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Médias

Fait partie de Jacquou le croquant

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EUGÈNE LE ROY

Jacquou
le Croquant

PARIS
CALMANN

LÉVY, ÉDITEUR

3, RUE AUBER, 3

I 899

JACQUOU LE CROQUANT

EUGÈNE IÆ ROY

JAG QUOU
LE CROQUANT

PARIS
CALMA.NN LÉVY, ÉDITEUR
3, HUE AUDER, 3

: 1 fZ.
£)oS
c ooo J S"2 33.5g

JACQUOU LE CROQUANT

A mon nmi Alcide Dusolicr.

I

Le plus loin dont il me souvienne, c’est i8i5,
l'année que les étrangers vinrent à Paris, et où
Napoléon, appelé par les messieurs du château
de l’IIerm « l’ogre de Corse », fut envoyé à
Sainte-Hélène, par delà les mers. En ce tempslà, les miens étaient métayers à Combenègre,
mauvais domaine du marquis de Nansac, sur
la lisière de la Foret Barade, dans le haut
Périgord. C’était le soir de Noël; assis sur un
petit banc dans le coin de l’âtre, j’attendais
l’heure de partir pour aller à la messe de mi­
nuit dans la chapelle du château, et il me tar­
dait fort qu’il fût temps. Ma mère, qui filait sa
quenouille de chanvre devant le feu, me faisait
prendre patience à grand’peine en me disant
des contes. Elle se leva enfin, alla sur le pas
I

.IAGQL OU LE CROQUANT

3

me tardait de voir tout ce qu’elle en racontait.
Nos sabots sonnaient fort sur le chemin durci,
à peine marqué dans la lande grise et bien faible­
ment éclairé par le falot que portait ma mère.
Après avoir marché un quart d’heure déjà, voici
que nous entrons dans un grand chemin pierreux
appelé lou cami ferrât, c’est-à-dire le che­
min ferré, qui suivait le bas des grands coteaux
pelés des Grillières. Au loin, sur la cime des
termes et dans les chemins, on voyait se mou­
voir comme des feux follets les falots des gens
qui allaient à la messe de minuit, ou les lu­
mières portées par les garçons courant la cam­
pagne en chantant une antique chanson de nos
pères, les Gaulois, qui se peut translater ainsi du
patois :
Nous sommes arrivés,
Nous sommes arrivés,
A la porte des rics, (chefs)
Dame, donnez-nous l’étrenne du gui !...
Si votre tille est grande,
Nous demandons l’étrenne du gui !
Si cite est prête à choisir l’époux,
Dame, donnez-nous l’étrenne du gui !...
Si nous sommes vingt ou trente.
Nous demandons l’étrenne du gui !
Si nous sommes vingt ou trente bons à prendre femme,
Dame, donnez-nous l’étrenne du gui!...

Lorsque nous fumes sous Puymaigre, une
autre métairie du château, ma mère mil une main
contre sa bouche et hucha fortement :
— Hô, Mïon!

JACQUOU LE CROQUAXT

La Mïon sortit in continent sur sa porte et
répondit :
— Espère-moi, Françou !
Et, un instant après, dévalant lentement par
un chemin d’écoursière ou de raccourci, elle nous
rejoignit.
— Et tu emmènes le Jacquou!... fit-elle en
me voyant.
•— M’en parle pas ! il. veut y aller que le ventre
lui en fait mal. Et, avec ça, notre Martissou est
sorti : je ne pouvais pas le laisser tout seul.
Un peu plus loin, nous quittions le chemin
qui tombait dans l’ancienne route de Limoges
à Bergerac, venant de la forêt, et nous suivîmes
celte route un quart d’heure de temps, jusqu’à
la grande allée du château de l’IIerm.
Cette allée, large de soixante pieds, dont il
ne reste plus de traces aujourd’hui, avait deux
rongées de vieux ormeaux de chaque côté. Elle
était pavée de grosses pierres, tandis qu’une
herbe courte poussait dons les contre-allées où
il faisait bon passer, l’été. Elle montait en droite
ligne au château campé sur la cime du puy,
dont les toits pointus, les pignons et les hautes
cheminées se dressaient tout noirs dans le ciel
gris.
Comme nous grimpions avec d’autres gens
rencontrés en chemin, il commença de neiger
fort, de manière que nous étions déjà tout
hlancs en arrivant en haut; et ceLte neige, qui.
tombait en flottant, faisait dire aux bonnes

JACQVOÜ LE CHOQUANT

5

femmes : « Voici que le vieux Noël plume ses
oies ». La porte extérieure, renforcée de gros
clous à tête pointue pour la garder jadis des
coups de hache, était ce soir-là grande ouverte,
et donnait accès dans l’enceinte circulaire bordée
d’un large fossé, au milieu de laquelle était le
château. Celle porte était percée dans un bâti­
ment crénelé, défendu par des meurtrières, main­
tenant rasé, et, sous la voûte qui conduisait à
la cour intérieure, un fanal se balançait, éclai­
rant l’entrée et le pont jeté sur la douve.
Au fond de l’enceinte de murs solides et à
droite du château, on voyait briller les vitraux
enflammés d'une chapelle qui n’existe plus; ma
mère tua son falot et nous entrâmes.
Que de lumières ! Dans le chœur de la cha­
pelle, le vieil autel de pierre en forme de tom­
beau en était garni, et voici qu’on achevait
d’éclairer la crèche de verdure faite dans une
large embrasure de fenêtre. Après s’être signés
avec de l’eau bénite, les gens allaient s’age­
nouiller devant la crèche et prier l’enfant Jésus
qu’on voyait couché dans une mangeoire sui­
de la paille reluisante comme del’or, entre un
bœuf pensif et un âne tout poilu qui levait la
tête pour attraper du foin à unpetit râtelier.
Que c’était beau! On aurait dit une croze ou
grotte, toute garnie de mousse, de buis et de
branches de sapin sentant bon. Dans la lumière
amortie par la verdure sombre, la sainte Vierge,
en robe bleue, était assise à côté de son nouveau-

6

JACQUOU LE CROQUANT

né, cl, près d’elle, sainl Joseph debout, en
manteau vert, semblait regarder tout ça d’un œil
attendri. Un peu à distance, accompagnés de
leurs chiens, les bergers agenouillés, un bâton
recourbé en crosse à la main, adoraient l’enfançon, tandis que, tout au fond, les trois rois mages,
guidés par l’étoile qui brillait suspendue à la
voûte de branches, arrivaient avec leurs longues
barbes, portant des présents...
Je regardais goulûment toutes ces jolies choses,
avec les autres qui étaient là, écarquiilant nos
yeux à force. Mais il nous fallut bientôt sortir
du chœur réservé aux messieurs, car fa messe
était sonnée.
Ils entrèrent tous, comme en procession.' D’a­
bord le vieux marquis, babillé à l’ancienne mode
d’avant la Révolution, avec une culotte courte,
des bas de soie blancs, des souliers à boucles
«Tor, un habit à la française de velours brun à
boutons d’acier ciselés, un gilet à fleurs brochées
qui lui tombait sur le ventre et une perruque
enfarinée, finissant par une petite queue entor­
tillée d’un ruban noir qui Lombait sur le collet
de son habit. Il menait par le bras sa bru, la
comtesse de Nansac, grosse dame coiffée d’une
manière de châle entortillé autour de sa tête, et
serrée dans une robe de soie couleur puce, dont
la ceinture lui montait sous les bras quasi.
Puis venait le comte, en frac à l’anglaise, en
pantalon collant gris à sous-pieds, menant sa
fille aînée qui avait les cheveux courts et frisés

.IAGQUOL

LE GIIOQÜA5T

7

comme une drolette, quoiqu’elle fûl bien en âge
tl’être mariée. Ensuite venaient un jeune garçon
d’une douzaine d’années, quatre demoiselles entre
six et dix-sept ans, et une gouvernante qui me­
nait la plus jeune par la main.
Tout ce monde défila, regardé de côté par
les paysans craintifs, et alla se placer sur îles
prie-Dieu alignés dans le chœur.
Et la messe commença, dite par un ancien
moine de Saint-Amand-dc-Coly, qui s’était habi­
tué au château, trouvant le gîte bon, et servie
par le jeune monsieur, blondin, chaussé de jolis
escarpins découverts, habillé d’un pantalon gris
clair et d’un petit justaucorps de velours noir,
sur lequel retombait une collerette brodée.
Au moment de la communion, les femmes de
la campagne mirent leur voile et attendirent.
Les messieurs ne se dérangèrent pas : comme de
juste, le chapelain vint leur porter le bon Dieu
d’abord. Tous ceux qui étaient d’âge compétent
communièrent, manque le vieux marquis, lequel,
disaient les gens du château, par suite d’une
grande imbécillité d’estomac, ne pouvait jamais
garder le jeûne le temps nécessaire. Mais les
vieux du pays riaient de ça, se rappelant fort
bien qu’avant la Révolution il ne croyait ni à
Dieu, ni au Diable, ni à lAversier, cet être
mystérieux plus puissant et plus terrible que le
Diable.
Après les messieurs, ce fuL le tour des domes­
tiques, agenouillés à la balustrade qui fermait le

8

JACQUOU LE CROQUANT

chœur, JM. Laborie, le régisseur, en tête, avec
sa figure dure et fourbe en même temps. En­
suite vinrent les bonnes femmes voilées, les
paysans, métayers du château, journaliers et
autres manants comme nous. Pour tous ceux
qui étaient sous la main des messieurs, il fallait
de rigueur communier aux bonnes fêles, c’était
de règle ; pourtant ma mère n’y alla pas cette
fois ; mais on sut bien le lui reprocher puis après.
La messe finie, dom Enjalbert posa son orne­
ment doré sur le coin de l’autel, et, la grille de
la balustrade ayant été ouverte, on nous fil en­
trer tous dans le chœur pour prier devant la
crèche. On chanta d’abord un noël ancien, en­
tonné par le chapelain, ensuite chacun fit son
oraison à part. Tout ce monde à genoux regardait
pieusement le petit Jésus rose, aux cheveux cou­
leur de lin, en marmottant ses prières, quand
voici que tout d’un coup il ouvre les bras,
remue les yeux, tourne la tête et fait entendre
un vagissement de nouveau-né...
Alors de cette foule de paysans superstitieux
sortit discrètement un : « Oh! » d’étonnement et
d’admiration. Ces bonnes gens, bien sûr, pen­
saient pour la plupart qu'il y eût là quelque
miracle, et en restaient immobiles, les yeux
écarquillés, badant, avec l’espoir que le miracle
allait recommencer.
Mais ce fut tout. Lorsque nous sortîmes en
foule, tout ce monde babillait, échangeant scs
impressions. D’aucuns tenaient pour le miracle,

JACQUOU LE CROQUANT

9

d’autres étaient en doute, car de vrais incrédules
point. Ma mère s’en fut allumer notre falot à la
cuisine dont la porte ouverte flambait au bas de
l’escalier de la tour. Quelle cuisine! sur de gros
conlre-hâtiers de fer forgé, brûlait un grand feu
de bois de brasse devant lequel rôtissait un gros
coq d’Inde au ventre rebondi, plein de truffes
qui sentaient bon. Au manteau de la cheminée,
un râtelier fait à l’exprès portail une demi-douzaine
de broches avec leurs hâlclcls, placés par rang
de taille. Accrochées à des planches lixées aux
murs, des casseroles de toutes grandeurs bril­
laient des reflets du foyer, au-dessous de chau­
drons énormes et de bassines couleur d’or pâle.
Des moules en cuivre rouge ou étamés étaient
posés sur des tablettes, et encore des ustensiles
de forme bizarre dont on ne devinait pas l’usage.
Sur la table longue et massive, des couteaux
rangés par grandeur sur un napperon, et des
boites en fer battu, à compartiments, pour les
épices. Deux grils étaient là aussi, chargés, l’un
de boudins, l’autre de pieds de porc, tout prêts à
être posés sur la braise qu’une fdle de cuisine
tirait par côté de la cheminée. 11 y avait encore
sur cette table des pièces de viande froide et des
pâtés qui faisaient plaisir à voir dans leur croûte
dorée.
Ayant allumé son falot, ma mère remercia et
donna le bonsoir à ceux qui étaient là. Mais les
deux femmes seules le lui rendirent. Quant au
chef cuisinier qui se promenait, leur donnant
I

10

JACQUOIJ LE CHOQUANT

des ordres, glorieux comme un dindon, avec sa
veste blanche et son bonnet de coton, il ne daigna
tant seulement pas lui répondre.
Au delà de la première porte, après avoir passé
le pont, la Mïon de Puymaigre et d’autres nous
attendaient : leurs falots ayant été allumés au
nôtre, nous nous en allâmes tous.
Il neigeait toujours, « comme qui jette de la
plume d’oie à grandes poignées », pour parler
ainsi que les bonnes femmes, et la neige était
épaisse d’un pied déjà, dans laquelle nos sabots
enfonçaient. A mesure que les gens rencontraient
leur chemin, ils nous laissaient avec un : « A Dieu
sois! » A Puymaigre la Mïon nous ayant quittés,
nous suivîmes seuls notre roule. Celle neige
me lassait fort et, tout au rebours de l’aller, je
me faisais tirer par le bras.
— Tu es fatigué, dit ma mère : monte à la
chèvre-morte.
Et, s’étant baissée, je grimpai à cheval sur
son échine, entourant son col de mes petits bras,
tandis qu'avec les siens elle ramenait mes jambotles en avant. Tout en allant, je lui faisais
des questions sur tout ce que j’avais vu, princi­
palement sur le petit Jésus :
— Est-ce qu’il est vivant, dis?...
Ma mère qui était une pauvre paysanne igno­
rante, comme celle qui n'entendait pas seulement
le français, mais femme de bon sens au demeu­
rant, me fit comprendre que s’il avait remué,
c’était par le moyen de quelque mécanique.

JACQI'OU LE CHOQHAXT

II

El elle allait loujours, lentement, enfonçant
dans la neige molle, me rehissant d'un coup de
reins lorsque j’avais glissé quelque peu, el s’ar­
rêtant de temps à autre pour secouer contre une
pierre, ses sabots, emboîtés de neige.
Un vent âpre s’était levé, faisant tourbillonner
la neige qui tombait toujours à force. La cam­
pagne déserte était toute blanche ; les coteaux
semblaient couverts d’un grand linceul triste,
comme ceux qu’on met sur la caisse des pauvres
morts. Les châtaigniers, aux formes bizarres,
marquaient leurs branches tourmentées par une
ligne blanche. Les fougères poudrées de neige
penchaient vers la terre, tandis que sur les
bruyères, la brande et les ajoncs, plus solides,
elle s’amassait par places. Un silence de mort
planait sur la terre désolée, et l’on n’entendait
même pas le bruit des pas de ma mère, amorti
par la neige épaisse. Pourtant, comme nous
entrions dans la lande du Grand—Castang, un
crapaud-volant jeLa dans la nuit son cri mal
plaisant qui me lit frissonner.
Cependant, ma mère peinait fort à suivre le
mauvais chemin perdu sous la neige. Des fois
elle s’écartait un peu et. le connaissant, revenait
incontinent, se guidait sur un arbre, une grosse
touffe d’ajoncs, une flaque d’eau, gelée main­
tenant. Moi, bercé par le mouvement, malgré
le froid, je Unissais par m’endormir sur son
échine, et mes bras gourds se dénouaient malgré
moi.

12

JACQUOU LE CHOQUANT

— Tiens-toi bien ! me disait-elle ; dans un
moment nous serons chez nous.
Malgré ça, j’avais peine à me tenir éveillé,
lorsque tout à coup, à cent pas en avant,
éclate un hurlement prolongé qui me lit passer
dans la tête comme un millier d'épingles : « Hoû !
oû... où... ou... », et je vois une grande bête,
comme un bien fort chien, aux oreilles pointues,
qui gueulait ainsi en levant le museau vers le ciel.
— N’aie pas peur, me dit ma mère.
El, m’ayant donné le falot, elle ôta ses sabots,
en prit un dans chaque main et marcha droit à
la bête, en les choquant l’un contre l’autre à
grand bruit. Ça n’est pas pour dire, mais lors,
j’aurais fort voulu être couché contre elle, dans
le lit bien chaud. Lorsque nous fumes à une
cinquantaine de pas, le loup se jeta dans la lande
en quelques sauts, et nous passâmes, épiant de
côté, sans le voir pourtant. Mais, un instant
après, le même hurlement sinistre s’éleva en
arrière : «Hoû! oû... oû.., oû... », qui m’effraya
encore plus, car il me semblait que le loup lut
sur nos talons. De temps à autre, ma mère se
retournait, faisant du tapage avec ses sabots,
pour effrayer cette male bête ; mais, si ça gar­
dait le loup d’approcher trop, ça ne l’empêcha
pas de nous suivre à une trentaine de pas, jus­
qu’à la claire-voie de notre cour. Ayant pris la
clef—torte dans la cache, car mon père n’était
pas rentré, ma mère fit jouer le loquet de dedans
et referma vivement la porte derrière nous.

JACQUOT! I.E CROQUANT

l3

Au lieu du bon feu que nous pensions trou­
ver. la souche était sur les landiers, toute noire,
éteinte.
— Ab ! s’écria ma mère, c’est méchant signe I
il nous arrivera quelque malheur I
En farfouillant sous la cendre avec une brin­
dille, elle trouva quelques braises, sur- lesquelles
elle jeta un petit fagot de menu bois, qui flamba
bientôt sous le vent du tuyau de fer qu’elle mit
à sa bouche.
Lorsque je fus un peu réchauffé, n’ayant plus
peur du loup, je dis :
— Mère, j’ai faim.
— Pauvre drôle! il n’y a rien de bon ici...
fit-elle, pensant au réveillon du château ; et,
découvrant une marmite, elle ajouta : — Te
voici une mique.
Tout en mangeant celte boule de farine de
maïs, pétrie à l’eau, cuite avec des feuilles de chou,
sans un brin de lard dedans, et bien froide,
je pensais a toutes ces bonnes choses vues dans
la cuisine du château et, je ne le cache pas,
ça me faisait trouver la mique mauvaise, comme
elle l’était de vrai; mais, ordinairement, je n’y
faisais pas attention. Oh! je n’étais pas bien
gourmand en pensée, je n’appétais pas la dinde
truffée, ni les pâtés, mais seulement un de ces
beaux boudins d’un noir luisant...
Pourquoi, là-haut, tant de bonnes choses, plus
que de besoin, et chez nous de mauvaises miques
froides de la veille? Dans ma tête d’enfant, la

I/|

.1ACQU0UI, ECUOQUAXT

question ne se posait pas bien clairement; mais,
tout de même, il me semblait qu’il y avait là
quelque chose qui n’était pas bien arrangé.
— 11 le faut aller au lit, dit ma mère.
Elle me prit sur ses genoux et me dépouilla
en un tour de main. Aussitôt couché, je m’en­
dormis sans plus penser à rien.
Lorsque je me réveillai, le lendemain, ma
mère attisait le feu sous la marmite où cuisait
la soupe, et mon père triait sur la table les oi­
seaux attrapés la nuit à la palette. Aussitôt levé,
je vins le voir faire. 11 y en avait une trentaine,
petits ou gros : grives, merles, pinsons, verdiers, chardonnerets,,mésanges, et même un
mauvais geai. Mon père les assemblait, pour les
vendre mieux, par cinq ou six, avec un fil qu’il
leur passait dans Je bec. Ayant fini, il mil toutes
ces pauvres bestioles dans son havresac et le
pendit à un clou, de crainte de la chatte. Cela
fait, ma mère ayant taillé le pain cependant, fil
bouillir la marmite et trempa la soupe. Il était
un peu tôt, sur les huit heures, mais mon père
voulait aller à Montignac vendre ses oiseaux.
Ayant mis la soupière sur la table, ma mère
nous servit d’abord, mon père et moi, puis elle
ensuite, et nous nous mîmes à manger de bon
goût, ayant faim tous trois, surtout mon père,
qui avait passé presque toute la nuit dehors.
Lorsqu’il eut mangé ses deux grandes assiettes
de soupe, el bu, mêlée à un reste de bouillon.

JACQUOU LE CHOQUANT

l5

de mauvaise piquette gâtée, ma mère ôta les
assiettes de terre brune, décrocha l'oule de la
crémaillère et versa sur la nappe de grosse toile
grise les châtaignes fumantes. C’est bon. les
châtaignes blanchies lorsqu’elles sont vertes ;
lorsqu’elles ont passé par le séchoir, ça n’estqplus
la môme chose. Mais quoi! il faut bien les man­
ger sèches, puisqu’on ne peut pas les garder
toujours vertes. Nous les mangions donc tout
de même, avec des raves un peu grillées qui
étaient au fond de l’oule, et triant les gâtées
pour les poules. Lorsqu’il n’y eut plus de châ­
taignes, mon père but un plein gobelet de piquette,
s’essuya les babines avec le revers de la main
et se leva.
— Il te faudra me porter une paire de sabots,
lui dit ma mère; j’ai fini d’écraser les miens en
faisant peur à cette méchante bête de loup.
— Je t’en porterai, mais que je vende mes
oiseaux, répondit mon père, car, autrement, je
n’ai point de sous.
Et, prenant une petite baguette au balai de
genêts, il la mit dans le vieux sabot de ma mère
et la coupa juste à la longueur. Cela fait, il prit
sonliavresac, mit la mesure dedans, décrocha le
fusil au manteau de la cheminée, et s’en alla,
laissant notre chienne qui voulait bien le suivre
pourtant :
— Tu te perdrais là-bas, a Montignac.
Moi, je restai a me chauffer dans le coin du
feu, mais bientôt, ne pouvant tenir en place,

i6

II
î
I

JACQUOU LE CROQUANT

comme c’est l’ordinaire des petits drôles, je sor­
tis sur le pas de la porte. Il était tombé de la
neige toute la nuit; dans notre cour, il y en
avait deux pieds d’épaisseur, de manière qu il
avait fallu faire un chemin avec la pelle pour
aller à la grange donner aux bestiaux. Du côté
de la forêt, au loin, la lande n’était plus qu'une
large plaine blanche, semée çà et là, de grandes
toulfes d’ajoncs, dont la verdure foncée s’aper­
cevait au pied. Sur les coteaux, les maisons
grisâtres, sous leurs tuilées chargées de neige,
fumaient lentement. Là-bas, sur ma droite,
j’apercevais le château de l’Uerm avec ses tours
noires coiffées d’une perruque blanche, comme
le vieux marquis de Nansac. Devant moi, à une
lieue de pays, les hauteurs de Tourtcl, avec
leurs arbres dépouillés et chargés de givre, ca­
chaient le massif clocher de Rouffignae, où les
cloches commençaient à campaner, appelant les
gens à la messe. Un peu sur la droite, à demiheure de chemin, la métairie de Puymaigre, les
portes closes, semblait comme endormie au flanc
du coteau, et en haut, tout en haut, dans le ciel
couleur de plomb, des corbeaux battaient lour­
dement l’air de leurs ailes et passaient en coualinant.
Près de moi, le long du mur de notre cour,
dans un gros tas de fagots, un rouge-gorge sautelait, cherchant un bourgeon
desséché, ou, dans
°
t
les trous du mur, quelque barbotte engourdie
par le froid; sous la charrette, nos quatre poules

I

l8

JACQUOU LE CHOQUANT

fond, la maie où l'on serrait le chanteau ; sous
la maie, une tourtière à faire les millas, et, à
côté, un sac de méteil à moitié plein, posé sur
un bout de planche pour le garder de l’humi­
dité de la terre. A l’entrée, près de la porte,
était dressée l’échelle de meunier qui montait
à la trappe du grenier, et, sous l’échelle, un
pilo de bois pour la journée. Dans un autre coin
était l’évier, dont le trou ne donnait guère de
chaleur par ce temps de gel, et au milieu, une
mauvaise table avec ses deux bancs. Aux poutres
pendaient des épis de blé d’Espagne, quelques
pelotons de fil, et c’était tout. La maison avait
été pavée autrefois de petits cailloux, mais il y
en avait la moitié toute dépavée, ce qui faisait
des trous où l’on marchait sur la terre battue.
En ce temps dont je parle, je ne faisais pas
guère attention à ça, étant né et ayant été élevé
dans des baraques semblables; mais, depuis,
j’ai pensé qu’il était un peu bien odieux que des
chrétiens, comme on dit, fussent logés ainsi que
des bêles. Ou c'est le pire encore, c’est lorsque
la famille est nombreuse, et que tous, père, mère,
garçons et tilles, petits et grands, logent dans
la même chambre entassés dans deux ou trois
lits, à trois ou quaLre, en maladie comme en
santé : tout ça n’est pas bien sain, ni convenable.
Il n’est pas honnête, non plus que le père et la
mère se dépouillent devant leurs enfants, les
sœurs devant les frères. Et puis quand ces en­
fants prennent de I âge, il n’est pas bonnement

