
çoit »... Est-ce quelle nous recevrait?
Je sautai, tout étourdie, devant une porte
cochère grande ouverte et nous pénétrâmes
dans une cour étroite où, malgré la pluie
toujours battante, un tapis garnissait un
large perron de marbre, un tapis de Smyrne,
aux terribles couleurs de sang et, aussitôt
entrées dans l’antichambre, les folies maca
bres commençaient : dans une chaise à por
teur, un hideux pantin de grosseur naturelle
nous montrait la dépouille d’un singe habillé
mais mort, pendant hors de la portière avec
UNE VISITE CHEZ SARAH BERNHARDT
45
une expression lamentable, un sourire vrai
ment macabre!
Faire accueillir les gens par un fantoche,
et quel fantoche! Jetais glacée d’horreur!
Une femme de chambre, ayant un bouquet
au corsage, nous introduisit dans un boudoir
d’attente. Les appartements sont très som
bres, les plafonds sont élevés comme des
voûtes d’églises. Les fenêtres ont des vitraux
anciens ornés de grosses lentilles jaunes.
Il est, je crois, impossible de ne pas ressentir
sinon un religieux respect, tout au moins
une salutaire terreur en reflets de drames
déjà connus.
On nous annonça à mi-voix, comme ayant
l’angoisse d’un refus possible de la divinité
pourtant présente. Ma compagne me poussa
et j’osai lever les yeux. Le vaste salon, le
temple, était plein d’énormes bouquets, et
nous venions précisément, par ait-il, le jour
anniversaire de sa naissance. On avait empile
tous ces paquets odorants autour d elle : je
la vis, en buste, par-dessus les fleurs. Deriièie
elle flambait un feu énorme et dans son blanc
déshabillé de satin, elle m’apparut comme
un grand lys héraldique sur un fond d’or.
Sarah Bernhardt est grande, mince et souple;
quand j’étais jeûné
l’adjectif maigre n’est pas de mise pour elle.
Ses bras sont flexibles, sa taille est elancee,
mais la grâce aimée de sa personne enleve
toute idée de maigreur réelle. Sa figure est
d’un ovale très parfait, presque rectiligne, son
nez long mais bien dessiné donne de la
noblesse à son profil. Elle ne se coiffe pas.
Elle laisse tomber ses cheveux jusqu’à ses
paupières et on aperçoit à peine ses yeux
lumineux, tantôt verts, tantôt bleus, sous ce
brouillard d’un blond chaud, peut-être roux.
Sa bouche est large et pourpre sans aucun
fard (en ce temps-là l’effroyable mode du
rouge à lèvres ne pouvait courir ni les rues
ni les salons). Ses dents brillent d’avance de
ce quelle va dire. Elle me paraît tout à coup
d’une simplicité charmante. Est-elle heureuse
de se reposer des grands gestes et des grands
mots? Elle n’avait, sur son costume blanc,
presque monacal, qu’un large croissant de
diamants. Son accent est naturellement d’une
netteté remarquable mais tout de même
l’actrice n’intervient pas quand elle dit : bon
jour.
Il y avait près d’elle, assis sur un pouf, la
jambe croisée, un jeune docteur italien qui
ne la quitte presque jamais. Est-elle souf-
UNE VISITE CHEZ SARAH BERNHARDT
^7
frante? Cela se pourrait a cause de son aspect
un peu irreel. Elle ne fait pas une présence,
mais une apparition. On ne peut pas dire
d elle qu elle est belle ou jolie, elle surprend,
elle étonne et elle s ’empare de toute votre
curiosité parce qu’on s’attend à des choses
qui ne sont pas d’une créature humaine.
Elle porte, autour de son col, quelle détache
de sa personne comme un nuage qui la
retranche de la terre, la fameuse ruche Sarah
Bernhardt, mousselines et dentelles très mous
seuses, plaçant son visage très loin de toutes
les toilettes possibles, une face planante
d’astre ou de fée.
(
Il y a des portraits d’elle un peu partout
qui ne lui ressemblent que par les rôles dan$
lesquels on la représente. Un surtout me
frappe, signé par Louise Abbéma, la mon
trant dans un costume très sombre où se
détache toujours la ruche estompant le visage
comme une nuée éclairant pourtant l’ombre
d’une aurore couvant sous des rideaux tirés
mais si transparents...
Elle me parle et elle me promet qu’elle
fera son possible pour avoir cette préface,
puis elle ajoute :
— Vous savez, ma petite fille, vous aurez
QUAND J’ÉTAIS JEUNE.
4
/tg
quand j’étais jeune
ce que vous voudrez bien. Rappelez-vous que
la seule loi de la vie d’artiste est de vouloir
avec passion ce qu’on veut mais de ne jamais
oublier le chemin qu’on a déjà pris... dut-on
le tracer soi-même avec ses pieds nus.
Je n’ai jamais oublié cette phrase mais je
ne sais pas si elle l’avait tirée d’un de ses
rôles tant elle avait dit cela naturellement, de
sa voix tout de même un peu métallique.
Ma cousine s’excusa de ne pas avoir apporté
de fleurs un jour de fête anniversaire. Alors,
de son geste enveloppant, Sarah m’entoura
les épaules et dit dans un rire charmant de
bonne grâce presque maternel : <
__ Ne m’avez-vous pas apporté le bouquet
de cette Marguerite de seize ans! Pourvu,
mon Dieu, que Paris ne fane jamais ça!
... Et j’emportais tellement de soleil dans
le cœur que je n’entendis pas la pluie au
sortir de cette maison et que je ne revis pas
même la grimace du singe mort de l’entrée.
7
LES GRANDES MANOEUVRES
J arrête ici nies souvenirs littéraires pour...
monter à cheval!
Ai-je déjà dit que j’avais été élevée comme
un garçon, parce que je n’étais qu’une fille,
très faible, physiquement, mais possédant
une certaine force morale?
On m’avait appris à vaincre la peur, à ne
jamais avouer mon impuissance à réaliser un
tour de. force, malgré mon dégoût de toute
entreprise un peu hasardeuse, et il me fal
lait, bon gré, mal gré, essayer de me dépasser
moi-même, ce qui ne tendait guère qu’à
devenir, tout simplement, un bon acteur
sachant jouer son rôle.
Mon père, qui fut l’idole de mon enfance,
n’appréciait que le courage et n’accordait
d’attention à ce garçon manqué que lui
représentait sa fille, que lorsqu’il le sentait
capable d’exécuter un ordre ou de respecter
une consigne!
5o
quand j’étais jeune
Je n’ai pas été soldat, mais j’en ai fait le
métier. Au fond, le cerveau n’est qu une
mécanique, d’un très délicat rouage mais
pour le remonter au ton voulu, lui donner
la valeur d’un cerveau d’homme, il sut 1
peut-être de l’habitude, cette seconde nature.
J’avais trop lu, et tellement de choses inutiles,
sans direction, sans conseil, au hasard de mes
découvertes, et il me fallait maintenant endi
guer la marée de mes connaissances d écri
vain, pour trier, dans mes lectures, surtout
mes rêveries d’après lectures, ce qui pouvait
m’être bon comme fortifiant et surtout remplacer ce qui pouvait me manquer.
Comme toutes les femmes nerveuses,
j’avais peur des choses que je ne comprenais
pas, et qui prenaient, dans mon imagination,
des proportions surnaturelles. Je vais dire
quelques mots de mon éducation religieuse,
qui fut très mal dirigée vers les trop grands
problèmes de ila survie, car l’on m’apprit,
d’abord, à entretenir certaines relations avec
les morts, sans même avoir le soin de m’avertir
que j ’étais libre de me soustraire à ce contrôle
de l’au-delà, qui n’était même pas un com
mandement de Dieu, autorisé par l’Eglise et
enseigné par l’humble catéchisme du curé de
LES GRANDES MANŒUVRES
5i
mon village, un saint, certainement, mais un
doux paysan tout à fait incapable, lui, de lire
les auteurs défendus et de les défendre à son
tour.
J’ai eu pour précepteurs (je ne suis jamais
allée en pension) deux prêtres absolument dif
férents 1 un de l’autre : Y abbé Granger, ce
naïf qui me fit faire ma première communion,
puis l’abbé Raoul, un jésuite d’une instruc
tion et d’une éducation vraiment parfaites
mais, dans son genre, aussi sévère que mon
père, lequel jésuite compliqua quelque peu
ma mentalité!
— Pour la vertu, me déclarait l’abbé
Granger, rien n’est plus facile que se tou
jours bien conduire : il n’y a qu’à dire non !
— Quand un beau diseur de fadaises vous
entreprend, me répétait l’abbé Raoul, il con
vient de l’écouter avec le sourire sans
jamais rien lui répondre!
L’abbé Granger me tutoyait, comme il
tutoyait tous les enfants de nos fermiers.
L’abbé Raoul me disait : Mademoiselle, et
ne me regardait jamais en face.
Ma grand’mère, très dévote, avait intro
duit chez nous ce dernier durant ce qu’on
appelait en ce temps-la ' les persécutions
52
QUAND j’ÉTAIS JEUNE
religieuses, ou la fermeture des congrégations. Il y resta deux ans, mais ne parvint
jamais à m’empêcher de lire, car si j’avais la
clé de la grande bibliothèque de mon grandpère... ce n’était pas à lui que je me contes-
sais !
Ma grand’mère Isoline (ce nom me semble
tout un programme!) et mon grand-père
faisaient tourner les tables en toute inno
cence, parce qu’ils s imaginaient la protection
des esprits défunts très nécessaires aux leurs,
et ce bon journaliste, qui avait été un farouche
en à8, ne voulant même pas permettre à un
évêque de se révolter en face d’un sacrilège
(l’introduction de mon arrière-grand-père
dans une église qu’il avait reniée en se ma
riant, sous la Révolution), il frappait, à pré
sent, humblement, à la porte de Vautre
monde, en murmurant : Cher esprit, êtesvous là ?...
Quant à ma mère, partagée entre son
piano et son métier à broder, instruments
répondant tous les deux à ses besoins d’acti
vité cérébrale ou mécanique, elle ne voyait
pas la nécessité de s’occuper de sa fille.
—- Fais ce que tu voudras, Marguerite, tu
n’échapperas jamais à la malédiction qui
LES GRANDES MANŒUVRES
53
pèse sur nous. Tu es la dernière des loupsgarous et tu feras le malheur de tous ceux
qui t approcheront! J’ai essayé de t’apprendre
ce que je sais, mais tu es le contraire même
d une artiste, et si tu peux lire et écrire,
c’est bien dommage, car ce ne sont pas là
des arts d'agrément !... au moins pour les
autres ! Ce sont des distractions d’égoïste.
Ma mère qui, plus tard, devait perdre la
raison, ne croyait ni aux anciens morts ni
aux nouveaux vivants, et négligeait de me
diriger vers aucun but : pas plus le ménage
que l’art. Il m’aurait cependant fallu obéir
à quelqu’un qui me défendît d’écrire à la
lueur de la lune, par exemple, et de ne rien
faire avec l’excès d’une mauvaise volonté
érigée en caprice.
Quant à mon père, devenu sourd, et
presque muet, il se contentait de fuir., au
grand galop de Diane ou du Pacha, un inté
rieur où l’on ne rencontrait jamais que des
discussions inutiles, ayant pour but la réfu
tation de l’absurde, sinon le maléfique sur
naturel qui n’était ni Dieu, ni une religion
quelconque, mais bien plutôt une atmosphère
empoisonnée par des pratiques sentant vrai
ment le mauvais sortilège.
54
QUAND J ETAIS JEÛNE
Et il m’arriva une aventure qui me parut
merveilleuse, quoique très peu littéraire ‘. il y
eut les grandes manœuvres; une aventure fort
peu à la taille d’une jeune fille se destinant
aux lettres, mais que je n’hésite pas à mettre
au rang de mes meilleurs souvenirs.
Il m’était permis de prendre un cheval pour
aller de notre propriété du Cros à la ville de
Périgueux, chef-lieu de la Dordogne, mon pays
de naissance, et d’y aller seule à quinze ou
seize ans. Je conduisais Lison, ma jument, se
mettant aussi facilement à la voiture qu’à la
selle, une brave bête, jolie, souple, très
docile, et surtout d’une intelligence très audessus de son métier de cheval obéissant.
C’était, Lison, une jument bai-brun, dont la
queue longue et touffue révélait son origine
arabe, choisie et dressée par mon père, toute
jeune; elle était une merveille de compréhen
sion animale et la sécurité même en fait de
monture. Si elle avait très peur de mon père,
et surtout du Pacha, ce noble coursier qui
avait fait la guerre de 70, elle s’entendait
merveilleusement avec moi, et choisissait
elle-même son chemin dans les bois, en se
bornant à tourner la tête aux carrefours où
j’aurais pu douter de ma direction.
LES GRANDES MANOEUVRES
55
, Elle était gourmande, et quand j’allais à
1 écurie elle flairait mes mains, attendant ou
un morceau de sucre, ou une tranche de
carotte, régal quelle préférait, de beaucoup,
à toute avoine possible.
Les domestiques, mâles ou femelles, décla
raient qu’elle était capricieuse, mais elle avait
conscience de sa dignité : c’était mon amie,
et non pas un cheval de manège, elle savait
très bien que personne, au pansage, ne pou
vait me remplacer, et c’était moi qui lui fai
sais sa toilette des grands jours.
Alors, un matin, je suis descendue, vêtue
comme pour une promenade dans les bois
Feytaud (ces bois portent encore, sur le
cadastre, le nom de mes grands-parents), mais
j’allais à Périgueux, pour voir le rédacteur
en chef de Y Echo de la Dordogne. Personne,
chez moi, ne me demandait jamais où j’allais;
on pensait, assez souvent, depuis que j’écri
vais, que je ne reviendrais pas.
Un temps de galop. Puis une trotte sage
dans la montée, vers le pont du chemin de
fer.
Lison n’aimait pas le sifflet des trains, mais
elle faisait une très belle entrée en ville, et
elle aimait à ce qu’on la regarde danser un
gg
QUAND J ETAIS JEUNE
peu de côté, tout en faisant très attention
aux enfants.
La rédaction de Y Echo de la Dordogne était
située dans une petite rue sombre, où l’on
pouvait venir à cheval, mais pas en voiture.
Même en cabriolet, on n’y tournait pas.
Ce jour-là, j’étais armée de pied en cap
pour soutenir mon rôle et je redoutais la
prudence de mon rédacteur en chef, pour
lui demander la permission de faire une
folie... dont je me sentais très capable.
Le directeur de VEcho de la Dordogne était
un grand garçon un peu triste, d allure extrê
mement pondérée, ne s’animant jamais, ne
blâmant jamais, et sachant son métier d’écri
vain averti, tout en évitant les polémiques
d’ordre (ou de désordre) local. Il avait accépté
ma copie, mes articles ou nouvelles de ton
hardi sans émettre une réflexion, la première
fois un peu étonné de leur allure qui ne déce
lait aucun âge ni aucun sexe, et quand il vit
arriver un jour le garçon manqué chez lui,
il eût peut-être peur du phénomène, mais ne
le lui laissa pas voir. Je dois à cet homme
bien élevé et de grande érudition les meil
leurs conseils littéraires que j’ai reçus.
Quand j’étais en homme, il ne discutait
LES GRANDES MANOEUVRES
57
jamais avec moi mais souvent insinuait qu’il
serait bon de dire à Mlle Rachilde de faire
attention à la presse avancée.
Quand j’étais en femme, il me chargeait de
ses amitiés pour mon frère.
Au fond, ne le voyant jamais que pour
des discussions sur des sujets littéraires, il
semblait ignorer ma qualité de... riche héri
tière qu’on aurait tout de même voulu ma
rier de bonne heure pour éviter la fuite à
Paris. Et il ne me fit jamais la cour.
Alors, voilà, je venais là ce matin, avec
des bottes de chasse et une cravache, pour
lui demander : de me confier le reportage des
grandes manœuvres d’automne, exercices
militaires extrêmement fatigants, même pour
un garçon très entraîné.
Assis derrière son bureau encombré de
paperasses de tous les genres et surtout de
multiples épreuves encore humides de l’encre
de la presse, il eut tout de même un hautle-corps.
— Toute seule?
— Non, avec mon père, parce qu’il est
invité par le général B. Desportes a faire
partie de son état-major; seulement... il ne
veut pas y aller sans son fidèle Berger; vous
58
QUAND J ETAIS JEUNE
comprenez, quand on est sourd... et puis il
prétend que... l’armée territoriale (we inven
tion de ce temps-là) n’a rien à faire dans les
grandes manoeuvres.
’ Ahuri, peut-être plus qu’il ne voulait le
montrer, mon rédacteur en chef me contem
plait probablement comme il aurait regardé
un hérisson, sans trop savoir comment le
prendre, en admettant qu’on puisse chasser
le hérisson.
Ce fut un grand débat :
— Je ne doute pas de la ponctualité de
vos articles, mais j’ai peur des accidents,
mademoiselle, et en acceptant votre travail
de reporter, j’en deviens responsable... Main
tenant, si monsieur votre père vous accom
pagne...
Je finis par gagner la partie, et ce fut Lison
qui fut plus malmenée que moi, car je revins
au Cros au grand galop.
Mon père, après avoir réfléchi, abandonna
son fidèle Berger (son ancienne ordonnance
qui l’avait suivi dans sa retraite) pour m’ame
ner à sa place et j’eus la terrible perspective
d’avoir... à seller Lison moi-même.
Quant au Pacha, mon père s’en chargeait.
Les deux chevaux furent embarqués dans
LES GRANDES MANOEUVRES
59
un wagon, en gare de Château-l’Evêque,
pour la destination de Thiviers, château de
Vaucoucourt, quartier général de ces grandes
manoeuvres; une heure, à peine, de voyage.
Le Pacha en avait vu d’autres, au siège de
Metz, où il avait mangé des lanières de cuir
en guise de foin!...
THIVIERS AVANT LE SIÈGE
(17 septembre 1879)
Cette guerre commence par une fête agri
cole!...
Si nous y allons trop tôt, on nous prendra
pour des amateurs de betteraves primées,
si nous y allons trop tard, nous ne trouverons
plus de place, et puis il nous faudra traverser
les autorités, des autorités qui n aiment pas
qu’on les traverse! Si nous nous mettons sous
les arbres... il nous tombera des chenilles, et
si nous nous mettons en plein soleil, nous
aurons trop chaud... il va faire orage, certai
nement! C’est toujours comme ça, quand il
y a une fête... Ma grand’mère Isoline, qui me
conduit aujourd’hui (demain, ce sera Lison!)
a mis sa toilette de soie prune garnie de jais,
et moi, je suis condamnée à la mousseline
blanche! Une robe qui ressemble à une pre
mière communion, malgré une énorme cein
ture de soie bleu ciel. J’ai un chapeau Niniche
THIVIERS AVANT LE SIEGE
6l
à la mode, garni de roses pompons... et làdessous, je suis pâle à faire peur! Pleuvrat-il? ou bien fera-t-il un soleil à faner même
des fleurs artificielles?
