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RACHILDE
L’ANIMALE
PARIS
H. SIMONIS EMPIS, ÉDITEUR
2, RUE CIIÉRUBIM, 2
I 893
Ions droits réservés.
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ÉMILE COLIN
IMPRIMERIE DE LAGNY
1 vol.
RACHILDE
L’ANIMALE
PARIS
II. SIMONIS EMPIS, ÉDITEUR
2 , RUE CHÉRUBIN!, 2
1893
Tous droits réservés.
L’ANIMALE
I
La jeune femme, cette nuit-là, se promena long
temps dans sa chambre en essayant de se calmer.
Décidément, ses nerfs se révoltaient, et elle ne
pouvait plus trouver la raison de ces insomnies
douloureuses qui la persécutaient depuis des mois.
Elle avait d’abord pensé qu’une maladie la mena
çait et qu’elle mourrait bientôt, en punition de ses
fautes. Songeant, ensuite, qu’elle était relative
ment très sage, elle avait écarté cette idée de puni
tion spéciale. Mais pourquoi s’endormait-elle tou
jours la dernière, à l’aube, quand les vitrages de
leur chambre s’illuminaient et lui causaient un
éblouissement cérébral tout pareil à l’ébranlement
d'une catastrophe ? Pourquoi l’homme, auprès
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d’elle, dormait-il, lui, si profondément, n’ayant
pas les secousses nerveuses qui la tourmentaient?
Elle le contemplait des heures entières, cherchant
le secret de sa béatitude. Il restait étendu, la
bouche un peu ouverte, l’air de se rouler dans
son sommeil comme en une eau berceuse, de se
laisser porter par de molles vagues, de faire la
planche, enfin, avec la sécurité d’un bois flottant,
pendant qu’elle plongeait en des abîmes de ré
flexions.désagréables, sentait des souffles Iroids lui
parcourir le corps, ou éprouvait une chaleur
intense au creux de la poitrine...
Ce n’était pas une méchante nerveuse, et malgré
tout elle lui en voulait de ce sommeil trop paisible.
Derrière sa tête, sous la lourde-masse de ses che
veux, comme un doigt, un indix pointu, se posait,
lui vrillant la cervelle, agitant de petites vipères
qui se dénouaient peu à pou, se mettaient à
grouiller, à siffler, à s’enchevêtrer abominable
ment. Les actions ordinaires de la journée revê
taient des teintes lugubres. Puis elle revivait ses
années d’enfance et elle constatait que jadis elle
était plus libre, sinon plus heureuse. Il y avait
dans sa vie passée des rayons de soleil, et ses sou
venirs lui apportaient comme une odeur de muguet
des bois qui lui faisait de la peine jusqu’à l’atten
drir. Tout ce qu’elle croyait oublié, insignifiant, le
jour, la nuit prenait des proportions désespérantes.
Les malheurs habituels s’accompagnaient d’une
sensation d’irrémédiable, de choses dont on ne
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peut plus se dépêtrer. Un cercle se rétrécissait
autour d’elle ; pour le briser, il fallait vivre d’une
vie active, et elle organisait, séance tenante, un
programme de réformes, voulait le soumettre à
son amant. Elle heurtait même celui-ci, comme
par hasard. Il ue bronchait pas, n’ayant pas du
tout les nerfs tendus dans la direction de ceux de
la jeune femme, et, découragée, elle le laissait tran
quille, avec un grief de plus contre lui. — Les
ténèbres enfantent, au sein de la femme, un esprit
d’opposition, un esprit de tristesse qui ne lui per
met pas de comprendre qu’un homme puisse dor
mir au moment précis où elle est éveillée, et l’es
prit mélancolique, le pire des démons, car il la
plaint tout en l’égarant dans un mirage, lui fait
apercevoir les choses normales sous les aspects de
torts graves. — Elle se levait, l’enjambait douce
ment et se mettait à glisser sur le parquet, tâtant
chaque objet pour s’habituer à y voir du bout des
ongles, allant, venant, comme un fantôme, sa che
mise tombant sur ses pieds nus.
Cette nuit-là, une plus grande tension de nerfs la
conduisit aux larmes. Elle pleura pour se faire
plaisir ; mais l’explosion de cet orage intime lui
fournit de terribles arguments. On ne pleure pas
quand on est très heureux. Elle se douta qu’elle
était malheureuse sans le savoir. Donc, il y avait
pressentiment. Si le jour elle redevenait raison- ■
nable, est-ce que cela prouvait que la nuit elle
était toquée? Du reste, la raison représentait
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une chose fabriquée par plusieurs générations
d’hommes. Les gens savants avaient fait des philo
sophies à leur taille, tandis que surgissaient des
femmes, spontanément, des instincts qui devaient
être les naïves formules de la vérité. D’en haut,
d’en bas, elles arrivaient, ces révélations, à l’heure
du calme, des mystères, vers minuit, et rien ne
disait que les idées du jour fussent les meilleures.
La jeune femme, plus particulièrement, sans doute,
se dédoublait en deux existences : la diurne, la
nocturne ; et elle finit par conclure que, peut-être,
pour elle, il faudrait dormir le jour, agir la nuit.
Si le repos ne s’obtenait qu’à ce prix, elle change
rait l’emploi de son temps, voilà tout.
Assise sur un fauteuil de bambou qui se balan
çait, elle heurtait le tapis de l’orteil, pour accélérer
le mouvement, et elle se demandait s’il y avait
beaucoup de créatures comme elle, éveillées près
des dormeurs. Evoquant des silhouettes féminines,
elle les groupait autour de son fauteuil, dans des
poses méditatives, les unes sournoises, les coudes
enfoncés aux plis des traversins, regardant l’époux
d’un œil railleur qui détaille même dans l’ombre;
les autres, fanfaronnes, la jambe crispée, prêtes à
bondir, à fuir aux rendez-vous des incubes ; d’ail
leurs toutes des honnêtes amantes, comme elle, ne
rêvant pas d’un nouvel amour : tout simplement
des rêveuses d’impossible. Combien d’hommes
inquiets, à cette heure de minuit, pour combien
de femmes parcourant pieds nus les chambres à
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coucher? Oh! certes, il y avait les travailleurs et
les noceurs, ceux-ci bâillant, ceux-là faisant de
vilaines choses; mais, de ce tas d’individus vul
gairement occupés, elle ne s’enquérait pas, elle
songeait aux hommes qui veillent en regardant
d’un regard aiguisé les idées fantastiques qu’éclaire
la lune, ou qui se promènent, sans but avoué, dans
le noir d'encre des nuits hermétiquement fermées
à tous les rayons du ciel, qui se promènent en
cherchant la lin d’un tourment sans se plaindre
tout haut, sans s’écrier, avec la brusquerie intem
pestive qui les caractérise : « Mais, sacrebleu !...
Quelle heure est-il?... »
Oui, pour les hommes, il y a des heures. Le
temps se subdivise en des raisons d’être... le temps,
l’éternité, ce qui n’a pas de raison d’être... « A telle
heure, dit ce Monsieur, je me lève et je suis hon
nête. » « A telle heure, dit le second Monsieur, je
me couche et ne suis pas honnête. » N’y a t-il pas
un ridicule immense à marcher ainsi de belles
actions en actions moins belles à coups de balan
cier? Cette femme anxieuse sentait qu’il n’y avait
pas d'homme, à cette minute de suprême énerve
ment, qui fût en communion de pensers avec elle.
Ils avaient tous une raison d'être debout, de veiller,
et quand la raison s’en allait, ils retombaient bien
vite au néant, dans le plein noir du sommeil. Ce
lui était une supériorité sur eux, si elle en souf
frait, celte veillée funèbre, à propos de rien, et elle
s’étendait, trônant, se balançait toujours silen
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cieusement comme une reine malade au milieu
d'une immobile cour de chimères.
Le bruit léger d’un pas de bête lui fit tout à
coup dresser le front. Au-dessus d’elle, venant du
plafond, on percevait un trottinement de pieds de
velours. Leur chambre, un ancien atelier de pho
tographe, vitré du côté du levant, possédait un pla
fond de verre dépoli enchâssé dans des losanges
de plomb. Très épais, ce verre ne laissait fuser
qu’une lumière douteuse durant la journée, mais
les nuits de lune, en été, une sorte de phospho
rescence s’irradiait de ces losanges, semblant alors
se découper dans une neige verte, ou un nuage de
grêle prêt à crever sur la terre en ruisseaux d’é
tranges liqueurs opalines. A midi ce plafond ne
rappelait rien que de très ordinaire, et le vitrage
du levant, caché par des stores de soie jaune, fai
sait penser tout de suite à la pose traditionnelle de
la mariée pour carte album ; mais à minuit, quand
les stores baissés, les lampes éteintes, la chambre
se feutrait d’une obscurité d’étoffe, ce plafond pre
nait des allures un peu redoutables.
Ce petit appartement de photographe situé au
sixième n’avait pas de grenier, le plafond était le toit,
et on s’était abstenu de le grillager. Sur cette toiture
unie, on pouvait, à la saison, entendre sautiller les
moineaux, les hirondelles. La moindre pluie faisait
des ravages d’averser et les dernières gouttes se
défilant donnaient des notes d’harmonica qui vous
coulaient au cerveau des mélancolies exquises.
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La jeune femme écoutait le bruit de ce trottinement ; cela rompit le charme dangereux de ses
rêveries et dissipa ses fièvres. Elle gagna l’extré
mité de la pièce qui faisait face au lit, et gravit
doucement une échelle de fer appliquée à un
vasistas s’ouvrant dans le plafond. Elle tâtonnait
en cherchant les échelons. Sa tête toucha bientôt
le vasistas, elle ôta la targette, puis écouta encore.
De loin, la respiration du dormeur était calme ;
rien ne l’avait réveillé. Elle savait que ce losange
enlouré de plomb était difficile à soulever, et elle
prit une peine terrible pour le pousser sans le faire
crier sur ses charnières. Elle réunit tous les efforts
de ses reins et de ses épaules, l’entr’ouvrit. Quand
elle eut atteint un échelon de plus, elle passa ses
bras dans l’ouverture, sentit l’air frais, en eut une
joie d’enfant. A soulever ce vasistas et pour satis
faire une curiosité vague, elle avait bien mis
autant de persistance qu’à s’évader d’une prison.
Le lendemain elle rirait de son escapade, mais à ce
moment de crise nerveuse elle se trouva toute l’au
dace et toute la perversité d’un criminel. La jeune
femme, les pieds crispés à l’échelle, la tête dans le
vent, s’accouda les deux bras croisés, comme au
balcon. Elle ne vit rien d’extraordinaire, qu’un
chat qui s’enfuit vers la plus prochaine cheminée.
Il faisait une jolie nuit, une des premières nuits
tièdes du printemps. A cette hauteur une brise
folle courait, et quelques nuages reflétant les ors
de la lune semblaient monter des rues avec les
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grondements sourds — qu’on ne s’expliquait pas
bien — des voitures attardées. Ce toit de verre do
minant la maison était bordé d’un minuscule mur
de briques vernies l’isolant des mansardes voisines.
Les cheminées environnantes, comme les arbres
d’une forêt, se pressaient autour de la surface
plane, si unie, si laiteuse, si toujours balayée par
tous les vents, lavée par toutes les ondées, qu’on
eût dit une glace de ce stuc blanc de nacre dont
les Chinois ont le secret et dont ils revêtent cer
taines pagodes. Et, pour compléter la chinoiserie,
le ciel d’un bleu paon s’irisait de nébuleuses,
imitant les miroitis de la laque, se parait d'une
énorme lune couleur d'or neuf, d’un genre abso
lument faux. La jeune femme, distraite, respira,
cligna des paupières ; ses larmes, déjà oubliées,
séchèrent le long de ses joues, et elle s’extasia. Un
moment, les cheminées l’amusèrent, car il y en
avait de toutes les espèces. Des cheminées coiffées
d'un champignon retenu par de minces brides,
avec des chapeaux très hauts de forme, avec des
nimbes travaillés à jour, dessinant sur l’air pur
des images de piété ; des cheminées bonnes vieilles,
en paillasson de campagne, en bonnets tuyautés ;
des cheminées grandes dames, une flèche d'argent
dans un chignon d’ébène ; des cheminées loustics,
se terminant en museau de fouine, avec, sur
l’oreille, une espèce de casquette à trois ponts;
des cheminées religieuses, auréolées d’une coiffe
aux ailes battantes ; puis toutes les grosses che
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minées bourgeoises de briques et de pierres, pro
filant des corps énormes, sans taille et sans bras,
corps de décapités, les bras liés au dos; toutes les
cheminées travailleuses, l’armée des maigres, des
lointaines, des indécises, à peine esquissées dans
des profondeurs folles, dont les escadrons sont
commandés par les géantes cheminées des usines.
La jeune femme entendit gratter sur le verre dé
poli, et le trottinement velouté recommença; un
objet blanchâtre, à peine se détachant de la surface
du toit, se mit à glisser furtivement ; deux points
brillants, qui avaient des bonds d’étoile filante,
sautèrent par le ciel en décrivant des orbes allongés
autour de la tête de la femme. Ce chat s’effrayait
et s’amusait à la fois de cette tête posée au ras de
la toiture comme une boule préparée pour le jeu.
Chevelue, la boule l’intriguait surtout par sa queue
superbe. La brise épandait en tous les sens les
longues mèches de cette chevelure noire de la
jeune femme, voilant sa physionomie où ses yeux
ne brillaient plus, semblaient deux trous. Le chat
s’approchait, une des pattes de devant repliée, prêt
à se sauver si la boule lui devenait hostile, mais
elle ne remuait pas ; et alors il la flairait, les mous
taches hérissées, plongeant dans les deux trous
noirs ses deux points brillants, se demandant si
par ces trous on n’apercevrait pas les mystères hu
mains, le mot de l’énigme du monde ! Et brusque
ment, le chat rebondissait ; il repartait, la queue
en cerceau, l’échine arrondie, les oreilles couchées
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en arrière. La jeune femme eut la gaminerie de
miauler doucement. Soudain, des miaulements fu
rieux retentirent derrière les cheminées, un objet
brun tomba du ciel. Ce deuxième chat, plus hardi,
vint droit à la tête, lui jura dans le nez, et succes
sivement trois autres chats s’envolèrent des tuyaux
de tôle, s'abattirent sur le lac de laque pâle où
leurs griffes produisirent des tapages de limes
irritant les dents. Elle se garda bien de les effa
roucher. Par toutes sortes de clins d’œil, elle les
conviait à jouer avec cette grosse boule soyeuse
qu’elle leur représentait, ne s’apercevant même
pas que ses pieds s’engourdissaient et que le bar
reau de l’échelle lui meurtrissait les plantes. Au
vent de liberté qui secouait ses cheveux, la femme
s’enthousiasmait pour le bizarre peuple des toi
tures. Ah! les chers animaux, quémandeurs d’im
possible, et comme chez eux dans le printemps !
Eux aussi appellent des chimères. Elle les enten
dait, aux heures électriques, pousser leurs cris fié
vreux au-dessus de la chambre, les devinait rô
dant pareils à de petits lions qui cherchent la
proie; et quand l’amour était fini, pas contents,
déçus, grondeurs, ils pleuraient leurs angoisses,
tantôt avec des cris d’enfants qu’on égorge, tantôt
avec des raclements de violons que l’on brise!
Ne sachant pas trop ce qu’elle leur voulait, la
troupe des bêtes se rangea devant la femme. Il fai
sait très clair, et l’on pouvait se comprendre à la
lumière de cette lune de gala. Le chat blanc se pe-
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il
lotonna le plus près, servant de trait d’union; le
chat noir s’assit sur son derrière, grave, la queue
enroulée dignement; et le chat gris, et le chat
fauve, et le chat blême — un jeune souffreteux,
celui-ci, venu tard au sabbat — se posèrent en
signes, interrogateurs. La femme éclata d’un rire
doux. Ils remiaulèrent tous à l’unisson, tendant
le cou et agitant le panache ; puis le chat blanc se
mita ramper par saccades, frissonnant de plaisir
malicieux, il se faufila sous le menton de cette tête
échevelée qui ne l’épouvantait plus. Un coup de
vent releva les cheveux noirs, les réunit en une
seule gerbe et les étala sur le chat. Alors ce fut un
beau délire. Pris dans ce piège comme dans un
écheveau de soie, il se roula, se tordit, jetant des
feulements de gaieté. Tous l’imitèrent. La séduc
tion de la ficelle avait opéré. Quel chat pourra
jamais résister à la chose qui flotte serpentinement par terre ? Lorsque le démon, enroulé aux
arbres du Paradis terrestre, tenait ses discours,
la chatte d’Eve guettait, sans doute, de son coin, la
mince extrémité de Satan perdue sous le gazon :
et ils ne se lasseront jamais, ses descendants, les
matous, de guetter la frétillante amorce, le petit
bout de queue désopilant ! C’est leur folie, leur
idéal ; ils le voient de tous les côtés, dans tous les
tapis, dans toutes les ornières, sur les meubles et
sur les toits. En vrais poètes qu’ils sont, ils lâche
raient la pâtée pour aller suivre, dans l’air, le pas
sage d’un fil de la Vierge.
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La jeune femme les pêchait un à un au milieu
de l’épervier parfumé. Le chat noir se frottait contre
ses seins, le chat gris folâtrait avec la mèche la
plus longue, pendant que le chat fauve se roulait
sur le chat hlême, l’un dessus, l’autre dessous,
bobines enragées, tournant en sens inverse et
mêlant l’écheveau très affreusement. Elle souffrait
un peu de tous ces tiraillements, mais pour une
couronne elle n’aurait pas abandonné la partie.
C’était bien la joyeuse compagne désirée; sous le
voile de sa chevelure, la face attentive, elle leur
apparaissait la plus adorable des femelles. Qui
connaît les espérances cachées de certains paladins
de gouttière? Qui peut dire l’ardeur et l’audace de
leurs vouloirs? Le chat noir n’avait-il pas rêvé, une
nuit de carnaval, de rencontrer un astre vivant,
une comète sombre portant une traîne de soie
floche? Qui sait si le grand chat noir ne songeait
pas, les soirs de rareté de chattes, à tomber, d’un
bond fantastique, les quatre pattes sur une lune
aux yeux pers, ou une étoile angora? Les chats ne
s’imaginent-ils pas le ciel d’hiver comme une
fourrure d’où jailliraient des étincelles, et, tout
mélancoliques, flânant à l'ombre des cheminées,
n’ont-ils pas, un jour d’orage brûlant, pensé
que le tonnerre était le formidable ronron d’une
déesse?
Le chat gris, ayant exécuté une série de dévidages
artistiques, se trouva presque étranglé, et la femme
dut le délivrer en y employant une adresse patiente.
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Pour la remercier, il donna le signal d’une ronde
infernale. Toutes les bêtes bondissant ensemble, à
des hauteurs vertigineuses, avaient l’air, en re
tombant, de dégringoler de la nue. Quelquefois,
se découpant sur la rondeur de la lune, le plus noir
devenait immense, les oreilles dressées comme des
cornes diaboliques, les pattes écartées sur l'enver
gure de ce globe d’or, pressant ce monde entre ses
muscles d'acier. Le chat blanc, bondissant à son
tour, dans une pose inouïe de fillette nue et mai
grichonne, se lançait à travers une nébuleuse, se
pailletait de poudre d’argent, et les autres, pirouet
tant, s’enlevant sur leurs griffes aiguës, comme
des danseuses de ballet sur leurs pointes, faisaient
ondulerleurs queues au bout desquelles scintillaient
des étoiles, fleurs de cristal s’épanouissant sur de
fabuleuses tiges poilues ou jets de feu terminant
des coups de fouet. La femme, ravie, leur lançait
d’excitants claquements de langue, ne sentant
guère la crampe quilui tenaillait leschevilles. Selon
le rythme d'un quadrille sauvage appris on ne sait
où, les quatre grands dansaient autour du plus
jeune. Ils se ruaient sur lui, se culbutaient, mêlant
leurs membres, ne formant plus qu’une pieuvre
hérissée de crocs et de griffes.
Ils juraient, imitant le bruit d’une lame posée
une seconde sur la meule, s’arrêtaient pour se
remettre à ramper avec des mines de panthères en
furie, et tout d’un coup, bravant le précipice de la
rue, se suspendaient au bord du toit, remontaient,
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glissaient vers la femme sur d’invisibles rou
lottes, ouvraient subitement des gueules héral
diques et crachaient du musc en tirant des langues
recourbées, à leur extrémité, comme de rouges
yatagans.
La jeune femme finit par pouffer de rire; de
crainte d’éveiller les voisins, elle se cacha la figure
dans scs bras, car les toitures environnantes
étaient pleines de mansardes, et quelques lucarnes
pouvaient bien s’ouvrir par cette bonne nuit d’a
vril.
Quand elle se redressa, toute le bande avait
disparu: un truc de féerie n’eût pas élé plus prompt.
Seul ce grand diable de chat noir, debout, restait,
obscurcissant la lune. Il s’approcha, comptant ses
pas, flairant le verre dépoli. Près d’elle, à un pouce
de son visage, il jeta un long miaulement, farouche,
se gonfla, coucha ses oreilles; puis il examina
l’entrée de cette chambre, donna un coup de tête à
l’angle du vasistas. La femme le caressa. Il avait
une physionomie féroce, pourtant si énamourée
quelle n’eut pas de répugnance à le serrer de nou
veau contre elle; mais, en reniflant l’odeur de ses
cheveux qu’il prenait de plus en plus pour une
fourrure, l’animal se trompa.....
Chez elle, très confuse, la jeune femme dut
allumer une bougie et repeigner sa chevelure.
—- D’où viens-tu? murmura l’homme qui ne se
réveilla qu’à la sentir toute grelottante à ses côtés.
Voyons, Laure, tu n’es pas raisonnable.
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Un peu vexée de son aventure, elle n’osa pas ré
pondre à l’amant qui se rendormit.
Et la jeune femme, les yeux dilatés par l’ombre,
cherchant vainement le repos, se replongea en
l’abîme de ses souvenirs.
Laure Lordès était née à Estérac. A Estérac, la
petite ville méridionale, il y avait une grande
maison silencieuse comme le fond d’un puits.
Deux ovales de cuivre la blasonnaient au-dessus
de sa porte peinte en vert mousse, *Le perron de
pierre était vert, du même vert que la porte, et les
murailles s’ornaient d’herbes fines, et les panon
ceaux se vert-de-grisaient, et les vitres des fenêtres
avaient des teinLes émeraude. A l’intérieur du
logis, les bureaux du notaire se meublaient de
cartons verts, tirant sur le bleu. Un tapis, très usé,
qui avait dû être vert, amortissait les pas.
Derrière la maison, une cour où poussait le
gazon, entre les pavés, s’enguirlandait de vignes
dont les feuilles épaisses avaient une couleur si
sombre qu’elle faisait peur ; ce n’était ni une vigne
folle, ni une vigne vierge, et elle produisait,
narquoisement, quelques grains de verjus ne
mûrissant jamais. Dans un coin de la cour un plant
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d’angéliques s’épanouissait, d’une hauteur phéno
ménale. Les terres des cours closes sont pleines de
caprices : on y sème du persil, et il vient de la
ciguë. Elles secrétent à proximité des humains 'les
sucs vénéneux, et les plantes les plus inofTensives
y distillent souvent des poisons, qu’elles cachent
sous une rare somptuosité de végétation. Le notaire
d’Estérac avait semé dans ce coin de cour d’abord
des fuchsias ; de son côté, une brise inconnue avait
apporté une graine d’angélique ; les fuchsias, bien
soignés, fumés, sarclés, arrosés, mis en pot l’hiver,
étaient tous morts les uns après les autres; mais,
en revanche, la graine de hasard fît une tige, la
tige une belle plante, et la belle plante devint
bientôt un arbrisseau.
Puisque les angéliques réussissaient, le notaire
se décida pour une plate-bande d'angéliques. Ce
lui valut les plus douces jouissances de sa vie. Oh !
les angéliques énormes et vertes comme des para
sols de fées ! Oh ! les angéliques aux feuilles
retombantes comme des rideaux, les angéliques
mêlant les saveurs de la sacristie aux saveurs de la
confiture, les angéliques perverses dont les côtes
sucrées sont mangées par les enfants et tuent les
rats, disent les vieilles femmes ! Oh ! les angéliques
perfides aimant les angles des murs où il fait noir,
les chaleurs d’étuves etl’obscurité, qui dilatent les
odeurs et les tournent en aphrodisiaques pour les
sens des animaux ! M. Lordès, le notaire, avait un
respect attendri de ces plantes venues là en bohé-
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miennes et s’incrustant dans un mauvais terrain
comme chez elles. 11 les émondait lui-même et
offrait aux rares clients de son étude les tigelles
sacrifiées par son sécateur. Madame Lordès, à la
saison, confisait les fortes côtes soigneusement
blanchies à l’eau bouillante, et les cristallisait dans
un sirop de sucre qui représentait le plus important
mystère de son ménage. Les angéliques réalisèrent
tous les rêves, elles tinrent lieu de jardin, de cor
beilles, de légumes, d’arbres, de tonnelles, de
point de vue, de ciel. Elles spécialisaient l’étude
et le notaire. On disait : les angéliques de M. Lordès,
ou encore : les angéliques de notre notaire, tout
simplement Depuis quinze ans elles étonnaient la
clientèle. Des curés venaient les visiter avec des
hochemenis de tête perplexes. Des esprits forts
disaient : hautes comme les angéliques de Lordès ;
Des femmes souriaient pour les plantes à parfum,
et elles touchaient, retirant leurs gants, le satiné
singulier de cette verdure. M. Lordès, alors, se
permettait une plaisanterie facile : « Du temps
qu’on s’habillait avec des feuilles, j’aurais eu de
quoi tailler de belles jupes à ces dames ». Si on se
récriait, madame Lordès, une créature épaisse,
montrait sa poitrine et se faisait triomphalement
un tablier avec l'étoffe luisante. On demeurait
devant les angéliques dans des poses réfléchies,
causant d’un ton bas de dévotes à l’église, suppu
tant le nombre restreint des surprises que la
nature ménage aux gens de bien. Souvent, à tra
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vers les larges feuilles, derrière une branche,
brillaient deux yeux, deux escarboucles.
— C’est Laure qui est là, disait M. Lordès.
— La gamine, ajoutait madame Lordès, est tou
jours fourrée là comme une sainte dans sa niche.
La mère l’avait mise au monde passé la quaran
taine, ayant déjà désespéré de sa naissance, et la
petite Dieudonnée pouvait saccager leurs plantes
favorites : on la gâtait. Quand elle fit des pas toute
seule, on la mena devant la forêt en miniature et
cette merveille l’éblouit ; des témoins dignes de foi
la virent battre des mains et l’entendirent s’excla
mer de plaisir. Dès l’âge de raison, elle pénétra
sous la voûte obscure que formait leur bosquet
nain et s’accoutuma aux senteurs violentes qu’exha
laient ces larges feuilles. Saturée de ce parfum,
nourrie des tiges confites, ombragée par leurs
ombelles et fleurie de temps en temps d’une
grappe de leurs fleurs blanches modestes dites :
fleurs de religieuse, il semblait que l’enfant fût,
elle aussi, une sorte d’angélique destinée à étonner
la ville. D’ailleurs, il est bien de déclarer que son
approche ne tuait pas les souris.. Elle était réservée,
d’une pâleur de corolle, poussait des cheveux
immenses, des cheveux noirs, luisants, et son
haleine embaumait ceux qui, par hasard, la bai
saient sur la bouche.
Au moral, l’enfant présentait des anomalies sin
gulières.
Innocente, et cependant troublée par des idées
20
L ANIMALE
ridicules, la crainte du mal était chez elle telle
ment intense qu’on l’eût prise pour du remords.
Avait-elle vécu trop longtemps au ventre de ses
parents... avant de vivre, pour savoir ainsi qu’on
peut être coupable sans commettre de crime? Toute
frêle, toute pâlotte, avec ses yeux noirs cernés, ses
cheveux roulant en une seule tresse dans son dos
comme une énorme couleuvre, elle marchait sur
la pointe du pied, regardait par les trous des
serrures, se glissait, en toussant, dans la cuisine
quand un homme causait avec la bonne, et vous
magnétisait de caresses froides jusqu’à ce qu’elle
eût obtenu ce qu’elle désirait. Bien élevée, beau
coup trop bien élevée pour sa taille, elle savait
qu’il y a des histoires qu’il ne faut point chercher
à éclaircir, d’instinct elle détournait les yeux
quand une nourrice démaillotait un nourrisson du
sexe masculin. Elle était jolie, appréciait ses avan
tages dès l'âge de sept ans ; le premier compliment
qu’elle reçut l’étonna moins que sa première puni
tion. Une fois, elle posa une question bizarre à ses
parents. Elle voulut savoir pourquoi le Jésus, sur
la croix, portait une ceinture... puisqu’il était
mort? Et s’il y avait des Jésus tout nus dans des
églises. Sa mère conta l’histoire à toute la ville,
tant elle la trouvait délicieuse. Son père en rigola
ferme au café, entre' vieux messieurs, et laissa
suinter, sur ce scabreux sujet, quelques aphorismes
de circonstance. — On était bête quand on était
petit. — Les filles, malgré tout, étaient plus avan
l’animale
21
cées que les garçons. — On devrait dire des vérités
aux enfants, même qu’ils ne sont pas nés sous
des angéliques. — Il termina son discours sur la
manière d’élever les enfants par une phrase lue
dans une œuvre de Victor Hugo, dont la concision
ahurissante lui plaisait.
Madame Lordès, croyant sa fille selon son cœur,
c’est-à-dire chaste, penchait pour la précocité de sa
vertu ; M. Lordès, républicain depuis la guerre de
1870, optait pour une curiosité bien naturelle et
dénotant une intelligence peu commune.
L’enfant n’était pas seulement avancée, elle était
pourrie, d’une jolie pourriture de champignon
blanc et brodé. Elle se montrait naturellement dé
composée, comme les bulles qui s’arrondissent sur
les ondes stagnantes, sur les mares où l’on a mis
du chanvre à rouir, lesquelles bulles, très jolies,
s’irisent de toutes les nuances de l’arc-en-ciel et
n’en sont pas moins montées de l’infection. Née
sous les angéliques, peut-être dans l’éclair de
passion que la hauteur fabuleuse, la beauté inat
tendue, presque malsaine de ces plantes avait
procuré à ses parents, conçue un jour d’orgueil,
elle charriait dans ses veines (vertes sur sa peau
blanche) des ferments terribles. GonQte, elle serait
une friandise d’amour ; à peine éclose, elle avait
les hypocrisies des fleurs poussées tristement et
qui détériorent des murs plus solides que des
rocs. Nulle innocence ne pouvait, du reste, égaler
la sienne, puisqu’elle était née avec le germe du
22
l’animale
mal. Elle était la faute même, et ce n’était pas sa
faute. Ce notaire et sa femme qui végétaient réuni
rent tous leurs péchés en un seul rameau, qui leur
jaillit brusquement au milieu de leur automne,
après une fumure féroce. Tout d’un coup, leur
jardin de fond'de cour, moisi sous les épluchures
les entrailles d'animaux et les eaux de vaisselle,
lança des angéliques, et, l’imitani, ils conçurent
un ange des ténèbres. Sait-on comment s’y pren
nent des bourgeois naïfs pour arriver à ce but
honteux de procréer un être qui persistait à ne pas
venir? Il doit exister une luxure effroyable: la
luxure froide. El Laure Lordès, l’angélique suave,
était sans doute sortie de cette luxure-là. Des dé
tails d’apparence insignifiante font des monstres.
Il suffit de réunir tous ces détails pour posséder le
secret de la formule magique créant des féminités
épouvantables. Ce notaire, toujours assis, comp
tant et écrivant, recélait des choses troubles. Que
peut-il naître d'un homme toujours assis? d’un
homme dont le cerveau ne voyage pas, dont les
yeux ne sont occupés, sous un abat-jour vert, qu’à
chercher les moyens d’augmenter une somme? La
mécanique pour l’argent invente la mécanique
pour l’amour, et peut-il naître des êtres sains d’une
mécanique ?
Rien de plus honnête que l’aspect de ce brave
homme allant consulter des médecins sur son
cas. Madame Lordès, délaissant la poésie des cier
ges brûlés à la mère du Christ pour obtenir un
l’animale
23
enfant, s'était soumise, ingénument, àtoulesles
tortures, le résultat devant la sanctifier. Ah ! ils y
avaient mis, chacun,beaucoup de courage! Réussir
des angéliques n'était pas aussi difficile que réussir
un enfant. S’ils avaient essayé de bon cœur, au
* début de leur mariage (qui ne se classait déjà pas
dans les mariages d’amour), après quinze ans
d’union ils éprouxèrent des dégoûts horribles. Il
faut imaginer un homme crachant dans ses mains
en disant : Allons-y! une femme récitant des lita
nies en esquissant des poses libertines, pour juger
de ce qu’ils eurent cà soullrir, puis à se pardonner
quand ils finirent par y gagner des habitudes. Der
rière les vitres d’émeraude, la lune n’osa plus les
contempler... Tout cela se tondrait, se mitigerait,
pensait le mari, dès l’annonce d’une conception.
Pour activer les boutures d’angéliques, n’avaientils pas acheté un lot dp fumier de porc, le plus
immonde des fumiers après celui des humains!
Et jamais feuillage ne répandrait plus douce odeur
que ce feuillage privilégié... L’enfant issu de leurs
petites infamies serait d’une essence précieuse :
ils en répondaient tous les deux par la pureté de
leurs intentions, sinon de leurs actes. Malheureu
sement, ni l’amour ni la nature ne bénirent le ré
sultat. Aucune jouissance ne fit plus tendre leur
cœur pour qu’il conçût un cœur généreux, aucun
renouveau ne fit flamber leur chair pour qu’elle
émît de la chair humaine. Ils fabriquèrent un en
fant angélique, un végétal; mais, outre sa vertu
l’animale
24
négative de plante d’ornement, il eut le don de
servir d’aphrodisiaque. Ils coulèrent dans ce petit
moule gracieux toutes les épices mangées, bues ou
respirées, tous les bonbons équivoques, toutes les
liqueurs sorcières, tous les arômes de décomposi
tions musquées. A l’état latent, ils infusèrent dans
ces veines bleues, vertes à force d’être bleues, tous
les poisons sensuels avec la science miraculeuse
des caresses et avec l’appétit de toutes les amours.
Après la naissance de leur fille, leur cuisine con
serva des allures de laboratoire de chimie. Gomme
ils s’étaient adressés aux magies des aliments exci
tants pour créer, ils continuèrent le festin pour se
donner les forces nécessaires à un élevage cons
ciencieux. Sans cesse, madame Lordès rôdait au
tour du fourneau, une grande machine de fonte
sombre encastrée sous une cheminée monumen
tale, dans une vaste pièce carrelée de grès verdâtre
dont une des portes ouvrait sur la cour. M. Lordès
ne dédaignait pas les couvercles des casseroles, et
la bonne, une grosse lourde fille de ferme attirée
dans la ville par l’attrait des riches mangeailles,
aidait, de son mieux, les deux époux, tout en
n’oubliant pas de prélever sa dîme. Eternellement
allumé, le feu du fourneau sombre cuisait et re
cuisait les infernaux ragoûts du Midi, que dévo
rent les gourmets en clignant les yeux et en affec
tant de dissimuler leurs appétits, comme s’il s’a
gissait d’une envie de femme enceinte ou d’un acte
libidineux. Les plats bordelais relevés de condi
l’animale
25
ments venus des quatre coins du monde, les
viandes rehaussées de frottis d’ail et de poivre de
Cayenne, les sauces aux piments rouges, persillées
de fines herbes plus ou moins vénéneuses, les fro
mages à l’échalote, la charcuterie au vin blanc,
faisaient leur ordinaire, et de cet ordinaire aurait
frémi un viveur blasé. Chez ces gens sages, tristes
un peu, l’un presque dévot, l’autre presque philo
sophe, se mixturaient des repas de Romains de la
décadence, et ce régime diabolique n’agitait plus
leur sommeil, ils ne trouvaient même plus de goût
à rien.
Tout était fade pour un homme qui saupoudrait
ses aubergines d'une légère pincée de poudre de
chasse, système fécondant indiqué jadis par un
paysan madré au retour d’une consultation épi
neuse, et tout paraissait permis à une femme qui
introduisait dans les rôtis de mouton un tantinet
de sel d’oseille, afin de les empêcher de se gâter,
quand le gigot, étant gros, devait faire trois fois.
L’été, sur le dressoir de cette vaste cuisine aussi
fraîche que le réfectoire d’un couvent, s’étageaient
les pastèques, les melons à demi vidés de leurs
graines et remplis ensuite de vieille eau-de-vie ou
de kirsch. L’hiver, des chapelets de champignons,
de cèpes découpés comme des rondelles de cuir
fauve séchaient sous des fumigations de bois de
lavande, recélant, dans leur causticité d’amadou,
de véritables incendies d’estomac. Des bouteilles
à large goulot contenaient le cornichon des pays
2
L ANIMALE
26
du soleil, l’épi dé blé cueilli avant sa maturité et
mis à macérer avec des muscades, enfin les truffes,
le royal empoisonnement des bonnes chères. Au
courant du mois de septembre, toutes les tables
se garnissaient de la dépouille des angéliques. Ici
elles se figeaient dans le sucre candi, là elles infu
saient dans le rhum avec des graines de coriandre
et d’anis. Partout on voyait s’allonger, comme
des tronçons d’un même serpent, les côtes énor
mes, d’un beau vert mort, prêt à renaître vert lu
mière sous une addition d’alun et de fleurs de vio
lettes. Madame Lordès n’employait pas encore
l'arsenic pour obtenir un vert métallique, mais
cela lui arriverait un jour, du train où allaient les
assaisonnements dans cette maison.
La conversation des époux se traînait du dernier
moyen de confire sans dénaturer la fermeté de la
plante au besoin qu’on éprouvait de stimuler ses
digestions. M. Lordès — les clients, si rares, éloi
gnés — se rendait à un certain placard, situé dans
une chambre hermétiquement close, sans meu
bles, tirait des bocaux, des entonnoirs de cristal,
du papier Joseph, et compulsait de vieux manus
crits prêtés par le curé d’Estérac.
Laure assistait aux multiples édulcorations,
trempait ses doigts, suçait un moceau de cannelle
qu’on jetait une fois le sirop passé. La gourman
dise se développait, en elle comme une religion. Le
mystère de cette chambre, les dalles de la cuisine
qui avaient des rapports avec celles de l’église, le
l’animale
27'
ton sentencieux du notaire, la disposaient à croire
que les liquoristes sont des prêtres et fabriquent
des hosties où la divinité est agréablement rem
placée par le sucre.
On recevait peu dans la demeure du notaire,
mais chaque visite était un nouveau sujet de dis
cussions culinaires. On s’installait, le dimanche,
après la messe, dans le salon, un salon lugubre
orné seulement d’une suspension en terre cuitej
percée de trous qui laissaient choir la chevelure
verte d’une plante grasse ayant la transparence du
verre filé. La table guéridon, à pieds d’acajou
massif, se couvrait tout de suite de flacons bi
zarres. On servait aux hommes des eaux-de-vie
épicées selon les nouvelles formules, aux dames
on faisait passer la boîte d’angéliques, les biscuits,
les liqueurs douces, en échangeant la plaisan
terie d’usage.
— Il vaut mieux payer la note du pâtissier que
celle du médecin.
D'ailleurs, aucune imagination ne s’éveillait
plus haut que leurs paupières. Tout ce sucre, atté
nuant les effets des épices et le feu des alcools,
leur procurait des griseries onctueuses d’où la poli
tique et l'amour, deux sujets brûlants en province,
étaient absolument exclus.
Le capitaine de gendarmerie, l’intime de la
maison, de l’air abruti d’une sentinelle qui a froid,
dégustait les liqueurs vertes, roses, jaunes, am
brées, comme un bœuf qui aurait bu par mégarde
28
l’animale
des eaux de toilette. Il n’avait qu’une réponse:
« Ça sent le savon, votre sacrée machine! »
Et le notaire luttait contre cette inertie avec
tous les engins de destruction qui peuvent se
fourrer sous une étiquette deliquoriste: «Voyons,
capitaine, il y a encore celle-là, tendez-moi votre
verre! Vous allez m’en dire des nouvelles. C’est ma
dernière création. J’ai trouvé la recette dans un
journal de modes, et j’ai fait venir mes ingrédients
de Paris. »
Le capitaine avalait, restait un moment tout
rêveur, désirant y aller de sa bonne volonté : « Oui,
oui, concluait-il, c’est fameux... un mélange d’eau
de Cologne et de citron... Je ne déteste pas ça...
pourtant... Non, tenez, je vais me rincer avec un
peu de rhum pur : vous permettez? »
Le notaire, vexé, feignait une gaieté bruyante :
il sortait un instant, revenait avec un bocal de
prunes, ce’ qui allumait les dames, car la prune
remuera toujours laconcierge sommeillante au fond
du cœur de chaque provinciale... Laure, assise sur
un tabouret, goûtait de tout dans tous les verres,
sans préférence déterminée, puis elle emportait un
bâton d’angélique pour jouer à la dînette. Elle
aimait à manger ses friandises lorsqu'elle était
seule et qu’on ne la regardait plus. Souvent, elle
se glissait à quatre pattes derrière un fauteuil ou
dans un coin de la cour; là, elle croquait, masti
quait, flairait, goûtait en imitant les petits chiens
qui dévorent, l’œil sournois et la queue entre les
29
L ANIMALE
jambes, n’aimant pas les gêneurs. Nulle poésie ne
sortait de cette fillette autre que celle delà brute :
les jolis mouvements ou la drôlerie de l’attitude.
Déjà très femme, puisque sans penser elle-même,
elle faisait penser, et toujours gardant la crainte du
mal, à l’état trouble, comme une idée de bête
qui voudrait s’émanciper mais qui appréhende
les coups, les liqueurs, les bonbons, les jeux, les
récompenses, les médailles d’honneur ouïes dîners
fins, lui semblaient des choses d’autant meil
leures qu’elles pouvaient être défendues certains
jours. Elle avait remarqué, en jugeant avec sa
logique de petit animal rusé, que tout ce qui
était très bon s’accompagnait d’une sensation
de mal faire. On ne prenait de plaisir bien réel
qu’à dissimuler ses jouissances. Mangée en ca
chette, l'angélique était meilleure que l’angé
lique du dimanche, prise devant la société, d’un
geste retenu de demoiselle raisonnable. Quand le
chat de leur bonne volait une viande, à l’office,
c’était quelquefois la viande dont on lui avait offert
déjà un morceau et dont il n’avait même pas
voulu. Laure Lordès savait se taire à propos, re
fusait une seconde assiette de crème, et, à l’office,
allait se courber sur le plat, tirait sa langue en
lapant comme un chat.
2.
Laure eut une maladie de langueur vers sa
dixième année. Elle ne mangea presque plus,
recherchant des mets impossibles, des crudités ou
des gâteaux dont elle avait l’envie juste à l’heure
du potage. Sa mère ne lui laissait pas, comme on
dit, poser les talons par terre; elle s’ingéniait à
lui découvrir un quinquina point trop écœurant.
Son père lui tâtait le pouls avec une émotion céré
monieuse qu’il ne prenait pas la peine de dissi
muler, et qui impressionnait la fillette, la faisant
se replier de plus en plus sur elle-même. On sup
prima la classe, le catéchisme, les visites, les
courses à la ferme qu’on possédait du côté de
Pivasse, un hameau proche d’Estérac; on sup
prima les leçons de piano, les cours de dessin et
l’apprentissage de la broderie chez la lingère
voisine.
Il aurait fallu peut-être remplacer tout cela par
des leçons de gymnastique; mais, à Estérac, la
l’animale
31
gymnastique avait une réputation d’indécence si
bien établie que personne n’y songeait. Le méde
cin, appelé, parla de croissance et d’affection ner
veuse; il ordonna un vin ferrugineux dans lequel
M. Lordès introduisit, religieusement, une de ses
dernières créations, histoire de le parfumer.
Elle respirait, dans la cour où elle allait jouer,
un air tiède, aux relents de moisi, que masquaient
les senteurs des robustes angéliques. Elle se pro
menait gravement, réfléchissant à la tristesse d’être
isolée, pour s’amuser, se disant qu’elle aurait ten
drement aimé un petit frère. A l’étude, il y avait
bien un jeune clerc de quinze ans, saute-ruisseau si
chétif qu’on l’eût pris pour un gamin; mais Laure
n’en voulait pas approcher, détestant d’instinct les
infirmes, car il était borgne et vous examinait de
son œil chassieux avec une fixité décourageante.
Dans la grande fenêtre verdie donnant sur cette
cour, on apercevait, de temps en temps, l’œil de
ce clerc comme une tache sanguinolente s’appli
quant sur la vitre, et Laure frémissait d’un dégoût
qu’elle n’essayait pas de dissimuler. D’ailleurs, ce
clerc n’y voyait que pour écrire, prétendait son
père; encore fallait-il qu’il frottât le papier du
bout de son nez remarquablement aigu. Elle
gagnait le coin sombre où s’épanouissaient les
plantes sacrées, elle pénétrait sous leur voûte
obscure, s’étendait somnolente à l’ombre de ces
branches savoureuses qui l’imprégnaient de leur
odeur forte comme l’odeur d'un secret rut de
32
l’animale
fleur. A quoi pensait-elle? A rien de bon. Elle se
tournait et se retournait dans sa vie pour essayer
d’en briser les parois, la trouvant déjà trop étroite.
Ainsi font les jeunes fauves dans la cage, se tour
nant et se retournant pour découvrir une issue à
quelques vilains coups de leur part. Sans amer
tume, elle ne reprochait pas à ses parents ou à
ses institutrices les punitions qu’on lui avait admi
nistrées, elle ne concevait pas une vie exempte
de punitions, c’est-à-dire exempte de l’envie de
mal faire. Sa plus grande sagesse était une indif
férence colossale pour tout ce qui ne lui présen
tait pas la jouissance immédiate d'une gourmandise
ou d’une coquetterie. Sauvage comme une PeauRouge, ses diverses civilisations se résumaient en
désir d’un fruit défendu, d’un ruban, d'une ver
roterie surtout! Les perles, les boutons, les pail
lettes la ravissaient. Elle avait inventé un jeu très
silencieux, d’une extraordinaire simplicité. Il con
sistait à faire la marchande avec des pendeloques
d’un ancien lustre relégué au fond du grenier.
Ces morceaux de cristal taillés à facettes, ces
prismes qu’elle se posait sur un œil en regardant
le ciel, la comblaient de félicités. Son père lui
avait expliqué longuement les curieuses expé
riences qu’on peut produire en s’aidant du prisme,
et les cigares allumés sous la loupe que chauffe le
soleil, et la très précieuse décomposition du
spectre solaire, mais l'enfant, sans sourciller aux
manifestations pédantes de M. Lordès, ne répon-
l’animale
33
dait rien, prenait des figures éblouies, puisse sau
vait pour jouer avec sa verroterie d’une manière
moins savante. Elle alignait les bouts de cristal
taillés, les plus petits d’abord, les plus gros ensuite,
appelait le mur monsieur ou une chaise madame, et
le trafic de sauvagesse commençait.
— Si vous le désirez, monsieur, je vous vendrai
trois diamants pour trois couteaux. Ah!... vous
ne voulez pas ? Eh bien ! gardez vos couteaux, je
garde mes diamants.
Ses poupées l’enthousiasmaient peu. Un être qui
dit papa et maman, toute la vie, autour de vous,
cela lui semblait une perspective assez désagréable
pour une dame. Pour une petite fille, le simulacre
de cet être-là ne l’intéressait pas autrement. Elle
s’arrangeait de façon à posséder la plus belle pou
pée de la ville, et la mettait dans le tiroir d’une
commode sans s’en inquiéter davantage. Les livres
dorés sur tranche, enluminés, l’exaspéraient, ne
différaient guère des pensums, et les jeux réputés
instructifs l’assoupissaient quelquefois tout dou
cement sur les genoux de son père. Le notaire ne
rêvait qu'au précepte : instruire en amusant. C’é
tait son fétiche, sa monomanie. Toutlui servait de
tremplin pour y faire sauter trois ou quatre phrases
techniques destinées à étonner son écolière; mal
heureusement, l'écolière, que cette clownerie
macabre agaçait, ne voyait, de son côté, que le
moyen de s'amuser en s'instruisant, et elle lâchait
vile les jeux sérieux, revenant à la verroterie. Ma-
l’animale
34
dame Lordès haussait les épaules. Une fille en sait
toujours assez quand elle peut compter des perles
jusqu’à cent.
Un dimanche, la cuisinière fit signe à Laure de
sa porte. Elle abandonna son sac de diamants
dans les angéliques et courut vers la cuisine.
Dans la pénombre de la vaste pièce, près du four
neau brûlant toujours comme le creuset de l’al
chimiste, Laure aperçut un garçonnet de son âge
qui tenait une corbeille, de l’envergure d’un
énorme nid, pleine d'œufs d’oiseaux.
— Qu’est-ce que c’est que ça? demanda-t-elle
curieusement.
— Ah! mademoiselle, lui répondit la bonne,
c’est le remède à votre maman, un vrai régal je
vous jure. C’est des œufs de pié pour faire une
omelette. On dit, dans les campagnes, que l’ome
lette d'œufs de pie guérit du mal de langueur.
Ce garçon avait raflé au hasard œufs de pie,
œufs de merle, œufs de chardonneret, œufs de
rossignol (ceux-là bruns piqués de points rouges),
et des œufs de colombe.
Madame Lordès entra, suivie du notaire. La mère
s’extasia, le père éclata de rire, tout en convenant
que les remèdes des bonnes femmes ont souvent des
effets inattendus. Il se piéta pour dire que, l’œuf
contenant le principe de la viande de volaille sous
son plus mince volume, les œufs d’oiseaux, ces êtres
si vifs, si agiles, devaient... Il s’embrouilla et
darda des regards féroces sur le petit paysan ahuri.
l’animale
35
La bonne prépara la poêle, mit à- fondre une
onctueuse graisse d’oie pendant que les enfants
cassaient les œufs de leurs mains expertes à manier
les objets microscopiques. Ces œufs les amusèrent
avec leur jaune gros comme une lentille, leur
blanc qui n’aurait pas rempli un dé à coudre.
C’était la véritable dînette des écoles buissonnières.
— Déjeunez, mes enfants, dit le notaire avec
importance; et toi, Laure, ma petite, sois aimable,
fais les honneurs. Tu dois remercier ce garçon de
1 a peine qu’il a prise et oublier qu’il n’est pas de
ton rang.
Il sortit.
Madame Lordès, discrètement, les laissa finir
leur dînette seuls. Laure sentait déjà que le
remède opérait. Elle questionnait fiévreusement
son hôte et l’accablait de cuillerées de confiture,
qu’elle mettait sur son pain à elle pour lui faire
goûter à lui. Ils échangèrent leur nom. Il s’appe
lait Marcou, un diminutif de Marc. Il allait faire
sa première communion comme elle, et il savait
des choses sur le catéchisme qu’elle ignorait. La
bonne leur fourrait des lapes dans le dos, en ré
pétant : « Si on ne croirait pas un petit mari et une
petite femme ! » Très égayés par le vin pur dont ils
eurent le droit d’arroser l’omelette, ils décidèrent de
s’amuser aux diamants dans la cour.
Elle paonnait devant le paysan embarrassé d’une
blouse neuve et de forts souliers à clous. Elle le
mena sous les angéliques ; ils s’assirent dans la
36
l’animale
demi-obscurité de la voûte verte, où régnait une
fraîcheur odorante comme dans cette cuisine de
riches. Le garçonnet écarquillait les yeux, admi
rant ce feuillage gigantesque.
— C’est des betteraves ? demanda-t-il.
— Tu es bête toi-même, répartit Laure le pin
çant ; c’est des plantes sucrées qui se mangent le
jour de l’an dans des boîtes.
— Allons-nous en ! La tête me tourne ! ajou
ta-t-il.
— Non, restons là, nous jouerons à dormir. Tiens,
comme ça. Nous nous sommes arrêtés dans une
auberge, au coin d’un bois... des voleurs nous
cherchent pour nous voler nos diamants... cache
tés sous ta blouse. Nous sommes un monsieur et
une dame. Comment allons-nous nous appeler?
Tant pis! Tant pis ! nous ne nous appellerons pas,
je ne trouve pas de noms. Et puis, nous avons
peur, nous nous couvrons la figure.
Elle lui jeta son tablier sur la tête, le forçant à
s’étendre près d’elle. Complaisamment il imita le
bruit des voleurs qui essayent de démolir l’auberge.
De loin, M. et madame Lordès, entourés de leurs
visiteurs des journées dominicales, murmuraient
aces cris aigus, ces hou ! hou ! furieux des enfants :
— Ilein, les gaillards, ils s’amusent ferme ! Notre
Laure aura de l’appétit ce soir!
— Toi qui te moquais de mon omelette d’œufs
de pie, — ajoutait la mère triomphante.
Mais bientôt le silence se rétablit, un silence
l’animale
37
singulièrement profond. Les angéliques, immo
biles, dans la tiédeur de cette après-midi de prin
temps, semblaient se faire les complices d’un
mystère. Elles avaient un aspect si impénétrable,
des feuilles si enveloppantes et un arôme si étour
dissant, qu'on les eût prises pour de grandes
dames sournoises étalant leurs jupons sur une
chose qu’on ne doit pas voir...
Laure tenait le garçonnet serré contre elle. Ils se
regardaient, les prunelles noyées d’une langueur,
la peau moite et les lèvres sèches. Leur gosier ne
pouvait plus formuler de sons humains, ils avaient
des grognements de bêtes qui se flairent et se re
connaissent. Marcou résistait, au début de ce nou
veau jeu; il riait, se débattait, n’osait pas lui li
vrer sa peau nue, bien qu’il fût baigné de frais. Il
ne s’abandonna que parce qu’elle l’embrassa très
tendrement dans la poitrine, à la place où il avait
des petites taches de sein comme elle-même, ce
qu’elle lui prouva en écartant sa chemisette. Ils se
frottèrent, museau à museau, cœur à cœur, sa
chant qu’ils faisaient mal, le garçon craignant
éperdument l’irruption des parents ou de la bonne,
et la fille ayant peur pour le plaisir d’avoir peur,
de se bien persuader qu’elle commettait des actions
défendues. Ils ignoraient le nom de ce jeu, ne se
demandaient pas du tout pourquoi ils y jouaient.
Ce besoin de se frotter leur était poussé comme un
appétit subit de fruit vert. Ils se savouraient l’un
l’autre avec des dents irritées, la salive plus rare,
3
l’animale
38
dans le même état que ceux qui goûtent pour la
première fois à de l’épine-vinette. C était délicieux
et douloureux, et tout de suite ils avaient compris
que ça ne finirait jamais, qu’ils n’apaiseraient pas
cette faim effrayante de sensations acidulées, qu’ils
mordaient dans le vide.
Non seulement le jeu fut repris à chaque retour
du garçonnet, mais encore la jolie petite Messaline
en herbe y convia les fils du capitaine de gendar
merie, deux gros sournois que leur père amenait
chez le notaire pour manger de l’angélique... Jus
qu’au jour où Marcou afficha des audaces qui le
firent mettre à la porte par la bonne, lui, le balourd
sacrifié aux autres mieux élevés, sachant mieux
dissimuler leurs instincts de malpropres jeunes
animaux flaireurs de jupes.
— Tiens! Le petit Marcou ne revient plus,
remarqua madame Lordès, un dimanche, à
table.
— Ma foi, madame, riposta la bonne qui distri
buait le pain, ce n’est pas dommage. Ges garçons
de paysans ont de sales manières !
Laure prit un morceau de pain dans le panier,
fixa ses prunelles sur la bonne, en murmurant
d’une voix douce:
— Louise a raison, maman, ce petit garçon est
mal élevé. Il dit de vilains mots. Je ne veux plus
jouer avec lui, moi.