20

JACQUOU LE CHOQUANT

Alors, mon père, ayant pris le tortillon
dans la poche de dessous de sa veste, me
le donna. Je l’embrassai, et je me mis à
manger ce gâteau de paysan, après en avoir
porté un morceau a ma mère, qui ne le voulut
pas :
— Non, mon petit, mangc-le, toi.
Ah ! quel bon tortillon ! j’ai depuis tâté de la
tourte aux prunes, et même, une fois, du mas­
sepain, mais je n’ai jamais rien mangé de meil­
leur que ce premier tortillon.
Mon père me regardait faire avec plaisir, tout
heureux de ce que j’étais content, le pauvre
homme! Puis il se leva, alla quérir dans le
tiroir du cabinet un vieux marteau rouillé, et,
revenant près du feu, se mit à ferrer les sabots.
Lorsqu’il eut fini, il ôta les brides des vieux,
et les posa aux neufs, après les avoir ajustées à
la mesure du pied. Etant ainsi tout prêts, ma
mère prit les sabots sur-le-champ, car elle n’a­
vait autre chose à se mettre aux pieds.
Après ça, elle descendit de la crémaillère
l’oule où cuisait pour le cochon, et, ayant vidé
les pommes de terre dans le bac, les écrasa avec
la pelle du foyer en y mêlant quelques poignées
de farine de blé rouge. Puis, ayant laissé man­
ger un peu notre chienne, elle porta cette baccade
ou pâtée à notre porc, qui, connaissant l’heure,
geignait fort en cognant son nez sous la porte
de son étable.
La nuit noire venue, le chalcl fut allumé, et

Î

JACQLOLi LE CHOQUANT

21

ma mère, en ayant fini avec le cochon, décou­
vrit la tourtière où cuisail un ragoût de pommes
de terre pour notre souper. Après l’avoir goûté,
elle y ajouta quelques grains de sel, et mit sur
la table trois assiettes et trois cuillers de fer
rouillées quelque peu. De gobelets elle n’en mit
que deux, pour la bonne raison que nous n’en
avions pas davantage : moi, je buvais dans le
sien. Après cela, elle alla tirer à boire dans le
petit cellier aLtenant à la maison, et, étant ren­
trée, mil la tourtière sur la table. De ce temps,
mon pcre, revenu de la grange où il avait été
soigner les bœul’s, avait tiré de la maie une
grande tourte plate de pain de méteü, seigle et
orge, avec des pommes de terre râpées, et, après
avoir lait une croix sur la sole avec la pointe de
son couteau, se mit à l’entamer. Mais c’était tout
un travail : cette tourte était la dernière de la
fournée faite il y avait près d’un mois, de ma­
nière qu’elle était dure en diable, un peu gelée
peut-être, et criait fort sous le couteau, que mon
père avait grand’peine à faire entrer. Enfin, à
force, il en vint à bout; mais, en séparant le
chanteau, il vil qu’il y avait dans la mie, par
places, des moisissures toutes vertes.
— C’est bien trop de malheur! fit-il.
On dit : «blé cL’un an, farine d'un mois, pain
d'un jour » ; mais ce dicton n’était pas à notre
usage. Nous attendions toujours la moisson avec
impatience, heureux lorsque nous pouvions aller
jusque-là sans emprunter quelques mesures de

22

JACQUOU LE CHOQUANT

seigle ou de baillarge ; et pour le pain, nous ne
le mangions jamais tendre : on en aurait trop
mangé.
Si mon père se faisait tant de mauvais sang
pour un peu de pain perdu, c’est qu’autrefois
chez les pauvres on en était très ménager. Le
pain, même très noir, dur et grossier, était une
nourriture précieuse pour ceux qui vivaient en
bonne partie de châtaignes, de pommes de terre
cl de bouillie de blé d’Espagne. Puis les gens se
souvenaient des disettes fréquentes autrefois, et
avaient ouï parler par leurs anciens de ces
famines où les paysans mangeaient les herbes
des chemins, comme des bêles, et ils sentaient
vivement le bonheur de ne pas manquer de ce
pain sauveur. Aussi pour le paysan, ce pain,
obtenu par tant de sueurs et de peines, avait
quelque chose de sacré : de là ces recommanda­
tions incessantes aux petits drôles de ne point le
prodiguer.
Mon père resta un bon moment tout estoma­
qué, regardant fixement le pain gâté ; mais qu’y
faire ?...
Il coupa donc trois morceaux de pain, ôtant
à regret le plus moisi et le jetant à notre chienne,
puis nous nous mimes à souper. Il n’y avait pas
grande différence entre notre ragoût et la pâtée
du cochon : c’étaiL toujours des pommes de terre
cuites dans de 1 eau; seulement, dans notre man­
ger, il y avait un peu de graisse rance, gros
comme une noix, et du sel.

JACQDOU I.E CHOQUANT

23

Avec un souper comme ça, on ne s’attarde
pas à table ; pourLanL nous y restâmes longtemps,
car il fallait avoir de bonnes dents pour mâcher
ce pain dur comme la pierre. Aussitôt que nous
eûmes fini, ma mère me mena dehors, puis me
mil au lit.
Ce mauvais temps de neige dura une dizaine
de jours qui me semblèrent bien longs. C’est que
ça n'est rien de bien plaisant que d’être enfermé
toute une grande journée dans une maison
comme la nôtre, noire et froide. Lorsqu’il fait
beau, ça passe, on est tout le jour dehors sous
le soleil, on ne rentre guère au logis que le soir
pour souper et dormir, et ainsi on n’a pas le
loisir de s’ennuyer. Mais par ce méchant temps,
si je mettais le nez sur la porte, je ne voyais au
loin que la neige et toujours de la neige. Per­
sonne aux champs, les gens étant au coin du feu,
et les bêles couchées sur la paillade, dans l’étable
tiède. Cette solitude triste, cette campagne morte,
sans un bruit, sans un mouvement, me faisait
frissonner autant que le froid : il me semblait
que nous étions séparés du monde; et, de lait,
dans ce lieu perdu, avec plus de deux pieds de
neige partout, et des fois un brouillard épais
venant jusqu’à notre porte, c’était bien la vérité.
Pourtant, malgré ça, le matin, ayant donné à
manger aux bœufs et aux brebis, mon père prex
nail son fusil et s’en allait avec notre chienne
chercher un lièvre à la trace. 11 en tua cinq ou
six dans ces jours-là, car il était adroit chasseur

2/|

JACQUOU LE CHOQUANT

cl la chienne était bonne. Ça fut heureux; nous
n’avions plus chez nous que les onze sous et
demi rapportés le jour de la Noël. Mais il lui
fallait se cacher pour vendre son gibier et aller
au loin, à Thenon, au Bugue, à Montignac, son
havresac sous sa blouse, à cause de nos messieurs
de Nansac qui étaient très jaloux de la chasse.
Ces quelques lièvres, donc, mirent un peu d’ar­
gent dans le tiroir du cabinet, quoiqu'on ne les
achetât pas cher, car il ne fallait pas penser de
les vendre au marché, mais les proposer aux
aubergistes, qui. profilaient de l’occasion et vous
payaient dans les vingt-cinq sous un lièvre
pesant six ou sept livres. Dans la journée, lors­
qu’il était rentré, mon père faisait des paniers
en vîme blanc, des rondelles pour atteler les
bœufs, avec de la guidalbre ou liane, des cages
en bois et autres menus ouvrages comme ça,
pour avoir quelques sous. Ça m’amusait un peu
de le voir faire et de m’essayer à tresser un
panier comme lui.
Quoique notre pain fût bien noir, bien dur.
nous l’eûmes fini tout de même avant la fonte
des neiges. Le meunier de Bramefoht ne pou­
vant pas venir nous rendre notre mouture, nous
ne pouvions pas cuire, de manière qu’il nous
fallut aller emprunter une tourte à la Mïon de
Puymaigre, qui nous la prêta avec plaisir, car
c’était une bonne femme, encore que, des fois,
elle mouchât bien un peu fort ses drôles lorsqu’ils
avaient mal fait.

JACQUOU LE CHOQUANT

25

Pour le dire en passant, celte tourte n’a jamais
été rendue à la Mïon. La coutume veut que
l’emprunteur du pain ne le rende pas de son
chef; c’est le prêteur qui doit venir le chercher,
faisant semblant d’en avoir besoin. Mais la Mïon,
par la suite, nous voyant dans la peine et le
malheur, n’est jamais venue la demander.
Enfin le dégel vint, et les terres grises, détrem­
pées, reparurent, laissant voir les blés verts qui
pointaient sur les sillons. Lorsque la terre fut un
peu ressuyée, ma mère fit sortir les brebis, car
la feuille que nous avions ramassée pour l’hiver
était mangée et notre peu de regain était presque
fini. Elle m’emmena avec elle, touchant nos
bêtes, vers les coteaux pierreux des Grillièrcs,
où poussait une petite herbe fine qu’elles aimaient
fort. C’était dans l’après-midi ; un pâle soleil
d’hiver éclairait tristement la terre dénudée, et
un petit vent souillait par moments, froid comme
les neiges des monts d’Auvergne sur lesquels il
avait passé. Mais, au prix du temps qu’il avait
fait une dizaine de jours durant, c’était un beau
jour. Ma mère et moi nous étions assis à l’abri
du nord contre un de ces gros tas de pierres
que nous appelons un cheyrou,’, elle, filant sa
quenouille, et moi, m’amusant à faire de petites
maisons Landis que nos brebis paissaient tran­
quillement. Sur les trois heures, landis que je
mordais ferme dans un morceau de pain que ma
mère avait porté, voici que nos brebis, effrayées
a

26

■TACQU0U LE CROQUANT

par un chien, reviennent vers nous au galop et
nous dépassent en menant grand bruit. S’étant
levée pour les ramener, ma mère vit alors un
garde de l’IIerm, appelé Mascret, qui lui cria
de s’arrêter. Lorsqu’il nous eut joints, sans
aucune forme de salut, il lui dit de se rendre
tout d’abord au château, où le régisseur voulait
lui parler.
— Et que me veut-il de si pressé P lit ma
mère.
— Ça, je n’en sais rien, mais il vous le dira
bien.
Et le garde s’en alla.
Nous fûmes vers les brebis qui s’étaient plan­
tées à deux cents pas, regardant toujours le chien
qui les avait effrayées, puis, les chassant devant
nous et descendant le coteau, nous revînmes à
Combenègre, d’où ma mère repartit pour l’IIerm
après avoir fermé les bêtes dans l’étable.
Lorsqu’elle fut de retour, à la nuit, mon père
lui demanda :
— Et que te voulait-il, ce vieux coquin?...
— Ah! voilà... d’abord, il m’a reproché de
n’avoir pas fait mes dévotions le soir de Noël,
comme les autres, ni même toi, qui n’avais pas
tant seulement été à la messe, ce dont les dames
n’étaient pas du tout contentes, et l’avaient
chargé de me le dire. Après ça, il m’a dit que
tu braconnais toujours, de manière que M. le
comte ne trouvait plus de lièvres devers Com­
benègre, et qu’il le faisait prévenir de cesser

JACQUOU LE CHOQUANT

27

et de te défaire de notre chienne. Enlin, il a
ajouté qu'il nous fallait totalement changer de
conduite, sans quoi les messieurs nous met­
traient dehors.
— Nous ne sommes pas bien embarrassés pour
trouver une aussi mauvaise métairie! lit mon
père. Et autrement, il ne l’a rien dit?
— Oh! si, toujours sa même chanson : que
lui n’était pour rien dans tout ça; qu’il faisait
la commission seulement. Au contraire, il nous
portait beaucoup d'intérêt, et, si je voulais l’é­
couler, toul s’arrangerait : il nous mettrait dans
la métairie des Fages, qui était bien bonne, et
de plus il le donnerait du bois à couper dans la
forêt, tous les hivers, où tu gagnerais des sous...
— C’est ça ! et, du temps que je serais dans
les bois, il viendrait voir un peu aux Fages si
le bétail profitait !... Et que lui as-tu ré­
pondu P...
— Je lui ai répondu d’abord que, pour ce
qui était de la communion, nous n’avions pas
le temps d’aller nous confesser souvent, étant
si loin ; que c’était bon pour les gens de loi­
sir, mais que, pour nous autres, c’était bien
assez d’y aller une fois l’an. « El puis, d’ail­
leurs, ai-je ajouté, si je vous écoutais, je ne
pourrais pas même faire mes Pâques, car le curé
ne voudrait pas me donner l’absolution. »
Mais, bêle que tu es, a-t-il fait alors, est-ce
qu’on a besoin de lui dire ça?
— Ah! la canaille! s’écria mon père; si

28

JACQUOU LE CHOQUANT

jamais je le trouvais au milieu de la forêt, par
là entre La Granval et le Cros-de-Mortier, il pas­
serait un mauvais quart d’heure !
— Reste tranquille, il nous arriverait de la
peine, dit ma mère; lu sais bien que pour ça, il
n’y a pas de danger.
Mon père ne répliqua rien et se mit à regar­
der le feu.
A ce moment-là, moi, je ne comprenais pas
grand’chose à cette conversation, et je mettais
toute la colère de mon père sur le compte de
la défense de chasser. Je savais bien, pour l’avoir
ouï dire souvent chez nous, et à d’autres mé­
tayers du château, que M. Laborie était un
homme dur, exigeant, injuste, qui trompait les
pauArres gens tant qu’il pouvait, faisant sauter
un louis d’or ou un écu, sur un compte de
métayer, rapiant cinq sous à un misérable jour­
nalier, s’il ne pouvait faire davantage; et puis,
comme on ajoutait toujours, grand « chenas­
sier», terme dont la signification m’était incon­
nue alors, et que je croyais vouloir dire autant
comme : grand coquin ; mais c’était tout. Aujour­
d’hui, quand je pense à ce gueusard qui avait
totalement englaudé la comtesse de Nansac en
faisant le dévot, l’hypocrite, et qui était voleur,
méchant, et « chenassier », comme disaient les
gens, je ne puis m’empêcher de croire qu’il
méritait ce qui arrivé.
Environ quinze jours après cette conversation,
tandis que ma mère triait des haricots pour met-

JACQUOU LE CHOQUANT

2g

tre dans la soupe, voici venir M. Laborie à
Combenègre. 11 entra, fit : «Bonjour, bonjour»,
en m’avisant de coté, et demanda où était mon
père.
— 11 est à couper de la bruyère, répondit ma
mère.
— Ou à braconner, plutôt! repartit-il. Et ces
bœufs, est-ce qu’ils profitent ?
Et, disant cela, il s’en fut à la grange. Ma mère
me prit par la main et le suivit. Lorsqu’il eut
vu les bœufs, M. Laborie fiL sortir les brebis de
l’étable et, tout en les regardant, il marmon­
nait entre ses dents, pensant que je n’y prenais
garde :
— Eli bien, tu ne veux donc pas être rai­
sonnable ?... Voyons! Je te porterai un joli
mouchoir de tête de Périgueux, dis?...
Ma mère ne lui ayant pas répondu, après
avoir tourné, viré, M. Laborie s’en alla, disant
toujours sur le même ton :
— Tu t’en repentiras! lu t’en repentiras!
Le surlendemain, tandis que nous mangions
la soupe, vers le coup de neuf heures, la chienne
gronda sous la table, et le garde Mascret, sur­
venant, s’arrêta sur le pas de la porte :
— M. Laborie vous fait dire, par l’ordre de
M. le comte, d’avoir à vous défaire de votre
chienne, au premier jour; si on la trouve encore
ici, il la fera tuer.
— Que le bon Dieu préserve M. le comte, et
celui qui vous envoie, de commander ça! —
2.

3o

JACQUOU LE CHOQUANT

dit mon père en serrant les poings et en regar­
dant Mascret, les yeux pleins de colère ; — et
vous, n’en faites rien, sans quoi il arrivera un
malheur !
— Pourtant, si on me le commande, il fau­
dra bien que j’obéisse, dit le garde; à votre
place, moi, je vendrais la chienne. M. le comte
assure, que, d’après les anciennes lois, un pay­
san ne peut avoir de chien de chasse, qui n’aie
le jarret coupé.
— C’est bon, fil mon père, rapportez-leur
seulement ce que je vous ai dit.
Il y eut un moment de silence après le départ
de Mascret, puis ma mère fit :
— Mon pauvre Martissou, le mieux, c’est
de vendre la chienne, comme dit le garde;
le notaire de Ladouze te fa demandée plusieurs
fois, mène-la-luî : il l’en donnera bien quatre
ou cinq écus peut-être, puisqu’elle est bonne
pour suivre le lièvre.
— Je ne veux pas la vendre! répondit mon
père.
— Alors, mènc-la chez ton cousin de Cendrieux : il le la gardera jusqu’à tant que nous
partions d’ici, car nous ne pouvons plus y
rester; il arriverait quelque chose.
— Femme, tu as raison, à ce coup, dit sour­
dement mon père: je l’y mènerai dimanche qui
vient.
Le samedi, comme mon père liait les bœufs
pour aller quérir de la bruyère, un individu à

JACQUOU Ulï CROQUANT

3I

cheval, d’assez mauvaise figure, vint à Combenègre, entra dans la cour, et, s’adressant à mon
père :
— C’est vous Martissou ie Croquant, le mé­
tayer de M. de Nansac? dit-il.
— C’est moi.
— Alors, voilà un acte de sortie de la mé­
tairie.
Et il tendit un papier à mon père.
Lui, le prit, le déchira en mille morceaux
et les jeta au nez de l’huissier.
— Tout ça se payera I dit l’autre en rica­
nant.
Et il s’en alla bon train, parce que mon père
avait pris son aiguillon un peu brusquement,
de manière qu’il semblait vouloir s’en servir
plutôt pour en allonger un coup à l’huissier, que
pour mener ses bœufs.
Depuis que nous avions reçu ceL acte de sor­
tie, et après que la chienne fut à Condrieux,
ma mère était plus tranquille. C’était l’affaire
de quelques mois, et, à la Saint-Jean, nous quit­
terions cette mauvaise métairie où nous crevions
de faim : surtout, nous ne serions plus exposés
à quelque méchante affaire de la part de cette
canaille de Laborie. Mais, quand un malheur est
en chemin, il faut qu’il arrive : une nuit, nous
entendîmes gratter à la porte avec de petits ginglements.
— C’est la chienne, fit mon père en allant
I

3a

JACQUOU LE CHOQUANT

ouvrir; j’avais pourtant bien dit à mon cousin
de la fermer et de l’attacher pendant quelques
jours.
La chienne entra, traînant un bout de corde
qu’elle avait coupée avec ses dents, et sauta
après mon père en aboyant joyeusement.
Ma mère ne dormit pas du reste de la nuit,
tracassée de celte affaire-là, et comme sentant
approcher un malheur. Le matin, sur les neuf
heures, nous finissions de manger la soupe,
quand tout à coup la chienne sortit en aboyant,
et, une seconde après, nous entendîmes un coup
de fusil, et quelques plombs vinrent ricocher
contre la porte ouverte, jusque dans la maison,
l’un desquels blessa ma mère au front, ce qui
lui fit jeter un cri. Mon père, alors, saule sur
son fusil, écarte ma mère qui veut l’arrêter, et
court dehors. Devant lui il voit la chienne éten­
due, morte, le sang lui sortant par la gueule, et,
à l’entrée de la cour, Laborie qui rendait au
garde son fusil déchargé,
— Ah ! canaille ! tu ne feras plus de misère à
personne !
Et, avant que l’autre ait songé à se sauver, il
épaule son fusil et l’étend raide mort.
Tandis que Mascret, pâle et lui-même plus
mort que vif, ne savait où il en était, ma mère
survenait avec de grands cris.
— AhI Martissou, qu’as-tu fait!
— C’est lui qui fa cherché, répliqua mon
père; ça devait de toute force arriver.

JACQUOU UE CHOQUANT

33

Du lemps qu’aidée du garde ma mère acco­
tait Laborie contre un las de bruyère, pour lui
porter secours, mais bien inutilement, mon père
rentre dans la maison, prend ses souliers, son
gros bonnet de laine, passe le havresac en
sautoir, met dedans un morceau de pain, sa
corne à poudre, son sac à grenaille, m’em­
brasse, sort, son fusil à la main et tire vers la
forêt.
Moi, je sortis aussi, ne voulant pas rester
seul, et je fus rejoindre ma mère qui regardait
piteusement ce corps étendu, il était l'a, les yeux
fixes, la bouche enlr’opvcrtc comme pour crier,
les bras retombés le long du corps : on voyait
qu’il avait eu conscience de sa mort. Le garde
avait défait son gilet et déboutonné la chemise
pour se rendre compte, et, au milieu de la poi­
trine, dans les poils rouges qui foisonnaient, le
coup avait presque lait balle, et la blessure, hor­
rible à voir, saignait.
Pendant ce lemps Mascret courait vers l’Herm,
et sur son chemin semait la nouvelle, en sorte
que les gens arrivèrent bientôt. Le premier qui
vint, ce fut l’homme à la Mïon de Puymaigre ;
il regarda tranquillement le mort et dit :
— Je plains Martissou et vous autres pour
les conséquences ; mais quant à ce gueux-l'a, je
ne le plains point : il n’a que ce qu’il a mérité
cent fois I
Et tous ceux qui vinrent, des paysans de par
là, dirent de même: « Il ne l’a pas volé! » Ou

■V.