J entends ma grand’mère qui parle de ce
pauvre Urbain (mon grand-pè¥e) qui doit
siéger à la Justice de Paix (il est juge de paix)
pour son malheur et rendre des arrêts entre
des voleurs de lapins et des plaignants qui
gesticulent à rendre le plus conciliant des
juges complètement fou. De temps en temps
on perçoit les cris aigus d’un jeune cochon
qui proteste contre les mauvais traitements
de son gardien.
La fanfare débute.
Il y a aussi les pompiers qui sont tout
neufs.
Il y a des discours... qui ne sont pas
neufs...
Je pense, malgré moi, à la fermeture de
mon encrier de voyage, que j’emporterai,
avec le papier nécessaire. Je remettrai au net,
après le premier gribouillage. C est que
demain... j’entre en campagne.
— Tiens-toi droite, Marguerite, murmure
ma grand,mère. Avec toutes ces histoires
de grandes manœuvres, on te regarde et on
62
QUAND J ETAIS JEUNE
n’y comprend rien. M. Theulier, le maire,
m’a dit...
.
Je ne sais pas ce que M. le maire, lui a
dit, mais je sais bien que mon encrier ne
ferme pas hermétiquement. Quant à gri
bouiller au crayon? Merci... je n’y reconnaî
trais plus rien à Vétape.
Il y a des protestations. Un gros proprié
taire a insinué que ces grandes manoeuvres-la.
feraient beaucoup de tort aux prochaines
récoltes.
Et on a parlé des mamelles puissantes de
la terre de France. Dame! un comice agri
cole, c’est une chose sérieuse. Non seulement
on y parle' de progrès chez les bœufs de
labours, mais encore il y a les récompenses :
un gosse de treize ans a reçu un aiguillon
d’honneur parce qu’il peut arriver à labourer
tout seul...
Et puis il y a une quête pour la Sainte-En
fance. Et puis il y a un autre garçon qui
grimpe au mât de cocagne pour décrocher
une timbale; c’est le petit commis de la
grande épicerie qui fait le coin de la place.
Ma grand’mère le connaît bien, même qu’on
a failli le renvoyer de chez ses patrons parce
qu’il volait des sardines.
thiviers avant le siège
63
Et puis un remous de foule endimanchée
qui se porte sous la tente abritant les autorites parce gu il tombe une averse.
Et puis... Ah! ça c est plus sérieux! Voici
une première estafette. Ce premier soldat de
la guerre de demain arrive en plein comice
telle une vraie bombe. On pousse des cris de
joie ou d’effroi, on ne sait plus bien. Tout
ce qui est militaire fait toujours très peur
aux paysans. Quand on parle au cabaret,
ça peut encore aller, mais, comme ça,
en pleine fête, alors qu’on a amené si diffi
cilement des animaux gras jusqu’à ce champ
de foire?
Le maire s’est détaché des autorités pour
aller recevoir l’estafette, et un colloque animé
s’engage :
— Vous avez tout le château pour vous
loger. Ça peut vous suffire.
— L’état-major, oui, mais il y aussi le
reste.
— Le reste? Mais c’est l’armée; je pensais
qu’elle pouvait coucher dehors, histoire
d’apprendre à se mouiller!
M. le maire est un homme encore vert,
qui ne comprend pas les demi-mesures.
— Il y a les fourriers et les secrétaires,
QUAND j’ÉTAIS JEUNE.
5
QUAND J ETAIS JEUNE
64
aussi les correspondants... balbutie l’estafette,
qui a soif.
. T>
Je dresse l’oreille malgré moi. J en suis
un, moi, de correspondant pour les grandes
manœuvres. Qui donc s’en doutera a voir
la pâle jeune fille en robe de mousseline?...
Allons, demain, ce ne sera plus le comice...
ni les discours, ni les cris plus ou moins
perçants du petit cochon maltraité; ce sera...
Pourvu que mon encrier de voyage
ferme mieux? Enfin, on rentre. Demain, je
n’aurai plus de robe en mousseline à mouiller
et je serai en selle pour toute la journée. J ai
presque envie de tresser la queue de ma Lison
avec des rubans bleus, tout de meme un peu
moins larges que celui de ma ceinture.
Nous rentrons à petits pas. La grande rue
est toute pleine de beau monde sur les trot
toirs et, au milieu, des paysannes qui cou
vrent leurs bonnets neufs de leurs mouchoirs
de couleurs vives, pour ne pas les abîmer.
On se salue et on se retourne.
— Voyons, Marguerite, la femme du
notaire qui te fait signe, et puis les Bardon!
Ils savent beaucoup de choses, ces gens-là.
Ils sont des lecteurs de VEcho de la Dor
dogne, et... si tu devinais ce qu’ils pensent,
thiviers avant le siège
65
tu te tiendrais un peu plus sur ton quant à
toi. Tu verras, plus tard, le tort que ça te
fera, pour ton mariage. Enfin, heureusement
que ton pere sera là... Ah! je n’en dormirai
pas de la nuit.
Moi non plus... à cause de cet encrier qui
ferme si mal...
UN HÉROS DE ROMAN
Avant de monter à cheval pour faire, non
pas la guerre, mais son apprentissage, un
simulacre à l’usage d’une jeune fille intré
pide, je veux parler ici de mon père, puisque
j’en ai l’occasion et que j’en ai à peine indi
qué la silhouette dans mes romans ou mes
nouvelles du temps jadis (i).
On ne connaît bien ses parents que lorsque,
les ayant perdus, on atteint leur âge, et qu ils
vous reviennent à l’esprit comme des
remords, des regrets de les avoir mal jugés,
ou comme des signes d’une vie anterieure
qu’on n’a pas pu comprendre, parce qu’on
était sans aucune expérience de la valeur
d’une âme toujours fermée à une autre âme.
Cet homme-là était un héros de roman! Pour
quoi n’ai-je pas deviné que ce sombre person
nage était surtout endurcir par les malheurs
(i) Voir Les Rageac, Flammarion, éditeur.
I
' *
UN HÉROS DE ROMAN
67
de son état de guerrier et que s’il ne s’expli
quait jamais, c est parce qu’il était justement
un fatal, le savait bien, et qu’il mettait son
point d honneur a ne pas chercher à prouver
sa raison de demeurer un incompris.
Mon père était né en Périgord et n’avait
pas de nom propre, parce qu’il était le fils
naturel d’un de ces hobereaux de province (le
mot hobereau n’est pas français, mais dit bien
ce qu’il veut faire entendre à une oreille fran, çaise), Un de ces nobles absolument inutile à
la société, parce qu’il est l’objet de luxe sans
emploi et presque toujours nuisible. Le beau
D’Ormoy, disait-on du temps de ce person
nage, qui était marquis comme un oiseau de
grande volière a des plumes sur Ja tête, une
aigrette qu’on ne peut admirer que sous des
coups de bec. Que faisait le beau d’Ormoy?
Il faisait des victimes chez les femmes...
Riche, très peu enclin à la vocation militaire
qu’on lui destinait, il était surtout dépensier,
coureur de jupes et ne pouvait guère se plaire
longtemps au même amour. Je n ai pas eu
d’autres renseignements sur sa vie privée que
les racontars, d’ailleurs tendancieux, de mes
grands-parents, ennemis nés de toute espèce
de noblesse qui n’était pas de robe, et qui ne
QUAND J ÉTAIS JEUNE
68
voulait, en rien,, céder la toge à V armée. Il
fit, hélas! la conquête de la lectrice de
Mme de Lidonne, une pauvre fille sans for
tune, une de ces jeunes orphelines que les
riches protégeaient pour leur jolie figure ou
leur science de la bonne compagnie, de ces
sacrifiées à la fortune des voisins qui n’ont
d’autre rang, dans la vie, que le tabouret à
la cour ou le petit banc de l’amitié limitée à
la vie de famille, car, jadis, il y avait beaucoup
de place dans les grandes maisons de pro
vince. Je n’ai jamais connu à ma grand’mère
paternelle que le nom de Jeanne Eymery ou
Aimeri, le vrai nom de mon père, qui n était
qu’un petit nom. On m’amenait là, quand
j’étais fillette, et que je venais voir mes
grands-parents au Gros, parce que cette très
vieille dame qui habitait Périgueux, une assez
jolie maison, place du Couderc, ne, semblait
pas dangereuse pour l’avenir... puisqu’elle
devait mourir bientôt, et qu’elle me tricotait
de si beaux bas à jours, fins comme des den
telles. Elle m’embrassait; ma mère lui disait
« Madame », et puis je la voyais qui s’essuyait
les yeux en me regardant.
Puis, un jour, quand j’étais à Paris, en
train de gagner péniblement ma vie de
UN HÉROS DE ROMAN
69
femme ou d’homme de lettres, on m’ordonna
péremptoirement de renoncer à un héritage,
l’héritage d’une maison ayant appartenu à la
nommée Jeanne Eymery ou Aimeri, parce
qu’il n’était pas décent d’hériter d’une per
sonne qui n’avait pas été mariée.
Cette personne-là, c’était ma grand’mère
paternelle. J’obéis. J’ai toujours obéi à un
renoncement quand il s’agissait de sacrifier
mon intérêt à ce que j’appellerai un orgueil
de caste.
Mon père était donc bien un enfant naturel
et il avait volontairement renoncé au titre du
beau séducteur qui voulait le reconnaître lors
qu’il eut dix-huit ans, mais refusait d’épouser
sa mère, coupable seulement d avoir été jolie,
quoique sans dot... et il s engagea dans 1 ar
mée d’Afrique, devint capitaine, eut la croix
pour sôn courage sur le champ de bataille.
Pourquoi, comment vint-il en garnison à
Val&riciennes, au temps où mon grand-père y
dirigeait le Courrier du Nord, mon grandpère né, comme mon père, en Dordogne?
Mystère ou prédestination! La belle Gabnelle
devait-elle rencontrer ce futur Lieutenant de
louveteriç, s’en éprendre, alors qu’elle des
cendait d’un prêtre, de l’archiprêtre de la
QUAND J ETAIS JEUNE
cathédrale de Périgueux, marié à la Révolu
tion, au moment où il allait devenir éveque:
Quel roman pouvait être plus romantique,
plus terriblement fataliste que celui-là?
Mon père ne parlait pas, ne s’expliquait
pas; il savait beaucoup de choses, et les subis
sait sans se plaindre : était-il très fort par
endurance de son metier militaire, ou par
indifférence naturelle? Je lui ai souvent
entendu dire que la plus grande noblesse est
de savoir garder le silence, se taire, sous les
armes... en guerre, comme pendant la paix.
Je ne lui ai jamais connu d’opinion politique
autre que sa haine instinctive du désordre. Il
ne connaissait qu’un devoir : servir son pays,
avant de défendre un régime. Il protégea la
retraite du Maréchal Bazaine sur Metz et,
séparé de son régiment, le 5e Chasseurs, sans
savoir pourquoi, il dut, à la tête de son esca
dron, tenir en respect les Allemands qui har
celaient un corps d’armée en déroute. Je
copie une lettre du Général Lapasset (d’après
les Archives du Dépôt de la Guerre-1891) où
il écrit :
1
UN HEROS DE ROMAN
71
Dusseldorf, 9 décembre 1870.
« Mon cher Capitaine Eymery,
« Je ne pensais pas, en donnant de vos
nouvelles à une connaissance, un de vos amis,
que ma lettre arriverait jamais sous vos yeux.
Puisqu’il en a été autrement, je me plais à
vous redire, directement, tout le cas que je
fais de vous, et combien votre excellent esca
dron a été valeureux et utile dans la pénible
retraite des six jours, de Sarreguemines à
Metz, durant laquelle la brigade mixte sauva
le deuxième corps d’une destruction certaine.
En rendant à votre troupe le témoignage qui
lui est dû, je me plais à y joindre, pour son
digne chef, l’expression de mon estime parti
culière et de mes sentiments affectueux.
« Général Lapasset. »
Quand on parlait de cette retraite à mon
père où, pendant le passage d’un pont, il
avait tenu dix mille hommes en arrêt avec
i5o fusils, il haussait les épaules :
« Se défendre ne compte pas, quand on
recule. Seuls, ceux qui meurent sont les heu
reux! »
LES GRANDES MANOEUVRES
(Correspondance spéciale
de Y Echo de la Dordogne)
... Voici la guerre! Et de loin, sur la ligne
rougeâtre de l’horizon, on aperçoit un nuage
floconneux, léger comme le voile d’une fée
remontant au ciel, et j’ouvre de grands yeux :
Comment, ça, la guerre, ce petit lambeau
de vapeur qu’un souffle de brise peut dis
perser; puis, soudain, on entend retentir, au
fond de sa poitrine, un coup sourd, terrible,
un coup de canon, car les coups de canon
se voient avant de s’entendre. On est très
étonné, au moins moi, mais cela serre le
cœur. Là-bas, probablement, si c’était vrai,
une rangée d’hommes s’est abattue le long
d’ün sillon, pendant qu’une fumée légère
remontait vers les nues. Ils ont tous été
frappés, avant même d’avoir su qu’ils allaient,
les GRANDES MANŒUVRES
-y3
1 être. Les batteries couronnent les hauteurs,
les tirailleurs sont rangés à mi-côte et, de
tous les bouquets d arbres, de toutes les
futaies, partent en réponses ardentes des
tourbillons rouges, blancs, bleus. La guerre...
c est la guerre... la guerre française. Et son
image, même quand on sait la vérité... ou
le mensonge du simulacre, fait peur, inquiète
comme une funèbre comédie, une comédie
dangereuse, maléfique.
Nous sommes sur les hauteurs de SaintJory: en face de nous est Torgnac, un village
pittoresque, niché au creux de la vallée; le
clocher ouvre des quatre côtés ses ogives
énormes, qui ont l’air stupéfaites de ce dé
sordre. Un pont étroit commande la prin
cipale entrée du village et, autour, les col
lines vertes, rebondies, semblent presser les
maisons les unes contre les autres. Le pano
rama est splendide, avec un aspect calme qui
ne se comprend plus dans un moment pareil.
Les gros nuages, ou pleins d’eau, ou pleins
de lumière, alternent sur l’azur pâle du ciel,
avec l’allure tranquille de cygnes se baignant.
Les ombres des bois s’allongent doucement,
les haies sont pleines d’oiseaux qui chucho
tent, se demandant ce qui arrive dans un
QUAND J ETAIS JEUNE
7à
pays si tranquille. Voyons, quelle chasse est
ouverte? La chasse à 1 homme!...
,
Nous sommes, comme il se doit, à 1 étatmajor, et sur la colline la plus haute de la
contrée.
Je vois d’abord, en face de moi, mon père.
Je finis même par ne voir que lui. Le général,
commandant le corps d armee en manœu
vres, lui a fait l’honneur de le mettre à sa
droite. A sa gauche est son aide de camp,
le porteur des ordres, un tout jeune officier.
Alors je comprends pourquoi j’aime mon
père d’un amour étrange, unique, et plein
d’une terreur que seul un dieu a la fois
inconnu ou cruel peut inspirer. Le Pacha,
son grand cheval de guerre qui, lui, est le
seul cheval d’ici qui l’a faite, et croit la faire
encore, se tient la tête haute, semble approu
ver, en encensant de temps en temps. De sa
noirceur nette et pure comme une robe
d’acier, se dégagent de véritables éclats de
métal. Si je pouvais le voir de plus près, je
découvrirais que son œil est rouge, d’un
rouge lumineux de braise. Il est comme ça,
lui, cet animal sombre, il a gardé, sans doute,
un reflet de la forge de 70!
Mon père, là-dessus, se dresse, comme la
LES GRANDES MANŒUVRES
76
statue sur le socle, du fer sur du fer, du
bronze sur du bronze. Il n’a pas voulu
endosser son costume neuf de colonel de la
territoriale, parce qu il a déclaré à ma mère
— je l’ai entendu le matin de notre départ —
qu il trouvait ça ridicule. Il s ’est tout sim
plement vêtu comme un simple louvetier
qu il est. Un lieutenant de louveterie est un
chasseur, un Commandant de chasseurs à
cheval. Il a pris sesTjottes de cuir fauve, très
égratignées par les ronces de tous les che
mins de forêts, ses pantalons de velours noir,
sa veste serrée sous une large ceinture où est
passée la dague à poignée d’argent, et il
porte, en outre, une corne pour sonner les
chiens quand ils sont en défaut. Sa coiffure
a la forme d’un képi traditionnel, mais elle
est galonnée à la façon des anciens tricornes.
Cela le coiffe comme une étrange couronne.
Là-dessoq3, je n’aperçois guère que son
impériale grise et, par moment, une lueur
plus ou moins verte de son regard d’aigle.
Je sais qu’il peut regarder le soleil en face,
sans baisser les yeux.
Il n’est plus rien que l’ombre de lui-même.
Il n’a plus ni âge, ni grade, ni d autre emploi
que celui de tuer les loups... les loups qui,
quand j’étais jeune
après tout, sont nos frères, à ma mère et à
moi, selon la légende! J’ai peur de mon père
que j’aime...
De l’autre côté du général commandant
les grandes manœuvres, il y a un aide de
camp, toujours prêt à se mettre au galop
pour porter des ordres et, s’échelonnant selon
les pentes libres de la colline, il y a aussi les
correspondants étrangers : à nos seigneurs
visiteurs (et peut-être espions) tout honneur!
La Prusse, droite sur sa monture encore
immobile mais rongeant son mors, la Prusse,
qui voit tout, impassible, et s efforçant à
une politesse trop soulignée pour être de
bon aloi. L’Espagne, bronzée, menant un
cheval si beau, genre andalous, qu’il a l’air
d’un héros du cirque. L’Italie a toutes les
allures d’une bête inquiète. La Russie, gra
cieuse, enlevant de temps en temps son cour
sier blanc (pour mieux voir les manœuvres
que, du reste, elle ne comprend pas). Et l’An
gleterre, distrayant ses regards pour le pano
rama, comme si rien d’autre ne la concernait.
L’Autriche cause avec animation, en dehors
de la route...