Et la bonne, magnétisée par ces yeux noirs, scin
tillants d’une humidité fluide, se sentit émue, ne
l’animale
39
voulut rien expliquer à ses maîtres, par respect
pour une si touchante ingénuité.
Il revint. Un matin de marché, on le vit s’asseoir
sur le perron, la tête basse, tout navré, montrant
une tristesse d’homme qui faisait peine. Laure, de
bout près d’une croisée ouverte, l’examinait en
pinçant les lèvres et avec quelque chose de mort
pour lui dans les prunelles, jamais elle ne lui par
donnerait sa maladresse. Quel pataud ! Aller com
promettre tout l’avenir d’un jeu si bien inventé!
Les fils du capitaine de gendarmerie, au moins,
savaient se mieux tenir et ne prenaient pas des
initiatives ridicules. Marcou la dévorait du regard.
Il serait entré par la croisée sans la terreur qu’il
avait du notaire. Sa blouse neuve bouffait autour
de lui comme un ballon bleu, et ses maigres
jambes, terminées par de gros souliers de cuir
pleins de poussière, lui donnaient un aspect des
plus réjouissants. Laure éclata de rire, lui tourna
le dos. Quelqu'un arriva qui ferma la fenêtre, Mar
cou se retira lentement, un pli creusé au milieu du
front. Il se retrouvait seul à présent, livré aux
affreuses consolations des petits hommes trop tôt
réveillés. Pendant qfie ce cœur naïf se serrait dans
l’angoisse d’un premier chagrin d’amour, Laure
Lordès demandait son chapeau, celui qui avait des
nœuds de satin mauve, pour aller rendre une vi
site.
Peu à peu, ce fut, le long de cette rue d’Estérac,
une espèce d’épidémie nouvelle. Soit que ce quar-
40
l’animale
lier de la ville eût une exposition malsaine, soit
que, situé en contre-bas de la place de l’église, il y
eût plus d’ombre, plus de relents de ruisseaux,
plus de coins de murailles moisies, plus de portes
cochères complaisantes, les enfants de cette rue-là
dépérirent les uns après les autres, et particulière
ment les petits garçons. Les familles ne s’ef
frayèrent pas tout de suite de cette maladie. Si les
enfants manquaient d’appétit et de couleurs, c’est
qu'ils mangeaient trop de fruits ou de sucre. Des
mères vinrent chez les Lordès pour supplier la
femme du notaire de ne pas les gâter, le dimanche.
Madame Lordès souriait aristocratiquement.
Elle aimait ce rôle de protectrice des voyous. Il ne
lui déplaisait même pas qu'on s’offrît une indiges
tion chez elle. Si Laure semait des friandises sur ce
jeune troupeau de gourmands, elle était bien libre,
et cela ne prouvait que la bonté de son cœur.
— Nous ne sommes pas des richards, déclarait
M. Lordès, mais quand nous traitons nos jeunes
convives, nous avons toujours une boîte d’angé
liques à leur disposition. Les enfants sont les en
fants, que diable !
Et la grande cuisine, les jours fériés, se remplis
sait de galopins. On mettait les rallonges à la table,
et l’on fabriquait des crêpes. De l’étude, le notaire
surveillait les jeux de la cour, c’est-à-dire qu’il pé
rorait avec ses amis en leur désignant, de temps en
temps, les soldats de l'avenir qui simulaient l’as
saut des plantes vertes, ou les ménagères futures
l’animale
41
qui déshabillaient la poupée de sa fille dans un
coin. Laure, se défiant toujours des femelles,
tâchait de les parquer autour d’un jeu avouable, et
elle courait ensuite où l’appelaient ses devoirs de
maîtresse de maison. Elle semblait adorer le bruit,
les furieuses disputes, envenimait toutes les que
relles pour s’échapper cinq minutes à l’écart, suivie
d’un favori.
Une entente cordiale régnait parmi les plus épris
de ses charmes. Dépouillée de vanités et de que
relles fanfaronnes, cette miniature d’humanité
avait une énorme analogie avec l’autre.
Certain jeudi, durant lequel Laure se cacha
complètement sous les feuilles parce qu’il pleuvait,
le clerc de l’étude vint jusqu’aux angéliques; il
rencontra là les fils du capitaine de gendarmerie
qui attendaient et faillit gâter sérieusement la
récréation. Les garçons perdirent la tête, indiquè
rent que Laure était là. Alors le clerc ne dit rien
de ce qu’il aperçut : il se retira, ne chercha pas à
revenir. On informa Laure, qui haussa les épaules
en répétant : « Vous êtes des bêtes ! » car elle ne
craignait guère cet œil de borgne s’il la dégoûtait.
Entrant dans son onzième année, Laure, mainte
nant, continuait ses classes. A cause de la crois
sance, on lui permettait toujours une foule de fan
taisies, on tolérait les pires escapades sous le
spécieux prétexte qu’un enfant qui se forme
a besoin de mouvement (et aussi pour ne pas dé
ranger la domestique). Tantôt on lui confiait des
42
l’animale
commissions chez les fournisseurs. Tantôt la petite
une telle l’avait priée d’avertir sa mère qu’elle était
en retenue. Aux leçons, elle récoltait des nouvelles
des frères par les sœurs. Elle savait à quel endroit
Jacques jouait aux billes, et quelles rues prenait
Jean pour aller au catéchisme. De la sorte, elle se
trouvait perpétuellement en retard. Le catéchisme
était un rendez-vous merveilleux. Ça réussissait
vis-à-vis de tout le monde, et puis les filles, les
garçons pouvaient se mêler, on ne les blâmait pas
en les voyant se grouper sur la place du parvis.
Les bonnes se mettaient à jacasser de leur côté,
pendant qu’on se glissait des billets entre grands
et qu’on se poussait du coude entre plus petits. Au
catéchisme, parmi les bousculades avec les chaises
vides, Laure préparait ses recrues, fixait son choix,
leur offrait des images de piété dont elle garnis
sait son carton à dessin. Elle avait des allures
si serpentines, des gestes si souples, si enve
loppants, qu’il eût fallu être bien sot pour lui
résister.
Quelques-uns, sentimentaux, lui juraient un ser
ment d'amitié pour la vie. D’autres, jaloux, pleu
raient quand elle leur faisait une infidélité. Selon
les tempéraments, elle était leur petite mère ou leur
petitefemme, mais presque toujours elle s’adressait
aux.gamins plus jeunes qu’elle, redoutant les gar
çons déjà formés, de treize et quatorze ans, qui la re
gardaient sous le nez avec des grimaces railleuses
ou obscènes. A ceux-là elle imposait le respect
l’animale
43
par des attitudes royales, une indifférence absolue,
souvent des phrases froidement polies.
Un jour, le fils d’un professeur du collège lui
soupesa les cheveux.malicieusement, en lui deman
dant si c'était la queue du cheval de son papa. Elle
lui flanquaurie paire formidable de gifles, qui reten
tit dans toute l’Eglise. Le curé interrompit la leçon
pour pouffer au fond de son gros livre. En voilà une
qui n’y allait pas de main morte! Jeux de mains,
jeux de vilains! Et il gronda le garçon, la fille
du notaire n’étant pas, après tout, la première
venue.
La cérémonie des robes blanches fut un triomphe
de jeune épousée pour Laure Lordès. Ses petits
mâles, ébahis, la contemplèrent tout un dimanche
vêtue de mousseline, perdue dans une auréole de
cierge et jolie, plus jolie qu’une sainte. On colla
tionna dans toutes les maisons, le vin fin et les li
queurs généreuses coulèrent pour ce petit peuple
d’élus.
Ces joies divines, mélangées de quelques re
mords, causèrent des attendrissements. Les mères
tamponnaient les yeux de leurs filles en leur par
lant du ciel et des sacrifices qu’elles avaient faits
pour que leurs petites eussent des costumes dignes
de la solennité. Laure, sachant que ça serait très
remarqué, demanda pardon à ses parents publique
ment pour tous ses péchés, toutes ses désobéis
sances. Elle songeait peut-être sérieusement à se
débarrasser du tas, qu’elle jugeait lourd, puis-
44
l’animale
qu’elle en trouvait l’occasion. Madame Lordès san
glotait, murmurant :
— Mon pauvre ange! Est-il Dieu possible!... Æh!
mesdames, moi qui n’en ai jamais que de la satis
faction. •
M. Lordès, malgré son républicanisme bien
connu, dut sortir du salon, trop émotionné pour ne
pas éclater devant les voisins. Il s’enfuit dans la
cour, près des angéliques, et là pleura comme un
veau. Ces mousselines blanches lui avaient chaviré
le cœur : effet d’œufs à la neige quand on a trop
dîné.
VI
Laure, que l'on cessa d’appeler petite et dont on
allongea les jupes, demeura près d’une année tran
quille. Sa mère lui avait révélé certaines choses en
un langage louche qui l’avait fait trembler. Elle
s’imagina même un instant qu’on savait tout.
Madame Lordès lui répétait, avec des mines de
compassion, qu’une demoiselle, sur ses treize ans,
ne doit pas courir les rues. Il y a des maladies pas
méchantes qui vous arrivent vers le quinzième
printemps, des fois plus tôt, dans les pays du
Midi; il est convenable de baisser les yeux devant
un jeune homme. Rien de plus naturel, par
exemple, que de jouer à la poupée, car on se ma
riera, on aura des enfants. Mais, avant le mariage,
il faut être prudente, éviter les occasions de co
quetteries, ne pas sauter sur les genoux des mes
sieurs pour les câliner, comme Laure avait la dé
plorable coutume de le faire. En général, les mères,
déjà trop âgées pour se rapprocher de leur fille
3.
L ANIMALE
46
dans l’intimité de ces époques solennelles, excellent
à fabriquer ces sortes de pots-pourris du senti
ment. Elles disent ce qui est inutile, quand il
vaudrait mieux taire tout à fait ou éclaircir bruta
lement. Madame Lordès ne manqua point d’entor
tiller ses discours d’un triple voile, comme il sied;
elle eut des physionomies apitoyées et railleuses,
des signes d’intelligence à l’adresse de leur bonne,
des rires en dessous, et Laure, ne songeant qu’à
ses polissonneries, se tourmenta longtemps de
l’idée qu’on l’avait surprise derrière les angéliques.
Comment? Qui avait parlé? Elle se livra aux en
quêtes les plus minutieuses, questionna même,
d’un air naïf, le clerc penché sur son papier. Il
tourna vers elle son œil rouge, et eut une expres
sion vraiment effrayante pour lui répondre :
— Ehbien, quoi? Vous m’embêtez!
Non, le clerc, pas plus que les autres dans la
maison, n’était au courant de ses mœurs. Alors,
que signifiaient les phrases à double entente de sa
mère? Elle ruminait cela pendant des nuits, à
l’ombre pure de ses rideaux en percale. S’exacer
bant le cerveau pour deviner le fameux mystère
qu’on lui cachait, elle ne dormait plus, ne mangeait
plus, prenait les pâles couleurs. Enfin, elle décou
vrit, dans sa monstrueuse logique de vicieuse, que
ses gamineries, qu’elle croyait tout simplement des
jeux défendus, devaient se produire entre grandes
personnes, sous les vocables amour et mariage.
Partie de là, elle songea que la maternité pou-
l'animale
47
vait bien ressortir de ces différents exercices, et elle
faillit tomber malade tellement sa perplexilé aug
menta. Quel était l’exercice dangereux ? Elle passait
son temps à fouiller les dictionnaires, se remémo
rait des détails, des conversations de femmes, in
terrogeait la bonne, les couturières venant en
journées, créatures toujours prêtes à narrer des
histoires malpropres. Elle ne fut un peu rassurée
que par une vieille mendiante qui lui dit, moitié
plaisantant, moitié se fâchant, qu’on ne faisait des
petits que lorsqu’on avait l’âge. Les enfants ne pou
vaient pas faire des enfants, c’était une évidence.
Madame Lordès s’étonna du brusque changement
de conduite de sa fille. Laure se cloîtrait, dépéris
sait, fuyant les occasions de coquetteries, selon le
précepte, mais de coquetteries spéciales, insoup
çonnées chez elle. La pauvre chérie, pensait la
mère, prenait trop de raison ; elle allait d’un ex
trême à l’autre, comme toutes les belles natures,
s'enthousiasmant pour la vertu ; bientôt elle leur
parlerait, sans doute, de se faire religieuse. Que de
fois la mère, émue, avait contemplé sa fille récitant
sa dizaine de chapelet, le matin, et que de fois,
attendrie par de vieux souvenirs de lecture, la mère
avait attaché des ailes blanches, d’une blancheur
argentée, au dos de la petite dévote, pendant que
Laure se demandait, interrompant sa prière, le re
gard vague :
« Suis-je oui ou non enceinte? »
Cette hideuse crainte de la maternité, pesant de
48
l’animale
tout son poids sur ce jeune corps d’adolescente, le
pliait, le brisait, et la mère, admirant béatement ce
prodige de la raison s’incarnant dans une écolière
de treize ans, répétait au père: « Notre fille est
déjà tout mon portrait. » Le malheur c'est que les
filles de treize ans ne sont jamais tout le portrait de
leur mère de quarante-cinq ans. De la sveltesse de
Laure nul courant électrique n’allait à l’épaisseur
de madame Lordès. Qu’est-ce que les sens rassis
pourrontbien apprendre aux sens très nouvellement
émoustillés? Et d’ailleurs, en considérant sans
parti pris les nombreuses étapes de la maternité
affectueuse, qu’y trouverait-on qui pût mettre une
âme fraîche en garde contre les hontes du corps ?...
Quand la fille a trois mois et qu’elle ne représente
qu’un paquet de chair en panade, les femmes ne se
rassasient pas de couvrir de caresses ce petit ob
jet inerte ; quand la fille a douze ans et que la ten
dresse effective serait pour elle un dérivatif, la
mère, la plupart du temps, la sèvre de caresses,
d’abord parce que ce n’est pas l’usage, ensuite et
surtout parce que l’objet, déjà trop connu, mani
festant des volontés, les mères n’ont plus pour lui
de goût aussi vif. Or, ce n’est pas quand il ne
ressent rien que l’enfant a besoin de caresses et de
bruyants témoignages d’affection, c’est quand il
éprouverait du plaisir, mon Dieu oui, le mot peut
se lâcher, du plaisir à être caressé qu’il faudrait
se sacrifier à lui et l’entourer de soins amoureux.
Mais les mères appellent cet âge l'âge ingrat : elles
>
l’animale
49
n’ont pas vu, dans ce crépuscule qui descend sur
la face de leurs enfants et les fait grimacer, elles
n’ont pas vu s’estomper la ride affreuse du désir
inassouvi; les mères sont des bêtes, elles tiennent
de la bête avant de tenir de l’ange, et leur vanité,
pourtant, leur montre leur portrait réduit sous la
seule forme de l’ange. Donc, pauvre petit ange, tu
deviens laid, tu deviens volontaire, capricieux :
mes baisers n’ont plus le même plaisir à parcourir
ta dégingandée petite personne; si tes lèvres ont
des faims de femelles qui désirent préluder aux
jeux de l’amour par des jeux innocents, va dans
les jolis ruisseaux, à l'ombre des trottoirs ou des
menthes, avec des bottines ou des pieds nus, et,
cherchant des anges d’un autre sexe, les voyous
des villes ou les galopins des villages, développez
ensemble soit vos appétits normaux, soit vos idées
contre nature! Caressez! Caressez! Il en sortira
toujours quelque chose, ne fut-ce que l’incré
dulité en la matière virginale ! Nous, les mères hon
nêtes, nous ne devons pas savoir, puisque nous
sommes réservées à présent si nous ne l’avons pas
été jadis !...
Laure, toute remplie des troubles de l’âge in
grat, finit par s’aliter. Le médecin conseilla aux
parents un changement d’air, et M. Lordès se rap
pela, très à-propos, que leur ferme, du côté du
hameau de Pivasse, était située dans d’excellents
pâturages.
On y mit la jeune cavale au vert. Et ce fut là
l’animale
50
que la fillette retrouva son premier joujou sérieux:
Marcou Pauvinel, le gars de ses fermiers, Marcou,
devenu vraiment, grâce à elle, une brute bien
spéciale.
Un matin les adolescents se rencontrèrent dans
le jardin potager de la ferme ; Marcou arrachait
des mauvaises herbes, Laure savourait une tartine
de beurre frais :
— On n’est plus des enfants, hein, Marcou?
dit-elle d’un ton bienveillant et n’ayant en somme
rien de mieux à faire dans ce pays perdu que de
renouer l’ancienne conversation.
Il s’accroupit sur ses talons, les bras tombés.
— Non, c’est sûr, on n’est plus des enfants.
Ils n’osaient pas se rire encore, très gênés. Au
tour d’eux s’épanouissaient des roses, si fraîches
qu'elles semblaient lancer chacune un rayon de
leur cœur, et il pleuvait une lumière toute rose
sur les salades. Laure ajouta :
— On ne peut plus jouer, quand on a notre
âge.
Elle songeait aux cris perçants des femmes en
couches dans ce coin de nature candide. A Estérac,
dernièrement, la mercière avait mis au monde un
enfant, et on l’avait entendue chez tous les voisins.
Un silence plana, et les roses paraissaient plus
muettes que d’autres fleurs. Par-dessus le jardin,
le ciel était clair comme une soie.
— On s’amusait bien!... dit Marcou levant les
yeux.
l’animale
51
Laure eut envie d’appeler au secours. Ah! il n’y
a jamais que le premier péché qui compte... et
elle avait fait son premier péché avec Marcou.
Gela pourrait les reprendre, ce mal de se frotter
l’un à l'autre... et il était laid, ce paysan, il était
homme. Sans lui, elle ignorerait les honteuses dé
mangeaisons de sa chair, et les cris des accouchées
la laisseraient froide.
— Non, Marcou, ce n’est pas possible, je ne
veux plus, déclara-t-elle fièvreusement.
Le garçon n’avait rien sollicité, mais il tressaillit.
Dans les obscurités de son âme, il comprit qu’elle
y pensait pourtant au petit jeu des angéliques. Il
ricana d’un rire niais :
— Quoi que vous ne voulez pas, mademoiselle
Laure?
Ce n’était plus le petit goi'et rose apportant des
oeufs de pie à Estérac. Marcou avait des hanches
pointant sous ses hardes comme deux échalas.
Ses cheveux roux tombaient sur ses yeux ver
dâtres comme un roncier sur un précipice, et il
tendait des pattes osseuses, terreuses, qui pou
vaient vous bousculer d’importance, mais quand
il relevait le front ses yeux s’éclairaient de con
voitises, ses cils blonds étaient blancs comme une
frange d’argent au soleil.
Flattée de ce titre : Mademoiselle, un rire aussi
vint à Laure.
— Ce n’est pas la peine de s’expliquer, Marcou,
52
l’animale
Il arracha une graminée, une espèce de folle
avoine, qu’il suça.
— Moi, je ne dis rien, je travaille... Il faut tra
vailler pour passer le temps, quand on s’ennuie.
Il bottela son paquet de mauvaises herbes, puis
s’étendit en lézard sur le sentier, lui barrant la
route. D’un geste lent, il s’amusait maintenant à
promener sa folle avoine dans les jambes de Laure,
s’arrêtant au genou et redescendant jusqu’à la
cheville, ne soufflant mot. Pour se sauver, il fallait
franchir ce corps étendu, elle n’en eut pas le cou
rage.
— Marcou, laisse-moi donc tranquille. Si je le
disais à mes parents.
Elle lui donna un léger coup de pied.
— Tu ne leur diras pas, Laure, répondit tout
bas Marcou.
— Je suis trop une demoiselle, j’ai fait ma pre
mière communion.
Une brise s’éleva qui répandit les parfums du
jardinet. Laure sentait son front s’alourdir. La tête
de Marcou attirait la sienne. Dans ce pur silence
des roses, au milieu de ce petit Eden, elle jeta
cette phrase épouvantable comme on jetterait une
ordure sur un encensoir :
— Non, vois-tu, Marcou, j’ai peur d’avoir un
enfant.
— T’es bête, Laure, ce n’est pas à jouer que les
enfants s’attrapent.
— Tu crois ?
l’animale
53
— Bien sûr. Je connais tous les jeux. Si tu vou
lais, on s’aimerait comme des camarades.
Et il la chatouillait toujours avec son brin
d’herbe folle.
— Oui, c’est une idée, deux garçons qui s’aime
raient d’amitié, murmura Laure les prunelles lui
santes.
Tout de suite Marcou devint rouge, puis pâle. Il
se redressa, la prit par la main.
— J’ai une cache, dit-il, allons-y. Pas de danger
où je te mène...
Ils traversèrent le jardin, la cour, et Marcou dit
à voix haute en passant devant la ferme :
— Venez donc voir nos bœufs, mademoiselle,
ils ne sont pas méchants.
Une précaution bien superflue, car la mère
Pauvinel, occupée à trier du linge pour la lessive,
ne s’inquiétait pas de la demoiselle. Dans la vaste
écurie des bœufs, ils hésitèrent un moment, se
brûlant les paumes à frotter leurs mains encore
indécises.
— Il fait bien noir, ici ! soupira Laure toute
palpitante.
— C’est comme à l’église, il fait de la nuit...
Montons au grenier, veux-tu, sur le foin ?
Ils gravirent un léger escalier de bois qui trem
blait sous eux, et quand ils furent dans le foin
sec, dans ce grand océan de vagues mortes, ils se
trouvèrent tellement heureux qu’ils poussèrent,
en même temps, un petit hurlement de joie., La
l’animale
54
lucarne du grenier formait une lune bleue que
rayait le vol des hirondelles, et des colombes
venaient se becqueter au bord de ce trou de ciel
comme au bord d'un nid. Laure se précipita dans
le foin la tête la première. Marcou la rejoignit,
soulevant des brassées de fleurettes sèches, la
recouvrant des jaillissements de ce grand bain de
verdure fanée, se noyant avec elle dans un abîme
de voluptés âpres qui leur cuisaient la peau.
Il voulut la dévêtir. Laure se défendit, la pudeur,
pour elle, consistant dans les vêtements. Tout ce
qu’on voudrait, mais pas cela. Ils se disputèrent,
en grognant comme deux jeunes chiens, se mon
trant leurs dents blanchies à travers les herbages,
mordant ou le foin, ou la chair, s’administrant des
claques sonores et se baisant les joues avec des
museaux grimaçants. Enfin, il la renversa, la dé
pouilla de son sarrau, la mit peu à peu toute nue.
Laure, prise d’une terreur superstitieuse, pensait
qu’elle serait punie à cause de sa nudité. Elle fit
machinalement un signe de croix. Parce trou bleu,
Dieu la regardait, elle le sentait bien, Dieu qui
voit tout, péché ou bonne action...
— Non! non ! Je ne veux pas. Ça me fait honte
à présent...
La vérité, c’est que ça lui faisait peur, et elle
pleura la moitié du jour, blottie dans le foin,
n’osant plus redescendre l’escalier sans lui! Sans
lui, car l’amoureux avait été obligé d’abandonner
l’amoureuse pour aller soigner les bœufs!...
Auréolé par un vitrail, ce jeune abbé leur prê
chait la modestie, et, d’un geste lent, semant des
rayons du bout de sa manche de mousseline, il les
bénissait en les appelant les brebis du bon pasteur.
Très droit, la tête pâle, les yeux fendus en amandes,
il avait la silhouette, moins le dragon et le glaive,
du chevalier Saint-Georges qu’on apercevait tout
au fond de la nef. Laure l’écoutait sans l’entendre.
Elle venait là, suivie de sa bonne, parce que ça
tuait le temps et que l’église est le seul salon pos
sible dans une petite ville. Elle se confessait peu,
communiait trois fois l’an, mais ne manquait pas
un exercice du Mois de Marie, car elle espérait
toujours y rencontrer une occasion. Un feu inté
rieur la consumait; elle affectait de grandes gaietés
à propos de tout, dissimulant par habitude, et le
désespoir la rongeait, elle ne savait plus que faire
de sa peau. Femme avant l’heure, déjà prête à
56
l'animale
marier, malgré l’apparente ingénuité de ses dixsept ans, Laure n’avait plus le prétexte des jeux
enfantins pour apaiser ses fièvres ; elle ne passait
plus ses vacances chez les Pauvinel. Ses classes
terminées, ses compagnes, ses compagnons dis
persés ou repris par la vie étroite de la famille, elle
restait isolée entre un père toujours paperassant
et une mère occupée de détails puérils. A l’étude,
griffonnant, le nez collé sur son travail, toujours
le même clerc, ce Lucien Séchard, surnommé le
borgne, un infirme, dont l’œil rouge l’avait tant
révolutionnée aux diverses époques de ses gami
neries. Dans la rue, il ne passait personne...
Ce que Laure cherchait, c’était un esclave, un
homme qui l’aimerait pour l’attrait du plaisir, qui
ne gâcherait rien au courant de son existence de
fille honnête, se soumettrait à tous ses caprices,
surtout serait d’apparence ingénue comme elle.
Et, en regardant le jeune abbé qui s’éloignait de la
chaire, elle y songea. Derrière elle, sa bonne, une
vieille créature embéguinée, espèce de sœur des
pauvres, faisait un bruit monotone de lèvres en
égrenant un chapelet.
Depuis le départ de la grosse cuisinière Louise,
toute rebondie, qui s’esclaffait volontiers, on sup
portait cette sorte de chouette dans la maison, et
rien ne réjouissait plus la cour silencieuse, les
sombres feuillages de la vigne, les angéliques
contre les murs aveugles ; rien ne semblait rire
autour des Lordès, ni gens, ni animaux, ni plantes.
l’animale
57
Plus vertes que jamais, les fenêtres s’ouvraient ra
rement, le notaire craignant les courants d’air
pour ses rhumatismes ; madame Lordès, malade,
tout à fait obèse, n’allait plus que de son fauteuil
à la cuisine où le fourneau, d’un noir d’enfer, brû
lait éternellement sans jeter de lueurs.
Laure laissa tomber son front dans ses mains.
On chantait des cantiques, des fumées odorantes
se dégageaient de l’autel orné de fleurs sur lequel
se dressait, au milieu d’un cache-pot en faïence de
tons criards, une angélique offerte par la fille du
notaire.
Non, cela ne pouvait pas durer. Elle passait les
nuits trop affreuses, et c’était idiot de lutter comme
une vierge puisqu’elle ne devait plus être vierge
grâce aux fatales inventions de Marcou, ce rustre
qui l’avait faite femme bien avant l’âge ! Non, elle
renonçait à la pudeur et aux sommeils classiques
de l’innocence sous les rideaux blancs! N’importe
quelles amours seraientmoins honteuses que ses dé
pravations solitaires. Elle portait l’amour dans le
sang, c'était certain, et elle marmotterait des dizainés de chapelet plus tard, quand elle aurait la tour
nure de la vieille servante qui priait derrière elle I
Pourquoi lui faudrait-il attendre un mari si long
temps? Et avec ça que les maris poussaient dans les
rues d’Estérac ! On n’imaginait pas combien ces gar
çons de la ville se montraient placides. Où trou
vaient-ils des apaisements à leurs fièvres? Ga
mins, ils se pendaient après ses nattes ; aujourd'hui,
58
l’animale
tous la fuyaient ou la saluaient de très loin, Il exis
tait donc des coins pour s’embrasser qu’elle igno
rait encore? Se marier? Elle n’y tenait pas beau
coup, ayant bien deviné que le mariage n’assou
vissait pas les créatures de sa trempe. Elle rêvait
d’une autre vie, d’un cloître, si on voulait, mais
d’un cloître où l’on se trouverait deux de sexe dif
férent, perpétuellement en tête-à-tête sur des cous
sins de velours.
Elle cherchait une occasion de se donner, avait
disposé toutes ses batteries pour ne risquer aucun
scandale. Oh ! elle saurait dicter ses conditions,
elle possédait toutes les sciences nécessaires, et ce
n’était ni l’esprit ni la beauté qui lui manquaie nt.
Oui, ce jeune abbé la tentait, à présent. Plus elle
y réfléchissait, plus elle se disait que le salut était
là ! Des bruits couraient sur son compte ; on le
croyait en disgrâce à Estérac, une bien petite ville
pour lui, qui sortait d’un chef-lieu.
En attendant mieux, il remplaçait le curé, de
venu impotent.
La pensée d’un sacrilège ne révoltait pas made
moiselle Lordès ; elle en apprenait de drôles au su
jet des curés, son père ne se gênant guère pour dé
boutonner les frocards quand le capitaine de gen
darmerie dînait chez eux. Des hommes comme
les autres, affirmaient ces deux messieurs en siro
tant leur café, laissant se récrier madame Lordès,
qui n’aimait pas ces discours pimentés, mais qui
finissait toujours pas en rire de bon cœur.
L ANIMALE
... Des hommes comme les autres, seulement ils
gardaient les convenances et ne s’amusaient qu’à
coup sûr. Puisque les jeunes filles et les prêtres
étaient forcés de nourrir au fond de leurs entrailles
une bête : laLuxure, sans jamais avouer ses ravages,
ne pouvaient-ils se réunir contre l’ennemi? Mettre
leurs bêtes ensemble, les parquer en la commu
nauté du plaisir? Laure releva le front, s’examina,
l’œil glissé de côté, sous les cils. On l’avait délivrée
des sarraus et elle s’habillait selon ses goûts, dans
des vêtements très collants, moulant ses formes,
ce qui paraissait simple et enfantin au premier as
pect. Elle portait une robe de lainage brun, une ja
quette de drap noir, bien serrée à la taille, un mo
dèle parisien que sa mère lui avait laissé choisir
A la Reine Berthe, le magasin chic d’Estérac. Ses
lourds cheveux, tressés en une seule natte énorme,
roulaient de gauche à droite sur ses épaules,
comme doués d’une puissance qui leur était propre,
battant ses flancs ou accrochant des personnes au
passage. Coiffée d’une toque de loutre l’hiver, l’été
d’une toque de plumes de paon, elle n’avait jamais
d’autres chapeaux. Ce n’était pas par économie :
elle trouvait que ce genre de coiffure faisait valoir
la longueur de ses yeux et lui laissait la tête libre
pour le jour où elle désirerait la frotter à la tête
d’un voisin. A.urait-elle, ce jour-là, le temps d’ôter
une coiffure, savait-on oùetcomment onse rencon
trerait? Tête de fauve ou tête d’oiseau, elle ne se
préoccupait pas des modes. Sa mère recevait un
l’animale
60
journal intitulé: le Courrier de l’Elégance, qu’elle
n’ouvrait pas, détestant les lectures et les gravures
qui font les femmes en bois.
D'une beauté singulière, sa face s’allongeait en
conservant sa mine d’enfant sérieux qui a des re
mords. Elle avait le nez arrondi, un peu ridé du
bout, un nez de panthère ou de chatte, ses lèvres
tombantes se ciselaient des deux côtés en virgules
voluptueuses ; son teint, très mat, s’ombrait sous
les yeux ; ses sourcils, en fer de flèche, pointus aux
angles du front, allaient se perdre dans la racine
de la chevelure; son regard était doué d'une mo
bilité extraordinaire à cause de ses pupilles se ré
tractant et ne devenant plus qu’un trait, une mince
fissure noire barrant les prunelles brunes striées de
jaune.
Laure était relancée, d’heure en heure, par une
série de petits conseils abrutissants que les mères
croient séant de répéter pour l’honneur du corps,
et Laure, folle de son corps, n’y mordait pas ; elle
s’aimait trop, d’ailleurs, pour ne pas être logique
lorsqu’il le fallait. Ostensiblement, elle vivait selon
les coutumes d’Estérac. Pouvait-on lui en de
mander davantage ?
Assez contente du résultat de son examen, ma
demoiselle Lordès rapprocha son prie-dieu de la
balustrade du choeur. Elle avait une place pri
vilégiée, dans les premiers rangs des notables,
et elle entendait d’une façon distincte les phrases
latines que murmurait l’abbé. La voix du prêtre
l’animale
61
était harmonieuse, nuancée de dédain quand
il se tournait vers son troupeau de jolies niaises
et de vieilles dévotes. Dans ce printemps délicat
de l’église, parmi les flots d’encens, les gerbes de
fleurs, combien de cœurs fanés pour combien de
marguerites fraîches étoilant le fond d’or lumineux
de l’autel ? Ah ! s’il confessait des naïves décidées à
tout lui dire, il possédait, lui aussi, de terribles
sciences! Il savait les secrets des langueurs qui les
prennent au lit durant les rares matinées de pa
resse, et les irrésistibles désirs, quand, dans la rue,
on frôlait le beau garçon du quartier. Il savait tout
et par conséquent devait être capable de tout. Laure,
à travers les volutes de fumée piquées d’éclairs,
contemplait, le jeune homme nimbé de sa couronne
de cheveux bruns.
A quoi pensait-il, lui, dont les yeux ardents ne
se baissaient pas volontiers ? Le factice enthou
siasme que vous procurent les sons majestueux
de l’orgue exaltait l’imagination de la jeune fille,
et l’entraînait jusqu’à se pencher sur la balustrade
pour le mieux voir. Leurs yeux se heurtaient. Il
lui sembla que le prêtre avait remué les paupières
l’espace d’un seconde. Laure se tourna du côté de
sa bonne.
— Joséphine, dit-elle, vous rentrerez seule, je
veux faire ma méditation.
La bonne dévissa lentement un œuf de buis, re
mit son chapelet dans sa coquille, et se mêla aux
groupes de femmes qui sortaient. Les cierges s’é
4
L ANIMALE
62
teignirent, les dernières dévotes s’éloignèrent.
Laure demeura devant l'autel, méditant. Les en
fants de chœur, à leur tour, se sauvèrent, se bous
culant pour aller plus vite. Le jeune abbé, sur le
seuil de la sacristie, enlevait son rochet de den
telles, mettant, à prendre ce soin, toutes les pré
cautions d’une mondaine. Laure le guettait.
Elle franchit l’espace qui la séparait de lui d’un
pas rapide, sans faire la génuflexion tradition
nelle des fervents vis-à-vis de l’autel, et elle péné
tra dans la sacristie.
— Monsieur l’abbé, dit-elle, d’une voix sourde,
je voudrais vous parler.
— Comment, c’est vous, mademoiselle? fit l’abbé
avec un empressement poli; je vais profiter de
l’occasion et vous remercier pour la belle plante
que vous avez offerte à notre Mois de Marie. On
dirait un palmier, cette angélique...
Laure s’appuya au chambranle de la porte.
Comme elle se taisait, immobile, sa figure parais
sant très pâle dans la pénombre, le prêtre eut la
sensation qu’il se passait une chose anormale. Il
demanda, subitement inquiet :
— Que désirez-vous, mademoiselle ?
Elle répliqua, posant sa main sur sa poitrine :
— J’ai mal !
— Vous êtes souffrante ! Ah ! mon Dieu !
Et il s’effara devant cette créature presque incon
nue qui venait droit à lui pour chercher du se
cours. Il avait déjà rencontré sur sa route ces
l’animale
63
yeux quémandeurs et cette bouche féline de tortu
rée d’amour, et déjà il s’était dit, car il observait
les femmes, que cette jeune fille devait souffrir
physiquement ou cacher un tourment moral. Elle
semblait mystérieuse, dans ses vêtements sombres,
comme une urne de bronze, mais si gracieuse de
forme...
— Excusez-moi, monsieur l’abbé, j’ai peur... je
ne pourrais pas traverser l’église, je tomberais...
ma bonne est partie... Permettez-moi de m’asseoir
et ne me quittez pas, je vous en conjure.
Abasourdi, le prêtre se recula d’un mouvement
machinal, referma la porte, ne détachant pas les
yeux de sa bizarre visiteuse. Quel danger couraitelle ou courait-il?
Une veilleuse brûlait dans un petit vase d'albâtre
et les éclairait d’une lumière trouble.
Laure se dirigea vers une des stalles de bois
sculpté qui meublaient la sacristie, puis, tout à
coup, poussant un cri faible, elle tomba en arrière,
se renversant de toute sa hauteur, et risquant de
se briser la colonne vertébrale à exécuter ce tour
de force. Sa tête sonna sur les dalles, rebondit;
elle ne bougea plus, étendue comme une morte
sans que rien ne fût dérangé dans l’ordre exquis
régnant autour de sa personne; ses cheveux enca
drèrent sa tête, prolongeant sa toque de loutre
comme une nappe de fourrure ; les plis de sa jupe
l’enveloppèrent correctement, et elle eut une pâleur
plus idéale sous la noirceur des cils clos.
64
l’animale
L’abbé prit son parti de l’aventure, en homme
qui est humain avant d’être prêtre ; il glissa le
verrou pour ne pas donner lieu à d’inutiles com
mentaires si on entrait, et courut saisir une burette
sur la crédence.
Bouleversé, il répétait, les doigts tremblants :
— En voilà une histoire ! Seigneur ! La pauvre
enfant !
Il attrapa un bout de mousseline qui traînait, lui
frotta les tempes, les narines, lui tapa dans les
paumes. Laure ne bougeait toujours pas.
— Et point d’air pur, ici! ajouta-t-il, c’est déso
lant. Si elle était morte...
Affolé, il posa son oreille contre la poitrine de
Laure : le cœur battait très fort à la vérité. Il hésita
une seconde. Non, cela, il ne pouvait pas le faire.
Ouvrir un corsage, même pour un bon motif, c’é
tait trop scabreux. Il se connaissait bien, il ne tou
cherait pas au sein d’une femme sans perdre la
juste notion des choses, et cette jeune fille avait
une si étrange beauté qu’il serait prudent de ne
plus s’exposer aux sottes tentations.
Une philosophie douce le retenait, maintenant,
sur les pentes dangereuses; il redoutait un nouvel
orage, et, d’ailleurs, se rappelait à propos les der
niers sermons de l’évêque : « Ne donnons pas prise
aux médisances, monsieur l’abbé, tout est là. »
Il s’assit dans une des stalles, des sueurs froides
le long du dos, regardant l’évanouie d’un œil fixe,
comptant les minutes. Le sacristain pouvait venir,
l’animale
65
on pouvait réclamer une extrême-onction... lui
déclarer un mariage ; la cloche pouvait aussi
s’effondrer du haut du clocher, un vitrail éclater
en mille miettes. Il s’attendait à tout, sauf à se
tirer de là sans scandale. Et durant quelques se
condes il vécut plusieurs existences. Il s’agissait,
pour lui, de sa position, dont il avait fait son hon
neur, lui, le sacrifié volontaire; il ne voulait pas
échouer devant ces misérables corps de femmes
qui tombaient, comme s’il en pleuvait, du ciel, où
probablement ils n’auraient jamais leur place.
Non ! non ! Il se leva pour la secouer, la pousser
dehors morte ou vive. Et il s’arrêta de nouveau,
songeant à cette sœur charmante qu’il avait si éperdûment aimée, cette autre femme pour laquelle il
s’était dépouillé de sa fortune, de sa part de bonheur
terrestre. Oh ! la petite sœur, la petite folle... chérie
comme aux temps bibliques... n’avait-elle pas les
cils noirs? Sa tête se courba, ses yeux se fer
mèrent, il serra les poings.
Lorsqu’on l’appelait Armand de Bréville au lieu
de M. l’abbé, il ignorait encore qu’on peut souffrir
du mal d’amour même dans une affection frater
nelle. Il le savait aujourd’hui, car chaque fois qu’il
s’approchait d’une femme, il se souvenait de la
chère mignonne rien qu’à l’émotion ressentie...
Toutes les fautes qu’il avait commises en pensant
à elle... Oh! la petite sœur aux cheveux lourds,
nattés derrière l’épaule, celle qui partageait ses
jeux, celle qui disait : « Je veux un polichinelle en
4.
66
l’animale
or ! » et qui avait obtenu, grâce au renoncement
spontané de son frère, un beau mari, un homme
d’argent... Le jeune prêtre revoyait les allées d’un
parc, des verdures de luxe, un château romantique
et deux petits bras blancs noués à son cou :
« Frère, porte-moi !» Oh ! les femmes, les femmes !
Il n’était pas vierge et n’avait pas eu de maîtresse ;
il avait aimé en ignorant l’amour, et il souffrait
cruellement, les lèvres dédaigneuses, ainsi qu’il est
convenable de souffrir pour un garçon bien né.
Quant à Dieu, cet éminent personnage de son
monde, il le respectait. Voilà tout.
Laure fit un mouvement. L’abbé se réveilla de
ses songes.
— Enfin ! s’écria-t-il se penchant sur elle.
La jeune fille ouvrit les yeux, eut un air confus.
— Je vous embarrasse, monsieur l’abbé, dit-elle,
je vais essayer de me relever.
Elle se redressa, se cramponnant à son genou.
— Je vais vous expliquer, monsieur l’abbé, re
prit-elle avec une grande douceur de voix, c’est une
maladie nerveuse qui me jette par terre sans que
j’aie le temps de prévoir ses accès. Je tombe n’im
porte où, et j’ai toujours très peur de rester seule.
Ma bonne était loin, je ne voyais plus personne...
Elle respira, arrondissant ses bras au-dessus de
son front pour arranger sa toque, lisser ses che
veux.
— Il ne faut point parler de cet accident,
ajouta-t-elle, car j’ai honte de ma maladie, et mes
l’animale
67
parents seraient chagrins si on la découvrait...
Vous, monsieur, vous êtes un confesseur, ce n’est
pas la même chose, un confesseur c’est comme un
médecin...
— Elle est hystérique, pensa l’abbé tout attendri
par ces phrases proférées d’un ton bas, timide,
mélangé d’une sorte de résignation enfantine.
— Pourquoi auriez-vous honte, mademoiselle?
Dieu vous éprouve, sans doute, terriblement, mais
il a ses vues sur vous. Nos souffrances effacent nos
péchés. Des saints ont prétendu que nos maux
physiques nous rachetaient des années de purga
toire.
Il débitait ces mots un peu vides de sens tout en
examinant cette créature souple qui se levait avec
des gestes si chastes et conservait une allure si
digne. Il était ravi de la savoir hors de danger,
mais une curiosité profane le tenaillait à l’égard de
l'hystérie. Il se trouvait donc en présence de ce
mal mystérieux qui avait torturé jadis les possédées
de Loudun, de ce mal produisant à la fois la dou
leur et la volupté. Ah ! s’il avait osé, il l’aurait
questionnée. D’instinct, Laure choisissait la situa
tion la plus intéressante pour une femme destinée
à séduire un prêtre ; et, du reste, n’était-elle pas
dans le cas spécieux des hystériques par simula
tion?
— Moi, vous savez, monsieur l’abbé, conti
nua-t-elle, ça m’est égal. Je ne tiens pas à me ma
rier, mais je désole mes pauvres parents qui disent
l’animale
68
que je ne rencontrerai pas d’homme qui veuille de
moi. Alors, il faudra que j’entre dans un couvent,
peut-être !... Ça les ennuie.
Elle se dirigea vers la porte.
— Je vous remercie, monsieur, lui dit-elle hum
blement, et pardonnez-moi : je n’ai pas réfléchi que
ce n’était pas convenable...
Elle chercha la clef, l’agita un instant dans la
serrure. L’abbé se précipita, très ému :
— J’avais glissé le verrou, balbutia-t-il, car je
craignais les curieux.
Et il s’effaça pour la laisser passer. Elle s’en alla,
se traînant comme un oiseau blessé et s’appuyant
sur toutes les chaises de l’église. Quand elle eut
atteint le porche, l’abbé, qui la suivait du regard,
sentit un frisson lui glacer les membres. Elle pou
vait tomber victime d’une seconde attaque, se bri
ser le crâne, malgré l’épaisseur de ses cheveux.
Était-ce bête, cette soutane qui l’empêchait d’offrir
son bras aux femmes malades !
La charité doit, nécessairement, revêtir, en cer
taines circonstances, les allures mondaines... ou
ce n’est plus la charité !
Quand les portes matelassées se refermèrent
avec un bruit profond, il respira. Sa philosophie
reprit le dessus. Après tout, il l’avait échappé belle.
Le sacristain ne saurait rien de ce pénible accident,
les enfants de chœur, toujours si dépravés, ne le
commenteraient pas... Evitons de donnerprise aux
médisances... A son tour, il sortit de l’église,
l’animale
69
oubliant de s’incliner devant l’autel, selon la cou
tume sacrée, parce qu’il était seul.
Le lendemain, l’abbé de Bréville se rendit chez
le notaire.
Il remercia madame Lordès pour l’angélique et
s’informa, d’un ton détaché, de la santé de made
moiselle Laure. Celle-ci vint apporter des biscuits,
des liqueurs, la bouche rieuse, les yeux sombres,
très cernés. Elle parla peu, mais quand le prêtre
se retira, elle l’accompagna jusqu’au perron, et, au
moment des dernières salutations, elle posa, en le
regardant fixement, un doigt sur son sourire. Il
répondit à ce signe d’intelligence par un clin de
paupière discret. Non, bien entendu, il ne voulait
pas la trahir, cette enfant si soucieuse de la dignité
de ses parents, mais il regrettait beaucoup ce petit
secret entre eux deux; lorsqu’il la confesserait, il
serait gêné ou maladroit.
De son côté, Laure se demandait s’il la devine
rait un jour : Pourvu qu’il me comprenne, pensaitelle s’exaspérant ; nous ferions un joli couple ! Ah !
ce sera long !... j’en ai peur. Que d’obstacles, mon
Dieu, à franchir ! Elle avait la confession, les visites
aux chapelles, et puis?... Où irait-elle de ce train-là,
s’il demeurait incorruptible? 11 devait être froid,
elle le supposait, rien qu’à se souvenir des soins
qu’il lui avait donnés. S’il la croyait innocente, il
se garerait des tentations ; s’il la croyait pervertie,
peut-être s’en éloignerait-il par dédain, et Laure
établissait ses calculs tout en comptant les points
70
L ANIMALE
d’un ouvrage de tapisserie destiné à la fête de sa
mère.
Un mois s’écoula, pour la jeune fille, dans la
création de projets chimériques. Elle songea, un
matin, à s'habiller en homme et à se faufiler der
rière la cure d’Estérac, où il y avait une terrasse
ombragée de noisetiers. La servante de l’abbé était
une vieille béguine du genre de Joséphine, leur
cuisinière ; de plus, on la disait sourde comme un
pot.
Elle abandonna cette folle idée le soir même
pour une autre extravagance ; elle lui écrirait, lui
dirait sa grande passion, le forcerait à répondre en
le menaçant d’un suicide scandaleux. Elle se releva,
la nuit, commença un brouillon de lettre, et s’aper
çut que les mots, sur papier blanc, étaient d’une
crudité révoltante. Elle ne pouvait pas aligner ces
choses-là... soit qu’elle n’eût pas l’art des tournures
de phrases, soit qu’une pudeur lui vînt en désha
billant son âme, comme à l’époque lointaine où le
paysan Marcou déshabillait son corps. Elle renonça
résolument aux lettres d’amour. De réflexion en
réflexion, elle finit par déplorer la comédie de
l’attaque nerveuse. Avec cela qu’une malade pou
vait tenter un homme bien portant ! Ah ! s’ils n’ar
rivaient pas tout de suite à s’entendre, la par
tie était perdue, car les occasions de se rencontrer
se faisaient trop rares. Elle eut des crises de larmes
au fond de son oreiller, des crises de fureur, se
griffant les seins et maudissant ce prêtre quis’éten
l’animale
71
dait sur sa vie, maintenant, comme une ombre
mortelle. Et le dimanche, quand elle l’écoutait
prêcher de sa voix harmonieuse, elle se remettait à
rêver, caressant une silhouette nue au milieu des
plis austères de ses vêtements sacerdotaux.
La veille d’une cérémonie religieuse, elle alla le
trouver dans la sacristie pour lui demander la per
mission de se confesser le soir après l’angélus. Il
la salua timidement, lui répondit qu’il était occupé
par un mourant, un propriétaire dont la maison
était située à trois lieues de la ville, et la pria de
revenir le lendemain, dès la messe basse. Le lenmain, ce fut le vieux curé, l’impotent, qui la con
fessa. Alors elle se désespéra tout à fait, et désor
mais s’abstint des sacrements.
VI
Laure, en peignoir, tenant sur sa gorge moite
les deux bouts d’un fichu, parlait au clerc d’un ton
saccadé, ne le regardant même pas.
— Vous comprenez bien, monsieur Séchard,
c’est pour broder... Il faut m’écrire là-dessus:
Musique, en grosse ronde, avec des paraphes.
Moi, je n’ai pas une assez belle main... j’irais de
travers.
Elle ajouta familièrement:
— Non! Ce qu’il fait chaud I Nous aurons sûrerement de l’orage.
Pour éviter de le voir de face, elle se posta der
rière le jeune homme, qui étalait un papier trans
parent dans ses minutes.
Le saute-ruisseau avait un peu grandi, s’était
formé ; de dos, il ressemblait presque à un homme,
quand on ne connaissait pas son œil rouge et sa
figure d’infirme boudeur. Courbé sur ce travail
73
l’animale
nouveau, il s’appliquait de son mieux. La patronne
voulait fabriquer un rouleau de musique et broder
justement de la ronde ; c’était une bien bonne idée
qu’elle émettait, sa patronne ; il se montrerait
digne de la confiance qu’on avait en lui ! Une gri
mace tordait sa bouche. De temps en temps, il
suçait son porte-plume, tout usé par cette manie,
puis commençait une lettre, tournant la main en
rond avec la désinvolture du personnage très
habile à réussir les tortillons inutiles. Laure, tou
jours plantée derrière lui, examinait ses cheveux
d’un brun pauvre, soigneusement peignés, séparés
par une raie sur le côté qui avait été certainement
tracée à la règle, et exhalant une étonnante odeur
de jasmin. Le clerc se parfumait. Elle eut envie de
rire, puis elle dit d’une voix douce :
— Vous êtes très fort, monsieur Lucien.
— Oh! l’habitude, mademoiselle, répondit-il,
tandis qu’une nuance rose s’extravasait dans les
chairs de son cou et gagnait sa nuque.
Mais, au moment d'achever un élégant délié, sa
plume cracha, inonda le papier d’une série de
petites malpropretés.
— Quel malheur! murmura Laure.
— Bah ! je vais tout refaire, dit le clerc avec phi
losophie.
Et il incrusta son nez sur une autre feuille.
— Ce que vous devez me bénir ! soupira Laure,
mettant sa main près de la sienne pour étaler le
papier.
5
74
l’animale
— Moi, je suis très content, très content. D’ail
leurs, il va tonner, et je n’ai jamais pu copier des
rôles quand il tonne.
— Tiens! Vous êtes donc nerveux, vous?
— Des fois! riposta le jeune homme, l’air de
railler.
Et son œil se releva vers la jeune fille. Laure
essaya de supporter ce regard de borgne, frisson
nant légèrement. Plein de larmes figées sous sa
taie sanglante, brouillé par des cils poussant làdedans comme des épines qui hérisseraient une
plaie, cet œil rouge avait un aspect terrible à côté
de son frère tout bleu myosotis, ridicule on ne
savait pas pourquoi. Et le visage était correct
autour de la tache pourpre. Une naissante mous
tache estompait une lèvre bien retroussée, les
dents étaient saines si le sourire conservait une
expression de tristesse méchante ; la peau, d’une
teinte ivoirine, devait être extraordinairement
agréable au toucher ; elle avait le satiné de ces
vélins dont il se servait pour les copies précieuses,
toute la finesse d’une peau de femme... Laure lui
sourit. Il rebaissa la tête, troua le papier transpa
rent à la lettre u.
— Mais, sacré bon sens, cria-t-il, je ne fais que
des sottises, aujourd’hui !
— Vous voulez trop perfectionner, riposta
Laure.
— Non! non ! C’est l’orage. Tenez ! je crois que
je casserais tout.
l’animale
75
Son porte-plume tomba. Il aspira une bouffée
de brise brûlante, péniblement, et s’essuya le front.
La fenêtre de l’étude était ouverte, donnant sur ce
puits de cour où chauffaient les angéliques comme
dans une fournaise. Malgré les persiennes à demicloses, on sentait la pénétrante odeur de leur ver
dure. Un rayon de soleil barrait d’or les cartonniers solennels et apportait à leur gravité tout un
bal d’atomes folâtres. Laure se laissa choir sur un
des sièges de cuir.
— Je n’en peux plus, moi aussi... Et dire que
notre maison est une des plus fraîches de la ville.
Elle fit glisser son fichu, découvrant le haut de
son peignoir déboutonné, rejeta ses cheveux de
gauche à droite.
— Je crois, murmura Lucien, frisant son ombre
de moustache d’un geste grotesque à cause de sa
figure, je crois que monsieur votre père ne rentrera
pas sans tremper sa veste.
Laure, les deux mains ballantes, allongea ses
jambes, réunit ses pieds pointus, se tendant toute
comme une flèche prêle à partir.
— Et maman, donc ! Si vous la voyiez, monsieur
Lucien, elle vous ferait pitié ! Une vraie lessive.
Elle en fume !... Elle est dans la cuisine à nous
rôtir un poulet. Ah ! c’est bien le jour de tourner
une broche ! et Joséphine qui a failli ôter un
jupon...
A cette pensée que Joséphine, l’embéguinée,
voulait ôter quelque chose, ils éclatèrent. Laure
l’animale
76
tira son mouchoir pour s’éventer. Lucien suçait le
bout de sa plume avec une sorte de gloussement.
Tout d'un coup, le rayon de soleil prit une mau
vaise nuance plombée, un des volets se rabattit
furieux sur l’autre, tous les cartonniers tressail
lirent. Laure sauta jusqu’au bureau du clerc :
— Vous n’avez pas peur, vous? j’ai cru qu’on
entrait par la fenêtre ! Alors... c’est que vous n’êtes
pas nerveux, quoi que vous en disiez...
— Ça dépend!... j’ai seulement des impatiences
dans les jambes. Oh! ça s’annonce bien... nous
aurons un fameux orage.
Il se leva pour saisir une troisième feuille de
papier. Un moment, ils se trouvèrent face à face
dans une demi-obscurité. On ne voyait du jeune
clerc qu’une forme de joli garçon, vêtu d’un com
plet pas cher, mais à la mode, une forme d’homme
de dix-neuf ans, un peu mince, pourtant d’allures
très viriles. Mademoiselle Lordès serra les dents
sous le regard sinistre qu’elle devinait sans oser
le chercher :
— Vous avez de la chance, monsieur Lucien.
Moi, je tremble. Tenez...
Elle lui tendit les mains. Il hésita, le temps d’un
éclair, puis, retombé à la pleine ombre, plus sûr
de ses moyens d’action, le jeune homme saisit les
mains qu’on lui offrait, attira la jeune fille contre
sa poitrine haletante :
— Pourquoi tremblez-vous? C’est peut-être aussi
moi qui vous fais peur...
l’animale
77
Sa voix s’éteignit, navrée. II venait de rire : il
allait pleurer. Laure fut toute bouleversée par son
accent :
— Mon pauvre monsieur Lucien! soupira-t-elle.
— Oh ! ne vous défendez pas, reprit-il, c’est bien
naturel, je ne suis pas beau, et vous êtes, vous,
une si jolie fille...
— Lucien, vous vous trompez, je n’ai pas peur
de vous... Comme ça, dans le noir, vous ne
paraissez pas trop mal, je vous assure.
Elle s’était détournée un peu, s’adossait contre
lui, le frôlant de tout son corps. Elle ne savait
guère ce qu’elle faisait, se caressant à lui, simple
ment comme une chatte qui a trouvé un coin de
meuble qui lui plaît et se frotte le museau, per
suadée que le meuble ne se plaindra pas du jeu.
L’occasion y aidant, elle n’était point fâchée de
coqueter devant un mannequin d’homme. Soudain,
le clerc se pencha, l’enveloppa de ses bras fiévreux
et la ploya sous un baiser.