•JACQUOl

LE CHOQUANT

bien : «C’est une canaille de moins! » El autres
oraisons de ce genre. Mais peu après survint,
grand train, le comte de Nansac, à cheval, avec
son piqueur, et dom Enjalbert qui, n’étant pas
trop bon cavalier, s’accrochait à sa selle : alors
tout le monde se lut. Le comte regarda le corps
un instant, puis demanda à ma mère comment
c’était arrivé. Après qu’elle eut dit que mon
père avait tiré sur Laborie, fou de colère parce
qu'un plomb l’avait blessée et que sa chienne
avait été tuée, M. de Nansac regarda la pauvre
bête étendue au milieu de la cour et, reportant
ses yeux sur son défunt régisseur, ne dit plus
rien. Sans doute, il comprenait bien que son
ordre brutal de tuer notre chienne avait amené
mort d’homme, et que la responsabilité de cette
mort remontait jusqu’à lui ; mais sur sa ligure
on n’y aurait rien connu. Il regardait le corps
de Laborie froidement, comme il aurait regardé
un loup porté bas par ses chiens. Au bout d'un
moment, ses gens étant arrivés, il commanda
de mettre le mort sur une civière qu’on avait
été chercher, et tout le monde repartit.
Le lendemain, les gendarmes vinrent ques­
tionner ma mère sur la manière dont la chose
s’était passée. Ils me faisaient grand’peur, ces
gendarmes, avec leur sabre pendu à un baudrier
jaune et le mousqueton attaché à la selle. C’était
la première fois que j’en voyais, et tout, depuis
leurs lourdes bottes jusqu’à leur grand chapeau

JACQUOU LE CROQUAXT

35

bordé, me les faisait paraître extraordinaire­
ment à craindre. Aussi, tandis qu'ils étaient
là, l’un à cheval sur le banc, interrogeant ma
mère, l'autre debout, appuyé sur son sabre, je
me faisais tout petit dans un coin. Après qu elle
leur eut touL raconté, le plus vieux lit:
— Tout ça, c’esL bien,, mais maintenant dilcsnous où est votre homme.
— Je ne le sais pas, répondiL ma mère, mais
quand même je le saurais, vous pensez bien que
je ne vous le dirais pas.
— il pourrait vous en cuire I làites-y atten­
tion 1 Voyons, il est revenu ici cette nuit?
— Non.
— Pourtant, on nous l’a certifié.
— On vous a trompés, en ce cas.
Enfin, après avoir beaucoup tracassé ma
mère, l’avoir pressée de questions, dans l’espoir
qu elle se couperait, et avoir tâché inutilement
de l'effrayer, les gendarmes s’en furent, à mon
grand contentement.
Le soir, sur les dix heures, un charbonnier que
nous connaissions pour lui avoir quelquefois
trempé la soupe chez nous, vint cogner à la porte.
Ma mère s’étant vitementhabillée lui ouvrit après
qu'il se fût fait connaître, et lors il nous dit
que mon père l’envoyait pour s’enquérir de la
visite des gendarmes. Il ajouta qu’au reste il ne
fallait pas s’inquiéter de lui, attendu qu il était
couché dans une cabane abandonnée, au plus
épais des bois, dans un fond plein de ronces et

3G

JACQUOU LE CROQUANT

d’ajoncs, entre la Foucaudie et le Lac Viel, où
le diable n’irait pas le chercher. Seulement, il
avait besoin de sa limousine pour se couvrir la
nuit.
Lui ayant donné la vieille limousine et la
moitié d’une tourte de pain, ma mère chargea
encore le charbonnier de beaucoup de bonnes
paroles pour son homme, ensuite de quoi il s’en
retourna.
Dans l'après-midi du jour suivant, les gens
de la justice vinrent avec le comte de Nansac et
des domestiques du château. Ils firent mettre
Mascret et un autre dans l’endroit où il était
avec Laborie, un autre encore à l'endroit d’où
mon père avait tiré, comptèrent les pas et se
remuèrent beaucoup dans la cour. Après ça, un
vieux, qui avait une mauvaise figure d’homme,
fit raconter à ma mère la manière dont ça
s’était passé. Elle répéta ce qu elle avait dit la
veille aux gendarmes présents là avec ces mes­
sieurs, que c’étaiL sur le coup de la colère,
en la voyant blessée, elle, et sa chienne morte,
que mon père avait tiré sur Laborie,
Tandis que ma mère parlait, le vieux lâchait
de lui en faire dire plus qu’elle ne disait; mais
elle se défendait bien. Lorsqu'elle eut fini, il
essaya de lui faire avouer que dès longtemps
mon père projetait ce coup ; mais elle protesta que
non, et s’en tint à ce qu’elle avait dit. Alors le
vieux renard qui l’interrogeait, m’avisant dans
un coin, fit signe à un gendarme:

1 ■

JACQUOL LE CHOQUANT

37

— Amencz-moi cel enfant.
Lorsque je fus là, devant lui, et qu’il com­
mença à me questionner d’un air dur, faisant
la grosse voix, je compris bien, quoique tout
jeune, que peut-être, sans le vouloir, je pour­
rais lâcher quelque chose de conséquence contre
mon père, et, pour éviter ça, je me mis à gein­
dre et à pleurer. Il eut beau m’interroger en
français que je ne comprenais pas, en patois qu’il
parlait comme ceux de Sarlat, me menacer de la
prison, me montrer une pièce de quinze sous,
rien n’y fit, je ne lui répondis qu’en pleurant.
Voyant ça, il se leva mal content, disant :
— Cet enfant est imbécile !
Et, passant la porte de la maison, ils s’en fu­
rent tous.
Quelques jours après, nous sûmes que les
gendarmes faisaient une battue dans la forêt,
avec les gardes du château, le piqueur, et aussi
des paysans réquisitionnés la veille. Mais juste­
ment un de ceux-là s’en fut trouver Jean, le
charbonnier, et fit prévenir mon père, qui, en
pleine nuit noire, alla se coucher dans le fénil
de cet homme, sûr qu’on ne viendrait pas le
trouver là. — Et, en effet, les gendarmes et tout
ce monde se retirèrent à la nuit, sans avoir rien
trouvé que force lièvres, un renard et deux loups
qui se sauvèrent, bien étonnés de voir tant de
gens à la fois.
Le surlendemain, sur la mi-nuit, ma mère ouït
gratter doucement à la porte et se leva ouvrir.
3

38

JACQUOU UE CHOQUANT

Moi, je dormais, et je ne m’éveillai qu’au malin
parce que mon père, avant de repartir, m’em­
brassait bien forl. Ma mère, les yeux bril­
lants, sortit, fit le tour des bâtiments et revint,
disant :
— Il n'y a personne.
— Adieu donc, femme, dit mon père.
El, prenant son fusil, il s’en alla.
Celle vie dans les bois dura quelques semaines.
Tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, mon père
ne couchait guère jamais deux nuits de suite
au meme endroit, dans la même cabane. Les
gens des maisons écartées, des villages autour
de la forêt, le connaissaient et savaient bien qu’il
n’était pas un coquin : puis Laborie était si dé­
testé dans le pays, que tout le monde compre­
nait que, dans le mouvement de la colère, mon
père eût fait ce coup, et nul ne l’en blâmait.
Aussi, quoique bien des gens l’eussent trouve
en allant de grand matin couper un faix de
bois dans les taillis, ou en se rendant au guet
la nuit, par un beau clair de lune, personne
n’en disait rien. Au contraire, s’il avait besoin
de vendre un lièvre ou de faire porter quelque
chose de Thcnon ou de Roullignac, de la poudre
à giboycr, de la grenaille, ou une chopine dans
sa gourde, on lui faisait scs commissions; même,
des fois, il y en avait qui lui disaient : « Mar­
tissou, viens souper chez nous ; tu dormiras
après dans un lit et ça te reposera, depuis le
temps que tu l’as désaccoutumé. » Et il y allait,

JACQUOU LE CHOQUANT

39

connaissant qu’il avait affaire à de braves gens.
Chez nous, il y venait bien, mais pas sou­
vent, se méfiant que, de ce côté-là, on surveil­
lait davantage. Et en effet, un matin, deux heures
avant la pointe du jour, quaire gendarmes vinrent
entourer la maison, croyant le surprendre, mais
ils en furent pour leur chevauchée de nuit. Il
ne se passait guère de jour, non plus, que
Mascret et l’autre garde ne vinssent rôder par
là; mais pour guetter autour de la maison
après le soleil couché, ils n’osaient, saclianL
qu’il n’auraiL pas fait bon rencontrer mon père.
Je crois bien qu’ils auraient autant aimé tourner
d’un autre côté, mais le comte, qui rageait froid
de savoir mon père en liberté, les y forçait.
Ma mère, elle, ne vivait plus; la pauvre
femme, étant toujours dans les transes, ne man­
geant guère et ne dormant quasi plus, tant elle
craignait que son Martissou ne fût pris. Elle
se disait que, de force forcée, ça arriverait un
jour, car d’espérer que jamais un mauvais ha­
sard, ou la maladie, ou quelque canaille, peutêtre, ne le ferait prendre, ça ne se pouvait
bonnement. Et alors, la nuit, dans ses pensers
pleins de fièvre, elle voyait la cour d’assises et
la guillotine et gémissait longuement ; si elle
s’endormait de fatigue, elle en rêvait encore et
se plaignait toujours.
11 y avait un mois, tout près, que mon père
était dans les bois, lorsque le comte de Nansac

40

JACQUOU LE CROQUAMT

fit dire par ses gardes dans les villages, autour
de la forêt, qu’il donnerait deux louis d’or à
celui, qui le ferait prendre. Comme il se doutait
que Jean le charbonnier voyait souvent « ce
coquin de Martissou », et l’aidait à vivre, il lui
en fit même proposer cinq.
— Écoutez, Mascret I répondit Jean au garde
qui lui faisait la commission, je ne sais pas où
est Martissou, mais quand même je le saurais,
ça n’est pas pour cinq louis, ni pour vingt, ni
pour cent que je le vendrais. Dites ça à votre
monsieur, et ne venez plus me parler de telle
canaillerie.
Malheureusement, tout le monde n’était pas
solide honnête homme comme Jean, et il ne
faut pas s’étonner que parmi tant de braves gens
du pays, il se soit trouvé un coquin. Quand je
parle d’un, ça ne veut pas dire qu’il n’y eût
par là, des individus capables d’un mauvais
coup, et en ayant fait : ça serait faire mentir le
proverbe qui dit que la Forêt Barade ne fut
jamais sans loups ni sans voleurs.Mais ceux-là
mêmes qui auraient volé sur les grands chemins
étaient honnêtes à leur manière : détrousser un
homme, passe ; pour le vendre, non.
Mais enfin le traître s’est trouvé. Il y avait
aux Maurezies un homme pauvre appelé Jansou
qui, toute l’année déjà, travaillait comme jour­
nalier au château de l’Herm. Ce Jansou avait
cinq enfants, petits tous, l’aîné ayant neuf ans,
qui demeuraient avec leur mère dans une mau-

JACQUOU LE CROQUANT

él

vaise baraque de maison affermée deux écus par
an, tandis que lui, tout le long de la semaine,
couchait dans une grange, là où il était occupé.
H ne venait pour l’ordinaire aux Maurezics que
le samedi soir et s’en retournait au travail le
lundi matin. Comme bien on pense, avec les
douze sous par jour que gagnaient les ouvriers
de terre en ce temps-là, il avait peine à entre­
tenir le pain à ses drôles, car le seigle était
cher alors, et la baillarge et' le méteil. De blé
froment il n’en fallait pas parler, on n’en man­
geait que dans les bonnes maisons. Pour le reste,
les drôles de Jansou étaient à la charité, habillés
de morceaux de vieilles hardes toutes rapetas­
sées, de mauvaises culottes en guenilles percées
à montrer la peau, et tenues sur l’épaule par
un bout de corde. Avec ça, les pieds nus toute
l’année, et couchant dans un coin de la cahute
sur une mauvaise paillasse bourrée de fou­
gères.
C’est à ce Jansou que, d’apres l’ordre du
comte, le maître valet, qui remplaçait Laborie
pour le moment, s’adressa. Le pauvre diable fit
bien tout d’abord quelques difficultés, disant
qu’il ne savait du tout où était Martissou; mais,
lorsque l’autre l’eut menacé de ne plus lui don­
ner de travail et lui eut parlé de deux louis
d’or, qu’il pouvait gagner facilement en le fai­
sant guetter par son drôle l’aîné, il dit qu’il le
ferait.
Ce drôle, qui avait ses neuf ans, ainsi que je

!\1

JACQUOU LE CHOQUANT

viens de le dire, était fin comme une belette, rusé
comme un renard et méchant comme une guenon.
Avec ça, il connaissait la forêt comme celui qui
la courait toute l’année, dénichant les oiseaux,
cherchant des manches de fouet dans les lioux,
et faisant des commissions pour les bûcherons
et les charbonniers. Plusieurs fois il avait trouvé
mon père et l’avait épié par curiosité maligne,
mais sans pouvoir découvrir où était son gîte
habituel, ce qui était difficile, au surplus, car il
en changeait souvent, comme je l’ai dit.
Dans ce moment, le carnaval était proche,
et, quoique d’ordinaire on s’en réjouisse, ma
mère le voyait arriver avec crainte, sachant bien
que son Martissou voudrait le faire en notre
compagnie, et appréhendant qu’on ne profitât
de l’occasion pour le prendre. Aussi lui mandat-elle, par Jean, de ne pas venir ce soir-là, qu’il
valait mieux attendre au lendemain, attendu
que, le jour des Cendres, on ne se douterait de
rien.
Le drôle de Jansou, à qui son père avait
fait le mot, pensant aussi que Martissou vou­
drait fêter le carnaval chez lui, s’était caché,
le soir du mardi gras, dans les taillis près
du carrefour de l’Homme-Mort, pour l’épier.
A la nuit tombante, il l’ouït venir du fond des
bois, et fut bien étonné lorsqu il vit qu'il pre­
nait le chemin de La Granval, au lieu de celui
qui l’aurait mené à Combencgre. L’ayant suivi
de loin, pieds nus, sans faire de bruit, il le

JACQUOU LE CROQUANT

43

vit entrer dans la maison où on l’avait convié.
C’était chez de braves gens à leur aise qui
étaient fermiers dans le bien de famille du curé
de Fanlac. La veille, la femme, peinée en pen­
sant ([ne le pauvre Martissou n’oserait pas aller
chez lui, et ferait carnaval au profond des fourrés
avec quelque morceau de pain, l’avait fait en­
gager par son homme.
Aussitôt que la porte fut refermée, le drôle
s'en galopa prévenir son père, qui courut au
château prévenir que Martissou était chez leRey,
de La Granval. Sur le coup, un homme à che­
val part grand train avertir les gendarmes, qui
laissent là leur souper et viennent en grande
hâte.
A une centaine de pas de La Granval, ils
donnent leurs chevaux à Jansou qui les atten­
dait, et, à petit bruit, aidés des gardes de
l’IIerm, cernent la maison. Il était sur les onze
heures du soir, tous ceux qui étaient là avaient
bien festoyé et ils chantaient en trinquant avec
du vin cuit, lorsque deux gendarmes poussèrent
la porte brusquement et entrèrent.
Ce fut une grande surprise, comme on pense.
Tandis que chacun s’écriait, mon père court à
son fusil qu’il avait posé dans un coin; mais il
se trouva qu’on l’avait ôté et mis sur un lit à
cause d’un petit drôle qui voulait s’en amuser.
Alors il se lance vers la fenêtre et l’enjambe
malgré les deux gendarmes qui le voulaient re­
tenir, et tombe dans les mains des deux autres

44

JACQUOU LE CHOQUANT

qui la gardaient. En un rien de temps, il fut
enchaîné les mains derrière le dos, tandis que
la femme du Rey pleurait et se lamentait disant
d’une voix bien piteuse ;
— Oh! mon pauvre Martissou! c’est moi qui
en suis la cause; pardonnez-moi, je croyais bien
faire !
— Non, non, Catissou, vous êtes une bonne
femme et les vôtres sont de braves gens, mais
j’ai été vendu par quelque canaille. Adieu à tous,
et merci! cria-t-il comme on l’emmenait.
En arrivant à l’endroit où étaient les che­
vaux, mon père vit Jansou qui les tenait.
— Ab! c’est toi qui m’as vendu, gueusard!...
Si jamais je sors, tu es sûr de ton affaire I
Là-dessus, les gendarmes lui attachèrent au
cou une corde, que l’un d’eux tenait en main ;
puis, étant remontés à cheval, ils mirent le pri­
sonnier entre eux et L’emmenèrent.
Cette canaillerie ne porta pas bonheur à Jan­
sou. Une fois qu’il eut ses deux louis, lui qui
n’en avait jamais vu, il se crut riche. Mais ils
ne durèrent pas longtemps, car le nouveau ré­
gisseur du château mit des métayers dans les
domaines tenus en réserve, de manière qu’il n’y
eut plus d’ouvrage pour lui. Dans le pays, per­
sonne ne se souciait de le faire travailler, à
cause de sa méchante action, et ainsi, bientôt
ayant mangé les deux louis, lui et les siens
prirent le bissac et disparurent. Encore aujour­
d’hui de ces côtés, lorsqu’on veut parler d’un

JACQUOU LE CHOQUANT

65

homme à qui il ne faut pas se fier, on dit :
« traître comme Jansou ».
Pour moi, c’est une canaille, sans doute ;
mais je trouve ceux qui, par argent et me­
naces, lui ont fait faire cette coquincrie, cent
lois plus misérables que lui.

3

II

Ce qui doit arriver arrive. Eu apprenant
l’arrestation de son homme, ma mère cul un
profond soupir, comme si elle se mourait :
— Ü mon pauvre Martissou 1
Moi, je me mis à pleurer, et, tout le jour,
nous restâmes tous deux bien tristes et dolents.
Elle était assise sur un petit banc, les mains
jointes sur ses genoux, regardant fixement de­
vant elle sans rien dire. Par moments, une pen­
sée plus grièvement pénible lui faisait échapper
une plainte :
— Mon pauvre homme, que vas-tu devenir?
Le soir, comme elle n’avait pas songé à faire
de soupe, la pauvre femme me coupa un mor­
ceau de pain que je mangeai lentement, après
quoi nous fûmes nous coucher.

JACQUOU LE CROQUANT

[\ 7

Nous n’élions pas au bout clc nos peines. Le
lendemain, le maître valet du château vint dire
à ma mère qu’à cette heure elle ne pouvait plus
faire marcher la métairie toute seule, et, que
par ainsi il fallait nous en aller de suite, pour
laisser la maison à celui qui nous remplaçait,
à cause du travail en retard depuis deux mois
tantôt.
Quoi faire? où aller? nous ne savions. En
cherchant bien dans sa tctc, ma mère vint à
penser à un homme de Sainl-Geyrac qui avait
dans la forêt une tuilière, ou tuilerie, abandon­
née depuis longtemps, où peut-être nous pour
rions nous mettre, s’il le voulait. Le lendemain
matin, de bonne heure, ma mère fit tomber du
foin du fénil, en donna aux bœufs, et en laissa
un tas pour le leur mettre dans la crèche à
midi. Puis, ayanL jeLé un peu do regain aux
brebis, elle rentra à la maison, mo coupa un
morceau de pain pour ma journée, et m’ayant
embrassé, s’en alla vers l’homme de la tuilière
en me recommandant bien de ne pas m’écarter.
Il n’y avait pas de danger à ça : où aurais-je
été?
Bientôt je sortis de la maison et je m’assis,
sur une pierre devant la porte. Je restai là de
longues heures, pensant à mon pauvre père,
maintenant fermé dans une prison, et, de temps
en temps, le pleurer me prenait. Quelle triste
journée je passai là, ayant en face de moi les
coteaux pelés des Grillières, où pas nn arbre

48

JACQUOU UE CHOQUANT

n’apparaissait, et, tout autour des bâtiments,
les terres de la métairie environnées de grandes
landes grises, au delà desquelles, du côté du
nord et du couchant, étaient les bois profonds.
Par moments, fatigué d’être assis et de contem­
pler cet horizon brumeux et désolé comme l’ave­
nir que j’entrevoyais confusément dans mes idées
d’enfant, je me levais et je faisais le Jour de la
maison, ou bien j’allais voir les bœufs, qui ru­
minaient tranquillement sur leur paillade et se
dressaient en me voyant entrer. Je leur donnais
quelques fourcliées de foin, et je m’en retour­
nais, épiant au loin sur les chemins si ma mère
revenait. Dans leur étable, les brebis bêlaient,
ayant faim, et, de temps à autre, je leur jetais
une petite brassée de regain pour leur faire
prendre patience.
Et je me rasseyais, regardant fixement la place
où était tombé Laborie, qu’il me semblait voir
encore, avec sa bouche ouverte, ses yeux épou­
vantés et la plaie sanglante de sa poitrine.
Sur les cinq heures, nos quatre poules revin­
rent des terres où elles avaient été picorer, et,
après s’être un peu épouillées, se décidèrent à
monter une à une la petite échelle de leur pou­
lailler. Le jour baissait, et je commençais à
m’inquiéter de ne pas voir arriver ma mère,
lorsque pourtant mon oreille, habituée par la
vie de plein air à ouïr de loin, reconnut son
pas précipité venant du côté du couchant. Enfin
elle arriva, harassée de fatigue, essoufflée, car

JACQUOU I.E CllOQUAXT

4g

elle s’était hâtée beaucoup, a cause de moi. Je
courus à sa rencontre, et elle m’embrassa bien
fort, comme si elle avait cru m'avoir perdu;
puis nous entrâmes tous deux dans la maison
noire.
En fouillant sous les cendres du foyer, ma
mère trouva une braise, et Unit par allumer le
clialel à force de souiller. Puis, ayant fait du
feu, elle pela un oignon, le coupa en petits mor­
ceaux, et mit la poêle sur le feu, avec un peu
de graisse, la moitié d’une pleine cuiller: c’était
tout ce qui restait à la maison. L’oignon étant
frit, elle remplit la poêle d’eau, tailla le pain
dans la soupière, et, lorsque l’eau eut pris le
bout, elle la versa dessus. Ordinairement, chez
les pauvres gens de nos pays, on mettait une
pincée de poivre sur la soupe pour lui donner
un peu de goût, mais nous n’en avions plus.
Dire que ce méchant bouillon sur de mauvais
pain noir faisait quelque chose de bon, ça ne
se peut ; mais c’était chaud, et ça valait en­
core mieux que du pain tout sec ou une pomme
de terre froide : ayant mangé notre soupe, nous
nous mimes au lit.
L’homme de Sainl-Geyrac avait dit à ma
mère qu’elle pouvait aller demeurer à la tuilière, qu’il ne lui demandait rien, mais que la
maison était en mauvais état. Avant de partir,
il nous fallut prendre un homme pour faire
l’estimation du cheptel avec le nouveau régis­
seur de l’Herm. L’estimation faite, ma mère

5o

•1ACQU0U LE CnOQUANT

comptait qu’il nous devait revenir dans les dix
écus ; mais lorsqu’elle fut pour régler, il se
trouva que c’était lo contraire, que nous autres
redevions une quarantaine de francs, comme le
lui dit l’autre. Laborie nous avait marqué un
demi-sac de blé dont ma mère n’avait aucune
connaissance ; il n’avait pas porté en compte
tout le prix d’un cochon que nous avions vendu
à Thenon, et, de plus, il avait omis d’inscrire
l’argent do trois brebis que mon père lui avait
remis. 11 nous fallut donc quitter Combenègre
soi-disant dans les dettes des messieurs.
Ce fut un rude coup pour ma pauvre mère.
Nous n’avions qu’une trentaine de sous à la
maison, un chanteau de six ou sept livres,
quelque peu do pommes de terre cl un fond de
sac de farine de blé d’Espagne qui pesait bien
dans les quinze livres : il n’y avait pas pour
aller loin avec ça.
L’homme de la Mïon vinL le lendemain avec
sa charrette pour emporter nos affaires. Tout ça
n’était pas lourd pour les bœufs : notre mauvais
lit, le méchant cabinet, la table, les bancs, la
maie, la barrique à piquette, une marmite, une
ouïe, une tourtière, la poêle, un seau de bois
et d’autres petites choses, comme la lanterne et
la salière de bois. Tout ce misérable mobilier
ne valait pas los quarante francs que nous étions
censés redevoir aux messieurs de Nansac, par
la canaillerie de ce Laborie qui nous faisait du
mal jusqu’après sa mort,

JACQUOU LE CHOQUANT

5l

La charrette prit d’abord Je mauvais chemin
qui allait vers le Lac-Viel, chemin pierreux où
le chargement était fort secoué. L’homme de la
Mïon avait apporté du foin pour faire manger
scs bœufs, et ma mère m’avait assis dessus, der­
rière la charrette qu’elle suivait. Tandis que
nous passions auxBessèdes, deux femmes tenant
leurs petits drôles par la main, cl un vieux assis
sur une souche, nous regardaient passer. Dans
les yeux de ceux d’âge, on sentait la compas­
sion de nous voir nous en aller comme ça, seuls
désormais, sans le père.
Tous ces pays maintenant sont pleins de che­
mins et de routes. On en a fait une de Thcnon
à Roullignac, qui longe la forêt et la traverse
sur la moitié de sa longueur ; une autre qui la
coupe en biais venant de Fossemagne et allant
s’embrancher sur celle de Thenon près de la
Cabane, et encore une troisième, plus vers le
couchant, qui vient du côté de Milliac-d’Aubcroche et joint aussi la route de Thenon à RouiTignac, entre Balou et Meyrignac : on peut donc
passer la forêt facilement. Mais, en ce temps
dont je parle, elle était bien plus grande qu’aujourd’hui, car depuis quatre-vingts ans on a
beaucoup défriché, et il n’y avait lors de mar­
qués que deux mauvais grands chemins lon­
geant les lisières, que l’eau ravinait l'hiver et
noyait dans les fonds, ou des sentiers sous bois
fréquentés par les charbonniers et les bracon­
niers. Peu après avoir dépassé les Possèdes,