Mais le village menacé dresse son clocher
comme une tête que son casque énorme ne
LES GRANDES MANŒUVRES
77
protégera pas. Il étend ses bras de gros murs,
qui sont pleins de lézardes, blessures fort
anciennes. Il sent la poudre, lui qui, depuis
longtemps, ne connaissait que l’odeur des
encensoirs. Il voit 1 ennemi. Des voitures de
l’ambulance, heureusement inutiles, sillon
nent les routes voisines. (Pas tellement inu
tiles, car il y a toujours des accidents
imprévus !)
Au-dessus des rochers qui dominent Torgnac, à gauche (vu de Saint-Jory), des salves
puissantes se font entendre, et le canon
reprend, de sa basse terrible. On voit luire,
à travers les arbres, les casques des dragons
et les sabres de leurs officiers traçant des
éclairs dans l’ombre des hautes verdures. A
droite, la foule des cavaliers piétine, imitant
le tapage d’une pluie torrentielle'. Parmi les
feuilles, surgit le monstre de la guerre, une
gueule de canon, qui bave de la fumée...
— Messieurs, crie une grosse voix enrouée,
celle de M. B. Desportes, le général, il nous
faut déloger d’ici!... (Et il ajoute, d un ton
fort calme, presque gai) : je crois que nous
sommes battus. On va prendre le village
d’assaut.
Et'le défilé commence. Il faut se replier,
7g
QUAND J ETAIS JEUNE
pour laisser s’accomplir la loi de la guerre...
que, pour cette fois, on a prévue d’avance,
probablement. Je fais prendre le trot à Lison
qui tourne sa tête de bete curieuse vers moi.
Mon père, le seul à me donner des ordres,
me fait signe que je dois me tenir a ses
côtés. Ma terreur, quand je 1 approche, c est
de déplaire au Pacha, : il n aime pas Lison, |
sans doute parce qu’elle est toujours prête à
exécuter un bon de cabri en liberté.
— C’est votre fils? questionne Je général,
qui n’est pas prévenu et qui, sans le savoir,
comble mon père d’une joie., ou d’une
affreuse peine.
Je tremble.
Ah! non! je ne suis plus à la fête agricole,
en mousseline blanche et ceinture bleue! Je
suis là, en costume de chasse presque aussi
funèbre que celui de mon père, et si mon
chapeau, un joli feutre tyrolien orné d’une
plume de perdrix rouge, me coiffe assez bas
pour cacher mes cheveux, toujours encom
brants, il y a ma pâleur, et mes yeux trop,
beaucoup trop frangés de cils. Mon père a
souri, de son étrange sourire à dents poin
tues :
— Permettez-moi, mon général, de vous
LES GRANDES MANOEUVRES
79
présenter ma fille, qui est ici un correspon
dant de guerre, autoris,é par YEcho de la Dor
dogne, a faire le compte rendu des grandes
manœuvres... à moins que vous le lui défen
diez ?
Je suis tellement angoissée que je fais ma
chinalement la seule chose que je ne devais
pas faire, au moins sous les armes.
Je salue en me découvrant, les yeux presque
fermés, alors qu’il suffisait d’une simple incli
naison.
— Ah! ça... ça... par exemple... Le géné
ral ne rit pas, ne se fâche pas, et arrête son
alezan d’un brusque coup de rênes, arrêtant
du même geste tout l’état-major.
Alors, je presse Lison de mes deux jambes;
elle saute un petit fossé, bien gentiment, avec
l’air de s’en ficher!
Je n’ai jamais su, ce jour-là, ce que pou
vait penser le général en chef... du corres
pondant de guerre de VEcho de la Dordo
gne.. mais son aide de camp se mit en devoir
de me suivre partout; un blond, 1 air fat et
d’ailleurs tout à fait quelconque, genre très
officier bleu-ciel. (L’uniforme à la mode, en
ce temps-là, était de la couleur de ma cein
ture de la veille, ce qui faisait, de presque
QUAND j’ÉTAIS JEUNE.
j’étais jeune
quand
8o
tous les officiers, . jeunes ou vieux des
bonshommes en pain d épices.)
Et maintenant, on attaque le vil atoe.
Les pelotons de fantassins se glissent de
rue en rue, et dès qu’ils se découvrent,
l’ennemi tire sans relâche. Nous sommes au
milieu des feux; les soldats, emportés par
l’attrait du jeu, hurlent, et l’on entend les
officiers qui commandent des choses absolu
ment inintelligibles, au moins pour moi. Il
y a des hommes qui filent le long de tous
les remblais. Ils marchent sur les genoux,
sur les mains, puis se relevent subitement,
pour tirer. C’est une telle fumee qu on ny
voit plus, dans les chemins un peu encaissés.
Je ne suis pas sûre qu’on n écrase pas des
oies oubliées par des paysannes peureuses et
cela comptera dans les dommages de guerre
que certains paysans, eux, n’oublieront pas
de mentionner.
Ce qui m’intéresse le plus, c’est le courage
des jeunes chevaux encore mal dressés. Ils
se conduisent très bien, parce qu’ils sont
sans aucune hypocrisie et ne se ménagent
pas.
A mes côtés, l’un d’eux désarçonne son
cavalier, s’empêtre dans les rênes, puis
LES GRANDES MANŒUVRES
8l
s’arrête, comme honteux de ce qu’il fait. Tête
basse, il flaire affectueusement son soldat,
par terre, et on a l’idée que, s’il savait com
ment, il le remettrait lui-même en selle pour
aller encore de l’avant. Ceci est un petit inci
dent de la guerre beaucoup plus vrai que les
grandes manœuvres que l’on croit exécuter.
— Sacrebleu! dit un capitaine furieux,
devant l’obstacle. Si vous étiez vraiment en
face de l’ennemi, vous seriez bien obligé de
vous rendre!
— Mais, mon capitaine, si j’étais devant
l’ennemi, je serais déjà mort! répond le jeune
soldat avec une charmante ironie.
A mi-côte, la fusillade est telle qu’on ne
s’entend plus. On estime, dans les galons,
qu’on en est à cinq cents coups de mitraille.
Les hauteurs sont voilées de fumée. Le clo
cher semble maintenant flotter sur un banc
de nuages ou un incendie. Des oiseaux vont
se jeter dans les bois, ou partent, pour des
migrations inconnues d’eux.
Enfin, un officier d’ordonnance passe au
trot, se pençhe sur sa selle, vis-à-vis du
général qui commande les manchons blancs,
l’ennemi... ou le contraire, et on entend les
clairons sonner : « Cessez le feu! »
g2
QUAND J ETAIS JEUNE
Encore quelques échos de balles perdues,
et la bataille est finie, pour aujourd hui.
L’armée vaincue d’une façon péremptoire,
par son grand besoin de dîner au restaurant
ou à la cantine roulante, se replie sur Thiviers et mon père, poussant le Pacha vers
Lison, me dit, d’un ton qui ne souffre pas
de réplique :
— Le général m’a chargé de t’inviter à
sa table!
«B.
LE DINER MILITAIRE
Je reviens chez ma grand mère avec Lison,
car mes grands-parents ont, à Thiviers, une
demeure ancestrale qu’on appelle : la maison
aux balcons verts, un très vieil hôtel dont
toutes les ferronneries sont peintes, on ne
sait pourquoi, de cette couleur agressive qui
conviendrait beaucoup mieux à une jolie
chaumière. Il y a là trois étages bondés de
meubles anciens, et même une écurie qui
pourrait contenir une diligence de six che
vaux!
Je ne veux pas abandonner Lison au pre
mier soldat venu. Elle a déjà si peur du
Pacha, et n’aura pas le fidèle Berger pour
s’en garer.
Je retrouve Isoline en robe de soie prune
garnie de jais. Elle joint les mains avec une
émotion très i83o et s’écrie :
— Ma pauvre enfant, tu ne t es pas encore
tuée?...
— Mais non, bonne maman. Je me porte
fort bien, quoiqu’un peu fatiguée. Seulement,
g^
quand j’étais jeune
|
voilà, je dîne à l’état-major, invitée par le
général Desportes avec papa, et je crois avoir
besoin d’un coup de brosse, tu comprends?
Sa vieille bonne, la Miotte, lève des yeux
effarés sur Lison, qui lui témoigne son plus
profond mépris en lui soufflant dessus.
Mon père ne m’a pas accompagnée jusquelà, parce qu’il est brouille avec mon grandpère, l’ancien plumitif. Ça, c’est des histoires
de famille dont une jeune fille bien élevée ne |
doit pas s’occuper.
Je suis harassée de fatigue, oui, et je vou
drais bien m’étendre, m’endormir sans même
penser à dîner, n’ayant plus ni faim, ni soif.
Ma tête tourne un peu, à cause des coups
de canon.
— Alors, tu ne dîneras pas avec nous! Moi
qui avais fait une crème à la vanille! Que
va penser Urbain?
— Non, Bonne-Maman. Est-ce qu’il y a de
l’avoine, au moins, chez toi?
On entre sous une voûte fraîche comme
une cave et je débride Lison, en la mettant
devant une mangeoire copieusement garnie.
Isoline a toujours envie de citer le juge
de paix, son digne époux, et aussi de se
lamenter quand la vie se complique.
LE DINER MILITAIRE
85
Bonne-Maman, il faut que je rejoigne
papa et tu sais qu’il n’admet pas qu’on se
fasse attendre! Comprends donc, quel hon
neur! (je serre les dents) je suis invitée à la
table du commandant des grandes manœu
vres!
— Marguerite, c’est une honte, pour une
jeune fille comme il faut, d’aller dîner, en
costume de carnaval, avec des soldats.
Arrivée au premier étage de cette maison,
qui est froide comme un fond de puits, je
tombe sur le grand canapé du salon.
— Mais, voyons, Bonne-Maman, je suis le
correspondant de guerre de mon journal. Je
ne vais pas, tout de même, ne pas continuer
à faire mon métier? (Ai-je besoin d’ajouter
que ce métier ne me rapportait rien et que
j’étais à cent lieues de m’imaginer qu’un
jour j’aurais besoin de gagner ma vie en
écrivant...)
Je sens que si je me dispute avec BonneMaman, je vais perdre le peu de loisir qui me
reste pour me brosser.
— Tu ne vas pas y aller comme ça? Si
tu te regardais à la glace? Tu as une mine de
papier mâché!... C est scandaleux, Margue
rite!... Alors, une idée folle s’empare de moi,
86
QUAND J ETAIS JEUNE
je suis éreintée, et j’ai envie de dormir sans
dîner, malgré la crème à la vanille, mais je
suis, avant tout, une actrice de la vie pnvee,
un être double qui a l’habitude de quitter un
rôle pour un autre, avec toujours la même
tranquille indifférence; toujours en service
commandé.
— Bonne-Maman, je me sens vraiment
incapable de lâcher papa tout seul au milieu
de tous ces officiers qui vont essayer de se
faire entendre et qu’il n’entendra pas sans
moi. Est-ce que tu as fait repasser la robe
à pois?
— Elle est comme neuve, dans le tiroir du
haut de la commode. Tu penses, de la mous
seline à pois brodés!
— Je vais la mettre pour ce dîner. Papa
comprendra que je ne peux pas me présenter
pleine de poussière. J’ai une heure devant
moi et, en faisant venir le coiffeur, je serai
prête. Si papa se fâche, je le verrai bien.
Mitou, le bon coiffeur de Thiviers, un très
vieux bonhomme, fort maniaque, mais très
prisé parce qu’il était habile à dissimuler ses
postiches, fut demandé d’urgence par la cui
sinière, partie en courant.
— M. Mitoulet, vous allez me recoiffer à la
LE DINER MILITAIRE
87
mode; moi, je ne sais pas faire un chignon
qui tienne, et je n’ai ici ni épingles, ni fer
à friser.
— Mademoiselle, je connais ça; et le jour
où vous voudrez vous déguiser... en mariée,
je sais, moi, un Mitou qui sera fier de vous
chiffonner le voile!
Mitou-Mitoulet, à la grande satisfaction de
ma grand’mère, me démêle, en mettant, de
temps en temps, son peigne dans ses pro
pres cheveux, ce qui m’est très désagréable.
Pourtant, il me transforme rapidement, et
je me regarde, n’ayant plus que cela à faire.
J’ai une mine de papier mâché, oui.
— Monsieur Mitou, avez-vous de la poudre
de riz rose ?
— Je crois bien, et je l’ai fait venir du
chef-lieu tout exprès pour Mme Lapougade,
qui n’en a plus voulu, parce quelle sentait
la fraise!
— Bonne-Maman, il faut m’acheter de cette
poudre, et je suis sauvée.
Mitou disparaît rapidement, puis revient
avec la poudre à la fraise, qui embaume.
Ma grand’mère est aux anges! Sa petitefille, conduite au château de Vaucoucourt,
le grand quartier général, pour y paraître
88
H ;
■
quand j’étais jeune
enfin en jeune fille comme il faut, et par sa
vieille bonne, absolument le contraire d un
jeune aide de camp, c’est un miracle inespéré.
Alors, je ne suis plus fatiguée. Cette hor
rible tension de mes nerfs s’apaise. Mon pan
talon de velours, qui collait si durement à
mes jambes, cette crispation du pied sur
l’étrier, dont on ne s’aperçoit guère que
lorsque, descendue de cheval, on touche de
nouveau la terre ferme, disparaît...
Inondée de poudre rose, après m’être
soigneusement passé un linge humide sur le
visage et sur le cou, je suis possible, sinon
très poupée de vitrine.
Et Bonne-Maman fouille tous ses tiroirs,
découvre une sortie de bal en satin blanc,
doublé d’hermine, s’il vous plaît!
— Surtout, garde-la sur le dossier de ta
chaise en dînant! On te la volerait, chez ces
gens-là !
— Et puis, Bonne-Maman, prête-moi ton
grand jaseron, dis, ça fait bien, autour du
cou, quand on est un peu décolletée, et je
mettrai aussi, en ceinture, ton ruban jaune,
tu sais, celui qui attache l’éventail aux
amours à la guirlande. Un galon d’or assorti!
Un jaseron, du temps, des grand'mères,
LE DINER MILITAIRE
89
c’était une très mince chaîne d’or, qui faisait
plusieurs fois le tour du cou. On y suspendait
une croix ou une médaille. Plus le jaseron
était beau, plus il faisait de tours... Celui de
Bonne-Maman Isoline s’enroula six fois
autour du mien!
Quant à l’éventail, je me rappelle qu’il
aurait pu servir de parapluie, monté sur
ivoire, peint sur satin, il représentait des
amours se disputant un cœur percé d’une
flèche et une guirlande de fleurs.
Dans la grande glace de Bonne-Maman,
une psyché entre deux cols de cygne d’acajou
verni, datant au moins du premier empire, je
vis une jeune personne sans poitrine, sans
hanches, maigre... comme une épée au four
reau, dont les yeux mangeaient le visage,
mais qui était devenue rose, vraiment d un
rose tout à fait bonbon!
Etais-je ridicule? Avais-je assez 1 air d une
femme? Que dirait mon père? Il pouvait très
bien me faire mettre à la porte.
Quand j’entrai dans cette immense salle
à manger, éclatante de lumières et rutilante
de tous les uniformes, tous ces farouches
guerriers se levèrent, et le général me baisa la
main.
LA JOURNÉE DE THIVIERS
(2 A septembre)
Une brume épaisse entoure la ville et
cependant, dès 5 heures du matin, tous les
habitants sont debout. Les rues s’emplissent
et les casquettes à manchons blancs passent
et repassent avec rapidité. Nous logeons
l’ennemi (par rapport à la division B. Des
portes). Les officiers d’ordonnance sont sur
les dents, et les chevaux aussi. Ma Lis on est
nette comme un sou neuf. C’est moi qui,
après m’être débarbouillée de ma fameuse
poudre rose à la fraise, lui ait fait son pan
sage, tout en la bourrant de sucre. Je lui
explique les choses. L’attaque venant de Corgnac, bord de l’Isle, se fera par Monge, la
Bré g ère, se dirigeant principalement sur les
hauteurs de la Croix-Saint-J acques et route
de Périgueux. Les troupes de la 2âe division
doivent se porter en avant des deux positions
LA JOURNÉE DE THIVIERS
91
conquises la veille, au village même, et doivent donner leur effort du côté dés collines
de Thiviers, le Nouzé et le plateau de la
Croix.
On est dans 1 anxiété : les uns prétendent
que ce serait, en vrai temps de guerre, l’occa
sion de bombarder la ville. Un vieux mon
sieur a dit devant moi :
— Ça vaudrait mieux que la famine !
Ce qu’il y a de certain, c’est que nous
serons pris. Les vainqueurs de Corgnac sont
tellement sûrs de s’emparer de Thiviers qu’ils
envoient leurs fourriers retenir les logements
d’avance
Les versions les plus contradictoires circu
lent. Chacun veut savoir, et personne ne
sait. Et on invente...
On attend un assaut du château, et il y
a un retour offensif sur Bel-Air. Je laisse mon
père en discussion avec le général, et je
gagne la principale batterie où un jeune lieu
tenant à l’accueil bien parisien m’offre une
cigarette :
— Merci, monsieur, je ne fume pas.
— Tiens! j’aurais cru...
Je réponds, sans ciller le moins du monde :
— Mais, cher monsieur, on peut s’habiller
g2
quand j’étais jeune
en homme sans se croire obligée d’imiter
leurs défauts... Je suis de mauvaise humeur.
J’ai peu, et mal dormi, après avoir recopié
mes articles et sellé ma jument, qui se croit
obligée de sauter les fossés pour couper au
plus court, ce qui maintient le jeune lieu
tenant dans une admiration confinant au
respect, heureusement.
Il pleut.
Les horizons de la ville, tout entière sur
des hauteurs, paraissent bouchés. Les croupes
de ses collines, qui sont couvertes de fumée
et surtout de nuages de pluie, font l’illusion
d’un tunnel dans lequel les bouches noires
des canons tirent des dards vermeils.
Lison n’aime pas beaucoup ça, le baptême
du feu! Elle se tourne souvent de mon côté,
comme lorsqu’elle me consulte au sujet de
la route, et comme c’est une bonne sauteuse,
elle prend le parti de franchir les fossés, les
haies, les barrières démolies. Je lui rends la
main sans trop m’en apercevoir. Lison
m’amuse.
— Mais, mademoiselle Eymery, déclare
mon jeune lieutenant, vous risquez de vous
briser sur un obstacle imprévu. C’est bon sur
un champ de courses de sauter la haie ou le
JF
LA JOURNÉE DE THIVIERS
g3
fossé, Ailleurs... on peut rencontrer quelque
chose qu on n attend pas... qui n’est pas
préparé... Hélas! celui-là me prédisait, pour
plus tard, la fin de ma pauvre Lison qui s’em
pala, en sautant au-dessus d’un arbre mort
d ou pointait, sous un rideau de verdure,
une branche lisse, aiguisée comme un pieu...