Elle se redressa rageuse :
— Vous me dégoûtez, vous ! Qu’est-ce qui vous
prend? Je ne suis pas un gibier pour vous, mon
sieur Lucien Séchard !...
Il lui saisit les poignets et lui dit d’un ton
sifflant :
— Oh ! je vous connais... je sais, allez, tout ce
que vous êtes, mademoiselle Laure !
— Tu me connais, toi! rugit-elle se retournant,
le feu aux joues.
78
l’animale
— Ça t’étonne, hein? te voilà plus colère que
lorsque je t’embrassais. Ah ! misérable petite
folle... petite gueuse, petite sotte, scanda-t-il,
posant trois fois son index sur la bouche de Laure
pour l’empêcher de protester. Oui, je sais tout...
tout... tout... Je n’ai qu’un œil, mais j’y vois clair...
Tu m’as rendu fou, tant pis! je te manque de
respect... Ah! si tu n’étais pas belle... je me ven
gerais, va ! Répète un peu que je te dégoûte...
— Vous savez tout, balbutia-t-elle, etla preuve?...
— La preuve? répliqua-t-il ricanant. Écoute-moi
sans regarder la porte... je te tiens ferme... La
preuve?... Petite étourdie! Tu es allée, hier, près
de la terrasse de la cure... au lieu d’aller acheter
de la laine chez la mercière ; tu as envoyé un baiser,
comme ça, des doigts, à l’abbé Bréville qui lisait
son bréviaire sous les noisetiers... Tu es amou
reuse d’un prêtre. Si ce n’est pas honteux... Et ce
prêtre ne t’a pas seulement remarquée. Autrefois,
tu étais amoureuse du paysan Marcou, celui qui
portait des pêches et des raisins à la saison des
vacances... Vous n’aviez pas plus de dix ans,
vous le laissiez vous embrasser : je l'ai vu, là, sous
les angéliques... Oh! je t’aurais tuée!... Ça fait
mal de regarder quand on ne peut pas jouer au
même jeu... Pourquoi es-tu venue ici... m’agacer !
Tu n’es pas un gibier pour moi... Elle est bonne,
l’histoire... je ne suis qu’un chien, je te gêne, tu
voudrais bien me faire chasser... On me rempla
cerait par un joli clerc, frisé, musqué, un clerc de
L ANIMALE
79
Paris... mais non, ça coûte, les clercs de Paris, et
ton père est trop avare ; il me gardera parce qu’il
me paye moins qu’un autre, entends-tu ! Et je
resterai ici, pour mon pain ! Ça m’est égal ce que
je gagne...
Et il ajouta, pris d’une langueur douloureuse
qui le suffoquait :
— ... Ça m’est égal, car je t’aime, je te veux
depuis toujours, moi, l’horreur de garçon dont la
ligure te dégoûte...
Laure, à la fois furieuse et charmée, se mit à
pleurer.
— Oh! Tais-toü... Est-ce que je pouvais me
douter. Ton œil te fait si drôle. On dirait que tu
boudes tout le monde... Tu m’as espionnée, c’est
du propre ! D’abord, tu te trompes. Tu n’as rien
vu .. Fallait causer, grande bête !
— J’aurais dû, en effet, te dénoncer à ton père.
Au moins, je ne me serais plus régalé du spectacle...
Tantôt celui-ci, tantôt celui-là, et tu leur donnais
des gâteaux par-dessus le marché... Moi, ça me
mettait la folie dans le sang. Tu pleures? j’ai
pleuré souvent des nuits entières, moi, mordant
mon traversin.
— Lucien, nous serons des amis, à présent; il
faut me pardonner, murmura-t-elle câline, lui
passant ses bras autour des épaules. C’est vrai que
je suis amoureuse... et je ne sais pas trop de qui,
j’ai la chair tendre, ma peau flambe tout de suite...
Est-ce que c’est de ma faute ! je n’y comprends
80
L ANIMALE
rien. Tu ne me trahiras pas, dis, Lucien, mon cher
petit Lucien? Mais... comment t'expliquer, je ne
peux pas te regarder.
Lucien Séchard se cacha le visage dans ses che
veux dénoués. Les éclairs se succédaient, brillant
entre les persiennes comme des reflets de lames
aiguës.
— Mon Dieu! sanglota-t-il.
— Gonsole-toi, poursuivit-elle, se voyant la
maîtresse du champ de bataille, tu es un homme.
Il y a des choses impossibles, enfin !
Il eut un tressaillement au fond de son être
martyrisé.
— Tu as dit : impossible ! Allons donc ! je veux,
tu veux ! Qu’est-ce qu’il y a d’impossible, mainte
nant?
— Non ! non ! je te dis la vérité, Lucien ! Coupetoi la tête, alors !
, Il y eut un silence et il s’agenouilla, se faisant
un bandeau de l’étoffe de son peignoir.
— Même si je reste ainsi, toujours, à tes pieds,
te suppliant ?
— Tu es stupide.
— Même si je ne t’embrasse que la nuit !
— Ah! dans ma chambre, pour que ma mère
nous pince.
— Même si je mets un masque.
Elle pouffa.
— Tu as vraiment des idées, Lucien...
Il redressa le front.
l’animale
81
Il bondit, saisit un canif, sur le bureau :
— Je me fous' bien que tu sois belle pour les
autres, s’écria-t-il hors de lui, puisque je suis trop
laid pour toi. Je vais t’aveugler !
Laure, épouvantée, s’élança vers la porte. Il cou
rut après elle, s’empara de ses cheveux qu’il secoua
brutalement.
Elle bégaya :
— Ce soir, ce soir, devant la croisée du salon.
Oh ! mes yeux, mes yeux à moi... ne me crève pas
les yeux, chéri...
Et, délivrée, car il avait jeté le canif, elle se
sauva dans le corridor en rattachant son fichu.
Lucien Séchard, d’un pas chancelant, regagna
son bureau. Il s’affaissa sur sa chaise ; un ruisseau
de larmes coulait de son oeil bleu, et l’autre, rouge
comme une braise, lui cuisait de la plus atroce
manière. Il s’épongeait la face avec son mouchoir,
irritant cette plaie sans vouloir y faire attention,
heureux de la creuser davantage, de l’envenimer
jusqu’à se l’arracher une bonne fois.
Dans la cour, des gouttes d’eau tombaient,
larges, sur les angéliques, et crépitaient, pleurs de
l’orage après les pleurs d’amour ; tout sanglotait,
tout s’effondrait autour de lui, et il avait bien
prévu que cela finirait ainsi ! Il faisait trop chaud
dans sa tête. Non, il n’irait pas au rendez-vous. A
quoi bon, mon Dieu ! Les promesses coûtent peu
quand on est une jolie fille, capable de mener la
vie que Laure menait. Elle était venue pour consta
82
l’animale
ter qu’il avait bien le poison dans les veines, et
maintenant elle se moquait de lui.
Il se coucha en travers de la table, les poings
crispés. Amoureuse du curé d’Estérac .' Quelle
malédiction '. Ce manège durait depuis un an. Elle
regardait là-haut le ciel, tandis que lui, en bas,
baisait le bord de sa robe, mendiant.une caresse.
Le monde était vraiment trop mal fait. Elle, qui
redoutait le scandale, s’adressait à une soutane et
risquait de se compromettre, en pleine ville, devant
la terrasse d’une cure ! Si ça continuait, elle se
planterait toute nue au milieu de l’église, un jour
de sermon...
Lucien, encore hoquetant, ramassa ses papiers,
tria l’ouvrage du lendemain et termina une copie.
De temps à autre, il se rappelait leur scène et se
demandait comment il avait pu lui dire toutes ces
choses. Elles étaient sautées de ses lèvres sans
même qu’il s’aperçût de leur fuite. Quelqu’un avait
parlé pour lui dans sa poitrine. Quelle histoire, mon
Dieu ! Et jamais plus il ne retrouverait cette occa
sion... Cinq heures sonnèrent à la vieille pendule
de marbre noir, où une justice pesait un sabre sur
ses balances de bronze. Il tonnait effroyablement.
Leclerc alla fermer la fenêtre, ouvrit la porte, car
il étouffait. M. Lordès rentrait : un cabriolet le ra
menait tout ruisselant, et l’on entendit les cris de
commisération de madame Lordès qui se précipi
tait sur son mari pour l’éponger — et l’empêcher
de salir l’escalier. Laure dit, du salon, très fort :
l'animale
83
— Papa, c’est un temps à ne pas fourrer un
chien dans la rue. Tu devrais inviter M. Séchard à
dîner.
Les parents éclatèrent de rire. Le notaire, une
fois essuyé, monta, et, se débarrassant de sa ser
viette remplie de paperasses, il fit l’invitation :
— Dites donc, vous, mon garçon, voulez-vous
manger un morceau, à la cuisine, sans façon ?
Vous ne pouvez pas sortir par cette averse...
Le clerc comprit bien alors que c’était lui le
chien, et, retenant ses dernières larmes, il refusa.
Durant des semaines, Lucien Séchard s’ingénia
aux plus difficiles des combinaisons pour atténuer
l’effet de son œil. Il questionna sa mère, une veuve
de mœurs rigides, pour savoir si le taffetas d’Angle
terre ça coûterait beaucoup. Celle-ci, qui ne voyait
même plus la plaie de son fils, car il était borgne
depuis l’âge de trois ans, lui rit au nez en l’appe
lant : grande bourrique ; et elle ajouta d’un air
féroce :
— Tu ne vas pas conter fleurette aux Ailes, je
pense, avec ce que tu nous gagnes ?
Il se rendit chez un pharmacien, acheta un peu
de cette étoffe rose en cachette. Dans sa chambre
il se calfeutra comme pour un suicide ; il découpa
des ronds de différentes dimensions, et se les colla
successivement ; mais ou ils étaient trop petits, et
une auréole de pourpre cerclait le taffetas rose, ou
ils étaient trop grands, et ils dissimulaient la joue.
Ensuite, les cils, ces épines qui ressortaient de la
84
l’animale
plaie, poussaient de travers, lui rongeaient les
chairs, les envenimaient jusqu’à les faire saigner
quand il était surexcité, la moindre contrariété se
portant sur son œil malade (et on aurait cru que
tous les malheurs qui lui arri vaient devaient passer
par ce trou béant!), les cils empêchèrent le rond
rose de s’adapter correctement sur l’orbite. Il dut
renoncer au taffetas d’Angleterre. Il essaya des
lotions émollientes, espérant que l'inflammation
se calmerait. Tous les yeux crevés n’avaient pas,
enfin, cet aspect de braise fulgurante ! Les lotions
attirèrent un mal jaune, une espèce de pus qui se
mit à couler pendant deux jours, menaça de gagner
l’œil sain et lui valut des exclamations de dégoût.
Sa mère lui conseilla de ne plus se pencher sur
son verre quand elle lui offrait du vin, et M. Lordès
lui recommanda ses minutes d'une façon particu
lière.
Il ne tenta plus aucun remède, se borna aux cal
culs de ses effets de tête. Il s’inclinait d’un côté,
baissait le front, se grattait les cheveux pour avoir
l’occasion de poser sa main devant sa plaie. Cela
finit par compliquer tellement sa vie, qu’il en
négligea ses travaux. Espérant toujours qu’il ren
contrerait Laure au bon moment, il se grattait
perpétuellement les cheveux ou le sourcil, se frap
pait la tempe, affectant un geste de réflexion pro
fonde. Lorsqu’il traversait le corridor, venant de la
rue, montait à l’étude, il pouvait rencontrer la
jeune fille, et il préparait une série de mouvements
l’animale
85
répétés la veille devant une glace. D’abord la cra
vate qu’il nouait, sa moustache qu’il frisait, ses
cheveux qu’il rejetait en arrière. Au bureau, il
posait son coude sur le papier, appuyant sa tête
sur sa main, tirait son mouchoir, le secouait à
hauteur de son œil.
Un jour, le notaire lui dit, impatienté :
— Sacrebleu, vous me donnez le vertige, Séchard,
avec votre remue-ménage.
— Excusez-moi, monsieur, murmura le jeune
homme, j’ai la migraine.
— Je crois bien, vous mettez de l’eau de Cologne
sur votre mouchoir. Ça empeste !
Ces observations le calmèrent. Laure ne se mon
trant plus, il tomba dans un désespoir morne et
songea un moment à lui écrire. Une prudence
d’individu élevé parmi des paperasses compromet
tantes le retint. S’il écrivait, il ne pouvait pas
envoyer sa lettre par la poste ; de plus, où déposer
une missive amoureuse puisqu’il n’entrait jamais
ailleurs qu’à l’étude? Quand une des croisées du
salon était ouverte, de la rue, en enjambant la
balustrade, on serait allé jusqu’au piano, et seule
mademoiselle Lordès jouait de cet instrument ;
mais la bonne Joséphine essuyait le clavier tous
les matins, et elle découvrirait nécessairement la
lettre. Attendre une nouvelle occasion ? Laure
avait fait redemander son modèle de broderie par
son père ; Lucien savait bien, à présent, qu’elle ne
reviendrait plus...
86
l’animale
Elle poursuivait sa chasse au curé, redoublant ’
sa dévotion, allant tous les dimanches à l’église
vers l’heure du crépuscule, quand le prêtre se
trouvait isolé, loin de ses enfants de chœur et de
ses vieilles habituées du confessionnal. Ah ! c’était
une dévotion bien entendue que celle de mademoi
selle Lordès ! L’ancien curé se mourait, il ne con
fesserait pas toujours les jeunes filles, et, le nou
veau l’ayant complètement remplacé, il faudrait
bien qu’il la prît sous sa tutelle, reçût ses confi
dences ; et elle le traquait avec une patience de
bête fauve qui sait que tôt ou tard elle posera sa
griffe sur un pauvre ennemi tout tremblant !
Lucien Séchard, de son œil unique, voyait les
péripéties de la lutte à travers les murs. Il con
naissait la toilette du rendez-vous, l’ombrelle de
la promenade sous la terrasse des noisetiers, le
négligé si gracieux des messes du matin, le bou
quet que l’on se mettait au corsage le jour d’une
confession possible ; et il devinait, aux allures folles
de la jeune fille, les déceptions, les rebuffades, les
crises de nerfs, la nuit, aussi les abandons soli
taires, toutes les caresses épuisantes qu’il parta
geait à distance, en l’appelant très bas...
Dans la maison, les parents ne se doutaient de
rien. Madame Lordès engraissait, M. Lordès cou
rait les campagnes pour des contrats et rapportait
des rhumatismes. Joséphine épluchait des légumes,
au milieu de la cour, par le beau temps, devant
son fourneau, par la pluie, et quelquefois cette.
l’animale
87
servante reprenait son chapelet, marmottait une
dizaine tout en poivrant un ragoût.
Un matin, Laure ouvrit le salon comme le jeune
homme passait, et elle s’arrêta sur le seuil, dé
sirant prononcer un mot: ils étaient vis-à-vis l’un
de l’autre. Lucien fit tout de suite un geste fou,
lança ses cheveux en arrière d’un tour de main
rapide, et la jeune fille, hésitante, se souvint de ce
qu’il voulait lui cacher. Elle referma la porte.
Lucien monta en chancelant l’escalier de l’étude.
Il était désespéré, car elle avait eu l’expression que
l’on aura toujours à regarder un crapaud. Lucien
pleura, le front plongé dans ses papiers timbrés.
Le soir, à quatre heures, le notaire sortit et le laissa
griffonner seul. Le clerc demeurait triste, et ce
pendant il sentait venir quelque chose: derrière
les murs de l’étude, derrière toutes ces paperasses
poudreuses, un regard flambait. Laure le guettait,
comme elle avait l’habitude, hélas! de guetter le
prêtre... Elle se détournait peu à peu de celui-ci
pour examiner celui-là, qui l’aimait, ne fuiraitpas
ses prunelles de chaud velours et lui tendrait les
bras... Lentement la porte du bureau s’ouvrit,
ainsi que s’était ouverte la porte dusalonlematin ;
un frisson électrique secoua le jeune homme, et il
l’aperçut, debout, le doigt posé sur ses lèvres. Il ne
remua pas, ne dérangea pas son coude ni sa main,
masquant son œil de son mouchoir tamponné.
— Vous avez donc malàlatête, monsieur Lucien?
demanda Laure s’avançant, la voix douce.
88
L'ANIMALE
Il répondit d’un ton sourd :
— J’ai toujours mal à la tête, moi !
Laure jeta un regard vif du côté de l’escalier,
puis referma la porte; mais, cette fois, elle s’en
fermait chez lui.
— M. et madame Lordès sont sortis, dit-elle
d’une voix plus grave, imitant Joséphine quand
elle éconduisait une visite importune.
Le clerc faillit bondir.
— Et la bonne, où est-elle ? souffla-t-il.
— Elle est à l’église pour une petite dizaine de
chapelet, monsieur Séchard.
Laure, maintenant, était près de lui, elle le
frôlait de sa hanche. Il se leva brusquement, alla
pousser la targette, rabattre les volets pendant que
Laure s’asseyait dans le fauteuil de son père.
— Nous aurons donc encore un orage, monsieur
Lucien? dit-elle égalisant les plis de sa robe. Vous
vous souvenez du dernier, hein? ce qu’il a tonné !
Aujourd’hui, nous sommes au mois d’octobre, il
fait moins chaud, n’est-ce pas ?
Elle riait d’un rire étrange, moitié gaîté, moitié
sanglot. Lucien la saisit par la taille, s’agenouilla
devant elle et posa sa tête endolorie sur ses genoux.
Le malheureux garçon suffoquait.
— C’est pour me parler de la pluie et du beau
temps que tu es là? balbutia-t-il.
Laure glissait le long du dossier, tombait du
haut de ce cuir vert comme une goutte d’eau glisse
le long d’une large feuille. Un instant elle fut toute
l’animale
89
renversée entre les bras du jeune homme. Lucien,
ébloui, n’osait plus.
— Allons, grande bête, tu vois bien queje ferme
les yeux !...
Mademoiselle Lordès se tenait debout près de la
grille dorée du chœur. Elle était arrivée la der
nière et pour faire des critiques. Non ! ce Mois de
Marie ne lui plaisait pas. Il manquait de verdure,
d’ombrage, de mystère. Trop de fleurs fausses et
pas assez de plantes d’ornement. Tous ces lis en
papier donnaient à l’autel un aspect de magasin
de modes, mais ce n’était pas elle qui ajouterait
son cadeau. Depuis que le vieux curé d’Estérac
était mort, elle désertait l’église et ne se souciait
pas de faire plaisir à ce jeune prêtre indifférent, si
peu zélé pour ses brebis. Autour d’elle, des dévotes,
chargées de dons multicolores, s’empressaient
comme des fourmis. Laure ne savait guère pour
quoi elle venait là. Elle était entrée en se disant
que cet homme, Armand de Bréville, avait bien de
la chance de se cacher sous une soutane, car, sans
cette jupe noire, elle trouverait bien un moyen de
l’atteindre, de se venger de ses dédains. Ses pru
l’animale
91
nelles luisaient dans la direction de la sacristie, où
elle apercevait l’abbé causant avec une dame.
Ainsi l’abbé plaisantait, il riait même, s’occupait
d’une personne du sexe féminin.
Lui, d’ordinaire si hautain, si calme, marchant
auréolé d’un nimbe qui l’empêchait de voir, il
riait ! La colère envahit le cerveau de Laure, colère
faite d’un ancien désir et d’une récente jalousie.
Joséphine, la bonne des Lordès, avait prétendu,
tout en adressant des signes d’intelligence à ma
dame, rapport à mademoiselle, que ce jeune prêtre
s’émancipait; il visitait les paroissiennes les moins
respectables, vagabondait par la campagne, ras
semblait chez lui des loqueteuses pour leur distri
buer du pain, et avait pousséla dissipation jusqu’à
payer des deniers de l’église le voyage d’une fillemère au chef-lieu de l’arrondissement. Sa conduite
était celle d’un exaspéré. Son ambition déçue,
nommé dans une cure modeste où il ne pouvait
pas s’offrir les relations mondaines nécessaires à
son avancement, ce petit curé-là finirait mal... Et
beaucoup d’autres choses transpiraient qu’on
n’osait pas dire en présence d’une jeune fille.
Laure se moquait des racontars, mais elle lui re
prochait, de son côté, une foule d’impolitesses
vraiment calculées, des plus blessantes. Il n’était
pas venu chez eux au jour de l’an, n’avait pas re
marqué son absence de la sainte table et du confes
sionnal, et enfin c’était lui, ce lâche, qui l’avait
précipitée dans le misérable élat où elle croupis-
92
l’animale
sait, lui qui l’avait jetée dans les bras du monstre
Lucien Séchard, le borgne. Sans la passion inas
souvie que la folle avait eue pour cet enjuponné
de noir, elle ne serait pas tombée, elle, une belle
créature, sur un mâle infirme !...
Laure trépignait de rage. Son cœur, encore
fermé au milieu de l’éclosion de sa chair, distin
guait à peine le plaisir de l’amour; d’ailleurs, ce
qu’elle aimait par-dessus tout, c’était une volupté
certaine, et elle était aujourd’hui bien certaine que
les voluptés du borgne la dégoûtaient, tandis que
le prêtre, si beau, dont les yeux lançaient de si
extraordinaires lueurs, lui représentait une per
pétuelle promesse de félicités. 11 dominait encore
sa vie, elle y pensait aux heures des humiliations,
et, quand elle paraissait plus douce pour l’amant
indigne, c’est qu’elle rêvait de lui.
Laure s’accouda sur la balustrade du chœur. On
descendait maintenant la statue de saint Georges
pour y substituer celle de la Vierge, et cette opé
ration délicate ne se faisait pas sans circonstances
amusantes. La jeune pécheresse prenait un sacri
lège plaisir à voir tous ces gens s’agiter devant Dieu
comme devant un autre. Les femmes, peu à peu
retournées aux habitudes bavardes, échangeaient
leurs impressions comme dans un vulgaire cabinet
de toilette.
Les voix s’élevaient,- on se disputait des balais,
des serviettes, une éponge, les plumeaux. Les plus
sérieuses secouaient les tapis, les nappes d’autel,
l’animale
93
et enlevaient les toiles d’araignées; les plus expé
rimentées se contentaient d’arranger les bouquets
de papiers peints et d’organiser les girandoles de
bougies. Le sacristain, un vieux sécot, la mine
pointue d’une fouine, allait de droite, de gauche,
donnant des conseils, s’extasiant et ôtant son
bonnet grec tantôt devant l’autel, tantôt devant
une dame notable. Quand le saint Georges fut des
cendu, il s’épongea le front, disant d’une voix pé
nétrée :
— Ce bougre-là n’est pas en plumes!
Il y eut un léger rire.
M. l’abbé s’approcha, il vint se mettre tout près
de Laure, et, ne se doutant pas qu’elle demeurait
pour l’espionner, essayer de le rendre ridicule
dans son troupeau de dévotes, il s’écria d’un ton
vif:
— Mais ce n’est pas ça du tout, la sainte Vierge
a l’air de sortir d’une hotte. Il faut l’élever.
Laure ajouta d’un accent très raide :
— ... D’une hotte de chiffonnière, vous avez rai
son, monsieur l’abbé.
Il fit volte-face et resta consterné par son regard
ardent.
— Nous voici donc une bonne ouvrière de plus,
murmura-t-il, baissant les yeux et s’efforçant de
sourire; et c’est bien à vous, mademoiselle, de
venir nous aider, vous êtes si rare depuis quelque
temps...
Laure, d’un geste fébrile, repoussa ses lourds
94
i/animale
cheveux qui lui battaient toujours les flancs comme
la queue d’une bête en folie.
— Monsieur l’abbé, dit-elle froidement, vous ne
manquez pas de cœurs dévoués autour de vous.
— Oui, répondit-il sur le ton de la gaieté mais le
visage pâle, je n’ai qu’à me louer de l’empresse
ment de mes chères paroissiennes, elles me gâ
tent... pourtant, il en est qui m’oublient, qui
oublient Dieu... ajouta-t-il en une onction feinte.
— C’est sans doute de votre faute, monsieur
l’abbé, riposta Laure, lui dardant ses prunelles
miroitantes dans les paupières.
Il redressa la tête, la considéra un moment
épouvanté, puis il eut l’envie terrible de se lancer
sur elle pour la chasser, l’écraser. Laure devina
son trouble, elle se pencha :
— Je vais réparer mes torts, monsieur l’abbé,
lui glissa-t-elle en une douceur soudaine. Je désire
me confesser, et, comme il n’y a plus qu’un curé à
Estérac, naturellement je viens vous chercher.
Il était si tremblant qu’il dut s’appuyer contre la
balustrade. Personne ne les écoutait; le train-train
du nettoyage de l’autel se poursuivait dans des
conversations familières où s’échangeaient les
nouvelles du dehors et les événements de la cui
sine. L’abbé défaillait sous le regard impérieux de
la jeune fille toujours debout, attendant sa déci
sion :
— Je souhaite que ce soit Dieu qui vous ramène
ici, mademoiselle, répondit-il, passant sa main sur
l’animale
95
son front déjà humide; je serai à vous dans une
heure.
Laure s’inclina et se rendit du côté du confes
sionnal, en feuilletant son livre de prières d’un air
détaché des choses de ce monde.
Les dévotes achevèrent leurs travaux tant bien
que mal. Elles empilèrent les pots sur les pots, les
roses de papier sur les lis en argent, et elles piquè
rent de-ci de-là des bannières de soie qui faisaient
ressembler cet étalage rutilant à la devanture d’un
de ces marchands forains où le drapeau nous
donne le droit de choisir la plus grosse des porce
laines. La Vierge sortait du tas des roses comme
une honnête femme, embêtée de vendre une pa
reille marchandise. Le sacristain remisa saint
Georges vers un meuble obscur de la sacristie, les
dames méditèrent une minute, le temps de se re
poser de leurs fatigues, et se retirèrent en chucho
tant quelques invocations pieuses. L’église retomba
dans un silence morne. Par le portail ouvert on
entendait seulement la plainte lente et nasillarde
d’un pauvre agenouillé, sa sébile à la main, qui
mendiait avec des chutes de voix gutturales.
L’abbé de Bréville entra au confessionnal, où se
trouvait déjà Laure. Dès qu’il eut tiré le guichet,
elle lui dit, levant son joli profil vers lui :
— Je vous fais peur, monsieur l’abbé !
Il murmura d’un ton contenu :
— Dites le Confiteor, mon enfant.
— Alors, vous me méprisez?
96
l’animale
— Je vous prie, je vous supplie, mon enfant, de
commencer par le Confiteor. Nous sommes au tri
bunal de la pénitence.
Laure dit la prière les dents serrées, les lèvres
brûlantes. Elle tenait décidément sa vengeance, et,
puisque ce jeune indomptable n’avait pas voulu la
voir, il allait l’entendre... la confession permettait
tout.
— Mon père, commença-t-elle avec une humilité
railleuse, je vais vous scandaliser, car je suis déjà
une grande pécheresse. Je n’ai encore que vingt
ans, mais j’ai commis bien des fautes, et je n’es
père pas beaucoup de la miséricorde divine : mon
père, j’ai un amant...
L’abbé de Bréville eut un tressaillement doulou
reux et balbutia :
— Nous sommes de ceux qui peuvent tout enten
dre, et Dieu nous apprend à tout pardonner...
Ah! elle avait un amant! Il se cramponnait à la
dure stalle de bois, incrustait ses ongles dans les
montants du guichet. Seigneur! comme on étouf
fait au fond de ce cercueil, et comme il faisait
sombre autour de lui !
— Du courage, mon enfant, formula-t-il plus bas.
— Oui, mon père, je m’accuse de m’être livrée,
et cela sans amour, pour la seule satisfaction de
mes sens. Je n’aimerai jamais l’homme qui me
possède, et pourtant je ne peux plus me débarrasser
des liens de mon péché. Vous connaissez notre clerc,
celui qu’on a surnommé le Borgne, Lucien Séchard?
-
l’animale
97
Tenez, mon père, avez-vous rencontré quelque
fois des chiens crevés sur votre chemin, le long
d’un sentier, dans les champs? J’en ai vu un, quand
j’étais petite fille, près d’une ferme où je passais
mes vacances, et ce chien mort avait les yeux
bouffis, pleins de terre, garnis d’insectes grouillants,
de brins d’herbes sèches... Eh bien, mon père, le
regard de mon amant est ainsi, je vous le jure, il
a l’œil du chien mort!
Elle s’interrompit pour sourire, et le prêtre vit
ses dents briller, à travers le grillage, comme un
reflet de couteau.
— Oui, mon père, je m'accuse d’être la maîtresse
de ce borgne, moi qui n’aime que les belles choses
et qui suis faite pour un beau garçon. La nuit, je
me réveille en pensant que l’œil rouge va peut-être
éclater dans les ténèbres et se disperser en feu d’ar
tifice, m’inonder de gerbes d’étincelles ou de gerbes
de gouttes de sang! J’y pense quand je mange, j’y
pense quand je bois, et je ne peux plus mordre
mon pain et je ne peux plus avaler mon vin; j’y
pense quand je me regarde au miroir; j’y pense
quand je me penche sur l’eau... l’œil de mon amant
borgne me suit partout; il tache le ciel et alors il
est grand comme le soleil; il est, au soir, la lune
qui se lève derrière un nuage; il court dans les
prairies quand je me promène, il est sur toutes les
fleurs; il est sur toutes les robes que je porte. Mon
père, jamais supplice de damné ne fut plus épou
vantable. Pour y échapper, vous m’ouvririez l'enfer
6
l’animale
98
que je m’y jetterais, bien heureuse, en vous remer
ciant, et voilà, mon père, de quel amour je me
régale ! 11 faut, n’est-ce pas, que je sois une insa
tiable de caresses, une amante que rien ne rebute
pour me contenter de cet amant!... Oh! je ne lui
reproche pas sa laideur! 11 m’aime tendrement et
fait tout son possible pour dissimuler cette honte,
mais, moi, je crois que je le verrais tel qu’il est
quand il se fourrerait à cent pieds sous terre...
— Mon Dieu! Mon Dieu! proféra le confesseur,
laissant tomber son front dans ses mains. Et
pourquoi ne rompez-vous pas cet attachement qui
vous dégrade, ma fille? Si ce garçon vous a séduite
malgré vous, il a fait un crime, et vos parents
auraient le devoir de le chasser de chez eux sans
qu’il puisse réclamer ni se venger. Vous ne voudriez
pas épouser ce clerc? Alors... il vous menace? Vous
avez peur du scandale? Dites-moi, mon enfant, que
vous voulez rompre... ou que vous avez peur...
— Vous ne comprenez pas, mon père ! C’est de
bonne volonté, au contraire, que je suis sa maî
tresse. Je me suis donnée à lui parce que je ne me
sentais pas la force de lui résister... J’ai même été
le chercher, un jour qu’il ne pensait plus à moi et
qu'il n’espérait pas me retrouver...
— Il faut le quitter... le quitter... répéta le
prêtre fiévreusement. Laure, mon enfant, avouez
tout à votre mère, et, de concert avec elle, je me
charge de l’expulser du pays, ce monstre! Vous êtes
jeune, sensible, un peu folle, vous reviendrez de vos
l’animale
99
erreurs et vous vous repentirez. Si, je comprends
bien, je comprends trop!... Sous l’empire des sens,
de quoi n’est-on pas capable...-Mon enfant, il faut
rompre cette odieuse chaîne... 11 le faut...
Laure hocha doucement la tête ; la tresse de ses
cheveux glissa de ses épaules sur le grillage du
confessionnal, et le confesseur sentit leur parfum
l’envelopper comme si la fourrure d’un grand fauve
s’était abattue sur lui.
— Je ne veux pas rompre, mon père, continuat-elle, non, je ne peux plus... je ne l’aime pas, et je
l’aime; il me semble souvent que je le hais, car il
me plonge toute vive dans un effrayant purgatoire.
11 est ma punition en même temps que mon
plaisir... mais... (et ici elle soupira) il me protège
contre un plus sérieux danger. Je lui en ai de la
reconnaissance.
—- Un danger? murmura le prêtre frissonnant.
— Oui, mon père ; c’est par amour pour un autre
que je me suis livrée à Lucien Séchard, j'ai cru
qu’il valait mieux me damner toute seule que de
damner l’autre avec moi...
— Taisez-vous, mon enfant! bégaya l’abbé fai
sant un geste de colère.
Elle reprit, humblement soumise :
— Et puis, mon père, il est si bon, ce garçon, si
passionné, si délicat... La nuit, quand je ne le vois
plus et que j’arrive à l’oublier, je crois que c’est
l’autre, celui que j’aimerais tant!...
— Laure, silence !... je vous défends de parler
........ 11..... «... ... . ..... ... .......
100
l’animale
de ces choses... ici, devant moi!... s’écria le prêtre
hors de lui, et oubliant que le pauvre psalmodiant
à l’entrée du porche avait peut-être l’oreille fine.
Laure se redressa. Ses narines se gonflèrent, et
elle eut un regard cynique. Elle venait de toucher
son adversaire au cœur.
— Pourquoi me taire, monsieur l’abbé? répliqua-t-elle négligeant de l’appeler mon père, du
moment qu’il la nommait Laure- tout court. Je vous
accuse en m’accusant, et c’est justice! Est-ce que
vous êtes venu pour me consoler, pour chasser ce
misérable quand il n’était pas encore trop tard?
Est-ce que vous avez eu pitié de mes larmes quand
je pleurais, la nuit, en songeant qu’un curé ne se
marie pas, et qu’il n’est pas permis de le trouver
beau, de le lui dire en face... Vous redoutez le scan
dale! Ne craignez rien, mes précautions sont bien
prises. J’ai fait changer mon appartement, je couche
au rez-de-chaussée au lieu de coucher au second
étage de notre maison, où dorment mes parents.
De plus, Lucien Séchard est tellement hideux
que personne, je vous assure, ne s’avisera de jaser
à son sujet... ni au mien!... Vous n’aimez pas le
scandale ! Mon amant est très discret. Il n’est ni
un homme marié ni un prêtre. Tout se passe le
le mieux du monde...
— Mais, misérable fille, oubliez-vous que l’œuvre
de chair a été instituée par Dieu pour la reproduc
tion de l’espèce, et non pas aux seules fins du plai
sir... Un jour, vous vous réveillerez... enceinte?
l’animale
101
— Oh! riposta Laure tranquillement, il sait les
secrets !
— Seigneur! ayez pitié d’elle!... ayez pitié de
moi !... râla le malheureux. Je ne pourrai pas l’ab
soudre. ..
Et, d’un mouvement brutal, Armand de Bréville
poussa le guichet, ne voulant plus regarder la bête
de luxure qui faisait onduler joyeusement derrière
ses épaules rondes sa queue de cheveux noirs et
parfumés.
— Ce que je me fiche de ton absolution ! se disait
Laure sortant de l’église à petits pas. Ne l’enten
dant plus bouger au fond de cette boîte obscure, de
ce large cercueil posé, debout, contre les murailles,
elle s’était levée, puis s’était dirigée vers le porche.
Là, elle avait donné deux sous au pauvre nasillant
des bénédictions, et elle rentrait chez elle d’une al
lure légère, la conscience débarrassée de son péché.
Le soir, cependant, une étrange tristesse s’em
para de la jeune fille; elle était vengée, mais cela
ne la conduisait pas loin : Lucien Séchard la gar
dait, l’espionnait, la tyrannisait perpétuellement
par la peur de savoir sa honte divulguée ; il la me
naçait de se tuer si elle le faisait chasser. Il l’avait
bien senti, ce prêtre, elle cherchait à faire des vic
times, car elle était victime elle-même et elle ne
pouvait guère se vanter de son triomphe : il ne lui
servirait à rien. Non, elle n’aimait pas plus Armand
que Lucien, elle courait aux victoires sur les
hommes, poussée par une force irrésistible; osteja6
102
l’animale
soir de chair tout épanoui, elle portait l’amour en
elle comme un Dieu et demeurait inerte sous ses
rayonnements.
Une chose lui manquait encore, les joies du
cœur... Possédait-elle un cœur? Très vaguement,
comme on souffre d’une microscopique épine en
foncée au bout du doigt, elle croyait à la présence
de cet objet quand elle appuyait dessus, pour
compter ses palpitations, et elle éprouvait une in
quiétude de ne pas aimer davantage, désirant tou
jours une autre sensation, une volupté plus aiguë.
Une rage lui venait à songer que ce prêtre était
digne, et elle l’en admira un peu, non, cette fois,
pour ses yeux doux, fendus en amande, mais pour
le genre de joujou qu’il lui laissait briser, pour
son cœur à lui, si mystérieux, vase clos dont elle
avait enfin éparpillé le trop-plein de passion. Elle ne
dormit pas. Le lendemain matin, elle se leva de très
bonne heure, fit sa toilette de pénitente, enveloppa
sa toque d’un voile de dentelle et retourna résolu
ment à l’église. Elle suivit la messe basse avec une
attention édifiante. Qu’allait-il faire, lui, meurtri
delà veille, en revoyant son bourreau? La messe
achevée, Laure égrena son chapelet par conte
nance. Serait-ce encore le confessionnal qu’elle
prendrait pour lieu de combat? Elle se rapprochait
de l’autel, guettant l’abbé qui ôtait son surplis,
lorsqu’il lui envoya le sacristain :
— Monsieur le curé vous attend, dit l’homme la
saluant.
l’animale
108
Et d’un ton tout naturel il ajouta :
— Mademoiselle aura de la besogne.
Laure, stupéfaite, le regarda s’éloigner. De quelle
besogne lui parlait-on? Elle traversa le grand tapis
ornant les marches de l’autel, et demeura indécise
devant la porte de la sacristie. Elle frémissait
d’une émotion vraiment neuve : sur le seuil
du paradis, elle n’aurait pas eu plus de confu
sion. Derrière cet écroulement de 'fleurs artifi
cielles que représentaient l’autel de la Vierge et sa
propre existence, elle allait donc moissonner la sin
cère fleur d’amour, la fleur entre toutes défendue
aux profanes. Leurs voluptés, frottées d’encens,
leur donneraient bien réellement un avant-goût du
ciel; ils avaient attendu longtemps pour échanger
le divin baiser des élus, l’un se vautrant dans
toutes les fanges, l’autre isolé dans la prière, mais
ils allaient s’unir, eux aussi, à l’église, après avoir
envié, de loin, les épouses chastes traînant la robe
immaculée sur les dalles jonchées de rameaux, et
les époux graves, si fiers de leur charge d’âme fémi
nine. Laure heurta doucement la porte.
— Entrez, répondit Armand de Bréville.
Elle pénétra sur la pointe du pied, comme dans
une chambre de malade, et tout de suite fut saisie
par l’odeur des roses. Au milieu des mousselines
transparentes, des branches de rosiers blancs éta
lées formaient une croix que le jeune abbé était en
train de consolider avec des joncs. La fenêtre ogi
vale de la sacristie s’ouvrait sur une perspective
104
l’animale
de gracieuses collines encore dans les langes des
vapeurs matinales, et un rideau de peupliers bor
dant une route mettait autour de la ville s’éveil
lant une écharpe discrète qui harmonisait les
détails vulgaires. Se détachant du fond clair de
l’ogive, le prêtre, svelte, élégant et souple, parais
sait plus noir, d’une mélancolie plus sévère, et ses
yeux passionnés cerclés de bistre étaient mouillés,
comme les roses, d’une rosée plus froide. Il in
diqua un escabeau sculpté, siège d’ancien moine,
à la jeune fille, et lui dit, s’efforçant de sourire :
— Voulez-vous m’aider, aujourd’hui? Je sais
que vous détestez les fleurs fausses. J’ai cueilli,
cette nuit, toutes les roses de mon jardin, car .je
n’ai pas pu dormir, et je commence un travail qui
m’effraye... Il s’agit de tresser une croix bien fra
gile, mademoiselle... la croix des vanités humaines,
une croix de ronces fleuries. Cela manquait à
mon autel, et j’ai compté sur vous pour me la
fournir...
Laure le dévisageait, étonnée. Il choisissait un
prétexte charmant s’il désirait succomber au mi
lieu d’un lit de parfums, mais pourquoi ce glacial
aspect?
— A votre service, monsieur l’abbé, murmurat-elle enlevant sa voilette et rejetant ses cheveux
en arrière; dois-je refermer la porte?
— Oui; nous serons seuls, je le crains; toutes
les confessions sont venues hier, et je n’ai pas de
baptême, ce matin, pas de catéchisme... je n’ai
l’animale
105
plus rien à faire... qu’à préparer cette croix. Tenez,
voici des ciseaux.
Il lui passa les ciseaux tandis qu’elle se penchait
sur la table en lui frôlant les mains. Armand de
Bréville s’affaissa dans un fauteuil de velours vio
let où l’on plaçait l’évêque, les jours de solennités
religieuses. Il tournait le dos à la fenêtre : ses yeux,
ayant pleuré toutes ses larmes, ne pouvaient plus
supporter la clarté du dehors. Il restait là, résigné,
courbé sous une lassitude avilissante, il causait en
mondain et ne s’occupait plus de sa dignité de
prêtre. Hormis une chose qu’il ne voulait pas
faire, il ne résistait plus, il avouait son amour,
il avouait ses lâchetés, se réservait de puiser
une nouvelle rigueur dans la honte même de
ses aveux. Elle ne le violerait pas; c’était tout
ce qu’il avait juré, en somme, ne pas se laisser
violer, et ses jésuitismes de conscience l’assuraient
de la paix maintenant. Il avait prévu qu’elle vien
drait, elle était venue; il la recevait et n’en res
sentait pas plus de frayeur qu’à respirer la griserie
des roses.
Laure disposa les bras de la croix et les recouvrit
de fleurs, puis elle glissa dans son corsage quel
ques pétales tombés.
— Nous avons à causer, Laure, balbutia le jeune
prêtre d’une voix lente. Vous vous êtes confessée...
brutalement, et vous me trouvez encore tout bou
leversé par vos histoires... des histoires de petite
fille que je ne dois pas prendre au sérieux. Seule
106
l’animale
ment, moi, votre confident et votre unique protec
teur, puisque vos parents ignorent ce que je sais,
je désire vous sauver, si c’est possible. Vous n’a
vez que vingt ans, Laure, et les livres saints pré
tendent que c’est l’âge des élans généreux. Je ne
vous parlerai ni de l’amour de Dieu, ni de nos
sacrements. Abandonnons les choses sacrées pour
ne pas les salir au contact des passions mauvaises .
nous y recourrons plus tard, quand nous serons
moins affolés. (Il s’arrêta, mit à son front la fraî
cheur d’un feuillage qu’il déchiquetait machinale
ment.) Je dis nous, car il y a ici deux coupables...
Je suis peut-être même plus coupable que vous.
(Il baissa le ton.) Oui, ma pauvre enfant, j’éprouve
pour une femme, dont je n’ai pas à prononcer le
nom devant vous, ce que vous éprouvez pour
Lucien Séchard. Cette femme, comme le clerc de
votre père, est marquée d’une plaie hideuse, elle
est tarée du signe fatal de la luxure; mais, s’il
m’est défendu de l’aimer, il ne m’est pas dépendu
de chercher à la tirer de la boue...
Laure s’agenouilla aux pieds du jeune homme,
lui présentant une touffe de roses :
— Vous êtes bien dur pour votre enfant, mon
cher père! dit-elle.
Armand lui sourit d’un sourire plein d’amer
tume, laissant ses mains tomber.
— Oui, mon enfant... ou mieux, ma sœur!
Il y eut un silence. Laure enfouit son visage pâle
de convoitise dans les mains longues et frêles du
107
jeune prêtre; elle se berça la tête sur ses genoux.
— Oh! que je vous aime! — souffla-t-elle d’un
accent sauvage.
— Laure, ma bien-aimée sœur, continua l’abbé
fermant les yeux, je ne vois plus qu’un moyen de
vous protéger contre vos sens. 11 faut vous marier.
Je ne suis pas fou... non... non... j’ai calculé, cette
nuit, toutes nos chances de salut, et je pense que
j’ai trouvé juste. Vous ne pouvez pas épouser votre
amant; vos parents, vous-même, vous ne le vou
driez pas ; et le scandale serait excessif. Il faut en
épouser un autre, je chercherai. Je connais un
jeune homme très estimable, un futur notaire qui
achèterait l’étude de votre père. Répondez-moi
franchement, Laure, accepteriez-vous un mari que
je vous proposerais?...
Laure leva la tête :
— J’accepterai la mort de toi; mais, en attendant,
quelle sera ma récompense?
— Vous m’obéirez! fit-il d’un ton navré.
—-Etcemari, nous lui révélerons mes histoires...
de petite fille?
— Il ne saura jamais rien, vous romprez avec
Lucien Séchard, vous me l’enverrez s’il vous
menace d’un esclandre, et ensuite vous finirez par
aimer votre fiancé.
Laure s’écria, révoltée :
— Et si je refuse...
— Alors, je demanderai à mon évêque de chan
ger de cure, c’est bien simple.
L ANIMALE
108
l’animale
— Tu me dédaigneras toujours... je ne suis donc
pas assez jolie pour toi, mon frère?
L’abbé se ploya jusqu’à ses lèvres offertes.
— Je souffre le martyre sans me plaindre, dé
mon; j’ai déjà commis le péché d’intention, et ne
veux pas devenir votre proie. Ma sœur chérie, rele
vez-vous !
— Allons n’importe où, mon frère adoré, au
fond d’un couvent, nous nous aimerons... et nous
ferons pénitence après... Dis!... j’accepte la res
ponsabilité de ta faute! Je veux...
— Ma sœur! Ma sœur!
Il répéta ce mot douloureusement, la contemplant
avec une ivresse qui le paralysait, et elle se jeta dans
ses bras, ne se doutant guère qu’à cette minute
suprême, plus dépravé encore qu’elle, la fervente
du corps, lui, le fervent de l’âme, rêvait d’un inceste.
Ils demeurèrent une seconde enlacés; Laure se
fondait tout entière sur sa bouche, comme un fruit
s’écrasant. Des odeurs de roses dans les cheveux,
et au bout des doigts, elle l’entourait d’un vertige
extraordinaire, le poussait à un abîme qu’il devi
nait frais et sombre, tout pareil aux frondaisons
luxueuses d’un grand parc. Des sentiers sablés
d’or se roulaient en spirales devant lui; des bras
nus, une forêt de bras nus, se nouaient à son cou;
il était caressé par une tresse de cheveux noirs flot
tants qui prenait la dimension d’une fumée d’in
cendie, et il ne pourrait plus s’échapper, car une
mutine voix d’enfant lui criait :
109
l’animale
— Porte-moi, mon frère, porte-moi, emportemoi !
Laure le vit défaillir, elle eut pitié de ce pas
sionné orgueilleux que les jeûnes et les luttes exté
nuaient.
— Pardonnez... je suis une cruelle, balbutia-telle, se remettant à ses genoux, pendant qu’il re
tombait à demi évanoui sur le fauteuil ; oh ! je vous
ai fait du mal.
— Non, chère petite sœur, vous avez eu raison,
au contraire, de dire cela... Vous avez rompu le
charme, le démon s’est enfui! Soit... je vous por
terai... jusqu’en paradis.
Laure joignit les mains.
— Je vous obéirai, ne pleurez plus!
— Vous me le jurez, ma sœur?
— Je vous le jure... à une condition (et elle baisa
l’extrémité de l’écharpe du prêtre), c’est que votre
sagesse ne vous fera pas plus de tort, auprès de
Dieu, que ma folie, monsieur l’abbé !
Ils se sourirent, et, ranimé, le jeune homme se
leva, se dirigea vers le seuil de la sacristie en
disant :
— Quand j’aurai la force de reprendre ma croix,
je reviendrai. Terminez votre œuvre, ma sœur
chérie! Les fleurs se fanent vile...
7
VIII
Les deux fiancés contemplaient le paysage, n’o
sant pas se communiquer leurs réflexions. Après
ce grand dîner de cérémonie, on les avait laissés
seuls sur la terrasse, et la lune se levait, les noyant
d’unemélancoliedouce qui les empêchait de trouver
les phrases de circonstance ou simplement banales.
Henri Alban cherchait quelque chose de gracieux,
en harmonie avec la belle soirée, tout en caressant
son étui à cigares que, par politesse, il ne pouvait
ouvrir. Laure, palpitante, les yeux humides, atten
dait une exclamation amoureuse qui ne venait pas.
A leurs pieds, la ville d’Estérac dormait dans
une brume piquée ça et là des petits points d’or
des lampes, et semblait un lac aux remous sombres
reflétant des étoiles.
Lorsque la lune émergea, pas très ronde, d’une
lumière un peu rougeâtre, l’air d’un oeil triste au
front de ce ciel de printemps, encore tout rempli
de nuées sourcilleuses, Laure eut un tressaille-
l’animale
111
ment involontaire ; elle se rapprocha de lui et se
mita trembler pour de bon.
Etait-ce la fraîcheur montant du jardin ou le
regard étrange de cette lune dont la pâleur se mé
langeait de sang, qui la faisait trembler? Etait-ce
parce qu’elle se sentait trop heureuse et que sa
joie l’angoissait subitement?
Elle n’aurait su le dire.
Henri l’examinait à la dérobée. Il lui découvrait
un genre de beauté qui ne lui plaisait guère. Ce
profil de femme au nez court, au menton troué
d’une fossette large, brisant la ligne, à la tempe
étroite, aux yeux longs, tellement longs qu’ils
avaient l’apparence d’une fente entre les bords
soyeux de laquelle vous regarderait un chat sau
vage, l’étonnait et le gênait à la fois. Gela déroutait
tous ses préjugés sur l’éternel féminin, ses combi
naisons de garçon ordonné, méthodique. Il aurait
préféré une femme moins bien faite, aux hanches
moins développées et à la figure plus régulière,
plus comme les autres. La chevelure, par exemple,
le rendait fier, et il se disait : « Ce n’est pas la queue
de souris de nos pauvres Parisiennes, qui n’ont
que juste ce qui leur faut pour accompagner leur
chapeau. » Malgré cette qualité essentielle, il rele
vait les tares avec le soin méticuleux d’un fiancé
peu enthousiaste.
Elle était originale, facile à dégrossir et suffisam
ment prometteuse de bonne maternité, mais elle
se souciait peu de sa toilette, portait d’anciennes
112
L ANIMALE
modes collantes qu’on ne portait plus, qui vous la
dessinaient nue au milieu de cent femmes habillées
de draperies compliquées. Enfin, elle sentait bon
la lavande comme un linge pur, elle était grave,
calme, représentait bien une ignorante ne sachant
qu’une chose : qu’elle a le temps, toute la vie
pour apprendre ; et elle souriait d’un sourire con
traint, comme l’enfant qui va s’éloigner prochai
nement de sa famille.
La perspective de leur voyage de noces à
Paris, ce retour à ce luxe des plaisirs honnêtes :
les théâtres, les restaurants chers, les courses en
voitures parmi des rues illuminées, le charma une
seconde. 11 jouit d’avance de ses stupeurs et de ses
ravissements de jeune pensionnaire provinciale
lâchée dans le palais des joujoux. Certes, cela
serait une date mémorable, elle se la rappellerait
longtemps, elle y ferait de discrètes allusions, les
soirs d’hiver, quand ils entendraient souffler la
bise et se resserreraient l’un près de l’autre, elle
préparant une layette, lui lisant son journal...
Si les affaires de l’étude marchaient, ils retour
neraient à Paris, s’offriraient quelques excursions,
des voyages du côté de la mer. Mon Dieu, en atten
dant, il allait se fixer d’une manière agréable. Pas
une grosse fortune, et des beaux-parents singu
liers : madame Lordès prononçait toujours trépas
au lieu de mort, sauçait son pain dans le jus;
M. Lordès plaisantait comme un recueil distribué
à la foire; mais la fille serait vile façonnée aux
L ANIMALE
113
jolies habitudes, elle n’avait pas leur langage vul
gaire, puisqu’elle se taisait perpétuellement, une
preuve de goût, et si elle aimait son intérieur, ses
enfants, il ne lui demanderait pas des tours de
force. Oh! ce petit intérieur gentil qu’il rêvait! Un
train-train de charrette anglaise toujours bien
tenue, et cependant point prétentieuse, attelée
d’une aimable jument poulinière pas dure aux
réactions, supportant le frein dans les descentes et
venant prendre le sucre sur la main de son maître,
sans qu’on ait jamais besoin du fouet!
Elevé par une tante rechignée, vieille fille ma
niaque, et son père, un veuf ayant eu des chagrins,
Henri Alban désirait fohder une véritable famille,
selon les idées qu’en donnaient les tableaux à la
Charles Dickens, son auteur de prédilection.
Armand de Bréville, du reste, répondait de l’avenir,
et, pas plus dévot qu’il ne le fallait, car il n’allait
pas aux manifestations religieuses, Henri remer
ciait son ami curé du fond du cœur ; il n’y a qu’eux
encore, les jupons noirs, pour dénicher la perle
dans l’huître!
C’est égal, il aurait voulu fumer. L’interdiction
du cigare lui gâtait sa soirée de fiançailles.
Laure murmura d’une voix basse, troublée,
coupée d’hésitations :
— La lune me fait peur. Voyez donc, monsieur,
comme elle est rouge?
Henri se pencha sur la terrasse, mit ses coudes
et sourit :
114
l’animale
— Je ne la regarde pas, mademoiselle, je vous
regarde...
C’était absurde, cette, entrée en matières, il le
sentait, mais pour la province...
— Elle est rouge, rouge, répéta Laure qui pâlis
sait, se rapprochant de lui.
Henri lui prit le poignet, très lentement, ne vou
lant pas l’effaroucher, et il ajouta :
— Nous allons être bien heureux, n’est-ce pas,
ma chère petite fiancée?
Laure lui donna sa main, et, sans qu’elle s’en
rendît compte, elle livra un à un ses doigts
qui s’enlacèrent à ceux du jeune homme ; ils joi
gnirent ainsi leurs paumes. Durant ce témoignage
de confiance, Henri se souvint que la dernière
maîtresse qu’il avait eue, la seule peut-être aimée
plus qu’un bel objet d’art, lui pressait les doigts
de cette façon aux heures de l’intimité, et il se
mit à rire tout à fait :
-—Etes-vous nerveuse, mademoiselle Laure?
— Je ne sais pas, monsieur Henri.
— Puisque vous avez peur de la lune !
— Près de vous, je n’ai plus peur de rien, ré
péta-t-elle.
Henri porta la main de la jeune fille à ses lèvres
et la baisa très légèrement. Laure faillit s’évanouir.
C’était l’aveu, l’aveu définitif, et elle se voyait déjà
dans ses bras, blottie sur sa poitrine. Sa tête se
penchait, quémandant l’épaule du jeune homme;
elle avait envie de lui crier :
l'animale
115
— Tu es beau, je t’adore, viens-nous-en dans
l’herbe, là-bas ! Je te prouverai que je suis belle,
et cela vaudra bien un mariage à l’église où je
connais un prêtre qui nous maudira au lieu de
nous bénir, un monstre jaloux qui, debout, sous
le porche, aura le droit de cracher sur ma robe
blanche !...
Le fiancé murmura :
— Quand nous serons mariés, nous achèterons
une Victoria... Je crois que nous le pourrons en
faisant quelques économies, et nous irons les jours
de fêtes au chef-lieu.
Laure dit d’un ton sourd :
— Je me moque des voitures, monsieur Henri,
je ne suis pas ambitieuse.
Elle tâchait d’être absolument simple et de lui
dissimuler ses révoltes.
Il s’amusa de son ingénuité.
— Ce n’est pas par ambition qu’on a une Victoria,
chère petite, c’est pour la commodité des rapports
avec les clients. Un notaire ne peut pas voyagera
pied, je vous assure.
— Ah!... vous croyez! Des larmes vinrent au
bord des paupières de la jeune fille. De quoi donc
lui parlait-il,?
— Aimez-vous la toilette?
— Je n’ai qu’une robe, elle est toujours neuve,
répondit Laure.