5a

JACQUOU LF CROQUANT

l’homme de la Mïon quitta le chemin que nous
suivions pour en prendre un autre. Pour dire
la vérité, ça n’était pas un vrai chemin, mais
un de ces passages tracés dans les bois par les
roues des charrettes qui enlèvent les brasses dans
les coupes. L’hiver, lorsque des endroits deve­
naient trop mauvais, on prenait à droite ou à
gauche, et ainsi se traçaient de nouveaux pas­
sages dans toutes les directions, pistes douteuses
qui s’entrecroisaient dans les landes et les bois.
Dans les creux nous trouvions des fois des fla­
ques d’eau jaunâtre qu’il fallait éviter, et, tantôt
après, des ornières profondes d’un côté, et des
bosses de l’autre qui faisaient pencher fortement
la charrette, et causaient des ressauts violents
lorsque le chemin redevenait brusquement
plainier.
Nous marchions lentement, comme on peut
aller avec des bœufs dans des chemins pareils.
Le temps était gris et brumeux; il semblait
que nous nous enfoncions dans le brouillard.
L’homme de la Mïon s’en allait devant, appelant
ses bœufs, les encourageant de la voix, et par­
fois les piquant de l’aiguillon. On voyait qu’il
connaissait bien la forêt : rarement il hésitait
pour prendre une sente qui coupait à droit celle
que nous suivions, ou une autre qui, bifurquant
d’abord insensiblement, finissait par s’en écarter
tout à fait. Pourtant, dans des endroits où s’en­
trecroisaient de ces pistes effacées, il s’arrêtait
quelquefois un instant, regardait autour de lui,

JACQUOU LE CHOQUANT

53

s’orientait, et prenait sans se tromper la bonne
direction. Cependant il nous dit qu’il n’avait
pas été à la tuilière depuis une dizaine d’années
de ça. Mais nous autres paysans, habitués à
voyager de jour et de nuit dans des pays sans
chemins, nous nous reconnaissons bien partout
où nous avons passé une fois.
Il y en a d’aucuns peut-être qui seraient
curieux de savoir pourquoi je dis toujours :
« l’homme de la Mïon», Voici : c’est que je ne
l’ai jamais ouï nommer autrement chez nous.
Je crois bien que sa femme l’appelait Pierre,
mais, comme c’était elle qui portait culottes, tout
le monde disait « l’homme de la Mïon ».
Sur les deux heures, après avoir traversé un
taillis, la charrette déboucha dans une grande
clairière entourée de bois. Au milieu, était la
tuilière ou ce qui en restait. De loin, c’étaient
des toitures à moitié écrasées, noircies par le
temps, mais, de près, c’était un amas de ruines.
Les hangars effondrés montraient encore quel­
ques piliers de bois à demi pourris, supportant
une partie de charpente où se voyaient quelques
restes de la couverture de tuiles, à côté d’autres
parties où les lattes brisées l’avaient laissé s’af­
faisser. Le four où l’on cuisait la brique et la
tuile s’était écroulé, et, sur scs ruines, des éra­
bles poussaient des jets robustes. La maison
n’était pas toul à fait en aussi mauvais état,
mais de guère ne s’en fallait. Elle était bâtie en
bois, en briques et en torchis; le tout maçonné

54

■IACQUOU LE CROQUANT

avec de la terre grasse. Par l’effet du temps et
des hivers, les murs s’étaient effrités, écaillés,
déjetés comme ces pauvres vieux qu’on ren­
contre devers chez nous, courbés, tordus par la
misère, le travail et les ans.
Des graines apportées par le vent avaient
germé çà et là, dans les trous et les fentes des
murs : pourpiers sauvages, artichauts de mu­
railles, scolopendres et perce-murs. La tuilée
couverte de mousse sur laquelle pointait une
herbe fine comme des aiguilles, avec quelques
touffes de joubarbe çà et là, tenait encore, ex­
cepté à un bout où elle s’était écrasée. À travers
ce trou grand comme un drap de lit, on voyait,
soutenus par une panne, des chevrons sur les­
quels étaient encore cloués des morceaux de
lattes. Autour de la maison et de la tuilière,
tout était plein de débris de tuiles, de briques
et de décombres entassés sur lesquels pous­
saient, gourmandes, ces plantes rustiques qui
foisonnent dans les lieux abandonnés et sur le
bord des vieux chemins où l’on ne passe plus.
Là se serraient, drues et vivaces, des menthes à
l’âcre odeur, des carottes sauvages, des chouxd'âne, des morelles, des mauves, des chardons
à tête ronde que nous appelons des peignes, et
vingt espèces encore. Plus au loin dans la clai­
rière, les fouilles pour l’extraction des terres
avaient laissé des trous où l’eau verdâtre crou­
pissait, et des amoncellements pareils à de
grandes lombes sur lesquels çà et là de maigres

JACQUOU I.IÏ CHOQUANT

55

ajoncs avaient poussé, rares dans la mauvaise
terre. Tout cet ensemble avait un aspect de
ruine et de désolation qui serrait le cœur. On
eût dit un vieux, champ de bataille abandonné
après l’enfouissement précipité des morts.
En embrassant d’un regard toutes ces tristes
choses, ma mère eut un petit frisson, un triboulemenl comme nous disons, et ses yeux se repor­
tèrent sur moi. Alais, comme c’était une femme
de grand cœur, elle entra fermement dans la
maison où je la suivis, tandis que l’homme de
la Mïon défaisait la corde du chargement.
Quelle maison ! Celle de Combenègre était
bien nue, bien noire, bien triste, mais c’était une
maison bourgeoise en comparaison de celle-ci.
Lorsque la porte fut poussée, qui ne tenait plus
que par un gond, elle se montra dans tout son
délabrement. Aux murs, par endroits, une cre­
vasse laissait voir le jour extérieur, ou donnait
passage à une plante qui perçait de dehors. Le
foyer était grossièrement construit à la façon de
ceux des cabanes qu'on fait dans les terres. Point
de grenier; en haut dans un coin, sur les solives,
des planches brutes, mises là pour sécher cL
oubliées, faisaient une espèce de plancher mal
joint, juste à peu près pour abriter un lit.
Partout ailleurs on voyait la luilée, et, dans le
coin découvert, le ciel. Par ce trou, les pluies
d’hiver avaient fait un petit bourbier dans la
terre battue.
Ayant contemplé ça sans rien dire, ma mère
V

lit
l1

I

56

JACQUOU LE CHOQUANT

ressortit pour aider l’homme à décharger le mo­
bilier. Pour le faire plus aisément, lui se coula
entre les bœufs cl souleva le limon, tandis
qu’elle ôtait la cheville de fer qui passait dans
les rondelles, et appelait les bœufs. L’homme
alors posa doucement le timon à terre et, sur ce
timon ainsi incliné, aidé de ma mère, il fit glis­
ser tout bellement le châlit, la cabinet et le
reste. Moi, pendant ce temps, je portai la bras­
sée de foin devant les bœufs. Lorsque tout fut
placé dans la maison, ma mère tira d’un panier
le chanteau plié dans une louaille. puis le posa
sur la table avec la salière et un oignon qu’elle
prit dans la tirette. Après ça, elle voulut remplir
de piquette le pichet, mais le peu qui restai L
dans la barrique, à force d’avoir été secoué,
était comme de la boue : elle sortit donc pour
aller chercher de l’eau. Dans ce lemps l’homme
de la Mïon fit une frotte, et, assis sur Je banc,
mangeait lentement, coupant le pain à taillons
et croquant l’oignon trempé dans le sel, à petites
tranches.
Ayant achevé, il ferma son couteau, but la
moitié d’un gobelet d’eau et se leva. Ma mère
lui aida à atteler les bœufs; il prit son aiguillon,
répondit aux remerciements que ça n’était rien,
nous donna le bonsoir, et, reprenant son che­
min, traversa lentement la clairière et disparut
dans les bois.
Lorsque nous fûmes seuls, ma mère me prit
et m’embrassa longuement, me serrant par re-

JACQUOD LE CHOQUANT

67

prises contre sa poitrine. Ce moment de peine
un peu passé, elle sc mit à faire le lit et finit
d’arranger du mieux possible notre pauvre mo­
bilier. Cela fait, nous allâmes chercher du bois.
Aux alentours il n’en manquait pas, et nous en
eûmes bientôt assemblé un bon tas. Sous les
hangars, il y avait des débris de charpente qui
nous servirent bien aussi. Mais ça n’était pas
une affaire commode que de faire du feu. En
ce temps-là, les allumettes chimiques étaient
inconnues, du moins dans nos pays, et nous
conservions le feu sous la cendre, ordinaire­
ment. Quelquefois, lorsqu’il sc trouvait éteint,
il fallait en aller quérir dans un vieux sabot,
chez les voisins qui en donnaient de bonne
grâce, à charge de revanche. Il n’y avait que
les aubergistes, dans les bourgades, qui le refu­
saient les jours de fêle ou de foire, parce que
ça portait malheur. Quelquefois il fallait courir
assez loin, comme nous autres qui allions chez
la Mïon de Puymaigre; mais ici nous ne con
naissions ni le pays, ni les voisins. Heureuse­
ment, il y avait dans le tiroir du cabinet des
pierres à fusil que mon père ramassait lors­
qu’il en trouvait et taillait pour s’en servir au
besoin. Ma mère en prit une, et à force de
battre contre avec la lame de son couteau
fermé, elle finit par mettre le feu à un morceau
de vieille chiffe bien écharpillée. Cette pincée
mise dans une poignée de mousse sèche, ramas­
sée sur le bois mort, lui communiqua le feu, et

58

JACOUOÜ LE CHOQUANT

bientôt, avec des feuilles mortes, des herbes et
des brindilles, en souillant ferme, la flamme
brilla dans l’âtre.
Le feu ainsi allumé, il fallut aller à l’eau. En
cherchant bien dans les environs, nous trouvâ­
mes l’ancienne fontaine dont se servaient les
tuiliers. Pour dire le vrai, c’était une mauvaise
fontaine suintant un peu l'hiver, et, l’été, gar­
dant seulement l’eau des pluies. Elle ne différait
guère du trou où ma mère avait pris l’eau pour
faire boire l’homme à la Mïon, étant pour lors
demi-comblée et pleine de joncs qui sortaient
de l’eau blanchâtre. Impossible d’y puiser de
l’eau avec la seille : il nous fallut la remplir
avec le pichet. Revenus à la cahute, ma mère
garnit l’oule de pommes de terre, et la mit sur
le feu pour notre souper.
Le soir, après avoir mangé deux ou trois
pommes de terre à l’étouffée avec un peu de sel,
lorsqu’il fut question de nous coucher, ma mère
vit qu’il n’y avait jamais eu de serrure ou de
verrou à la porte. On la fermait de dedans à
l’ancienne manière avec une barre qui, entrant
dans deux trous de chaque côté du mur, main­
tenait le battant. Voyant ça, ma mère tailla avec
la serpe un bout de bois de longueur, l’ajusta
bien, et ainsi ferma solidement, après quoi nous
allâmes au lit.
Je crois bien qu’elle ne dormit guère de la
nuit, bourrelée par l’idée de mon pauvre père,
prisonnier à Périgueux, que la guillotine ou les

JACQUOU LE CROQUANT

bQ

galères attendaient. Pour moi, qui ne voyais
pas toutes les conséquences de ce qu’il avait
fait, après avoir un peu regardé les étoiles qu'on
apercevait du lit, par le trou de la toiture, je
m’endormis lourdement.
Outre ses chagrins par rapport à mon père,
ma mère se tourmentait aussi en pensant à moi
et à ce que nous allions devenir. Les riches,
lorsqu’ils ont des peines, peuvent y songer à
leur aise et se donner tout entiers à leur dou­
leur ; mais les pauvres ne le peuvent point. Il
leur faut avant tout aiïaner pour vivre, et ga­
gner le pain des petits enfants. Au malheur qui
les frappe vient s’ajouter celui de la pauvreté
qui ne leur laisse pas meme Je loisir de pleurer;
aussi, nous autres paysans sommes-nous, pour
l’ordinaire, sobres do larmes. On ne nous voiL
guère rire bien fort non plus, n’âyant pas sou­
vent sujet de le faire; nous rions comme saint
Médard, du bout des lèvres, nous souvenant du
proverbe : «Trop rire fait pleurer.»
Dès le lendemain, ma mère s’inquiéta de trou­
ver du travail. Après avoir mangé un peu, nous
partîmes pour le Jarripigier, où l’homme de la
Mïon lui avait dit que peut-être elle trouverait
des journées chez un nommé Maly, qui avait
des terres à faire valoir et employait souvent des
journaliers. Après avoir marché longtemps, nous
voici chez ce Maly, qui n’était pas là. Mais sa
femme nous dit qu’il n’avait besoin de personne

6o

JACQUOU UE CROQUANT

pour le moment, et il fallut donc nous en retour­
ner. En passant par les villages sur la lisière de
la forêt, ma mère demandait aux gens où elle
pourrait avoir du travail. Aux Lucaux, un vieux
qui se chauffait au soleil, le long d’un mur,
nous dit qu’à Puypautier, chez un riche paysan
appelé Gérai, elle pourrait trouver quelques
journées pour travailler aux vignes ou sarcler
les blés. Arrivés dans le village, un drôle nous
lit voir une grande vieille maison où justement
Gérai était en ce moment. Lorsque sur sa
demande, ma mère lui eût dit qu’elle était la
femme de Martissou, de Combenègre, la ser­
vante qui était là fit : « Oh ! Sainte Vierge ! »
en nous regardant d’un air pas trop engageant.
Mais Gérai, l’ayant fait taire, dit à ma mère'
qu’il lui donnerait huit sous par jour, et qu’elle
pourrait venir dès le lendemain.
Lors elle le remercia, et lui répondit que,
ne pouvant m’abandonner seul à la tuilière au
milieu des bois, elle le priait, si ça ne le déran­
geait pas, de me laisser venir, et qu’il la paye­
rait moins, en ce que je serais nourri aussi.
— Eh bien, amène ton drôle, dit le vieux
Gérai, qui n’avait pas l’air d’un mauvais
homme ; et, au lieu de huit sous., je t’en don­
nerai cinq.
Le lendemain donc, nous fûmes de bonne
heure à Puypautier, et, tandis que ma mère
ramassait les sarments dans les vignes avec une
autre femme, moi je m’amusais par là, avec

JACQUOU LE CHOQUANT

Gl

la drôle de la servante à Gérai, qui gardait la
chèvre et les oies et s’appelait Lina.
A neuf heures, la mère de Lina nous appela
tous pour déjeuner. Il y avait sur la table un
grand plat vert où fumait une bonne soupe avec
des pommes de terre et des haricots dessus en
quantité. 11 y avait longtemps que je n’en avais
mangé d’aussi bonne, et, sans doute, les autres
la trouvaient à leur goût aussi;, car Gérai, son
domestique, l’autre femme cl la servante, tout
le monde y revint, moins ma mère que le cha­
grin empêchait de manger beaucoup. Cette ser­
vante coupait le farci, comme on dit, chez Gérai
qui était un vieux garçon ; et, quoique je sache
bien qu'elle seule fil renvoyer ma mère, on ne
peut lui ôter ceci, que sa soupe était bonne: c’est
bien vrai que., dans la maison, il y avait tout
ce qu’il fallait pour ça.
Tout en déjeunant, Gérai encourageait ma
mère et lui disait que, Laborie étant connu de
tout le monde comme un mauvais homme, ou,
pour mieux dire, un coquin, mon père serait
peut-être acquitté. Mais elle secouait la tête
tristement.
— Voyez-vous, Gérai, il y a des gens trop
riches contre nous et qui ont le bras long : les
messieurs de-Nansac feront tout ce qu’ils pour­
ront pour le faire condamner.
— C’est bien ça, firent les autres.
— En tout cas, ma pauvre, reprit Gérai, il te
faut manger pour le soutenir ; autrement, tu le
4

62

JACQUOU LE CHOQUANT

rendrais malade, et alors que deviendrait ton
drôle ?...
— Vous avez bien raison, répondait ma mère
en s'efforçant de manger à contre-cœur.
Ce que c’est que les enfants ! j’aimais bien
mon père, pour sûr, mais à l’âge que j’avais
on se laisse distraire aisément. Tout le long du
jour, j’étais avec Lina, par les chemins bordés
de haies épaisses de ronces, de sureaux et de
buissons noirs, contre lesquelles la chèvre sc
dressait parfois pour brouter. Tandis que les
oies paissaient l’herbe courte sur les bords du
chemin, je les regardais faire curieusement.
Lorsqu’elles étaient saoules, elles se mettaient
sur le ventre, et, de temps en temps, piaulaient
entre elles, comme si elles se fussent dit leurs
idées. De vrai, lorsqu’on voit ces bêles, et tant
d’autres d’ailleurs, avoir un cri particulier, un
son de voix différent, une manière tout autre
de jaser, dans des occasions diverses, on ne
peut pas s’empêcher de croire qu’elles se com­
prennent. Ainsi, lorsque le gros jars de Lina,
tranquille, les pattes repliées sous lui, la tête
haute, l’œil brillant, faisait tout doucement à
ses oies reposant autour de lui : «Piau, pian,
piau, » il me semblait qu’il leur disait : il fait
bon ici, le jabot plein. Et, lorsqu’une oie ré­
pondait sur le même ton : a. Piau, piau, piau»,
je me pensais qu’elle devait dire : «Oui, il fait
bon ici ». Puis, quand venait dans le chemin un
chien étranger, ou quelqu’un qui n’était pas du

JACQUOU LE CHOQUANT

63

village, le mâle le signalait de loin par un cri
perçant comme un appel de clairon, en se dressant sur scs pattes, imité aussitôt par toutes les
oies qui répétaient son cri, comme pour dire :
«Nous avons compris!». El alors, il leur disait
quelque chose comme « Il faut se retirer»; à
quoi elles répondaient brièvement: «Oui», cl
sc mettaient en marche vers la basse-cour, lui
à l’arrière-garde, l’œil et l’ouïe attentifs, sérieux
comme un âne qui boit dans un seau, avec la
plume qui le bridait en lui traversant les nasières.
Je disais ça quelquefois à Lina, mais elle se
moquait de moi en riant, et disait que j’étais
aussi innocent que les oies, de croire des choses
comme ça ; mais ça n'était pas de méchanceté
et ne m’empccliait point de l’affectionnef beau­
coup et de l’embrasser souvent.
Une douzaine de jours se passèrent ainsi à
m’amuser avec Lina, lorsqu’un soir, après sou­
per, Gérai donna à ma mère les sous de ses
journées, et lui dit qu’il n’avait plus besoin
d’elle pour le moment. Il était un peu honteux
en disant ça, comme quelqu’un qui ment; et,
en effet, il y avait encore du travail assez. Mais,
à ce que nous dit l’autre femme qui travaillait
avec ma mère, la servante lui faisait tant de
train à cause d’elle que, pour avoir la paix, il
la renvoya. Ayant reçu deux pièces de trente
sous, ma mère les noua dans le coin de son
mouchoir, remercia Gérai, et puis nous nous

,

C4

.1ACQUOD I.E CHOQUANT

en fûmes tristement, elle inquiète de l’avenir,
moi désolé de quitter Lina,
Le lendemain, il fallut recommencer à courir
les villages autour de la forêt pour chercher des
journées. Mais lorsque, le soir venu, nous fûmes
de retour à la tuilière sans avoir rien trouvé,
j’étais bien las, tellement las que ma mère se
désolait, ne sachant comment faire, me laisser
seul, ou me traîner toute une journée après elle.
Moi, le matin, la voyant en cette peine, je lui
dis que j’étais reposé et que je,marcherais bien.
Là-dessus, nous voilà en route, cheminant douce­
ment, nous arrêtant de temps en temps, elle me
portant quelquefois, malgré que je ne voulusse
pas. Cela dura trois ou quatre jours comme ça,
pendant lesquels nous ne profilions guère, nous
crevant à chercher inutilement du travail et
n’ayant plus le bon ordinaire de chez Gérai,
lorsqu’un soir, en passant à la Grimaudie, un
homme nous dit que le maire de Bars nous
mandait d’y aller sans faute le lendemain.
Nous voici donc partis le matin, et, sur les
neuf heures, nous arrivions dans l’endroit. Une
femme qui épouillait son drôle devant la porte,
écachant les poux, sur un soufflet, nous montra
la maison. Ayant cogné, ma mère ouvrit la porte
lorsqu’une grosse voix nous eut crié d’entrer.
Un chien courant, maigre comme un pic, qui
dormait devant le feu, se lança sur nous en
aboyant.

.IACQUOU I.E CHOQUAS T

(K,

— Tirez 1 tirez! lui cria la meme voix ruclc,
sans pouvoir le faire taire.
Dans le coin du feu, sur un fauteuil paillé, il
y avait, les coudes sur scs genoux, une vieille,
très vieille, à la tête branlante, qui pouvait avoir
cent ans, et nous regardait par côté d’un œil
mort. Lui, le maire, était là aussi, dans sa cui­
sine, un pied sur un banc, attachant un éperon
à son soulier, car c’était un mardi, et il allait
partir pour le marché de Thenon.
Lorsqu’il eut attaché son éperon, il jeta un
grand coup de pied au chien, qui jappait tou­
jours, et le lit se cacher sous la table. Ma mère
lui ayant alors expliqué qu’elle venait céans sur
son commandement, il lui dit brusquement :
— Alors, c’est loi la femme de Martissou?
— Oui bien, notre monsieur.
— Cela étant, il te faudra te rendre à Péri­
gueux d’aujourd’hui en quinze, sans faute : on
va juger ton homme. Voilà T assignation l ajoutat-il en prenant un papier dans une tirette.
— Mon Dieu, comment ferons-nous? disait
ma mère sur le chemin, en nous en retournant.
Et en elfet, sur les trois francs que lui avait
donnés Gérai, il avait fallu acheter une tourte
de pain, de sorte qu’il ne nous restait presque
rien. Moi, voyant combien elle se tourmentait
à cause de ça, je me faisais du mauvais sang de
ne pouvoir lui aider, lorsqu’un matin, rôdant
par là sur la lisière de la forêt, je trouvai dans
un sentier un lièvre étendu, tué la veille d’un
4.

66

JACQUOU LE CHOQUANT

coup de fusil sur l’échine, car la blessure était
toute fraîche. Je le ramassai, cl m’en courus à
la maison, tout content de le porter à ma mère.
Comme il n’était pas possible de savoir qui
l’avait tué, elle le vendit, le mardi d’après, à
Tlienon, avec nos deux poules que nous avions
eues en partage à Combenègre, afin de faire un
peu d’argent pour notre voyage.
Le jour arrivé qu’il nous fallait partir, nous
avions dans un fond de bas, attaché avec un
bout de gros fil, un peu plus de trois francs en
sous et en liards. Ma mère mit le reste du chan­
teau dans le liavresac de mon père, que le Rey
nous avait rendu avec son couteau, le passa sur
son épaule en bandoulière, prit un bâton d'épine,
et nous partîmes après avoir attaché la porte
à un gros clou avec une corde pour la tenir
fermée.
Nous n’étions pas trop bien habillés pour nous
montrer en ville. Ma mère avait un mauvais
cotillon de droguet, une brassière d'étoffe brune
toute rapiécée, un mouchoir de coton à carreaux
jaunes et rouges sur la tête, des chausses de
laine brune et des sabots. Moi, j’avais aussi des
sabots aux pieds, puis un bonnet et des bas trirotés, un pantalon trop court, pareil au cotillon
de ma mère, bien usé, et une veste faite d’un
vieux sans-culotte de mon père.
Il y en a sans doute qui demanderont ce que
c’est qu’un sans-culotte.