Oh! ma pauvre Lison, qu’on fut obligé
d’abattre, d’achever, pour l’empêcher de
mourir percée de part en part, et perdant ses
entrailles...
Voici une batterie qui, se déclarant dé
montée, s’en revient bride abattue. Les pièces
si lourdes brinqueballent comme des cadavres
de bronze désormais inutiles. La pluie les
rend luisantes et comme visqueuses. Les artil
leurs fouettent leurs chevaux, les officiers
pressent leurs hommes : qu’on en finissse,
puisqu’il est décidé qu’on est vaincu! Quel
ques grincheux profèrent des jurons de cir
constance, parce que la pluie embête et enlise
tout le monde. Les manchons blancs gagnent
de plus en plus du terrain. On tire pour la
forme. On est cerné, et je vois, beau geste
inutile, un capitaine décharger son revolver
sur un arbre qui ne peut guère lui riposter.
Les tirailleurs se mettent à 1 abri d une
QUAND J ÉTAIS JEUNE
9*
grange, mais la porte tient mal sous la
poussée d’un caisson et s’effondre.
__ Pas d’imprudence, messieurs! s écrie
un officier.
Je me demande pour qui sera la répara
tion ?
Les tirailleurs se replient de plus en plus
sur Thiviers; c’est à croire que jamais la
pauvre petite ville ne pourra contenir tant
de vainqueurs ou de vaincus. Quel désordre!
Si ce n’est pas la vraie guerre, c’est pourtant
une débâcle. J’aperçois, entre deux lignes de
fumée, une fillette, égarée là avec sa chèvre
qui fait, au bout de sa corde, des bonds
désordonnés. Cette bataille acharnée, sans
d’ailleurs aucun dommage humain de part
et d’autre, est encore bien capable de faire
tourner le lait de la chèvre ou la tête de la
bergère, qui n’a jamais vu autour d’elle tant
de galants à la fois.
Les chasseurs à pied envahissent une terre
récemment labourée. Le résultat est désas
treux, car ils n’ont pas l’air de pouvoir s’en
dépêtrer ! Ils ont des bottes en ciment !
J’abandonne la campagne pour regagner
la ville, où l’on a renoncé aux combats dans
les rues, à cause des vitres des boutiques
LA JOURNÉE DE THIVIERS
95
tout de même jusqu’à un certain point fragiles.
Et j apprends que le premier occupant a
ete le commandant Brisset, à la tête du
1 bataillon du 80e de ligne. C’est un ami.
Fanfares de tous les côtés, mais les soi-disant
vaincus n’ont pas l’air contents! Le fait est
que c est vexant, étant tous de la même
famille, de ne pas. être tous vainqueurs à la
fois. MM. les chasseurs à pied entrent les
premiers, avec leurs clairons à pompons
rouges. Le soir tombe. Rassemblement, puis
dispersion avec billets de logements. Alors,
comme il n’y a pas de dîner de gala ce soir,
les correspondants étrangers étant partis de
bonne heure, on voit la troupe, vainqueurs
et vaincus, boire aux cafés qui resteront
ouverts toute la nuit.
— C’est scandaleux, déclare ma grand’mère : on m’a demandé de recevoir trois offi
ciers chez moi, cette nuit. On n’a même pas
l’idée que ma petite-fille y demeure. C’est
pourtant la maison du juge de paix, ici! Ce
n’est pas une caserne, bien sûr! Urbain pro
testera...
Je tombe de sommeil, et ma grand’mère
Isoline prend son air le plus i83o pour me
QUAND j’ÉTAIS JEUNE.
?
gg
quand j’étais jeune
dire, en entendant des bottes qui montent
lescalier :
__ Marguerite, va dans ta chambre! Je ne
te permets pas de rester au dîner, car ils
m’ont l’air un peu trop vainqueurs. Nous
suffirons, ton grand-père et moi, pour les
distraire.
Enfin! Je vais dormir sans avoir à jouer
la comédie de la victoire.
I
r*
- ;
i
I '
UNE FÊTE CHEZ M. LE MAIRE
... II était une fois un magicien qui habi
tait, à Thiviers, un palais charmant, une
belle maison bien trop vaste pour lui tout
seul, entourée d’un jardin que l’on pouvait
qualifier d edenique, et ce magicien se disait,
comme le Bon Dieu avant le monde :
Il ne m est pas permis de garder ces
merveilles pour moi, quand elles peuvent
servir de récompenses aux hommes de bonne
volonté! Je vais leur prêter mon paradis, leur
montrer toute ma gloire... après la leur! Ils
ont bien mérité de... ma patrie! Et il fit
venir chez lui tous les génies de la lumière,
et tous les porteurs d’étoiles. On découpa
des rayons de soleil pour en éclairer les
arbres dans la nuit bleue, et l’on répandit
sur les gazons des colliers de vers luisants.
Tous les massifs eurent leurs feux d’artifices,
tous les jets d’eau devinrent des aigrettes de
perles fines, et la pluie, qui avait menacé
de glisser sa mauvaise humeur dans cette
gg
QUAND j’étais jeune
exprimée, fut obligée de
joie si clairement
rentrer ses lames froides au fourreau.
L’armée a donc pénétré chez M. le Maire,
ce soir de gala, et elle a vu couler, pour elle
des fontaines de punch. Des corbeilles de
gâteaux, portées par des garçons pâtissiers
en toques de satin blanc, ont circule dans
tous les endroits où l’on entendait rire les
enfants de la France. Ah! monsieur le maire!
ce que vous avez fait là, c’est bien plus qu une
très bonne action, c’est aussi la victoire de
la bonté sur l’indifférence polie des foules
démocratiques. Vous fûtes vraiment le Grand
Seigneur !
On avait discuté ferme, mon Dieu oui, chez
ce même juge de paix, mon grand-père, tous
les notables rassemblés émettant des avis
noblement contradictoires, et moi, derrière
la porte, qui écoutais, d accord avec nia
grand’mère, en robe prune et bonnet de
nuit. J’entendais ce que l’on opposait a ce
projet de fête populairement militaire :
— Voyons, messieurs, disait le maire,
encore un homme jeune, sinon un jeune
homme, nous ne pouvons pas laisser partir
ces généraux, ces colonels, ces capitaines,
ces soldats, ayant si bien combattu, vaincus
UNE FÊTE CHEZ M. LE MAIRE
gg
comme vainqueurs, sans leur offrir au moins
une de ces soirées où flamboieront tous les
drapeaux, avec celui du punch? Je me réserve
de le leur offrir chez moi.
— Vous trouvez, s’exclama la voix sévère
du juge de paix qui commençait à avoir
tout à fait assez des plaintes portées par les
habitants, lesquels découvraient certains
dégâts ou dommages de guerre dans leurs
champs, vous trouvez qu’on n’a pas encore
fait assez de mal aux cultures? Il faut aussi
que vous laissiez saccager votre jardin?
Remarquez, monsieur le maire, que nous
sommes responsables tous de cette curiosité
de la ville, puisque vous en ouvrez les grilles
à vos administrés tous les dimanches. Quand
un corps d’armée sera passé par là, vous
m’en direz des nouvelles!
— Mais nous illuminerons, pour que
chacun /puisse voir où il mettra les pieds!
__ Voyons! Voyons! murmura le principal
du collège, il ne s’agit pas d’une distribution
de prix, et on ne peut diriger une division
militaire comme un pensionnat. Vous pos
sédez, monsieur le maire, des plantations
exotiques et des serres peut-être uniques en
Dordogne., nous devons y songer...
100
QUAND J ETAIS JEUNE
__ Mais nous aurons avec les soldats tous
leurs chefs...
__ Qui ne seront pas sous les armes, cette
nuit-là, car on ne traînera pas de canons,
ni de sabres, espérons-le, dans vos roseraies!
fit remarquer le capitaine de gendarmerie
locale. En tous les cas, nous autres, les vrais
gardiens de la paix, nous ne pouvons inter
venir dans un lieu privé...
Puis cela devint une cacophonie assez
grave pour que mon grand-père fit entendre
une de ses phrases des grands jours de polé
miques locales dans les feuilles, républicaines :
— Je crois devoir vous avertir que votre
projet de fête nocturne sera très mal vu par
la presse avancée. L’Echo de la Dordogne,
qui a déjà confié à une jeune fille sans aucune
expérience un très sérieux reportage mili
taire, trouvera certainement là l’occasion de
blâmer un bon républicain. Monsieur le maire,
on vous accusera de chercher les louanges
d’un notable bonapartiste comme le général
B. Desportes. Allons-nous offrir une soirée
des plus coûteuses pour la caisse des retraites
à nos pires contradicteurs P Vous faites,
monsieur le maire, une politique tendan
cieuse...
UNE FÊTE CHEZ M.
LE MAIRE
IOI
Alors, le Dr Foarton, vieux barbon très
avare, quoique de la presse avancée, s’écria
tout a trac :
— Mais on n’a qu’à servir votre punch
dans la salle de la mairie, au lieu de servir
ça dans vos jardins, et rien qu’aux chefs,
ce qui feia une notable économie.
— Monsieur, fit alors remarquer le maire,
qui se mit à rire, ce ne serait vraiment pas
démocratique de n’inviter que les chefs.
Alors, je vous propose tout simplement de
prendre toute la fête à mes frais. Il arrivera
ce qui doit arriver, et... à la guerre comme à
la guerre...
Ma grand mère et moi, nous n’en enten
dîmes pas plus long, car Isoline m’avait tirée
par le bras en chuchotant :
Tu vois où ça mène, l’émancipation des
filles qui se mêlent d’écrire?
Je me bornai à lui répondre :
— Pourvu que l’on m’invite! tu verras le
beau compte rendu que j’en ferai.
... Il n’y a qu’un magicien pour mettre
d’accord tous les partis, et la fête eut lieu,
et il n’y eut même pas une branche de roses
de cassée.
J’y ai assisté, invitée tout particulièrement^^^
102
QUAND j’ÉTAlS JEUNE
avec mon grand-père qui sortit, ce soir-là,,
son habit noir de la naphtaline sans plus ron
chonner.
Traduisons officiellement, pour les lecteurs
de VEcho de la Dordogne : « M. Albert Theulier, conseiller général et maire de Thiviers,
a offert, dans la soirée du 25 septembre, un
punch d’honneur à MM. les officiers et sol
dats commandés par le général B. Desportes.
Cette réception a été splendide et on n’a vrai
ment qu’à remercier et à féliciter le créateur
de cette nuit féerique pour son initiative.
Toute la presse et toutes les autorités furent
convoquées. Citons au hasard : deux rédac
teurs parisiens, MM. Yvon de Westyne, Henri
Houssaye, brillants officiers et brillants écri
vains; MM. de Taillefer, comte de Vaucoucourt, l’aimable châtelain de l’état-major des
grandes manoeuvres; M. le curé de Thiviers,
M. le juge de paix, etc..., etc... »
Je n’ai pas besoin d’ajouter que si ^'assis
tais moi-même à la dite réception, en robe
à pois brodée, je me gardai bien de me citer,
à cause de mon grand-père!...
L’AFFAIRE PHILIPPART
Après cette belle aventure de guerre, qui
ressemblait plutôt à celle d’un cheval échappé
de son écurie qu’aux débuts d’un apprenti
littérateur dans le reportage, je revins à mes
rêveries au clair de lune, de la pleine lune
me servant de lampe de chevet.
Je fis un roman intitulé : La Dame des Bois,
destiné à un journal de modes.
Il était entendu que j’irais à Paris tous
les ans, en attendant ma majorité, puisque je
ne voulais décidément pas me marier, et
comme le ménage de mes parents se déran
geait de plus en plus, je devinais que ma mère
espérait s’organiser un nouvel intérieur avec
sa fille, cet artiste et ce garçon manqué, dont
on ferait peut-être,, tout de meme, un per
sonnage capable de tenir un rang social hono
rable, directrice d’un journal de modes, pai
exemple. Nous avions, a Paris, une cousine
dans les lettres, une femme de tete qui ne
jq^
QUAND J ETAIS JEUNE
s’amusait pas à disperser ses efforts vers la
fantaisie, le roman ou les contes, mais qui
avait fondé une revue sérieuse, destinée à
l’éducation des femmes, s’occupant surtout
de leurs toilettes, de leurs travaux manuels,
dentelles au crochet ou broderies anglaises.
Les femmes de ce temps-là ne faisaient ni
leurs chemises, ni leurs robes, et encore
moins la cuisine; pourtant elles savaient
manier la navette d’ivoire de la frivolité, une
façon charmante de tuer le temps. On faisait
de la frivolité comme on aurait fait des
patiences ou consulté les cartes. Ce n’était
ni dangereux, ni très utile, mais cela répon
dait à un besoin d’occuper ses mains, sans
empêcher son cerveau de songer ou à son
salut, ou au fiancé présenté par les parents.
Mme Marie de Saverny, celle qui m’avait
amenée chez Sarah Bernhardt, lors de mon
premier livre, Monsieur de la Nouveauté,
était ce qu’on appelle, dans tous les mondes :
une maîtresse femme. Elle était énorme, ne
pouvait se déplacer qu’en voiture, et se déso
lait de grossir, malgré l’eau des Brahmas,
dont elle se frottait matin et soir. Ah! l’eau,
des Brahmas, quelle précieuse découverte!
La revue L’Ecole des femmes, nous n’en
L AFFAIRE PHILIPPART
Io5
savions rien alors, était surtout fondée pour
lancer cette eau magique destinée à maintenir
i la plus belle moitié du genre humain dans
de justes proportions. Le pseudo-mage qui
avait inventé ce produit de beauté pontifiait
chez Marie de Saverny et se servait surtout
de son papier pour lancer les discrètes
réclames dont il faisait un très habile abus.
Ma cousine occupait un somptueux apparte
ment, ii, avenue de VOpéra. Il y avait un
grand salon de réception, des bureaux,
encombres de charmantes jeunes filles venues
de tous les milieux, pour y apprendre, les
unes à écrire des lettres de propagande com
merciale, les autres pour se chercher une
voie dans les arts faciles, peinture sur éventail
ou leçons de piano. Marie de Saverny avait
même institué une assez amusante parodie
des bureaux d’esprit du grand siècle : les
demoiselles qui venaient là, avec ou sans leur
I mère, étaient priées, chacune à leur tour, de
recevoir les gens qui apportaient de la copie,
des réclames, ou même venaient se distraire
un instant dans la société des gens de lettres
plus ou moins connus.
C’est ainsi que j’eus l’honneur de voir, à
mon tour de réception, Villiers de l’Isle-Adam,
106
QUAND j’ÉTAIS JEUNE
qui apportait un de ses plus beaux contes
cruels, et qui ne voulait pas qu’on le coupe
en deux :
— Oh! mademoiselle, je vous supplie de
dire à votre directrice que j’aime mieux
retirer ma nouvelle que de la voir mutiler. Je
vous en supplie, mademoiselle., si vous
saviez ce que c’est qu’écrire... vous compren
driez !
— Je comprends très bien. Je parlerai à
Mme la directrice., il est très beau, votre
conte, monsieur.
Et la directrice, haussant les épaules, me
répondit :
— Encore un lunatique ! Sachez, Margue
rite, ma chère enfant, qu’écrire, ce n’est pas
s’amuser à rêver tout haut et à ne pas penser
au lecteur, qui ne peut pas vous suivre. Il
faut toujours se borner : Qui ne sut se borner,
ne sut jamais écrire, a dit Boileau. Si vous
croyez que votre Dame des Bois sera com
prise par tous nos lecteurs! Elle n’est pas
une création vivante; c’est une enfant qui
regarde en l’air, sans manger sa soupe... elle
n’existe pas.
Alors, il arriva à l’Ecole des Femmes, une
revue très sérieuse où, d’ailleurs, on s’amu-
l’affaire philippart
107
sait beaucoup, au moins pour celles qui . s’y
rendaient sans leur mère, une aventure vrai
ment extraordinaire : elle fut sur le point de
faire faillite.
L’eau des Brahmas, qui sentait pourtant
très bon, ne se vendait plus, son créateur ne
faisait plus les fonds nécessaires au lancement
de ce produit et la revue, ou plutôt sa direc
trice, devait au moins trois termes du
11, de l’avenue de l’Opéra.
Que faire? Marie de Saverny était une femme
de poids, qui ne perdait jamais le Nord, si
elle consentait à perdre un embonpoint
superflu; elle alla trouver le grand Philippart,
le célèbre homme d’affaires de cette époque.
Qu’on me permette, ici, de penser un
peu à ceux qui rêvent à la lune en écrivant...
et qui donnent volontiers leur copie pour
rien, parce qu’ils ne savent pas encore qu’ils
auront besoin de gagner leur vie avec leur
plume. J étais, moi, la dernière d’une lignée
qui n’avait guère fourni à la société que des...
gens de luxe : des prêtres, des magistrats,
des écrivains capables de dicter leurs volontés
aux voisins, sans beaucoup ménager leur for
tune à venir. On avait toujours la terre ances
trale, les bois Feytaud ou les fermes qui,
108
QUAND J’ÉTAIS JEUNE
bien gérées, rapportent, bon an mal an, les
produits nécessaires. La farine de tous les
pains est au moulin, sur la Beauronne, et
les trois voitures sont dans la remise, trois
voitures, dont une berline de voyage aux
coussins bleu de roi et aux poignées d’argent.
On ne la vend pas, parce qu’elle fait partie
de la famille! Songez donc! Isoline et Urbain
ont fait, là dedans, leur voyage de noces!
On est des gens d’un autre âge, et on ne
sait pas ce que c’est qu’une affaire. Les
affaires, a dit quelqu’un, c’est l’argent des
autres! Les affaires, c’est de penser sans cesse
à augmenter ses revenus. Et on pense assez
souvent que le voisin en a trop, puisque vous
en avez beaucoup moins que lui!...
Alors, ma cousine alla trouver le nommé
Iliilippart, ayant échoué auprès de ma mère,
quelle avait pressentie au sujet d’un emprunt
sérieux.
Mais, répondit Mme Eymery, très rai
sonnable quand il s’agissait de ses intérêts
personnels, ma fille vous donne déjà son
roman poui rien, et elle continue à vous
réseivei son travail, pourquoi voudriez-vous
que je vous paie pour qu’elle écrive cirez
vous? Il y a d’autres journaux que L’Ecole
L AFFAIRE PHILIPPART
iOg
des Femmes... et Rachilde est, malgré sa
littérature un peu libre, une créature très
capable de travailler comme un homme. La
frivolité ne l’intéresse pas...