Et sa moue hautaine ajouta : Celte robe-là, c’est
ma peau, tu n’as pas l’air pressé de la voir, hein?
116
l’animale
Puis elle se raisonna. Elle voulait courir quand
celui-ci marchait, n’osait même pas se risquer sur
ce mystérieux terrain des fiançailles. Il fallait
revenir à la réalité, se réserver davantage, ne pas
lui jeter son cœur fraîchement épanoui comme
elle avait jadis jeté sa personne. Une pudeur tar
dive l’envahissait et lui paralysait les membres.
Désolée, à présent, de ne pas se trouver plus naïve,
plus désirable, elle serait tombée volontiers à ses
genoux pour implorer son pardon ; mais il était
trop tard, maintenant, elle n’avait plus qu’à se
laisser marier. Ce qu’elle acceptait la veille comme
une sauvegarde et une réhabilitation, elle l’accep
tait aujourd’hui pour en faire une expiation défi
nitive ; elle porterait tout le poids des fautes pas
sées, le remords et sa colère s'il s'en apercevait.
S’il ne s’en apercevait pas (un homme de vingt-six
ans n'a jamais toutes les expériences), elle se don
nerait si bien, l’aimerait tant, s’absorberait telle
ment en lui qu’elle pourrait encore devenir une
honnête femme.
Get amour l’avait prise brusquement, à l’heure
même où elle l’avait vu entrer chez eux, là, der
rière ces brumes, dans ce coin de ténèbres où
gisait la maison verte, dans cette tombe où elle
était née. Tout à coup, il lui avait semblé qu’elle
apercevait un homme extraordinaire.
Et il ne lui montrait rien de plus séduisant
qu’un autre. Il était blond, d’un blond cendré un
peu terne, il avait les traits réguliers, le teint blanc,
l’animale
117
la moustache sobre; sa bouche se fronçait aux
deux extrémités en un pli de mécontentement qui
lui donnait un aspect de raillerie dédaigneuse,
mais il était charmant quand il souriait. Laure
l’aimait surtout parce que, d’instinct, elle le devi
nait son contraste absolu et qu’elle rêvait d’une
conquête. Elle serait le maître, lui l’élève. Débau
cher $on mari pour en faire un amant lui procu
rerait la plus exquise des félicités humaines.
Puis elle cessa de raisonner; au bout de quel
ques semaines d’une cour pourtant bien banale,
où le guindé camélia blanc remplaçait les décla
rations brûlantes, elle aima comme une folle, dans
un tourbillon de désirs contradictoires. Tantôt
elle voulait lui avouer son passé, tantôt elle oubliait
qu’elle n’était pas vierge, se sentait des candeurs
de petite fille qui s’effraie d’un monsieur. Et elle
avait de superbes élans, des immolations d’une
minute où elle foulait son cœur sous ses pieds, se
jurait d’entrer en religion prier pour lui. Elle finis
sait par imaginer un Dieu à travers l’homme, et
se dépouillait de ses anciennes cruautés. Elle pleu
rait des nuits entières devant sa photographie, —
qu’elle ne mettait pas sous son traversin de crainte
de la souiller. Elle s’attendrissait à propos de
choses inutiles, dans lesquelles sa passion se
mirait faute d’un meilleur et plus ardent miroir :
sur la mort d’un insecte qu’elle venait d’écraser,
sur la fin d’une fleur se fanant au fond d’un vase;
et des larmes lui montaient aux yeux en contem
7.
l’animale
118
plant les étoiles, aussi nombreuses que les agonies
des cœurs coupables.
Elle aimait! Elle aimait! Elle possédait tous
les désirs sataniques et toutes les puretés des
anges...
Gomment lui offrirait-elle sa pauvre personne
flétrie ?
Jouerait-elle une comédie d’autant plus provo
cante qu’elle saurait la pimenter de toutes les
sciences du refus, ou lui dirait-elle la vérité, pour
se mieux livrer, se mieux anéantir dans la brutale
caresse du mâle en furie, qui la tuerait en lui par
donnant.
Elle y pensait sans cesse, à cette sinistre nuit des
noces! Et elle activait, autour d’elle, une flamme
qui, peut-être, devait la dévorer cette nuit-là.
Quant à Lucien Séchard, elle ne se souvenait
même pas de ses droits... Puisqu’il ne les avait
pas fait valoir tout de suite, c’est qu’il méditait
nue scène ridicule, et elle se chargeait bien d’en
détruire l’effet le soir du jour solennel... Non,
Lucien n’oserait pas. D’ailleurs il ne détenait
aucune preuve.
Chaque fois qu’elle passait devant l’étude, le
clerc se précipitait, fermait la porte pour ne plus
s'exposer à une rencontre. Elle avait rompu défitivement. Encore une semaine, et Lucien Séchard
disparaîtrait, elle serait libre...
Une fois, Henri Alban lui avait dit, parlant du
borgne :
l’animale
119
— Le pauvre garçon, on croirait qu’il est tombé
s lit de la gelée de groseilles !
Et, de bonne grâce, elle avait ri, ri aux éclats.
Cependant, Laure s’inquiétait de la froideur
d'Henri. Elle s’en tourmentait tout en découvrant
une nouvelle saveur à ce genre d’amour trop res
pectueux. Le prêtre, choisissant un homme calme,
de sens tranquilles, par une secrète jalousie
d’amoureux privé des jouissances charnelles, ne
se doutait pas qu’il fournissait à la jeune pas
sionnée une excitation plus terrible pour elle que
les caresses impétueuses d’un rustre. Laure pui
sait ses principales joies cérébrales dans ce respect
du futur mari. C’était, pour elle, un double attrait
de se sentir à peine effleurer les doigts et de savoir,
en même temps, qu’on désirait tout, qu’il lui fau
drait tout abandonner... Elle minaudait, accordant
sa main, et elle offrait son corps dans cette petite
main ouverte. Ce qu’ignorent ordinairement les
jeunes filles, elle le savait, et elle complétait des
phrases, elle achevait les gestes, elle possédait la
signification de tous les emblèmes. Se torturant à
sonder l’esprit de cet homme froid, elle inventait
des questions plus ingénues encore que l’usage ne
le permettait. Elle trouvait des situations équi
voques pour essayer de lui faire perdre sa retenue,
et le jugeait sur un mot, sur un sourire, le pétris
sant déjà tout à son image, le dotant d’une hypo
crisie pareille à la sienne. La folie des sens l’avait
mûrie pour des folies plus délicates, les voluptés
l’animale
120
de l’imagination remplaçaient chez elle les résul
tats brutaux. L’ostensoir s’était enfin fondu dans
ses propres rayonnements, la divinité s’incarnait
en elle, et elle ne tendait plus l’hostie aux lèvres
des fidèles sans y avoir elle-même goûté. Son désir
violent du sacrilège, lorsqu’elle convoitait le curé
d’Estérac, se changeait en une ferveur légitime, et
le prêtre n’avait fait que préparer ses nerfs, son
sang, sa chair à la réception d’un aphrodisiaque
dont elle ne manquerait pas de fabriquer du
poison. L’inassouvie rêvait d’enflammer le chaste
époux à son contact, de lui dicter des conditions,
et ce n’était pas précisément la bonne maternité
que lui promettaient ses hanches roulant sous la
jupe tendue, ses seins pointant droit vers les
mâles.
... La lune les couvait de son œil triste, et les
deux fiancés, sur la terrasse, causaient toujours
posément. Laure, souffrant le martyre, car il se
reculait quand elle s’approchait, riait d’un rire
niais de jeune fille vertueuse. Henri parlait des
misères de l’existence parisienne pour les garçons
qui n’ont pas leurs aises, les poêles hermétiques
dans lesquels mijote une asphyxie, ces poêles à
physionomie de haut de forme, et il vantait les
bûches de Noël s’entassant dans les grandes che
minées provinciales ; il contait les délices du pot-aufeu lorsqu’on sortait des restaurants où l’on payait
très cher pour manger si peu... Ensuite il parla de
leur contrat, s’apercevant qu’elle s’intéressait au
l’animale
121
côté sérieux de la question maritale. Ce contrat
était un chef-d’œuvre où tout serait prévu par leurs
parents; il ajouta, l’index dressé :
— Même notre mort !
— Gomment, murmura-t-elle avec une ironie
dont il ne soupçonnait pas toute la profondeur,
nous devons mourir?
— On ne sait pas ce qui peut arriver, ma chère
petite, répondit-il, se laissant gagner par une tou
chante émotion. Si l’un de nous deux mourait, je
serais naturellement bien malheureux, mais les
intérêts de nos enfants avant tout...
Cette phrase empreinte d’un égoïsme naïf fut
prononcée d’une voix très douce. Il n’avait pas
conscience de dire une chose épouvantable, et
Laure, par hasard, se souvint de la torture quelle
avait infligée certaine nuit à Lucien, le misérable
amant obligé de taire ses douleurs.
Elle subit la phrase en guise d’expiation, et elle
pensa ceci : sans les remords, la vie serait insup
portable, les bêtises qu’on a faites étant les seules
justifications de ces illogismes! Et, très humble, se
montrant encore plus sincère, elle dit cela:
— Oh! bien sûr, je puis mourir, nous sommes
tous mortels !
Il songea, lui, que décidémentelle parlait comme
une sotte.
Madame Lordès les arracha à leur causerie sen
timentale.
— Je vous en prie, rentrez, mes enfants! Des
122
l’animale
paysans pourraient vous espionner, ce n’est pas
convenable, leur cria-t-ellè.
Ils rentrèrent, la main dans la main, balançant
leurs bras en imitant les écoliers frondeurs. Et on
attela le cabriolet qu’on avait emprunté au maire
d’Estérac. Les Lordès, leur fille entre eux deux,
partirent de la Bourdaisière, la propriété du fiancé,
agitant des mouchoirs au clair de lune, Laure mur
murant intérieurement :
— Il ne m’aime pas encore ! Ce que j’accepte
pour du respect n’est que de l’indifférence. Il
épouse notre étude !
Et, se redressant soudainement menaçante, elle
se tourna du côté de la maison qui se détachait
toute blanche sur le ciel sombre :
— Tu m’aimeras, Henri, je le veux! Je te forcerai
à m’aimer, sinon je deviendrai le pire des animaux,
moi, que tu prends déjà pour une bête.
Une semaine après ce dîner des fiançailles, un
jeudi, les Alban descendirent à leur tour le coteau
de la Bourdaisière pour visiter la famille Lordès.
Chez le notaire, on cuisinait ferme; il convenait
de prendre beaucoup d’apéritifs, et les liqueurs,
tout le fond du placard, formèrent bientôt un arcen-ciel sur la table du solennel salon où la plante
grasse, la chevelure de verre, répandait sa fraîcheur
de femme noyée. En entrant, la tante d’Henri eut
froid, elle garda son châle d’un air de mauvaise hu
meur ; le père Alban, pour fuir cette gamme de
sucre, et Yangéline, et le dernier marasquin de
l’animale
123
pêches contenant, de l’aveu même de son créateur,
un soupçon d’acide prussique, se sauva vers la gen
darmerie voir des chevaux. Henri, par politesse,
accepta quelques poisons variés. Laure, déboutées
yeux baissés, s’occupait de grouper les flacons et
passait de temps en temps une assiette remplie de
gâteaux secs poudrés d'anis et de gingembre.
L’assiette de gâteaux épuisée, Laure fut priée de
jouer sa valse de Métra.
Elle obéit, les paupières toujours mi-closes,
comme continuant un sommeil qu’elle n’osait pas
secouer. Henri lui tourna les pages, son père battit
la mesure, la tante approuva de plusieurs excla
mations discrètes, en dodelinant de latête, etsa
mère lui cria, au moment critique :
— Tu sais, ton arpège, ne va pas le rater, hein !
Mais elle ne se réveilla guère, s’aperçut seule
ment de laprésence de ces gens-là quand le notaire
dit, d’une voix qui lui sembla vibrer sous une clo
che :
— Maintenant, monsieur Henri, nous lâchons
ces dames et je vous amène à l’étude, mon clerc;
vous y attend. Ce pauvre bougre, c’est son jour de
réception, à lui aussi...
Et les deux hommes sortirent.
La veille, M. Lordès lui avait réglé définitivement
son compte. On avait échangé les banales paroles
d’usage.
— Oh ! je n’ai jamais eu qu’à me louer de vous,
Séchard, touchez là mon garçon.
124
l’animale
— Monsieur, je vous remercie pour toutes vos
bontés. Certes, je ne trouverai pas de patron meil
leur, ni au chef-lieu, ni dans tout l’arrondisse
ment.
— Que voulez-vous, Séchard, la destinée nous
ordonne de nous séparer.
— Une cruelle destinée, monsieur Lordès.
— Oui! Oui!... Dix ans de loyaux services... Si
je ne mariais pas ma fille, Séchard, vous ne me
quitteriez plus.
— Enfin, on ne fait pas ce qu’on veut, dans la
vie !
— Tiens, Séchard, embrassons-nous...
Et le patron avait serré Lucien dans ses bras, en
évitant, comme il l’avait expliqué le soir à sa
femme, de se coller sur la figure cet œil du borgne
qui distillait des larmes rouges.
On l’avait invité à dîner pour la seconde et la
dernière fois, mais il s’était excusé, sentant que sa
place demeurait encore marquée à la table de la
cuisine, malgré leurs attendrissements.
— Vous mangerez avec nous! appuya le notaire
en veine de générosité.
S’asseoir près de Laure, près de la fiancée? Non,
il ne le pourrait pas, et le clerc eut un singulier
haussement d’épaules : il refusa de nouveau.
Henri Alban, pénétrant dans l’étude, lui trouva
un aspect fort calme ; le clerc amateur et le clerc
peu payé se tendirent la main, s’effleurèrent le bout
des doigts et se mirent tout de suite à examiner les
l’animale
125
différentes dispositions des cartons verts. Ils se
connaissaient pour s’être vus de loin; Henri avait
pitié, Lucien témoignait du respect. Le notaire,
dès qu’il les vit paperassant de bon cœur, s’éclipsa
pour aller rejoindre ce sacré coureur de chevaux à
la gendarmerie et lui faire de la morale. Laporte
de l’étude se referma.
— A gauche... murmurait Lucien Séchard, tou
tes les affaires concernant la ville, et à droite tou
tes les affaires concernant la campagne. Là, sur
cette armoire vitrée, vous trouverez le timbre, les
bouteilles d’encre, une provision de papier bu
vard... Les fournitures de bureau sont presque
nulles ici... vous pensez que l’ouvrage n’abonde
pas...
— Je sais, de rares clients et de mauvais clients,
fit Henri fronçant la bouche dédaigneusement; le
papa Lordès néglige l’étude pour le métier de
liquoriste, et il a des routines...
Il acheva sa phrase par un geste impatient et
alluma un cigare. Il conservait de la liqueur verte
un goût amer qui l’irritait. Lucien répliqua :
— Oh! c’est un brave homme... un aveugle.
Henri faillit éclater. Ce borgne traitant un autre
d’aveugle lui parut très drôle.
— Vous plaisantez, monsieur Séchard.
Lucien leva son œil bleu et son œil rouge; il dit
avec un rictus bizarre :
— J’en suis sûr, monsieur.
II dura longtemps l’examen des dossiers moisis,
126
l’animale
des cartons, des tiroirs aux relents fades et des
livres à reliure de cuivre ; puis Lucien Séchard
consulta sa montre.
— J’ai encore quelques minutes, dit-il, car je ne
sors d’ici qu’à cinq heures et ma journée d’aujour
d’hui m’est payée jusqu’au soir. Oh ! le patron sera
servi rubis sur l’ongle, je vous le promets... j’at
tendrai l’heure, comme toujours...
Henri, bien installé dans lefauteuil de M. Lordès,
hocha le front pour approuver ce scrupule. Son
cigare était excellent, et il ne se souciait pas de
rejoindre ces dames au piano. On causerait des
affaires un brin en attendant l’heure de la sortie
réglementaire de cet honnête garçon.
— Donc, monsieur, j’ai juste le temps de vous
instruire du reste, poursuivit Lucien s’asseyant
devant le jeune homme et penchant son visage sur
sa poitrine, selon sa coutume, dès qu’il se trouvait
en face de quelqu’un.
— Du reste? répéta machinalement Henri croi
sant la jambe.
Que signifiait ce mot qu’il avait accentué ? Est-ce
que leur étude présentait des coins obscurs ?
Allait-il lui narrer l’histoire d’un testament fan
tastique, lui donner des conseils charitables à
propos de certaine manie dangereuse du patron ?
Mon Dieu, ce clerc était d’une exactitude trou
blante.
— Je vous écoute, mon ami, ajouta Henri analy
sant la mine piteuse du borgne et se convainquant
l’animale
127
de plus en plus que cela ressemblait à de la gelée
de groseilles.
Il y eut un silence. Lucien se mordillait les
lèvres, calculait déjà la portée de ses révélations
et ne se pressait pas. Henri fumait, très anxieux,
ne sachant pourquoi.
— Monsieur Alban, reprit Séchard coupant ses
syllabes de pauses, vous serez peut-être le clerc de
mon patron, mais vous ne serez pas son gendre.
Je voudrais vous expliquer ces choses, sans faire
trop de discours. Je ne tiens pas à demeurer inu
tilement dans cette maison, mes minutes étant
comptées ; aussi je me borne à ce qui vous inté
resse d’une manière plus spéciale : mademoiselle
Lordès, votre fiancée, a un amant.
Henri tressauta sur son fauteuil, laissa tomber
son cigare, et, tout blême, s’écria :
—- Monsieur, vous êtes un misérable!
— En effet, je suis un misérable, soupira Lucien
haletant, je suis pauvre, je suis laid, je suis lâche,
et cependant il faut que je déclare la vérité, puis
qu’il est écrit que celui qui connaît un empêche
ment légitime au mariage doit le révéler sous peine
de péché mortel. Vos bans sont publiés, la robe
blanche est cousue, comment rompre sans es
clandre ? je vous plains sincèrement, vous ne
m’aviez pas fait de mal... (Lucien s’arrêta pour
respirer). Non, vous ne m’avez pas fait de mal.
L’heure est venue, et une heure qui m’a été payée,
monsieur, l’heure est venue de vous dire : votre
128
L ANIMALE
fiancée a un amant, le pire des amants, un misé
rable, bien pauvre, bien laid, bien-lâche... (il s’ar
rêta encore, étouffant, les mains tremblantes). Je
vous l’affirme, elle a un amant bien indigne,
monsieur.
Henri Alban s’était brusquement levé. L’œil
rouge qui luisait en face de lui ne le faisait plus
sourire. Ou ce garçon s’affolait dans le chagrin du
départ, ou il se vengeait pour des raisons terribles
qu’il importait d’éclaircir sur-le-champ.
— Vous mentez ! bégaya Henri ramassant son
cigare par contenance.
— Alors, murmura Lucien, sans bouger de sa
place, vous ne l’aimez guère... Pourquoi ne m’em
poignez-vous pas à la gorge ? Hein! je mériterais
d’être étranglé, monsieur !... Oh! vous ne l’aimez
guère ; moi je n’aurais pas répondu, j’aurais tapé.
Cet amant, monsieur, c’est moi, moi, Lucien
Séchard, le borgne... entendez-vous, c’est moi, et
j’ai bien envie de mourir.
Henri se rassit, la physionomie bouleversée,
n’osant plus le dévisager. II essaya de railler ce
garçon qui demandait l’aumône d’un bon coup, en
plein crâne.
— De mieux en mieux ! Et vous avez les preuves
de ce que vous avancez, monsieur Séchard?
— Je n’ai aucune preuve, mais questionnez
Laure, vous verrez !
— Vous êtes un ignoble drôle, mon pauvre
Séchard, vous êtes malade !
L’ANIMALE
129
— Non, monsieur, je suis un ignoble drôle qui
se porte bien. J’ai pris votre fiancée parce qu’elle
s’est offerte à moi, tenez, sur ce même fauteuil
clans lequel vous venez de vous asseoir. Je vous
dis ce qui vous regarde, pourtant, je n’ai pas été
le seul... C’est une fille, je vous le jure, une fille
horrible, et si charmante ! Je ne peux pas l’épouser,
mais personne, de mon vivant, ne l’épousera. J’ai
trop souffert. Je me venge parce qu’elle m’a ôté le
cœur de la poitrine...
D’un ton sourd, il bredouilla encore une phrase
inintelligible, respira fortement, lutta contre un
sanglot qui montait, puis il arrangea des papiers
dans un carton, vérifia l’heure à sa montre et se
dirigea vers la porte en mettant sa casquette à
visière basse. Henri le laissait faire, effrayé dou
loureusement, ne songeant qu’à la possibilité de
la folie furieuse.
— Monsieur, je vous préviens de mon départ,
dit Lucien, se découvrant. Je m’en vais une demiheure trop tôt, car j’ai encore un devoir à remplir.
Pour que le scandale soit complet, il est nécessaire
que je me tue. Il y a un puits derrière l’église, je
vais me jeter dans ce puits, j’empoisonnerai l’eau
de mon cadavre, on me retirera, et toute la ville
saura que je me suis tué en sortant de cette étude.
Vous devinez les suppositions et les cancans? Non,
je ne possède aucune preuve, mais l’amour se
prouve par la mort, monsieur. Je vous fais mes
adieux.
130
l’animale
Il remit sa casquette, ouvrit la porte, s’éloigna.
Henri,les prunelles fixes, le contemplait, atterré.
Ce malheureux disait vrai ou il jouait remarqua
blement la comédie. A moins que la folie, unefolie
bien étrange, lui communiquât une subite passion
pour sa fiancée.
Lorsque Lucien fut dans l’escalier, il dit encore,
élevant la voix :
— N’oubliez pas, monsieur, de questionner ma
demoiselle Lordès. Les femmes les plus habiles se
trahissent ; elle se trahira un jour, tout naturelle
ment.
Il descendit et disparut au tournant de la rampe.
Henri resta un moment plongé dans une stu
peur. Sans son envie de pleurer, ce clerc aurait eu
l’air de lui lire la copie d’un acte notarié. Mais,
l’espace d’une seconde, il avait laissé voir une
émotion si profonde, si angoissante, même pour
celui qui l’écoutait, que le jeune homme ne pou
vait pas nier, chez ce grotesque, un don de sensi
bilité absolument extraordinaire.
Dès qu’Henri entendit la porte d’entrée retomber,
très lourde, il bondit, lui le méthodique et le
correct, il dégringola jusqu’au salon. Il étouffait,
il voulait se rassurer immédiatement, trouver
Laure, lui demander des explications... et savoir
surtout pourquoi jamais on ne lui avait parlé des
crises nerveuses de cet infirme, car il était fou...
fou... Ensuite, on irait chercher le malade du
côté du puits.
l’animale
131
Les vieilles dames, la tante et madame Lordès,
étaient à la cuisine, absorbées par des discussions
de ménage. Laure demeurait devant son piano,
les mains jointes, au milieu du clavier, ne jouant
plus, comme pétrifiée, tâchant de saisir ou la der
nière vibration d’une note, ou le bruit des pas d’un
homme qui fuyait le long de la rue.
L’avait-elle donc entendu sortir ?
Henri hésita.
Cette fille allait-elle devenir la victime d’une
odieuse vengeance de domestique renvoyé ? Lui
salirait-il l’imagination en la questionnant au
sujet de pareilles choses?
Cette fille charmante, selon l’expression du
monstre, et pourtant horrible! Comme elle gardait
bien une attitude de gamine en train de déchiffrer
un morceau compliqué, avec sa grosse natte flot
tante, ses paupières mi-closes et sa bouche se
serrant contre ses dents fines qu’on apercevait
s’incrustant brillantes à travers de la pourpre LDe
quels termes se servirait-il, lui, le fiancé, vis-à-vis
de la jeune fille chaste ?
Et seulement, ce jour-là, en pensant à l’épou
vantable plaie de ce borgne, il se dit qu’elle avait
de beaux yéux, des yeux comme jamais il n’en
rencontrerait d’autres...
— Mademoiselle, balbutia-t-il, s’approchant, je
désire vous parler... tout de suite, oh ! tout de
suite...
D’un mouvement rapide, elle pivota sur son ta-
132
l’animale
bouret, ses mains toujours unies sur ses genoux,
ses paupières toujours baissées, ses petits pieds
tendus, pointant en flèche, et le sourire vague.
— Mon Dieu, s’exclama-t-il, ne trouvant que ce
cri, Lucien Séchard va se tuer...
— Vous croyez, monsieur, répondit Laure sèche
ment.
Suffoqué, Henri ajouta, perdant la tête :
— Parce qu’il a été.... votre.... comprenez-vous,
Laure?...
Elle se dressa, toute blanche.
— Ah ! il vous a dit...
Et elle inclina son buste, chancelante, prêle à
glisser dans ses bras, murmurant:
— Tant mieux, je préfère ça, je serai votre maî
tresse au lieu d’être votre femme, voilà tout.....
Laissez-le mourir !
Mais elle tomba de toute sa hauteur sur le tapis,
le jeune homme ayant sauté en arrière.
IX
Dans la foule accourue autour du puits, le curé
d’Estérac se tenait immobile, sous la croix d’ar
gent que portait un enfant de chœur. Ses lèvres
avaient l’air de psalmodier, et, en réalité, elles
frissonnaient de dégoût sans dire la moindre prière.
Atrocement énervé par le grincement de cette
chaîne rouillée sur la poulie, de temps en temps il
mettait son index dans son oreille, d’un geste ma
chinal qui n’était point très religieux.
Il pleuvait.
Le figuier ombrageant le puits se vernissait
d’une eau toute semblable à de l’huile. Le dos des
deux hommes, en manches de chemise, qui tour
naient la manivelle, ruisselait. Des femmes, en
cheveux, venues là pour voir, échangeaient des
lamentations de circonstance, à la hâte s’envelop
paient la tête de leur mouchoir, et les messieurs
bien mis, sans chapeau, bombaient les épaules.
On était une cinquantaine sur cette petite place
8
134
l’animale
angulaire, bordée d’un mur qu’un chèvrefeuille
dépassait, et rendue toute sombre par l’épaisseur
du figuier et l’élévation de l’église. On se trouvait
juste derrière la sacristie. Un vitrail dominait les
gens, leur montrant sa couronne d’épines rayon
nantes, dans les flammes rouges d’un sacré-sœur
de Jésus.
Ce puits, très ancien, s’ornait de figures sculp
tées, grimaçantes, aux nez camards, que des ou
vriers rustres avaient polies à la lime pour
nettoyer la margelle, en un jour de liesse. Une
armature de fer forgé s’élançait au-dessus du trou
béant, se séparant comme deux rideaux de den
telles noires et retombant en volutes capricieuses
toutes déchirées.
Des étrangers avaient cueilli la moitié de ces fleurs
de fer, une fois, en visitant les beautés de la petite
ville, et un collectionneur du chef-lieu écrivait au
maire, chaque année, pour obtenir le restant.
On se chuchotait ces choses d’archéologie parmi
les notables du quartier, les uns piétinant dans la
boue, agacés, les autres se poussant du coude,
répétant avec indignation :
— Voyons ' Voyons ! Du silence! Il s’agit d’un
mort et non pas de vendre de la ferraille ! Mes
sieurs, de la tenue, je vous en prie ! le curé n’est
pas content.
Les rumeurs sur le puits s’apaisèrent, tandis que
le concert des femmes, gémissant sur le mort, re
prenait plus haut :
l’animale
135
— Quel malheur ! Sa mère qui va le retrouver
pourri ! Oh ! la pauvre !...
— Nous venions chercher notre eau là-dedans !
Une infection, ma chère !...
— On ne pourrait plus se pencher sans y rendre
l’âme !...
— Oh ! c’est une histoire qui me ferait quitter la
rue!...
—- Moi, je le connaissais bien, je lui ait dit bon
jour souvent!...
— ... Et moi, je fais cuire mes légumes à l’eau
de rivière !...
Le curé, toujours frissonnant, eut un geste de
violence.
Les femmes, près de lui, se turent; mais, plus,
loin, Joséphine, l’ex-cuisinière des Lordès, une
vieille obstinée, continuait à moudre ses paroles, les
éparpillant à plaisir comme les gouttes de la pluie.
Elle leur contait sa dixième version, la meilleure,
car le drame finissait par se dépouiller de ré
flexions personnelles, tant elle se fatiguait à le
répéter.
— Oui, c’est la pure vérité : madame et moi
nous étions dans le corridor. La tante de M. Henri
marchait la première, devant nous, elle disait :
— .J’aime à dîner tard. Madame lui répondit :
— Nous autres, nous dînons de bonne heure...... Et
tout d’un coup, M. Henri est sorti du salon, les
bras levés... Tenez, comme ça ! (Et la vieille levait
ses bras maigres en les agitant.) Il était blanc
136
l’animale
comme le surplis de M. le curé. Il criait : — Tante,
allons-nous-en ! Je veux partir
d'ici
tout de
suite!...
Joséphine se campait, un poing sur la hanche,
prête à recueillir une ovation au moment où le
curé fit un nouveau geste de colère.
Une voisine reprit, le ton baissé :
— Oh ! c’est propre ! Elle allait avec tous les pe
tits garçons du quartier quand elle était à l’école...
Borgne ou boiteux, tout lui devenait pain bénit, et
sans mon grand gueux de fils, qui me l’a raconté
ce matin, je ne m’en serais jamais douté.
— Une fille si doucette... ajouta une autre, tou
jours faisant ses pâques et ne s’écartant pas des
jupes de sa mère.
— Et dire que la pauvre madame Séchard est
dans l’église qui attend... Hein? L’a-t-on assez
cherché, ce corps qui pue là depuis un mois !.....
murmura un homme attendri. Si les Alban le sa
vaient, ils auraient dû le dire !...
Une femme, tenant un enfant en maillot, s’es
suya les yeux, balbutiant :
— Peut-être que ce n’est qu’un chat ou un chien !
Il aurait tout de même bien dû penser à sa mère;
il va joliment lui faire des frais...
La poulie grinçait de plus en plus, et les hom
mes suaient sous leur chemise collée à leur peau.
Le curé pâlissait à mesure que s’approchait le fé
roce dénouement, et il pensait, lui aussi, à une
femme qui attendait, blottie dans son église, n’o
l'animale
137
sant pas se montrer aux pleines lumières du scan
dale. Enfin, une tête d’homme émergea, celle du
courageux puisatier qu’on avait descendu, ache
vai sur une planche, et qui éternuait de l’eau nau
séabonde, vomissait la putréfaction par tous les
bouts de ses vêtements.
— 11 y est ! cria-t-il d’une voix qui sembla mon
ter lugubrement des entrailles de la terre. L’homme
se secoua, lançant des odeurs effroyables aux
assistants qui se précipitaient du côté de la mar
gelle; il ajouta, farouche:
— Du respect, vous autres ! Est-ce que je sens
la rose, tas de cochons ?
Et comme il était tout hors de lui de ce qu’il
avait entrevu dans les obscurités de ce trou, il ou
blia la présence du curé, jurant tous les noms de
Dieu qu’il possédait. Armand de Bréville s’avança,
bénit sommairement le puits. Ensuite, se tour
nant, il murmura, les dents crissantes :
— Disons une prière, mes amis, pour le défunt
que, seul, Notre-Seigneur Jésus-Christ a le droit de
condamner. De profundis...
Les femmes s’agenouillèrent avec une vivacité
fébrile, les hommes se découvrirent, quelques-uns
faisant la moue. L’égoutier, penaud, les cheveux
se poissant le long des tempes, gardait sa position
profane, à cheval sur sa planche, mais ses doigts
s’égaraient en de nombreux signes de croix, et l’on
ouïssait lebruit monotone de l’eau reglissant dans
le puits à travers les jambes de son pantalon, tom
138
l’animale
bant en larmes énormes sur la pourriture de Lu
cien Sécha'rd. Maintenant cela regardait la gen
darmerie, le maire, le juge de paix. L’enfant de
chœur, portant allègrement sa hampe, se dirigea
du côté gauche; le prêtre le suivit, courbant le
front. Quand il pénétra sous le porche, il eut un
geste anxieux, retenant l’enfant par le bras.
— Quoi donc? demanda celui-ci que la curio
sité tenaillait.
—- Tu accroches la croix, c’esttoujours la même
chose, en passant sous la clef de voûte! Allons,
donne-moi ça et va-t’en !
Le petit se sauva, ravi de se voir libre, et Ar
mand referma le vantail matelassé avec un soupir
de soulagement.
Madame Séchard, assise devant l’autel, gémissait,
la face enfouie dans son châle de deuil; elle priait
tout haut, récitant des litanies de la Vierge, étalait
sa douleur naïvement sans trop songer qu’il n’y
avait plus personne à l’église. C’était une grande
femme osseuse, l’air méchant, la figure jaune à
pommettes saillantes. Le curé lui toucha l’épaule:
— Du courage, bégaya-t-il, les yeux fixés ailleurs,
du courage, pauvre femme, et prions ensemble
pour le désespéré...
— Il était dans le puits! Il était dans le puits !
rugit la mère dont la peine s’accrut brusquement
de toute la profondeur de cet abîme où le chagrin
d’amour avait précipité le suicidé. Je le disais bien,
moi, fallait chercher là tout de suite. Ah ! le pauvre
l’animale
'
139
cher enfant !... Les assassins !... Ils m’ont tué
mon fils !... et je les tuerai aussi... Oui, tous! le
père, la mère, la fille... Oh ! gueuse ! gueuse, je te
tuerai!...
Ses cris aigus retentirent jusqu’au fond de la nef,
les nimbes des saints frémirent, les ailes des anges
vibrèrent, et la statue de la Vierge, au milieu d’une
auréole d’étoiles, prit un aspect plus morne, plus
résigné.
— Du courage, soufflait le prêtre, crispant sa
main sur cette épaule dure comme un membre de
bois. Il faut prier, madame.
— Non, là, j’en ai assez, hurla madame Séchard,
saisie d’une rage aveugle, j’en ai assez ! je veux le
revoir... Ne me tourmentez pas, monsieur le curé ;
c’est mon fils, et puis (elle acheva sa phrase dans
une explosion de sanglots), et puis, je veux qu’on
me le rende habillé, qu’on ne lui ôte rien; s’il s’est
tué avec de l’argent sur lui, je veux le retrouver,
cet argent... pour leur faire un procès, m’enten
dez-vous ! Oui, je les traînerai jusqu’au tribunal,
c’est mon idée... Laissez-moi tranquille!
Elle s’élança, folle, brandissant un parapluie de
coton brun, et bientôt elle eut quitté l’église, bat
tant les murailles comme une femme ivre. Au de
hors, les clameurs s’augmentèrent de sa voix ai
guë, qui répétait : La gueuse ! la gueuse! Je la
tuerai !...
Droite sur le seuil de la sacristie, la gueuse était
là, très pâle, la queue de ses cheveux ramenée en
140
l’animale
collier à son cou, prête à s’étrangler elle-même
pour, ne pas choir vivante dans cette boue mêlée
de décomposition humaine. Laure était vêtue
d’un singulier costume; elle portait une jupe de
drap trop longue pour elle, une espèce de corsage
d’amazone boutonné de tout petits boutons, et sa
toque se voilait d’une merveilleuse broderie sur
tulle blanc. Armand de B ré ville lui désigna un con
fessionnal. Elle traversa le chœur, entra dans la
partie réservée au confesseur, et s’enferma. Le
curé se tint debout, près de l’étroite grille que
masquait une draperie rouge.
— On l’a trouvé, dit-il, laconiquement.
— Je sais, répondit Laure, d’un accent calme,
j’ai suivi l’opération en montant sur le dossier de
notre prie-Dieu, dans la sacristie. Je voyais très
bien...
La sueur baignait le front d’Armand. Il s’épon
gea fiévreusement avec le bord de son surplis.
— Vous avez ce qu’il faut pour le voyage ?
— Mais oui, j’ai taillé, cousu toute la nuit, j’ai
employé deux soutanes et toutes les garnitures
d’une nappe d’autel pour ma toque. Je craignais
beaucoup pour la coiffure, mais cela me va, je vous
remercie.
— Laure ! Laure ! taisez-vous ! râla le prêtre
exaspéré par son indifférence et son cynisme.
— Je suis en sûreté, répliqua Laure ; ils peuvent
crier, je m’en moque. Et vous, est-ce que vous re
doutez des complications ?
l’animale
141
— Moi, je deviens fou...
— Tant pis ! Si vous ne gardez pas votre sangfroid, vous me livrerez à toutes ces brutes. Mes
parents vont me courir après, naturellement. Ils
m’ont chassée, mais ils le regrettent, et ils feront
des démarches à n’en plus finir. Moi, je ne veux
pas rentrer chez eux... Ah ! ce serait trop maladroit
de ma part ! S’ils me croient morte aussi, tout est
bien ! Non, je m’en vais. Une fois à Paris, chez lui,
personne n’a le droit de me reprendre, car je suis
majeure depuis trois semaines...
— Et si Henri Alban vous chassait à son tour ?
— Il n’osera jamais !
— Laure, Laure, vous me damnez, nous nous
damnons ! On saura que j'ai protégé la fuite de
l’enfant coupable ! Je vous aide à vous déshonorer
davantage, et c’est un rôle hideux que vous me
faites jouer... Laure, je vous en conjure, rentrez
chez vos parents, je me charge de les réconcilier
avec vous... Plus tard, quand tout sera oublié,
vous...
Elle l’interrompit par un léger rire.
— Je n’oublie pas, moi, j’ai encore les griffes de
ma mère marquées sur la poitrine ! Vous êtes ridi
cule, mon cher curé, avec vos éternels remords.
Vous n’avez pas péché, vous n’êtes pas mon amant,
je pense ! Eh bien, ce que vous faites, c’est de la
charité chrétienne, rien de plus !
A ce moment, le cortège funèbre passait devant
le porche, on menait le cadavre à la mairie et on
142
l’animale
entendait les lamentations confuses d’une troupe
de femmes, les plaintes rageuses de madame Séchard qu’on voulait empêcher de se rouler sur le
brancard où ballonnait un corps monstrueux,
sous un drap. Une clameur de louve s’éleva, vint
s’engouffrer dans le sonore vaisseau de la nef, des
échos semèrent des syllabes parmi les ombres. La
réfugiée perçut distinctement un nom, celui de ses
parents que flétrissaient, en public, toute une série
d’injures :
— Vous entendez, monsieur le curé, ricana-t-elle
d’un ton dédaigneux, il faut que je parte pour ne
plus revenir. Ces gens-là sont des brutes !
Et Armand de Bréville, le danger s’éloignant,
alla se prosterner devant l'autel, implorant la mi
séricorde divine puisqu’on ne pouvait plus espérer
en celle des hommes.
Les Lordès, en effet, avaient chassé leur fille. Le
scandale s’était abattu sur eux comme la foudre,
et ils n’avaient pas eu le temps de réfléchir.
Un soir, le père à moitié gaga, la mère presque
idiotisée, la poussant tous les deux dans le ruis
seau de la rue, lui avaient crié :
— Sortez d’ici, prostituée, sortez d’ici, notre
maison est une maison honnête.
La mercière d’en face, prenant le frais sur son
seuil, les voisins du notaire au courant de cette his
toire fabuleuse d’une belle tille s’étant livrée à un
borgne, tous l’avaient vue dégringolant le perron
à peine vêtue d’un jupon de percale et d’une cami
l’animale
143
sole, tous cl’un commun accord fermèrent leur
porte. Et ce paquet de chiffons blancs, l’allure du
flocon de neige que le vent faisait tourbillonner,
s’était enfui, sans un mot, sans un appel au se
cours, on ignorait dans quelle direction! Pour
tant, Laure fuyait rouée de coups. Le père avait
saisi une canne après une scène horrible, la mère
l’avait déchirée de ses propres ongles. Ils ne se
souvenaient plus de la belle et flère angélique tant
désirée, si bien cultivée ! Ça, ce n’était plus ni la
petite, ni Laure, ni mademoiselle Lordès ! C’était
une chienne que les chiens viendraient flairer sous
leur toit, une prostituée dont les vices éclataient
subitement comme un feu infernal... Peut-être au
raient-ils dû se rappeler leurs ardeurs de jadis à la
créer, avant de la détruire, leurs ardeurs à la faire
jolie et séductrice, à lui couler dans les veines un
sang riche fortifié des épices de tous les coins du
monde, des aphrodisiaques produits de tous les
pays chauds où l’amour s’assaisonne de piments
rouges ; mais ils étaient vieux : les ardeurs éteintes
ne pardonnent guère ; dans les sentiments légi
times on ne compte pas l’indulgence. Par-dessus
tout, ils lui reprochaient (goutte d’amertume ayant
fait déborder la coupe) le départ solennel de leur
servante Joséphine, qui leur avait flanqué son ta
blier au milieu du salon...
Alors, mademoiselle Lordès, trouvant l’église au
bout d’une course folle de bête traquée par la
meute, s’y était jetée, la tête baissée, imitant la
144
l’animale
chute furieuse de Lucien Séchard dans l’abîme.
L’église, heureusement, à cette heure de la soirée,
demeurait vide, ne contenant que son jeune curé,
toujours en prières depuis que fermentait le scan
dale autour de sa paroisse. Laure lui montra ses
bras meurtris, sa gorge couverte d’égratignures, à
la lueur d’une veilleuse.
— Gardez-moi, lui cria-t-elle, si vous ne voulez
pas que je me tue, moi aussi !
Et il l’avait installée derrière le bon Dieu, dans
la sacristie, l’enfermant dans les confessionnaux
quand il redoutait ou ses imprudences, ou les vi
sites du sacristain, lui organisant des couchettes
avec les vêtements sacerdotaux, des nappes d’autel,
des surplis et des rochers de dentelles, saccageant
les trésors du Seigneur avec la conscience de rem
plir un devoir pieux, déchirant les écharpes de
soie brodée qu’on lui offrait aux fêtes religieuses
pour lui fournir une ceinture et la mettre en un
état plus décent, bandant ses petites plaies avec
les grands tulles dont on voilait la Vierge, les ba
tistes saintes qui recouvraient le ciboire.
La nuit, elle dormait dans un ancien bahut où
l’on serrait les vases sacrés ; le coffre-fort de l’église,
dont il possédait seul la clef, était large comme
une chambre, profond comme l’antre d’un fauve.
A travers le noir de velours de son obscurité, des
ors et des pierreries reluisaient, et elle avait vite
arrangé une sorte de lit merveilleux avec une pile
de coussins cramoisis à crépines, de tapis fïeurde-
l’animale
145
lisés servant les jours de processions, d’étoles cha
marrées aux envers de moire blanche, de satin
jaune. Deux bannières, celle de Jésus et celle de
Marie, formaient ses rideaux ; sa nuque s’appuyait
contre la chasuble des Pâques, et elle enfonçait
son coude dans la soierie pailletée qu’on tendait
sur l’ostensoir durant les cérémonies de l’Adoration perpétuelle.
Quelquefois, s’ennuyant de rester prisonnière,
de ne pas y voir, elle ouvrait des écrins, à tâtons,
et jouait, trempant ses doigts fiévreux dans les
pierres précieuses ; de-ci, de-là, un éclair jaillis
sait sous le mince rayon'd’une fente du bahut, elle
tournait et retournait les ciboires, les patènes, les
buires, sans scrupule, par une envie naïve de tou
cher de la verroterie, une enfantine gloire d’être
la maîtresse d’objets défendus et de savoir, elle,
uniquement, que ces objets ne vivaient pas plus
que les autres, qu’ils ne témoignaient pas du tout
de leur caractère de vases bénits, rebénits, qu’on
n’a jamais le droit de traiter familièrement.
La nuit, elle se levait, sortait de son lit soyeux
et se promenait aux étoiles dans la sacristie. Si le
prêtre n’avait pas eu la précaution de l’enfermer,
elle serait allée grimper sur l’autel pour poser son
oreille à la serrure de la formidable et minuscule
porte du Seigneur Dieu.
Ah! c’était un voisin commode, celui-là! Ni
bruit, ni lumière. Il dormait toujours! La pre
mière nuit, elle avait pensé qu’il fallait avoirpeur,
9
146
l’animale
mais la seconde nuit elle avait ri, d’un rire muet,
en contemplant, à la clarté de la lune, un ostensoir
vide qui rayonnait moins à le regarder de bien
près... Elle était beaucoup plus tranquille au fond
du sanctuaire de son juge que dans son lit de jeune
fille. Environnée d’une discrète odeur d’encens,
elle reposait comme l’idole véritable qui est réta
blie à sa place primitive, le genou sur le cœur du
prêtre et le pouce à la gorge du Christ.
C’était simple et naturel. Une halte méritée
entre la vie de mensonges qu’elle avaitmenée chez
elle et la vie de passions libres qu’elle mènerait
là-bas. Elle était l’animal roi, la bête maudite et
caressée, la bête qui gîte où elle peut et se fait un
nid douillet du plus affreux désordre. Elle trônait
par-dessus les prières, car elle était innocemment
féroce — comme Dieu. D’ailleurs, si Dieu n’était,
pas content de la rivalité, il pouvait parler... Et
elle interrogeait le mystérieux silence de l’église,
qui ne répondait rien.
Durant ces huit jours, d’une longueur mortelle
pour le prêtre, son geôlier, elle avait rêvé de la
conquête d’Henri Alban ! Elle connaissait son
adresse à Paris, et elle irait le trouver, lui dirait
simplement : Me voici, et poserait sa robe. Avant,
elle désirait guérir ses plaies, bien effacer les égratignures de sa mère. Quant au suicide, elle n’y
songeait plus, ne s’avouant pas que cesser d’aimer
c’est quelquefois commettre un meurtre. Elle
mangeait ce qu’Armand lui apportait en cachette,
l’animale
147
des fruits, du pain, du pâté, des gâteaux, et bu
vait à même les burettes de la messe. Puis elle s’é
tirait les membres, bâillant, feuilletant des livres
latins par distraction, pour voir les images colo
riées, et enfin, le sourire plein de malice, l’œil
sournois, guettant de droite et de gauche, elle se
rendait dans une encoignure sombre, se glissait
derrière une draperie mortuaire, lamée de larmes
blanches en points d’exclamation, et se servait là,
comme d’un seau de toilette, d’un ancienbénitierromain.Celas’accomplissait gracieusement, avec l’air
hypocrite d’une jolie bête lustrée, qui flâne pour...
le plaisir de flâner. Elle soignait sa personne
comme d’habitude, puisait de l’eau dans le baptis
tère, se lavait les mains, le visage, et pratiquait
ses ablutions dans la même tranquillité d’esprit
que si elle se fût arrêtée sous un arbre ! Le mal
heureux prêtre se torturait pour lui donner ses
aises, et n’osait plus entrer quand elle, déjà pei
gnée, l’attendait vers cinq heures du matin,
comme on attend le valet de chambre qui doit
vous apporter le chocolat.
— Laure, avez-vous prié ?
■—Non, mon frère, j’ai faiml... Quelles nou
velles ?
— Voici des fraises, de la tarte et une aile de
poulet. Oh ! ma pauvre enfant, je ne pouvais pas
dormir, cette nuit ; je pensais qu’il y avait le feu
et qu’il nous fallait sonner le toscin. Allons, ne
demeurez pas là. Mon sacristain ou les enfants de
148
l’animale
chœur n’auraient qu’à devancer l’heure de la
messe... Non, les nouvelles ne sont pas bonnes.
On cherche Lucien et on oublie de vous chercher,
ma pauvre amie!
Elle riait, le plaisantait à cause de ses terreurs
nocturnes, mais n’essayait plus de le tenter, car
elle désirait un autre mâle et pensait pourtant
qu’il était nigaud, tout de même, de ne pas pro
fiter d’elle.
Une nuit, Laure se mit à sa fenêtre, c’est-à-dire
au vitrail de la sacristie, une antique verrière
timbrée d’une flamboyante couronne d’épines. La
place, derrière l’église, était toujours déserte, et le
puits, sous le grand figuier, semblait dormir d’un
mauvais sommeil de monstre qui va ramper loin
dans la terre, pour ne laisser voir aux passants
que sa gueule béante. Il faisait chaud, il faisait
doux, l’arome capiteux d’un chèvrefeuille vaga
bondait autour de la jeune fille... Soudain, comme
si le vent, afin de permettre cette atrocité, eût
brusquement sauté du nord au sud, l’arome de
chèvrefeuille s’envola, et du puits s’exhala une
effroyable bouffée, une haleine pourrie qui se posa
tout humide sur sa joue. Elle se rejeta en arrière,
les mains jointes.
— Est-ce possible ? s’écria-t-elle.
Sérieusement alarmée, cette fois, elle se préci
pita au bas de son escabeau, les dents claquantes,
les poings aux narines, pour ne plus sentir l’odeur
de la mort. Dans les nues, une lune rougeâtre la
l’animale
149
regardait fixement, et elle murmura, se cachant la
face, toute remuée :
— Le ciel est borgne !
Deux jours avant la découverte du cadavre, elle
demanda du fil, des aiguilles, des ciseaux à l’abbéElle se prépara son costume de voyage, et il fut
convenu qu’elle le taillerait- dans des soutanes.
Elle eut la coquetterie de l’agrémenter avec une
écharpe de soie noire toute neuve, et son chapeau,
une toque prise dans le bonnet d’une barrette,
était un miracle de patience ; elle l’enveloppa d’une
voilette de tulle blanc, ganta des gants violets, se
mira au milieu d’une vitrine qui défendait les
saints évangiles, et se trouva charmante. Seule
ment, elle n’ouvrit plus la croisée où resplendis
sait le cœur de Jésus nimbé de sa couronne d’é
pines, et elle fit brûler des grains d’encens dès que
le prêtre lui en eût lâchement offert quelques-uns.
Il ne devait pas espérer un voyage facile. Pour
gagner le train de minuit, à la gare du chef-lieu,
il leur était interdit de prendre la grand’route, et
ils ne pouvaient pas sortir de l’église avant onze
heures du soir. Il fallait donc accomplir un vilain
trajet, en pleine moisson, risquer de se buter soit à
des paysans ramassantla récolte, soit à des glaneurs
d’épis. Le curé s’habilla comme un ouvrier : blouse
grise et pantalon de coutil, puis il s’enfonça un
chapeau de paille sur la tête. Mais Laure ne voulut
pas se séparer de sa voilette de dentelles blanches,
qui la signalait à l’attention des gens, et le curé
150
l’animale
dut s’incliner parce qu’il avait la secrète inquié
tude, maintenant, de la voir se complaire à ce jeu
profane de l’existence d’une pécheresse dans une
église.
Lorsqu’ils traversèrent la place du parvis, mar
chant les jambes flageolantes, ils rencontrèrent un
ivrogne. Celui-ci les examina et leur dit :
— On est des tourtereaux, quoi ! et il grogna des ■
choses obscènes.
( Ils faillirent s’évanouir tous les deux, se lancè
rent, au hasard, dans la première des ruelles. Ils
s’imaginaient que les maisons, les réverbères, les
bornes-fontaines, leur couraient après. Le curé,
désorienté sans sa robe, faisait des petits pas,
s’embrouillait, ne se dirigeait plus, tournait, re
venait, ne pouvait plus lire le nom des chemins
sur les poteaux. En rase campagne, ils se mirent à
galoper. Laure avait relevé sa jupe de drap, trop
lourde, lui battant les mollets, et elle parlait de la
poser pour aller plus rapidement... Ils longèrent
la grand’route, un instant rassurés, rencontrèrent
un fermier qui conduisait des bœufs, et eurent un
affolement qui les roula dans une meule. Ils s’é
tendirent à plat ventre, les yeux dilatés, la poitrine
haletante. Laure saisit la main d’Armand et la mit
sur son sein :
— Je crois que je vais suffoquer!
— Non, non, c’est l’air, le grand air. Tu com
prends, tu es restée huit jours enfermée sans
air... Mon Dieu, comme ton cœur bat !
l’animale
15f
. Ils se tutoyèrent naturellement tout d’un coup
frères et sœurs pour de bon vis-à-vis du danger,
ne pensant plus à la dignité sacerdotale.
— Où est l’argent? questionna le jeune homme.
— Oh! ne crains pas, je le tiens bien, là, sous
mon écharpe...
— C’est que, si tu le perdais, je ne pourrais plus
aller en chercher à la cure... ce serait une occasion
manquée...
Us se relevèrent, les bœufs étaient loin. Au bout
d’une heure, ils aperçurent la gare, les lanternes
rouges. Laure se raidit, rebroussa chemin.
— Voyons, nous y sommes... qu’as-tu?
— Oh! rien! rien! C’est cet œil rouge. Tiens,
porte-moi, je ne peux plus marcher. J’ai les jambes
si molles...
Et le curé la porta l’espace de quelques centaines
de mètres, murmurant :
— Comme c’est lourd, une femme!
Arrivés devant un passage à niveau, le jeune
homme s’arrêta.
— Laure, il faut nous séparer ici, pauvre petite!
Nous dire adieu!
Il la laissa doucement glisser, lui retenant les
bras d’un mouvement convulsif.
— Tu vois, dit-il, tremblant d’une autre émotion
à présent qu’ils étaient sauvés, je t’ai portée, comme
tu me le demandais jadis! Hélas, en enfer... moi
qui te voulais respectée, heureuse, je t’ai obéi, à
toi qui obéis au démon.
152
l’animale
— Oui, tu as été bon, mon frère, répondit Laure,
je m’en souviendrai!
— Tu m’écriras, ma sœur, tu me donneras
toujours ton adresse?
— Oui, je te le promets, affirma-t-elle les yeux
fixés sur la gare.
Elle lui entoura les épaules de ses bras qu’il
remontait lui-même, éperdu, et ils se baisèrent
sur la bouche. Il semblait maintenant au jeune
prêtre qu’il était un homme comme tous les
hommes, sans sa robe noire, enfin dépouillé de la
livrée sainte et funèbre. Ne pouvait-il aussi aban
donner sa misérable existence, fuir avec elle, se
sauver de la malédiction publique, goûter du
bonheur. Oh! comme il était las du chemin par
couru et du désespoir de son amour! Laure
s’exclama :
— J’entends une cloche. Ne me fais pas manquer
le train, dis !
Manquer le train! Ah! oui, ce serait risquer de
ne pas pouvoir le rejoindre, lui, le fiancé choisi
par sa sollicitude de bon frère dévoué... lui...
Henri Alban! 11 eut un recul jaloux, les bras de
Laure se dénouèrent.
— Je souhaite que Dieu me punisse tout seul,
ma sœur, balbutia-t-il.
Et il retrouva, malgré son bouleversement, une
phrase de confesseur :
— Allez en paix, mon enfant!...
De la route, il vit partir le train qui l’emportait ;
L’aNIMALE
153
et, quand ce train eut disparu au creux d’un val
lon, un déchirement se fit dans le cerveau
d’Armand : il se mita rire...
Le lendemain, Laure était à Paris, rue Racine,
dans un hôtel d’étudiants, et gravissait d’un pas
résolu l’escalier conduisant à la chambre de
M. Henri : « le grand blond, riest-ce pas,
mademoiselle ? »
Elle entra. Il fumait, debout contre une chaise,
etil saisit la chaise, la brandit sur elle d’un geste
presque instinctif.
— Vous !...
— Oui, moi, pour être votre maîtresse, mes
parents m’ont chassée.
— Est-ce que vous êtes enceinte? railla-t-il en la
toisant.
Elle sourit tranquillement, posa sa voilette, sa
toque, ses gants, puis elle s’assit par terre, à côté
delà chaise, ne se révoltant pas :
— Il me reste un peu d’argent, dit-elle d’une
voix ferme, je louerai une chambre dans cet hôtel.
Tous les matins, je serai votre servante, et tous les
soirs... je vous attendrai. Je n’ai pas besoin de vous
pour me cacher. J’aurais pu vivre ailleurs... mais
je vous aime. Si je ne vous ai pas, je tomberai
malade !
Et il n’osa plus la mettre dehors, parce qu’elle
déroulait ses cheveux.