JACQUOU LE CROQUANT

67

Eh bien, ça n’est pas autre chose que la car­
magnole du lemps de la Révolution, sorte de
veste assez courte et à petit collet, droit comme
ceux des vestes des soldats. Dans nos pays, ce
vêlement des bons patriotes a pris, je ne sais
pourquoi, le nom de ceux qui le portaient.
Reprenons.
Notre chemin était de traverser la forêt en
allant vers le Lac-Gendre, et nous prîmes cette
direction, après nous être déchaussés pour che­
miner plus à l’aise sur les sentiers des bois.
Du Lac-Gendre, nous fûmes passer à la Triderie, puis à Bonncval, et enfin à Fosseniagnc,
où nous trouvâmes la grande route de Lyon à
Bordeaux, achevée depuis peu.
A la sortie de Fossemagne, ma mère me fil
asseoir sur le rebord du fossé pour me reposer
un peu. Une demi-heure après, nous voilà re­
partis, marchant doucement en suivant l'acco­
tement de la route, moins dur pour les pieds
que le milieu de la chaussée. La pauvre femme,
bourrelée par l’idée de ce qui attendait mon
père, ne parlait guère, me disant seulement
quelques paroles d’encouragement, et me pre­
nant des fois par la main pour m’aider un peu.
Nous ne rencontrions presque personne sur la
route; quelquefois un homme cheminant à pied,
portant sur l’épaule, avec son bâton, un petit
paquet plié dans un mouchoir; ou bien un voya­
geur sur un fort roussin, le manteau bouclé sur
les fontes de sa selle, qui laissaient voir les

68

JACQUOU LE CROQUANT

crosses de ses pistolets ; et derrière, attaché au
troussequin, un porte-manteau de cuir, fermé
par une chaînette avec un cadenas. De voitures,
on n’en voyait pas comme aujourd’hui sur les
roules : les gens richissimes seuls en avaient.
A une petite demi-lieue de Saint-Crépin, nous
entrâmes dans un boqueteau de chênes pour
faire halle. Ma mère me donna un morceau de
pain que je mangeai avec appétit, tout sec et
noir qu’il était; après quoi, m’étendant sur
l’herbe, je m’endormis profondément.
Lorsque je me réveillai, le soleil avait tourné
du côté du couchant, cl je vis ma mère assise
contre moi. Me voyant réveillé, elle se leva, me
tendit la main, et après m’être un peu étiré, je
me levai aussi pour repartir.
En passant à Saint-Crépin, je bus à une fon­
taine qui coulait dans un bac de pierre, près du
relais de poste, et, m’étant ainsi bien rafraîchi,
je continuai à marcher vaillamment, m’efforçant
un peu pour faire voir à ma mère que je n’étais
pas trop fatigué. Et c’est la vérité que je ne
l’étais pas trop; seulement, les pieds me cui­
saient un peu, car ce n’était plus la même chose
de marcher nu-pieds sur une roule chauffée
par le soleil ou sur la terre fraîche des sentiers
sous bois.
Il était soleil entrant lorsque nous fûmes à
Saint-Pierre car j’avais dormi longtemps dans
le bois. Ayant remis nos chausses et nos sabots,
après avoir suivi le bourg qui n’était pas bien

JACQUOU I.E CROQUANT

6p

grand alors, ni encore, ma mère avisa une mai­
son vieille et pauvre d’apparence, où, dans un
trou du mur, on avait planté pour enseigne une
branche de pin, et, la porte étant ouverte, elle
entra.
Une bonne vieille avec une coiffe à barbes,
un fichu à carreaux croisé sur sa poitrine, et
un devantal ou tablier de cotonnade rouge, as­
sise sur une chaise, filait sa quenouille de laine
près de la table. À la salutation de ma mère
elle répondit par une franche parole :
— Bonsoir, bonsoir, braves gens!...
Interrogée si elle pouvait nous donner un peu
de soupe et nous faire coucher, elle répondit
que oui, mais que, comme elle n’avait plus
qu’un ht, l’autre ayant été saisi pour payer les
rats de cave, il nous faudrait coucher dans le
fenil.
— Oh! dit ma mère, nous dormirons bien
dans le foin.
— Eh bien donc, approchez-vous du feu, re­
prit la vieille.
Et lorsque nous fûmes assis, comme on est
curieux dans les petits endroits, principalement
les femmes, la vieille se mit à questionner ma
mère, tournant autour du pot, pour savoir où
nous allions et à quelle occasion. Tant elle avait
l’air d’une brave femme, que ma mère lui ra­
conta tout par le menu, les misères qu’on nous
avait faites, les canailleries de Laborie, et com­
ment mon père avait tiré sur ce régisseur des



JACQUOU LE CHOQUA A T

messieurs de Nansac, eux et lui l’ayant poussé à
bout, jusqu’à lui venir tuer la chienne dans la
cour.
— Ah! les canailles! s’écria la vieille. Il y
en a bien par ici qui en feraient autant! ajoutat-elle en posant sa quenouille. Avant la Révolu­
tion, il n’y a pas de gucuseries qu’ils ne nous
aient laites ! Et depuis qu’ils sont revenus, ils
recommencent, surtout depuis quelque temps !
Elle se leva brusquement, là-dessus, alla fer­
mer la porte et alluma la lampe :
— Voyez-vous, pauvre femme, dit-elle, ces
nobles sont toujours les memes, faisant les maî­
tres, orgueilleux comme des coqs d’Inde e durs
pour les pauvres gens. Mais quand l’autre re­
viendra, il se souviendra qu’ils l’ont trahi, cl il
les jettera à la porte...
— L’autre? lit ma mère.
— Eh I oui... Poléon, qu’ils ont envoyé à
cinq cent mille lieues, par delà les mers, dans
une île déserte.
Ma mère avait bien ouï parler quelquefois,
le dimanche, devant l’église, d’un certain Napo­
léon, qui était empereur, et qui avait tant bataillé
que beaucoup de conscrits du Périgord étaient
restés par là-bas, dans des pays inconnus; mais
du côté de la Foret Barade, on n’était pas bien
au courant cl elle répondit simplement :
— Alors il est fort à désirer qu’il revienne
tôt, puisque c’est un ami des pauvres gens, car
nous sommes trop malheureux!

■tVGQUOU LE CllÔQUAST

71

Moi, loul en écoulant ces propos, assis sur
le saloir dans le coin du feu, je regardais celle
maison bien pauvre en vérité. Le lit de la vieille
était dans un coin, garanti de la poussière du
grenier par un ciel et des rideaux de même
étoile, jadis bleus avec des dessins, et mainte­
nant tout fanés. Ce lit cousloyé de chaises, dont
aucunes dépaillées, était encombré, au pied, de
vieilles hardes. Dans le coin opposé, il y avait
la place vide du lit qu’on lui avait fait vendre.
Au milieu, la table avec un banc. Contre le
mur, en face de la porte, était une mauvaise
maie, où la bonne femme serrait le pain et autres
affaires depuis que son cabinet était vendu. Une
cocotte et une marmite étaient sous la maie, une
soupière et des assiettes dessus, et, avec la seillc
dans l’évier, c’était à peu près touL : on voyait
que les gens du roi avaient passé par là.
Cependant, l'heure du souper approchant, la
vieille alla quérir des branches de fagots dans
l’en-bas qui communiquait avec la cuisine,
raviva le feu devant lequel cuisaient déjà des
haricots, et pendit à la crémaillère son autre
marmite où il y avait du bouillon. Gela fait,
clic débarrassa le couvercle de la maie, en
maudissant ces bougres de gabelous qui lui
avaient fait vendre son vaissellier si commode,
prit dedans une tourte entamée et commença à
tailler la soupe avec un taillant, engin plus fa­
cile que la serpe dont nous nous servions chez
nous.

72

JACQUOU LE CHOQUANT

— Nous souperons, dit-elle, mais que Duclaud
soit arrivé,
— Vous attendez quelqu’un? fit ma mère.
— Oui, c’est un brave garçon qui vend du fil.
des aiguilles, du ruban, des boutons, des cro­
chets, des images comme celles qui sont là, —
ajouta-t-elle en montrant des gravures grossières
passées en couleur,— et d’autres petites affaires
encore... Tu peux bien aller les voir, les images,
— me dit la vieille ; — ça t’amusera en attendant
le souper... Il passe presque tous les mois, pour
aller dans la contrée de Tlienon, — reprit-elle;
-—■ je pense qu’il viendra ce soir, c’est son
jour.
Je me mis à regarder les images clouées au
mur. Il y avait entre autres le malheureux Juif
errant avec son bâton et ses longues jambes,
symbole du pauvre peuple déshérité qui n’a ni
feu ni lieu; ensuite Jeannot et Colin, histoire
instructive, surtout en ce temps-ci où tant de
gens se vont perdre dans les villes. Puis le
fameux Crédit, mort, étendu à terre, tué par de
mauvais payeurs qui s’enfuient, et, à côté, une
oie tenant une bourse dans son bec, avec cette
inscription, qu’alors je ne savais pas lire ; Mon
oie fait tout; — triste et désolante sentence pour
les pauvres gens.
Tandis que j’examinais curieusement ces ima­
ges, on frappa trois coups de bâton à la porte.
— C’est Duclaud, fit la vieille en allant
ouvrir.

JACQUOU LE CHOQUANT

7J

Lui, nous voyant, sembla hésiter; mais elle
l’encouragea :
— Vous pouvez entrer... C’est une brave
femme et son drôle.
Alors il entra. C’était un fort garçon à la
figure brune, aux cheveux crépus, coiffé d’une
casquette de peau de fouine, velu d’une blouse
de cotonnade grise rayée, et chaussé de gros
souliers ferrés. 11 pliait sous le poids d’une balle
qu’il portait à l’aide d'une large bricole de cuir.
— Salut, la compagnie ! dit-il en posant son
gros bâton contre la porte.
Puis il se débarrassa de sa balle en la plaçant
sur deux chaises que la vieille avait vilement
arrangées à l’exprès.
— Vous êtes fatigué, mon pauvre Duclaud,
lui dit-elle ; tournez-vous un peu vers le feu ;
nous allons souper dans une petite minute.
— Ça n’est pas pour dire, Minette, mais je
souperai avec plaisir : depuis llazac, vous pen­
sez, le déjeuner a eu le temps de couler.
La soupe trempée, on se mil à table, et la
vieille servit à chacun une assiette comble de
bonne soupe aux choux et aux haricots. Je fus
étonne de voir Duclaud manger la soupe avec
sa cuiller et sa fourchette en même temps. Chez
nous on ne connaissait pas cette mode, pour la
bonne raison que nous n’avions pas de four­
chettes. Lorsque nous soupions d’un ragoût de
pommes de terre ou de haricots, on le mangeait
avec des cuillers. Pour la viande, on se servait
5

t

’jh

JACQUOU LE CROQUANT

du couteau et des doigts ; mais ça n’arrivait
qu’une fois l’an, au carnaval.
Duclaud ayant fini sa soupe, prit la pinte et
nous versa à tous du vin dans notre assiette.
Lui-même remplit la sienne jusqu’aux bords de
telle manière qu’un petit canard s’y serait noyé :
on voyait qu'il était dans la maison comme chez
lui et ne se gênait pas. Ce vin était un petit
vinocliet du pays, qui ne valait pas celui de
la côte de Jaurès, à Saint-Léon-sur-Vézère; mais
nous autres qui ne buvions que de la mauvaise
piquette, gâtée souvent, pendant trois ou quatre
mois, et, le resLe de l’année, de l’eau, nous le
trouvions bien bon. Après avoir1 bu, le porteballe nous offrit de la soupe encore, et, per­
sonne n’en voulant plus, il s’en servit une autre
pleine assiette, après quoi il lit un second co­
pieux « cbabrol », comme nous appelons le coup
du médecin, bu dans l’assiette avec un reste de
bouillon.
Pendant ce temps, la Minette avait tiré les
mongettes ou haricots dans un saladier et les
posa sur la table. Ma mère se leva alors, disant
qu’elle n’avait plus faim ; mais la brave vieille
qui se doutait qu’elle disait ça parce qu’elle crai­
gnait la dépense, la fil rasseoir :
— 11 vous faut manger tout de même pour
avoir des lorces, dit-elle ; mangez, mangez,
pauvre femme, autrement vous ne pourriez pas
finir d’arriver à Périgueux.
Tandis que nous mangions, la Minette conta

JACQUOL LE CHOQUANT

^5

l’affaire de mon père à Duclaud, et lui demanda
ce qu’il en pensait.
— Que voulez-vous que je vous dise? lit-il.
Si les juges et les jurés étaient des gens pareils
à moi, eux voyant comme cet homme a été
poussé à bout par ce coquin de régisseur et les
messieurs, il s’en tirerait avec un an de prison
ou six mois. Mais, voyez-vous, ceux du jury,
c’est des bourgeois, des riches, qui, encore qu’ils
soient honnêtes, penchent plutôt pour ceux de
leur bord. Pourtant, il y a des hommes justes
partout, et il n’en faudrait qu’un ou deux pour
entraîner les autres; souvent ça arrive ainsi, il
ne yous faut pas désespérer... Ah 1 — ajouta-t-il,
— que ceux-là mériteraient d’être punis, qui
commandent des injustices et des méchancetés
sans se donner garde des malheurs qui en
peuvent advenir !
Le soir, après souper, Duclaud tira du fond
de sa balle des petits paquets et diverses affaires
qu’il mit dans une grande poche de dessous sa
blouse et sortit. Depuis, je me suis pensé qu'il
faisait peut-être bien quelque peu la contre­
bande de tabac et de poudre.
Le moment de se coucher venu, la vieille
Minette dit que, réflexion faite, Duclaud devant
coucher dans le fénil, ma mère et moi couche­
rions dans son lit, qui était assez large pour
trois, surtout que je n’étais pas bien gros, ce
qui fut fait. Sans doute, le colporteur rentra
par la porte de Ven-bas, qui donnait dehors,

■ÿG

JACQUOU LE CROQUANT

et monta dans le grenier à foin : je ne le revis
plus.
Le lendemain, de bonne heure, la Minette fit
chauffer de la soupe et nous la fit manger.
Lorsqu’il fut question de compter, elle dit à ma
mère qu’elle aurait assez besoin de son argent
à Périgueux où tout était cher ; qu’elle payerait
en repassant s’il lui en restait. Ma mère la re­
mercia bien, mais lui dit que ça lui ferait de la
peine de s’en aller comme ça sans payer ; joint
à ça qu’elle ne savait pas comment il en advien­
drait, et si nous repasserions par Saint-Pierre.
— Alors, dit la vieille, puisque c’est ainsi,
vous me devez dix sous.
Ma mère connut bien qu’elle la ménageait
beaucoup ; elle lui donna les dix sous en l’accerlainant qu’elle se souviendrait toujours d’elle, et
de sa bonté pour nous autres.
La Minette fit aller scs bras et dit :
— 11 faut bien que les pauvres s’cnlr’aidcnt!
Puis elles s’embrassèrent fort, ma mère et
elle, et nous partîmes garnis de beaucoup de
souhaits de bonne chance, qui comme tant
d’autres ne servirent de rien.
De bonne heure, donc, nous revoilà sur ta
grande roule déserte. Il faisait bon marcher; le
soleil se levait, fondant une petite brume qui
montait dans l’air et disparaissait. Derrière nous
les coqs de Saint-Pierre chantaient fort, ce qui,
avec le brouillard s’élevant, présageait la pluie.

■IACQUOU I.E CHOQUANT

77

Les oiselels voletaient, se poursuivant dans les
haies aux buissons fleuris, au pied desquelles
pointaient dans l'herbe des petites pervenches
et des Heurs de mars., autrement des violettes.
La rosée séchait dans les prés reverdis, et, sur
le haut des coteaux, travaillés jusqu’à mi-hauteur,
les taillis commençaient à prendre les verdoisons claires du printemps. J’étais bien reposé,
bien repu, et sans la triste cause qui nous mou­
vait, c’eût été un plaisir de voyager ainsi.
Un peu après avoir dépassé Sainte-Marie,
nous allons rencontrer deux joyeux garçons qui
cheminaient en se dandinant un peu et chan­
taient à plein gosier. Ils étaient habillés de ve­
lours noir, ceinturés de rouge et avaient des
havresacs de soldats sur le dos. Des casquettes
de velours noir aussi les coiffaient sur le côté
crânement; à leurs oreilles pendaient des an­
neaux d’or, et ils tenaient à la main de grandes
cannes enrubannées qu’ils maniaient dextrement,
faisant, avec, des moulinets superbes. Ils nous
saluèrent jovialement en passant., et nous nous
demandions qui pouvaient être ces gens-là; mais
depuis j’ai compris que c’étaient des compa­
gnons du tour de France.
Nous allions arriver à Saint-Laurent, lorsque
la pluie nous attrapa, petite pluie fine qui mouil­
lait, et embrumait les prés où serpentait lente­
ment le Manoir. Çà et là, dans les endroits bas,
le ruisseau faisait des rosières où nichaient les
poules d’eau, et ailleurs se perdait dans des

78

JACQUOU LE CROQUANT

nauves pour ressortir un peu plus loin, toujours
lentement, lentement, comme s’il avait regret
d’aller se perdre dans fille.
Nous avions laissé le château du Lieu-Dieu sur
notre droite, quand voici derrière nous un grand
bruit de grelots. Nous retournant alors, nous
apercevons une grande belle voiture attelée de
quatre chevaux avec deux postillons en grandes
bottes, culotte jaune, gilet rouge, habit bleu de
roi, plaque au bras et chapeau de cuir ciré. Je
me plantai par curiosité pour voir passer cette
voiture, et ma mère en fit autant pour m’at­
tendre. Lorsqu’elle fut là, je vis à travers les
grands carreaux de vitre le comte de Nansac,
la comtesse et leur fille aînée. Sur le siège de
devant était le garde Mascret, et, derrière, un
domestique avec une chambrière. Ma mère re­
garda les messieurs d'un œil fiché, les mâchoires
serrées, les sourcils froncés, et moi, je sentis en
mon cœur s’élever un violent mouvement de
haine. Eux nous voyant ainsi, mal vêtus, mouil­
lés, pataugeant pieds nus dans la terre détrem­
pée, détournèrent les yeux d’un air froid, mé­
prisant, et la voilure passa, rapide, en nous
éclaboussant de quelques gouttes de boue liquide.
Arrivés à Lesparrat, j’aperçus la belle plaine
de l’ille, et la rivière aux eaux vertes, bordée
de peupliers, qui coule au-dessous du château
du Petit-Change. En quittant le vallon étroit du
Manoir enserré entre des coteaux arides aux
terres grisâtres, aux arbres chétifs, il me sembla

JACQUOU LE CHOQUANT

79

arriver dans un autre pays. Mais lorsque, après
avoir monté la petite côte du Pigeonnier, je vis
Périgueux au loin, avec ses maisons étagées sur
le Puy Saint-Front, et, tout en haut, montant
dans le ciel, le vieux clocher roussi par le soleil
de dix siècles, ce fut bien autre chose. Je n’avais
encore vu que le petit bourg de Rouiïignac, et
je ne pouvais m’imaginer un tel entassement de
maisons, quoique je n’en visse qu’une partie.
La bâte d’arriver me donna des jambes, et, de
ce moment, je ne sentis plus la fatigue.
Après avoir longé le jardin de Monplaisir,
nous allons traverser le faubourg de Tournepiche ou, autrement, des Barris. Ayant longé
l’ancien couvent des Récollets, qui est mainte­
nant l’Ecole normale, nous arrivons sur le PontVieux, aux arches ogivales, défendu jadis par
une tour à huit pans dont les fondements se
voient encore.
Jamais pluie de printemps ne passa pour un
mauvais temps, dit le proverbe; pourtant celle-ci
nous avait mouillés; mais, à celte heure, elle
avait cessé et je n’y pensais plus, curieux de
tout ce que je voyais. Tout le long de la rivière,
à droite et à gauche, des vieilles maisons qui
semblaient descendre du Puy Saint-Front, ve­
naient se mirer dans les eaux. En amont du pont,
c’était, au coin de la rue du Port-de-Graule, avec
sa façade tournée vers l’ille, une grande an­
cienne maison en pierre de taille, superbe avec
ses mâchicoulis travaillés, ses larges baies et ses

8o

JACQUOU LE CnOQUAST

hauts toits pointus. Ensuite, la belle maison
Lambert avec scs trois étages de galeries don­
nant sur la rivière, soutenues par de jolis piliers
sculptés; et plus loin se dressait fièrement, do­
minant la rive, la tour de la Barbecane, avec
sa plate-forme crénelée, scs mâchicoulis et ses
meurtrières pour couleuvrines et arquebuses :
belle relique de l’ancienne enceinte de la ville,
que des massacres ont rasée depuis. Un peu plus
loin, les rochers à pic de FÀrsault se dressaient
fièrement.
En aval du pont, c’était le vieux moulin for­
tifié de Saint-Front, tout sombre, curieux à voir
avec ses murailles épaisses, ses baies étroites,
ses appentis moitié bois moitié pierre, mainte­
nus par des jambes de force, ou collés à ses
murs comme des nids d’hirondelles. Sous ses
arches sombres, les eaux de l’écluse divisées
par des éperons de pierre allaient s’engouffrer
lentement. Plus, loin, c’était une maison étrange
avec une galerie en forme de dunette, plantée
sur un massif de maçonnerie qui s’avançait dans
l’eau en angle effilé comme un éperon de ga­
lère : on eût dit une nef du moyen âge, avec
son château d’avant, à l’ancre dans la rivière.
Tout au fond, les grands arbres feuillus du jar­
din de la Préfecture se reflétaient sur les eaux.
Et par en haut, comme du' côté d’en bas,
entre ces points principaux, c’était une foule de
maisons dévalées vers la rivière, en désordre,
comme un troupeau de brebis, et s’y baignant

JACQUOU LE CHOQUANT

81

les pieds : vieilles maisons aux pignons bizarres
avec des pots à passereaux, aux balcons de bois
historiés, aux étages en saillie soutenus par
d’énormes corbeaux de pierre, aux fenêtres
étroites ou à meneaux, avec des basilics dans
de vieilles soupières ébréchées, ou des résédas
dans des marmites percées ; maisons aux louviers étranges qui semblaient épier sur la ri­
vière. Quelques-unes de ces maisons, baticolées
en torchis avec des cadres de charpente, cahutes
informes, lézardées, écaillées, tordues et déje­
tées de vieillesse, comme de pauvres bonnes
femmes, se penchaient sur l’ille où elles sem­
blaient se précipiter. D’autres à côté ayant perdu
leur aplomb, comme des femmes saoules, s’ap­
puyaient sur la maison plus proche ou se
soutenaient par des béquilles énormes faisant
contrefort. D’autres encore, en pierre de taille,
solidement construites, quelques-unes sur des
restes des anciens remparts, réfléchissaient dans
les eaux claires leurs assises roussies par le soleil,
leurs baies irrégulières, leurs galeries couvertes,
leurs toits d’ardoises aigus, leurs chatonnières
triangulaires, leurs cheminées massives fumant
sous un chapeau pointu. Toutes ces maisons dis­
semblables, cossues ou minables, variées d’aspect,
chacune ayant.son architecture, ses matériaux,
ses ornements, ses verrues, son gabarit propres,
se pressaient sur le bord de l’ille, curieuses de
se mirer dedans. Les unes avançaient sur les
eaux où plongeaient leurs piliers de pierre !
H
&

82

.lACQUOl) LE CROQÜAXT

d’autres se reculaient, comme craignant de se
mouiller les pieds, cl poussaient jusqu’à la ri­
vière leurs massives terrasses aux lourds balustres ; d’autres enfin se haussaient d’un étage
par-dessus le toit de leur voisine, pour voir
couler l’ille et contempler sur l’autre rive les
prairies bordées de peupliers où séchait le linge
des lavandières aux battoirs bruyants. Çà et là,
sur une terrasse, un jardinet grand comme la
main ; au pied d’un mur, un saule pleureur
retombant sur l’eau, et à des portes donnant
sur la rivière étaient amarrés des bateaux : gabares de pêcheurs ou de teinturiers. Tout cet
ensemble de constructions bizarres, irrégulières,
entassées en désordre ; tout cet amas de pignons,
de galeries, d’escaliers extérieurs, d’appentis,
d’auvents écaillés d’ardoises, de baies larges ou
étroites, de piliers, de poutres entre-croisées, de
corbeaux de pierre, de jambes de force, d’étages
surplombants, de balcons de bois, de lucarnes,
de toits pointus ou plats, bleus ou rouges, de
cheminées étranges, de girouettes rouillées, —
tout cela s’étalait au soleil en un fouillis enche­
vêtré où se jouaient les ombres sur des teintes
bleuâtres, vertes, rousses, bistrées, grisâtres, où,
parmi des hardes étendues, piquait comme un
coquelicot quelque jupon rouge séchant à une
fenêtre ; ça n’est pas pour dire, mais c’était plus
beau qu’aujourd'hui.
Après que j’eus regardé ça un bon moment,
plànté à l’entééé dü pônt, étourdi par le bruit