Le nommé Philippart était le financier à
la mode. Cet homme avait trouvé le moyen
de payer 47.000.000 de dettes un jour
d’échéance!
Il arriva à l’Ecole des Femmes, examina
les livres, flaira 1 eau des Brahmas, puis signa
des chèques. Je copie la note que je fus
chargée de rédiger pour la presse, à propos
de cette mémorable visite :
« L’Ecole des Femmes vient de changer
de commanditaire et passe aux mains de
M. Philippart. C’est dire à nos lecteurs que
cette intéressante revue est appelée main
tenant au plus grand avenir. Mme Marie
de Saverny, son éminente fondatrice, demeure
attachée à la revue comme secrétaire. La
grâce et le talent de cette femme sont désor
mais assurés de... etc..., etc... »
. Je renonce à copier le reste qui est à faire
vraiment rougir tous les singes de la réclame
parisienne, même ceux de ce temps-ci! Je me
rappelle seulement mon inquiétude, en don
nant cette note à insérer; j’avais peur, une
II0
QUAND j’ÉTAIS JEUNE
peur folle, qu’on fasse une coquille dans le
mot grâce et qu’on imprime graisse, ce qui
aurait été d’un effet déplorable.
Huit jours après cette annonce mirifique,
Philippart prenait définitivement le train...
pour la Belgique, pendant que je prenais
moi-même celui qui me ramenait en Péri
gord, et ma mère, indignée, me défendait de
m’occuper de ma cousine, de sa revue, et
surtout de son nouveau commanditaire...
Quant à l’eau des Brahmas, j’ignore si elle
fait encore passer l’embonpoint des femmes
de lettres, mais je dois certifier quelle peut
contribuer à diminuer le volume de leurs
valeurs... en banque!
CËSARIEN...
yeux i dater ici, parmi mes souvenirs
littéraires, une anecdote qui peut y trouver
sa place, bien qu elle ne me représente, après
tant d’années, ni une rêverie à la lune, ni un
conte à dormir debout, encore moins une
page de roman. J ai cependant exploité (je
ne trouve pas d’autre mot) cette histoire-là
plusieurs fois dans mes livres ou mes nou
velles, parce qu elle est d ’une tenue drama
tique très spéciale. On n’invente pas ça!
Un matin ou mon père et moi nous étions
partis pour une tournée dans les bois Feytaud, toujours infestés de braconniers, nous
avions fait la découverte d’une bête humaine,
prise par la jambe dans un piège à loups.
C’était un grand garçon de vingt ans qui
avait d’étranges yeux, frangés de longs cils,
des yeux dans le genre des miens, oui, je me
le rappelle, des yeux de bête sauvage, et
QUAND J’ÉTAIS JEUNE.
8
II2
quand j’étais jeune
quand nos deux chevaux, Diane et Lison,
s’arrêtèrent en face de lui, ce garçon nous
regarda fixement, sans baisser les paupières,
sans pleurer, et surtout sans avoir 1 air de
nous implorer :
__ Ben oui, c’est moi, le Césanen, fit-il
d’une voix basse et rauque où l’on sentait
gronder la plus terrible des colères, et aussi
un désespoir, d’ailleurs très compréhensible
de la part d’un véritable bandit de grand
chemin, ayant commis tous les délits de
chasse prévus par les lois. Il n avait pas
l’accent traînant des paysans, le patois un
peu naïf du Périgord qui ressemble à un
langage de chanteur de complaintes. Il par
lait net, comme un qui ne daignera pas
s’expliquer davantage.
J’avais fait reculer Lison, pour laisser toute
la place à mon père. Ce n’était pas le moment
de chercher à attendrir un lieutenant de lotiveterie. Césarien, le seul nom qu’on connais
sait à ce braconnier parce que c’était un
enfant de l’hospice, avait la jambe gauche
serrée à la cheville par les dents de fer d’un
de ces puissants pièges à loups qu’on dissi
mulait, dans nos bois, sous des tas de feuilles
mortes. Son pantalon, déchiré, laissait voir
CÉSARIEN
Il3
une blessure qui finirait peut-être, en s’appro
fondissant, par lui couper complètement le
pied. Il aurait fallu, à ce malheureux, autre
chose que ses mains pour se délivrer, pour
détendre le ressort de l’horrible machine, et
il n ariivait pas a se baisser dessus sans se
blesser davantage.
Il était là depuis combien de temps?
— Une heure, avoua-t-il, en essayant de
crâner. Mais il n’ajouta pas qu’il avait un
vieux carnier cache dans un arbre, un vieux
sac d’où dépassait l’oreille d’un lièvre!
Mon père ne lui lit pas le moindre reproche,
ni ne lui accorda la moindre bonne volonté
miséricordieuse. Il se borna, en se tournant
vers moi, à me dire tranquillement :
— Je vais chercher le garde. Il verbalisera
et le délivrera en prenant livraison. Toi, Mar
guerite, tâche de ne pas le perdre de vue. Le
village n’est pas loin. D’ailleurs, tant pis
pour lui!
Et il partit au galop.
Ce fut, dans ma vie de jeune fille prête à
tous les événements, et surtout esclave de
toutes les consignes, une heure affreuse.
Obéir, ou le secourir? Comment m’y prendre?
Il ne disait plus rien, ne bougeait pas, ne
QUAND j’ÉTAIS JEUNE
se plaignait pas. Mais ses yeux... oh! je n ai
jamais oublié ce regard-là!
Alors, je détachai mon fusil de mon épaule,
mon joli petit fusil de chasse qui n était pas
du tout une carabine de salon et dont je savais
me servir. Je le déchargeai avec soin, les
armes n’ayant pas de secret pour moi, et sans
lui expliquer ce que je voulais faire, sachant
bien • que mes mains seules ne pourraient y
suffire, je mis le canon entre les deux mâ
choires d’acier. Si je desserrais le moins du
monde la pression, je soulagerais d’autant
le patient. En faisant l’effort d un levier, je
pouvais même...
. Il perdait beaucoup de sang et me regar
dait faire. Moi, tout en pesant de toutes mes
forces sur mon fusil, je ne voulais toujours
pas lui parler ni l’encourager. Après tout, il
était Y ennemi et même le prisonnier qu’on
m’avait chargée de surveiller; il s’agissait de
se bien tenir pour qu’il ne pût pas me trouver
en défaut, m’accuser de désobéir à mon père.
Et enfin, il put retirer son pied de l’engin
d’acier, en y laissant de sa peau. Il était
libre...
Ce qu’il fit? Oh! ce ne fut nullement du
théâtre sentimental et je suis obligée de dire
CÉSARIEN
Il5
les choses comme elles se sont passées : Césarien alla ramasser un vieux carnier, d’où
dépassait l'oreille d’un lièvre et, sans même
m accorder un seul regard de gratitude, boi
tant très bas tout en rampant très vite le long
du sentier, il disparut...
Lison n’en revenait pas et grattait du sabot,
en soufflant sur le piège dont l’odeur de bête
humaine ne lui plaisait pas.
Quand mon pere fut de retour avec le
garde champêtre, je dis le plus humblement
possible :
— Tu comprends, je n’ai pas été la plus
forte! Il a ouvert ça avec un couteau qu’il
avait dans sa poche et il s’est sauvé en
emportant un carnier caché derrière un arbre.
Je pense que mon père ne crut pas un mot
de cette explication tout à fait incompréhen
sible. Il examina le piège, et le garde, un bien
brave homme, se mit à lui crier :
— Mais, notre Monsieur, c’était pas à
faire, bien sûr, de confier ce galopin-là à
votre demoiselle. Vous avez bien de la chance
qu’il ne l’a pas tuée, comme un simple lapin
du Bon Dieu!
Mon père, quoique sourd, entendit cette
réflexion et probablement se dit qu’il avait
jjG
quand j’étais jeune
une très dangereuse responsabilité au moins
vis-à-vis de moi, encore vivante.
Je me remis en selle et, me tenant un peu
en arrière de... mon supérieur, je ne risquai
plus la moindre observation.
A quelque temps de là, on prit le Césarien
en train de dévaster des nids de faisans. Il fut
condamné, pour ce détail et tout le reste,
beaucoup plus grave, à un an de prison.
Un an se passe...
Je suis dans ma chambre, en train d écrire,
et la petite Errance, la nouvelle femme de
chambre (ma mère en changeait à peu près
tous les trois mois, les prenant à l’hospice
de Périgueux où les bonnes sœurs les lui four
nissaient sans aucun renseignement), YErmance entre à pas feutrés, pour me dire mys
térieusement :
— Mademoiselle, j’ai une commission pour
vous.
— Qu’est-ce que c’est?
— Ça demande réflexion, mademoiselle.
Je sais bien que vous êtes bonne pour le
pauvre monde, seulement, j’ai bien peur
que... si Madame ou Monsieur le savait...
— Allons, racontez-moi! Vous avez encore
cassé quelque chose?
CÉSARIEN
II?
— Non, bien sûr, mais c’est peut-être
pire!...
Ermance est une petite femme brune et
sournoise. Elle commence à essuyer le coin
de ma cheminee, ou il n y a d’ailleurs aucune
poussière, et elle soupire, semble très embar
rassée :
— Faut que je vous raconte, parce que
moi, j’ai rien fait de mal, bien sûr. Le Césarien est revenu; il est sorti de prison et il est
bien malheureux. Il voudrait quitter le pays,
rapport à ce qu’il peut pas y vivre. Personne,
mademoiselle, ne veut lui donner du travail,
et il dit comme ça que ce n’est pas juste,
parce qu’il a purgé sa peine. Ça ne peut pas
durer toute la vie, une punition d’un an!
Je ne me souviens plus trop de ce que
l’Ermance me raconta encore. Il y avait une
histoire de bague de la Saint-Mémoire (une
foire du pays où l’on vendait des bagues de
crin, ornées de perles de couleurs), et puis
une promesse de lui apporter des cailles bien
grasses, enfin des choses que je n’écoutais
pas, puisque je ne savais pas où elle voulait
en venir.
Mais je me souvenais des yeux de ce garçon,
un très étrange regard de femme, dans des
J Jg
quand j’étais jeune
yeux d'homme! Et puis aussi d’un chenapan
sauvé par moi d’un affreux supplice. S’il
avait encore ses deux pieds, celui-là, est-ce
qu’il ne me les devait pas?
— Enfin, qu’est-ce qu’il veut, votre Césarien? Vous avez vraiment de bien mauvaises
fréquentations !
__ Voilà! il voudrait voir mademoiselle
pour lui demander quelque chose parce qu’il
est sûr qu’il n’y a quelle qui peut le sauver.
— Pour la deuxième fois! Ça, je crois que
non!
Et puis, comme j’ai les décisions rapides,
n’ayant jamais peur des résultats. dangereux :
— Eh bien! amenez-le ici. Je me charge de
lui répondre et de le mettre à la raison.
L’Ermance se sauve, laissant ma porte
ouverte. Au bout de quelques minutes, je
vois s’encadrer sur mon seuil le Césarien,
que je ne reconnais que parce qu’il a encore
ses yeux, des yeux étranges, très doux, clairs,
lumineux, mais pas du tout en harmonie
avec un visage de brute à la fois violente et
cruelle, un visage qui s’est penché sur beau
coup d’agonies. Celui-là doit avoir tué peutêtre d’autres bêtes que des lapins ou des fai
sans...
CÉSARIEN
IT9
Il est très convenablement vêtu, pour un
voleur sorti de prison : il a une veste de
velouis giis, de ce gros velours à côtes dont
les meuniers se parent les jours de fêtes; des
sous, pas de chemise, mais une blouse de
toile bleue, un pantalon de toile bleue, avec
des pièces aux genoux, pas tout à fait de la
meme couleur, et puis les pieds nus dans des
espadrilles nouées avec des ficelles.
Pas de chapeau. Des cheveux d’un noir à
reflets de pommade, peut-être lustrés chez
un coiffeur.
Il attend quoi?
— Entrez, lui dis-je froidement. Je ne
sais pas ce qui peut vous permettre de venir
ici, mais je n’ai pas peur de vous. Je vous
écoute.
Et tranquillement, je tire le tiroir de la
table devant laquelle je suis assise pour écrire
les nuits de pleine lune, parce que, dans ce
tiroir-là, il y a toujours ma miséricorde, un
petit poignard très fine lame qui date... de
Louis XIII, avec sa gaine de cuir si grossiè
rement mais si solidement cousue.
(J’ai toujours ce poignard, et j’ai toujours
un certain sentiment de sécurité quand je le
regarde, sans même le montrer à personne.
120
QUAND J’ÉTAIS JEUNE
C’est idiot... Mais toutes les superstitions
sont toujours idiotes, et pourtant elles vous
aident à traverser de très mauvais moments.)
Il arrive lentement jusqu’à moi, s arrête, et
pose sa main large sur le dossier de ma
chaise :
__ Je viens vous demander, mademoiselle,
la permission d’aller vivre ailleurs qu’ici. J’ai
couru tout le département et je ne peux pas
y gagner mon pain en travaillant... même la
nuit. Personne ne veut m’engager, parce que
j’ai fait un an de prison et que l’on sait que
je suis un braco. Tout de même, faut-il que
je crève de faim...,parce que, chez vous, il y
a plus de lièvres et de perdrix que vous ne
pouvez en manger?
Il a le teint clair d’un qui est resté long
temps à l’ombre. Je ne sais pas pourquoi,
je comprends très bien ce qu’il me dit, à
cause de son accent net. C’est vrai, tout de
même, nous ne mangerons jamais tout le
gibier de nos forêts.
— Alors? Ce n’est pas de ma faute, si les
bois appartiennent à mes parents, monsieur
Césarien. Je dis monsieur, par ironie.
— Et ce n’est pas de ma faute, mademoi
selle, si je suis votre frère, qu’on m’a dit!
CÉSARIEN
I2I
Je crois que toute ma chambre tourne
autour de moi.. Les rideaux de soie rose, le
ht à courte-pointe de velours timbré d’un
écusson chimérique, tous les meubles pré
cieux et tous les bibelots inutiles, par-dessus
tout, la Vierge en biscuit de Sèvres que m’a
offert je ne sais plus lequel de mes directeurs
religieux. Mais moi, j’écris des romans, et on
ne peut pas en inventer à ma place. Je me
révolté. G est du chantage. Ce n’est pas vrai!
C est un piège... encore plus effroyable que
celui dans lequel il a été pris, lui, le bra
connier, sans famille et sans maître!
— Qu’est-ce que vous voulez?
— Donnez-moi de l’argent, assez pour
que je m’en aille d’un pays où l’on ne
veut pas de moi et que je puisse n’y jamais
revenir.
— Pourquoi ne demandez-vous pas cela
aux... propriétaires du Cros ? (je n’ose plus
dire : à mes parents).
Je sens, je sais, que cela n’est pas vrai,
ni possible. Oui, ce sont des légendes. Mon
père en est un, je l’ai entendu dire, et si c’est
réel, il n’a certainement pas voulu infliger
encore cette honte à un pauvre, condamner
ce garçon à la misère, dès sa naissance, le
j 22
QUAND J ÉTAIS JEUNE
renier, le vouer à leternelle obscurité alors
que lui, fils naturel du marquis d’Ormoy,
a eu la chance d’être protégé par la fortune
de son père qui voulait le reconnaître, sinon
épouser sa mère, une pauvre fille sans dot.
Le chasser? C’est facile. Je n ai qu à
sonner un domestique, appeler Ermance, cette
étourdie, qui écoute de pareilles sottises.
Il me demande d’ailleurs une chose que je
ne peux pas lui procurer. Je n’ai jamais
d’argent. Je n’en ai pas besoin. Comblée par
ma grand’mère de tout ce que je peux désirer
en fait de bijoux, de toilettes ou de bibelots,
plus ou moins nécessaires à mes goûts, je ne
peux rien aller chercher moi-même chez les
marchands. D’abord, je ne sais pas compter.
Quand j’étais toute petite, et que nous vivions
en garnison, papa me demandait souvent, en
me montrant des pièces brillantes, une jaune
et une blanche : « Laquelle veux-tu? » —
« La blanche, papa, je n’aime pas le jaune ! »
Et je préférais dix sous, tout neufs, à une
pièce de dix francs!
J’ai plus de robes que je n’en peux porter.
Chevaux et voitures sont à ma disposition; et
si on ne voulait pas me laisser de la lumière
pour écrire la nuit, c’est parce que l’on pen-
CÉSARIEN
123
sait que je n’aurais pas besoin de faire un
métier quelconque, pour devenir encore plus
riche.
Il me regarde maintenant, sans rien dire.
Je suis très inquiète. Je dois le mettre à la
porte, puisqu’il a osé insulter mon père. Il
ment d une façon tellement évidente que ce
n’est pas la peine de discuter.
Du reste, une jeune fille de bonne naissance,
elle, ne doit pas se prononcer sur de pareils
sujets que son éducation même lui défend
d’approfondir.
Et alors, il murmure d’une voix qui semble
venir de très loin, et d’une voix que je n’ai
jamais entendue,, et que je n’entendrai plus
jamais, tandis que ses yeux de femme, dans
son regard d’homme, m’implorent ou m’or
donnent :
— Marguerite!...
Il ne fait ni un geste, ni un pas de plus.
Il a cessé d’espérer et je le sens prêt à dis
paraître, à s’en aller pour toujours, ayant
perdu la partie... cette contre-partie de l’autre
piège!...
Je me lève, comme soulevée par une force
inconnue, et je vais ouvrir un petit bonheur
du jour, un joli bureau où je mets des choses
!2^
QUAND j’ÉTAIS JEUNE
qui ne sont pas d’un usage courant; des
vieilles dentelles, des bijoux...
— Voilà, monsieur Césarien, tout ce que
je peux vous offrir. J’ignore ce que cela vaut,
mais c’est de l’or pur et je pense qu’on peut
le vendre assez cher. Allez-vous-en le plus
loin possible. Je ne crois pas que vous puis
siez être mon frère, parce que, ni mon père,
ni moi, nous ne sommes capables de faire un
tort à quelqu’un de notre plein consentement.
Je'vous pardonne votre audace, votre men
songe, car vous devez être très malheureux...
Ce que je lui offre, c’est le jaseron de ma
grand’mère qu’elle m’a donné le soir où elle
était si contente de m’habiller en fille pour
le grand dîner militaire...
Ah! la pauvre Bonne-Maman Isoline,
comme elle se lamenterait, si elle pouvait
voir ce que je fais!