Lorsqu’il fut convaincu qu’elle n’était pas
enceinte, Henri loua un modeste appartement à
9.
154
l’animale
un sixième étage de la rue de Seine. Peut-être
satisfait, au fond, de posséder un.endroit d’amour
bien propre, bien à lui, il consentit à se laisser
aimer... Gomme un honnête garçon qui ne veut
pas trahir la retraite d’une femme, ni informer ses
parents de ses nouvelles vicissitudes, il feignit un
chagrin de cœur, remit à plus tard ses projets de
futur notaire provincial et rentra dans une étude
parisienne. Il s'occuperait d’un autre mariage
quand celle-ci aurait décampé avec la forte somme
qu’offrirait sûrement un de ses amis intimes. Pour
le respect humain, il garda sa chambre rue Racine.
Leur logis, un ancien atelier de photographe,
devint une sorte de cage vitrée où il allait
entendre chanter l’oiseau rare; l’oiseau des pays
exotiques dont il ne comprenait pas la chanson
ardente... Et Laure lui demeura fidèle, se crut
heureuse toute une année, jusqu’à cette nuit de
détraquement nerveux durant laquelle, sur un toit
de cristal, elle vit danser des chats au clair de lune!...
A quatre pattes, la jeune femme le contemplait,
vraiment tout émue d’une émotion pure, presque
ravie dans les extases de la maternité. Isolée de
tout ce qui pouvait lui donner les moyens de
réagir, de se faire une raison, selon l’expression
bourgeoise d’Henri Alban, elle s’était mise à aimer
ce frêle animal d’un amour de femelle pour son
petit, et elle passait de longues heures, accroupie
sur des coussins, posée elle aussi comme une bête,
ses mains se palmant, les doigts écartés, ses che
veux lui battant toujours les épaules en queue de
panthère.
•
t
L’esprit sans cesse occupé des menus détails
d’un élevage difficile, depuis un mois qu’elle possé
dait ce chat, elle ressentait toutes les joies et toutes
les affres de la primipare. Elle l’avait trouvé dans
la rue, près d’une bouche d’égout, accroché au
trottoir, et en apercevant cette pelote soyeuse.
156
l’animale
hérissée d’aiguilles, son cœur s’était ouvert brus
quement à une immense tendresse pour une
minuscule enfance. Le nouveau-né ne voulait pas
mourir, lui! Il se cramponnait, s’aidant d’on ne
savait quelle gymnastique apprise dès le ventre de
sa mère, la féline, et il miaulait d’une voix relati
vement formidable, d’une voix de maudit qui
accuse la société, blasphème avant le coup de pied
final. Laure l’avait recueilli, l’avait glissé dans son
corsage, bravant l’opinion publique.
Et elle l’avait sauvé tout de même. Plus tour
mentée qu’une récente accouchée que travaille la
fièvre, plus patiente qu’une garde-malade, durant
un mois elle s’était levée, la nuit, pour le faire
boire, lui offrir à téter au bout d'un brin d’éponge;
elle l’avait tenu au chaud dans le tiède berceau de ses
bras, ne remuant plus de peur de le réveiller,
torchant ses petites déjections avec des soins minu
tieux et ne se plaignant pas quand le poilu marmot
s’oubliait au lit. Elle avait acheté une lampe
veilleuse munie d’un récipient pour les tisanes,
sur laquelle son lait conservait la température
voulue, et c’étaient des terreurs quand un grêle
miaulement montait de la corbeille garnie de
ouate : la jeune femme se précipitait, s’imaginant
qu’il avait froid ou demandait son biberon. Henri
se fâchait et la traitait de folle, scandalisé par cet
autre genre d’exagération sensuelle.
— C’est absurde, répétait-il, absurde! Lorsque
tu n’as pas de motif suffisant pour expliquer tes
L ANIMALE
157
insomnies, tu en inventes! Ne dors plus si ça
t’amuse, mais ne m’empêche pas de dormir, au
moins!...
Il songeait que sa passion pour une bête la ren
dait plus méprisable, calculait, en outre, que la
réclusion qu’elle s’imposait à cause du puéril
joujou la faisait plus que jamais une femme de
harem, l’amante cloîtrée fuyant les foules, les lieux
de plaisir mondain, où devaient se réunir les
créatures dévergondées comme elle.
11 ne comprenait rien au singulier caractère de
cette toquée. Elle s’avisait d’être fidèle, cette
surexcitée, et en même temps s’attachait au seul
homme qui ne se souciait pas de satisfaire toutes
les fantaisies de ses sens! Allait-elle, à présent, le
doubler d’un chah s’aiguiser les ongles et les
appétits dans cette fourrure électrique ? Pas de
veine, décidément! Si elle continuait à se calfeu
trer entre son amour pour lui et son exaltation
pour un animal, jamais il ne trouverait l’occasion,
sournoisement cherchée, de la rupture.
Laure, ce jour d’été, demeurait chez elle, à con
templer son chat loin du bruit, dans une demiobscurité favorable aux rêveries, ayant baissé les
stores des vitrages, ne s’inquiétant guère de la
fugue du jeune homme, parti le matin sans lui
dire quelle direction il prenait. Il refusait de l’em
mener; alors elle restait là, perchée sur cette mai
son comme l’abandonnée femelle lâchée sur la
gouttière après une nuit de caresses méchantes.
158
l’animale •
Certes, elle s’attendait bien au retour du glacial
compagnon de sa vie, elle savait que l’habitude le
lui ramènerait, mais elle souffrait cruellement de
ces successifs abandons, et, le cœur de plus en
plus gonflé par une éclosion de tendresses anor
males, elle éprouvait le besoin de s’épancher main
tenant en des jeux de petite fille câline qui se
console avec une poupée.
Très simple, elle aurait pu devenir une amante
divine si on l’avait aimée, car elle était, en somme,
bien moins femme, c’est-à-dire moins perverse
qu’une autre. Mais il aurait fallu la cajoler, la gar
der, l’envelopper de voluptueuses attentions, et
malheureusement son cœur tombait sur ce meur
trier d’amour qu’on appelle : un homme rangé.
Pourtant héroïque, cette femme coupable avait
décidé de ne point trahir son amant malgré la
froideur qu’il lui témoignait. Non, elle se révoltait
à l’idée de le tromper! Elle résisterait de toutes
ses forces aux tentations, et si le démon criait de
colère, au fond d’elle, rugissait dans ses entrailles
d’inassouvie, elle rapporterait tous ces loisirs de
caresses sur le microscopique nourrisson, l’enfant
de son cerveau. Et elle entamait courageusement
cette lutte navrante de l’amour qui s’exalte contre
l’amour qui raille. Il se ficherait d’elle, soit, mais
il ne trouverait pas l’occasion de la quitter ; elle se
ferait plus soumise encore, se blottirait dans
l’ombre, lui donnant la permission de l’enfermer
dans sa cage, et elle se créerait une affection de
l’animale
159
gamine, une maternité ridicule plutôt que d’é
couler ailleurs le trop-plein de ses baisers...
Moitié soies, moitié fines aiguilles, la boule
roulait d’une allure comique d’enfantelet risquant
ses premiers pas. Le chaton se dressait, pointait
les oreilles, arrondissait le dos, portait haut sa
queue, ébouriffée comme une touffe de plumes;
et sa gueulette rose, tel un insecte éternuant, cra
chait des jurements furieux.
Petit dieu égyptien nouvellement réinstallé sur
son trône par le morbide enthousiasme d’une
femme triste, il avait la conscience de sa valeur,
essayait des malices, se faisait les griffes dans la
chair onctueuse de ses bras ou la guettait du coin
de l’œil.
Il était, en effet, d’une belle race, pas trop abâ
tardie par les croisements des stupides angoras
aux idées toujours élroites, qui vous ont des mol
lesses de rois fainéants, sorte d’énervés de Jumièges bons pour le couvent perpétuel. Celui-là
descendait plus directement du puissant chat sau
vage, le frère du tigre, du chat sauvage qui
dégringole sur l’échine d’une gazelle ou d’une
biche, et se taille son repas au galop de la chevau
chée dans la viande pantelante de sa propre mon
ture. Il avait la tête large, un peu carrée, le crâne
d’un jeune penseur, les oreilles droites, minces,
dissimulées sous des houppes floches, imitant les
cornes faunesques, et, quand il les rabattait, l’orpant d’un bonnet de baby. Sa fourrure était rousse,
160
l’animale
presque jaune sous le cou, presque brune sur le
dos, et il s’annelait de cercles de velours noirs. Le
pinceau des génies de Memphis, contemporains,
sans doute, de sa première incarnation dans une
idole, avait tiré, de ses yeux à ses oreilles, une
série de lignes hiéroglyphiques signifiant tantôt la
colère lorsqu’elles se plissaient, tantôt la douceur
lorsqu’elles s’épanouissaient en une roue dont
la prunelle devenait le moyeu de topaze, d’éme
raude ou de saphir. La moustache fleurissait
blanche, de pédoncules noirs, une moustache de
conquérant. Tout encore duveté du poil de la
prime jeunesse, on devinait qu’il ne tarderait
point à foncer, aurait les pattes moins blanches,
les ongles bruns, le nez et les lèvres rousses, peutêtre la gueule tachetée comme la gueule du léo
pard. En tous les cas, ce serait une terrible bête,
un superbe chat qui méritait bien le surnom de
Lion que Laure lui décernait... Et, en attendant
des époques plus glorieuses, il faisait de petits
bonds, jouait avec un papillon de papier que la
jeune femme, toujours à quatre pattes devant lui,
agitait dans la brise d’un éventail. Elle ne se las
sait pas de le suivre, alternant les papillons avec
les miettes de gâteaux, les gouttes de lait; et,
quand il se fatiguait, elle l’endormait sur son
coussin, sur sa robe, ne bougeant plus, écoutant
le bruit faible du ronron qu’il s’étudiait à moudre ;
puis, glissant la joue contre le tapis, allongée
dans une posture de morte, elle épiait son réveil
■«.I
A
.............................
- ■
l’animale
161
pour se tenir prête à recommencer les jeux.
L’appartement qu’elle occupait était merveilleu
sement disposé pour servir de nid à deux créa
tures libertines, paresseuses comme cette femme
et ce chat. L’ancien atelier de photographe se dra
pait de tous les côtés de stores de crêpe de Chine,
d’une nuance pâle, couleur cocon de vers à soie,
ni bien jaune, ni bien blanche, tournant aux tons
de nacre en quelques endroits trop passés, avec un
reflet séduisant d’aile de cygne. Par économie,
Henri, l’homme raisonnable, avait mis Laure dans
des meubles achetés salle Drouot, son métier de
clerc de notaire lui fournissant, du reste, d’excel
lentes surprises au milieu des ventes judiciaires,
mais il n’avait rien choisi lui-même. Le jeune
homme, positif, aimait les choses neuves, solides,
les couleurs ordinaires réputées pour leur bon teint.
Laure préférait la douceur du toucher à l’éclat
des teintes, ne s’informant jamais de la mode, et
elle avait eu le caprice de ces soieries ivoirines
semblables aux flocons chatoyants que l’on ren
contre sur les mousses, dans les bois. Un ressort
et un ruban permettaient de relever tous les stores
d’un seul geste. Alors la cage vitrée resplendis
sait de lumière. On se trouvait suspendu en plein
ciel, inondé de soleil, les jours de beau temps,
comme à travers un lac, les jours de pluie, sans
voisin, sans gêneur, dominant les maussades
maisons de la rue et les lointains fumeux de la
ville, transporté tout à coup en un coin de nature.
162
l’animale
Un tapis de laine unie revêtait le plancher. A
droite, derrière des rideaux de même étoffe que les
stores, s’étendait un lit capitonné de satin vieil or,
couvert d’une nappe de vraie loutre et d’oreillers
de satin blanc timbrés d’un diadème inconnu. A
gauche, une glace penchée reflétait le lit, et aux
deux extrémités de la pièce les deux couches
somptueuses, la réelle et la fictive, vous provo
quaient mollement, d’un air de muette résigna
tion. Tout le long de l’atelier se dispersaient des
coussins variés, les uns s’empilant jusqu’à la hau
teur d’un siège, les autres semés selon les hasards
des jeux du chat.
Laure avait enfin réalisé son rêve de cloître uni
quement pavé de coussins de velours, elle s’était
érigé son temple, elle avait son autel... moins le
fervent de sa beauté, car, hélas! celui qui officiait
là n’aimait pas cette apothéose d’une brune, qu’il
appelait très banalement : la chambrée jaune. Au
tour de la chambrée jaune on ne voyait ni bibelots,
ni statuettes, ni tableautins, ni piano, Laure ne
s’occupant ni de fanfreluches, ni d’art. Quand elle
désirait se procurer un spectacle intéressant, elle
tirait ses stores et contemplait le ciel. Quelquefois,
renversant la tête, elle regardait lq» plafond, se
souvenant de ses curiosités de jadis pour les bi
zarres verroteries, leur plafond qui s’irisait de
lueurs opalines comme un cristal phosphorescent.
Le vestibule de l’atelier, une espèce de petit salon,
était réservé à Henri, et le jeune homme l’avait
l’animale
163
arrangé en fumoir. Chez lui, le futur notaire lisait,
se faisait de graves réflexions sur l’avenir, et tra
vaillait des questions de droit pour se reposer de
ses dernières secousses cérébrales. Dans ce retrait,
confortable, s’étalait le tapis Louis XIII, de fabri
cation toute récente, se posait sur la cheminée une
lampe à niveau portant, outre son bec modérateur,
un abat-jour conservant la vue, un chronomètre,
un thermomètre et un coupe-cigares : une inven
tion exquise à l’usage' des hommes d’ordre. Le
fauteuil habituel d’Henri, siège américain mé
daillé, le balançait des heures entières, et il cons
tatait volontiers que ce système facilitait les diges
tions d’amour.
Henri, de l’ère actuelle, ne répudiait sérieuse
ment que les poêles mobiles, parce qu’ils tuent...
et à leur sujet détaillait des anecdotes cueillies
dans les journaux scientifiques, puis les restau
rants où l’on vous vole toujours pour vous nourrir
si mal ! Aux heures d’impatience, il tonnait égale
ment contre les allumettes de la régie. Mais il ap
préciait de toute son âme les manteaux de caout
chouc, les longs ulsters à triple collet... Et, laissant
sa maîtresse à la maison parce que durant l’été on
risquait de rencontrer des provinciaux de connais
sance, il allâit fouiner le long des boulevards,
étudier la devanture des tailleurs en vogue, heureux
de constater la grandeur de la nation française
dans son chic à imiter les produits anglais. Oh ! les
étranges tourtereaux que ces deux amoureux sépa
164
l’animaiæ
rés par un mur, marchant les mains unies au-dessus
d’un abîme! Laure arrivait d’on ne savait quelle
forêt, tout imprégnée du parfum des verdures ma
giques, et lui descendait d’un établissement d’hy
drothérapie où l’on douche les jeunes hommes qui
ne sont même plus fous, et où on les gratte joli
ment à la pierre ponce pour leur ôter toutes les
rugosités de mâle ! La jeune femme était heureuse
d’une simple caresse donnée sans y penser. Le
jeune homme consultait sa montre avant de se
rendre de la rue Racine à la rue de Seine, et se
tâtait pour savoir si, réellement, il était bien né
cessaire d’aimer ce soir-là!... D’ailleurs fort poli
avec sa maîtresse, il possédait sa seconde clef pour
le décorum, ne l’introduisait jamais dans la serrure
avant de sonner discrètement, s’attendait chaque
fois à dénicher un rastaquouère derrière les ri
deaux jaunes. Il s’étonnait de cette longue passi
vité de bête fauve qui souffre et ne se venge pas. Il
ne pouvait guère lui reprocher que son excessive
tendresse, ses spasmes éperdus, puis il demeurait
froid, le cœur clos par les théories mesquines du
Monsieur rangé. Il avait aimé cette jeune fille pour
en faire sa femme et non pas pour en faire une
cocotte. II avait rêvé une si charmante médiocrité
d’amour, au temps de ses désirs de fiancé, une si
douce vie de père de famille, qu’aujourd’hui il ne
devait pas se répandre en prodigalités sensuelles
sous le spécieux prétexte qu’elle se métamorpho
sait en fille prodigue ! Il y a des choses qu’un gar
l’animale
165
çon bien élevé redoute, il ne serait pas ridicule au
point de refuser les grâces d'un corps qui ne coû
tait presque rien à entretenir, mais il ne livrerait,
du sien, que juste ce qu’en demandait l’hygiène !
Dégoûté d’elle avant d’avoir épuisé les.trésors de
sa personne, il dormait, à côté de ses grâces, du
sommeil calme d’un mari qui, par extraordinaire,
vient de manquer de respect à sa jeune compagne...
Et, toujours d’une politesse navrante, il lui faisait
observer qu’il lui laissait la meilleure place, donc
rentrait dans l’estimable catégorie des amants dis
tingués, des amants propres.
— Tu pourrais, un jour, ma mignonne, t’acoqui
ner ! Ce jour-là tu me regretteras ! lui disait-il avec
un fin sourire de sceptique.
Laure, en guettant le réveil du petit chat, se re
mémorait ces phrases :
— Ma chérie, tu peux me tromper : je ne t’en
voudrai pas, c’est la loi universelle. — Mais, ma
pauvre amie, crois-tu donc que nous vivrons tou
jours ensemble? — L’amour, c’est un mot... et plus
tard, quand je serai marié... — Moi, j’élèverai mes
enfants dans la crainte d’une mauvaise passion
comme la gourmandise, car la sensualité du goût
mène à la sensualité sexuelle. — Ma chère amie,
rassure-toi, un garçon de ma trempe ne quitte pas
une femme sans penser à son avenir; il lui laisse
un billet de mille, sinon il essaye de la mettre avec
quelqu’un de convenable.
C’était là son langage sentimental et philoso
166
l’animale
phique, langage qu’elle écoutait les yeux fermés,
comme une créature soumise aux humiliations,
acceptant tout plutôt que d’y voir clair, et se ser
rant contre lui comme la chienne qui sait pourtant
que son maître veut la perdre à tous les coins de
rue.
Oh! elle la devinait, la muraille épaisse bâtie
entre eux deux. Elle s’était juré de la faire fondre
sous ses baisers violents, elle l’entourait de ses
bras croyant presser l’homme et ne retenant que
des pierres aux sculptures gracieuses, il est vrai,
aux angles très arrondis, ne la blessant que juste
ce qu’il fallait pour ne pas trop lui détériorer le
cœur, mais des pierres!...
Le crépuscule tombait. Toujours le petit chat
blotti sur sa jupe ronronnait: ainsi une abeille aux
ailes emprisonnées et froufroutantes. Un silence
d’abandon pesait autour de ce bruit monotone, à
peine perceptible même pour l’oreille de Laure, la
mère du petit sommeillant. Elle se sentait seule, en
dehors de toute la société, mise au-dessus des filles
gaies, au-dessous des femmes respectables, dans une
sorte de dépendance domestique, et libre cepen
dant d’aller n’importe où se chercher une nouvelle
cage. Qu’avait-elle de commun avec un être doué
de raison? L’amour! Mais, son amour, on ne le
partageait pas ! 11 semblait de qualité inférieure,
manquant d’on ne savait quelle dignité humaine !
Et Laure, attristée par une ébauche de réflexion
dont les méandres se terminaient loin, dans les
l’animale
167
ombres vagues de ce crépuscule, se dit qu’elle n’é
tait sans doute pas une femme comme les autres ;
elle se découvrit une spéciale nature de brute, des
entrailles de bête correspondantes aux instincts
délicieux du petit chat, car les chats sont, dit-on,
tout simplement des esprits dévoyés qui rôdent,
vêtus de fourrure, pour s’efforcer de reconquérir
leur ancien corps féminin.
Sept heures sonnèrent. Laure se leva, s’essuya
les yeux :
. ■*
— Puisqu’il ne m’envoie pas de télégramme,
murmura-t-elle, c’est qu’il reviendra! Il ne peut
pas m’oublier à ce point. Je vais lui préparer une
surprise, nous dînerons ici.
D’un mouvement vif, elle rejeta la grosse natte
de ses cheveux en arrière, et, changeant d’idée, se
persuadant qu’il allait rentrer tout de suite, orga
nisa leur couvert sur un guéridon léger. Elle pos
sédait deux assiettes japonaises, un plat de vieux
Rouen, des verres vénitiens et une nappe russe;
elle installa, au milieu de la table, un cornet de
cristal plein de fleurs, rapprocha deux piles de
coussins, alluma la lampe, toute heureuse main
tenant de songer qu’elle faisait le ménage comme
sa vraie femme. Puis elle courut mettre un chapeau
et noua une écharpe sur son peignoir de mousse
line blanche. Elle prit son minet, le glissa dans un
panier élégant destiné au port de ses friandises, que
de temps en temps elle allait acheter pour ses
dînettes particulières, et descendit ses six étages le
168
l’animale
pied fou, la tête remplie d’une impatience extraor
dinaire. Elle choisit un poulet chez le. rôtisseur,
tandis que le chat, passant ses moustaches, flai
rait au bord du panier, l’air très sérieux, les pru
nelles luisantes. Elle fit entamer un jambon chez
le charcutier, bouleversa trois boîtes de raisins et
une corbeille de pêches à la fruiterie. On lui sou
riait en caressant la drôle de petite bête qui l’ac
compagnait, et on lui disait : — En voilà un enfant
bien heureux !... —Comme si on était certain que
toutes les provisions de la jeune dame fussent pour
la gourmandise de l’animal. Elle remonta, le cœur
battant, pensant le trouver là, mais il n’était pas
encore de retour. Elle déboucha une bouteille et la
plongea au frais, dans un seau d’eau, coucha son
poulet sur le plat de vieux rouen, arrangea ses
fruits sur les assiettes japonaises, et se recula pour
mieux jouir de l’effet.
Le minet, enthousiasmé, bondissait le long de
sa robe, la suivait de l’atelier au petit salon et du
petit salon jusqu’au seuil delà porte. Il était con
fiant, n’attendait personne, avait l’assurance qu’il
mangerait tout.
— Sept heures et demie, murmura Laure déses
pérant subitement ; il ne revient pas et il ne m'en
voie pas de télégramme.
Elle s’assit en face du poulet ; le chat grimpa,
les ongles déjà solides s’accrochant aux plis du
peignoir, lui donnant des coups de patte, pressé
de goûter à 1 énorme volaille dorée que, lui, si mi
l’animale
169
nuscule, ne redoutait pas. Laure, pour le calmer,
versa du lait dans une soucoupe : il refusa de boire,
il voulait un morceau de viande, et elle dut, malgré
son dépit, lui en offrir une bribe; il avançala griffe
en grondant, ses fines moustaches hérissées, vain
queur enfin puisqu’il avait, pour la première fois,
planté ses petits crocs dans la chair.
— Maintenant, tu ne voudras plus de brioche ni
de mie de pain, soupira Laure désolée, d’un ton de
maman qui se voit dominer par l’entant trop
gâté, petit polisson !
Le chat se roula dans ses seins,lamine tendre,
la caressant pour en avoir davantage, et elle lui en
donna encore, dépouillant peu à peu la jolie vo
laille dorée de sa peau croustillante.
— Ce sera moins présentable, voilà tout, se disaitelle, taillant et rognant du bout de son couteau,
pendant que Lion, assis sur une serviette, guère
plus haut que le verre vénitien, attendait la proie
en se léchant les lèvres. Elle mangea aussi, mise en
appétit par la bonne odeur du poulet. Une minute,
ils tirèrent chacun de leur côté la cuisse, qu’ils
détachèrent sans fourchette.
Mon Dieu, s’écria Laure, si Henri nous voyait,
il se moquerait de nous... (Elle ajouta, le front
tout assombri) Huit heures! Non, il ne reviendra
pas... et il ne m’aura même pas prévenue !
Elle achevait à peine sa phrase qu’on frappa
discrètement à la porte, comme le jeune homme
avait l’habitude de le faire. Elle s’élança, son chat
10
170
l’animale
sur les épaules, ravie, presque tremblante de joie.
Elle avait eu bien raison d’espérer, et ce serait
exquis leur dîner à trois, l'enfant grimpant tour à
tour aux genoux des deux amoureux. Elle oubliait
ses songes tristes de la journée, son abandon au
fond de sa cage cristal et de soie jaune; elle oubliait
même ses réflexions quasi philosophiques à propos
des femmes qui sont lés intermédiaires entre
l’espèce féline et l’espèce humaine... Elle tourna
la clef, murmurant :
— C’est toi? dépêche-toi? Es-tu bête de frapper...
Elle demeura toute saisie devant la concierge
qui lui tendait une lettre bordée de noir.
— Vous êtes sûre que c’est pour nous ? bégayat-elle retournant cette lettre, n’osant plus regarder
la suscription de la bande.
— Tiens ! répliqua la concierge, l’air grognon,
est-ce que je me serais donné la peine de monter
six étages pour me tromper de locataire?... Vous
savez lire probablement!
Laure ferma la porte, et vint se rasseoir devant
la table chargée de leur dîner d’opéra-comique.
Elle considéra la lettre, ahurie, et repoussa le
chat jouant dans ses cheveux...
— Oui, c’est pour moi, bien pour moi, se ré
péta-t-elle, et c’est de l’écriture du curé d’Estérac!
Elle brisa la bande, ouvrit la lettre et lut la
phrase la plus apparente, la phrase imprimée en ca
ractères gras, plus noirs que les autres : Madame
Marie-Antoinette-Caroline Lordès.
i/animale
171
Sa mère était morte, et Armand de Bréville, se
rappelant son adresse, qu’elle lui avait donnée dès
son installation rue de Seine, lui envoyait laconi
quement ce cruel faire-part... Elle attendait
l’amant, et la mort venait, l'ironique mort, avec
son cortège de sombres souvenirs, toutes les
rancunes, toutes les malédictions... La jeune
femme jeta ce papier funèbre vis-à-vis d’elle, sur
la serviette d’Henri, ses yeux secs eurent une ex
pression farouche :
— Je suis seule depuis ma naissance, dit-elle
froidement, et je sens que je resterai seule toute
la vie. A quoi bon pleurer ma mère ! Je n’étais pas
de sa race, puisqu’elle ne m’a jamais connue !
D’ailleurs, qui me pleurera, moi, le monstre ?
Elle aurait peut-être sangloté sur la poitrine
d’Henri, attendrie par l’effusion d’un retour ines
péré ; mais, à présent, certaine que son amant ne
rentrerait pas ce soir-là, elle entama résolument
le poulet, prenant un plaisir mauvais à planter son
couteau dans la chair, à mordre avec des bruits de
crocs comme un fauve que l’unique satisfaction de
ses appétits préoccupe.
— Mais, ma chère, tu es en deuil, et je ne sais
vraiment pas pourquoi je reste ici, moi?
Le jeune homme se balançait sur le fauteuil
américain, au centre de l’atelier, fumant un cigare,
l’air grave. Laure, assise par terre dans une pos
ture d’humble adoration, le regardait en caressant
le petit chat de ses mains distraites. Elle portait
un peignoir de cachemire pourpre, aveuglant
comme un torrent de sang.
— Oh! mon cher Henri, murmura-t-elle avec un
sourire, les filles qui se conduisent mal ne portent
pas le deuil de leurs parents, et je t’assure que je
ne ressens aucune tristesse.
— Je le regrette pour toi, ma chère amie, c’est
honteux... une totale absence de cœur. Je m’en
suis aperçu depuis longtemps.
— Si, j’ai un cœur, soupira doucement la jeune
femme, mais il est nu ; les autres cœurs sont mieux
habillés, cela fait une différence... de loin...
l’animale
173
— Allons donc, s’écria Henri s’impatientant, il
y a des femmes qui ont des remords à défaut de
dignité.
— Voyons, Henri, ma mère m’avait chassée de
chez nous, elle ne me considérait plus comme sa
fille... Cependant, pour te plaire, je veux bien me
mettre en deuil, mais je ne possède pas un mor
ceau d’étoffe noire, et je n’aime guère à te deman
der de l’argent...
— Me reproches-tu de te laisser manquer de
robes ? dit le jeune homme d’un ton sec, en secouant
des cendres sur un coussin.
— Non, je n’ai besoin de rien... au contraire, je
je te remercie.
Henri s’absorba un instant dans ses réflexions,
et il reprit, les traits durs, les yeux fixes :
— Je ne suis pas un prince. Un deuil comme ce
lui-là se porte intérieurement, et tu avoues que tu
t’en moques... Alors, pourquoi me mêlerais-je de
tes affaires de famille !
Hochant la tête, Henri tira de nouvelles bouffées.
— Un singulier curé, tout de même, ajouta-t-il,
ce curé d’Estérac ' je le croyais plus sérieux. Il cher
che à marier des filles suspectes et leur envoie des
nouvelles de leur pays... Quand il était tout jeune,
il avait une terrible imagination... Oh! l’imagina
tion !
- Et Henri eut un geste railleur.
— Il a été bon pour moi, murmura Laure.
— Enfin, je crois qu’il est nécessaire d’aller faire
174
l’animale
une petite tournée là-bas, — déclara le jeune
homme qui ne perdait pas son idée de vue.
Laure se leva et repoussa vivement le chat.
— Tu vas encore me quitter ?
— Ne t’emballe pas, ma chère enfant, je vais
simplement me montrer un mois ou deux à la
Bourdaisière, me promener dans les rues d’Estérac, et en même temps chasser un peu, car mon
père s’étonnerait de mon exil. Voici près de dixhuit mois que je n’ai pas reparu au bercail... Mon
fameux chagrin a dû se calmer (Il se mit à rire).
Tu ne veux pas que je pleure toute la vie une
fiancée du genre de mademoiselle Lordès, toi qui
ne pleures pas ta mère!
Laure s’assit sur les genoux de son amant, la
figure bouleversée.
— Je redoutais l’époque des vacances, et tu as
trouvé un prétexte... Songe combien je suis seule...
Henri...
— Mais, ma chérie, tu peux aller, venir, sortir et
même recevoir des gens, d’honnêtes gens, bien
entendu. Est-ce raisonnable de te cloîtrer ainsi?
Je ne te fais pas de scènes de jalousie, je pense !
Dans les premiers jours de notre liaison, je t’ai in
diqué tous les lieux de divertissement où une
femme a le droit de passer des soirées agréables.
Je n’ai jamais refusé de t’y conduire; tu aurais,
à la longue, rencontré des amis, formé des rela
tions. Tu as préféré te claquemurer bêtement, et
aujourd’hui tu es obligée de t’en tenir à ton chat !
l’animale
175
Moi, de mon côté, j’ai des devoirs que je ne peux
pas négliger. Je ne saute pas à pieds joints sur la
famille comme toi... Tu crains encore un mariage?
Non, je t’avertirai, Laure. Je te jure que je serai
toujours correct à ton égard. Je t’aime bien, je ne
te laisserai pas dans la peine; pourtant... après
tout ce que j’ai fait pour toi, tu...
Elle lui ferma la bouche par un baiser.
— Tais-toi donc, balbutia-t-elle, tu vas me prou
ver que tu as raison. Oui, tu es très gentil, très
doux, je ne te reproche rien. Je comprends, je te
suis lourde... Oh ! si lourde... Je pèse sur ton exis
tence comme en ce moment sur tes genoux... et tu
voudrais fuir. Je te représente le mauvais génie,
moi, que tu croyais un ange... cependant, il ne
faut pas me quitter... (Elle entoura le cou du jeune
homme de ses bras). Avec toi je suis presque une
femme, sans toi, je serai une machine qui ne vivra
plus. Ah ! si je savais gagner de l’argent, je te
rembourserais tout ce que tu as dépensé pour
moi. Tiens, vois-tu, la nuit, lorsque je me réveille,
que tu n’es pas là, il me semble que je me retrouve
dans un grand bois où je suis déjà venue étant
toute petite fille, et j’entends hurler des loups, il
fait sombre, il fait l’hiver, j’ai faim... Je tremble,
et ma tête ne peut plus se tourner du côté du ciel.
Je rencontre des fleurs et je ne m’explique plus ce
que c’est qu’une fleur, je rencontre de l’argent et
je ne sais plus ce que c’est qu’une pièce d’or qui
brille sur la mousse... et si je rencontrais ma mère-,
176
l’animale
je sens que je la mangerais... Ah ! j’aime mieux ne
pas dormir que rêver ce rêve-là. J’ai essayé de lire
les livres que tu lis : — ça me fait bâiller tout de
suite; les journaux — ça m’est égal ce qui se passe
dehors! Je ne désire qu’une chose, toujours la
même : te toucher pour être bien certaine que tu
es là...
— Une petite dose d’hystérie, quoi ! murmura le
jeune homme à la fois flatté et contrarié de cet
accès subit de tendresse.
— L’hystérie, répéta Laure, c’est une maladie à
la mode dont tu m’as parlé, mais je ne me sens
pas malade, mon pauvre Henri; et ce sont peutêtre les hommes de cette époque, les hommes
comme toi, qui sont malades ! Ne crois-tu pas qu’il
y ait eu jadis... oh ! il y a des siècles, une popula
tion ne faisant que s’aimer sur un tapis d’herbe
bien verte et avec beaucoup de soleil autour...
— Probablement au temps où les clercs de
notaire étaient borgnes ! interjeta Henri se déci
dant à des cruautés.
Laure continua, l’air égaré, ses lèvres rouges un
peu pâlies :
— Au fond de tout, c’est l’amour qui console!
Sans toi je pleurerais maman. Et quand l’amour est
parti, c’est-à-dire le lien qui m’attache à toi plutôt
qu’à un autre, il y a encore l’amour, c’est-à-dire la
passion que mettent les bêtes à s’accoupler entre
elles... Va, c’est bien inutile de vivre honnêtement.
Tu te marieras et tu me regretteras... et pendant
l’animale
177
que tu me regretteras, je vivrai comme une bête,
sans me souvenir de Dieu. Je te défends de partir...
tu es mon mari !...
Elle se pressait sur lui, se blottissait dans ses
bras et le paralysait. Il finit par lâcher son cigare
en riant de bonne grâce.
— Tu vous as une morale !
— Non, je n’ai pas de morale, j’essaye de demeu
rer fidèle, et cependant je suis sûre que je pourrais
t’aimer tout en te trompant...
— Pas possible...
—- Oui, tromper un homme, c’est souvent lui
témoigner de la déférence, Henri. Je t’aime au
point de ne pas te reprocher ta froideur...
— ... Si j’étais froid... interrompit le jeune
homme, riant toujours.
— Et j’ai peur de te tromper quand tu es loin...
— Me voilà donc prévenu... Merci !
Laure se redressa, écarta ses cheveux qui se
dénouaient :
— Une fois mon cœur sorti de toi, je n’y verrai
pas clair et je retournerai dans la grande forêt de
mes rêves... Henri, je m’imagine que cette existence
des songes est comme la vie des animaux. On ne
pense plus, et des choses vous arrivent tout natu
rellement, sans quelles vous causent la moindre
stupeur. Les bêtes sont toujours au milieu de la
nuit, et se heurtent contre des objets qu’elles ne
discernent pas. Mais, aussi, quelle tranquillité pour
elles qui n’ont ni besoin de pleurer leur mère, ni
178
l’animale
besoin de pleurer leur faute, et qui ne s’occupent
pas de l’heure de la pendule ou des opinions des
gens ! Rôder la nuit à la poursuite d’une caresse,
boire, manger, dormir le jour !... Non, je n’ai pas
envie de porter le deuil, j’ai envie de me vêtir
d’une peau de loup...
Henri respira en la voyant se lever. Elle resta
un moment plantée devant lui, les yeux mi-clos,
comme regardant par le vitrage.
— Tu t’en iras si tu veux, dit-elle douloureuse
ment, j’ai fait mon possible pour être une femme...
Il fit claquer ses doigts avec une sorte de colère
nerveuse.
— Ma petite, la patience a des bornes ; je te ré
pète que je ne te quitterai pas sans te donner des
garanties ou des protections. Tu es une enfant sau
vage très difficile à apprivoiser, mais je suis un
galant homme, je veillerai sur ton avenir... En
attendant, je vais chasser à la Bourdaisière : la
situation est fort nette, il n’y a pas l’ombre de
trahison de mon côté, je te le jure... Au lieu d’être
clerc dans une étude, où je joue le rôle de la cin
quième roue du carrosse, je préférerais devenir
mon maître... J’ai fait des stages suffisants, et
comme éducation sentimentale et comme légiste...
je voudrais fonder autre chose que des théories
amoureuses..... Ordinairement, les amants ne
causent pas de leurs projets avec leurs bonnes
amies ; tu as été ma fiancée... quand je te cacherais
mes idées, tu pourrais toujours les deviner, n’est-ce
i/animale
179
pas ? Galme-toi ! D’ailleurs, si tu te moques des
convenances mondaines, moi je te déclare que
cela me déplaît de coucher avec la fille d’une
femme qui est morte la semaine dernière...
Laure avait ouvert les yeux. Elle se pencha,
parce que le petit chat demandait sa pâtée.
— L’amour est éternel comme la faim... dit-elle,
se parlant à elle-même ; allons, mimi, nous ne
serons plus que nous deux !
Elle courut jusqu’au placard où elle mettait les
friandises de son favori, et elle fit semblant de
chercher une tasse de lait qu’elle ne trouvait plus.
Des larmes tombèrent peut-être dans ce lait, mais
Henri ne s’en aperçut pas, et Lion les but tout seul,
goulûment, s’enfiellant de leur amertume.
Cette fugue n’était, du reste, qu’un essai, il vou
lait la forcer à demeurer un mois en tête-à-tête
avec ses sens de chatte folle, et pensait qu a ce
régime elle se lancerait bien vite au cou du pre
mier type vicieux quelle rencontrerait sur un
boulevard. Laure devait finir dans la peau d’une
catin de bas étage, car elle ne savait ni être chic,
ni être honnête, et, malgré sa beauté qu’il appré
ciait volontiers, à ses instants de trouble suivant
les dîners délicats, il se disait qu’elle ferait une
pitoyablecourtisane, dépensant trop corporellement
et ne sachant pas provoquer les dépenses budgé
taires. Pas d’organisation, pas de méthode ; une
fougue éreintante, et quel oubli des lois sociales !...
Il alluma un cigare.
180
l’animale
— Tu m’écriras poste restante, ma mignonne.
Tâche de ne rien gâter chez moi, c’est déjà trop
que ce sacré curé connaisse ton adresse. En pro
vince, un vieux scandale est bien vite rajeuni, et
l’enterrement de ta mère a dû renouveler des
histoires...
— Je ne t’écrirai pas !
— Pourquoi ! je voulais te lire, moi, ça m’aurait
amusé...
— Du papier à la place de ta peau ou de la
mienne, à quoi bon !
— Laure, tu boudes.
Elle sourit.
Laure, soumise comme une placide servante, fit
sa malle, tira les chemises des armoires et plia les
vêtements, recousant un bouton, vérifiant la fraî
cheur des cravates, frottant les ustensiles de ver
meil du nécessaire de toilette, ajoutant, par une
attention discrète, des pastilles à la menthe dans
un petit coin du sac.
— Tu aurais soigné ton mari, toi, dit Henri lui
caressant les cheveux !
— J’étais née pour être ta femme ! répliqua-t-elle
tristement.
— Hum!... tu exagères un peu, ma pauvre
mignonne.
— Si tu m’avais pardonnée, mais les honnêtes
gens sont plus bêtes que les bêtes.
Il la contempla, cherchant le sens de ses paroles,
et prit le parti de rire.
L ANIMALE
181
— Tu es impayable, déclara-t-il.
Et, lambeau à lambeau, le cœur de Laure se
déchirait dans la banalité polie du départ pour un
mois, qui serait, dût-il lui revenir plus aimant, le
départ éternel...
Pour jeter leur chienne à l’eau, des individus
bien nés tiennent à ce qu’elle soit galeuse ; Laure,
en bête bien élevée, trouverait le moyen d’attraper
la gale.
Henri pensait :
— Quand on se fiche de la mort ainsi on est bien
capable de vitrioler son amant. Il faudra que je
joue serré pour une rupture définitive. J’aurais dû
empêcher cette liaison de tourner au collage.
Laure guettait les suprêmes caresses des adieux,
lesyeux brillants fixés sur cette silhouette d’homme
qui allait s’effacer de sa vie, peut-être de son cœur.
Pour elle, rien n’existait que le présent. Que lui
importaient les promesses d’avenir, les bonheurs
passés ? Tant qu’elle le pourrait frôler du bout des
doigts elle sentait qu’un amour sincère l’élevait
au-dessus des femmes tarées ; demain, elle tombe
rait plus profondément dans l’oubli d’elle et de
lui, dans l’oubli de tout ce qui faisait la noblesse
de ses passions depuis qu’elle aimait. Elle l’ac
compagna chez lui, portant le sac de voyage.
La chambre de la rue Racine était banale,
meublée sobrement comme une chambre d’étu
diant. Déjà leur amour n’avait plus ses coudées
franches, et ils se trouvaient chez eux comme des
11
182
l’animale
étrangers. Laure s’assit sur le petit lit de fer en
ramenant devant elle la longue tresse de ses che
veux. Henri, qui, par extraordinaire, ne fumait
pas, s’assit en face d’elle sur une chaise, la même
sans doute qu’au jour d’arrivée il avait brandie
d’un mouvement de colère contre la belle fille qui
venait s’offrir à lui.
— J’espère bien, murmura le jeune homme s’em
parant des mains de Laure et les tapotant, que tu
ne vas pas te désoler... Un mois, c’est vite écoulé,
ma chérie.
— Je ne me désolerai pas, répondit-elle d’un ton
morne.
— Voyons, nos petits comptes sont en règle? Je
te laisse une centaine de francs. Auras-tu assez
pour m’attendre ?
— Plus qu’il ne faut, je ne sors guère et ne visite
jamais les magasins. A part le lait de Lion...
Et la jeune fille eut un sourire.
— Oui, je sais, je sais, tu es un modèle d’éco
nomie. T’ai-je donné la seconde clé !
11 fouilla toutes ses poches.
— Tiens, prends-la, j'ai confiance, et on a besoin
quelquefois de sa seconde clé... quand on perd la
première.
— Tu me rends ma liberté? fit-elle, affectant des
allures insoucieuses.
— D’abord, petite sotte, tu l’as toujours eue... Le
loyer est à ton nom, tu es chez toi là-haut et je n’ai
rien à voir aux changements qu’il te conviendra
l’animale
183
de faire. Je ne te quitte pas aujourd’hui ; dans un
an, je puis renoncer à la vie parisienne et...
— Bref, interrompit Laure la voix tout à coup
brisée, tu commences à me mettre à l'épreuve...
— Il est certain, ma chérie, que j’agis avec toi
très doucement... répondit le jeune homme en lui
baisant les mains.
Laure inclina la tête, elle voulait bien le recon
naître et... ne pas lui reprocher sa douceur.
— Je vais tâter l’opinion du pays, reprit-il, d’un
ton plus dégagé ; ton papa doit se voir très isolé
après la mort de sa femme... D’une manière indi
recte, je pourrais lui conseiller de vendre son
étude, d’aller vivre ailleurs, et ailleurs, le temps
calmant les esprits les plus furieux, tu le rejoin
drais... Ce serait ton intérêt, ma chère, car tu es
encore son héritière en dépit des scandales et de ta
mauvaise conduite. Plus tard, tu te dénicherais un
mari, un homme simple qui t’aimerait...
Henri Alban s’arrêta pour caresser le menton de
Laure, ne se rappelant plus qu’un moment il avait
représenté cet homme simple.
— Tu es une folle, ajouta-t-il, la voix très affec
tueuse, et pourtant tu as un caractère charmant,
il me semble que tu es destinée à la bonne exis
tence d'une mère de famille... Oh ! les petits
gosses! c'est ça qui te formerait, te dompterait,
te mettrait du plomb dans la cervelle... Je te rêve six
enfants et une jolie maisonnette au milieu des bois.
Tu aurais des chats, des chiens, des poules, des
l’animale
^vaches... Tu te lèverais dès l’aurore, et par consé
quent tu dormirais la nuit et ne ferais pas de vi
lains rêves...
— En effet, dit Laure, se croisant les bras
comme pour enfermer son cœur et le défendre à
jamais contre les vertueuses tentatives des hon
nêtes gens.
— Voyons, chérie, j’ai raison, je te parle comme
un véritable ami. La jeunesse ne dure pas... et tu
ne dois pas, toi, la fille d’un notaire, te retrouver
un matin sur le trottoir...
Il se leva, fit quelques tours dans la chambre,
mit la bougie derrière les rideaux du lit pour
qu’on n’aperçût pas les ombres chinoises dont ils
auraient probablement l’occasion, elle et lui, d’or
ner les vitres de la fenêtre ; puis, vérifiant, en che
min, un renseignement sur son indicateur, il revint
s’asseoir à côté d’elle.
— Si tu me répondais, petite boudeuse.
Il glissa sa main dans son corsage, sortit avec
précaution les deux seins éblouissants de cette
brune qui, malgré sa mauvaise conduite, était le
plus bel instrument de plaisir qu’on pût désirer,
surtout à la veille d’un long jeûne.
Laure, les bras tombés, passive, souriait ; seule
ment son sourire ressemblait un peu au rictus de
tigresse, à une idée vague de mordre.
— Je t’en prie, mon cher Henri, ne t’occupe pas
de mon père. Gela me fâcherait... laissons mon
avenir tranquille... Tu es trop bon.
l'animale
185
— Comme tu voudras, répliqua le jeune homme
gracieusement penché ; mais je cherche à te prou
ver que je te suis tout dévoué, que je t’aime
enfin !
— Alors, déclara la jeune femme les dents ser
rées, tu ferais mieux de ne rien dire.
Cette fois, elle lui coupait la parole d’un accent si
bref qu’il eut un regard effrayé.
— Tu préfères toujours les actes? souffla-t-il en
essayant de l’enlacer. Laure se déroba, remonta
son corsage, l’air hautain.
— Et l’ombre de ma mère? ricana-t-elle.
— Petite boudeuse!...
Il s’agenouilla, tenant ses poignets, les yeux
chargés d’une langueur point du tout feinte.
— Nous allons nous séparer... ce n’est pas
gentil I...
— Pourquoi nous séparons-nous ?
— Mais, parce que je ne puis pas abandonner ma
famille complètement pour ma maîtresse. Voyons,
Laure, il est donc impossible de raisonner avec
toi?
— Je ne sais pas raisonner, Henri, je me donne
ou je me refuse...
— Et, à cette heure-ci, tu te refuses !
— Oui!
Henri, trop galant homme pour se livrer à une
lutte vulgaire, se redressa, passa ses doigts fébriles
dans ses cheveux, et ouvrit la croisée. Une minute,
le bruit de la rue secoua la chambre, étourdit leur
186
l’animale
cerveau ; Laure arrangeait sa toilette, Henri sifflo
tait.
— Je vais commander la voiture, dit-il, risquant
un coup d'œil du côté de sa maîtresse. z
— Il est onze heures, mon ami, tu as juste le
temps de partir.
Le garçon descendit la valise, et la jeune femme
plia le pardessus, la couverture, ayant soin de ne
pas oublier une casquette de satin noir que le
voyageur mettrait pour dormir.
Henri se sentait légèrement énervé ; il ne s’ex
pliquait pas du tout le caprice de cette fille, si
affamée d’amour ordinairement, qui l’aurait volon
tiers vidé jusqu’aux moelles la nuit dernière, et
qui, ce soir, sous le spécieux prétexte qu’il se
montrait plus affectueux, plus charitable, le lâchait
comme ça sur son appétit, les nerfs irrités, dans de
déplorables conditions pour voyager... Ils se ren
dirent à la gare d’Orléans sans échanger un mot...
Laure, étendue, les paupières closes, ne bougeait
pas et ne pleurait pas. Henri fumait.
— Bah! c’est une tactique! Elle espère que je
serai de retour avant un mois, songea-t-il. Elle se
dérouille, la mâtine.
— Veux-tu que la voiture te reconduise? de
manda-t-il avec sa politesse habituelle, lorsqu’ils
furent à la gare.
— Non, je rentrerai à pied, ça me fera du bien.
Il eut une vision de suicide, se rappela ce clerc
borgne se précipitant au fond du puits.
l’animale
187
— Hein, gronda-t-il, lui saisissant l’épaule
d’un mouvement brutal, pas de bêtises, il y a
des responsabilités qui sont désagréables, tu
sais !
— Je ne te tromperai pas ! répondit Laure
honteuse de ce qu’elle était en train de penser.
Est-ce que tu as peur que je ne te trompe,
Henri?
Le jeune homme éclata de rire.
— Pour ça, je ne m’en inquiète guère, ma petite
chatte. Tu es trop entêtée... Allons, me voilà ras
suré; embrassons-nous, et quittons-nous bons
amis...
— De quelles responsabilités parlais-tu? mur
mura-t-elle épouvantée de son sang-froid.
— Des idées... des idées à la Lucien Séchard,
parbleu !
— Quoi ! Tu t’imaginais que j’avais envie de me
tuer, et... tu partais tout de même...
Dans la nuit, éloigné des lanternes de la voiture,
il ne vit pas le flot de larmes qui s’échappaient de
ses yeux ; il riposta plein d’impatience, car il crai
gnait maintenant de manquer le train :
— Laure, tu es de la race des crampons : tu ne
feras jamais fortune...
Installé sur la banquette du compartiment des
fumeurs, pendant que le train s’ébranlait, il
acheva sa phrase par cette réflexion mentale que
lui suscitait un regret de ses sens :
— Et c’est dommage... Une si jolie fille...
188
l’animale
Laure se sauvait en courant, la queue de ses
cheveux battant sa croupe, les ongles fourrageant
sa poitrine. Il était parti, et quand il lui reviendrait
elle serait la prostituée au lieu d’être l’amante,
l’épouse de son cœur! Il ne l’aimerait jamais, ja
mais... A moins que son genre de misérable amour
fût le genre d’amour des honnêtes hommes... et
qu’elle n’eût pas le droit d’exiger une meilleure
tendresse de cette race maudite par la sienne, la
race des fauves.
Il était le garçon rangé, le monsieur estimable,
l’homme juste milieu, et il sortait d’une famille
moderne qui les lance à la société par ballots pour
essayer de réagir ou contre les névrosés, uu contre
les brutes. Ah! celui-là ne connaissait point les
emportements des sens, pas plus que les folies de
l’imagination ! Muni d’un compteur spécial calcu
lant les pulsations de l’amour, il avait le cœur
réservé, la cervelle froide et fonctionnant comme
une mécanique honorable! L’aspect correct et sé
duisant d’un pantin qu’on n’aurait pas voulu
grotesque, il était le chef-d’œuvre de sa fin de
siècle ! Une invention propre, une plante de serre
chaude dont on a extirpé enfin tous les principes
vénéneux ! Il n’avaitpas les préjugés de la province,
mais en gardait les exquises religiosités, telles que :
le respect pour l'ombre de sa mère, la croyance en
une volonté supérieure qui nous régit, la probité
dans les rapports d'argent et la politesse vis-à-vis
des femmes. Il serait notaire. Apothéose du genre
l’animale
189
américain francisé, il serait le type postulant pour
la chevalerie du bien-être, du confortable, et sur
tout de l’éducation. On ne pourrait pas s’empêcher
d’admirer sa science; rester nul, effacé, quoique
toujours si distingué!... c’était un heureux mé
diocre! il dormait la nuit, ne rêvait qu’après avoir
mangé du lièvre, et ne songeait pas qu’une femme
a besoin d’une autre distraction que la distraction!...
Il était fier du Paris de M. Carnot, fier de la France,
que la raison et un bel équilibre social momifie
honnêtement. Il étudiait les manifestations de
l’électricité, ne se doutait même plus que, jadis,
le tonnerre n’était pas exclusivement créé pour
faciliter les communications avec l’épicerie Potin...
Il se marierait parce que les relations amoureuses
ne sont pas très sûres malgré les nombreuses dé
couvertes pharmaceutiques, et il aurait des enfants
calqués sur son modèle, d’autres échantillons de
l’irréprochable fabrique bourgeoise moderne : des
moules issus d’autres moules, chargés au ventre
du même compteur qui règle à la fois les besoins
de l’estomac et ceux de l’amour!... Non, ces
hommes-là n’ont pas le don d’aimer même comme
les bêtes; ils sont, dans l’échelle des êtres, au-des
sous des animaux, entre le minéral diamant et le
minéral coquille d’huître !
Et la bonne Providence, que l’on dénomme ha
sard lorsqu’elle se trompe et qu’on ne veut pas lui
manquer de respect, avait fait se rencontrer la
femme des temps primitifs avec l’homme des
11.
190
l’animale
époques civilisées, des époques caoutchoutées,
électrisées, grattées, polies, et mécaniciennes.
Laure avait aimé Henri après avoir dédaigné les
brutes, ses pareils, ou les fous, ses' esclaves. Làbas, au pays du soleil, le paysan Marcou s’éteignait
d’un mal de langueur que les Pauvinel, ses ro
bustes parents, croyaient être un sort jeté sur leur
fils, un si solide gars de trente ans! Lucien Séchard s’était tué, le pauvre borgne ; Armand de
Bréville, presque dément., avait des hallucinations
terribles en disant sa messe, appelait Laure au lieu
d’appeler Jésus-Christ... Et plus tard, quand son
nerait l’heure des triomphes du dompteur, quand
le mâle révé, le mâle existant, s’approcherait
enfin de la jeune femme pour en prendre une
possession décisive, elle ne le reconnaîtrait pas,
son cœur brûlé inutilement ne flamberait plus,
et il serait sans doute réduit à l’accouplement
instinctif des bêtes.... eux qui auraient dû régénérer
l’espèce, être comme l’Adam et l’Eve d’un nouvel,
amour !...
Laure courait dans la nuit parisienne, se heur
tant aux becs de gaz et embarrassant la natte de
ses cheveux aux épaules des voisins. Sur le boule
vard Saint-Germain, un homme l’accosta :
— Sacredieu, c’est à vous tout ça, mon bébé...
Laure cria de rage :
— Non, c’est à lui, à lui et il n’en veut plus, il
est parti !...
Très sérieux, croyant qu’il avait affaire à une
l’animale
191
femme ivre, l’homme, un noceur, se rangea respec
tueusement.
— Quel imbécile ! s’exclama-t-il.
Et, prise de vertige, Laure lui répondit :
— Viens, suis-moi, je te les donne !...