JACQUOU LE CHOQUANT

83

des eaux tombant de l’écluse, ma mère me lira
par la main, et nous voici montant la rue qui
allait à la place du Greffe; rue roide, pavée de
gros cailloux de rivière, rouges, que la pluie du
matin faisait reluire au soleil. De chaque côté,
c’était des boutiques à ouverture ronde ou en
ogive, ou en anse de panier, sans devantures,
avec une coupée, sombres à l’intérieur; mau­
vais regrats où pendillaient des chandelles de
résine, chétives boutiques où l’on vendait de la
faïence ou des sabots, ou du vin à pot et à pinte;
petits ateliers où travaillaient des cloutiers, des
chaisiers dont le tour ronllait, des savetiers
tirant le ligneul, des lanterniers tapant sur le
fer-blanc avec un maillet de bois. 'Fous ces gens
de métier levaient la tête, oyant nos sabots sur
le pavé, et avaient l’air de se dire : « D’où diable
sortent donc ceux-ci? » Puis, en haut, sur la
place et collées au grands murs noirs de SaintFront, c’étaient de petites baraqueltcs en plan­
ches, de pauvres échoppes en torchis, des logelles en parpaing, où étaient installées des
marchandes de fruits secs, de légumes, de pi­
geons, et des bouchères à la cheville.
Arrivés devant le porche du greffe, nous nous
arrêtâmes, la tête en l’aîr, contemplant le vieux
monument et son clocher à colonnettes, éclairé
par le soleil, autour duquel les martinets tour­
billonnaient avec des cris aigus. Puis ma mère,
abaissant la tête, vit devant le portail unë mar­
chande de cierges, et eut la pehséè d’en faire

8/1

JACQUOU LE CROQUANT

brûler un à l'intention de mon père, et l’ayant
acheté, six liards, elle entra dans la cathédrale,
où je la suivis.
Quelle grandeur superbe ! Que je me trouvais
petit sous ces coupoles suspendues dans les airs !
Dans la chapelle de l’IIerm je n’avais éprouvé
qu’un vif sentiment de curiosité ; dans l’église
de Rouiïignac, encore, je me sentais à l’aise ;
mais dans ce vieux Saint-Front aux piliers géants
noircis par le temps, aux murs verdis par l’hu­
midité, qui avaient vu passer sans fléchir dix
siècles d’événements, c’était bien autre chose.
Moi, petit enfant, ignorant et faible, je me sen­
tais perdu dans l’immensité du monument, écrasé
par sa masse, et à ce moment je ressentis quelque
chose comme une impression de terreur reli­
gieuse, qui s’augmentait à mesure que nous
cheminions dans l’église déserte, sur les grandes
dalles qui renvoyaient aux voûtes le bruit de
nos sabots. Dans un coin ma mère aperçut sur
un piédestal massif une statue de la Vierge et
se dirigea de ce côté. Autant qu’il m’en sou­
vienne, c’était une très vieille statue de pierre
assez naïvement taillée; pourtant l’imagier avait
su donner à la figure de la mère du Christ
une expression de tendre pitié, d’infinie bonté.
Devant la Vierge était disposé une sorte d'if
h pointes de fer, où en ce moment achevait
de se consumer un cierge de pauvre comme
le nôtre. Ayant allumé le sien, ma mère le
ficha sur une pointe, et, se mettant à genoux,

JACQUOU LE CHOQUANT

85

elle pria en patois, ne sachant parler français,
suppliant la vierge Marie comme si elle eût clé
l'a présente.
Et sa prière peut se tourner ainsi :
« Je vous salue, Mère très gracieuse, le bon
Dieu est avec vous, vous êtes bénie entre toutes
les femmes, et Jésus le fruit de votre ventre est
béni aussi.
» Sainte Vierge, je suis une pauvre femme
qui tant seulement ne sait pas vous parler comme
il faut. Mais vous qui connaissez tout, vous me
comprendrez bien tout de même. Ayez pitié de
moi, sainte Vierge I Quelquefois j’ai bien oublié
de vous prier, mais, vous savez, les pauvres gens
n’ont pas toujours le temps. Ayez pitié de nous
autres, sainte Vierge, et sauvez mon pauvre
Martissou ! Il n’est pas mauvais homme, ni
coquin, il est seulement un peu vif. S’il a fait
ce méchant coup, on l’y a poussé, sainte Vierge !
Ce Laborie était une canaille, de toutes les ma­
nières, vous'le savez bien, sainte Vierge! Ce qui
a fini de faire perdre patience à mon pauvre
homme, c’est qu’il savait de longtemps que ce
gueux m’attaquait toujours : il l’avait ouï un
jour de dedans le fenil.
» Ah! sainte bonne Vierge! je vous en prie
en grâce, sauvez mon pauvre Martissou! Je vous
bénirai tous les jours de ma vie, sainte Vierge !
et avant de m’en retourner, je vous ferai brûler
une chandelle dix fois plus grande que celle-ci;
faites-le; sainte Vierge! faites—le! »

86

JACQUOU LF. CHOQUANT

Tandis que ma mère priait ainsi à demivoix avec un accent piteux, moi, je m’essuyais
les yeux. Ayant achevé, elle fit un grand signe
de croix, reprit son bâton par terre et nous sor­
tîmes.
Sous le porche, ma mère demanda à la femme
qui nous avait vendu le cierge où étaient les pri­
sons.
— Là, tout près, dit la femme : vous n’avez
■ qu’à monter devant vous la rue de la Clarté;
au bout, vous tournerez à droite; une fois sur le
Coderc, vous avez les prisons tout en face.
En arrivant sur la place, bordée à celte époque
de maisons anciennes, dans le genre de celle
du coin de la rue Limogeane, nous vîmes dans
le fond, sur l’emplacement où est maintenant
la balle, l’ancien Hôtel de Ville, où étaient les
prisons depuis la Révolution. On dit, par déri­
sion : « gracieux comme une porte de prison»,
et on dit vrai. Celle-ci 11e faisait pas mentir lcproverbe : solidement ferrée et renforcée de clous,
avec un guichet étroitement grillagé, elle avait
un aspect sinistre, comme si elle gardait la mé­
moire de tous les condamnés qui en avaient passé
le seuil pour aller aux galères ou à l’échafaud.
Ma mère souleva le lourd marteau de 1er qui
retomba avec un bruit sourd. Un pas accom­
pagné d’un cliquetis de clefs se lit entendre, et le
guichet s’ouvrit.
— Qu'est-ce que vous voulez? dit une voix
dure*

JACQUOU LE ClIOQi; \NT

87

— Voir mon homme, répondit ma mère.
— Et qui est celui-là, votre homme?
— C’est Martissou, de Combenègre.
— Ah ! l’assassin de Laborie... Eh bien, vous
ne pouvez pas le voir sans permission ; mais son
avocat est avec lui en ce moment : attendez-le
quand il sortira.
Et le guichet se referma.
Ma mère s’assit sur le montoir de pierre près
de la porte, et moi, curieux, je reculai de
quelques pas pour regarder ce vieil Hôtel de
Ville qui avait vu passer tant de générations.
C’était un assemblage de bâtiments irréguliers,
inégaux, solidement construits pour résister à un
coup de main. D’un côté un large et massif
corps de logis percé de baies grillées, haut de
trois étages et terminé en terrasse crénelée. De
l’autre, une sorte de pavillon carré plus étroit,
avec une toiture pointue. Entre ces deux bâti­
ments, dans une construction moins haute sur­
montée d’un mâchicoulis, s’ouvrait la porte
dont j’ai parlé, qui, par une \roûle, conduisait à
une petite cour intérieure. Autour de ceLle cour
et, attenant au reste de 1 édifice, étaient accolés
d’autres bâtiments, quelques-uns ajoutés après
coup. Le loul était dominé par la tour carrée du
beffroi, haute, à créneaux, avec des gargouilles
aux angles et un toit très aigu surmonté d'une
girouette.
Tandis que je regardais tout ça, la porte se
rouvrit et un jeune monsieur dit à ma mère :

88

JACQUOU. LE CROQUANT

— C’csl vous qui êtes la femme de Martin
Ferrai?
— Oui, notre monsieur, pour vous servir,
si j’en étais capable, dit ma mère en sc
levant.
— Yous ne pouvez pas voir votre homme en
ce moment, pauvre femme; mais c’est demain
qu’il passe aux assises, vous le verrez. Je suis
son avocat, — continua-t-il, — venez un peu chez
moi, j’ai besoin de vous parler.
Et il nous mena dans sa chambre, qui était
au deuxième étage dans une maison de la rue
de la Sagesse, au n° 11 , là où il y a encore
une jolie porte ancienne avec des pilastres cl des
ornements sculptés. Ayant monté l’escalier en
colimaçon logé dans une tour à huit pans, le
monsieur nous fit entrer chez lui, et, nous
ayant fait asseoir, commença à questionner ma
mère sur beaucoup de choses, et, à mesure
qu’elle répondait, il écrivait. Il lui demanda
notamment si ces propositions que lui faisait
Laborie avaient été entendues de quelqu’un, et
elle lui répondit que non, que nul, sinon mon
père, bien par hasard, ne les avait ouïes, parce
que cet homme était rusé et hypocrite; mais qu’il
était au su de tout le monde qu’il attaquait les
femmes jeunes qui étaient sous sa main, comme
les métayères, ou celles qui allaient en journée
au cliuleau. Ça se savait, parce qu’en babillant
au four, ou au ruisseau en lavant la lessive, les
femmes se le racontaient, du moins celles qui ne

JACQUOU LE CHOQUANT

89

l’avaient pas écouté, comme la Mïon clc Puy­
maigre.
— Bon, dit l’avocat, je l’ai fait citer comme
témoin, avec d’autres.
Lorsqu'il eut fini ses questions, il expliqua à
ma mère ce qu’il fallait dire devant la Cour et
comment ; qu’elle devait narrer tout au long
les poursuites malhonnêtes de Laborie, et racon­
ter une par une toutes les misères qu’il leur
avait faîtes et fait faire, à cause de ses refus de
l’écouler. Il lui recommanda bien de dire, ce
qui était la vérité, que mon père était fou de
rage et qu’il n’avait tiré sur Laborie qu'en le
voyant rendre au garde le fusil avec lequel il
l’avait blessée au front, et puis tué sa chienne.
Lorsque nous fûmes pour nous en aller,
l’avocat demanda à ma mère où nous étions
logés, et, après qu’elle lui eut répondu ne savoir
encore où nous gîterions, venant seulement d’ar­
river, il prit son chapeau et nous emmena dans
une petite auberge dans la rue de la Miséricorde.
Après nous avoir recommandés à la bourgeoise,
il dit à ma mère de ne pas manquer d’être à dix
heures au tribunal, le lendemain; et, comme
elle lui demandait s’il avait bon espoir, il fit un
geste et dit :
— Tout ce qui est entre les mains des hommes
est incertain ; mais le mieux est d’espérer jus­
qu’à la fin.

III

Le lendemain à l’heure dite, nous étions
devant le bâtiment de l’ancien Présidial, qu’on
appelait encore de ce nom et qui était sur la place
du Goderc, juste en face des prisons, à l’en­
droit où est aujourd’hui le numéro 8. De la porte
d'entrée, on passait sous une voûte qui abou­
tissait à une petite cour noire et entourée de
grands murs. Tandis que nous attendions dans
cette cour, parlant avec des gens de chez nous
cités comme témoins, voici que des pas lourds,
éperonnés, sonnent sous la voûte, et mon père
arrive, les mains enchaînées, escorté de trois
gendarmes. Ma mère poussa un cri terrible,
et ils eurent beau faire, les gendarmes, elle
se jeta sur son homme, le prit à plein corps
et l’embrassa fort en criant et se lamentant,

■1ACQU0Ü I.E CHOQUANT

91

pendant que moi je le tenais par une jambe en
pleurant.
— Allons, allons, disaient les gendarmes,
c’est assez, c’est assez, vous le verrez après.
— Donne-moi le drôle, dit mon père.
Alors ma mère, me prenant à deux mains,
me haussa jusqu’à son col, que je serrai de
toute ma force dans mes petits bras.
— Mon pauvre Jacquou! mon pauvre Jacquou! faisait mon père en m’embrassant.
Enfin il fallut nous séparer, moitié de gré,
moitié de force, tirés en arrière par les gen­
darmes, qui emmenèrent leur prisonnier.
Après avoir attendu longtemps, lorsqu’un
huissier appela ma mère, nous entrâmes dans une
haute salle longue, voûtée à nervures, et fai­
blement éclairée par deux fenêtres en ogive don­
nant sur une cour. Dans le fond, sur une
estrade fermée par une barrière de bois, il y
avait trois juges assis devant une grande table
couverte d’un tapis vert et encombrée de papiers.
Celui du milieu avait une robe rouge, qui don­
nait des idées sinistres; les deux autres étaient
enrobés de noir, et tous trois portaient lunettes.
De chaque côté de l’estrade étaient assis, de­
vant des tables plus petites, le procureur et
le greffier. Au mur, dans le fond, au-dessus des
juges, un grand tableau représentait Jésus-Christ
en croix, tout ruisselant de sang.
Puis les jurés, les avocats, les gendarmes,
l’accusé, le public: c’était à peu près la même

92

JACQUOU LE CROQUANT

disposition qu’aujourd’hui; seulement, mainte­
nant, juges, jurés, avocats, tout ce monde porte
la barbe ou la moustache, tandis qu’alors tous
étaient bien rasés, moins les gendarmes.
Pendant que ma mère déposait, un mon­
sieur répétait en français ce qu’elle avait dit en
patois. Moi, je n’y faisais pas grande attention,
occupé que j’étais à regarder mon père qui me
regardait aussi; mais, à un moment, dans l’af­
fection qu’elle y mettait, ma mère haussa fort
la voix, et, me retournant, je vis que tout le
monde considérait cette grande femme bien faite
sous ses méchants vêtements, qui avait une
belle ligure, des cheveux noirs et deux yeux
qui brillaient tandis qu’elle parlait pour son
homme.
Lorsqu’elle eut fini, le procureur du roi se
leva et fit son réquisitoire avec de grands gestes
et des éclats de voix qui résonnaient sous la
voûte. Je ne comprenais pas tout ce qu’il disait ;
pourtant il me semblait qu’il tâchait de faire
entendre aux douze messieurs du jury que de
longtemps mon père avait l’idée d’assassiner La­
borie. Ce qui le prouvait, à son dire, c’était
le propos tenu à Mascret quelque temps aupa­
ravant, qu’il ferait un malheur si on tuait sa
chienne, et cela étant, il méritait la mort.
On doit penser en quel état nous étions ma
mère et moi en entendant ce procureur parler
de mort. Pour mon père, il n'avait pas l’air de
l’écouter, et son regard fiché sur nous semblait

JACQUOU LE CHOQUANT

9'i

dire : « Que deviendront ma femme et mon
pauvre drôle si je suis condamné?... »
Le procureur ayant terminé, notre avocat se
leva et plaida pour mon père. 11 fit voir, par
tous les témoignages entendus quel gueux c’ctait
que Laborie; il représenta toutes les misères qu’il
nous avait faites, appuya surtout sur les pro­
positions malhonnêtes dont il poursuivait sans
cesse ma mère, et enfin montra clairement que
c’était par un coup de colère que mon père avait
tué ce mauvais homme, et non par dessein pourpensé. Bref, il dit tout ce qu’il était possible
pour le tirer de là, mais il ne réussit qu’à sau­
ver sa tête : mon père fut condamné à vingt
ans de galères.
Lorsque le président prononça l’arrêt, un
murmure sourd courut dans le public, et nous
autres, ma mère et moi, nous nous mîmes à
gcmir et à nous lamenter en tendant les bras
vers le pauvre homme que les gendarmes em­
menaient. Et parmi tout ce monde qui s’écoulait,
j’ouïs le comte de Nansac dire à Mascret:
— Nous en voilà débarrassés ! il crèvera au
bagne.
Le surlendemain, l’avocat, ayant eu une per­
mission, nous mena voir mon père. Quels tristes
moments nous passâmes dans cette geôle! Je
coule là-dessus, car, après tant d’années, ça me
fait mal encore d’y penser.
En sortant, la mort dans l’âme, ma mère de­
manda à l’avocat s’il n’y avait aucun moyen de

9^

JACQUOU LE CROQUANT

faire quelque peu gracier mon père ou de faire
cassex' la sentence.
— Non, pauvre femme, dit-il : en se condui­
sant bien là-bas, il pourrait avoir quelque di­
minution de peine; mais, ayant contre lui le
comte de Nansac, il n’y faut pas trop compter.
Pour ce qui est de faire casser l'arrêt, je ne
vois pas de motifs, et d’ailleurs, y en eùt-il,
je ne conseillerais pas à votre homme de se
pourvoir, parce qu’il pourrait y perdre : il ne
s’en est fallu de rien qu’il fût condamné à per­
pétuité.
» Restez cucore ici, — ajouta—t-il en nous
quittant, — je tâcherai de vous le faire voir une
autre fois.
Après la condamnation de mon père, ma
mère ayant perdu toute espérance, ne mangeait
ni ne dormait. Une petite lièvre sourde lui faisait
briller les yeux et rougir les joues, et celte fièvre
fut en augmentant de manière que le troisième
jour elle resta au lit, tandis que moi je regar­
dais, à travers les vitres les tuilées noircies des
maisons d’en face, où quelquefois passait lente­
ment un chat qui bientôt disparaissait dans une
chatonnière. Pourtant, le lendemain, ma mère
se leva, et nous allâmes par les rues, nous pro­
menant lentement, elle me tenant par la main,
et revenant toujours vers la prison, comme si
de regarder les murailles derrière lesquelles mon
père était enfermé, ça nous faisait du bien.
En d’autres temps, j’aurais été envieux de

JACQUOU LE CROQUANT



voir la ville, mais pour lors, la peine m’ôlait
toute idée de m’intéresser à tant de choses si
nouvelles pour moi. Les gens dans les rues, sur
le pas des portes ou des boutiques, nous dévisa­
geaient curieusement, connaissant bien à notre
air et à notre accoutrement que nous étions sortis
de quelque partie des plus sauvages du Péri­
gord : de la Double, ou des landes du Nontronnais, ou de la Forêt Barade, comme il était vrai.
Dans l’après-dîner du cinquième jour, nous
remontions la rue Taillefer, allant vers SaintFront, regardant machinalement les boutiques
des pharmaciens, des liquorisles, des épiciers,
des bouchers, des chapeliers, des marchands de
parapluies, dont elle était pleine en ce temps,
lorsqu’en arrivant sur la place de la Claulre
nous vîmes un gros rassemblement.
Au milieu de la place, à l’endroit où l’on
montait la guilloLine, il y avait un petit écha­
faud de quatre ou cinq pieds de haut, du milieu
duquel sortait un fort poteau qui supportait un
petit banc. Sur ce petit banc un homme était
assis, les mains enchaînées, attaché au poteau
par un carcan de fer qui lui serrait le cou ; et cet
homme, c’était mon père! Debout sur l’échafaud
le bourreau attendait, et, autour, quatre gen­
darmes, le sabre nu, montaient la garde et
maintenaient la foule à distance. Ma mère,
voyant son Martissou en cette triste posture,
lit un gémissement douloureux et se mit à
pleurer dans son tablier, tandis que moi, saisi

96

Ldi

JACQUOU LE CROQUANT

de terreur, je m’attachai à son cotillon en pleu­
rant aussi sans bruit. Devant nous, un individu
lisait à haute voix l’écriteau attaché au-dessus
de la tête du malheureux exposé au carcan :
« Martin Ferrai, dit le Croquant, de Combe­
nègre, commune de Roulïignac, condamné à
vingt ans de travaux forcés pour meurtre. »
Nous restâmes là un gros moment, cachés
derrière les curieux et pleurant en silence. Par
instants, lorsque les gens sc remuaient, j’entre­
voyais le bourreau qui avait l’air de s’ennuyer
d’être là, et regardait l’heure à une grosse
montre d’argent qu’il tirait du gousset de sa
culotte par une courte chaîne garnie d’affiquets.
En le rencontrant dans la rue sans le connaître,
on n’aurait jamais dit que ce fût celui qui
guillotinait, tant il avait une bonne ligure. Et
puis, il était bien habillé, et, selon le dicton,
« brave comme un bourreau qui fait ses Pâques »,
avec sa grande lévite bleu de roi, tombant sur
des bottes à revers, sa haute cravate de mous­
seline et son petit chapeau tuyau de poêle. Enfin,
tant nous attendîmes qu’au clocher de SaintFront sonnèrent les quatre heures. Alors le bour­
reau tira une clef de sa poche, ouvrit le cadenas
du carcan de fer qui tenait mon père par le
cou, et, le prenant par le bras, le mena jus­
qu’au bas de l’escalier de l’échafaud, et le
remit aux gendarmes qui l’emmenèrent. Nous
autres suivions à petite distance, le regardant
s’en aller la tête haute, l’air assuré, entre les

JACQUOU LE CHOQUANT

9“

quatre gendarmes. Quoique, sur le pas des portes
et des boutiques, les gens le dévisageassent cu­
rieusement, je suis bien sûr qu'il ne cillait pas
tant seulement les yeux. Nous, c’était différent,
nous avions la contenance triste, la ligure déso­
lée, les yeux mouillés que nous essuyions d’un
revers de main, et ceux qui nous voyaient passer
disaient entre eux :
— Ça doit être sa femme et son drôle.
Cette nuit-là, je dormis mal. La tête pleine
de mauvais rêves, je me réveillais des fois en
sursaut et je me serrais contre ma mère, qui,
elle, la pauvre femme, ne dormait pas du tout,
et, pour me tranquilliser, me prenait et m’em­
brassait longuement. Lorsque vint le jour, elle
se leva, et, me laissant sommeiller, alla s’asseoir
près de la fenêtre, regardant sans rien voir,
perdue dans son chagrin. Ainsi je la vis sur la
chaise, lorsqu’à sept heures j’ouvris les yeux,
les bras allongés, les mains jointes, la tête pen­
chée, le regard fiché sur le plancher. De la rue
montaient les cris des marchandes de tortil­
lons et de châtaignes, ce qui acheva de m’é­
veiller. Ma mère m’ayant habillé, nous sortîmes,
pensant revoir mon père ce jour-là, comme son
avocat nous l’avait fait espérer : aussi, nous al­
lâmes tout droit à la prison où il nous avait dit
de l’attendre. En chemin, ma mère acheta pour
deux liards de châtaignes sèches qui n’étaient
guère bonnes, car la saison était passée, et nous
lûmes nous asseoir contre cette terrible porte

98

JACQUOU LE CHOQUANT

ferrée. Cependant que nous étions là, moi pre­
nant les châtaignes, une à une, dans la poche
du tablier de ma mère, elle songeant tristement,
voici qu’une grande voilure à caisse noire,
longue, en forme de fourgon couvert cl percée
seulement sur les côtés de petits fenestrous grands
comme la main et grillés de fer, s’arrêta devant
la prison. Un homme en descendit, en uniforme
gris, avec un briquet pendu à une buflleterie
blanche, et s’en fut frapper à la porte de la pri­
son qui s’ouvrit et se referma sur lui.
Aussitôt arrivèrent des enfants, des curieux,
des gens de loisir, qui s’attroupèrent autour de
la voiture, disant entre eux :
— Voilà la galérienne qui va emmener ceux
qui ont été condamnés dernièrement.
Nous nous étions levés transis, ma mère et
moi, oyant ça, lorsque la porte se rouvrit, et
l’homme au briquet en sortit, précédant un
gendarme après lequel venaient trois hommes
enchaînés, dont le dernier était mon père; un
autre gendarme les suivait. L’homme gris ou­
vrit derrière la voiture une petite porte pleine,
solidement ferrée, et fit monter les condamnés.
Eu voyant ainsi partir mon père, sans nous être
fait les adieux, nous autres jetions les hauts cris
en pleurant; mais lui, quoique poussé par les
gendarmes, se retourna et cria à ma mère :
— Du courage, femme! pense au drôle!
Là-dessus, un gendarme monta derrière lui,
la porte fut refermée à clef, l’autre gendarme se