Et pourquoi cette folie, puisque je n’ai
qu’à étendre la main vers le cordon de son
nette qui pend à côté de ma cheminée? J’ai
le droit de me défendre contre ce misérable.
J’ai tous les droits...
Il est parti, s’effaçant comme une ombre.
Il n a dit ni merci, ni adieu. Peut-être a-t-il
honte de son rôle, peut-être a-t-il peur que
CÉSARIEN
I25
j ajoute un mot ou de mépris, ou de
reproche? Je ne le reverrai jamais, j’en suis
sûre, je le souhaite... et je n’ai jamais rien
révélé* de ce drame qui ressemble à un mau
vais rêve!... à un de mes romans.
CHEZ VILLEMESSANT,
LE DIRECTEUR DU FIGARO
Oui, le ménage de mes parents se déran
geait, se détraquait, et je ne savais pas pour
quoi! Si je savais bien des choses, décou
vertes dans les livres que je n’aurais pas dû
lire, j’ignorais l’essentiel de la vie conjugale,
et que peut-être la jalousie, la féroce jalousie
des femmes qui commencent à vieillir, les
conduit fatalement à la manie de la persécu
tion, la démence capable jle tout inventer
pour se torturer et surtout pour faire endurer
à l’autre des tourments inimaginables.
Ma mère avait fait ce qu’il est convenu
d’appeler un mariage d’amour. Belle, riche,
et très adulée par ses parents qui l’avaient
laissée se livrer entièrement à sa musique,
présentée un soir à l’impératrice Eugénie par
son professeur Vieuxtemps, un grand violo
niste belge, ma mère, un premier prix du
CHEZ VILLEMESSANT
127
Conservatoire, était une personne sacrée par
la fortune et aussi par l’admiration de son
milieu, une grande rédaction de province
où son père, rédacteur en chef du Courrier
du Nord, détenait les puissances de la
renommes. Elle pouvait devenir une virtuose
célèbre et, à vingt et un ans, elle s’éprit d’un
bel officier de l’armée d’Afrique; ce fut le
coup de foudre, pas pour lui, pour elle!
L’officier en question n’avait ni nom, ni
fortune, rien que sa solde de capitaine de
chasseurs, décoré très jeune pour faits
d’armes, par le duc d’Aumale. Le bâtard
d’un hobereau du Périgord, le beau d’Ormoy.
Avait-il plu par le romanesque de la situation
mystérieuse de ce soldat qui, lorsque son
père avait voulu le reconnaître, lui avait
répondu : « Epousez ma mère d’abord! » et
avait gardé simplement son petit nom :
Aimeri, comme nom propre, au lieu de
prendre un nom plus sonore aux oreilles du
public; avait-il triomphé surtout parce qu’un
des plus beaux cavaliers de son époque, il
lui représentait vraiment tout l’attrait du
Prince Charmant pour les jeunes filles de
i83o? Il fallut bien la donner au vainqueur,
et jamais mon grand-père Urbain Feytaud
QUAND J’ÉTAIS JEUNE.
I2g
quand j’étais JEUNE
ne pardonna cette mésalliance à la belle
ne paw^- hautes
Gabrielle qui pouvait aspirer aux p
destinées, entrer, par exemple, aux Tuileries,
?
comme demoiselle d’honneur. ,
Mon père était pourtant né en Périgord,
de la famille Feytaud,
comme tous ceux
mais c’était justement cela qu on lui repro
chait. On connaissait l’histoire de sa nais
sance... un officier de fortune... oui... sans
fortune !
,
J’avais vu le mal débuter à la guerre de
70, à la première séparation des deux époux.
Ma mère ne vivait plus que pour le tourment
de l’absence et elle n’attendait plus que la
nouvelle de la séparation définitive. Elle ne
sortait, ni ne bougeait, assise au coin de son
feu, ou devant sa fenêtre, et elle qui avait été
si vaillante, lors de 1 affaire de 1 internement
de mon père à la forteresse de Strasbourg,
elle qui avait tenu tête si crânement au plus
terrible général de l’armée française, le
général Ducros, elle se minait, se rongeait
dans son désespoir, sans essayer de réagir le
moins du monde, ne s’occupant pas plus de
sa fille que de son piano. Elle semblait frappée
de vertige pour toute sa vie. Il ne reviendrait
pas, elle en était certaine et le disait à qui
CHEZ VILLEMESSANT
I29
voulait l’entendre, ceux qui essayaient de la
consoler.
Il revint... mais à jamais défiguré par la
petite vérole qu’il avait eue à Hambourg et
ou il avait peut-être laissé tout le prestige
physique du beau cavalier de jadis.
Ma mère était cependant jalouse, follement
jalouse, et je n’y comprenais rien, car mon
père me semblait à la fois un homme très
raisonnable, taciturne, parce que presque
complètement sourd : un sage.
Mes parents faisaient chambre à part et je
ne me figurais pas du tout, en ce temps-là,
ce qui manquait à ce couple de gens telle
ment distingués que l’abbé Granger, le curé
de notre village, avait l’habitude de dire, en
parlant de mes parents : « Ce sont des gens
sérieux que tes père et mère, Marguerite... »
et il ajoutait, l’index levé pour une bénédic
tion : Tes père et mère honoreras...
— Bien sûr, monsieur le curé, mais je ne
tiens pas à me marier, moi, pour être aussi
sérieux que ça dans le bonheur conjugal, car il
y a de quoi en devenir fou! C’est trop triste...
Quant à l’abbé Raoul, il hochait la tête
en écoutant les divagations de ma mère, dès
quelle lui faisait ses confidences, étranges
quand j’étais jeune
confessions qui n’avaient rien de l’humilité
chrétienne :
— Mademoiselle Marguerite, il faut prier
pour que Dieu éclaire les ténèbres de ce cerveau!
Si j’avais révélé à Mme Eymery le prétendu
secret de la naissance du Césarien, je ne sais
pas si ce pauvre diable serait sorti vivant de
chez elle!..
Alors, ma mère me conduisit à Paris, un
beau matin, pour y faire une démarche qui,
selon son entendement de personne avertie
par les esprits dangereux de la famille, aurait
le meilleur des résultats :
Il est complètement ridicule de se perdre
dans les petites rédactions de journaux de
modes ou de courriers de province. On n a
qu’à s’adresser aux grands quotidiens de
Paris. Le Figaro, par exemple, voilà qui vaut
de se voir insérer. Pas la peine de risquer des
éreintements sans une publicité qui vous
rapporte au moins la grande gloire.
J’étais médusée. Je sentais la folie au fond
de ce subit emballement pour ma future
gloire, car, moi, je devinais que... l’on doit
errer beaucoup avant d’arriver à se décou
vrir soi-même.
CHEZ VILLEMESSANT
l31
Seulement, quand on a dix-huit ans, et
qu’on ne peut pas aller seule nulle part...
sinon clans les bois Feytaud!
Ce jour-là, Mme Gabrielle Eymery avait
mis sa robe de faille grise à volants de Chan
tilly, son châle des Indes à fond noir, et sa
capote de velours bleu, ornée d’une plume
d’autruche. Elle était très femme du monde,
très correcte, et portait des gants blancs.
Moi, je ne sais plus comment j’étais vêtue,
mais je me sentais presque malade d’avoir
à me mesurer avec le plus grand directeur de
journal du temps, M. de Villemessant, rédac
teur du Figaro.
S’il y a un supplice, pour un débutant dans
les lettres, c’est de savoir d’avance comment
on va être envoyé promener — soi et sa
copie...
Victor Hugo était un bon grand-père capa
ble de pardonner une audace de petite pro
vinciale mais... Villemessant?... Une fois le
grand escalier à rampe de bois sculpté de la
rue Drouot gravi, avec l’assentiment d’un
secrétaire plein de respect pour la robe de
faille grise et les volants de Chantilly, on se
trouva dans un bureau somptueux et devant
un homme assez gras, l’air fort intelligent,
J32
QUAND J ETAIS JEUNE
qui contemplait ma mère d’un air moqueur,
mi-figue, mi-raisin, pourtant se demandant
s’il avait à faire à la mère d’une future
actrice ou à une ancienne comédienne venant
lui proposer des billets de théâtre, sinon de
loterie.
Quand il eut compris qu’on lui demandait
de bien vouloir insérer chez lui, le plus gratis
du monde, bien entendu, un conte intitule .
le Chat jaune (le choix n’était pas de moi!)
et qu’on se recommandait de Charles Daubize, un de ses correspondants en province,
il partit d’un éclat de rire et se tourna vers
moi, qui commençais à avoir presque les
larmes aux yeux :
— Ah! rit-il, pouffant toujours, c’est cet
imbécile de Daubize qui vous a indiqué mon
journal comme capable de lancer cette petite
fille, une oie blanche qui a, ma foi, de beaux
yeux, mais, chère Madame, je ne suis pas le
directeur d’un journal qui vend des tartines
de confitures à ses lecteurs et vous feriez
mieux de chercher à lui faire épouser mon
correspondant de province qui doit en être
amoureux. Voyons, Mademoiselle... com
ment? Mademoiselle Racket, en voilà une
idée de s’appeler Racket, quand on a ce petit
CHEZ VILLEMESSANT
l33
air de pensionnaire timide. Ah! Ah! très
bien : le Chat jaune... Je vois d’ici l’animal!
Ma mère était non seulement indignée,
mais encore elle se sentait absolument de son
avis quant à son appréciation sur les jeunes
filles qui veulent se produire en littérature,
et sans quitter son air de mère noble, qui
traite d’égal à égal avec n’importe quel père
noble, et sans aucune transition, elle se mit
à lui expliquer pourquoi elle avait consenti à
une démarche inutile ou ridicule :
— Vous comprenez, mon cher Monsieur,
c’est une vocation aussi réelle qu’une voca
tion religieuse; elle passe son temps à lire
et à écrire, ou à courir n’importe où, pour se
faire prendre pour ce qu’elle n’est pas.
M. Charles Daubize, qui vous a demandé de
nous recevoir, prétend qu’elle a beaucoup
de talent mais moi je n’en sais rien et je
pensais que, peut-être, vous lui inséreriez un
de ses contes, histoire de lui prouver quelle
se trompe... ou quelle a raison.
Et ma mère, l’air absolument à son aise,
comme dans un salon où elle aurait discute
musique, sinon littérature, jouait avec ses
gants, sans se soucier de la gravité de sa
démarche.
ï34
QUAND j’ÉTAIS JEUNE
— Dites donc, chère Madame, êtes-vous
bien certaine que votre fille ait écrit le Chat
jaune? Est-ce qu elle ne 1 aurait pas plutôt
donné sa langue, à ce chat-là, car elle me fait
l’impression d’être muette.
En effet, il m’était impossible de desserrer
les dents et je commençais à songer à fuir
cette abominable épreuve, d’autant plus ridi
cule que l’homme qui me l’infligeait était
à cent lieues de deviner que je venais là, con
trainte et forcée de l’endurer par respect pour
la yolonté maternelle.
Villemessant finit par se lever pour nous
signifier que l’audience était terminée, puis
il appela un de ses rédacteurs, aux écoutes,
probablement :
— Tenez, mon cher, reconduisez ces
dames, qui se sont certainement trompées
d’étage. Elles se croient au rayon des faveurs
d’un grand magasin! La petite est charmante
mais elle a peur, sans doute, de faire une
faute de français en parlant, car elle n’a rien
dit, maigre sa prétention à remplacer
George Sand.
En bas, dans la rue, ma mère me dit, en
daignant s’amuser de l’aventure :
Voilà un Monsieur que je n’aurais pas
CHEZ VILLEMESSANT
l35
du tout l’idée d’inviter chez moi. Non seule
ment il est vulgaire, mais j’ai peine à croire
que ce soit le vrai directeur du Figaro. Ï1 est
très mal informé, pour un journaliste, ou
Charles Daubize n’a pas dû lui faire la cornmission qu’on lui avait donnée.
Je ne suis jamais retournée au Figaro,
même pas pour y rapporter un livre, du
temps de mon mari, Alfred Vallette, direc
teur du Mercure de France.
Il y a des aventures ou des moments bien
littéraires qui vous laissent un souvenir vrai
ment inoubliable!...
71
CHEZ DENTU, LE GRAND ÉDITEUR
Dentu avait sa maison d’édition située au
cœur du Paris élégant, passage du Palais-
Royal.
C’était un petit homme replet, vif, aimable
et, avec moi, se montrant, dans le bon sens
du mot, vraiment paternel. Il avait accepté
mon premier livre, un roman des plus roma
nesques, sinon romantiques, parce que cette
histoire ahurissante avait été tout d’abord
publiée en feuilleton à l’Estafette, dirigée par
Léonce Détroyas, gendre d’Emile de Girardin,
et que Sarah Bernardt m’avait obtenu une
préface d’Arsène Houssaye. Monsieur de la
Nouveauté, le précurseur du trop fameux
Monsieur Vénus, était un plaidoyer contre
l’introduction.des hommes dans les magasins
où allaient un peu trop souvent, à mon
humble avis, des dames soucieuses d’essayer
de nouveaux costumes. J’ai complètement
oublié pourquoi j’avais découvert que cette
CHEZ DENTU
I3-j
habitude de se faire servir par des femmes
de chambre masculines devenait assez souvent
d une dangereuse immoralité. Personnelle
ment, j étais habillée par une vieille coutu
rière qui travaillait très bien, venait en
journées chez nous, ' était peu payée, et
m apportait des sucres d’orge, pour me faire
prendre patience durant les essayages.
Dentu causait volontiers avec moi; il m’ini
tiait au dangereux métier des lettres et ne
me prenait ni la taille ni le menton.
Un jour, il me parut plus paternel, plus
grave que de coutume, et, m’indiquant un
siège devant son bureau sur lequel régnait
un désordre impressionnant, il me dit :
— Mon petit auteur, j’ai à vous parler
sérieusement, parce que vous me paraissez
bien seule, dans cette chienne d’existence.
Vous sortez, à dix-huit ans, de votre famille
provinciale où, sans doute, vous faites la pluie
et le beau temps en votre qualité de phéno
mène, c’est-à-dire de nouvelle étoile du ciel
littéraire, mais vous ne savez pas encore ce
que vous réserve l’avenir et vous ne vous
doutez même pas qu’on peut avoir des
ennemis... particulièrement chez les femmes
de lettres! (il leva au plafond ses petits bras
l38
QUAND J ETAIS JEUNE
courts et ses yeux indignés). Ma pauvre
demoiselle Rachilde, on ne s’imagine pas ce
que les dames, les plus respectables en appa
rence, sont capables d’inventer pour vous
nuire ou se venger de je ne sais quelle injure.
Moi, qui en reçois pas mal, je suis souvent
obligé de faire semblant de croire tout ce
qu’elles me racontent, mais je devine presque
toujours leurs intentions, quand elles me
découvrent les secrets de leurs meilleures
amies. Voilà ce qui vous arrive à vous, et je
tiens à vous mettre tout de suite en garde
contre de mauvais propos. Si on vous servait
ça dans un journal sérieux ce serait déplo
rable, pas pour moi, votre éditeur plus ou
moins responsable, mais pour vous, le jeune,
trop jeune nourrisson des muses.
J’ai donc reçu ici même, devant ce bureau,
une dame, certainement distinguée, une de
ces femmes à salon académique, qui font
métier de renseigner les journalistes en mal
de copies, laquelle personne ayant bons bec
et ongles, m’a déclaré sous le manteau et
me faisant promettre de n’en rien dire, que,
tenez bon la rampe, Rachilde, ce n’était pas
vous qui écriviez vos œuvres, romans, nou
velles ou articles.
CHEZ DENTU
i3g
Je me mis à rire, parce que je trouvais
ça pi esque flatteur. Combien de fois on s ’était
étonné de me voir traiter des questions très
au-dessus de mon âge, sinon très en dehors
de ma compétence, des sujets indiquant une
instruction qu’on ne peut généralement
posséder sans avoir beaucoup vécu ou beau
coup lu.
Monsieur Dentu, je suis l’élève d’un
Jésuite qui en savait long et qui avait pour
mission de me faire obtenir tous les brevets
possibles. Je ne vais pas au bal, moi, dans
mon vieux monastère de province, et je
possède la bibliothèque la plus riche qu’on
puisse rêver. J’ai peut-être eu le tort de me
permettre toutes les curiosités défendues,
mais en quoi cela peut-il me nuire à vos yeux
ou aux yeux d’un public ignorant mon âge,
sinon ma qualité de... trop jeune fille?
— Moi, ça m’est égal, parce que je m’en
rapporte à la signature de mes auteurs. A eux
de se débrouiller avec leurs collaborateurs,
bien entendu, mais je connais la perfidie de
certains journalistes, et si la dame en question
veut se mêler de vous faire du tort, elle peut
arriver à vous mettre dans une fâcheuse situa
tion, ne fût-ce que, par exemple, vis-à-vis
J^o
quand j’étais jeune
de vos droits d’auteur. Me voyez-vous, moi,
Dentu, en face d’un bonhomme qui affirme
avoir écrit : Monsieur de la Nouveauté et me
L
H/
le prouve?
Je commençais à trouver la plaisanterie très
mauvaise.
Qui pouvait bien être cette ennemie, et
pourquoi désirait-elle me mettre en très mau
vaise posture devant mon éditeur ou, plus
tard, devant mes lecteurs?
Et, mentalement, je cherchais le nom de
la dame, avant qu’on me l’apprenne. Georges de Peyrebrune, le romancier, très estimé
à cette époque, de la Revue des Deux Mondes;
Camille Delaville, l’ex-secrétaire, dernier en
titre, d’Alexandre Dumas père, et cette
étrange Marc de Montifaut qui comme moi,
mais bien avant moi, s’était habillée en
homme pour conduire des chevaux, pas de
selle, mais, paraît-il, des chevaux de char
retiers!... Non, vraiment, je ne pensais pas
que ces personnes, ou très respectables, ou
d’un milieu très loin des salons qui dai
gnaient m’accueillir, m’en voulaient au point
de venir pressentir mon éditeur de mon...
indignité.
— Et elle vous a dit son nom? demandai-
CHEZ DENTU
Ml
je, très ahurie par cette révélation désagréable.
Elle s en est bien gardée; mais elle est cer
tainement dans le métier, car elle a un
aplomb tout a fait a la hauteur de sa conver
sation. Très informée. Elle se vante de fort
belles relations et, ma foi, de connaître des
personnages que ni vous, ni moi, nous
n avons 1 habitude, je crois, de fréquenter :
le Général de France qui fut en passe de
devenir ministre de la guerre, le Préfet de
Police, Puybaraud, et puis l’astronome
Camille Flammarion dont la femme fut,
paraît-il, une de ses amies de pension...