XII
Trentejours s’égrenèrent lentement. Laure, pros
trée, ne se dérangeait plus que pour donner la pâ
tée à son chat et manger elle-même. Tous les deux
prenaient leurs repas couchés sur le tapis, en
face l’un de l’autre, attendant des heures entières
que la concierge leur montât soit le lait, soit les
friandises, et retombant dans leur somnolence
dès que cette femme tournait les talons. S’il faisait
trop de clarté, Laure baissait les stores, et l’on re
posait là comme enveloppé de ouate; s’il faisait
nuit, elle écartait les draperies soyeuses, et regar
dait la lune. La pendule s’était arrêtée. Tant pis 1
A quoi bon numéroter le moment présent ? On ne
recevait plus le journal, on ne feuilletait jamais un
livre, on ne fredonnait pas. Le temps s’écoulait à
travers cette ignorance de la vie humaine et du
bruit de la société, comme passe l’eau à travers un
crible. Chose bizarre, Laure n’avait pas la cons
cience de s’ennuyer. Elle ne menait même plus
l’animale
193
l’existence d’un animal, elle vivait d’une vie de
plante, elle végétait, le cerveau tout brusquement
rétréci par l’écrasement de son amour, et la force
du coup lui ôtait la pensée : elle ne rêvait plus, ne
désirait plus, s’enroulant dans ses propres bras,
dormant toute l’après-midi, s’éveillant au crépus
cule; alors, se déroulant membres et cheveux, elle
cherchait de l’air, ouvrait les vitrages d’un mou
vement machinal, puis s’ablutionnait parce que
les pores de sa peau avaient souvent des soifs ter
ribles. Lion, au moins, lui, jouait, miaulait, exécu
tait des clowneries dans les cordages des stores et
bouleversait les coussins en courant à la pour
suite d’un morceau de papier. Mais Laure se fati
guait de tous les jeux, semblait regretter tous les
gestes inutiles et regardait le vide sans essayer de
voir. Le malheur, si peu appréciable, d’une sépa
ration d’un mois, la rendait veuve... Car un mois,
pour ceux qui ne comptent que le moment présent
c’est l’éternité. Elle se métamorphosait, oubliait
jusqu’à la cause première de sa torpeur. Durant
certaines insomnies, elle avait redouté ce nouvel
état à l’égal de la mort. Les autres jeunes femmes
ont des obligations mondaines, un ménage, des
enfants, des amis, des couturières ; elle ne possé
dait que son amour. En la quittant, Henri la lais
sait seule avec ses instincts singuliers de primitive,
ses instincts l’attirant en bas comme des racines,
lui vrillant le crâne comme des branches à florai
sons vénéreuses, et quand elle se respirait au fond
l’animale
de son triste isolement, loin de son amour qui
était toute sa société, elle finissait par s’empoison
ner doucement. Elle s’enivrait, ,se stupéfiait au
parfum de sa chair, se troublait aux vapeurs mal
saines de son rang. Demeurer avec elle-même, c'é
tait lutter contre son plus effroyable ennemi. Et
pourtant elle se savait maîtresse absolue de ses
actions, personne ne la tentait ni ne la provo
quait. Tout enfant, Laure avait eu peur déjà de la
solitude, sa mauvaise conseillère, elle avait eu
des attaques de nerfs pour une bougie éteinte le
soir, pour une chambre trop vaste où il fallait
dormir, pour une cour sombre, en descendant à
la cave, en traversant la campagne déserte, et
elle ne s’expliquait encore pas si ces attaques
avaient été un excès de plaisir ou un excès de
frayeur; elle craignait d’être seule comme on
craint de mal faire, et des frissons de joie la se
couaient lorsqu’elle pensait que, denouveau, étant
une femme, elle aurait encore de ces peurs dange
reuses. — Ces sortes de créatures toujours prêtes
pour la chute et que l’ombre de la tristesse sugges
tionne sont des échantillons de la famille des sen
sitives, mais des sensitives carnassières, de celles
qui, baillant de la fleur ou delà feuille, gobent les
insectes au passage. N’ayant pas le moyen de la
locomotion, elles étouffent la mouche dès qu’elles
la tiennent, sinon se dessèchent de n’avoir plus
rien à étouffer dans leur coin de nature téné
breuse.
l’animale
195
Laure, la sauvage, ne voulait plus sortir; elle
craignait d’agripper encore un homme, au détour
d’une rue, elle ne voulait plus s’habiller parce que
des glaces la reflétaient au détour de sa chambre,
et elle n’osait plus s’agiter de peur de se sentir
belle.
Le trentième jour de cet emprisonnement volon
taire, Laure prononça le nom d’Henri tout haut
sans tressaillir. Comme on balaye une brindille
importune, elle jeta ce nom, distraitement, à l’a
bîme de ses souvenirs d’enfance. Henri, c’était
maintenant aussi vieux que tous les amants lillipu
tiens qu’elle s’était offerts jadis sous les angéliques
monstrueuses de la maison paternelle... Seule
ment, ce caprice ayant saisi son cœur au lieu de
remuer ses sens, elle en gardait une douleur au
lieu d’en garder une simple émotion d’entrailles.
<Oui, elle tromperait celui-là comme elle avait
trompé ces pauvres gamins, seulement ce serait
elle qui en souffrirait, voilà tout, et elle ne le lui
dirait que tout à fait forcée de le lui dire... L'hon
nêteté de son amour était une duperie vis-à-vis
d’un indifférent; elle serait désormais moins hon
nête, et, qui sait! Henri l’aimerait peut-être davan
tage s’il revenait !
Ce soir-là, elle joua longtemps avec Lion, elle
retrouva du bonheur à le caresser, à plonger ses
yeux dans ces jolis trous de lumière et à lui
donner des leçons de ruse comme une femelle.
Le petit chat, toujours se frottant contre son huma-
196
h‘.
I 4,
?;
l’antmale
nité complaisante, prenait des allures d’enfant,
devenait humain, tandis que la jeune fille, plus
bestiale à se frotter contre cette fourrure de bête,
devenait féline, éprouvait des besoins de griffer,
de hurler ses peines dans un miaulement de passion et d’angoisse. Fatigué, Lion s’endormit, et,
une fois tranquille au sujet du bébé, la mère gravit
comme une véritable chatte l’échelle qui condui
sait sur le toit, à la grande nuit pleine d’étoiles.
Laure, pour cette escapade, avait lustré sa cheve
lure, mis un peignoir de satin rouge, chaussé des
mules de velours, et cependant elle se doutait
bien que les toitures ne lui fourniraient pas d’autres
galants que les matous rôdeurs. Sur le cristal dé
poli, elle s’étendit, satisfaite, l’œil au guet, le corps
frémissant, vaguement heureuse d’une promesse
de volupté qu’elle flairait dans la brise. Une lune
un peu folle semblait chassée par le vent d’au
tomne, et la ronde feuille sèche, la feuille morte
jaune d’or tourbillonnait sous des nuages roux en
compagnie d’étoiles scintillantes comme de blan
ches immortelles. Ce n’était plus le printemps avec
ses larmes de sèves et ses parures de jeune épousée,
sa lune énorme, savoureuse aux regards comme
du miel, mais en cette atmosphère troublée les
désirs vains s’aiguisaient plus vite, battus à coups
de fouet, et la lueur fuyante de l’astre avait l’air
de vous crier : « Dépêchez-vous, je sais qu’il va
faire froid. » Des panaches de fumée se tordaient
autour des cheminées, couvrant les clartés de
l’animale
197
Paris d’un voile et auréolant les sommets d’édifices
d’un nimbe de brumes où rayonnaient des flèches
rouges. De ci, de là, sous des pans d’ombres
funèbres, s’ouvraient les brasiers infernaux des
grands boulevards, filtraient les jets d’argent des
globes électriques, et la forêt des cheminées de
tôle, ces arbres noirs d’un éternel hiver, luisait,
par instants, d’un reflet vif quand la lune se per
chait, en passant, sur leur cime. Laure se redressa,
fit le tour de son domaine, se pencha et n’eut pas le
vertige. L’idée lui vint d’enjamber la petite balus
trade pour aller visiter les toitures voisines. Du
côté de la rue de Seine, un précipice béant se creu
sait : elle s’éloigna du bord des gouttières, et rampa
du côté des cours où elle apercevait des fenêtres de
mansarde.
— Je puis bien me casser la tête, se dit-elle,
Henri ne m’attend plus !
Et, en murmurant cette phrase amère, elle dé
chirait son peignoir aux crochets de couvreur
qu’elle rencontrait sur sa route.
Une seule mansarde s’éclairait, se piquait d’un
point rose de petite lampe agonisante derrière un
rideau. Laure eut l’âpre curiosité de savoir ce que
contenait la mansarde : femme de chambre se
déshabillant ou garçon de magasin cirant ses sou
liers, elle s’amuserait à les espionner derrière ce
croisillon lumineux, et comme la fée des ombres
elle ricanerait au bon moment pour leur causer
d’horribles peurs.
198
l’animale
Elle dut traverser un endroit périlleux, le dessus
d’une cour intérieure formé d'un grillage de fer si
mince, qu’en grimpantelle se fit l’effet d’une colos
sale araignée au milieu de sa toile, puis elle attei
gnit la mansarde et se blottit derrière la vitre.
Onze heures sonnèrent à une horloge lointaine;
ces tintements, s’éparpillant dans le vent, l’im
pressionnèrent et faillirent l’empêcher de lever la
tête.
Ah ! cette voix mélancolique du bronze pleurant
sur elle, pleurant sur Paris, la ville maudite réceleuse de toutes les hontes, de toutes les criminelles
passions!... Mais Laure ne connaissait point la
voix de Dieu, et ce n’était pas un message d'Henri
que lui adressait la cloche; la curiosité l’emporta,
elle regarda dans la mansarde.
Devant une table, un ouvrier en bras de che
mise polissait de microscopiques objets très étin
celants, des boucles d’oreilles, des épingles de
chignons, des boutons de manchettes qu'il sortait
d’un carton et remettait dans une autre boîte, d’un
geste toujours le même, si nonchalant qu’on aurait
bien juré qu’il dormait en travaillant. La chambre
était pauvre, meublée d’un lit à couverture brune
•comme on en voit dans les hôpitaux, d’une chaise
de paille et de quelques ustensiles de cuisine, dont
un poêlon au cul noir tachant la muraille d’une
vilaine tache d’encre épaisse. L’ouvrier, par hasard,
se dérangea de son travail pour aller remettre du
pétrole dans sa lampe, et il se montra de face.
l’animale
199
Laure vit un jeune garçon de dix-sept ans à peu
près, maigre, à figure creusée de poitrinaire,, la
pomme d’Adam saillante, les bras détachés des
■épaules comme ceux de ces jeunes drôles, capables
de tout, qui vont les mains ballantes le long des
trottoirs ramasser les bouts de cigarettes, un type
de loustic ou de souteneur, et aussi un type de bon
diable quand il se courbait, avec un regain de vi
gueur, sur les menus articles de Paris qu’il polis
sait. Laure souriait derrière la vitre, se demandant
si les bijoux étaient faux. Le vent redoublait, lui
cinglant les joues de ses cheveux, et elle avait
toutes les peines du monde à se tenir droite sur
l’inclinaison de la toiture. A sa gauche, elle aper
cevait les réverbères de la rue gros comme des
allumettes flambantes, et elle se sentait aspirer
par cette cour intérieure, tout près d’elle, cette
cour voilée de sa toile d’araignée, noire comme une
gueule de four; seulement, l’attrait des verroteries
la retint, elle regarda encore... L’ouvrier reprit sa
besogne. Il trempait un chiffon dans un godet,
cherchait des pinces, démontait une pierre, lissait
le métal sur une poudre ou ajustait le bijou entre
les crans d’un étau, et frottait ferme. De temps en
temps, il bâillait, très furieusement énervé, sem
blait-il. par une idée lancinante. Enfin il repoussa la
table, se tourna, leva les bras pour ouvrir sa fenêtre.
La jeune femme se baissa, toute révolutionnée,
craignant qu’il eût entendu quelque bruit; mais ce
garçon, dormant sans doute debout, ne se doutait
200
l’animale
de rien. Il revint à sa table, grommelant des mots
inintelligibles. Laure se risqua de nouveau, elle
plongea un dernier regard, attirée surtout par l’é
clat de ces pierreries, miroir aux alouettes, que ce
garçon pauvre remuait négligemment, et elle aurait
volontiers sollicité la permission de jouer avec.
Qu’il était donc heureux, le gamin, de triturer cette
fortune ! Elle regardait de tous ses yeux luisants,
intéressée au plus haut point. Son vagabondage sur
les toits lui rendait une heure de sa petite enfance,
une des heures les plus pures, celle dépensée à
jouer aux bouchons de carafe, aux prismes dans
lesquels son cœur naïf s’imaginait voir comme un
reflet de paradis. A cette époque, elle aurait donné
bien des choses pour devenir la petite femme d’un
ouvrier bijoutier travaillant même dans le fauxl
Limpidité merveilleuse des fragments de ciel,
naïveté de ses croyances de fillette, comme tout
cela s’était vite terni, mon Dieu! Est-ce qu’on ne
pouvait jamais exister tranquillement sans les
fièvres des sens qui se glissent dans tous les jeux,
même les plus innocents?... Accrochée au rebord
de la fenêtre, s’y tenant de ses dix ongles et portée
sur les deux extrémités fourchues de ses mules,
elle était presque résolue à lui crier : — Voulezvous que nous partagions! lorsqu’elle demeura
la bouche béante, les prunelles fixes. Lejeune
garçon, abandonnant une troisième fois son
ouvrage, s’était renversé en arrière, saisi d’une
subite extase. Il avait eu, soudain, un geste fou,
l’animale
201
et ses mains lâchèrent brusquement les pier
reries..... Laure ressentit comme une douleur, et en
suite eut un rire sanglotant pareil aux plaintes de
la brise, pareil aux pleurs de la cloche, car c’était
cela le malheur de toute la vie, chez les pauvres,
chez les riches, dans les abîmes ou près du ciel.
C’était cela le mal delà chair!..... Epouvanté,
le jeune ouvrier bondit, criant, jurant, ivre de joie
et de dépit, ne s’expliquant pas ce qui arrivait,
mais disposé à croire tout possible. En se grisant
de lui-même il avait, parbleu, rêvé d’une jolie catin
qui lui faisait invite, et la femme pouffant de rire,
les cheveux flottants, les bras nus, il la lui fallait.
D’où lui tombait-elle ? des nuages? elle riait ! C’est
parce qu’elle voulait bien... Il bouscula sa table,
les bijoux ruisselèrent aux quatre coins de la man
sarde, et il enjamba la fenêtre d’un saut de chattigre, mais Laure fuyait déjà, s’élançait sur le
filet de fer tendu au-dessus de la cour intérieure,
traversait les toitures, s’accrochant de cheminée
en cheminée ; elle fuyait, légère, aérienne, tout
comme une vraie vision. Sur le plafond de l’ate
lier, elle disparut en une trappe, s’engloutissant
dans un truc de féerie, cette fée du mal, cette capri
cieuse mauvaise ange portant une robe de feu et
suivie de la sombre traîne satanique d’une cheve
lure infernale. Le garçon, la sueur aux tempes,
secoué de frissons nerveux, les bras ouverts, s’ar
rêta contre la balustrade du petit toit de l’atelier.
Plus personne! Il avait rêvé, à moins que ce fût
202
l’animale
tout simplement une voleuse que l’éclat de ses
bijoux attirait ? Non, une voleusen’est pas si belle,
si prompte à rire des choses drôles... Et, navré, ce
garçon rentra chez lui, se jeta sur son lit, pleurant
de rage.
A la distance d’une maison, une autre créature
joyeuse pleurait également, étendue sur son lit, se
meurtrissant la poitrine en appelant un amant qui
ne reviendrait que dans un mois !
Le lendemain matin, Laure se réveilla la tête
lourde; il était tard, très tard, puisque le soleil
inondait sa couche de rayons brûlants. Une bonne
journée se préparait pour elle, car elle avait dormi,
oh! dormi comme une morte! Elle s’habilla soi
gneusement, l’air calme, un méchant rictus aux
lèvres. Une sotte aventure, celle de la nuit : elle
trouverait mieux. Ce qu’elle désirait, c'était un
amour et non une folie d’une heure, elle voulait
être aimée à toute force, devinant que le seul
véritable aphrodisiaque de l’amour... c’est l’amour!
Henri ne l’aimait pas et il ne l’assouvirait jamais,
elle n’y comptait plus, Unissait par en avoir le
mépris. Elle pensa que, puisqu’elle donnait au
lieu de vendre, elle avait bien le droit de choisir.
Ce viveur rencontré le soir du départ d’Henri ne
reviendrait plus parce qu’elle lui avait semblé
folle, mais elle se ferait une raison.
— Tiens, Lion, s’écria-t-elle dénouant ses che
veux pour les peigner, nous sommes deux bêtes,
et l’honnêteté ça n’existe pas !
l'animale
203
Elle essayait de se moquer ; cependant, là, du
côté gauche, une fibre se rétractait, la faisait en
core souffrir quand elle songeait qu’il aurait le
droit de lui dire :
— Ton seul mérite, ma chère, était la fidélité !
Et comme il possédait bien l’accent nécessaire
pour dire ça, un accent très doux d’homme d’une
éducation supérieure, qui blague froidement.
Laure tourna autour de son nid de soie jaune, il
lui avait donné toutes ces choses, et toutes ces
choses serviraient à son métier de fille... Un soir,
un homme la payerait sur ce lit déjà payé par un
autre...
— D’abord, moi, murmura-t-elle, farouche, on
n’oserait pas m’acheter ; je crois que je le tuerais
celui qui oserait m’oilrir de l'argent... (Et elle
ajouta, ricanant.) Gomme si, la volupté, ça se
payait... j’en donnerai toujours pour rien à qui
en voudra.
Elle fit déjeuner le chat, et, agitée, attendit le
moment de sortir. Elle prendrait une voiture, irait
n’importe où, tâcherait de ne plus rentrer, afin de
s’étourdir loin de cette serre chaudeoù elle gagnait
des langueurs. Vers trois heures, quelqu’un sonna.
Laure tressaillit, éperdue. Ellesongea quecegarçon
delà mansarde avait probablement découvert sa
retraite, et qu il allait se jeter sur elle, pour la
violer: elle le retrouva au fond de sa conscience,
obscène, tout agile comme un singe, il l’envelop
perait et elle ne résisterait pas, elle ne saurait pas
204
l’animale
lui résister. Ce serait sa chute la plus ridicule. In
quiète, elle croisa son peignoir sur sa gorge, noua
ses rubans, rattacha ses cheveux, se composa un
visage sévère: elle pouvait ne pas ouvrir, et une
force irrésistible la lançait vers la porte parce que
derrière cette porte un homme l’attendait! Elle
ouvrit.
XIII
Henri Alban, debout, sur le seuil, à la même
place où lui avait souri, s’effaçant pour la laisser
passer, un inconnu quémandeur d’amour, souriait,
la contemplant, l’air un peu vexé de revenir si vite.
— Tu vois, ma chère enfant, que je suis un homme
de parole !
Et il entra en lui prenant les poignets pour l’em
brasser, comme Vautre l’avait embrassée à un mois
de distance.
— Je ne te dérange pas ? Il n’y a personne caché
sous le lit? ajouta-t-il railleur.
Laure demeurait immobile, très pâle, mais
souriante, elle aussi, la physionomie calme. Il
fallait s’y attendre, et, bien qu’elle eût quelque
chose de mort dans le cœur, ce retour inopiné lui
fit plaisir. Telle une fleur plus fraîche après l’orage,
elle semblait plus réservée, plus modeste. La
folie commise — ses courses sur les toits au plein
air de la nuit — lui avait laissé une mélancolie gra
12
206
l’animale
cieuse qui la rendait plus souple et l’éclairait d’une
lumière intérieure. Elle reçut son amant-époux
comme une jolie petite bourgeoise dont le court
veuvage a été rempli par les saines occupations du
foyer domestique.
Son logis était en ordre; elle avait, pour se repo
ser de toutes ses émotions, rangé, nettoyé, mis
des plantes verLes dans des jardinières et secoué
les tentures, soufflé sur les atomes d’amour, sur la
poussière des souvenirs coupables. Henri inven
toria le salon d’un coup d’œil. Il huma l’atmos
phère; cela ne sentait pas le cigare, et son fau
teuil américain était resté à l’endroit favori. Lion,
gravement assis sur le bureau, le regardait au
milieu de ses livres et de ses papiers, l’air d'un
honnête chat qui ne sait rien. Henri, n’ayant averti
ni par lettre, ni par télégramme, tombait chez elle
comme un gêneur, et constatait, chose bien singu
lière, qu’il ne la gênait pas. Elle lui répondit d'un
ton tranquille :
— Tu espérais donc trouver quelqu’un ici?
— Dame, quand on va à la chasse on perd sa
place, prétend le proverbe!
Il rentrait, d’ailleurs, fort content de retrouver
cette fille dévergondée au bout d’un mois d’absti
nence; et, le sang fouetté par la cuisine de midi,
haute en épices de toutes sortes, il ne refuserait
certes pas de reprendre la vie commune. Il mit sa
valise sur une chaise avec des précautions, — à
cause des ppts de confitures de sa tante, — et
L ANIMALE
207
passa dans la chambre jaune. Le lit était tiré à
quatre épingles, les draps sans un pli suspect, la
couverture sans chiffonnage de mauvais aloi; la
glace reflétait le ciel, en face du vitrage grand ou
vert, et tout sentait bon le soleil, tout resplendis
sait de miroitements dorés comme un cristal im
bibé de lumière. Il s’assit sur les coussins, l’attira
devant lui, la fit se tourner, se retourner.
Laure, de son côté, l’examinait, se demandant si
c’était bien Henri, celui qu’elle appelait le fiancé.
Elle le voyait plus mal, changé, parce qu’elle était
changée, ne l’aimait plus de la même façon, et lui
en voulait de ce qu’elle l’avait trompé. Il était
trop blond, maintenant, ses yeux, trop gris, res
semblaient à des yeux de faïence, et ce sourire
dédaigneux, quelle admirait autrefois parce qu’il
lui faisait de la peine, l'intimidait, ne lui donnait
plus qu’une envie de lui rire au nez. Cependant,
elle se sentait heureuse de le voir là, confiant en
elle; ses baisers l’attendrissaient comme des ca
resses de pauvre jeune homme qui excite une pitié.
— Tu es allé, dit-elle, te préparer un nouveau
mariage. Donne-moi donc des nouvelles de ma
remplaçante.
— Déjà nous taquiner?
— Est-ce que tu ne le mérites pas?
— Oh! si tu t’imagines que je crois à tes ser
ments de fidélité, ma petite chalte! Je n’aurais
qu’à tâter la concierge...
Laure se choqua de son langage, elle le trouvait,
208
l’animale
au demeurant, très vulgaire, un langage d’homme
payant pour être bien servi, et ce fut sans enthou
siasme qu’elle lui laissa froisser son peignoir.
Le soir, ils dînèrent dehors, burent des vins fins,
se disputèrent au dessert, eurent des mots bles
sants, se traitèrent de niais réciproquement, puis
se couchèrent de bonne heure avec la lièvre : Henri,
tout de suite apaisé, s’endormit vers minuit, et
Laure, selon la coutume (de retour, elle aussi),
veilla, le front levé dans la direction des toitures,
écoutant les miaulements nerveux des matous.
Le lendemain, Henri se rendit à son étude, le
portefeuille sous le bras, fredonnant comme un
garçon jovial qui a joué une excellente partie de
cartes. Il avait gagné la paix. La petite chatte était
tout à fait calmée, ses ongles ne sortaient plus de
dessous le velours. Point de scènes de tendresse
exagérée, point de reproches trop vifs, et point de
désespoir dramatique. Elle était fidèle comme un
roc, oui, mais on la pousserait tout doucement au
ruisseau consolateur. Elle était mûre pour une
chute et il aurait la gloire de rompre le premier,
ce qu’un homme bien stylé ne manque jamais de
faire quand il le peut ou qu’on lui en donne le
temps. Là-bas, le papa s’occupait de son avenir
entre deux chasses au chien d’arrêt, ün lui avait
présenté une pensionnaire qui ne manquait pas de
rondeurs. La fille d’un capitaine de gendarmerie.
Une exquise enfant de dix-huit ans, un peu sim
plette, un peu gauche, et pourtant pleine de saveur
l’animale
209
déjà, une blonde dont les lèvres étaient humides
comme un bouquet de cerises verni de rosée.
Quatre-vingt mille francs de dot, une famille hono
rable et des frères avec lesquels on pourrait fumer.
On prétendait que cette jeune personne était d’un
esprit obtus, qu’elle avait passé sa petite enfance
dans une espèce de sommeil cérébral équivalent à
l’idiotie; mais elle était charmante, et Henri ne te
nait guère aux femmes qui ne savent dormir à
propos. Au moins, il serait son éducateur, et
il répondrait de son éternelle ignorance. Il s’a
gissait seulement de mener sa barque droit, entre
les écueils du vitriol et les tempêtes de larmes.
Il profiterait sagement de sa maîtresse jusqu’au
printemps suivant, coulerait un hiver agréable
pour enterrer sa vie de garçon juste un mois avant
les nouvelles fiançailles.
A l’étude, où le clerc, des plus amateurs, ne
venait que quand cela lui plaisait, il distribua des
poignées de main cordiales, raconta ses chasses
et rit beaucoup. Il avait la figure d’un monsieur de
sens désormais rassis et triomphants. Les métho
diques ont de ces épanouissements subits en pré
sence d’un dénouement banal bien amené au théâ
tre, et ils iraient volontiers féliciter le chef machi
niste de ce qu’il a permis, par ses combinaisons de
trucs, de dire : « oui » au moment psychologique.
Laure ne l’oppressait plus, il la sentait s’alléger
sur sa poitrine; elle se dégagerait peu à peu de lui,
oublierait son besoin trivial d’aimer l’homme pour
12.
210
I?ANIMALE
l’homme à son contact de sceptique chaste, et, qui
sait? finirait par l’aimer pour l’argent, comme il
convenait dans leur situation équivoque. Une chose
l’étonnait, par exemple, c’était sa bizarre clair
voyance au sujet de l’avenir qu’illui réservait. Quel
génie l’avait donc instruite de ce mariage et pour
quoi lisait-elle, à présent, ce qu’il pensait dans ses
yeux?
Un matin, il lui dit, se frappant le front tout d’un
coup :
— A propos, le curé d’Estérac est parti. On l’a
mis dans un petit village de Combes,toutprèsdela
Bourdaisière, tu sais ! Iln’avait plus bien sa tête sur
les épaules, et on l’a fourré là comme en pénitence.
— Ah! répondit Laure qui peignait ses longs
cheveux d’un air indifférent. Tu lui as fait une »
visite, à ton ancien camarade de collège... Avezvous parlé de moi ensemble?
— Jamais de la vie! Je n’ai pas mis les pieds
chez lui ! J'ai horreur des fous, moi !
— C’est terrible, en elfet, murmura la jeune
femme, ça ne respecte rien !...
Et Hehri l’approuva d’un geste sérieux.
L’automne passa d’une manière douce, les deux
amants s’entendaient pour ne pas disputer; on élu
dait les questions orageuses, et on se voyait seule
ment aux heures des repas ou aux heures de l’amour.
— Si je m’en allais, ce serait plus digne ! son
geait-elle.
Mais une sorte de mystérieuse superstition l’atta-
l’ànimale
211
chait encore à Henri. Elle n’avait aimé sincèrement
que cet homme-là, et si elle s’en allait avant l’heure
désignée elle regretterait peut-être ce semblant
d’amour qui se mourait entre eux et conservait un
parfum de tendresse permise, comme un vieux
bouquet de roses conserve encore un bouton mal
éclos voulant fleurir quand même, en dépit de la
pourriture de sa tige.
L’hiver ils reçurent quelques amis amenés au
sortir de l’étude et donnèrent des petits thés
intimes. Henri, désirant introduire le loup dans sa
bergerie, força la jeune femme à être gentille pour
ces messieurs les clercs, fils de famille du même
bois que lui. Il y en avait trois venant à tour de
rôle, tous les trois personnages d’une tenue irré
prochable. L’un d’eux, Julien Landry, un sanguin
à figure de bouledogue, s’éprit tout de suite de la
miraculeuse chevelure de Laure et il mit un soin
extraordinaire à étaler des sentiments en rapport
avec sa fortune. Elle, devant ces hommes, demeu
rait muette, agissant d’une allure tranquille et
n’ayant pas de préférence. Julien Landry, c’était
en foncé ce qu'Henri Alban était en clair, c’est-àdire une aimable nullité, un estimable garçon
capable de tout, y compris le viol de la maîtresse
d’un de ses meilleurs amis, et elle le détestait
d’instinct, attendant sa première sottise pour pou
voir le taire mettre à la porte.
— Tu les trouves amusants, toi? disait-elle avec
une moue significative.
212
i/animale
Henri lui répondait :
— Ge sont d’excellents camarades. Ils ne te
feront jamais sentir l’infériorité de ta situation, je
te le jure.
— Mais ils sont bêtes !
— Parce qu’ils parlent devant toi de choses hors
de ta portée. Ma chère, tu deviens difficile pour
une femme qui cause seulement avec son chat !
— Monsieur Landry a palpé mes cheveux toute
la soirée !
— Oh ! une plaisanterie sans aucune malice. En
tous les cas, je ne lui entends jamais risquer un
mot léger.
— Henri, j’aimerais mieux rester dans ma
chambre !
— Ge serait ridicule. On s’imaginerait que je
deviens jaloux.
Elle servait le thé, découpait la brioche et mettait
les liqueurs sur un plateau, puis se retirait dans
un coin du petit salon, près de la cheminée, son
chat blotti sur ses genoux, ne desserrant plus les
lèvres. On jouait aux dominos, au piquet, en lui
lançant des œillades ou des réflexions de circon
stances : « Vous avez perdu, mon cher Henri...
Quand on est si heureux en amour! » — « Si
mademoiselle voulait tenir ma partie, je ne de
mande qu’à perdre ! » Et la soirée s’écoulait, inter
minable, au milieu des exclamations saugrenues
des hommes, forçant leur naturel pour essayer de
lui faire tourner la tête. Henri, quelquefois, dis
l’animale
213
cutait les projets de loi, et la causerie dégénérait
en dispute avec Julien Landry, un intransigeant.
Celui-ci tapait le guéridon à coups de poing,
faisait sauter les flacons et les tasses, réveillait le
chat qui dirigeait, de son côté, ses prunelles phos
phorescentes. Alors la jeune femme laissait tomber
une phrase d’un ton calme :
— Prenez garde, monsieur, vous allez faire peur
à Lion.
Landry se taisait un instant, roulant ses gros
yeux, fier d’avoir épouvanté l’animal, et ressaisissait
ses esprits dans un rire goguenard.
— Oh ! les chats, mademoiselle, ça me connaît,
et si vous voulez me confier le vôtre...
Un soir, le clerc arriva plus tôt que de coutume,
sans être accompagné d’Henri. Laure hésitait à le
recevoir, mais, par soumission vis-à-vis de son
amant, elle le lit entrer, malgré ses inquiétudes.
Le jeune lourdaud s’assit sur l’extrémité d’une
chaise, bien plus embarrassé que Laure.
— Il fait froid, déclara-t-il, n’est-ce pas, made
moiselle ?
— Chauffez-vous, monsieur ! Et Henri?
— Monsieur Alban est resté ce soir chez le patron
pour une affaire à débrouiller; nous avons dîné
tous les deux, et il m’a envoyé, histoire de vous
donner de la patience.
Laure ne répliqua rien. Il était évident que son
amant ne la ménageait guère, et elle s’étonna de
ne pas souffrir davantage de son mépris. Elle
214
l’animale
arrangea la table aux dominos, prépara l’eau pour
le thé dans la bouilloire, puis se rendit dans la
chambre jaune où elle soignait Lion indisposé.
— C’est vraiment très chic ici ! murmura le clerc
debout sur le seuil, et contemplant les stores de
soie, le lit vieil-or.
Il avança d’un pas.
— Il est donc malade, votre pauvre mimi, que
vous aimez tant ?
— Il est enrhumé, je crois.
— Voyons ça. Vuus savez, j’ai fait des études,
moi, sur les animaux.
Il eut un air grave; Laure, tout occupée du
chat, ne se doutait pas qu’on pût s’occuper d’autre
chose pour le quart d’heure. Elle était penchée
dans l’édredon ou dormait l’animal, et l’éveillait
pour lui offrir du lait sucré.
— Mâtin, il a une fameuse binette! c’est un
tigre! Quel âge a-t-il? Faudrait le couper, il est
malade, parce que vous l’empCchez de courir,
hein ?
— Je ne veux pas qu’on y touche, monsieur! Il
ne sera jamais martyrisé par personne.
— Oui, c’est très joli, la compassion, mais il
vous salira tout, et, s’il ne court pas, il deviendra
épileptique.
Comme il parlait un langage décent, Laure le
laissa s’approcher du lit, et lui montra Lion se
dorlotant au fond du satin jaune.
— Il a bien près d’un an, dit-elle caressant son
l'animale
215
fils qui grondait devant l’étranger, mais je pense
qu'il a passé l’âge de la maladie de la croissance,
n’est-ce pas, monsieur?
— Un an, c’est l'âge de raison ! Voyons ! Montremoi ta langue ! Quand ils ont la langue blanche,
c’est mauvais signe... Oh! la sale bête, il m’a
mordu !
Le chat s’enfuit sous le lit, tandis que Laure,
ennuyée de ce que cet imbécile l’avait dérangé
inutilement, s’écriait :
— Quel malheur ! Il aura froid. Vous ne savez
pas du tout apprivoiser les bêtes, monsieur,
— Bah ! Vous croyez !...
Et, se jetant sur elle goulûment, il voulut l’em
brasser dans le cou, car depuis une minute qu’ils
étudiaient la physionomie du chat, le clerc soupe
sait les cheveux de la jeune femme avec une fébrile
admiration. Laure se débattit, furieuse, en appe
lant Henri.
— Henri? dit le jeune homme pouffant, il est
loin ! Tu es donc si fidèle que cela, ma jolie sau
vage !
Non, elle n’était pas fidèle, mais elle avait l’hor
reur de ce garçon commandé pour une chute
propre, une rupture convenable qui ne ferait pas
d’esclandre en dehors du notariat, elle avait la
répugnance des honnêtes gens, aujourd’hui, pré
férait n’importe quel rustre, n'importe quel fou, à
ces personnages bien corrects, bien à moitié sages
qu’on appelait les hommes rangés. Ceux-là, les
216
L ANIMALE
raisonnables, étaient plus grossiers que les brutes
des campagnes dans leurs épanchements amou
reux... Ils ne possédaient ni les naïvetés des
simples paysans, ni les fougues des passionnés qui
n’osent pas ou osent trop, ils étaient hygiénique
ment nuis, ne dépensant pas plus en gracieuses
paroles qu’en gracieuses actions. Maintenant, elle
les haïssait !
— Voulez-vous me lâcher, ou je vous étrangle !
rugit la jeune femme lui entourant la gorge de ses
cinq doigts pointus.
— Bigre, vous êtes méchante 1 dit Julien Landry
desserrant son étreinte, et vous faites bien du bruit
pour un petit baiser.
Le maintien raide, comme un homme que l’on
vient d’olfenser, il alla s’asseoir dans le salon, près
du feu, se chauffa les jambes par contenance, et
regarda son pouce, où le chat avait incrusté sa dent.
— Voilà de singuliers animaux ! pensait-il.
Laure s’assit en face de lui, les yeux fixés sur un
écran japonais.
— Vous l’aimez tant que ça, votre Henri? mur
mura le clerc qui croyait de son devoir de ricaner
un peu.
— Je n’ai pas de comptes à vous rendre au sujet
de mes amours, monsieur. Est-ce lui qui vous
charge de m’embrasser quand il est... en retard?
— Oh ! non ! C’est-à-dire... Eh ! Eh !...
Il s’embarbouillait dans un rire épais, un rire
gras.
l’animale
217
Laure eut un geste de dégoût en ajoutant, men
talement :
— Ils se soutiennent, messieurs les clercs. C’é
tait une scène arrêtée entre eux.
Elle ne se trompait pas. Henri rentra après avoir
toussé légèrement. La soirée fut pénible. Julien
Landry faisait tomber des dominos sous la table
pour pincer les chevilles de Laure en les ramas
sant. Il affectait des airs vainqueurs désirant sans
doute donner le change, mais le sourire ironique
de la jeune femme expliquait tout. Henri devina
bien qu’elle venait de repousser les avances de ce
brutal. Lorsque le clerc partit, il l’accompagna
sur le palier sous prétexte de l’éclairer et en réalité
le gourmanda. Laure ne put saisir que cette excla
mation : « Maladroit! »
— Pourquoi l’appelais-tu maladroit ! questionnat-elle douloureusement émue.
— Il a failli éteindre ma bougie en rallumant
son cigare.
— Ah I ne lui trouvais-tu pas une drôle de mine,
ce soir?
— Moi, je l’ai trouvé comme d’habitude, répon
dit Henri gardant une tenue maussade; et il se
coucha brusquement, le dos tourné.
A minuit, Laure se releva, et, sans se soucier
du froid, elle s’étendit, ne pouvant dormir, dans les
coussins, à côté du foyer où brûlait une bûche.
Les regards hypnotisés par la braise mourante,
suivant les étincelles qui filaient, muettes, au
218
l’animale
vague noir de l’âtre, elle pleurait. De quoi se plain
drait-elle ? n’était-elle pas plus coupable que lui !
Elle l’avait trompé en son absence et avait eu la
bassesse de ne pas le lui dire ! Il fallait cesser
toutes relations, briser les dernières chaînes, mais
il finirait mal et lâchement leur pauvre amour !
D’ailleurs, avec le prochain renouveau revien
draient les folies de ses sens, elle le tromperait
encore. Lion, se glissant vers sa maîtresse, la flai
rait, ronronnait.
— Toi, tu es toujours là quand je pleure, mur
mura-t-elle agacée. Qu’est-ce tu as donc à m’es
pionner ainsi ?
L’animal se dressa, posa ses deux pattes sur ses
épaules, très délicatement lui lécha les joues,
buvant ses larmes. Alors elle eut un de ces étonne
ments profonds qui apaisent les douleurs les plus
violentes, puisqu’ils bouleversent l’ordre établi
dans la nature. Gomme une mère peut être heu
reuse de voir s’épanouir l’intelligence de son en
fant, elle fut ravie, se sentit privilégiée parmi les
femmes, se consola de toutes ses tristesses en une
explosion de passion pour les humbles, et remercia
ce chat de lui avoir parlé.
XIV
Laure, dès le mois d’avril, aux premières nuits
tièdes, recommença ses vagabondages sur les toi
tures ; elle profitait du vertueux sommeil d’Henri
pour se lever avec la lune, et allait courir dans ce
qu’elle nommait son jardin. Bizarre jardin, planté
de tuyaux de tôle, fleuri de girouettes, solitude
effrayante où soufflait une bise enragée, désert de
pierre dont les folles herbes étaient représentées
par le hérissement de la ferraille et les rugosités
des tuiles, formidable pays dont elle devenait la
reine à l’heure des chevauchées félines.
— Tu tomberas dans la rue et tu seras cause
que nos concierges feront des cancans, grommelait
Henri l’ayant surprise, à la pointe de l’aube, reve
nant du sabbat des chats.
— Ne te tourmente pas, mon cher ami, on ne
rencontre personne là-dessus, et tu ne peux pas
m’accuser d'y donner des rendez-vous, lui répon
dit-elle en souriant d’un étrange sourire^
220
l’animale
Lion l’escortait fièrement, jouait à cache-cache
derrière les cheminées ; folâtrait sur les glissoires
du toit de verre et suivait ses chattes qui, quelque
fois, le menaient loin. Alors la jeune femme s’éten
dait de tout son long, en bâillant d’angoisse ner
veuse. Elle prenait un véritable bain de rayons
blancs, se tournant et se retournant dans la fraî
cheur stellaire comme dans une onde où se seraient
mollement défilés des colliers de perles. Elle regar
dait la ville obscure du haut de sa terrasse fragile,
avec le dédain qu’ont certains petits enfants pour
les trop grands objets qu’ils savent ne pouvoir por
ter de leurs deux mains.
Après tout, vu des astres, Paris était bien
sombre, bien boîte close. Une fumée tordue et
rabattue sur lui suffisait à le plonger dans le
néant. S’il brûlait par échappée, c’était comme une
cassolette de bronze couvant des parfums délétères
sous une cendre; et elle fronçait les narines en
respirant le douteux parfum des rues qui montait
humblement jusqu’à elle, l’idole faite pour les
arômes vivifiants des forêts.
En regardant bondir le chat, elle murmurait,
s’étirant les membres :
— Non, les hommes ne sont pas dignes de mes
ardeurs, et je ne veux plus m’égarer encore à
fouiller ce cloaque. Je suis lasse... Tant pis ! Que
cela finisse comme ça voudra.
Elle se disait qu’à culbuter la fourmilière d’un
coup de talon elle n’en verrait jamais jaillir l’amant
l’animale
221
fauve qu’elle attendait, et jamais on n’y découvri
rait torture voluptueuse pareille à la sienne. Les
hommes, là-dedans, se lamentaient sur les infidé
lités des femmes, et les femmes restaient victimes
de l’impuissance des hommes sans se révolter, sans
leur crier : « Qui êtes-vous pour oser vous plaindre?
Vous n’avez ni générosité d’âme, ni générosité
physique ! » Une espèce de folie, faite de vertige
mélancolique et d’orgueil, lui venait à parcourir
ses domaines ; elle se sentait de force à lutter
contre son ridicule belluaire, à se débarrasser de
lui en le mordant au cœur une bonne fois pour le
punir de l’audace qu’il avait eue, ce mesquin, en
fournissant à ses crocs non pas de la viande rouge,
mais du carton ! Puis rêvant d’un voyage dans les
nues, à cheval sur le croissant d’or comme une
sorcière, elle irait trouver les monstrueux matous
tapis dans les greniers des cieux, les matous fan
tastiques et caressants qui la guettaient avec des
prunelles luisantes, par les lucarnes des étoiles.
Une nuit, elle alla jeter un ruban à travers la
fenêtre ouverte de la mansarde où dormait le jeune
garçon qu’elle avait si désespérément troublé,
l’automne précédent, et cela l’amusait de rendre
cette malice à celui qui sertissait de si beaux yeux
de chat ! N’était-elle pas la jolie fée protectrice des
félins sensuels, la fée passant en laissant après elle
une subtile odeur de musc, un peu de sa fourrure
de coquette angora? Et elle se sauva sournoise
ment, n’attendant pas la réponse. Le lendemain,
222
l'animale
vers onze heures, elle se coucha à sa place favorite,
au milieu du cristal dépoli, plus énervée qu’à l’or
dinaire, tandis que Lion exprimait les pensées de sa
maîtresse en son langage féroce, miaulant, sur les
gouttières, à des amours impossibles. La croisée
de la mansarde était éclairée, on voyait la silhouette
maigre de celui qui l’habitait se coller contre les
vitres anxieusement. Avec le printemps, la belle
vision, la coureuse chimérique, était de retour.
Gomment se risquer, pourtant, à lui rapporter le
nœud de ruban que la brise avait lancé, la veille,
dans sa mansarde? Il en avait si souvent été pour
ses frais de dangereuse promenade, le pauvre
gamin !
— S’il me rejoint, je tâcherai de l’apprivoiser, et
il servira à ma vengeance, pensait la jeune femme
perplexe, mais il m’a sans doute oubliée, quel dom
mage ! C’était un rival qu’Ilenri n'aurait certes pas
inventé, ce voyou! Moi, je le trouve gentil! Ah!
Henri saura un jour le cas que je fais de lui. Il
faut qu’il le sache. Je le veux, car je ne me prosti
tuerai pas pour lui plaire ! Je me donnerai pour
mon plaisir et non pour le sien. Je ne peux pas
me laisser congédier comme une servante. Oui, je
me vengerai, ça consolera mon cœur et contentera
mon corps en même temps !
Soudain, la lampe de là-bas s’é.teignit ; Laure
perçut le bruit d’une fenêtre s'ouvrant discrète
ment, une ombre déambula de cheminée en che
minée, et la jeune femme, isolée du reste de la
l'animale
223
terre, à cent lieues du monde civilisé, oubliant les
lois et les mœurs pour ne se rappeler qu’elle était
aussi libre que le vent qui dénouait ses cheveux,
se tînt prête à entamer l’idylle.
— Vous prenez le frais, madame? soupira une
voix timide.
Laure le vit s'allonger en face d’elle, sur les
tuiles inclinées du toit voisin, ses deux mains
accrochées à deux crampons de couvreur, ses
jambes crispées sur la gouttière à quelques centi
mètres de l’abîme, et si souple, si mince, qu’il en
paraissait annelé comme un scolopendre. Il était
vêtu du petit veston de toile bleue, cintré au dos,
des ouvriers en costume de travail, Ses cheveux
châtains, frisottant sur le front, s'ébouriffaient
aux coups de vent rageurs, et ses yeux clairs, lim
pides comme deux diamants, reflétaient les rayons
lunaires jusqu’à s’en incendier. Il montrait, en par
lant, des dents aiguës, auxquelles un pain dur ne
devait jamais résister. Moitié jeune renard, moitié
jeune singe, il était gracieux avec une insupportable
pointe de gouaillerie ; mais pour la minute, il de
meurait timide, tout honteux en présence de cette
princesse folle qui lui rappelait une histoire dont
le souvenir le remplissait de confusion.
Laure, de son côté, allongée en sphinx, moulée
dans sa robe de chambre de velours noir, les mains
unies sous son menton, sa belle natte serpentant
sur sa croupe, lui faisait un vis-à-vis diabolique.
Elle répondit avec un clin d’yeux railleur :
224
l'animale
— Oui, monsieur, je prends l’air. Je ne respire
bien qu’ici. Ça vous étonne?
— Oh ! vous êtes chez vous, et il n’y a pas d’autre
voisin que votre serviteur. Moi, je ne suis pas pour
vous dire des malhonnêtetés, madame.
— Je l’espère, monsieur.
— Ne me dites donc pas monsieur. Je m’appelle
Auguste.
Ils se contemplèrent en silence un moment.
— Je voudrais tout de même bien savoir où c’est
que vous passez pour rentrer. Je n’ai pas encore
pu débrouiller l’endroit dans tous ces carreaux.
— Vous avez donc cherché sans ma permis
sion?
— Faites excuse, vous n’avez pas demandé la
permission, vous, pour fourrer le nez dans mes
vitres!
Laure sourit.
— Monsieur Auguste, vous parlez trop fort.
Quelqu’un dort là-dessous.
Elle désigna le vasistas baissé, qu’elle fermait
toujours afin qu’Henri n’entendît pas les furieux
miaulements de Lion et ses ébats nocturnes.
— Bon! suffit, je comprends, c’est votre mari!
Elle répondit, fixant ses yeux sombres sur ses
yeux clairs :
— Non, ce n’est pas mon mariAuguste, qui allait le dimanche au théâtre,
esquissa un geste rapide de pâmoison en mettant
la main sur sa poitrine et faillit dégringoler. 11 se
l’animale
225
raccrocha et se remonta un peu plus près de la
jeune femme. Une crête de tuile fleuronnant le
toit les séparait seulement, et Laure vit, d’une
manière très distincte, dans l’échancrure de son
veston de toile bleue, toute la maigreur déliée de
son cou, sa pomme d’Adam qui saillait.
— Pauvre chat efflanqué, songea-t-elle, manget-il à sa faim?
Elle ajouta plus haut :
— Vous êtes ouvrier bijoutier?
— ... En toc, madame, pour vous servir à l’oc
casion.
— Et vous gagnez?
— Ça dépend, des fois quatre francs par jour, des
fois cinq. Je suis brunisseur et monteur à cro
chets...
— Ça se voit! lit Laure, lui indiquant les cram
pons qu'il tenait ferme.
Il éclata d’un bon rire joyeux.
— Vous avez joliment l’œil, madame! Pardon,
faut dire : mademoiselle, n’est-ce pas?
— Oui. Vous êtes Parisien, monsieur Auguste?
— Né natif. Mes père et mère ont claqué depuis
longtemps, et c’est mon oncle qui m’a mis en
apprentissage. Bon métier. Je travaille chez moi
quand l’ouvrage presse. Demandez monsieur Au
guste Ternisier, la porte à gauche sous les combles.
— Je ne demanderai rien du tout, mais j’irai
voir vos bijoux en passant par les toits, si vous
voulez !
13.
226
l’animale
— G’est que je n’ai pas le droit de vous les
vendre moi-même, mademoiselle, ça ferait du gra
buge... j’en suis responsable.
— Je jouerai avec sans les acheter.
— Elle a envie de voler, cette gosse-là! pensa
Auguste.
L’entretien languit. Malgré son admiration pour
elle, il avait senti un froid lui courir dans le dos.
Lion vint le flairer, jura, bondit, et cela fit une
diversion.
— Dites-moi, Auguste, seriez-vous capable de
me rendre un grand service? murmura Laure, s’ap
prochant et l’effleurant de ses cheveux.
— Oh! mademoiselle, je venais pour vous ren
dre ça, déjà!
Il lui tendit un nœud de ruban rouge qu’il sortit,
tout chaud, de sa veste.
— Merci, mon ami, mais il s’agirait d’une chose
plus difficile.
— Faut voir le prix, d'abord! goguenarda-t-il,
la regardant en dessous.
— Je peux vous donner un beau billet de banque
si vous le désirez.
Le sang d’Auguste ne fit qu’un tour et lui em
pourpra son visage pâle.
— Vous voulez me donner un billet de banque,
vous?
— Oui, pour une paire de gifles que vous flan
queriez à un monsieur que je n’aime plus...
— Tonnerre!
l’animale
227
L’adolescent se leva, tout debout sur la pente
de la toiture, et bondit, comme Lion.
— Faudrait pas vous «foutre de moi, mademoi
selle! Je suis un nigaud, mais je suis pas sourd!...
— Vous trouvez que cent francs...
— Répétez pas ça, ou je vous jette par-dessus le
bord.
Il se croisa les bras, se campa dans la clarté de
la lune, formant une grande ombre gesticulante
sur le toit blafard.
— Je vous connais pas, reprit-il exaspéré, je
sais pas d’où vous provenez ; vous m’avez causé
de la peine, un soir, et je vous ai cherchée, sur les
toits, à en perdre le boire et le manger; je crois
même que mon cœur en a fait une maladie...
Cependant, faudrait pas abuser de ma patience;
oh! je sais bien que c’est défendu de rigoler avec
les filles de la haute quand on est du pauvre
monde, mais je ne vous dis pas de mauvaises
paroles, j’ai pas manqué de respect à votre robe
de velours... alors, je vous retire l’autorisation de
m’insulter.
— Voyons, mon enfant, je vous insulte en vous
offrant de vous enrichir?...
Auguste, frissonnant, la regardait d’un air peu
reux.
— Vous me prenez pour un souteneur! lâcha-til, claquant des dents.
— Un souteneur, répéta Laure ahurie.
Et elle ajouta, éclatant de rire :
228
l’animale
— C’est vrai, mon Dieu, je n’y pensais plus.
— Vous trouvez ça drôle, vous ?
— Ne vous fâchez pas, Auguste, et surtout ne
criez pas si fort!... Allons, parlons d’autre chose.
— Qui c’est qui vous embête ? Hein !
Il s’allongea de nouveau en face d’elle, mais
cette fois la tête touchant sa tête, les yeux dans les
yeux.
— Je voudrais donner une leçon à un individu
qui oublie que je l’ai aimé.
— C’est donc possible de vous oublier? balbutia
l’adolescent, les lèvres palpitantes.
Laure, flattée de ce naïf hommage, lui sourit.
Un instant, comme un double éclair livide, leurs
bouches ouvertes laissèrent étinceler leurs dents
de jeunes loups.
— Hélas!... soupira Laure.
— Voilà pourquoi vous êtes un brin folle, et
pourquoi vous galopez la nuit sur les gouttières?
—-, Peut-être, mon cher enfant.
— Ah! vous pouvez vous vanter de m’avoir
estomaqué, mademoiselle la trop curieuse! Ce que
vous sentez bon, tout de même! Et dire qu’il y a
des femmes, comme ça... presque autant qu’il y a
là-haut de chandelles!
Et il montra les étoiles.
— Auguste, c’est à votre tour de vous tromper,
vous me prenez pour une fille et je suis... une
amoureuse...
Il pouffa.
l’animale
229
— C’est comme si ton chien mordait le mien,
naturellement.
— Vous ne saisissez pas, grand gamin ! J’aime
pour de l’amour et non pas pour de l’argent.
— Et moi, mademoiselle, fit l’ouvrier d’un ton
contenu, je ne vous servirai pas pour de l’argent;
e vous obéirais pour de l’amour, si je vous plai
sais...
Laure demeura pensive. Il lui plaisait.
— Je suis trop mal nippé, hein? souffla le jeune
garçon, essayant de railler encore, le gosier serré
par une intense émotion.
— A moins, ricana-t-il, que vous préfériez à mes
nippes une belle broche en cailloux du Rhin.
Laura secoua la tête.
— Vous êtes un méchant petit drôle, Auguste.
— J’ai toujours pas des guiches, mademoiselle !
Et, crachant dans ses doigts, il fit semblant de
se plaquer des accroche-cœurs aux oreilles.
— Taisez-vous donc !
<
— Voyons, parlons peu et parlons bien. Qu’estce que vous désirez que je fasse, ma petite bour
geoise ?
— Ecoutez-moi, Auguste, je veux que cet homme
s’en aille le premier.
— Bah! il vous gêne !
Laure lui saisit les épaules.
— Il a voulu me forcer à le tromper !
— Ah ! bien, si c’en est un, je cogne gratis : j’ai
horreur de ces bêtes-là, moi.
230
l’animale
— Mais non, c’est au contraire un très honnête
homme, vous ne comprenez pas, il a voulu se
débarrasser de mon amour, qu’il trouve encom
brant parce qu’il va se marier.
— En voilà une histoire. Et ce monsieur, vous
l’aimez... toujours.
— Oh ! je l’aime... moins.
— Il vous entretient, n’est-ce pas?
— Il est comme mon mari depuis trois ans, mais
je n’ai pas besoin de lui, je vous l’affirme.
— Etil dort là-dessous?...
— Juste là-dessous.
— 11 vous laisse courir sans s’informer?
— Oui.
— Blagueuse !
Et le jeune ouvrier, moitié souriant, moitié vexé,
lui envoya un coup de coude.
Laure s’étira, les yeux clos, ramenant la tresse
de ses cheveux autour d’elle.
— Puisque tu me trouves jolie.
Auguste Ternisier frissonna, eut la tentation de
s’emparer de la tresse qui flottait et tout brusque
ment se releva.
— Nom de nom, ce que vous vous foutez de
moi'.... Tenez, j’aime mieux vous fausser compa
gnie, je dois me réveiller de bonne heure, et vous
me donneriez de mauvais rêves. Bonsoir!
Il resta une seconde à la regarder, debout, le re
gard luisant, sa langue léchant ses lèvres de l’air
L ANIMALE
231
cl’un petit garçon qui convoite une gourmandise.
— Tout de même, vous me feriez faire de fières
sottises; seulement, on a de lajugeotte, et je vois
bien votre idée.
— Tu as peur!
— Moi, peur... vous ne me connaissez pas, ma
demoiselle, je vais droit mon chemin et je me dé
brouille. J’en ai déjà flanqué des paires de gifles...
Peur! oh! là! là!... Au revoir! Si la fantaisie vous
reprenait de visiter mes « cliquailles », vous savez
l’adresse, la porte ouvre sur le ciel. Rebonsoir...
Il s’arracha au plaisir grisant qu’il éprouvait,
courageux comme un vieux philosophe. Laure le
suivait de ses prunelles sombres.
— Toi, tu reviendras! murmura-t-elle.
Elle se souvenait, oh ! d’un souvenir très vague,
de l’enfant dont elle avait fait son esclave, étant
enfant elle-même, de ce petit Marcou Pauvinel.
— Marcou était le premier, est-ce que celui-là
sera le dernier, songea-t-elle douloureusement,
car je me sens triste à mourir... Ils sont tous si
lâches.
Lion et elle rentrèrent dans la chambre jaune.
Quelques jours s’écoulèrent. Auguste rôdait.
Laure ne montait plus sur le toit. Enfin, un diman
che soir, la jeune femme vint frapper à la vitre de
la mansarde. Il lui ouvrit éperdument.
— Vous !
— Je viens voir vos machines brillantes.
— Q’est-y de la folie, mon Dieu, d’aller traverser
232
l’animale
des endroits comme le grillage de la cour... vous
finirez par piquer une tête.
Il lui passa une chaise, la fit sauter et lui étala
tous les faux bijoux sur la table.
— On a de quoi s’offrir des jolies femmes, pas
vrai ?
Un moment elle trempa ses doigts dans ce tas de
verroteries, puis elle dit gaîrnent.
— Tu sais, j’aime mieux les étoiles.
Il perdait plante complètement. A présent, il
pouvait se convaincre qu’elle ne désirait ni le
voler, ni le dépouiller par la persuasion, et, plus
inquiet encore, il se demandait s’il n’aurait pas
mieux valu la laisser se morfondre derrière les
vitres.