JACQUOU

CHOQUANT

99

mil devant avec l’homme en gris, et Je postillon
enleva ses trois chevaux qui partirent au grand
trot.
Pendant un moment, nous restâmes là, tout
étourdis, comme innocents, nous lamentant,
sans faire attention aux badauds qui s’étaient
assemblés autour de nous. Pourtant, j’ouïs un
homme en tablier de cuir qui disait :
— Moi, je l’ai vu juger, celui-là, et sur ma
foi il vaut cent fois mieux que celui qu’il a tué...
Quant à ceux-là qui l'ont poussé à bout, ils sont
plus coupables que lui I Ah I il y a quelque
vingtaine d’années, on les aurait mis à la raison!
Etant allés chez l’avocat, il fut bien étonné
d’apprendre que mon père était parti, car on lui
avait assuré que la galérien ne ne devait passer
que le lendemain. Mais, soit qu’on l’eût trompé
à l’exprès, ou bien qu’elle eût avancé d’un jour,
c’était fini, il fallait se faire une raison, comme
il nous dit. Après qu’il nous eut réconfortés de
bonnes paroles, et un peu consolés en nous
promettant de nous donner des nouvelles de
mon père, ma mère le remercia bien fort de
tout ce qu’il avait fait pour sauver son pauvre
homme, et aussi de toutes ses bontés pour nous.
Et, comme elle ajoutait que, n’ayant rien, elle
était totalement incapable de le récompenser de
ses peines, il lui répondit :
— Je ne prends rien aux pauvres gens; ainsi,
ne vous tracassez pas pour cela.
Là-dessus, ma mère lui demanda son nom,

ÏOO

JACQUOU LE CROQUANT

l’assurant que l’un et l’autre nous lui serions
reconnaissants jusqu’à la mort.
— Mon nom est Yidal-Fongrave, dit-il; je
suis content de n’avoir pas obligé des ingrats;
mais il ne faut rien exagérer : je n’ai fait que
mon devoir d’homme et d’avocat.
Ayant quitté M. Fongrave, ma mère se décida
à partir de suite, vu que nous n’avions plus de
motif de rester à Périgueux, et qu’il était encore
de bonne heure. Auparavant nous fûmes à l’au­
berge, où elle demanda à la bourgeoise ce que
nous devions, en tremblant de n’avoir pas assez
d’argent; mais l’autre lui répondit :
— Vous ne me devez rien du tout, brave
femme; M. Fongrave a tout payé à l’avance; et
même, tenez, il m’a chargée de vous remettre ça.
Et elle lui tendit un écu de cent sous plié dans
du papier.
■— Mon Dieu ! lit ma mère les larmes aux
yeux, il y a encore de braves gens dans le
monde!... Dites à M. Fongrave, je vous prie en
grâce, que je ne l’ai pas assez remercié tout
à l’heure, mais que tous les jours de ma vie,
en me rappelant le malheur de mon pauvre
homme, je penserai à sa bonté!
— Ah! dit la femme, c’est un bien brave
jeune monsieur ! Et, sans vouloir faire du tort
aux autres avocats, je crois qu’il n’y en a guère
comme lui !
Au sortir de l’auberge, ayant gagné la place du
Greffe, nous redescendîmes vers le faubourg

JACQUOU Î.E CHOQUANT

1OI

des Barris, et un instant après, nous étions
dans la campagne, sur la grande roule.
Manière, nie tenant par la main pour m’aider,
marchait le petit pas. Par moments, elle soupirait
fort, comme si elle eût reçu un mauvais coup,
en songeant à la rude vie de galère qu’allait
mener mon père là-bas : où? nous ne savions.
Pourtant, si elle était triste à la mort, elle était
moins angoissée qu’en venant, car la terrible
image de la guillotine avait disparu de son ima­
gination : mais il lui restait l’épouvantable
pensée de son pauvre Martissou séparé d’elle à
tout jamais, et crevant au bagne, comme avait
dit le comte de Nansac, de chagrin et de misère,
sous le bâton des argousins.
À Saint-Laurent-du-Manoir, proche un bou­
chon, une grosse charrette de roulage, attelée de
quatre forts chevaux, était arretée. Nous avions
dépassé l’endroit de deux ou trois cents pas,
quand derrière nous se fit entendre le bruit
des grelots que les chevaux avaient à leur col­
lier. Celui qui les conduisait était un grand
gaillard avec une blouse roulière, la pipe à la
bouche, qui faisait claquer son fouet à tour de
bras, tandis que, sur la bâche, un petit chien
loulou blanc courait d’un bout à l’autre de la
carriole en jappant. Aussitôt que l’équipage
nous eut rejoints, l’homme nous accosta sans
façon et demanda à ma mère où nous alli
sur sa réponse, il lui dit :
Ci

102

JACQUOU LE CHOQUANT

— Moi, je vais souper à Tlienon, ce soir:
je vais vous faire porter; vous avez l’air bien
las, pauvres!
Et sans attendre le consentement de ma
mère, il arrêta ses chevaux et me logea dans
une grande panière suspendue sous la charrette,
où il y avait de la paille et sa limousine. Je
me couchai là, et bientôt, bercé par le mou­
vement, je m’endormis.
Lorsque je me réveillai, le soleil baissait,
allongeant sur la route les ombres de l’équipage,
et celle du roulier qui marchait à la hauteur de
la croupe de son limonier. En cherchant ma mère
des yeux, je vis ses lourds sabots se balançant
sous le porte-faignant où elle était assise. Nous
approchions lors de Fossemagne, et, ma mère
voulant descendre, le roulier lui dit que de s’en­
gager dans les bois avec la nuit qui allait venir,
ça n’était pas bien à propos; qu’il nous valait
mieux venir jusqu’à Tlienon où il nous ferait
souper cl coucher. Mais ma mère le remercia
bien, et lui répondit qu’ayant une bonne heure
et demie de jour encore, nous avions le temps
d’arriver chez nous.
— Comme vous voudrez, brave femme, dit-il
alors en arrêtant ses chevaux.
Ma mère l’ayant derechef remercié de son
obligeance qui nous av,ail rendu bien service, il
dit que ça n’était rien, nous donna le bonsoir,
lit claquer son fouet, cria :
— Hue I...

JACQUOU LE CHOQUANT

XOO

El les chevaux repartirent, démarrant avec
effort leur lourde charge.
Nous refîmes à rebours le chemin que nous
avions fait quelques jours auparavant pour aller
à Périgueux; bien reposés, grâce à ce brave gar­
çon de roulier, nous marchions d’un bon pas,
mesuré tout de même sur mes petites jambes.
Sur son épaule, ma mère portait, percée avec
son bâton, une tourte de cinq livres qu’elle avait
achetée à Périgueux avant de partir. Au LacGendre, les métayers, qui nous avaient vus à l’al­
ler nous demandèrent comment ça s’élail passé,
et, sur la réponse de ma mère, la femme s’écria :
— Sainte bonne Vierge! c’est-il possible!
Puis elle nous convia à entrer, disant que
nous mangerions la soupe avec eux; mais, pour
dire le vrai, je crois que ça n’était pas une invi­
tation bien franche, car elle n'insista guère,
lorsque ma mère s’excusa, disant que nous
n’avions que juste le temps d’arriver avant la
nuit. Ayant échangé nos : « A Dieu sois », les
quittant, nous entrâmes en pleine forêt.
Le soleil éclairait encore un peu la cime des
grands arbres, mais l’ombre se faisait sous les
taillis épais, et au loin, dans les fonds, une
petite brume flottait légère. La fraîcheur du soir
commençait il tomber; de tous côtés advolaienL
vers la forêt les pies venant de picorer aux
champs, et, dans les baliveaux où elles se ve­
naient enjucher, elles jacassaient le diable avant
de s’endormir, comme c’est leur coutume.

JACQUOU LE CnOQÜAST

Lorsque nous fûmes dans ce petit vallon
qui vient du Grand-Bonnet, passe sous La
Granval et descend vers Saint-Geyrac, le soleil
tomba tout à fait derrière l’horizon des bois, et
le crépuscule s’étendit sur la forêt, assombrissant
les coteaux boisés, et, autour de nous, les coupes
de châtaigniers. En même temps l’Angélus du
soir tinta assez loin devant nous, au clocher de
Bars, et bientôt, sur main droite, plus faiblement,
à celui de BoufFignac. Ma mère alors me reprit
par la main et pressa le pas ; malgré ça, il était
nuit close lorsque nous fûmes à la tuilière.
La porte était toujours fermée au moyen du
bout de corde qui y avait été mis en parlant ;
lorsqu’il fut défait, nous entrâmes. Bien ne
semblait dérangé dans la cahute, mais, revenant
de Périgueux où nous avions vu de belles mai­
sons et de jolies boutiques, elle nous parut plus
misérable qu’auparavant; joint à ça, que l’idée
de mon père nous aurait fait trouver triste la
plus belle demeure. Je dis que rien n’était
dérangé dans la maison ; pourtant, lorsque ma
mère eut allumé une chandelle de résine au
moyen de la pierre à fusil et d’une allumette
soufrée, elle vit sur la terre battue la trace de
gros souliers ferrés : qui pouvait être venu ?
pour quoi faire ? des voleurs ? et quoi voler ?
Enfin, ne sachant comment expliquer ça, ma
mère mit la barre à la porte, après quoi, ayant
mangé un morceau de pain, nous fûmes nous
coucher;

JACQUOU LE CHOQUANT

IOÔ

Dès le jour ensuivant, malgré tout son cha­
grin, la pauvre femme s’inquiéta de trouver des
journées. De retourner chez Gérai, il n'y fallait
point songer, à cause de la servante qui « cou­
pait le farci » chez lui, comme on dit de celles
qui font les maîtresses ; moi je le regrettais fort
à cause de Lina. Dans ce pays par là, il y avait
plus de métayers et de petits biens que de bons
propriétaires employant des journaliers. A l’au­
tre bout de la forêt vers Sainl-Geyrac, c’était
la terre de l’IIerm, dont il ne pouvait être ques­
tion. Du côté de Rouffignac, en deçà, il y avait
Tourtel qui appartenait à M. de Baronnat, qui,
à ce que j’ai ouï dire depuis, était un ancien
juge du parlement de Grenoble ; au delà, il y
avait le château du Clieylard, où elle aurait
encore pu trouver quelques journées maintenant
que le travail sortait; mais ces endroits étaient
trop loin de la tuilière. A force de chercher,
ma mère trouva à s’employer chez un homme
de Marancé dont l’aîné était parti s’enrôler, car,
en ce moment,, on ne tirait plus au sort depuis
la chute de Napoléon. Cet homme donc, ayant
besoin de quelqu’un pour l’aider, car sa femme
ne pouvait guère, ayant toujours un nourrisson
au col et cinq ou six autres drôles autour de ses
cotillons, prit ma mère à raison de six sous par
jour et nourrie. Mais lorsqu’elle voulut parler de
m’amener, comme chez Gérai, il lui dit roidement qu’il y avait bien assez de drôles chez lui
pour le faire enrager, qu’il y en avait même

IOÔ

JACQUOU UE CHOQUANT

trop, et qu’ainsi il n’en voulait pas davan­
tage.
Ma mère se désolant de ça, je lui dis de ne
pas se faire de mauvais sang en raison de moi :
que je resterais très bien seul à la tuilière, sans
avoir peur. Malgré ça, elle n’en était pas plus
contente ; mais ainsi qu’on dit communément :
« besoin fait vieille trotter » ; les pauvres gens ne
font pas souvent à leur fantaisie, et il lui fallut se
résigner.
Tous les matins donc, à la pique du jour, elle
s’en allait à Maraneé, qui était à environ trois
quarts d’heure de chemin; moi, je restais seul.
Le premier jour, je ne bougeai guère de la mai­
son et des environs, mais je m’ennuyai vite
d’être ainsi casanier, et je me risquai dans la
foret. Des loups, je n’en avais pas peur, sachant
bien qu'en cette saison où ils trouvent à man­
ger des chiens, des moulons, des oies, de la
poulaille, il ne sont pas à craindre pour les gens,
et dorment dans le forl sur leur liteau lorsqu’ils
sont repus, ou sinon, vont rôder au loin autour
des troupeaux. D’ailleurs, j’avais dans ma poche
le couteau de mon père attaché au bout d’une
ficelle, et, avec un bâton accourci à ma taille,
ça me donnait de la hardiesse. Pour les voleurs,
on disait bien qu’il s’en cachait dans la forêt,
mais je n’y pensais point : c’est un souci dont
les pauvres sont exempts ; malheureusement, il
leur en reste assez d'autres.
Dans les temps anciens, à ce qu’il paraît,

JACQUOU LE CROQUANT

ÎO?
,1■

Ja forêt était beaucoup plus vaste et considé­
rable que maintenant, car elle s’étendait sur les
paroisses de Fossemagne, de Milliac, de SainlGeyrac, de Cendrieux, de Ladouze, de Morteinart, de Rouffignac, de Bars, et venait jusqu’aux
portes de Thenon. Encore à celle époque où
j’étais petit drôle, quoique moins grande qu’auLrefois, elle était cependant bien plus étendue
qu’aujourd’hui, car on a beaucoup défriché
depuis. Elle’ se divisait, ainsi qu’aujourd’hui, en
plusieurs cantons, ayant un nom particulier:
forêt de l’Herm, forêt du Lac—Gendre, forêt
de La Granval; mais, lorsqu’on parlait de tous
ces bois qui se tenaient, on disait, comme on
dit encore : « la Forêt Barade », qui vaut autre­
ment à dire comme « la Forêt Fermée », parce
qu’elle dépendait des seigneurs de Thenon, de
la Moitié, de l’Herm, qui défendaient d’y mener
les troupeaux.
Les bois n’étaient pas en trop bon état par­
tout, au temps où nous étions à la tuilière: on
y avait mis le feu autrefois à quelques places,
et puis l’ancien noble à qui presque toutes
ces forêts appartenaient à la Révolution, s’étant
ruiné, disait-on, avaiL fait couper les futaies,
avancé des coupes et, finalement, avait vendu
la plus grande partie de ses bois pour un
morceau de pain. Malgré ça, on y trouvait
encore, quelques années après, des taillis épais
et île beaux arbres dans les endroits difficiles à
exploiter. H y avait aussi, dans les endroits

iô8

JACQUOU LË CliüQUASt

écartés, dans les fonceaux perdus, des fourrés
drus, d’ajoncs, de genêts, de brandes, de bruyè­
res, entremêlés de ronces et de fougères qui
semblaient de petits arbres. C’est dans ces four­
rés impénétrables que les sangliers, appelés en
patois porcs-singlars, avaient leur bauge d’où
ils sortaient la nuit pour aller fouir les champs
de raves ou de pommes de terre autour des
villages. On ne les voyait guère de jour, sinon
lorsqu’ils étaient chassés par la meule du comte;
ou bien c’était une laie traversant .une clairière,
au loin, suivie de ses petits trottinant après elle.
Deux chemins coupaient la forêt : le grand
chemin royal de Bordeaux à Brives ou, autre­
ment, de Limoges à Bergerac, qui passait à
l’IIerm, a la Croix-de-Buchard où s’embran­
chait un chemin venant de Rouffignac, et
ensuite allait, toujours en plein bois, jusqu'au
Jarripigier, pour de là gagner Tlienon. L’autre
était le grand chemin de traverse d’Angoulême
à Sarlat qui, venant de Milhac-d’Àuberoche,
passait près du Lac-Nègre, au Lac-Gendre, et, à
un quart de lieue de Las Molras, allait croiser le
chemin de Bordeaux à Brives et se dirigeait vers
Auriac, en passant sur ta gauche de Bars.
Ces chemins n’étaient pas tenus comme les
routes d’aujourd’hui. C’était, du moins les deux
premiers, de grandes voies larges de quarante et
quarante-huit pieds, comme ça se voit encore à
des tronçons qui restent, lorsque les riverains
n’ont pas empiété. Elles montaient tout bonne-

JACQUOU LE CHOQUANT

IOQ

ment dans les montées, descendaient dans les
descenles, sans remblais ni déblais, gazonnées
par places, ravinées par d’autres, et s’en allaient
directement où elles devaient aller, sans cher­
cher de détours, tristes et grandioses entre les
immenses bois noirs qui les bordaient. Quelque­
fois, en voyant, l’espace d’une demi-lieue, ces
routes s'allonger tout droit, jusqu’en haut d’une
côte, sans un voyageur, sans un passant, pier­
reuses, arides ou verdissantes, défoncées, enva­
hies çà et là par les herbes sauvages ou des
bruyères rases, il semblait que sur cette voie
déserte, ruinée, allaient apparaître, escortés par
des cavaliers de la maréchaussée prévôtale, les
mulets du fisc portant les écus de la taille et
de la gabelle dans les coffres du Roy, Ailleurs,
dans une combe sauvage, traversée par la route,
c’était un fond d’aspect sinistre, humide l’été,
dont l’hiver faisait une fondrière, loin de toute
habitation, en plein bois, enLouré de lialliers
épais : lorsque tombait la nuit, on se prenait à
regarder autour de soi, comme si des voleurs de
grand chemin étaient prêts à sortir des taillis
sombres. Outre ces grands chemins, il y avait
des pistes tracées parles charrettes qui enlevaient
les brasses de bois, pistes qui s’effaçaient après
l’exploitation des coupes, et des petits sentiers
de braconniers qui s’enfonçaient dans les fourrés,
serpentaient sous les taillis, suivaient les combes,
contournaient les coteaux, ou s’entre-croisaient à
leur cime où était un poste pour le lièvre.

I IO

JACQUOU LE CHOQUANT

On ne rencontrait guère jamais personne dans
les bois. Quelquefois, le soir, on aperocvail un
paysan en bonnet de colon bleu, du foin dans
ses sabots l’hiver, pieds nus l’été, cachant la
batterie de son fusil sous sa veste déchirée, qui
s’enfonçait dans les taillis, et allait au clair de
lune se poster à l’orée d’une clairière, pour
guetter le lièvre sortant de son fort et allant au
gagnage ; ou bien, sur une cafourche hantée
par les loups, attendre, caché derrière une
toulle de genêts, la bête à l’oreille pointue qui.
au milieu de la nuit, vient hurler sinistrement
en levant le museau vers la lune. Dans la jour­
née, de loin en loin, on trouvait sur ces petits
chemins un garde-bois, sa plaque au bras, vo­
ilant donner de la bruyère à couper, ou du bois
à faire ; et, plus rarement encore, une fde de
cinq à six mulets portant du charbon pour la
forge des Eyzies.
Ainsi que tous les enfants de par chez nous,
je grimpais comme un écureuil. Des lois, lorsque
je trouvais un grand arbre sur la cime d’une
haute bulle, je montais jusqu’au faîte, et je
regardais l’immensité des bois qui s’étendaient
à perte de vue sur les plateaux, les croupes
et les creux ravinés. Ça et là, dans une éclair­
cie, une maison isolée sur la lisière de la forêt,
un clocher pointu au-dessus des masses sombres
des bois, ou la fumée d’une charbonnière, flot­
tant lourdement comme une brume épaisse dans
les combes et les fonds. De tous côtés, presque,

JACQUOU Î.E CROQUANT

lit

les puys, les coteaux et les vallons s’enchevê­
traient et s’étageaient pour gagner les plateaux
du haut Périgord, landis qu’au midi, dans le
lointain, au delà de la Vézère, les grandes col­
lines du Périgord noir fermaient l’horizon bleuâ­
tre. Autour de moi, nul bruit : quelquefois
seulement, le battement d’ailes d’un oiseau effa­
rouché, ou le passage, dans le fourré, d’un
renard cheminant la queue traînante. Au loin,
c’était le jappement clair d’un chien labri sur
la voie du lièvre, ou la corne d’appel de quelque
chasseur bûchant ses briquets, ou bien encore
une vache bramant lamentablement après son
veau, livré au boucher de Thenon.
Puis, quand venait le midi, l’Angélus tintait
à tous les clochers d’alentour, Fossemagne,
Thenon, Bars, Rouffignac, Saint-Geyrac, Milhacd’Auberoche, et la musique de toutes ces clo­
ches aux sonorités variées, s’épandait sur la
forêt silencieuse. Je restais là, enjuclié sur mon
arbre, des heures, rêvant à ces choses Aragues
qui passent dans les têtes d’enfants, aspiranl
les senteurs agrestes qui montaient de Ja forêt,
vaste herbier de plantes sauvages chauffé par le
soleil, écoutant le coucou chanter au fond des
bois, et, plus au loin, un autre lui répondre,
comme un écho affaibli. D’autres fois, c’était
un geai miaulcur, qui s’était appris à imiter les
chats, autour des maisons, à la saison des cerises,
et qui s’envolait bientôt en m’apercevant.
J’aimais cette solitude et ce quasi silence, qui

112

JACQUOU LE CUOQUAST

amortissaient, sans que j’y fisse attention, les
cruels ressouvenirs de mon pauvre père, et, tous
les jours, pendant que ma mère travaillait à Marance, je courais dans les bois, mangeant une
mique ou un morceau de pain apporté dans ma
poche, me gorgeant de fruits sauvages, buvant
dans les creux où l’eau s’assemblait, cai’ il n’y
a guère de sources dans la forêt, et me cou­
chant sur l’herbe lorsque j’étais las. Pas bien
loin de Las Motras, il y a, dans un creux, un
petit lac appelé le Gour ; on dit qu’on n’a jamais
pu en sonder le fond, mais peut-être, on n’a
jamais bien essayé. En ce temps-là, le Gour
était environné d’épais fourrés, et l’eau dormait
là tranquille et claire, ombragée par de grands
arbres qu’elle réfléchissait : frênes, fayards ou
hêtres, érables et chênes robustes. Il y avait
même, penché sur le petit lac, un tremble
argenté, venu là par hasard, dont les feuilles
frémissaient’ avec un bruit léger comme celui
d’une aile d’insecte. J’allais quelquefois me cou­
cher là, sous les hautes fougères, et quand le
soleil commençait à baisser, alors qu’aux envi­
rons un male de tourterelle roucoulait amou­
reusement, j’épiais les oiseaux, altérés par la
chaleur du jour, qui venaient y boire. Il y en
avait de toute espèce: geais, loriots, merles,
grives, pinsons, Jinots, mésanges, fauvettes,
rouges-gorges ; ils arrivaient voletant, se posaient
sur une branche, tournaient la tête de droite, de
gauche, et lorsqu’ils voyaient qu’il n’y avait pas

JACQUOU LE CROQUANT

113

de danger, ils s’abaLlaient au bord du Gour,
cl buvaient à gorgées en levant le bec en l’air
pour faire couler l’eau. Des fois, les uns se
baignaient en faisant aller leurs ailes, comme
des enfants qui battent l’eau à la baignade, et,
après, se secouaient pour se sécher et s’oplumissaient.
Il me semblait, à moi, sur qui pesait tou­
jours, quoique moins lourdement, le malheur de
mon père, il me semblait, je dis, que ces petites
bêtes, libres dans les bois, étaient heureuses,
n’ayant souci de rien, se levant avec le soleil,
se couchant avec lui, et, le jabot bien garni, dor­
mant tranquilles la tête sous leur aile. Pourtant,
je me venais à penser aussi que l’hiver elles
n’étaient pas trop à leur affaire, lorsqu’il gelait
fort et que la neige était épaisse : il y en avait
alors qui devaient jeûner. Les merles, les grives,
les geais, trouvent toujours quelques grains de
genièvre, quelques prunelles de buisson, des
baies de viorne ou de sureau, ou encore quelques
alises restées à la cime de l’arbre. Mais les
autres pauvres petits oisillons ne trouvent plus
de graines, ni de bestioles à picorer, et, si la
neige tient, si le froid est dur, affaiblis par le
jeûne, une nuit où il gèle à pierre fendre, ils
tombent morts de la branche, et restent là, le
bec ouvert, les plumes hérissées, les pattes
roides. D’autres fois, c’est un chat sauvage qui,
dans l’obscurité, monte à l’arbre el les emporte,
ou encore un chasseur à Fallumade, qui vient