Je me levai, brusquement secouée, tout à
coup, par une étrange émotion. Il me sem
blait que j étais en face d’une barrière, la
fameuse barrière d’un mètre dix, quand il me
fallait la franchir avec ma Lison, et que je
me disais, pour me donner du courage :
« Après tout, je ne vais peut-être pas tomber!
Allons-y en fermant les yeux, ce n’est qu’un
mauvais moment à passer. Je veux savoir... »
— Monsieur Dentu, est-ce que vous pouvez
vous rappeler un détail de la toilette de cette
dame? Sa robe? son chapeau? enfin, une
chose vous ayant frappé? Je sais bien qu’un
1^2
QUAND J ETAIS JEUNE
homme occupé comme vous n y fait pas
grande attention. Cependant, vous avez eu le
temps de la regarder, puisque vous n aviez
rien à lui répondre, ne la connaissant pas du
tout.
— Attendez, mon petit! Je crois me sou
venir qu’elle était fort élégante. Elle portait
un très beau cachemire des Indes, un vrai,
et son chapeau bleu, une jolie capote de
velours, s’ornait d’une plume d’autruche
blanche...
Je poussai un cri, et tendis les mains vers
le bureau de mon éditeur, pour m’y accrocher
désespérément.
Cette femme-là, c’était ma mère!
Il ne devait pas le savoir. Non, il ne fallait
pas qu’il pût deviner à quel point j étais une
créature maudite.
Il me semblait que, vraiment, cette fois,
je tombais de très haut; je découvrais enfin
un des gouffres de la vie où les ténèbres nous
environnent sans qu’on puisse espérer revoir
la lumière. C était la première fois que je
trouvais la preuve de sa folie... mais mon
père, lui, 1 avait devinée sans doute depuis
longtemps, lui qui désirait tant me marier
toute jeune, me garer, à sa façon, de
CHEZ DENTU
143
euse menace... et mes grands-parents
que j avais si souvent surpris se touchant le
front d un geste que les autres, ni moi, sur
tout nous n osions pas prendre au sérieux...
ht la, devant le- pauvre petit père Dentu
qui n y comprenait plus rien, se désolait, ne
pensant pas que je pouvais être tellement
sensible à une première piqûre dans mon
amour-propre de jeune auteur, de jeune
auteur trop gâté du public.
Voyons, voyons, ne pleurez pas comme
çà, mon cher garçon manqué. Il faut être
plus fort que les autres quand on veut écrire
comme un homme, sapristi! Alors, vous la
connaissez, la dame? Elle est dans les lettres?
C est peut-être une de ces femmes qui ont
une revue de modes, une personne que vous
aurez froissée en la dédaignant parce qu’elle
voulait avoir votre nom chez elle, une rédac
trice de l’Ecole des Femmes? Est-ce que vous
ne m avez pas dit que vous aviez une pa
rente...
— Non! Non! Monsieur Dentu, pas une
parente... je ne sais pas qui c’est, mais c’est
plus fort que moi, ça me fait beaucoup de
peine! Je vous jure que c’est bien moi qui
ai écrit mon livre... d’ailleurs, il n’est pas
QUAND J’ÉTAIS JEUNE.
10
lâà
QUAND J’ÉTAIS JEUNE
si bien écrit, que ça... et si jamais j'en écrivais
un autre... oh! je vous assure que personne
n’osera me le disputer... je veux demeurer
seule !
__ Allons! allons! mon enfant, me répétait
le bon Dontu, tout bouleversé par mon
chagrin, qu’il n’aurait jamais cru si profond
pour une histoire de femme jalouse et d ail
leurs inconnue, calmez-vous, c est le nicher
qui entre, comme on dit, et vous en verrez
bien d’autres!...
CHEZ CAMILLE FLAMMARION
.1 axais écrit, ou effet, mon premier roman
sous la prétendue dictée des esprits, et il n’est
jamais permis, je commençais à le croire,
de mystifier scs parents, même dans la
meilleure des intentions.
L’abbé Raoul, mon précepteur Jésuite:
1 abbé Oranger, mon confesseur, toujours si
indulgent, m avaient un jour déclaré que
j avais pour mission, sur terre, de sauver mes
parents de l’enfer, de les convaincre, une
bonne fois, que les morts ne reviennent pas
dans les pieds d’une table, pour y dire des
choses aussi ridicules qu’inutiles, et que
frapper un morceau do bois de l’index, en
murmurant, d’un air très respectueux :
« Cher esprit, êtes-vous là » est une pra
tique non seulement détendue par l'Eglise,
mais encore dangereuse pour la raison.
Ma mère y croyait-elle? Ou faisait-elle là un
apprentissage de la démence qui la hantait
depuis longtemps, cherchant, pour son cer-
QUAND J’ÉTAIS JEUNE
veau, une cause surnaturelle à son désir de
nuire à celui du voisin P Lorsque j inventais,
d’accord avec mes directeurs de conscience,
toute une histoire spirite, sinon spirituelle,
pour leur prouver que rien ne nous vient de
l'au-delà, au moins en fait de littérature pro
fane, je voulais d’abord m’émanciper sous le
rapport de l’imagination, les habituer à un
langage plus hardi que celui d’une jeune fille
du meilleur monde, les convaincre aussi de
la possibilité, pour un esprit très vivant, de
se montrer à la hauteur des esprits qui
reviennent pour étonner les pauvres gens
qui cherchent le mystère de l’au-delà où il
n’y a jamais que la mystification.
— Et quand ils seront très convaincus que
vous faites, comme eux, tourner les tables,
ajoutait l’abbé Raoul avec un sourire presque
cruel pour un père de l’Eglise, vous leur
avouerez le secret de ce tour de passe-passe
et que, si une demoiselle de quinze ans peut
le faire, des intéressés à en tirer profit peu
vent, en le perfectionnant, arriver à vivre en
exploitant le nom des morts célèbres. »
D ailleurs, j’avais déjà remarqué que la
naïve vanité des spirites de tous les milieux
ne faisait jamais revenir dans l’écriture de
CHEZ FLAMMARION
1^7
leur médium que des célébrités des plus
connues, des grands poètes qui faisaient des
vers faux et des savants des plus distingués
qui avaient l’imprudence d’ignorer l’a, b, c,
de leur ancien métier de savant.
Oui, déclarait le bon abbé Oranger, le
plus simple des esprits religieux, il n’est pas
défendu de combattre Satan avec ses propres
armes. Il faut, Marguerite, pour sauver nos
, innocents pécheurs, leur montrer les dessous
des cartes. S ils te croient capable d’inventer
une pareille histoire, toi, une enfant de Marie,
de quoi ne seront pas capables tous ces far
ceurs qui font parler tantôt une Jeanne d’Arc,
tantôt un Voltaire?...
« En effet, ajoutait l’abbé Raoul, je n’ai
jamais vu revenir, dans le guéridon de
Madame votre grand’mère, l’esprit d’un char
bonnier ou celui d’un de vos anciens domes
tiques !»
Camille Flammarion, le grand astronome,
avait épousé une amie de pension de ma
mère, une très charmante femme, aussi i83o
que possible, qui s’appelait Sylvie, et avait
obtenu d’elle que leur voyage de noces pût
se passer... en ballon! Sylvie disait de son
mari, qu’elle appelait dans l’intimité :
T^g
QUAND J ET VIS JEUNE
flamme : « C’est un magicien qui peut faire
revenir les mûris et qui est en correspondance
avec tous les grands esprits de tous les
siècles » .le crois quelle en avait un peu
peur, et qu elle n’osait pas lui demander
pourquoi il ne se contentait pas de regarder
tourner les astres dans la formidable lunette
d’approche de son observatoire, au lieu de
faire tourner les tables!
Camille Flammarion, un esprit d aventures
célestes, était arrivé à ces pratiques anti-reli
gieuses parce que presque tous les hommes
cherchent la vérité en présence du mystère de
la création. Cet homme qui se trouvait en
perpétuelle contemplation de la pluralité des
mondes, qui pouvait mesurer l'immensité de
l'univers, était sans doute fatigue de 1 infini
et cherchait une vérité plus... palpable dans
le spiritisme, il voulait probablement toucher
du bois, pour se défendre contre la fatalité.
Le spiritisme a été (est encore, je pense)
une sorte de franc-maçonnerie cérébrale qui
forme une secte allant de la simple tireuse de
cartes au plus renseigné des professeurs, et
aussitôt qu’un semblant do phénomène est
annoncé : coups frappés dans une porte,
apport de fleurs tombant du plafond, ou edo-
CHEZ FLAMMARION
[/t(|
plasme apparaissant dès que la lumière
s éteint, la secte est en émoi.
Introduite par ma mère chez les Flamma
rion, j’y fus très gracieusement reçue, mais,
sans aucun doute, l’amie de pension de
Gabrielle fut informée de mes qualités...
psychiques. Ma mère n’avait rien,' oublié!
Interrogée par Camille Flammarion à ce
sujet, je me mis à rire, et je lui avouai que
j’avais inventé cette histoire d’un gentil
homme suédois (pourquoi suédois?) de toute
pièce pour éclairer mes parents... aux dépens
de leurs croyances si vraiment particulières
à propos des esprits frappeurs. Flammarion,
flamme, pour sa crédule moitié, se rembrunit
devant mon insolente assurance de frondeuse.
— Etes-vous sûre que ce Rachilde, que
vous croyez avoir inventé, n’existe pas...
très en dehors de vous?
— Mais je n’ai voulu, en le créant et en
essayant d’y faire croire à mes parents, que
leur démontrer que le romancier, le com
positeur de drames est le seul esprit, bon ou
mauvais, l’animateur de la fiction. J’écris des
romans; donc je fabrique de la vie artificielle
(et j’ajouterai, un peu trop fièrement) je
pense... donc je suis.
l5o
QUAND j’ÉTAIS JEUNE
Flammarion secoua sa crinière de grand
magicien amoureux des étoiles, une chevelure
superbe :
— Il ne faut jamais douter de l’influence
du cerveau disparu, murmura-t-il, sur le cer
veau encore vibrant. Nous ne sommes, nous,
les favoris de la pensée, les croyants ou les
incroyants à la vie future que des machines
se succédant les unes aux autres, toujours
animées du même esprit, qui est peut-être
Dieu...
— ...ou le Diable, cher monsieur Flamme!
— Il n’y a ni Dieu, ni Diable, ma petite
étoile trop en papier; il y a que les vivants
sont les victimes... ou les favoris des morts
qui reviennent pour les pousser vers la
vérité... et nous ne saurons jamais rien, si
nous n’y mettons pas notre humble volonté
de chercheur. Moi, j’ai entendu, j’ai vu,
pourquoi doutez-vous? Votre grand-père, un
spirite convaincu, j ai lu son livre, car il me
l’a envoyé, est bien persuadé que vous êtes
sous la domination de ce Rachilde, dont le
nom plus ou moins suédois, vous fut imposé
par les coups d’un pied de table...
— En effet, je me suis même fait un bleu
au genou, en la soulevant à ce propos!
CHEZ FLAMMARION
l5l
Vous vous l’imaginez, mais l’esprit de
ce suédois vous ordonnait de faire ce geste.
Par respect pour un savant en correspon
dance directe avec l’astral, je ne voulus pas
me permettre de discuter plus avant, mais
j avais la preuve que ma mère et ses parents,
Isoline et Urbain, continuaient à me croire
sous la domination d’un mauvais esprit
s appelant Rachilde, et c’était pour cela que
leur fille, encore plus folle que leur propre
croyance dans le spiritisme, prétendait que : ce
n était pas moi qui écrivais mes livres. Elle
était de bonne foi dans sa folie, mais elle pou
vait, comme le peuvent tous les fous, me faire
le plus grand tort, puisqu’elle était libre...
Et les Flammarion? Et tous ceux qui ne
sont que des spirites sans arriver à en perdre
la tête tout à fait? Il est fort difficile, je crois,
de différencier une croyance d’une religion,
une superstition absurde de la vérité pres
sentie.;.
Qu’est-ce que l’imagination? C’est peutêtre, en effet, l’esprit d’à côté, celui de
l’autre, c’est la légende qui domine l’histoire,
l’histoire qui n’est jamais la même lors
qu’elle est enregistrée par deux esprits diffé-
j5a
quand j’étais jeune
Et un jour, un célèbre médium, venu tout
exprès d’Italie, une femme qui portait un
nom fort estimé dans les annales... ps)chi
ques, vint demeurer chez Camille b lammarion, le grand astronome résidant, à cette
époque de l’année, dans son château de Juvisy
où if avait érigé son personnel observatoire.
Le médium, le héros du genre, certainement,
lit tourner les tables avec une telle mei veil
leuse dextérité, qu’en s’en allant il détourna
tous les bijoux de Sylvie, les emporta dans
la ronde!
Cela ne guérit nullement le grand illuminé.
— Mais, déclara Camille Flammarion, ce
n’est pas une brebis galeuse qui peut conta
miner tout un troupeau! Si un instrument
est mauvais et joue faux, cela n’empêche pas
le morceau de musique de résonner juste dans
l’oreille du croyant.
Il n’y a que la foi qui sauve.
La première fois que j’allai en soirée chez
Mme Sylvie, son très aimable mari me fit un
assez joli tour de passe-passe qui pouvait sou
tenir la comparaison avec la malice d’un très
mauvais esprit.
Il s’agissait de me montrer la lune.
Et, avec les invités, tous autour de moi, on
CHEZ FLAMMARION
i53
nic fit mettre 1 0811 a 1 objectif ou je ru aperçus
que je ne voyais rien... parce que le malicieux
astronome 1 ’avai t fermé !
.1 (‘lais navree. Je savais bien que je n y
voyais pas, comme tout le monde, hélas!
Allons donc, insista Flammarion très
gravement (et je perçus quelques rires étouffés
parmi 1 assistance), vous n êtes pas aveugle,
je pense, avec ces yeux-là? Regardez mieux,
ma petite Bachilde.
.le compris tout de suite, et, pour qu'on ne
se moque pas de moi, je m’extasiai, je leur
servis un portrait de la lune que j’avais, du
reste, lu dans un article de mou aimable
mystificateur. Il n y manquait ni le Mont des
Soupirs, ni la Mer de la Soif et aucune des
curiosités à jamais immortalisées par mon
professeur d'au-delà.
J’avais une bonne mémoire, à défaut de
bons yeux.
-— Cette enfant doit être visionnaire!
s'écria-t-il, vraiment charmé... ou ne se sou
venant plus de ce qu’il avait écrit, ou deve
nant mon complice en mystification?
Pour vivre en bonne intelligence, faut-il
donc toujours mentir?
LES CHATS DE BARBEY D’AUREVILLY
Le correspondant de guerre du Figaro,
pour les Grandes manœuvres, Charles Daubize, celui qui nous avait si mal recomman
dées à M. de Villemessant, était un très bon
garçon, qui n’avait certainement pas inventé
la poudre, mais qui ne savait plus que faire
pour s’excuser auprès de moi de l’étrange
réception qu’on nous avait offerte, dans ce
quotidien du... meilleur monde.
« Mon Directeur est terriblement lunati
que », m’avait-il avoué, lorsqu’il apprit notre
déception, ou plutôt celle de ma mère,
Mme Eymery, qui ne pouvait admettre qu’on
n’eût pas besoin du Chat jaune dans le pre
mier quotidien de l’époque. Alors il m’obtint,
pour me consoler, en ayant l’idée que j’avais
besoin d’une consolation quelconque, une
entrevue avec l’auteur des Diaboliques,
l’homme de lettres le plus redoutable de ce
moment-là, Barbey d’Aurevilly... mais, cette
LES CHATS DE BARBEY d’aUREVILLY
fois, c était lui, Daubize, qui me montrerait...
le diable.
Charles Daubize était une gravure de
modes, un homme très élégant, genre mous
quetaire pour pension de jeunes filles, sinon
couvent, et sans autre talent que sa façon de
porter une moustache très militaire sur une
figure un peu poupine et l’habitude de vous
esquisser des gestes de maître d’armes à tous
propos, surtout quand on n’avait aucune
envie de se battre avec lui. Il était le chevalier
servant de toutes les femmes de lettres, leur
offrait son bras, son parapluie, ou même son
nom quand il pensait devoir faire une décla
ration pour le bon motif. Au demeurant, le
meilleur camarade et le plus simple des repor
ters, presque toujours à la recherche d’un
sujet à traiter avec des phrases grandilo
quentes, et s’en tirant dans une prose dont le
style était malheureusement emprunté à
Alexandre Dumas. Je lui dois quelques por
traits à la plume dans les quotidiens où je
plaçais des articles en ce temps-là, lesquels
portraits ne dépareraient certainement pas
un Musée Grévin.
Il était un commensal de l’antichambre
de Barbey d’Aurevilly, grâce, j’en suis cer-
i56
•
quand j’étais jeune
laine, à sa moustache de mousquetaire sans
emploi bien défini et surtout à sa courtoisie
très grand siècle.
Et puis, il était fort bien en cour auprès de
Mlle Read, la gardienne de tous les fameux
chats de Barbey d’Aurevilly.
La première fois que j’eus I honneur d etre
présentée à cette charmante fille, je fus
séduite par sa douceur et sa manière d entou
rer le maître d’une déférence qui imposait
au nouveau venu un respect, sinon de com
mande, tout au moins très capable de faire
illusion a ce redoutable chevalier des dames
de l’enfer galant.
Je dois avouer que cela sentait, chez elle,
ou (liez lui, terriblement le matou!
Il y avait là, se prélassant dans tous les
coins, des chats, jeunes ou vieux, des ani
maux aimables ou montrant les griffes, les
quels avaient tous les droits, même celui de
r e n v erse r 1 ’ en c ri er.
Mlle Read m’a représenté tout de suite le
type de celle que l’on pourrait appeler V an
glaise de qualité. Blonde, mince, les veux
clairs, et la voix très douce, elle était là YEgérie, mais elle ne fut jamais une importune et,
sans elle, sans celte affection filiale et surtout
LES CHAIS DE BARBEY ^AUREVILLY
167
respectueuse dont elle entourait le grand
écrivain si fantasque et, parfois, si injuste, il
sciait ceitainenient tombe dans un ridicule
dont personne, peut-être, n aurait, pu le pré
server. Ses prétentions vestimentaires allaient
de la cape d’andrinople au veston de velours
frangé d'argent, et il se fardait, se teignait,
mal, les cheveux, les sourcils, portant des
bagues aussi fabuleuses que fausses, au moins
sous le rapport de la chevalière ancienne cer
tifiant des armoiries incontestables.