— Pourquoi n’êtes-vous pas venue plus tôt?
questionna-t-il, en rangeant ses bijoux dans leur
carton garni de papier de soie et de ouate.
— Il pleuvait.
— C’est une raison. Est-ce que vous n’accepte
riez pas un petit verre de douceur... Hein ! Nous
descendrions au café du coin. Ici, on ne vous con
naît pas, et le concierge est un bon diab’e.
— Non, je n’ai mis qu’une mantille... D’ailleurs,
cette robe de velours...
— Oui, ça vous ferait remarquer, interrompitil, d’un ton boudeur.
— Voulez-vous me reconduire... Auguste.
— Déjà ? Je voulais vous dire des choses, made
moiselle, beaucoup de choses...
l’animale
233
— Vous me les direz sur les toits.
Il haussa les épaules.
— Encore votre idée ! Oh ! vous avez un sacré
caractère, vous!
Ils enjambèrent l’appui de la fenêtre, gagnèrent
la petite terrasse blanche la main dans la main.
Auguste constata que le vasistas était béant.
— Voilà l’entrée de mon appartement. Je ne suis
pas une fée, je ne m’évanouis pas à travers les nua
ges, déclara Laure.
Ils s’étendirent côte à côte, parce qu’à la longue
on pouvait avoir le vertige en demeurant debout.
— Il est donc parti ? souffla-t-il doucement.
-Qui?
— Le monsieur !
Elle eut un sourire mystérieux en lui répon
dant :
— Pas tout à fait.
Elle reprit, après un long silence durant lequel
il la contempla tout à son aise, le front penché,
l’œil chargé de langueur :
— Vous vouliez me dire des choses... Auguste ?
— Voilà, quand je vous regarde, ça me produit
le même effet que quand je regarde longtemps la
lune, j’ai envie de pleurer et je ne trouve plus mes
paroles.
— Je vous intimide, moi, une bonne camarade?
— Non, vous n’êtes pas une camarade! Oh! si
vous portiez un petit bonnet avec des grandes pen
deries comme les nounous... si vous aviez un ta
234
i/animale
blier de cuisinière ou une boîte de modiste...
— Quel rêve! interjeta Laure en riant.
— Nous nous épouserions et nous irions manger
des gibelottes du côté de Suresnes où habite mon
oncle !
— Si vous tenez aux gibelottes, pas besoin de
s’épouser pour aller à Suresnes.
— Il y a le monsieur !
Laure s’amusait à frapper le cristal dépoli du ta
lon de ses mules, et elle riait très haut, d’un rire
mauvais.
— Le monsieur t’effraye donc bien, grand sot !
— Vous l’aimez.
— Non, il me paye, rien de plus.
— Oh! s’écria le jeune homme devenant farou
che, répète pas cette saleté, je suis capable de te
pousser dans la rue!... G’estque je t’aime, entendstu bien, j’ai le cœur tout barbouillé de toi !... Et
voilà tout un hiver que ça dure ; j’ai beau me dire
que tu n’es pas pour mon sacré museau d’ouvrier,
j’en pince pourtant comme un imbécile... Je te
flaire dans le vent comme un chien flaire son
maître. Je voudrais me périr et je voudrais te
battre ! Je ne sais plus si un et un font deux, à tel
point, vois-tu, que si tu te moques encore de moi,
je n’aurai plus de cervelle. Je cognerai sur celui
qui t’embête... Mais pour Lavoir, oh! rien que
pour t’avoir !... Non, c’est-y malheureux, je lui ai
dit et je voulais pas...
Il se cacha la figure dans ses bras, désolé.
l’animale
235
— Bête... est-ce qu’on peut mettre l’amour en
prison? Il sort toujours une lois ou l’autre. Je te
pardonne.
— Dis.-moi ton nom, je t’en prie, je le ferai gra
ver là, dans une couronne de lauriers.
Et il désignait la place, un peu au-dessous du
sein gauche.
Laure partit d’un franc éclat de rire, tandis que,
tout confus, ayant le pressentiment qu’il avait dit
une énormité selon les jugements du monde où
vivait la jeune femme, il ajouta :
— C’est l’usage et ça compte pour un des meil
leurs serments.
— Embrasse-moi, ça vaudra ta couronne de
laurier, mon amoureux.
Il se glissa tout près d’elle, l’enlaçant de ses
bras maigres et souples.
Laure eut la sensation d’être enveloppée par un
enfant, et il lui sembla frais, à toucher delà lèvre,
comme un fruit vert.
— Mignon, ce n’est pas très raisonnable de
s'embrasser ainsi au clair de lune.
— Revenons chez moi !
— Non, c’est moi qui t’invite. Descendons.
Le jeune homme comprit alors ce qui allait
arriver. Elle le menait, sans doute, à une tuerie, et
il s’était laissé conduire comme un pauvre toutou
pour un morceau de sucre. Au paroxysme de la
fièvre, il ne pouvait plus reculer, il avait réellement
le vertige, sa tête « sonnait les cloches », et il
236
l’animale
sentait ses genoux se dérober sous lui. Pas moyen
de fuir, il serait tombé dans les abîmes des toi
tures, et pas moyen de refuser de la suivre: un fil
qu’il essayait de casser sous ses doigts frémissants
l’attachait à la rusée femelle. La coureuse des
gouttières traînait le mâle après elle, car elle
embaumait le musc! D’ailleurs, il avait trop désiré
les jolis jupons de soie qui font « froufrou », dans
ses rêves abominables, il fallait qu’il fut puni.
— Bibi est foutu! formula-t-il intérieurement.
— Où faut-il passer? bégaya-t-il en crispant ses
ongles sur sa robe de velours noir, molle et sombre
comme cette tiède nuit printanière.
— Par ce trou! murmura-t-elle, lui montrant
l’ouverture béante.
Il aurait maintenant passé par le « soupirail de
l’enfer », selon une expression chère à Alexandre
Dumas, dont il connaissait tous les drames.
Avant de se hasarder, ils écoutèrent et se
penchèrent.
Ils perçurent un bruit de pas précipités, des
lumières s’allumèrent successivement, le fond
brumeux s’éclaira, et les splendeurs delà chambre
jaune rayonnèrent aux yeux éblouis du pauvre
garçon. Il descendit le second, tenant toujours sa
robe.
Henri, réveillé par le bruit de ces mules talon
nant le vitrage, le bruit des voix et des éclats de
rire, s’était jeté à bas de son lit en se doutant bien
que quelque sca-ndale se préparait. Ou les con
l’animale
237
cierges, sortant d’un grenier, la tançaient brutale
ment, ou un voisin facétieux lui donnait lâchasse.
En tous les cas, ce serait très ennuyeux de se
livrer à des discussions. Il s’habilla, cherchant
avant tout à se présenter d’une façon correcte, et
il achevait de boutonner ses manchettes quand les
jeunes gens lui tombèrent du ciel. Laure, très
calme, en apparence, les lèvres écartées sur ses
dents retroussées, deux dents avançant à droite et
à gauche de la mâchoire supérieure qu’elle avait
comme deux petits crocs sinistres, lui dit
simplement :
— Tiens, vous ne dormez plus?
Suffoqué par ce vous lancé d’un ton sifflant, il
mit la main sur ses yeux encore bouffis de sommeil.
— Voyons, ma chère, que signifie tout ce tapage,
vous m’avez épouvanté!
Puis, se tournant, de plus en plus abasourdi, il
examina Auguste qui se redressait, humant l’air
comme un bon chien sur la piste.
— Quel est ce drôle? demanda-t-il hautain.
— Ce drôle! gronda le jeune garçon, serrant les
poings. Attendez un peu pour me traiter de drôle,
s’il vous plaît! Moi, je viens pour vous dire que
vous gênez mademoiselle, voilà ! Elle racontait
que j’avais peur, alors j’ai sauté pour lui prouver
le contraire.
— Il est ivre! fit-il, ayant l’idée qu’il allait être
ridicule s’il se fâchait tout de suite.
11 grommela :
238
l’animale
— Mais, mon jeune ami, je n’ai pas l’habitude
de recevoir à celte heure-ci, et je vous conseille de
reprendre le chemin du toit... à moins que vous
ne préfériez passer par la fenêtre.
L’aventure devenait tellement formidable pour
un homme de sang-froid qu’il se sentait désarmé.
— Monsieur, continua-t-il, s’adressant à Laure,
est-il couvreur ou fumiste?
— C’est mon amant! répondit-elle avec une
effrayante tranquillité.
Elle était si pâle, si résolue, qu’il n’eut plus
envie de sourire : il avait compris.
— Ça, ton amant? s’exclama-t-il, en levant le
bras prêt à la souffleter.
L’adolescent, les deux poings réunis sur la poi
trine, ne le lâchait point du regard.
— Misérable! Oh! la misérable! répéta Henri
tout livide, marchant vers elle.
Laure se trouvait devant la grande glace de sa
chambre, et, en s’approchant d’elle, il aperçut sa
face bouleversée, en dessus de son épaule, il ne se
reconnut pas. C’était lui, cet homme calme qui
allait frapper une femme... et une gueuse qu’il
n’avait jamais aimée... Lafrapper parce qu’elle était
folle... C’était lui, ce visage blême, cette bouche
écumeuse! Allons donc! Subitement, sa colère
s’éteignit. Il s’était juré de ne jamais être ridicule,
et il convenait de terminer cette horrible farce par
un acte de courtoisie, du fin scepticisme tiré du plus
profond de son être si remarquablement bien élevé.
l’animale
239
— Mes félicitations, ma chère! dit-il d’une voix
sourde, toisant Auguste, toujours sur la défensive.
Et, se dirigeant du côté d’un fauteuil où s’étalait
son ulster, sa canne, son chapeau, il prit ces diffé
rents objets avec un soin méticuleux, affecta de
vérifier le contenu de son étui de fumeur, s’empara
d’un cigare, puis, l’allumant à l’une des bougies
du candélabre qui flambait au coin de la cheminée :
Vous permettez, murmura-t-il avec une
aisance de si bon ton qu’Auguste laissa retomber
ses poings désormais inutiles.
— Je n’oublie pas que vous êtes ici chez vous,
Laure, ajouta Henri, et je me retire... tout à fait.
Demain, j’aurai l’honneur de vous envoyer ce que
je crois vous devoir. Adieu.
Il gagna la porte d’un pas très assuré, l’ouvrit,
se tourna pour du seuil regarder curieusement le
jeune drôle, son remplaçant.
— Pauvre petite! La singulière névrosée!
pensa-t-il,
Et la porte se referma.
Laure poussa un cri terrible en se renversant en
arrière.
Elle s’éveilla, au bout d’un mois, comme d’un
songe, et contemplant, étonnée, ses mains qui
reposaient sur la douceur de sa couverture jaune
dans la chaleur bienfaisante d’un rayon de soleil
venu des vitrages ; elle soupira :
— Et Lion, mon cher Lion, est-ce qu’il est parti,
lui aussi?
La concierge, chuchotant avec un vieil homme
d’aspect grave, dit en élevant la voix :
— Elle parle de son chat qu’elle aime beaucoup,
monsieur.
— Tant mieux ! T^ant mieux ! répondit sur le
même ton le médecin, la voilà hors de danger.
Plus d’émotion, la solitude, et je n’aurai pas
besoin de revenir. Voyons, mademoiselle, tendez-moi votre pouls?
Que lui voulaient ces deux fantoches? Laure
essaya de se soulever, et il lui sembla que la queue
de ses cheveux, changée en un énorme serpent de
24i
l’animale
plomb, la tirait par derrière; sa tête, si lourde,
reglissa sur l’oreiller, une violente douleur aux
tempes la fit crier, puis elle dit, s’exaspérant :
— Laissez-moi, je ne suis point malade. Où est
Lion?
— Il est sur le lit, mon enfant, il dort. Oh! vous
n’avez plus la fièvre, il faut faire comme lui; du
repos, du repos!...
Et le médecin sortit. Laure baissa les paupières,
s’assoupit malgré elle, pensant quelle avait dû,
selon les prévisions d’Henri, s’écraser dans la rue
en courant les toitures. Si elle allait se retrouver
infirme, les jambes brisées?
Elle voyait défiler, devant elle, une série d’images
grotesques nageant dans du rose et du jaune,
beaucoup de jaune. D’abord un garçon de
dix-huit ans, maigre, avec des pieds poilus comme
un satyre et portant une veste de toile et une cas
quette; il prenait Henri à la gorge, Henri s’éva
nouissait peu à peu en chimère grimaçante dans
la fumée de son cigare, il ne restait plus qu’un
rideau de fumée très épaisse, puis le rideau
se déchirait, fuyait en spirales et apparaissait
une ville immense qui s’étendait en bas d’une
terrasse. La terrasse montait, montait dans les
nues constellées de pierres précieuses; la lune
s’approchait, fabuleuse, toute en or, et un chat
noir, bombant le dos, venait y faire ses grilles. La
malade se sentit s’envoler lentement de la terrasse ;
elle plana un instant, les images prirent des teintes
14
242
LANIMALE
neutres et les proportions normales de simples
photographies. Elle se retrouvait dans son lit,
feuilletant un album, mais, en voulant tourner
les pages, elle eut un mouvement des bras qui la
réveilla de nouveau. Elle tâcha de se souvenir
d’une manière plus précise, et finit par se retracer
toutes les scènes ayant eu lieu un mois aupara
vant; elle se rappela son idée de vengeance, pleura.
Elle n’était pas tombée du haut d’une toiture,
mais seulement du haut de son amour.
— C’est ça, faut pleurer ! déclara la concierge
qui promenait son plumeau à travers des fioles,
sur un guéridon.
Lion, lui, vint cajoler sa maîtresse, pendant
que la bonne femme ajoutait, avec la pitié cruelle
des êtres inférieurs de l’espèce humaine :
— Pleurez, mademoiselle, vous retenez pas, ça
ait du bien... Moi, quand j’étais jeune et que je
me retenais, ça me donnait des saignements
de nez.
— Il est parti pour toujours, n’est-ce pas ? mur
mura Laure s’accoudant sur ses oreillers pour ca
resser Lion dont les yeux tristes la contemplaient
fixement.
— Ma foi, mademoiselle, on peut tout vous ra
conter à présent, je ne me mêle pas des affaires
d’amour de mes locataires, mais je sais qu’il s’en
est allé fâché, ça se voyait bien à son air... je vous
assure, quoiqu’il n’ait rien dit.
Laure hocha la tête.
L ANIMALE
243
— Soit, je l’ai voulu...
— Alors, de quoi vous plaignez-vous ! Et puis,
ma pauvre demoiselle, entre nous, un de perdu,
dix de retrouvés.
Laure l’interrompit d’un geste bref.
— Qu’avez-vous à me conter? dites-moi tout ce
que vous savez.
Lion, selon sa coutume de bête fidèle, se faufila
dans le lit, se coucha en rond à la place de l’amant
parti, et, le regard toujours plein d’une éternelle
convoitise, il lui lécha tendrement les cheveux,
semblant la supplier de ne pas approfondir la
question. Laure le serra contre elle.
— Vous en avez eu bien soin? dit-elle avec vi
vacité.
— Ah ! par exemple ! Les bêtes, ça me connaît,
un si beau matou !...
La concierge s'assit au rebord du lit et continua:
— Je ne sais tout de même pas grand chose;
enfin, vous verrez si ça peut vous servir. Le jour
que vous êtes tombée malade, j’ai vu descendre
de chez vous, de bonne heure, un petit apprenti,
coiffé à la malcontent, qui m’a crié comme ça par
le carreau de ma loge : « Je suis horloger, le mon
sieur de mademoiselle Laure, votre locataire du
sixième, m’a envoyé pour les pendules, et voilà
que pendant que je travaillais la demoiselle s’est
trouvée indisposée ; moi, ça m’embête de soigner
une femme, si vous y alliez... j’ai laissé la clef sur
la porte ! » Il était bien huit heures du matin. Ça
244
l’animale
me tourmentait, je n’avais ni vu monter l’apprenti,
ni descendre M. Alban. Je dis à Firmin, qui par
tait pour aller acheter du cuir: «Garde ma loge,
faut que j’y monte. » Je me mets à grimper quatre
à quatre. Je vous trouve les joues comme des ti
sons, les yeux pleins d'eau. Je crois que vous
passez, et je prends sur moi d’aller chercher le
médecin. Ce qui m’inquiétait le plus, c’était de ne
pas voir monsieur. Le lit n’était pas même dérangé.
Il avait sans doute descendu dans la nuit, et,
comme il était un peu avare de ses paroles, il n’a
vait pas causé... (En voilà un qui ne disait jamais
rien de ses affaires !) Pour vous finir, vous alliez
toujours de pis en pis... le médecin dit que vous
aviez un accès de fièvre chaude, que vous teniez
déjà les dispositions, mais que vous aviez dû rece
voir un coup, uneémotion, quoi!
On vous a fourré de la glace en veux-tu en voilà,
et les potions à cinquante centimes la cuillerée.
Moi, ça m’offusquait rapport à la note. J’ai eu l’idée
de fouiller vos meubles, j’ai trouvé de l’argent
dans un coffret où il y avait des chinois dessus!...
Ça m’a tranquillisée. Je vous ai mis une garde, oh!
une brave personne qui a soigné déjà la locataire
du troisième durant ses couches. Elle n’a pas sa
pareille quand elle a son verre de café noir dans les
estomacs! J’ai fait tout, quoi, pour qu’on ne puisse
pas me reprocher votre mort. Le troisième jour,
Monsieur s’amène dans ma loge; il me dit, l’air de
ne rien savoir : « Vous remettrez cette enveloppe à
l’animale
245
mademoiselle Lordès, donnez-m’en un reçu »; et
il dit encore, me tournant les talons : « Un de mes
amis viendra cette après-midi pour prendre les
choses qui sont à moi, là-haut : mes livres, mes
papiers et les meubles du petit salon. » Puis il fila,
raide comme un homme en bois ! Bon, que j’ai
pensé, l’anguille, c’est qu'ils se sont quittés, et la
petite le regrette!... malgré que... enfin, vous sai
sissez, mademoiselle, on a des yeux pour voir. Les
déménageurs faisaient du tapage. « C’est qu’elle
est très bas! » que je leur souffle. Il ne savait
même pas que vous étiez malade, Monsieur! Je n’y
comprenais plus rien. Plus ça paraissait s’éclaircir,
plus ça s’embrouillait. Mais le plus beau de l’his
toire, c’est que le petit apprenti, le garçon coiffé à
la malcontent, venait tous les matins demander
de vos nouvelles de la part de Monsieur! On a dé
garni le salon en un tour de main avec les démé
nageurs. Je me fourrais devant la chambre à cou
cher pour qu’ils n’entrentpas. D’ailleurs vous étiez
sous la glace comme un poisson sous la Seine. N’y
avait pas de danger de vous voir bouger. Moi, ça
me chiffonnait de voir partir les meubles, l’ami
de Monsieur s’en alla en haussant les épaules :
« Elle en mourra pas, qui me dit, et on lui laisse une
chambre joliment chic, un lit de satin, les instru
ments de son métier, quoi! » Les jeunes gens, ça
plaisante toujours, vous comprenez, mademoiselle.
Là-dessus, je lui tire ma révérence, trop honnête
de ma nature pour lui répondre du même tonneau,
246
l’animale
et je n’ai plus revu personne, excepté le petit mal
coiffé qui passe encore le matin de la part de Mon
sieur, et qui ne cause pas plus que lui. « Comment
ça va-t-il? » qui me fait. « Mieux » que je lui ré
ponds, et il se sauve...
Laure ne pleurait plus, elle restait pâle, au fond
de son oreiller, ses mains distraites caressant le
chat ronronnant qui clignait ses yeux doux.
— Je n’ai pas appelé quelqu’un pendant que
j’avais la fièvre, madame?
— Non, vous parliez seulement des chats; vous
avez perdu la connaissance jusqu’à hier, où j’ai bien
vu que le goût du pain vous revenait? Vous vous
mettiez à quatre pattes sur votre lit pour donner
de grands coups avec votre front contre la muraille,
et vous attrapiez des souris le long de la couver
ture. C’était une fameuse toquade, vos souris !
Vous en trouviez de tous les côtés.
— Voulez-vous me donner l’enveloppe que Mon
sieur vous a remise?
— Oui, bien sûr, je l’ai dans ma poche. Oh! je
l’ai conservée comme un saint-sacrement!...
Laure tendit la main; elle était si faible qu’elle
voyait trouble. Elle décacheta et découvrit plu
sieurs billets bleus, sans un mot ou d’adieu ou de
colère, rien que le dernier paiement de ses caresses.
Il y avait là de quoi solder la note du médecin, et
même celle d’Auguste, en supposant qu’il présentât
jamais la sienne. Henri proportionnait sa généro
sité à celle de sa maîtresse; il aurait mieux fait les
l’animale
247
choses, peut-être, si elle lui avait permis de la voir
jusqu’au moment décisif choisi par lui, et encore
il se montrait vraiment bon; après l’apparition
d’Auguste, il pouvait se retirer sans se préoccuper
d’une fille se dévergondant à ce point.
Laure murmura, navrée.
— C’est fini, bien fini!...
— Ma foi, soupira la concierge, quand on a son
terme payé pour longtemps !
La journée s’écoula paisible. Les interminables
racontars de la concierge, où se mélangeaient à
égale dose son mépris pour les situations irrégu
lières et son estime pour les jeunes gens corrects,
la berçaient et l’endormaient.
Mais, demeurée seule avec son Lion, qui la re
gardait tristement, seule avec la veilleuse funèbre
remplaçant le soleil et dessinant de grandes ombres
sur les étoffes, les vitrages, elle eut une crise d’i
nexplicable désespoir qui la rejeta en pleine fièvre.
Le pauvre animal, toutrévolutionné devant cette
malade divagante, se mit à courir d'un bout de la
chambre à l’autre. Il bondissait sur le lit, rebon
dissait sur la table, et, grimpant sur le chevet, se
penchait du haut des oreillers où la tête de Laure
se roulait de droite à gauche, comme mue par un
ressort, il grattait furieusement les draps, lui
léchait les mains et poussait des clameurs d’enfant
éploré, de ces cris qui passent par tous les tons de
la gamme, tiennent des sons aigus ou graves, pen
dant des minutes, avec la persistance d’une cloche
248
l’animale
de cristal doucement ébranlée, d’un hululement
de chouette, d’un rugissement de loup dans le loin
tain. Ge félin, comme un petit être doué d’âme,
pleurait sur le malheur de sa maîtresse et sentait
ses nerfs se tordre parce que là, tout près de lui,
les nerfs de sa mère adoptive se tordaient. On ne
devait pas s’y méprendre, il pleurait vraiment, et
Laure, entendant ses miaulements extraordinaires,
écouta, du fond de son mal, se calma un peu,
revint à elle, sans force pour se redresser; elle l’a
perçut, vers minuit, au milieu de la chambre, et ses
regards fiévreux le suivirent dans ses évolutions
bizarres. Tantôt il se plantait sur un coussin, l’air
sombre d’une créature que l’idée fixe tenaille, sa
queue rousse cerclée de bagues dejais battant ses
flancs, l’œil brillant de phosphore dardé sur ce
problème, toujours insoluble pour lui, le pauvre
simple, d’une existence humaine; tantôt il sautait
sur le lit, s’approchait de ses lèvres, les effleurait
délicatement de ses moustaches. 11 finit par s’ac
croupir sur la femme, se faisant, en dépit de son
poids de grand adulte, merveilleusement léger, la
couvrant de son robuste petit corps de fauve, la
serrant dans ses pattes veloutées,, l’adorant, puisque
aussi bien il ne pouvait la secourir.
Laure, au matin, eut un dernier sanglot qui la
soulagea. Elle réfléchit, en caressant la fourrure
de Lion. Elle ne' voulait plus mourir. N’étant pas
morte de son plongeon terrible dans l’abîme de
l’abandon, où elle avait eu la folie de se jeter la
l’animale
249
tête baissée; il fallait en sortir plus solide, plus
indifférente. Elle ne se devait à personne, elle serait
ce qu’il lui plairait d’être, ou vertueuse ou lâche,
et ne mêlerait plus si intimement les rêves de son
cœur aux désirs de sa chair. Et elle eut la vision
d’un homme-hydre : plusieurs têtes sur toujours
le même corps : et qu’importait, après tout, la di
gnité de ces multiples fronts!
Elle mangea d’assez bon appétit le déjeuner que
lui offrit la concierge. La gourmandise la reprit :
elle exigea des fraises, des gâteaux, trouva que cet
humble travail de la mastication de choses sucrées
avait bien son charme. Elle était seule! Eh bien !
sans honte, elle mangerait pour deux, en lançant
des morceaux à Lion qui salirait le tapis si tel était
son plaisir. Elle établit le bilan de ses ressources,
et conclut qu’en n’économisant pas elle vivrait
encore une année très à son aise. Ensuite... on ver
rait. C’était déjà, pour elle, bien courageux d’avoir
tenu à s’assurer d’un peu plus que du moment
présent.
Laure ne tarda pas à se lever. Encore très faible,
elle allait de son lit aux coussins disposés en divan
près de la baie vitrée qu’on lui ouvrait toute
grande, et elle demeurait là, demi-nue, des jours
entiers, s’imbibant d’air et de lumière, puisant des
forces à ce qui est la source de tout bien-être pour
les animaux, aux rayons du soleil, buvant par tous
les pores cette liqueur de feu, ï’eau-de-vie par
excellence des créatures peuplant les campagnes.
250
l’animale
Elle caressait les poils fins, irisés de Lion, et la
chère bêle, d’une langue savante, s’actionnant
comme une experte femme de chambre à édifier
une coiffure de bal, lui lustrait les cheveux.
On était en juin, on laissait le vasistas rabattu
pour que l’animal pût s’absenter la nuit. Une heure
ou deux, il courait les gouttières, puis il revenait
vite, miaulant, ronronnant, rouinnant,rominagrobisant, ayant l’empressement comique de quel
qu’un qui s’excuse d’avoir quitté la malade confiée
à ses soins. Un soir, il rentra un objet blanc au
cou, la physionomie furibonde, se roulant en pelote
sur le tapis pour s’ôter ce désagréable collier de
ficelle. 11 portait une lettre. Laure sourit et lut la
missive contenant cette unique phrase, écrite d’une
belle écriture de collégien.
« Je voudrai bien vous voire. C'est-y possible ? »
Le gamin avait eu l’idée d’utiliser les rendez-vous
nocturnes de Lion pour obtenir un rendez-vous
personnel ; Laure lui répondit par le même cour
rier: « Oui. Vous connaissez la route ». Le soir sui
vant, elle se peigna longuement au miroir, mit sa
robe rouge, le cœur moins serré, respirant plus
librement, heureuse presque de se livrer à de nou
velles provocations. Ouvrier bijoutier ou fils de
famille, un mâle c’est toujours le mâle ! Elle
était absolument décidée à ne pas lui céder, et
cependant elle ne voulait pas lui faire mauvaise
mine.
Vers dix heures, Lion s’émut d’un grattement de
l’animale
251
rat venu du plafond, puis il gronda, gardant une
rancune contre le farceur qui lui avait noué une
ficelle au cou, et s’enfuit sous le lit.
Auguste descendit en quelques bonds. Il s’ar
rêta, la dévorant de ses yeux clairs.
— Oh ! ce que ça vous a changée, tout de même,
cette fièvre, mademoiselle Laure ! murmura-t-il,
fronçant son museau de singe ; vous n’avez plus
que les deux quinquets !
Elle tressaillit nerveusement. Ces expressions
vulguaires, après l’avoir fait rire sur les toits, lui
déplaisaient maintenant dans sa chambre, ou
Henri causait, autrefois, en phrases si correctes, si
mesurées. Sa chair et son cœur amollis par la souf
france étaient mûrs pour les raffinements des poé
sies amoureuses, et elle aurait bien voulu qu'on
la ménageât davantage. Elle se sentait tout à fait
morte... aux hommes comme il faut, mais elle ne
renonçait pas encore aux flatteries élégantes, aux
câlineries gracieuses. Si la passion, pour elle, n’a
vait jamais eu d’habit, elle lui reconnaissait un
idiome spécial, une sorte de mystérieux mot
d’ordre dont elle ne pourrait se passer. Quand elle
se rappelait Armand de Bréville, elle semblait
ouir l’écho d’une musique délicieuse qui la ra
vissait, bien qu’elle ne la comprît pas, et elle eût
souhaité d’être encore aimée par un fou très spi
rituel.
— Auguste, mon cher enfant, je suis malade. Tu
serais gentil de me parler... moins haut.
262
l’animale
Le jeune garçon courba l’échine, et, rampant sur
les coussins épars, il se blottit à côté d’elle, tout
tremblant.
— Je vous ai fait peur! Excusez-moi, mademoi
selle Laure ! je vois que vous me détestez aujour
d’hui ! Ah ! c’est que j’ai cassé votre poupée ! je
suis cause de tout, n’est-ce pas? C’est de ma faute,
hein, s’il est parti? Et si je me plaignais, moi, du
rôle que vous m’avez fait débiter comme à l’Ambigu ? Y aurait de quoi !
Ses prunelles se noyèrent de larmes. La jeune
femme jouait avec un éventail, et elle lui frôla les
joues.
- — J’ai tort, je l’avoue, mon cher petit. Ce qui est
fini ne doit plus m’intéresser. Dis-moi, pourquoi
es-tu venu de sa part ?
— Je vais vous expliquer! Quand vous êtes tom
bée, je vous ai cru fichue, et j’ai pas voulu vous lais
ser là, toute grelottante. J’ai attendu jusqu’au
matin, et j’ai conté une histoire aux concierges;
censément, c’était lui qu-i m’envoyait pour les pen
dules... alors je suis passé chaque jour comme de
sa part, ça ne vous compromettait pas. On sait se
tenir vis-à-vis d’une belle dame. Vous avez dit :
C’est mon amant, seulement pour la frime. Même,
mademoiselle Laure, que j’ai empêché qu’on vous
coupe les cheveux! Le médecin trouvait que ça le
gênait pour ses remèdes... La concierge m’en a
touché un mot, et je lui ai répondu : Monsieur l’a
défendu. Une sale race, la race des médecins ! faut
l'animale
253
qu’ils coupent quelque chose, sans ça ils ne sont
pas contents !
Spontanément Laure lui tendit la main, ne s’in
quiétant plus de la tournure de ses phrases.
— Mes cheveux ! murmura-t-elle faisant ondu
ler sa longue tresse avec le joli mouvement de son
chat quand il reculait pour s’éviter une souillure.
Le jeune homme se précipita sur sa main gou
lûment, la garda dans les siennes.
— C’est plus fort que moi, voyez-vous, ça me
picote les yeux de vous retrouver avec une figure
de papier mâché. Ne faites pas du tout attention,
j’ai envie de pleurer, je crois que je pleure pour
de bon.
Il cacha sa face dans les plis de sa robe, sanglo
tant, et elle passa ses doigts fuselés parmi les
embroussaillements de sa tête.
— Je me sens bien, très bien, mon pauvre
Auguste ! Nous irons dans les bois, tous les deux...
je te le promets.
Elle rêvait, à la fois tranquille et désespérée,
devenue fataliste, selon la coutume de ces belles
orientales qui n’aiment plus rien pour avoir aimé
trop précocement. Un chat, un chien, un homme,
un monstre, pourvu qu’elle fût adorée au moment
où elle désirerait qu’on l’adorât !... Elle vivait de
l’amour comme certaines idoles indiennes vivent
de parfums, et elle laissait le plus humble lui
apporter son grain d’encens. D’ailleurs, puisque
rien ne se réalisait de ce qu’elle avait jadis rêvé, il
15
254
l’animale
était bien utile de réfléchir : ses faveurs, sembla
bles aux faveurs d’une déesse, tomberaient au
hasard.
— Je vous aime, balbutia le malheureux enfant,
oh ! je vous aime à en crever de dépit s’il revient,
l'aulre!
— Il ne reviendra pas.
— Vous en pincez encore pour lui, allez!
— Il est parti... chez lui, à la campagne... pour
se marier, dit-elle, hésitant entre chaque mot.
Puis, tout d’un coup, elle jeta très rapidement :
— Auguste, veux-tu me faire plaisir! Va, demain,
rue Racine; tu t’informeras!
— Vous m’envoyez rue Racine, à son hôtel?...
— Pour savoir! Je te jure que je ne l’aime
plus...
Il posa son menton, en bon caniche soumis, sur
les genoux de la jeune femme.
— J’irai, lui répondit-il, il ne faut pas vous tour
menter.
Elle ne l’aimait plus, mais qui découvrira le
secret ingénieux de cette très féminine situation :
être sûre de n’aimer plus et conserver les curio
sités, aimer encore? — Les cadavres n’ont-ils pas
de ces fléchissements de muscles vous faisant
croire à une résurrection miraculeuse ? — Laure
l’attira près d’elle et le baisa au front. Il demeura
prostré sur ses seins, saoul de chagrin et de bon
heur, cherchant des phrases pour lui résumer ses
peines.
l’animale
255
— Voyez-vous, ça finira mal, tout est chambardé,
balbutia-il. Je travaille plus, je bois plus, je
mange plus... j’ai gâché des montures, le patron
a fait du potin... et, par-dessus le marché, mon
oncle est venu et m’a dit que j’avais la tête d’un
qui fait la noce ! Elle est chouette, ma noce, à moi !
je l’aurais bien étranglé. C’est un fouinard,
l’oncle, il s’occupe de ce qui ne le regarde pas,
pire qu’un gendarme! Il prétend que j’ai une
toquade pour le jupon, et il me serre le frein en
me prenant mes économies, rapport à la gosse,
ma cousine, qu’il me collera un jour.
— Est-elle gentille, au moins, sa gosse .2 demanda
familièrement Laure parlant, comme lui.
— Oh! là! là! plateà rendre jalouse une limande,
et l'air d’avoir bu du vinaigre !... Je n’en n’ai guère
envie...
— Tu es encore un gamin, tu as le temps de
songer au mariage, toi!
— Moi, je suis une crapule, conclut brutalement
le jeune garçon.
Et il la regarda, un peu effrayé de ses propres
pensées.
— On voit passer des femmes dans des voitures,
soupira-t-il, qui sont comme de jolis fruits dans
une corbeille, et faut pas toucher !... On n’a ni
l’argent ni les habits pour leur causer! Jamais
gratis, les femmes ! Ou alors c’est des gueuses !...
Quelquefois, on se toque d’un petit chiffon d’ate
lier, on lui fait un enfant et on s’en mord les
256
l’animale
pouces toutela vie. Non, c’est embêtantces misèreslà... le bon Dieu aurait dû fabriquer des hommes
à part, pour le travail... des hommes qui n’en
seraient pas !...
Il eut un grand geste terrible évoquant des idées
socialistes. Laure ne put s’empêcher de rire.
— Laisse-moi te nourrir, mon mignon, oublie
que tu m’aimes et nous partagerons comme deux
frères.
Il la regarda de travers, en souriant aussi.
— Tenez, en attendant ma casquette neuve,
ce que je vous apporte pour vos relevailles! dit-il,
fouillant dans ses poches.
Il lui offrit une petite boîte de carton où se
trouvait une broche en stras, un bijou si fulgu
rant qu’il vous ahurissait. Les anciens instincts de
Peau-Rouge de la jeune femme se réveillèrent, et
à cette minute elle aurait bien donné, reine d’une
île sauvage, tous ses sujets en échange de cette
éblouissante verroterie.
— Tu es charmant ! Je te remercie. C’est plusbeau
que du vrai, et qu’est-ce que ça fait, après tout,
que ce ne soit pas vrai... je m’en moque!
Elle piqua la broche à son corsage.
— Ca te coûte cher... je parie que tu t’es en
detté ?
— Mais, je vous l’avais promis, répliqua-t-il
d’un ton fat, et Auguste Ternisier n’a pas deux
paroles !
A minuit, le jeune garçon discrètement se leva,
l’animale
257
n’osant pas prolonger sa cour puisqu’elle était
encore souffrante,
— Je pourrai revenir de temps en temps? de
manda-t-il, se dandinant une jambe sur l’autre, la
physionomie boudeuse.
— Tous les soirs, si tu veux, et tu me rendras
réponse demain.
— Oui, c’est décidé, j’irai là-bas, je m’informerai!
une vilaine corvée, mademoiselle Laure!
— Qui te dit que je ne tiendrai pas mes pro
messes, moi? murmura-t-elle lui tendant la joue.
Il se sauva pour éviter de faire des bêtises.
Le lendemain soir, il arriva plus tôt, bondit
simplement du toit au parquet de la chambre, et,
d’emblée, lui rendit compte du résultat de sa
mission :
— Voilà, il est déménagé, votre monsieur Alban,
il est allé se marier chez lui, en province, qu’on
m'a raconté. Vous désolez pas, hein ! Moi, j’ai mon
sacré bonhomme d’oncle, je peux guère durer ici.
Elle était devant sa glace, tressait sa chevelure ;
elle répondit, impatiente :
— Je savais bien, est-ce que tu as besoin de
prendre cette figure d’enterrement?
— Ah ! mademoiselle Laure, vos yeux sont bril
lants, vous pleurez...
— C’est le reflet de mon miroir, bête, va-t’en si
tu es pressé !
— Alors, je vous gêne?
— Tu vois bien que je m’habille !
258
L’AMM ALE
U sortit de dessous sa veste un bouquet de
jacinthes de quinze centimes.
— Tenez, encore une commission de la part du
même... fit-il rageur, jetant ses fleurs à la volée
sur le lit, et il alla grimper son échelle en sifflo
tant, l’air crâne.
Laure resta huit jours sans le revoir; mais, n’y
tenant plus, Auguste frappa un dimanche matin
au vasistas de la toiture :
— Mademoiselle Laure, glissa-t-il par l’entre
bâillement des carreaux, voulez-vous que nous
nous promenions aujourd’hui? Je suis en fonds !
— L’heure est venue de payer, pensa-t-elle, mais
en nature ; allons-y gaiement, ça m’étourdira !
Elle cria :
— J’accepte, tu m’attendras au bout de notre
rue, vers midi !
Laure fit pour cette partie de plaisir une som
maire toilette. Elle prit une robe de percale à
rayures roses, un peignoir dont elle dissimula le
corsage décolleté sous une petite veste de drap,
et elle se coiffa d’un large chapeau de paille orné
de quelques modestes coques de ruban. Sauf la
royale traîne de ses cheveux qu’elle ne put se
résoudre à rouler sous son chapeau, elle avait
l’aspect d’une belle fille du peuple qui commence
à s’émanciper. Avant de sortir, elle mit des louis
dans son porte-monnaie, un vague sourire aux
lèvres. Elle était gaie, ou mieux insouciante, réso
lue à jouir niaisement d’un beau jour : et cet
n,.. ...
l’animale
259
amour de rustre lui donnait de l’appétit, elle vou
lait y goûter en plein champ, s’imaginant que ce
serait meilleur, comme le lait frais doit être meil
leur bu dans une sébille de bois. Chez elle, c’était
trop capitonné, trop cocotte, et les souvenirs lui
auraient rendu la fièvre. Elle sortit de sa chambre,
fredonnant : mais en traversant le salon, elle eut
un frisson d’horreur... Oh ! ce vide, ces tentures
arrachées des clous et y laissant des lambeaux,
cette fenêtre sans rideaux, béante, ce parquet sans
tapis, gris dépoussiéré... C’était cela son existence
présente, un vide à traverser perpétuellement, et
il fallait le faire en courant ou accompagnée d’un
joyeux camarade, pour n’en pas tomber de déses
poir. Elle descendit l’escalier comme un tour
billon.
Auguste guettait dans un coin de rue. Il ne
s’était pas trop adonisé, heureusement, portait un
costume ordinaire et une casquette posée correcte
ment, se tenait raide, le visage tout froncé par une
anxiété mortelle. Quand il l’aperçut, il devint très
pâle, ça le bouleversa. Il répéta, la voix éteinte :
— Ohl ce que vous avez du vice, vous! On dirait
ma cousine, parole d’honneur !
— Celle qui ressemble à une limande tant elle
est plate ? riposta Laure, lui pinçant le coude.
— Ne me taquinez pas, mademoiselle Laure, je
déménage, vous savez!...
Ils prirent le bateau et s’arrêtèrent au Point-duJour, où la jeune femme débuta par acheter de la
260
l’animale
pâte de guimauve, dont la nuance verte la ravis
sait. Elle suscita une scène, parce que le jeune
homme voulait tout payer lui-même; mais elle se
regimba, déclarant qu’on ferait de moitié. Le long
du fleuve, ils se disputèrent noblement, et enfin
Laure céda, montrant ses dents de louve avec un
sourire de mauvais augure. A mi-chemin de Meudon, ils entrèrent dans un bal. Des couples tour
noyaient au centre d’une vaste tonnelle couverte
de feuilles de volubilis toutes grisonnantes de la
poudre de la route. Gà et là, un globe de verre
argenté ou doré ponctuait la verdure salie, l’étoilant comme d’une petite planète pauvre. Des filles
nouaient des mouchoirs autour de leur taille pour
empêcher les doigts du danseur de marquer, et les
garçons, ruisselants de sueur, mettaient leurs dou
teuses coiffures très en arrière, portaient des cein
tures flamboyantes. Sous d’autres tonnelles, en
forme de cage à poulets, étroites et fleuries de
boules multicolores, clochetonnées de gros lise
rons, la galerie buvait de la limonade.
Des bruits rageurs sortaient de cette foule
grouillante comme d’un combat, et on entendait
des appels de coups de talon retentir sur le sol
garni de planches, tandis qu’arrondies en un
exergue rustique des lettres peintes se détachaient
du feuillage: Au Rendez-Vous des Amis ! C’était
banal et narquois ; on s’y bourrait de coups de
poing entre deux contredanses, et les mères, dans
un coin sombre, se déboutonnaient pour faire téter
l’animale
261
les marmots à peu près sages. D’instinct, Auguste
ne voulant pas compromettre une créature qui
avait les cheveux flottants, rétrograda, mais Laure
le poussa, enthousiasmée, flairant un libre épa
nouissement de jeunes luxures. Dans ce bal, on
ne rencontrait pas un homme : c’étaient tous des
gamins de seize à dix-huit ans, quelques-uns con
servant des physionomies enfantines, des yeux
purs au-dessus de bouches fanées, et les femmes
étaient toutes gracieusement déhanchées, avec à
peine de gorge, des reins souples de bambines
couleuvres. Laure aspira cette atmosphère lourde,
brûlée par un soleil cuivré, un soleil fourbe s’au
réolant de vapeurs malsaines, par le feu des four
neaux, des fritures, par la fumée des tabacs d’occa
sion, et elle se déclara très heureuse. Cela lui
glissa le diable dans les nerfs. Elle avait déjà rêvé
de ces milieux interlopes où l’on trouve des cano
tiers presque nus, étalant leur chair tendre et
savoureuse à la lumière des cieux. Henri, ne par
tageant pas ses goûts, l’en avait naturellement
éloignée. Lui préférait l’Eden-Théâtre où cela sent
quelquefois plus mauvais à force de sentir bon !
Laure crispait ses ongles fins sur le poignet d’Au
guste, l’entraînant.Us s’assirent sous une des cages
à poules, en face d’une table point nettoyée. La jeune
femme commanda une bouteille de champagne.
— Tu vas nous faire flanquer dehors ! bégaya-t-il,
la tutoyant tellement il était épouvanté. Est-ce
qu’on sert de ça ici?
15.
262
l’animale
— Tu veux me régaler, mon cher nigaud, eh
bien, régale-moi ! Je n’aime pas la limonade. Sois
tranquille, on nous dénichera du champagne, je
t’en réponds.
En effet, ils eurent une bouteille de quelque
mixture détonante qui moussait très remarqua
blement, et Laure, ne pouvant l’avaler, en arrosa
les plants de volubilis. Auguste, croyant toucher à
sa dernière heure, ferma les yeux.
— Si nous nous en allions, dis, tu ne veux pas
danser là, toi ?
— Pourquoi ? est-ce que j’ai l’air plus honnête
que ces femmes ?
— Voyons, je t’en prie, pas de blagues, tu es
toquée !
— Tu sais valser, je pense?
Il fut bien forcé de valser. D’abord désolé de la
tournure que prenait leur escapade, il se balança,
indécis, songeant à se sauver en l’emportant, et
peu à peu, grisé par le rythme de la valse qu’il
aimait furieusement, il oublia la dépense, saisit
sa belle danseuse à pleines mains, la humant par
l’échancrure de sa petite jaquette collante. Laure
n’avait jamais été au bal ; elle avait valsé une fois,
à Bullier, malgré les réprimandes moqueuses
d’Henri. Elle s’en donnait à cœur joie. Auguste
n’en pouvait plus ; il mettait, comme les autres,
sa casquette en arrière, s’épongeait le front, riait,
allumé, lui aussi, de la voir si jolie, si canaille, et
buvait le restant de la bouteille, histoire de ne pas
l’animale
263
gaspiller des gouttes. Il finit par s’écrouler sur le
banc de la tonnelle, demandant grâce. Laure
accepta l’invitation d’un grand loustic, leur voisin,
une figure blême que son genre chic éblouis
sait.
— Ça non, s’écria Auguste, se rembrunissant, je
te défends de bouger.
— De quoi? fit le grand drôle, mesurant du re
gard ce gringalet, qui jouait les jeunes coqs. Et si
ça plait à madame?
Laure eut l’intuition qu’un esclandre se pré
parait. Elle les sépara d’un geste, disant qu’elle
voulait se reposer, et elle ouvrit son vêtement,
s’éventant de son mouchoir.
— Ecoutez, monsieur, je suis en nage, tout à
l’heure ! Il a raison.
Elle avait mis sa broche de stras ; une seconde
le loustic s’émerveilla :
— Bon, répondit-il, du moment que madame
est avec son petit frère...
Et il pirouetta.
Auguste voulut cogner. Il avait des démangeai
sons dans les paumes.
— Mais cache-leur donc ça, tu as l’air d’une
gueuse ! souffla-t-il, irrité autant par la douceur
de sa peau que par la brutalité de cette splendeur
fausse.
Quand il fallut solder le champagne, Auguste
s’aperçut qu’on aurait juste de quoi payer la gibe
lotte. Il avait emporté toute sa fortune : vingt
264
l’animale
francs, en supposant bien que cela suffirait. Il
s’exécuta, navré, et ils se sauvèrent.
— Mademoiselle Laure, dit-il sérieusement,
quand ils pénétrèrent dans le restaurant de Meudon, après avoir couru le bois, faut être raison
nable, ici, c’est trop cher ! ce sont des filous, je vous
assure.
Laure se taisait, les yeux railleurs. Elle de
manda un cabinet sur la rivière.
— Je te lâche, gronda-t-il exaspéré, car il n’avait
pas attrapé un seul baiser.
Elle mettait une si réelle ardeur à ses envolements qu’elle ne pensait plus à lui.
— Essaye!... lui cria-t-elle, montant l’escalier
du cabinet en relevant ses jupes de dentelles. Il la
rejoignit, tout penaud. Elle choisit des mets dis
tingués, un filet madère, une matelote, et elle
obtint du champagne authentique, flanqué de son
respectable seau de glace.
Tout le ciel entrait par,la croisée ouverte ; une
odeur fraîche d’eau remuée, d’herbe foulée, se mé
langeait aux odeurs poivrées et chaudes du repas.
— Ne sommes-nous pas bien, mignon? inter
rogea-t-elle.
Il enfouit sa tête bouillante dans son corsage
rose.
— Mais j’en mourrai de honte, moi!
— Bah ! dit-elle, avec un sourire dont il ne put
voir toute l’amertume, rien ne tue en amour !
Ils dînèrent côte à côte, faisant les mille et une
L ANIMALE
265
extravagances qui leur passaient par la cervelle.
Auguste, un peu ivre, le cœur prêt à éclater, puisa
l’argent où elle lui ordonna de le puiser, là, entre
sa robe et son jupon, si flou, si léger, ce jupon
qu’il effleura la rondeur exquise de sa cuisse...
(les femmes ont la manie singulière de fourrer
leurs poches sous un tas de plis!)
Elle dut le ramener, la nuit, le gourmander. Il
voulait coucher à Meudon. Ils s’égarèrent en s’écar
tant du chemin de halage, se trompèrent de sen
tier, pataugèrent pendant des heures. Enfin ils se
retrouvèrent, après avoir longé des maisons closes,
au pied des fortifications.
— Une montagne ! cria Laure.
Et les jeunes gens gravirent le tertre gazonné en
bondissant de nouveau. Sur le plateau désert, une
brise folle, l’haleine, semblait-il, de la ville em
brasée, leur fouetta les joues. Paris s’étendait de
vant eux tout pailleté de ses réverbères, et le ciel,
rempli d’étoiles, les couvrait de ses rayons discrets.
En bas, le vaniteux ruissellement des stras, en
haut, les lueurs pures et tristes, comme voilées de
larmes, des solennels diamants.
— Oh ! supplia-t-il, ce serait bon là, si j’osais...
— Ose!... répondit-elle, lui jetant ses bras au
cou.
XVI
Et il partit un beau soir, après lui avoir em
prunté son dernier billet de banque, en lui disant
d’un air crâne, comme à V Ambigu :
— Tu sais ! Moi, je ne mange pas de ce pain-là !
Mon oncle n’aurait qu'à venir me relailcer jus
qu’ici... j’aime mieux filer avant qu’il s’aperçoive
de la chose.
Car ces jeunes chats maigres des gouttières sont
encore plus capricieux que gourmands.
Le lendemain, elle eut beau compter et recomp
ter les quelques louis errant au fond de la boîte
chinoise, elle vit bien que la misère était proche.
Il lui faudrait se créer de nouvelles ressources,
mais les bêtes de luxe ne travaillent pas, et Laure
songea en frissonnant à ce seul métier permis aux
jolies femelles, à la prostitution. Elle examina ses
modestes bijoux, présents d’Henri Alban, un bra
celet, une bague, se dit qu’en les portant au Montde-Piété, on payerait un terme, on gagnerait le
l’animale
267
printemps ; puis, énervée, elle jeta beaucoup de
bûches dans la cheminée, parce qu’il lui semblait
qu’elle avait déjà froid, et qu’elle s’apercevait déjà
mendiant un homme sous un réverbère.
Ce fut durant cet hiver noir qu’à vivre en un
perpétuel tête-à-tête avec son chat elle découvrit
une passion dont elle n’avait point encore goûté ;
Laure sentit que Lion était amoureux d’elle, cela
sans trop d’étonnement, sa névrose s’accommo
dant de toutes les situations ridicules. Cet amour
d’une bête pour elle se témoignait jusqu’à l’évi
dence, et elle aurait dû s’en émouvoir plus tôt ; le
pauvre petit avait dû bien souffrir de la jalousie.
Des heures passaient dans une mutuelle contem
plation, et, gravement tendre, l’animal lui parlait
le langage si éloquent des yeux. Blottis près du
foyer après leur triste repas, où, se bourrant de
pain, elle sacrifiait la moitié de sa viande à la vo
racité du joli fauve pour qu’il eût sa ration ordi
naire, ils restaient mollement étendus sur les cous
sins. Laure, s’hypnotisant peu à peu, cherchant
des pensées dans ces trous de lumière qui reflé
taient l’ardeur des braises, croyait se plonger dans
un abîme de voluptés mystiques, et les étincelles
phosphorescentes, tantôt vertes, tantôt rouges,
allumaient en elle un délicat incendie. Il y avait là
des horizons inconnus, tout un monde qui se
livrait à elle par ces petites fentes mystérieuses.
Lorsqu’il allait se frotter aux astres en courant sur
les toits, ce chat n’en rapportait-il point comme
268
l’animale
une divine essence d’amour? Gette essence irisait
son poil et le faisait luire de toutes les nuances des
arcs-en-ciel, elle imprégnait ses prunelles d’une
flamme extatique, elle aiguisait ses dents, les fai
sait à la fois cruelles et douces, elle donnait à sa
langue rose tour à tour la fine aspérité qui vous
irrite et la mièvrerie qui vous câline, et cet être
exclusivement né pour les caresses ne vivait aussi
que pour son plaisir !
Dans l’étroitesse de leur existence, où l’amour
d’un homme ne trouvait plus de place, elle fit ses
délices de son chat et jouit véritablement d’un
bonheur animal très exquis. Ces deux simples
créatures, si naturellement compliquées, s’enten
daient à merveille, et ressentaient les mêmes
ennuis, les mêmes impatiences, les mêmes joies.
Quand Laure avait la migraine, Lion s’agitait,
fouettant sa queue sur ses flancs, miaulant, le nez
levé comme pour se débarrasser d’un poids pesant
sur son crâne, semblait souffrir du même mal.
Quand Laure avait froid, la nuit, dans son grand lit
jaune, Lion se faufilait sous les couvertures, venait
se presser contre elle, et, s’exaspérant du même
froid, ronronnait à perdre haleine pour tâcher de
réagir. Quand Laure boudait, regrettait le temps
écoulé, pensait à ses autres amoureux plus prati
ques, Lion, rencogné, pelotonné en une boule de
mauvaise humeur, fermait les yeux, tarissait ses
effluves de radieuses tendresses, ne donnait plus
signe de vie ; e't quand Laure, heureuse sous un
l’animale
269
pâle rayon de soleil, daignait enfin reprendre les
jeux avec de joyeux gestes de rusée, Lion bondis
sait, déployait ses grâces et avait l’air de s’amuser
rien que pour la distraire, elle, sa reine!
Parfois, couché dans le berceau de ses genoux,
il posait sa patte, à mouvements réflexes, sur sa
main, et, un malicieux sourire flottant dans ses
moustaches blanches de vieux penseur, ses deux
petits crocs ressortis, le bout de sa langue à peine
tiré, recourbé en pétale de dahlia, il avait l’air de
lui dire :
— Non, je n’en suis pas un, mais pour la fidélité
je les vaux tous.
Parfois, pris d’un délire extraordinaire, la bête
s’élançait de la hauteur d’un meuble sur elle, la
prenait en traître par derrière, s’agriffait à ses
épaules comme quelqu’un qui essaye de vous ren
verser, lui mordillait la nuque en poussant des
clameurs sauvages où éclataient toutes les impré
cations du respectueux amour qui se révolte ; et
Laure se sauvait, l’emportant jusqu’à son lit,
inquiète de le trouver si puissant, le roulait dans
le satin en le fustigeant à coups d’éventail, parce
qu’elle en avait eu tout soudainement la terreur,
s’était vue à sa merci et sentait son sexe se trou
bler à ces appels déchirants d’un autre sexe.
Il la flairait aussi plus tenacement aux époques
de ses retours de mois, pendant les jours où elle
sentait plus fort la femme, se rapprochait davan
tage de la femelle.
270
l’animale
Gomme exultant, il la suivait pas à pas, avec des
allures de passionné, reniflant les jupons douteux,
grattant les étoffes traînant dans des angles
sombres, mettant des linges en lambeaux et reve
nant ensuite sur ses talons, la gueule mi-ouverte,
les yeux féroces, comique à force d’être enamouré
d’une chose impossible, pleurant d’un ton navrant
de quémandeur idiotisé quejamais rien n'assouvira.
Il tyrannisait Laure avec des habitudes égoïstes,
la faisant se tenir les bras arrondis pendant des
journées entières, ne se dérangeant pas pour
manger, exigeant qu’elle lui coupât sa viande par
bribes imperceptibles qu’il daignait, tous les quarts
d’heure, mâchiller du bout des lèvres. Il demeu
rait ensuite là pour sa digestion, la tête appuyée
mollement sur le sein delajeune femme, ses pattes
réunies en bouquet, ou brusquement détendues
comme des ressorts, jetant des syllabes de miaule
ment, des demi-mots bas afin delà distraire quand
il la voyait prête à le lâcher.
— Rien que nous deux ! paraissait-il dire, savou
rant sa jubilation intime, tellement intime qu’il
n’en laissait plus deviner aucun frémissement,
finissant par faire semblant de dormir.