•— Mademoiselle, me déclara-t-il, d un ton
à la fois solennel et ironique, je suis certain
d avoir eu pour vous, dans une vie antérieure,
mi sentiment que je ne peux pas vous prou
ver aujourd’hui, car je suis Chevalier de
Malte. ’
Lu peu interloquée par cette déclaration
qui ne me paraissait pas de mise, au moins
dans une première entrevue, je lui demandai
simplement sa bénédiction, supposant qu’un
chevalier de Malte devait avoir fait des voeux
de chasteté. Puis il se mit en devoir de me
garer de tous les journalistes que je connais
sais, en me dévoilant leurs défauts et même
leurs crames.
l58
QUAND J ETAIS JEUNE
mais il n’aurait pas fait de mal, ni à un
homme de lettres, ni à une femme de répu
tation douteuse, parce que, selon lui, les
humains étaient conduits par des démons
assortis à leurs vices et ne restaient nullement
responsables de leurs actes.
Je n’ai jamais entendu dire quoi que ce soit
contre Mlle Readj c’est même, je crois, la
seule femme ayant pu vivre dans l’intimité
d’un grand homme sans en souffrir au point
de vue de sa réputation. D’ailleurs, on sen
tait, chez elle, une telle simplicité de cœur,
qu’elle n’avait peut-être pas même l’idée que
ce grand homme fût autre chose qu’un grand
prêtre... ou un sorcier du verbe, tout simple
ment l’envoûté de ses propres écrits.
« Je n’ai vraiment eu peur, avait-il déclaré
un jour à un indiscret questionneur qui lui
demandait comment il travaillait, s’il aimait
à écrire dans le silence de la nuit ou à la
clarté du soleil, oui, Monsieur, je n’ai vrai
ment eu peur que de la phosphorescence des
yeux de mes chats! Quand ils sont sur ma
table, qu’ils se mêlent de flairer mes papiers,,
je sais qu’ils m’apportent un reflet de l’enfer,
de l encre qui me manque ! Sans eux, je ne
comprendrais pas l’ennemi du genre humain.
LES CHATS DE BARBEY D AUREVILLY
l5g
Il y a, en effet, dans l’histoire d’un certain
rideau rouge, quelque chose de vraiment dia
bolique, et qui n’a d’ailleurs aucun rapport
avec la vulgaire andrinople dont Barbey
d Aurevilly se drapait pour effarer les petits
journalistes sans expérience à propos des
étoffes de luxe.
QUAND J’ÉTAIS JEUNE.
11
»
DANGEREUSE EXPLICATION
Il était impossible de parler à mon père
confidentiellement, parce que, devenant de
plus en plus sourd, il fallait hausser la voix,
presque crier pour se faire entendre, et pour
tant je désirais l’informer de ce qui m’était
arrivé à Paris, chez Dentu. Je n avais rien
laissé paraître de mon secret chagrin à ma
mère et elle ne se souvenait même peut-être
pas de l’histoire étrange qu’elle avait racontée
au sujet de mes prétendues relations spirites.
Ce qu’il peut y avoir de plus effrayant chez
les fous, c’est leur parfaite indifférence au
mal qu’ils peuvent causer à leurs proches et
leur très réelle innocence de procédés. On
aurait prodigieusement étonné Mme Eymery,
si on lui avait prouvé qu’accuser sa fille de
plagiat ou de collaboration douteuse était tout
simplement la déshonorer. Plus tard, quand
elle fut reconnue pour une démente ayant sur-
DANGEREUSE EXPLICATION
i()l
tout la monomanie de la persécution, une des
plus funestes de toutes, elle se défendit de
vouloir me nuire : « Ce que je vous dis là,
c’est pour vous mettre en garde contre le
mauvais esprit qui l’anime; Marguerite n’est
pas coupable, puisqu’elle obéit à plus fort
quelle! »
Seul, un médecin savait tout de suite à quoi
s en tenir. Et il me fallait conserver l’allure
d une enfant respectueuse de l’autorité mater
nelle, la remercier de me chaperonner dans
la vie mondaine ou littéraire!
Il me fallait aussi parler à mon père, finir
par découvrir avec lui le meilleur moyen, sans
manquer de respect à la dame inconnue de
mon éditeur, d’éviter ses retours offensifs.
Donc, ce matin-là, étant partis tous les
deux pour une tournée dans les bois Feytaud,
mais à pied, malgré nos fusils, je choisis le
moment propice à une conversation intime
en plein air, loin de toute habitation où je
pourrais, sans risque d’irruption de domesti
ques ou de parents, paysans, chasseurs, sinon
braconniers, lui apprendre ce qui me tourmen
tait pour l’avenir. Dans un an, je serais
majeure et, ou je m’en irais seule, avec l’assen
timent du chef de la famille, ou j ’accepterais la
162
QUAND J ETAIS JEUNE
vie commune avec une femme, d ailleurs absolument incapable de se diriger raisonnable-
ment elle-même.
Je revois encore ce coin de bois, ce haut
de la colline qui dominait ce que l’on appelait
la fosse des chiens, un ravin, sous des grands
châtaigniers. Très loin du Cros, et de tout
endroit fréquenté par les gardeuses de mou
tons, ou les paysans, coupeurs de ronces pour
leur feu, on pouvait être sûr de ne pas être
entendu dans ce coin-là!
Je m’étais assise sur un arbre mort, devant
mon père qui tordait une cigarette en con
templant ces rochers gris, perçant le sol, çà
et là, en imitant comme le dos ou la tête
d’une bête mal enterrée, lesquels nous avait
donné une idée de meute à jamais arrêtée par
on ne savait plus bien quel cataclysme.
Par échappée, on apercevait la vallée de la
Beauronne, la petite rivière qui nous inondait
les prairies pendant l’hiver, à la fonte des
neiges, nous séparant du reste du monde, une
petite rivière capricieuse, dont on ne con
naissait jamais les intentions perfides, mais
remplie, pourtant, d’excellentes écrevisses.
Là-bas, tout là-bas, dans une brume mati
nale, on pouvait situer les murs du couvent
DANGEREUSE EXPLICATION
j 63
de Chancela.de, une très ancienne abbaye, un
prieure dont la maison, la vieille maison du
Cros, avait dû être une des dépendances religieuses.
On n entendait guère que les merles s'appe
lant avec de doux sifflements et, quelquefois,
une châtaigne qui rebondissait de branche en
branche, une oubliée, sèche comme un
caillou.
J étais fatiguée, très mauvaise marcheuse
parce que presque toujours à cheval ou en
voiture, et je dis à mon père, en prenant enfin
mon courage à deux mains, d’abord pour
poser mon fusil sur mes genoux et ensuite
entamer le terrible sujet qui me poignait le
cœur :
— Papa, je voudrais te parler, et te
demander de me garder le secret pour ce que
j’ai à te dire.
Il s’agit de maman...
Il s’assit à côté de moi, oubliant d’allumer
sa cigarette, tendant l’oreille, et me regardant
de ses yeux graves, sévères.
Et alors, je lui racontai la triste découverte
que j’avais faite, de cette ennemie inconnue
chez mon éditeur, en dépouillant l’histoire,
bien entendu, de tous les commentaires plus
l6A
QUAND J’ÉTAIS JEUNE
ou moins inutiles, des appréciations indignées
du bon Dentu.
— Tu comprends, papa, je ne dis pas que
j’ai eu raison de me moquer de mes grandsparents à propos de leur table tournante, mais
si maman continue à croire que j’écris sous
la dictée d’un esprit, malgré ce que j’ai
avoué, à elle et à eux, en présence même de
l’abbé Raoul qui me servait de témoin... à
décharge, je ne sais pas du tout si je peux
aller à Paris chez des éditeurs ou des journa
listes, sans craindre ce qu’elle ira leur
apprendre en dehors de moi. C’est déjà bien
difficile d’arriver à leur plaire, mais avoir sa
propre mère contre soi, c’est à n’y pas tenir!
Je vis les moustaches de mon père, sa
grande impériale cachant ses dents de loup,
ses dents pointues, trembler un peu :
— Il est toujours très regrettable, pour une
jeune fille bien élevée, de se moquer de
deux vieillards... et d’une femme souffrante,
gronda-t-il.
— Tu sais donc que maman est malade,
presque folle, je crois!
— Non! je n’en sais rien.
Il conservait, je me le rappelle bien, son air
grave, malgré un peu d’ironie dans son accent
dangereuse explication
r65
de supérieur qui n’aime pas la discussion.
,
Mais, papa, si elle n’est pas folle, alors
c est encore pire, elle devient l’ennemie dé
sa fille, puisqu’elle l’accuse de tromper son
public !
*
— Qui a commencé ?
— Deux prêtres m’en ont donné l’absolution.
— Ceci ne me regarde pas. Une comédie,
religieuse ou non, est toujours un mensonge.
“ Mais, papa, ma mère ne va même pas
a 1 eglise, pourquoi se mettrait-elle à croire
que les morts reviennent pour nous raconter
tout ce que nous racontent ceux qui font
tourner les tables?
— On ne peut pas juger ses parents, et on
doit toujours penser que la raison qu’ils ont
d’agir est toujours la meilleure, si on ne les
comprend pas. La vérité, c’est que tu veux
aller vivre à Paris, t’émanciper, alors que
tu n’es même pas majeure.
Je ne savais plus trop ce qui résulterait de
cette conversation en plein air, mais qui ne
me donnait pas, à moi, la pleine liberté.
J’avais fait mes preuves; on savait bien que je
pouvais, maintenant, gagner ma vie avec ma
plume, et si ma mère avait refusé de toucher
l66
QUAND J’ÉTAIS JEUNE
l’argent que m’avait offert le directeur de
VEstafette, pour mon feuilleton, Monsieur de
la Nouveauté, moi, toute seule, sans être aidée
par personne, j’en gagnerais autant quand
je voudrais.
Alors mon père, de plus en plus grave, me
parla d’une voix sourde, choisissant ses mots
pour ne pas détruire le prestige maternel
dans mon imagination de romancier trop
averti :
— Je ne sais pas si on peut être fou quand
ont sacrifie les convenances sociales à une
idée fixe mais, toi aussi, tu peux être folle
en allant vivre à Paris, dans une certaine
misère, quand tu avais le meilleur des avenirs.
Tu pouvais épouser Jacques de la Hullière,
à qui nous t’avions fiancée de bonne heure,
oui, j’en conviens, trop tôt, mais moi, j’avais
mes raisons de chercher à t’éloigner d’une
famille un peu originale, une famille de plu
mitifs, pour tout dire, et qui, sans doute, t’a
donné les idées bizarres que tu as; une femme
ne doit pas s’émanciper autrement que par le
mariage... et tu n as pas voulu du couvent
après avoir rompu tes fiançailles, n’est-ce
pas? Que tu aies du talent ou non, tu n’en
seras pas moins une déclassée. Pourquoi voir
DANGEREUSE EXPLICATION
igy
les tares chez le voisin ou la voisine, lorsqu’on
ne veut pas admettre les siens?
— Mais papa, criai-je, désespérée tout à
coup, car cela tournait mal pour la littérature,
je ne cherche à être libre que pour travailler
honnêtement. Tu sais bien que moi, je ne
cours pas après le Prince Charmant et que je
ne veux pas m en aller d’ici pour me mal
conduire.
Et j éclatai en sanglots, absolument comme
là-bas, devant le bureau de mon éditeur.
Il fut un peu surpris par ce brusque mou
vement de sensibilité auquel il ne s’attendait
pas, de la part d une amazone que rien ne
démontait, en temps ordinaire. Il se leva, fit
quelques pas, en émiettant la cigarette qu’il
n avait pas allumée, puis, sans chercher à me
consoler, sans m’embrasser ou me prendre
le bras, il se mit à parler, comme tout seul,
comme s’adressant à lui-même :
— Soit, Marguerite, je veux croire que tu
auras là-bas le courage d’un garçon et que tu
feras tout de même honneur à ton père, mais
ne te plains jamais... J’aurai fait mon devoir,
tout mon devoir, vis-à-vis de toi, et il con
vient maintenant que tu saches la vérité, que
je te montre les choses comme elles sont...
>■
l68
‘
QUAND j’ÉTAIS JEUNE
A vingt et un ans, tu iras à Paris, je te le
permets; seulement, je ne pourrai pas te
fournir l’argent nécessaire à tes débuts... si
tu y vas sans ta mère. Ça n’est pas moi qui
possède la fortune, et je la connais assez pour
deviner qu ’elle ne te donnera pas un sou pour
vivre en dehors d’elle. Moi, je n’ai que ma
retraite, et le petit château de Chamara, làhaut, une gentilhommière qui tombe en
ruine, et qu’il faudrait faire réparer. Tu es
habituée au luxe d’une existence facile en pro
vince; à Paris, ni chevaux ni voiture, et peutêtre la mansarde. En attendant la célébrité,
comment arriveras-tu à écrire, la nuit, au
clair de lune, toi, qui as dû apprendre à te
passer de lampe ou de bougie... même ici,
parce qu elle ne voulait pas te fournir de
lumière? Ton grand-père est avare, ta
grand mère offre des gâteaux' et des robes,
mais... et, par-dessus le marché, tu ne sais
pas compter!
Je toqibai du haut de mes rêves de fille que
l’on disait une riche héritière.
Mais, papa, ce n est donc pas toi qui
diriges le ménage chez nous? Moi, je pensais
que maman ne s’occupait jamais d’argent,
que tu réglais ses dépenses...
DANGEREUSE EXPLICATION
i6g
Il se mit a rire, d’un rire muet, sous ses
moustaches grises, et eut un geste qui en
disait long sur la bizarre façon dont la belle
Gabrielle comprenait l’union avec un officier
sans fortune. Et je sus plus tard quelle lui
avait repris son pauvre château en ruine,
elle qui avait le Cros, le vieil hôtel de Thiviers
et un somptueux mobilier qui aurait suffi à
combler tous les salons de la préfecture! Mon
père était pauvre et n’avait de libre pour...
ses chiens, disait-il, oui, pour nourrir ses
chiens, que sa retraite... et encore!
Il contemplait, les yeux fixes, justement
cette fosse aux chiens, ce ravin où des rochers
couverts de cette mousse grise, grise un peu
à la façon de son impériale, couvrait comme
des dos de bêtes mal enfouies^ et j’ai deviné
depuis que c’était ce jour-là qu’il avait eu
l’idée de vendre ses chiens, sa meute de
braques bleus, avec laquelle il chassait le
loup.
Une meute de sept chiens pour ce genre de
chasse-là est très coûteuse à entretenir, et au
long d’une scène dont les domestiques
avaient, paraît-il, entendu quelques échos,
ma mère avait dit en riant, d un lire très
singulier pour une femme raisonnable .
«
I7O
QUAND J ETAIS JEUNE
— Quand on veut chasser les loups-garous
de son pays, il faut savoir les nourrir avec des
côtelettes de moutons. Moi, je te donne la
farine de mon moulin... je ne peux pas
mieux.
Cela ne représentait qu’une plaisanterie,
mais qui cachait une sinistre allusion.
Mon père vendit sa meute quelques mois
avant mon départ, et mit, secrètement, dans
ma poche, deux billets de mille francs (i).
Il ne devait plus jamais chasser, car il
mourut au château de Chamara, commune de
Château-V Evêque, près Périgueux, et il
mourut en dormant, sans voir la mort venir,
lui qui l’avait toujours, regardée en face sur
les champs de bataille.
Alors que dans le cimetière de Périgueux
il y a un monument érigé à mon arrièregrand-père, un prêtre ayant renié sa foi, où
l’on peut lire cette belle épitaphe : A l’avocat
des pauvres, le peuple reconnaissant, j’ignore
où se trouve la tombe de mon père, et on ne
m’a même pas fait part de son enterrement.
(i) En ce temps-là, le billet de mille francs repré
sentait bien mille francs.
FIN
TABLE
Pages.
LA
LETTRE..................................................................
5
PRÉSENTATION AU DIEU..........................................
IO
LE FOULARD DE SOIE BLANCHE......................
20
ON VA AU BAL..........................................................
UN REVE DE MAURICE BARRES.........................
29
LA GALERIE d’aRSENE HOUSSAYE....................
38
UNE VISITE CHEZ SARAH BERNHARDT. . . .
42
LES
GRANDES
MANOEUVRES...............................
THIVIERS AVANT LE SIEGE.................................
60
UN HÉROS DE ROMAN............................................
66
LES GRANDES MANOEUVRES...........................
72
LE DINER MILITAIRE.............................................
83
LA JOURNÉE DE THIVIERS.................................
90
UNE FÊTE CHEZ M. LE MAIRE.........................
97
LAFFAIRE PHILIPPART.............................................
io3
CÉSARIEN......................................................................
III
CHEZ VILLEMESSANT...............................................
12^
CHEZ DENTU LE GRAND ÉDITEUR...................
l36
CHEZ CAMILLE FLAMMARION...............................
iâ5
LES CHATS DE BARBEY D ’AUREVILLY. . . .
i5à
DANGEREUSE
EXPLICATION.................................
Imprimé en France ------------------------- - MESNIL (EURE). - 5588/47
Dépôt légal : 4® trimestre 1947.
-------------------------
TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET C>®.
DE
FRANCE
Paraît le 1er de chaque mois
FONDATEUR : ALFRED VALLETTE
Le Mercure de France, fon
dé en 1890, est à la fois une
revue de lecture comme toutes
les revues et une revue docu
mentaire d’actualité.
Chaque livraison se divise
en deux parties. Dans la pre
mière on lit des articles et des
études d’histoife littéraire,
d’art, de philosophie, de
science, d’économie politique
et sociale, des poèmes,- des
essais, des nouvelles, des ro
mans.
Les grandes questions du
jour y sont largement traitées.
La seconde partie est occu
pée par une Revue du Mois;
r>’
réservée à l’actualité, elle ex
pose, renseigne, rend compte
et critique, attentive à tout ce
qui se passe à l’étranger aussi
bien qu’en France, dans tous
les domaines où la vie de l’es
prit est intéressée.
Le prix de l’abonnement est
actuellement de 800 francs
pour un an et de 425 francs
pour six mois (France et
Union française); de 875 francs
pour un an et 465 francs pour
six mois (Étranger, plein tarif
postal); de 950 francs , pour
un an et 500 francs pour six
mois (Étranger, demi tarif
postal).
Le Numéro : 75 francs.
26, rue Coudé, Paris-6e
Imprimé en France
TYP. FIRMIN-DIDOT & cl®
MESNIL - 1948
RACH: ,
QJANü
J'ÉTAIS
. E Un-:
ï
i,
Fait partie de Quand j'étais jeune