Un lien électrique les unissait. Lion comprenait
à un geste que Laure allait ouvrir la porte, sortir
pour aller chercher leur dîner. Il s’empressait
autour d’elle, voulait lui manifester son plaisir et
son chagrin, plaisir de manger bientôt une frian
dise, chagrin de ce qu’elle aurait froid dehors,.
l’animale
27 i
toute seule. Souvent, assis sur le palier,*il guettait
sa rentrée, déjà disposé à des scènes de jalousie
parce qu’il avait trop attendu.
— Comment ferons-nous, disait naïvement la
jeune femme, quand nous serons trois encore?
Plus leur intimité devenait profonde, plus l'ani
mal semblait se hausser à une dignité d’homme et
se montrait gourmand de sa chair, impérieux dans
ses caresses, surtout volontaire dans ses capri
cieuses fantaisies.
A. la Noël, comme il lui avait volé sous ses yeux
le pauvre morceau de pâté qu’elle avait acheté
pour leur réveillon, elle le gronda, se fit sévère, se
rappelant les corrections maternelles de jadis; elle
se saisit du petit balai aux cendres, le menaça, le
poursuivit, mais le cynique animal se retourna, les
yeux fulgurants, d’un bond énorme lui sauta au
visage et elle crut qu’il allait la mordre, lui labou
rer les joues de ses griffes ; elle cria de peur malgré
elle, mais lui, la tenant par le cou de ses deux
pattes nerveuses, il se contenta de la lécher sur les
paupières qu’elle avait tout de suite baissées. On
eût dit que, désirant d’abord la massacrer, il avait
réfléchi qu’après tout elle était sa maîtresse, et que,
se bornant à lui prouver sa force, il daignait l’épar
gner pour ce jour-là. Laure fut si attendrie qu’elle
pleura. Désormais, chaque fois qu’elle voulut le
gronder, il employa le même moyen, se précipita
sur elle et demanda pardon, lui faisant tomber les
bras d’admiration reconnaissante.
272
l’animale
Toute détraquée par le contact de cette fourrure,
qu’elle galvanisait de sa chaude humanité, où elle
introduisait son fluide cérébral, elle perdait, abî
mait son esprit dans la contemplation de l’impos
sible. Elle en avait aussi la frayeur et l’attirance,
comme si, par ces petites fentes lumineuses où
brillaient les étincelles d’un feu diabolique, un vide
l’aspirait toute, la buvait. Quelqu'un, quelque chose,
peut-être l’âme de la bête elle-même (a-t-on dit
tous les mystères de ce monde muré?) lui lançait
un sort derrière cet ondoyant fantôme de chat,
l’envoûtait, etelle se laissait docilement subjuguer,
satisfaite de perdre en intelligence ce que Lion lui
rendait en caresses. Vieille fille par certaine manie
d’ordre, à cause de certaines idées provinciales qui
lui restaient, elle devait bien réaliser le rêve que
ce chat pouvait former d’une compagne.
Soigneux de sa personne, Lion se lustrait toute
l’après-midi; Laure était capable de repriser sa
robe; gourmands autant l'un que l’autre, ils s’ex
tasiaient devant les bons plats, et tout se passait
dans leur commun logis d’une façon aussi correcte
qu’extravagante. Ils dormaient le jour, couraient
les toits la nuit, se plaisaient aux mêmes évocations
de chimères et s’évanouissaient dans les mêmes
accès de paresse.
Au carnaval, la malheureuse fille, n’ayant presque
plus d’argent, dut renoncer à le nourrir de viande.
Elle trempait leur pain dans un sou de lait pour
eux deux, et Lion dépérit. D’ailleurs une sorte de
L ANIMALE
273
langueur s’était déjà emparée de la belle bête, qui
devenait maussade, dédaignait tous les jeux, et
s’étirait en des poses d’hystérique avec des bâille
ments fous. On se chauffait mal, Laure avait mis
ses derniers bijoux au Mont-de-Piété, s’endettait
à présent chez ses fournisseurs. Ils demeuraient
des jours couchés dans leur lit, grelottant, se
serrant davantage, ayant tous les deux ils ne
savaient quelles crispations de mauvais augure.
Lui la contemplait désespérément, devinant, d’ins
tinct, des choses horribles couvant dans l’atmos
phère ténébreuse, et Laure, toujours fataliste, lui
souriait, s’amusait encore de lui en dépit de la
faim qui la torturait, du froidqui lui voilait l’avenir
d’un linceul blanc. Une fois, comme il se roulait
dans sa main, ayant une vague envie de la griller,
grondant sourdement, elle osa jouer avec la mi
gnonne corne de corail s’érigeant parmi les soies
rousses de son ventre, et eut le geste moqueur de
la tourner contre leur infortune, la jettatura! Le
soir de ce jour, Lion, peut-être olfensé, l’air morne,
grimpapéniblement l’échelle qui conduisait au toit.
Elle ouvrit le vasistas, il regarda la lune, miaula tout
d’un coup, bondit les poils hérissés, puis se sauva
en poussant de sinistres hurlements, de ces cris
bizarres qui vous font croire à des tueries.
Laure l’attendit le lendemain pour déjeuner. Il
ne vint pas. Elle attendit toute une semaine.
— Il aura trouvé une olie chatte ! pensait-elle,
indulgente.
Timidement, Laure demanda :
— Vous n’avez pas vu Lion, madame? C’est drôle,
il ne reste jamais si longtemps dehors...
La concierge répondit, haussant les épaules :
— Il s’agit bien de votre chat ! Nourrissez-le
mieux, votre matou, et il gardera la maison!
Elle ajouta d’un ton rogue :
— Enfin, mademoiselle, vous devez avoir des
protections ; alors faudra en user, voilà le
moment!...
Et, tournant le dos, appuyant fort les pieds,
bousculant les coussins, la concierge se retira, em
portant la quittance.
Laure retomha sur son lit, le front moite. A quoi
bon retarder la suprême chute! Elle n’était pas
dans la catégorie des gens qui ont le droit de ne
pas payer leur terme. Elle demeura une heure
prostrée, ne pensant plus, ne voyant plus. Tra
vailler? Où était l’ouvrage destiné aux panthères,
l’animale
275
en dehors de leur occupation normale du broiement
des hommes ! Et maintenant elle donnerait l’amour
en échange de l’argent, et elle serait toujours dupe
dans ces honteux marchés, l’une prodiguant l’art
de la vie, l’autre ne procurant que la vie! Déjà elle
avait été dupe en étant aimée, à présent on ne l’ai
merait plus, il lui fallait renoncer au plaisir pour
elle-même. Dernière misère de la misère! De nou
veau l’inconnu entrerait chez elle, et, au lieu de
s’imposer à lui, elle devrait le subir !
Elle se leva, fit le tour de l’appartement. Rien à
vendre "que des étoffes soyeuses .de valeur nulle au
Mont-de-Piété; elle n’avait plus ni bijoux, ni
dentelles, ni linge; son seul beau costume, elle ne
pouvait pas s’en défaire, car il allait lui être utile
pour gagner son pain, et le risquer là-bas, c’était
à peine manger durant une semaine encore! Elle
eut un sourire douloureux.
— Bien sûr! Mimi est parti parce qu’il crevait de
faim! Voyons ! il faut choisir: m’écraser dans la
rue en tombant du haut du toit ou chercher un
homme. Il est clair que ce n’est pas ce chat qui
peut me donner des rentes!
Elle ouvrit les placards, étala ses dessous de
mousseline, reprisa en hâte des Valenciennes
déchirées, rattacha des nœuds de rubans, secoua
sa robe et son manteau. La robe, un fourreau de
peluche brune rasée par l’usage, fut soigneuse
ment visitée aux coutures ; c’était un costume de
plein hiver, mais le mois de mai, très pluvieux,
276
l’animale
permettait la peluche, et son ample manteau loutre
doublé de satin blanc la garantirait des fraîcheurs
nocturnes s’il fallait aller loin.
Ainsi vêtue, la tête coiffée d’une petite toque de
castor, moulée toute dans une fourrure unie,
comme dans sa propre peau de monstre, son pe
lage de fauve furieux, sans autre bijou que l’éclair
de ses yeux scintillants sous la voilette et le reflet
bleuâtre de sa formidable tresse de cheveux, elle
paraissait terrible, et quand elle décroisait son
manteau on apercevait ce satin blanc, d’une blan
cheur douce de cygne, évoquant l’idée lascive d’un
ventre de femelle, invitant aux voluptés subites,
comme le duvet d’un nid. Elle ne se trouva pas de
gants. Ils étaient tous très sales. Elle se contenta
de dissimuler ses mains sous ses manches, après
les avoir frottées d’une goutte de parfum décou
verte au fond d’une fiole. Puis, debout devant son
miroir, elle s’examina, hocha le front.
C’était bien. Ses lèvres se retroussèrent, et elle
se les lécha rapidement. Elle prépara une lampe,
baissa les stores, n’oubliant pas de laisser le va
sistas entre-bâillé pour le cas improbable où Lion
viendrait à rentrer avant elle, regarda le lit, fit un
geste de rage et sortit.
Dans les rues, elle marcha vite, se dirigeant de
Vautre côté de l’eau, attirée, comme toutes, par la
ligne flambante d£s grands boulevards, et elle avait,
à chaque minute, d’instinct, une frayeur de la po
lice, s’imaginant que, si elle se faisait lever comme
l’animale
277
une simple grue, on la saisirait tout de suite par
sa lourde queue de cheveux qui lui battait la croupe
et qui semblait bien plus hardie que n’importe
quel décolletage. Elle aurait voulu prendre un
fiacre, mais elle gardait pieusement ses cinquante
sous, toute sa fortune, pour les éventualités de la
nuit. Arrivée boulevard des Italiens, elle entra
dans le premier café venu, ayant la peur enfan
tine d’un agent de police imaginaire et commet
tant avec sérénité une grosse infraction aux lois
qui régissent la société des filles. Elle ignorait que
certains cales fussent défendus aux consommateurs
de son espèce. Un garçon, au lieu de la servir, se
pencha, la dévisageant :
— Vous demandez quelqu’un?
— Non, je ne connais personne, je venais pour...
m’asseoir.
La voix expira entre ses dents serrées.
— Vous blaguez, dit le garçon fronçant les na
rines dans une grimace de dégoût qui voulait être
aimable, on ne fait pas la terrasse chez nous.
Laure eut un mouvement de colère, la pensée
lui vint de prendre une de ces tables de bois ciré
et de la lancer sur le crâne chauve de ce domes
tique, et elle se recula, se sentit, l’espace d’une se
conde, si abandonnée, si misérable, qu’elle eût
voulu mourir.
— Soit! fit-elle très hautaine, mais vous vous
trompez.
Elle répondit cela d’un ton tellement convaincu,
16
278
l’animale
que le garçon lui-même, en dépit du long manteau
loutre porté par toutes les petites chattes cette
année-là, fut vexé de l’avoir brutalisée.
— Il y a de ces femmes du monde qui ressem
blent tant à des roulures, n’est-ce pas, monsieur ?■
déclara-t-il à un familier suçant la paille d’un
soda.
Laure erra sur le boulevard, l’âme affreusement
tourmentée, se demandant comment elle ferait
pour s'asseoir, déjà si lasse. Elle songeait à se cou
cher en travers de la voie publique, à leur
crier :
— Prenez-moi, passez-moi tous sur le corps, les
hommes et les chevaux, j’en ai assez avant d’avoir
commencé !...
Lorsqu’elle regarda une horloge, elle vit qu’il
était tard; ce printemps mouillé devait effrayer les
riches noctambules, et les caprices des viveurs bla
sés ne résistaient sans doute pas à là fraîcheur de
l’air, les soirs de besoins amoureux. Et puis, les
hommes avaient mille autres occasions dans des
endroits qui lui étaient interdits. Cinquante sous !
Si elle rentrait? Mais, demain, il faudrait manger,
boire, écouter la concierge faisant des représenta
tions sur l’état de la moralité d’une personne qui
reçoit des souteneurs et ne sait pas être soutenue...
Enfin, rentrer sans un homme, alors qu’elle avait
formellement décidé dese vendre, était presque une
honte, un affront ! Elle voulait un homme et elle
chasserait 'son gibier bravement jusqu’au petit
27P
jour!... A se promener dans la fièvre des boule
vards, par ce temps mou, dégageant des odeurs
violentes de tous les magasins de parfumerie et de
tous les éventaires de fleurs, elle fut fouettée de
violents désirs ; à se frôler aux mâles sortant des
restaurants-fournaises, le cigare à la bouche,
comme étant eux-mêmes une braise commençant
à rougeoyer, aux filles élégantes toutes énervées,
les unes par des convoitises de toilettes, les autres
par de récentes luxures, elle prit un appétit sau
vage. Pourquoi n’y aurait-il pas une gloire à com
battre ce combat pour la faim ? Et les louves et les
lionnes ne sont pas déshonorées parce qu'elles
veulent manger de l’homme !
En face de l'Américain, elle se rappela une
phrase d’Henri Alban qui prétendait, autrefois, que
ce café ne devenait plus abordable à une heure du
matin, et vit qu’il était assez tard pour y pénétrer,
attendre le moment. Résolument, car elle se sen
tait défaillir, la bouche distendue par une envie
drôle de bâiller tout haut, n’ayant pas dîné, elle
demanda une menthe. Derrière elle, dans l’embra
sure d’une verrière multicolore et reliant deux co
lonnes de faux marbres, une banquette était par
hasard inoccupée. Cette place, mi-obscure, miéclairée, lui plut, et peut-être les miroitements du
vitrail l’attirèrent. Elle se blottit toute tremblante,
craignant un nouveau refus, l’œil farouche. Le
garçon, d’un geste indifférent, poussa une table,
versa la menthe et s’en alla. Plus rassurée, main
l’animale
280
l’animale
tenant, Laure agitait sa petite cuiller dans le
liquide vert, épiait curieusement ses semblables. A
cette heure elles étaient rares, les unes venant
amenées par leurs amants au sortir d’un acte des
Nouveautés, et les autres attendant une connais
sance, la lorgnette et l’éventail à la main. Les gar
çons servaient les dames avec des physionomies
débonnaires, l’air de ne pas croire du tout aux mau
vaises conduites. Une fille, vêtue somptueuse
ment, croyant reconnaître une amie, se jeta
sur Laure, l’appelant ma chère, puis lui murmura,
s’excusant, un pardon Madame très gracieux.
Elle était donc une fille d’espèce à part, qu’on
l’appelait madame avec ce geste de stupeur, et que
même dans ce café, où il venait de vilaines créatu
res, on ne sanctionnait pas sa présence par des re
gards équivoques ; en aurait-elle, mon Dieu, de la
peine à se vendre, elle, la donneuse d’amour, éga
rée chez les vendeuses de chair !
Elle resta là plusieurs heures, buvant sa menthe
à petites gorgées, le cœur battant, n’osant pas faire
des signes ou entamer une conversation, épouvan
tée de se dire que, sa menthe terminée, il lui fau
drait consommer autre chose, finalement se griser
l’estomac vide, elle que le moindre excitant met
tait en feu ! Les hommes ne la voyaient pas dans
son coin, et elle ne risquait pas un sourire pour
fixer leur attention. Elle s’aperçut même, un mo
ment, que ses instincts de liberté reprenant le des
sus, elle s’amusait à suivre des yeux un camelot
281
l’animale
distribuant des réclames, parce que ce ca
melot était mieux tourné que les hommes
assis à côté d’elle... Au bout de sa dernière heure
d’attente, elle demanda une seconde consomma
tion, la moins grisante, un verre d’eau sucrée.
Elle cherchait un suprême moyen de se faire voir,
allait écarter les pans de son manteau, dont l’intétérieur éblouissait comme une enseigne, lorsqu’un
homme, traversant les groupes et portant des pa
piers, s’installa près d'elle.
Il semblait bien connaître ce coin-là, et, sous la
lumière tendre du vitrail, il s’organisa séance te
nante une sorte de bureau volant, bousculant un
peu la table où la jeune femme posait son verre.
Tout de sombre vêtu, point en deuil cependant,
puisqu’il ne portait pas de crêpe, il paraissait im
bibé des pieds à la tête d’une encre épaisse. Assez
grand, les épaules légèrement voûtées, bien pris
de la taille, les jambes longues et fines, il n’était
ni l’homme à la mode, ni l’homme riche, mais
quelqu’un d’excentrique, tout en restant quelqu’un
de comme il faut. Il avait le regard fouilleur, un
particulier regard perçant, ne comptant guère par
la nuance, mais tout en profondeur, des yeux qui,
ne s’arrêtant pas sur vous, avaient tout vu déjà et
semblaient vous revenir de loin.
Sa moustache un peu hérissée, rousse, trèssaurie à la fumée des cigarettes orientales qui don
nent une teinte citrine, se relevait sur la bouche,
la laissant toute nue, impudiquement sensuelle,
16.
282
l’animale
.
creusée à ses commissures d'un sourire moitié
bienveillant, moitié sceptique, sourire de bon
résigné qu’il ne fallait point taquiner sans motif.
Il avait le premier abord froid, sa tête aux che
veux ras, grisonnants, mettait de la gravité sur la
jeunesse de son corps de trente ans, son front
s’élargissait aux tempes, ses maxillaires très larges
intimidaient. Cet homme pouvait, à la rigueur,
sortir d’un glaçon ; ses joues brillaient d’un ver
nis pâle comme on en trouve le long des joues
des morts, à la Morgue, mais sous ce vernis le sang
montait, fusait; plaquant de taches roses et jaunes
la peau mince à en éclater, s’extravasant en ondes
rapides, bouillant là-dessous comme bout une lave
sous sa couche de cendres vitrifiées. Un nerveux et
un fort, à coup sûr, un violent se tenant à quatre,
dans la vie civilisée, pour ne pas se ruer contrôles
badauds de la rue, les ridicules des salons ou les
injustices des temples. Rien qu’à observer la ma
nière dont il pétrissait de temps en temps sa plume
et le saccadé poli de ses gestes, on sentait qu’il
était remué d’une fébrilité perpétuelle et savait ce
pendant se mater, jaloux d’une belle réputation de
courtoisie.
L’homme ayant déployé une feuille imprimée, y
griffonna de petites hiéroglyphes, raturant, reli
sant, une main appuyée sur son oreille droite et
l’autre tourmentant la plume avec une étonnante
hésitation. Ce travail-là devait être le pendant de
son caractère, » tantôt rétif, tantôt rongeant son
♦ l’animale
283
mors, un cheval ombrageux qui nécessite pas mal
de coups de houssine. Une minute il rit, intérieu
rement égayé par une découverte, un mot tronqué
ou une ligne illisible, et il montra ses dents poin
tues avec deux canines avançantes aux deux côtés
de la mâchoire supérieure, deux petits crocs.
Laure eut un soubresaut, et elle tira de sa poche
sa boîte à poudre ornée d’un minuscule miroir,
constatant que ce léger défaut de dentition leur
était commun. Elle reprit son verre, et l’homme,
très ennuyé du voisinage, appela un garçon,
demanda un grog en désignant une autre table.
— Monsieur ne retrouve pas sa place habituelle,
dit obséquieusement le garçon, si monsieur dési
rait entrer ?...
— Non, merci, on étouffe là-dedans, répondit-il
d’une voix brève.
Il se leva, ramassa ses papiers, mâchonnant un
sacrebleu discret.
, Alors elle murmura, saisie soudain d’une grande
mélancolie:
— Je vais m’en aller, puisque je vous gêne !
Aussi bien elle était trop dégoûtée de tous : elle
leur offrait une belle marchandise, saine, et ils
préféraient des créatures avariées, tant pis ! Elle ne
lutterait pas davantage, mieux valait se lancer du
haut d’unpont! Droite et sérieuse, la figure calme,
envahie par une pensée de suicide, elle attendit
qu’il s’effaçât pour le laisser partir.
— Mais vous ne me gênez pas, mon enfant, lui
284
L ANIMALE
répliqua-t-il, arrêtant ses yeux fouilleurs d’ombres
sur elle et se rasseyant.
Quelque chose sonna dans la poitrine de Laure.
Elle fut comme inondée d’une céleste béatitude;
elle s’assit, rayonnante, se croyant sauvée sans
savoir pourquoi. Il replia sa feuille de papier, qu’il
glissa dans une poche de son veston avec sollici
tude, rêva un instant, l'œil caché à demi sous la
paupière clignotante, détaillant la jeune femme en
ne souriant pas, les lèvres mordues de ses deux
dents avançantes, la physionomie de l’homme
hésitant qu’on a quelquefois pincé à ces vilains
jeux de hasard. Il débuta par une banale phrase
presque de tradition :
— Vous attendez quelqu’un?
— Non, je n’attends personne, répondit Laure,
dont les mots sortaient difficilement de son gosier
angoissé.
— Une belle soirée. Vous aimez l’eau pure ?
— Mais oui, monsieur.
Confuse, elle agitait sa petite cuiller et se ver
sait encore de l’eau sur très peu de sucre.
Il dit étourdiment :
— Vous ne préféreriez pas mon grog? Vous me
passeriez votre carafe, moi, je meurs de soif.
Elle murmura :
— Merci, monsieur, ne sachant pas s’il fallait
accepter pour être polie.
— Du champagne, alors ; ou une glace?
.— Je... je... n’y tiens pas...
l’animale
285
Elle se sentait atrocement intimidée, elle si
hardie dans ses caprices, et une pourpre s’étendait
sur ses joues. Regardant de temps en temps sous
la table, elle se disait qu’on allait probablement
lui presser les genoux, lui prendre le pied ou lui
chatouiller la cheville du bout d’une canne, et elle
pensait que de la part de cet homme une provoca
tion bête l’anéantirait.
— Voyons, madame, dit-il, croisant la jambe et
se penchant avec un sourire cordial, est-ce que je
me trompe ?
Elle se rapprocha éperdue; ses cheveux, dans le
geste vif qu’elle fit, tombèrent de ses épaules sur
la cuisse de l’homme, qui eut une stupeur.
— Et vous venez ici coiffée, ou plutôt décoiffée
comme cela?
Laure s’efforça de pelotonner sa tresse et de l’at
tacher avec l’épingle de sa voilette ; à son tour la
voilette glissa. Cette docilité égaya l’homme.
— Je comprends bien ! Ce n’est pas votre faute,
ils sont si longs ! Mais nous pourrions nous rendre
chez un coiffeur.
Raillant, il ajouta :
— Au bois de Boulogne, par exemple !
N’écoutant pas sa réponse, il appela un garçon,
paya et demanda une voiture. Quand la voiture fut
arrivée, il se leva, s’effaça :
— Dépêchez-vous, on vous regarde ! dit-il d’un
ton bref, la frappant impérieusement à petits coups
de sa canne. Des murmures suivirent ce départ,
286
l’animale
ou mieux cet enlèvement : d’autres hommes regret
tèrent cette splendide chevelure qui n’appartenait
point à une habituée. Un gommeux, sanglé dans
une jaquette grise, vint donner une poignée de
main à l’heureux mortel en lui disant, d’un air
familier, quoique respectueux :
— Mes compliments, vous avez de la chance,
mon cher !
Laure demeurait ahurie. On le connaissait, cet
homme qu’elle ne connaissait pas!
— Madame s’est égarée, bonsoir ! riposta dure
ment le félicité.
D’un bond, il rejoignit Laure, qui, toute émue,
les yeux en pleurs, remettait sa voilette. Dès que
le fiacre eut dépassé la Madeleine, courant vers le
Bois, l’homme, resté muet, lui prit le bras, le
caressa très légèrement.
— Ne me racontez rien du tout. Vous pleurez,
je ne veux pas savoir pourquoi ! Nous allons res
pirer un air plus sain, comme de bons vieux amis,
et ensuite nous souperons, ou nous ne souperons
pas, selon votre état d’esprit. Agissez, ma chère
enfant, comme si j’étais très loin, derrière cette
voiture.
— Oh! monsieur! sanglota-t-elle, c’est plus fort
que moi. Je ne peux pas me retenir...
— Chut!
Et ils se turent. Bercée par les ondulations
douces de la voiture qui roulait sans bruit sur les
allées, Laure «e calma peu à peu et s’abandonna
l’animale
287
toute au plaisir de respirer, libre encore de sa per
sonne, convaincue qu’elle pourrait se tirer de cette
aventure quand elle en témoignerait le désir. Près
du lac, une éclaircie du ciel leur permit de se voir
et Laure lui sourit, ouvrit la bouche pour parler,
la referma, ne trouvant rien à dire.
— A la bonne heure ! dit-il, souriant aussi, vous
renoncez à me conter une histoire vraie qui serait
peut-être un mensonge. D’ailleurs, le silence vous
va bien, vous êtes très jolie, madame, et vous avez
dû effaroucher pas mal de gens durant votre exis
tence. Vous avez des yeux d’Egyptienne!
— Je ne suis pas une Madamel soupira Laure
tout bas.
— Et vous n’êtes pas une demoiselle, non plus !
Il fit arrêter, descendit en lui offrant la main
d’un geste si bon que la jeune femme eut absolu
ment confiance. Elle lui laissa sa main et ils se
promenèrent côte à côte.
— N’est-ce pas que vous aimez, après l’eau pure,
les grands arbres et les nuits d’étoiles, les chaudes
nuits de l’été où l’on se pâme quand une brise vous
touche! murmura-t-il, comme continuant une
conversation depuis longtemps entamée.
Elle répondit, toute vibrante :
— Oui, monsieur.
— Et l’hiver, vous aimeriez les fourrures moel
leuses, profondes, où l’on peut s’étendre pour ne
rien voir, ne rien dire, en étouffant des bâillements
de paresse.
288
l’animale
— Oui ! oui...
— Et vous aimeriez aussi, en toute saison, ceux
qui vous aimeraient.
Elle s’écria :
— Mon Dieu, vous êtes un sorcier!
Il se mit à rire et entoura sa taille de son bras.
— Où demeurez-vous, mon enfant? Gela, j’avoue
l’ignorer.
Elle trembla.
— Ma pauvre égarée, reprit-il au bout d’un long
silence, je ne vous ennuierai plus de cette ques
tion. Vous êtes libre comme l’air que nous respi
rons ici, je peux même vous ramener où je vous
ai trouvée, si vous y tenez beaucoup.
Elle poussa un cri, se jeta sur sa poitrine.
— Jamais! jamais... je ne veux jamais y revenir.
— En effet, le spectacle n’est pas tentant, dit-il,
la repoussant avec douceur; là-bas, les hommes
sont encore plus répugnants que les filles... Mais,
voyons, ma chère, en supposant que nous ren
trions en ville tous les deux, il faudrait arranger
ça; vous me faites peur pour vos cheveux, on scalpe
quelquefois à Paris !
Moitié craintive, moitié rieuse, elle répliqua :
— J’ai toujours porté mes cheveux sur mes
épaules. J’ai gardé ma coiffure de petite fille, car
je ne sais pas me peigner autrement.
— Il y a longtemps que vous étiez une petite
fille.
— Dame! vous devez bien savoir, devinez!
l’animale
289
Elle jeta ces mots avec simplicité, sans aucune
coquetterie, persuadée qu’il saurait bien.
— Vous avez vingt-trois ans, un peu plus, et
vous n’êtes pas Parisienne, hein?
Elle frappa dans ses mains.
— Juste !...
Ils s’assirent sur un rocher, dans la montée de
la cascade, et il l’attira contre lui d’un mouvement
lent qui prenait possession. Il la tint sous son re
gard, lui lissant sa natte, les doigts agités d’un
frisson. Là, au milieu du clair-obscur de cette nuit
tiède, dont le vent humide caressait la joue comme
une lèvre, entre le bruit sourd de l’eau rejaillis
sant sur le lac et la vague lueur des étoiles per
çant la brume, lueur endeuillée de crêpe, ils se
mesurèrent des yeux. Laure étouffait. Elle écarta
son manteau, et le satin blanc de la doublure ap
parut d’une lividité de linceul autour de la sil
houette sombre de la iemme que pas un joyau
n'illuminait.
— Tu es pauvre! fit-il, de son ton net qui tran
chait.
— Oui, c’est-à-dire non... j’ai un lit! balbutia
Laure baissant les paupières.
— As-tu mangé?
— Pas beaucoup depuis deux jours. Mais je pou
vais vendre ce manteau, j’ai eu tort d’hésiter,
monsieur.
— Je ne t’accuse pas... puisque tu le conservais
pour venir me trouver.
290
l’animale
Elle fut saisie d’une frayeur superstitieuse. Elle
eut l’idée absurde que cet inconnu la tuerait. On
racontait que souvent des hommes à passions
sinistres pénétraient chez les filles dans l’espoir
d’une sanglante orgie. Et elle ne se soustrairait
plus à la fascination qu’il exerçait déjà sur elle,
car elle se sentait disposée à le suivre n’im
porte où.
— Ton amant, tes amants t’ont abandonnée?
— Oui, celui que j’aimais ne m’aimait pas; les
autres, je leur ai fait du chagrin. Ils prétendaient
que j’étais très méchante.
— Naturellement !
Hypnotisée, semblait-il, par cet homme bizarre,
elle répondait avec le son de voix peureux et
soumis qu’émettent les somnambules.
— Si je désirais quelque chose, me Faccorderaistu?
— Oh! monsieur! (et elle joignit les mains) je
ferais tout pour vous plaire ! Seulement...
Elle s’arrêta, prête à lui dire : seulement ne me
demandez pas de me prostituer maintenant... ce
serait horrible !
— Embrasse-moi !
Et dans cet ordre il y avait une tendresse, une
pitié comme s’il avait essayé de tenter un petit
enfant.
Elle s’éloigna de lui.
— Je ne peux pas, dit-elle, effrayée de nouveau,
se révoltant.
l’animale
291
— Allons, c’est bien! murmura-t-il tranquille
ment, sans dépit.
Ils redescendirent l’escalier des rochers, cher
chèrent leur voiture. Quand ils furent montés, il
lui dit d’un accent affectueux, cependant ne la
tutoyant plus :
— Où désirez-vous que je vous mène?
— Je voudrais manger, la tête me tourne, com
prenez-vous.
Il donna une adresse au cocher, elle entendit
nommer le Café Anglais. Devant le restaurant,
il évita les groupes sur le trottoir, la pous
sant toujours avec une impatience mal dissi
mulée.
Elle soupa, ne perdant ni son temps ni ses bou
chées à le remercier de cette aumône. Elle ne fit
pas la coquette, ne se passa point la houppette de
poudre de riz en se regardant à la glace, ne bouleversa pas les compotiers de fruits, ne gaspilla pas
ses morceaux de pain et refusa de s’asseoir sur le
divan. Lorsqu’elle eut fini, lui, qui l’avait étudiée
tout le temps sans parler, s’empara de sa main, la
contempla dans la paume.
— Vous devez être une amoureuse rare, déclarat-il, pensant tout haut.
Elle rougit.
— C’est bien possible!
Il cueillit une fleur dans une corbeille et l’aida
gracieusement à remettre son manteau. Sur le
seuil du café il héla une voiture, mais ne remonta
292
l’animale
pas à côté d’elle. Il lui tendit la fleur, qu’il venait
d’entortiller d’un chiffon de papier.
— Et vous? cria-t-elle, voyant qu’il restait en
arrière et s’imaginant à présent qu’elle mourrait
s’il se séparait d’elle.
— Moi, répondit-il gravement, je vous ai sauvée
ce soir, à d’autres de vous sauver demain !
Et il posa sur ses genoux la fleur, un camélia
rouge enveloppé d’un billet de banque.
— Oh! venez! balbutia-t-elle, se penchant l’air
désespéré, ne me quittez pas! je ne veux pas de
votre argent, je veux de vous...
— Vous voulez faire ce métier jusqu’au bout par
acquit de conscience, scanda-t-il, riant d’un rire
froid ; l’aventure propre ne vous suffit plus?
Elle répéta, folle, se cramponnant à lui :
— Je crois que j’ai peur... Oh! je crois que je
vous aime !
Et elle entra ses ongles dans ses habits pour être
bien certaine de le retenir. Alors il la rejoignit,
ayant le geste d’un homme qui se dit :
— Après tout, je serais bien bête...
Chez elle, en gravissant son escalier, elle eut
un éblouissement, chancela, pensant à cette mé
gère, sa concierge, qui guettait sa dernière chute
pour venir ensuite lui représenter sa quittance de
loyer. Il s’arrêta.
— Vous réfléchissez? questionna-t-il railleuse
ment. A propos, laissez-moi vous donner un con
seil, il ne faut pas demeurer si haut quand on
l’animale
29»
doit ramener des messieurs aimables. Il y a de
quoi les décourager et les empêcher d’être géné
reux.
Elle plaça sa main sur sa bouche.
— Vous n’avez pas plus envie de rire que moi,
monsieur. Taisez-vous!
Dans sa chambre, elle alluma la lampe et appela
Lion après avoir enlevé son manteau, s’être
décoiffée. Un remords la prenait. Elle avait mangé
là-bas sans même lui réserver un gâteau, une
miette de toute ces friandises chères.
— Vous possédez un chat, s’écria-t-il, riant
cette fois plus fort; c’est ridicule et trop vieille
fille. On a un havanais ou un griffon, madame.
On sentait qu’il plaisantait, en effet, pour se
défendre d’une émotion. Elle le fit asseoir sur les
coussins, dans le dénuement luxueux de cette
chambre toute capitonnée de soieries où l’on ne
rencontrait pas un fauteuil.
— Oui, je ne le nourrissais pas assez tous ces
temps-ci, et il s’est sauvé. Je l’aimais comme mon
fils, et de croire qu'il est infidèle ça me fait un
gros chagrin. Moquez-vous si vous voulez... Quand
on vit dans une solitude complète on a des idées
singulières... Je l’aimais, celui-là, parce que c’était
un petit cœur sans corps, qui vagabondait autour
de moi. Il est parti un peu malade... Pourvu qu’il
ne soit pas mort sur les gouttières !
— Drôle de créature! murmura l’homme attendri
par ce mélange de cynisme et de naïveté.
294
l’animale
Puis, se raidissant contre son attendrissement,
encore inquiété par une pensée de sceptique, il jeta
le billet de banque dans une coupe de cristal, sur
la cheminée.
Elle eut un rugissement de colère en s’aperce
vant de son action, sauta, prit le papier, alluma
une bougie et le fit flamber devant lui.
— Vous me le donnez, donc j’ai le droit d’en
faire ce que je veux !
— Voyons, ma chérie, dit-il, vous avez l’inten
tion de vous prostituer pour le plaisir ?
— Eh bien oui, là ! rien que pour le plaisir ! Ge
sera la dernière fois ! la dernière fois ! répéta-t-elle
exaspérée ; après, je me tuerai, puisque je ne peux
pas vivre seule !...
11 la regarda fixement :
— Tu n’as pas honte ?
— Non, plus maintenant I La volupté, c’est ma
religion !...
Elle se courba vers lui, souriant à travers ses
larmes, lui offrant un baiser.
A peine leurs lèvres se furent-elles touchées,
qu’il l’emporta jusqu’au grand lit jaune, et ils ne
prononcèrent plus une parole désormais, si étroite
ment unis qu’ils ne songèrent même pas à se
demander leur nom.
XVIII
A l’aurore, l’homme se leva, s’habilla en hâte,
et, malgré lui, revint contempler cette femme avant
de la fuir. Il ne pouvait pas la payer. Il ne pouvait
pas demeurer là, s’il y avait un autre amant, et il
se sentait envahi par une irrésistible tendresse
pour cette folle. S’il la laissait lui sourire encore,
il ne voudrait plus l’abandonner. Oh ! c’était sur
tout cette voix morne, voix de créature à la fois
hère et soumise, qui le captivait, le désarmait.
Non ! il ne s’en irait pas sans l’avoir éveillée, lui
avoir dit qu’elle était belle et qu’il ne l’oublierait
jamais !
Laure ouvrit les yeux, et, d’un geste de pudeur
extraordinaire après une pareille nuit, elle remonta
les draps sur ses seins nus.
— Vous partez? interrogea-t-elle anxieuse.
— Veux-tu me dire ton nom? supplia-il d’un
ton ardent.
— A quoi bon! je ne vous demande pas le vôtre.
— Tu es triste?
296
l’animale
— Je sais que c’est fini et je suis sûre que je vous
aime.
Elle appuya sa tête contre le cœur bouleversé de
cet homme qui lui embrassait les mains, et, dans
un anéantissement délicieux de tout son être, elle
murmura :
— Ne voudriez-vous même pas de moi pour
votre servante ?
— Oh ! tais-toi donc ! Allons ! nous serions bien
sots de nous séparer, puisque nous nous retrou
vons. Dis-moi, ma chérie, me suivrais-tu au diable
si je voulais t’emporter ? Je suis obligé départir
pour un vilain pays brûlant où rugissent tes
sœurs, les lionnes ! Te déplairait-il d’aller en
Afrique avec moi?
— Dans un désert, avec vous ?... avec toi !... ce
serait un rêve trop charmant, et je ne suis plus
digne d’aucun amour.
— Tu es libre, absolument libre, n’est-ce pas ?
— Oui, mais vous le regretterez !... Nous sommes
très loin l’un de l’autre, je le devine bien, et je
suis une fille si mal élevée.
Elle avait souri, elle avait parlé, puis elle pleu
rait de joie, l’enveloppant de ses bras blancs, duve
tés d’un soyeux duvet brun comme d’une ombre
de fourrure.
— Je t’adore ! fit-il, vaincu, s’agenouillant
devant le grand lit de courtisane tout doré, tout
chatoyant, et «pourtant si pauvre dans son élégance
de princesse des rues.
l’animale
297
— Je vous remercie ! répondit Laure enivrée. Il
ne faut pas que je meure... Non, non ! je ne veux
pas mourir...
Elle passa un peignoir, se faisant chaste, ne vou
lant plus lui montrer son corps où il avait, cette
nuit-là, glissé une âme. Elle courut chercher les
deux clés de son appartement.
— Voici! dit-elle simplement, je te donne ma
liberté tout entière !...
Et elle ajouta, comme malgré elle :
— Avec ma vie, si tu en avais jamais besoin.
— J’accepte 1 je reviendrai dans la journée te
prendre pour faire nos préparatifs de départ. Je
veux que nous soyons en route dès ce soir, ma
chérie, l’air est trop lourd à Paris... On dirait qu’on
y respire de la boue !... Quand je te délivrerai, ma
belle toquée, il faudra que je te retrouve toute
prête, et je te défends de rien emporter... tu m’en
tends ! Laisse ces choses, avec tes souvenirs au
fond de l’abîme. Nous nous dirigeons vers un ciel
resplendissant qui te refera une auréole d’amou
reuse pure. Je suis jaloux, je t’en préviens ; ne
m’explique pas le passé, ne me rappelle pas que tu
as eu froid, faim, et que tu as mendié de la volupté.
Je sais ton histoire mieux que toi-même.
— Nous devions nous aimer, dis ? Je m’imagine,
moi, te connaître depuis que je suis au monde.
Laure, le front sur son épaule, ne pouvait se
décider à le voir sortir. Lui s’attardait, assis au
rebord du lit, la pressant dans ses bras, respirant
17.
298
l’animale
l’odeur de ses cheveux, de sa peau, la couvrant de
caresses fiévreuses.
— Pourquoi pleures-tu? demanda-t-il brusque
ment, fronçant les sourcils.
— Je ne sais pas ! je doute.
— De moi ?
— Non, de mon bonheur! Il sort de l’infamie,
et il n’est pas juste d’être heureux quand on est
vil. Hier soir, tu m’offrais de l’argent ; ce matin, tu
m’offres de l’amour... Gomment veux-tu que je ne
m’épouvante pas ?
— Oh! cria-t-il, crispant les :poings, ne pense
pas ! je réfléchis déjà trop pour toi !...Tu es simple,
reste simple! Et que mes complications d’esprit,
mes tortures cérébrales ne t’atteignent jamais.
Nous nous aimons. Hors de là, point de salut. Nous
n’avons pas gaspillé nos heures d’amour en préam
bules grotesques et en hypocrisies malsaines, voilà
tout, je prends la responsabilité de ton crime. La
vraie femme, selon la nature, c’est toi, sans les
préjugés, sans les détours de nos sociétés modernes,
sans la stupide crainte de paraître autre chose que
la belle créature que tu es ! Tu as souffert, tu es
donc mûre pour une passion durable ! Et d’ailleurs,
si je me trompe, si tu me trahis, je peux toujours
te loger une balle dans la tête, comme l’on ferait
pour se défendre d’une bête devenue cruelle sous
des caresses. Mais il est très logique, mon amie, de
devenir méchante sous des froissements ou des
injustices... Ceux que tu as trompés étaient-ils seu
l’animale
299
lement dignes de toi? Moi, je n’espérais plus ren
contrer une femme qui ne fût pas ou la poupée
bourrée de son, ou la femelle bourrée de prin
cipes I J’ai enfin trouvé la belle bête intelligente
que je considère comme représentant la femme
désirable, et je me moque des subtilités de nos
éducations. Je t’enlève au monde. Tant pis pour
lui beaucoup plus que tant pis pour moi ! Il n’est
pas donné, je crois, à un imbécile d’être à la hau
teur d’un tigre. Cependant l’imbécile est un
homme, et le tigre un animal ! Si tu n’as connu
que des naïfs ou des idiots, ma pauvre petite
tigresse, ce n’est pas ta faute. Moi, je t’absous.
Laure admirait ce langage nouveau, sans bien
saisir la raison de cette soudaine explosion de co
lère paradoxale ; elle se demandait si, par hasard,
il ne serait pas un de ces artistes détraqués dont
Henri Alban parlait avec mépris jadis !
Elle répondit, l’embrassant :
— Tu me pétriras à ta guise, mon bien-aimé !
Je n’ai pas de vanité, je sens que je te suis infé
rieure en tout, mais si tu veux m’aimer comme je
t’aimerai... je serai tout de même le plus savant de
nous deux !...
En elle s’épanouissait en une générosité exquise,
elle se faisait le serment, à cette aube de résurrec
tion, de ne plus vivre que pour cet homme,
et elle se livrait, lui paraissait-il, pour une
éternité.
—• Je t’attendrai en comptant les heures ! sop^
300
i/animale
pira-t-elle pendant qu’il se dirigeait du côté de la
porte. N’oublie pas mes clés !
11 se retourna, souriant, les lui montrant en l’air.
— Oh ! la rusée, qui désire me mettre dans l’im
possibilité de ne pas revenir, comme si je ne lui
laissais pas mieux en gage!
Elle sourit aussi, lui envoya un baiser.
— Je vais dormir, alors, jusqu’à ton retour, et je
ne douterai plus. Adieu !... Adieu I
— Au revoir !
La clé fit un léger grincement. Il la retira, et
Laure demeura prisonnière.
Elle se recoucha toute frémissante d’une joie sau
vage, se roula sur la place tiède qu’il venait de
quitter, transportée de plaisir. Elle le possédait
enfin, son mâle, son maître et son fervent’.... Une
idée amusante lui traversa la cervelle.
— Quand on pense que nous ne nous sommes
toujours pas dit nos noms !
Elle rit de bon cœur.
Mais on aurait bien le temps. Ils avaient com
mencé par la fin, et ils rétrogaderaient dans ce
doux chemin de la passion pour y cueillir une à
une toutes les fleurs qu’ils avaient dédaignées,
tant la pente avait été rapide. Du milieu de ses
fougues, Laure voyait écl’ore un sentiment plus
délicat. Elle serait capable d’aimer chastement si
cela était nécessaire.
De secrètes inquiétudes la prenaient, qui res
semblaient beaucoup à des remords. Gomme une
l’animale
301
corolle fine s'épanouissant dans une ruine noire,
son cœur brûlé portait la rose pâle des repentirs
d’amour, et, pourrie un peu par la luxure, son
imagination se créait des fantômes et la faisait
s’humilier avec de pieux actes de contrition. Son
état d’âme aurait excité l’envie d’une honnête'
femme. Elle désirait expier des choses, avouer tous
les péchés pour obtenir, après l’exposé des détails
et des circonstances, le baume du pardon sincère;
car elle était si jolie, n’est-ce pas, qu’elle pouvait
avoir confiance dans l’absolution de son amant?...
Elle jeta de loin un coup d’œil furtif au grand mi
roir placé en face du lit, à l’autre bout de la pièce,
et s’envoya encore un sourire; puis, très lasse,
rêvant de l’homme qu’elle attendait, elle s’endor
mit toute nue, les bras en croix au-dessus de sa
tête radieuse, noyée dans le flot sombre de sa che
velure dénouée.
Elle dormait profondément, lorsqu’un bruit
effrayant, un guttural cri de bête l’éveilla en sur
saut. Elle tressaillit, et ses entrailles furent remuées
par ce cri déchirant comme par le râle d’un enfant
qu’on égorge. Elle devina que Lion, son fils, venait
de rentrer, crevant de faim ou blessé peut-être, et
se redressa la sueur au front, les bras tendus.
— Mimi ! s’exclama-t-elle. Mon pauvre Mimi
que j’avais oublié! Gomment faire? Est-ce que je
peux proposer à un homme qui va au pays des vrais
lions d’emporter un chati II se moquerait de moi...
Et pourtant, abandonnerMimi... oh! ça, jamais!...
302
l’animale
Elle fouilla la chambre du regard, s’abritant les
yeux de sa main à cause du soleil qui incendiait à
présenties vitrages, l’aperçut planté, debout, dans
les coussins, et resta pétrifiée : ce qu’elle voyait
était étrangement terrible.
Lion, méconnaissable, la fourrure souillée, les
prunelles sanglantes, la gueule baveuse, si maigre
qu’il était comme grandi par la sveltesse fantas
tique de son corps, la contemplait fixement en mâ
chant à.vide. Il agitait les crocs d’un lent et machi
nal mouvement de déglutition, un tic d’animal fou
en train de dévorer une proie invisible, et sa queue
fouettait ses flancs creusés à coups furieux, se
tordant avec des violences de serpent irrité, de
long serpent noir et jaune. Ses oreilles, rabattues
en arrière, donnaient à sa tête une affreuse expres
sion de convoitise bestiale, ses yeux semblaient
jaillir des orbites, tantôt couleur de rubis, lançant
des jets de feu, tantôt couleur d’émeraude, luisants
comme le reflet d’une eau phosphorée, si brillants
et si traîtres, dans leur ondoiement de moire, que
Laure, fascinée, demeurait immobile, toute bai
gnée de sueur, craignant instinctivement de les
perdre de vue.
— Mimi! mon cher Mimi! Est-ce que tu ne me
reconnais pas? Je n’ose pas te reconnaître, moi
non plus ! Qu’as-tu donc?Tu es malade? Quelqu’un
t’a blessé?... On t’a poursuivi, hein?...
Lion miaula une seconde fois. Il rugit d’une voix
rauque, stridente, expirant dans une sorte de san
l’animale
303
glot convulsif, de nouveau se mit à mâcher, décou
vrant ses dents pleines de bave, et Laure comprit
enfin qu’il se passait une chose anormale. Le chat
n’était pas blessé, on ne l’avait ni battu, ni pour
suivi, ce n’était pas de faim ou d’amour qu’il bra
mait, il criait de rage !
La chair de la jeune femme se glaça, elle se blot
tit au fond du lit, ramenant les couvertures à elle,
ne voulant plus le voir, fuyant ces prunelles de
monstre, ce regard démoniaque la terrorisant, elle
un être humain, comme un pauvre petit oiseau
transi.
— Mais non, ce n’est pas possible ! songea-t-elle
dès qu’elle ne vit plus la hideuse bête. Non! non !
je ne croirai jamais çà! Lion, mon cher Lion en
ragé! Lui, si doux, si bon..., qui m’aime tant! Je
me trompe... ce sont les chiens qui deviennent
enragés ! Il est malade, voilà tout...
D’un geste brusque, elle repoussa les draps,
voulut le regarder encore ; c’était stupide d’avoir
peur d’un malheureux chat qui miaulait... L’ani
mal, à pas pénibles, saccadés, faisait le tour du lit,
rôdait, son poil se hérissant sur son dos comme
une crinière. Au moment où Laure se risquait
hors des draps, il retrouva toute son élasticité,
s’élança d’un bond sur la poitrine de sa maîtresse,
et avant qu’elle ait eu la pensée de se garantir, il
lui sauta à la figure, lui plantant ses quatre pattes
armées d’ongles puissants dans les seins, ses crocs
dans la gorge.
304
l’animale
La morsure fut tellement prompte et tellement
douloureuse que la jeune femme n’eut même pas
la présence d’esprit de chercher à le saisir par la
peau du cou, elle ne put que s’emparer de sa lon
gue queue fouettante, et Lion, rendu plus furieux,
se mit à lui lacérer les joues, le nez, la bouche, de
ses griffes et de ses crocs, à lui labourer les
épaules, les bras, arrachant des lambeaux de satin
jaune quand il ne trouvait plus des lambeaux
de chair. Le chat et la femme roulèrent pêle-mêle
sur le tapis, dégringolant de ce lit ravagé,
hurlant, glapissant, se débattant, comme tous
deux possédés par une suprême rage de déses
poir.
Au lieu de fuir tout de suite, quitte à l’emporter
incrusté dans ses propres morsures, Laure, affolée,
voulait l’attendrir, le suppliait, l’implorait avec
des larmes ; puis, exaspérée par la douleur cui
sante des blessures horribles qu’il lui faisait, elle
essayait de se l’ôter en tirant frénétiquement sur
cette couleuvre qui s’enroulait autour de ses
membres nus, le mordait à son tour, lui enfonçait
ses doigts dans ses flancs creux, se retournant sur
lui pour l’écraser, tâcher de lui briser les reins
sous le poids de ses reins, et toujours le chat la te
nait entre ses griffes d’acier, d’où giclaient de
minces fusées de sang.
Un moment, le front levé dans la direction des
toitures, du cô.té du vasistas, elle jeta des appels
aigus, cria au secours; et elle se souvint aussitôt
l’animale
30
qu’elle était enfermée, prisonnière de cet homme
inconnu qui allait revenir trop tard, peut-être ne
reviendrait jamais!... Le chat étouffa ses cris en
dévorant cette bouche grande ouverte ; cela l’ir
ritait, lui, de l’entendre se plaindre ; il lui fendit
la lèvre inférieure, troua davantage la fossette
charmante de son menton, cracha sa bave empoi
sonnée d’une fétide odeur de musc sur ses dents
blanches, sur ses gencives roses, sur sa langue
pourpre. Comme une boule hérissée de dards, la
bête frappait partout à la fois, rien qu’en virant sur
elle-même. Après ses lèvres, ce fut le sein gauche
dont il enleva l’une des extrémités, la fleur en
bouton, ce fut le ventre qu’il couvrit de sillons ca
pricieusement enchevêtrés comme un dessin de
broderies grenat dans un satin de nuance laiteuse ;
il lui arracha une paupière, et presque à la même
seconde il lui sabrait la cuisse d’un formidable
coup de griffe.
Elle se traînait parmi les coussins, souvent à
quatre pattes, elle aussi, le portant sur sa croupe
dans une pose de bête vaincue que son ennemie,
la bête la plus forte, terrasse en la mangeant toute
vive, se tordant sur les nouvelles attaques, et se
redressant pour lutter, levant ses mains crispées
avec une énergie farouche, secouant le chat collé
à ses blessures, éclaboussant de taches rouges les
tapis, les vitrages, le grand lit doré. Puis, saisie d’un
désespoir morne, elle retombait les mains jointes,
offrant son corps de malheureuse fille toute nue
306
l’animale
comme un holocauste que cette furie brûlante
allait tout consumer.
Lion avait vraiment l’air de se 'Venger. Il s’achar
nait sur tout ce qui était beau, gracieux, très doux.
Il voulait crever les yeux, ces yeux d’Egyptienne,
ces yeux remplis de larmes, déjà obscurcis par une
pensée de. mort; il voulait manger la bouche, si
fraîche encore dans les épouvantables rictus qu’il
lui avait imposés ; il voulait tuer la grâce de cette
poitrine ronde et ferme, lui tuer ses seins qui poin
taient vers lui leurs exquis boutons de roses bengales ; et il semblait regarder toutes ces merveilles
de la femme comme d’autres bêtes dont jadis les
rages luxurieuses l’avaient cruellement offensé. Il
lui fallait tout détruire, tout profaner, tout mar
quer de son sceau, c’est-à-dire de sa griffe et de ses
dents trempées de poison.
Laure, se traînant, gagna l’endroit où était le
miroir; elle songeait d’une manière vague qu’en
atteignant le bas de l’échelle, si le chat lui laissait
un seul instant de répit, elle pourrait grimper
là-haut, se sauver par les toitures, mais ses forces
diminuaient de plus en plus ; elle s’imaginait
maintenant qu’un vêtement de braises l’envelop
pait, ses veines s’enflammaient, le vertige prenait
son cerveau. L’idée persistante qu’elle aurait la
rage et en mourrait, si ce chat n’arrivait pas à
l’achever, commençait à la rendre réellement
folle. Un délire étrange lui faisait voir des océans
de flammes vertes et rubis dans lesquelles son
l’animale
307
corps meurtri nageait en recevant des coups de
couteau; elle voyait des yeux en tas, des yeux
d’escarboucles, et elle se ruait dans le flot des
pierres précieuses, dans tous ces yeux de chat
qui s’amoncelaient autour d’elle, fulgurant contre
ses pauvres nudités, lui dardant des jets d’étin
celles.
' Les yeux des chats pénétraient derrière sa tête,
glissaient à ses orbites vides ; ils s’installaient chez
elle comme chez eux ; c’était elle qui avait des pru
nelles phosphorescentes, et elle voyait avec un
regard trouble, et les objets changeaient peu à peu
de forme ! Au fond de son hallucination, une seule
pensée humaine subsistait... Elle percevait une
voix sourde qui gémissait :
— Le nom! Le nom ! je ne saurai pas le nom de
l’homme !...
Mais elle ne Comprenait plus ce que sa pensée
voulait lui dire! Quand elle put lever le front, l’a
nimal s’était reculé pour mordre ses cheveux au
lieu de mordre sa chair, tenté probablement par
les molles ondulations de cette queue superbe; elle
vit, en face d’elle, prête à bondir, un félin diabo
lique, un monstre inconnu, effroyable... Une bête,
le museau rongé au ras des dents, le nez coupé,
camard, exhibant deux ovales noirâtres, une bête
sans paupières, les yeux couleur de rubis, une
bête aux mamelles pendantes et fendues, aux larges
pattes palmées, toutes rouges, l’échine aplatie
sous une toison splendide, une fourrure brune que
308
l’animale
le chat prolongeait et qui se terminait en queue
jaune annelée de velours.
A travers son voile de sang, Laure s'était vue
dans la glace.
Elle se rapprocha de l’échelle, et, grimpant avec
des efforts inouïs, rampant sur les pieds, sur le
ventre, sur les mains, elle parvint jusqu’au toit.
En haut de l’échelle, poussant une clameur che
vrotante, comme une plainte hurlée en miaule
ment, elle s’arrêta, pleurant sa beauté perdue; et
la femme métamorphosée en bête, rampant tou
jours, passa par l’ouverture du vasistas, laissant
entre le ter et le verre des morceaux de sa peau
tailladée, mais portant encore son mâle féroce qui
s’agrippait à sa nuque.
Ensemble les deux bêtes enragées se roulèrent
le long du toit de cristal; toutes les deux soudai
nement dressées dans l’azur, auréolées du soleil
printanier et ruisselantes de pourpre, luttèrent
une dernière fois au rebord de la gouttière, puis
du même élan se précipitèrent à l’abîme.
Pendant que le corps de la femme s’écrasait sur
le pavé de la rue, l’homme, avec des précautions
infinies, pour la réveiller plus doucement, tour
nait la clef dans la serrure...
x
FIN
ÉMILE COLIN. — IMPRIMERIE DE LAGNY,
Fait partie de L' Animale