Il4

JACQUOU J.E CHOQUANT

avec sa lanterne, tandis que tout dort, et d’un
coup de palette assomme les imprudents qui
s’enjuelient trop bas : ah ! il y a de la misère
pour tous les êtres sur la terre.
Le dimanche, ma mère restait à la tuilière,
bien contente d’être avec moi, et elle s’occupait
de rapetasser nos pauvres hardes, qui en avaient
grand besoin, surtout les miennes, car on pense
bien qu’avec celle vie dans les bois, à traverser
les ronciers, à grimper aux arbres, mes culottes
et ma chemise en voyaient de rudes. Ce jour-là,
elle faisait delà soupe avec quelque chose qu’on
lui avait donne, ou avec des haricots que nous'
appelons mongeltes, et il nous semblait bon de
manger comme ça ensemble, étant toute la
semaine chacun de notre coté. La nécessité
enseigne de bonne heure les enfants du pauvre ;
lors donc que j’étais seul, s’il restait un peu de
bouillon, je le faisais chauffer quelquefois, et je
me trempais de la soupe dans une petite sou­
pière; mais, ordinairement, j’aimais mieux aller
courir.
Avec ça, je mangeais des frottes d’ail, ména­
geant le sel, comme de juste, car il était cher,
ou bien des pommes de terre à l'étouffée, des
miques, et puis des fruits venus sur des arbres
sauvages, semés par les oiseaux dans les bois:
cerises, sorbes ou pommes, ou encore de mau­
vais percés ou alberges, trouvés dans quelque
vigne perdue à la lisière de la forêt. Des fois, ma
mère me portait dans la poche de son tablier

JACQUOU LE CHOQUANT

Il5

un morceau de millassou dont elle s’était privée,
la pauvre femme, mais il lui fallait sc cacher
pour ça, parce que l’homme de Maraneé, qui
regrettait le pain qu’on mangeait, se serait fâché
s’il s’en était donné garde. Malgré tout, je pro­
filais comme un arbre planté en bon terrain, et
je devenais fort, car, quoique n’ayant que huit
ans, j’en paraissais bien dix. Ma connaissance
aussi s’était bien faite ; je parlais avec ma mère
de choses que les enfants ignorent d’ordinaire,
et je comprenais des affaires au-dessus de mon
âge : je crois que la misère et le malheur
m’avaient ouvert l’entendement.
Il y en a qui diront:
— Alors vous viviez comme des higounaous,
des huguenots! vous n’alliez pas à la messe le
dimanche, ni à vêpres?
Eh non, nons n’y allions pas. Ma mère, la
pauvre, croyait bien au paradis et à l’enfer ; elle
savait bien qu’elle sc damnait en faisant ainsi;
d’ailleurs, elle ne pouvait l’ignorer, car le curé,
l’ayant rencontrée un soir qu’elle revenait, haras­
sée de sa journée, le lui avait reproché, disant
que de ne pas aller à la messe, de ne point se
confesser, ni faire ses Pâques, c’était vivre comme
la chenaille. Non, elle n’allait pas à l’église et ne
m’y menait point, faute de n’avoir le temps,
disait-elle, mais il y avait autre chose. S’il faut
dire la vérité, elle s’était brouillée avec le bon
Dieu : elle lui en voulait, et surtout à la Sainte

116

JACQUOU LE CROQUANT

Vierge, de ce que mon père avait été condamne.
Elle convenait bien qu’il devait être puni, mais
non pas de mort, parce que les vrais coupables,
ceux qui l’avaient poussé à faire ce coup, c’était
le comte, qui avait donné l’ordre injuste et mé­
chant de tuer notre chienne, et puis celle canaille
de Laborie, qui la poursuivait de ses propositions
malhonnêtes. Je dis : puni de mort, car en ce
temps-là, ce n’était pas comme à présent, où les
forçats sont mieux soignés et plus heureux làbas, dans les îles, que les pauvres gens de par
chez nous. Ceux qui tenaient dix ans à cette vie
des galères avaient la carcasse solide ; mais la
plupart mouraient avant, surtout ceux qu’on
envoyait à Rochefort, dans les marais de la Cha­
rente. Et justement, c’était là qu’on avait mis
mon père, sur la demande du comte de Nansac,
comme M. Fongrave nous le fit savoir. Dans le
commencement, comme on nous avait dit que
Rochefort était plus près de la tuilière que Brest
ou Toulon, nous nous en contentions, comme si
d’être séparés de cinquante, ou de cent, ou de
deux cents lieues, ça n’était pas la même chose
pour nous. Mais depuis, j’ai su par un marinier
de Saint-Léon que c’était là qu’on envoyait
ceux dont on voulait sc défaire.
Et pour mon pauvre père, ça ne fut pas long.
Tout le jour à travailler dans les boues de la
rivière, nourri de mauvaises fèves, enchaîné la
nuit sur le lit de planches, il attrapa les ter­
ribles fièvres du bagne. Et puis, la perte de sa

JACQUOU LE CHOQUANT

I !7

liberté et le chagrin le minaient plus que la
maladie : aussi, au bout de quelques mois le
pauvre misérable mourut désespéré.
L’avant-veille de la Toussaint, le maire lit
appeler ma mère, et lui dit brutalement devant
le curé, qui était avec lui sur Ja place de l'église:
— Ton homme est mort là-bas, il y eut hier
quinze jours ; tu peux lui faire dire des messes.
— Les pauvres gens n’en ont pas besoin,
répartit ma mère : ils font leur enfer en ce
inonde.
Et elle s’en alla. Il était nuit noire lorsqu’elle
arriva à la tuilière, où je l’attendais au coin du
feu en faisant cuire des châtaignes sous la cendre
pour mon souper. Sans me rien dire, elledéfitson
mouchoir de tôle, et, se recoiffant, elle cacha en
dessous la pointe du mouchoir qui était ramenée
en avant.
Il faut dire qu’autrefois il y avait des manières
différentes de sc coiffer en mouchoir : les filles
laissaient pendre un long bout par derrière, sur
le cou, comme pour pêcher un mari; les femmes
glorieuses d’avoir un homme ramenaient fière­
ment ce bout en avant sur l’oreille, tandis que
les pauvres veuves le cachaient sous leur coif­
fure, désolées de leur viduité. D’après cette
explication, on comprend que ce bout de mou­
choir arrangé d’une certaine façon, était l’em­
blème du mariage désiré par les filles, possédé
par les femmes et regretté par les veuves : cela
tout naïvement, et sans penser à mal.

118

JACQUOU LE CHOQUANT

En ce temps-là, je ne connaissais pas la signi­
fiance de cette pointe de mouchoir, et je regar­
dais faire ma mère, tout étonné. Lorsqu’elle eut
fini, elle prit une gibe, sorte de forte serpe au
bout d’un long manche, et, me tenant par la
main, elle m’emmena à travers la forêt.
Elle marchait d’un pas rapide, m’obligeant
ainsi à courir presque, muette, farouche, ser­
rant ma main dans la sienne d'une pression
égale et forte. Elle ne connaissait pas aussi
bien la forêt que l’homme de la Mïon; et puis,
d’ailleurs, son idée qui la poussait en avant
l’empêchait de se bien diriger dans la nuit, de
manière que, voulant aller à l’IIerm, elle gau­
chit sur la droite beaucoup, vers le Lac-Nègre ;
ce que voyant et qu’elle avait failli son chemin,
ma mère tourna droit vers le midi. Nous allions
toujours sans mot dire, moi pressentant quelque
chose de grave dans ce long silence, et ému
par avance à la pensée de quelque terrible révé­
lation. Dans les bois, les feuilles secouées par
un vent humide tombaient au pied des arbres,
ou quelquefois, enlevées par une rafale, tour­
billonnaient dans la nuit, passant sur nos têtes
comme une innumérablc troupe de sansonnets
emportés par la bourrasque. Dans les sentiers
semés de feuilles mortes, des flaques d’eau pa­
reilles à des miroirs sombres où rien ne se
reflétait, clapotaient sous nos sabots. Et nous
marchions toujours grand pas, ma mère, sa gibe
sur l’épaule, moi entraîné par elle, et enveloppés

JACQUOU UE CROQUANT

”9

tous deux del’obscuriLé sinistre des bois. Enfin,
sur les onze heures, nous vîmes sur la lisière de
la forêt se dresser dans le ciel noir les toits poin­
tus du château de l’IIerm, et ma mère pressa le
pas en contournant le coteau pour éviter le
village. En arrivant au découvert, le ciel se
montra gris, rayé de bandes noirâtres avec de
grands nuages qui couraient vers l’est poussés
par le vent de travers. En rencontrant les fossés
de l’enceinte, ma mère les longea el, s’arrêtant
en face de la porte extérieure, la tête haute, les
yeux brillants, les cotillons fouettés par le vent,
me dit :
-—- Mon drôle, ton père est mort là-bas aux
galères, tué par le monsieur de Nansac : lu vas
jurer de le venger ! Fais comme moi I
EL suivant le rite antique des serments solen­
nels, usité dans le peuple des paysans du Péri­
gord depuis des milliers d’années, elle cracha
dans sa main droite, fit une croix dans le cra­
chat avec le premier doigt de la main gauche
cl lendit la main ouverte vers le château.
----Vengeance contre les Nansac ! dit-elle trois
fois à haute voix.
Et moi, je fis comme elle et je répétai trois
fois :
— Vengeance contre les Nansac!
Cela fait, tandis que les grands chiens hur­
laient au chenil, ayant côtoyé les maisons du
village endormi, nous fûmes prendre le vieux
grand chemin royal qui passe près de l’IIerm el

] 20

JACQUOU I.E CHOQUANT

traverse les bois en se dirigeant vers Tlienon.
Trois quarts d’heure après, nous étions à la
Croix-dc-Ruchard, qui se trouve maintenant sur
la lisière de la forêt, et, laissant La Salvetat sur
la droite, nous rentrâmes dans les bois de La
Granval, suivant les sentiers pour revenir à la
tuilière, où nous fûmes rendus sur les deux
heures du matin.
A l’âge que j’avais alors, le dormir est un
besoin presque aussi fort que le manger et le
boire. Lorsque je me réveillai le lendemain, il
faisait grand jour, et j’étais seul dans le lit, ma
mère étant partie de bonne heure au travail. Je
restai l'a un moment, regardant à l’autre bout
de notre masure une petite pluie fine qui tom­
bait par la tuilée effondrée, faisant une flaque
dans le sol, eL lors je pensai à tous les malheurs
qui nous tombaient dessus. La mort de mon
père, quoiqu’elle m’eût fait une bien grosse
peine, ne m’avait pas surpris, car nous nous y
attendions, ma mère et moi. Souvenles fois,
parlant tous deux de ce que pouvait être cet
enfer des galères, nous imaginions des choses
si terribles, et pourtant si vraies, que la mort
pouvait être considérée comme une délivrance.
Oh 1 en être réduit à préférer la mort pour ceux
qu’on aime, quelle triste chose ! Aussi quelle
haine farouche pour les Nansac grouillait en
moi, pareille à un de ces nœuds de vipères
accouplées que je trouvais parfois dans la forêt !

t

JACQUOU I.E CHOQUANT

121

Après ces tristes pensers, j’éprouvais du sou­
lagement à sentir dans mon cœur une grande
reconnaissance pour M. Fongrave qui avait été
si bon pour nous. 11 me semblait que tant que
nous n’aurions pas en quelque manière marqué
notre reconnaissance à l’avocat de mon père,
je ne serais pas à mon aise. En cherchant en
moi-même ce que nous pourrions faire pour
ça, je vins à penser que lui envoyer un lièvre,
ça serait à propos. Je me souvins alors que,
dans le tiroir du cabinet, il y avait des sétons
ou lacets de laiton dont se servait mon père,
et, sautant du lit incontinent, je mis ma culotte,
soutenue à mode de bretelle par un bout de
ficelle que j’avais faite avec du chanvre, et
j’allai au tiroir. Je fus content de voir qu’il y
avait une dizaine de sétons, et, sans plus tarder,
je pris une mique et, en la mangeant, je m’en
fus à la recherche de passages de lièvres, où je
pourrais en poser. Après avoir bien viré, tourné,
je remarquai trois coulées assez fréquentées, et,
le soir, ayant ilambé trois de ces collets, je les
cachai dans une poignée de fougères, et au soleil
entrant, ou couchant, si l’on veut, je m’en fus
les placer. Je posai le premier dans un pas­
sage à deux pas du sentier, attaché à une forte
pousse de chêne. J’en mis un autre sur la
lisière d’un bois à un endroit où j’avais connu
que le lièvre passait souvent pour aller faire sa
nuit dans les terres autour des villages, et enfin
le troisième à la croisée de deux petits sentiers

I 22

JACQUOU LE CROQU.UT

qui devait être un poste pour la chasse aux
chiens courants.
Le lendemain malin, de bonne heure, je m'en
fus voir mes sétons : rien. Le surlendemain,
rien encore. Le troisième jour, je trouvai qu’il
m’en manquait un, enlevé sans doute par quelque
garde; aux autres, rien encore. Je compris lors
que je n’étais pas bien fin braconnier, mais je
ne me décourageai point pour ça; en quoi j’eus
raison, car le quatrième jour, approchant de
mon dernier selon, je vis quelque chose de gris
dans la coulée el je me mis à courir ; c’était un
beau lièvre étendu mort, le poil encore humide
de la rosée de la nuit; je le ramassai et m’engalopai chez nous. Lorsque le soir ma mère
vint, je lui montrai le lièvre en lui disant que
c’était pour M. Fongrave que je l’avais attrapé.
Elle me dit que c’était très bien; qu’il ne fal­
lait jamais oublier ceux qui nous avaient fait
du bien, et non plus ceux qui nous avaient fait
du mal.
Je n’avais garde d’oublier ceux-ci; mais que
faire, moi, drôle d’une huitaine d’annccs? Com­
ment venger la mort de mon père sur les mes­
sieurs de Nansac? ils étaient riches, puissants,
la terre était à eux; ils avaient un château ina­
bordable à leur volonté, des domestiques, des
gardes armés, et moi j’étais pauvre et chétif. Je
pensais à ça souvent, sans rien imaginer, preuve
que je n’avais pas de nature l’idée tournée au
mal, quand, le mardi suivant, allant à Thenon

JACQUOU LE CHOQUANT

I 23

avec ma mère pour tâcher de faire passer le
lièvre à M. Fongrave, nous trouvâmes un homme
qui portail un fusil à la bretelle et menait, par
une corde, un méchant briquet qui avait le cou
tout écorché. On causait en marchant, et, entre
autres propos, l’homme vînt à nous dire que
son chien s’était pris dans un selon et qu’heu­
reusement, lui étant tout près, à couper de la
bruyère, l’avait ouï gueuler et l’avait tiré du
lacet à moitié étranglé : entendant ça, je vins à
penser que, le comte de Nansac chassant sou­
vent dans la forêt, je pourrais fui tuer des chiens
par ce moyen, et je fus content.
A Thenon, ma mère trouva un marchand
établi sur la place de la Claulre, à Périgueux,
qui venait souvent au marché les mardis, avec
deux mulets do bât portant ses marchandises.
Cet homme nous dit connaître M. Fongrave qui
lui avait plaidé une affaire, et promit de lui
rendre le lièvre le lendemain, certainement.
Sur cette assurance, nous revînmes à la tuilière.
Je n’allais pas souvent dans la forêt de l’Herm,
qui était aux messieurs de Nansac, pour ne pas
les rencontrer chassant, ou leurs gardes ; mais
un soir, ayant remarqué les endroits, j’y posai
deux solides sétons doublés et bien attachés à
de fortes cépées de chêne, et m’en retournai tout
courant. Le lendemain, c’était jour de chasse,
et, de loin, j’entendais par intervalles la trompe
du piqueur et les voix des chiens. Je ne sus rien
de ce jour-là, et j’enrageais en moi-même, quand,

i
12-4

JACQUOU LE ClîOQUAA'T

le surlendemain, étant dans la forêt de La Granval, je trouvai, entre les Maurezies et le LacViel, le piqueur de l’Herm qui sonnait des ap­
pels. Il me demanda si je n’avais pas vu un
grand chien blanc et noir, marqué de feu aux
pattes et au-dessus des yeux. Je lui répondis que
non, et là-dessus, poussant son cheval, il s’en
alla. Dans les villages aux entours de la forêt,
on sut par ce piqueur que Taïaut, le chien de
tête, était perdu. Moi, je ne disais rien, mais
je soupçonnais qu’il pourrait bien être étranglé
mort au pied d’un petit chêne, là-bas, dans la
Combe-du-Loup. J’avais une forte envie de m’en
accertainer, mais la crainte d’être vu et d’atti­
rer les soupçons sur moi me retenait. Cepen­
dant, perdant patience, le dimanche, pendant la
messe, sûr que tous, maîtres et domestiques y
étaient, je courus à la Combe-du-Loup. lia! la
tête de Taïaut était là par terre dans la coulée,
et tout le reste avait disparu, mangé par les
loups : il payait pour notre pauvre chienne. Je
détachai vile le selon et je m’en revins tout fier
et content de ce commencement de vengeance.
Au château, personne ne se douta de rien, et
lorsque, quelques jours plus lard, Mascret trouva
la tôle de Taïaut à moitié mangée par les four­
mis, on crut que le chien, n’ayant pas retraité
avec les autres, avait été attrapé la nuit par les
loups.
J’étais content, j’ai dit : pourtant quelque
chose me fâchait; c’était que le comte ne sût pas

JACQUOU .LE CROQUANT

125

que j’avais fait ce coup. Un beau jour, pensais-je,
je le lui dirai bien ; mais, pour le moment c’était
trop dangereux. La mort de mon père ne l’avait
pas saoulé, d’ailleurs, et il cherchait encore à
nous faire du mal à nous autres. Pour nous
faire quitter le pays, et nous ôter le pain de la
main, il voulut d’abord acheter la tuilière où
nous demeurions ; mais l’homme à qui elle ap­
partenait, qui ne l’aimait guère, comme toul le
monde dans le pays, du reste, refusa de la lui
vendre. N’ayant pas réussi de ce côté, il ima­
gina de faire revenir le fils de chez Tàpy, là où
travaillait ma mère, lequel avait assez de la
vache enragée du régiment, quoiqu’il se fût en­
rôlé volontairement. Le comte agit si bien qu’il
lui fit avoir son congé, je ne sais sous quel pré­
texte ; mais, en ce temps-là, les nobles comme
lui faisaient tout ce qu’ils voulaient.
Voilà donc ma mère encore une fois chômant
et à se demander d’où elle tirerait le pain. Juste
en cet instant, comme pour répondre à la mé­
chanceté du comte, un autre de ses chiens se
prend encore à un selon ; mais, cette fois, on
le trouva, et Mascret dit :
— Si Martissou n’était pas mort aux galères,
je jurerais que c’est lui qui a fait et posé ce
collet !
Mais ça n’alla pas plus loin pour le moment:
on crut que le chien s’était pris à un selon
tendu pour le lièvre, comme ça arrive quel­
quefois.

126

.IACQUOU LU CHOQUANT

Pourtant, une quinzaine de jours après, Mas­
cret, qui avait son idée, me trouvant dans la
forêt, lira le lacet de son carnier et me dit :
— Connais-tu ça ?
La colère de toutes les canaillcrics du comte
me monta tout d’un coup :
— Oui bien! dis-je, c’est moi qui l’ai posé!
— Ali! foutu méchant garnement! je vais le
corriger !
Mais, me jetant en arrière, j’ouvris mon cou­
teau en même temps, prêt à le planter dans le
ventre du garde :
— Avance I si lu n’es pas un capon I
Lorsque Mascret me vit ainsi, les sourcils
froncés, les yeux flamboyants, la bouche rin­
çante, montrant les dents comme un jeune loup
qui va mordre, il eut peur et s’en alla après
force menaces.
Cependant l’hiver était là; les pinsons se ras­
semblaient par troupes, les mésanges quittaient
les bois pour les jardins, les grives descendaient
dans les prés, et les rouges-gorges venaient au­
tour des maisons. C’est l’époque où l’on balaie
la feuille dans les châtaigneraies, où l’on cure
les rigoles des prés, où l’on ramasse le gland et
autres broutilles comme ça, toutes choses que
les gens font en s’amusant : il n’y a pas d’ou­
vrage pour les journaliers en ce temps-là. Voyant
donc qu’elle n’aurait pas de travail autrement,
ma mère, qui était bonne fdandière, chercha

JACQUOU I.E CHOQUAAT

127

dit chanvre à hier, d’un côté et d’autre, et en
trouva quelque peu. Elle se mettait une châ­
taigne sèche, toute crue, dans la bouche, pour
faire de la salive, et filait ainsi du matin au soir,
gagnant à peu près ses trois sous par jour : il
n’y avait pas pour manger notre aise de pain.
Heureusement, l’homme à qui était la tuilière
nous avait donné des châtaignes à ramasser à
moitié, de manière que nous en avions la valeur
de deux sacs sur de la fougère, dans le fond de
la cassine, ce qui nous assurait de ne pas mou­
rir de faim cet hiver. Quant au bois, il ne nous
manquait pas : nous en avions amassé un grand
pilo pour la mauvaise saison sous un bout de
hangar qui tenait encore un peu. Ce fut bien à
propos, quand vint la neige, et qu’il fallut res­
ter des journées entières au coin du feu. Pour
m’amuser, cependant que ma mère filait sans
relâche, moi je m’essayais à faire des cages
d'osier, ayant pour tout outil mon couteau et
une baguette de fer que je faisais rougir pour
percer les trous des barreaux.
L’hiver, on dit que c’est la bonne saison pour
les riches; mais pour les pauvres, il n’en va
pas de même. D’ailleurs, il n’y a pas de bonne
saison pour eux. Ceux-là qui ont besoin de
gagner leur vie sont encore plus malheureux
lorsque le travail de terre manque: ainsi sont
dans la campagne les pauvres mercenaires : il
leur fauL chômer lorsqu’il pleut ou neige, et
jeûner aussi souvent. Outre ça, l’hiver, c’csl le

il

h
1
il

àd' ..
ia8

JACQUOU LE CHOQUANT

temps où il ferait bon être bien habille de bonne
bure épaisse, ou de bon cadis bourru, pour sc
préserver du froid; mais les pauvres gens sont
obligés de passer les mois du gel avec leurs
habillements d’été. Nous autres, dans cette ba­
raque où l’eau et la neige tombaient par le trou
de la tuilée où le vent s'engouffrait aussi, tuant
quelquefois le cbalcl pendu au manteau de la
cheminée, nous n’étions pas trop bien, comme
on peut croire ; surtout que nos habillements,
toujours les mêmes, usés, percés, n’étaient guère
chauds. Aussi, quand vint le printemps, que les
noisetiers sauvages fleurirent leurs chatons el
que les buis commencèrent à faire leurs petites
marmites, il nous sembla renaître avec le soleil.
Mais ce n’était pas le tout, il fallait manger, et
pour manger, gagner des sous.
Ce qui fait la peine des uns arrange quelque­
fois les autres. Vers la mi-carême, la femme de
Tàpy tomba malade, de manière que son homme
manda à ma mère d’y aller pour la soigner, les
drôles aussi, et tenir la maison. La pauvre
femme resta au lit un mois et demi, et, aussitôt
qu’elle put se lever, quoique bien faible, il lui
fallut reprendre son travail, car Tàpy était un peu
serré et même avare, de sorte que d’être obligé
de payer une femme pour faire les affaires dans
la maison, si peu que ce fût, alors qu’il en avait
une à lui, ça le suffoquait; tellement bien, qu’il
en voulait à sa femme d’être malade, comme si
c’eût été sa faute, à la pauvre diablesse !
-

JACQUOU LE CBOQU.UT

129

Voilà donc ma mère encore une fois sans tra­
vail, de manière qu’au bout d’un mois et demi,
les quelques sous qu’elle avait amassés furent
dépensés. Un jour vint où il n’y eut plus de pain
chez nous, ni de pommes de terre. Les châ­
taignes, il y avait longtemps qu elles étaient
finies ; de graisse plus : nous faisions la soupe
avec un peu d’huile rance, tant qu’il y en eut;
dans un fond de sac, seulement, il restait un
peu de farine de blé d’Espagne. Ma mère la
pétrit, en fit des miques qu’elle fit cuire, en
disant :
— Lorsqu’elles seront finies, il nous faudra
prendre le bissac et chercher notre pain.
Entendant ça, je maudissais ce comte de Nan­
sac qui était la cause de la mort de mon père
aux galères, et qui voulait nous faire crever de
misère. En moi-même je répétais ce que j’avais
souvent ouï dire à ma mère :
— Le bon Dieu n’est pas juste de souffrir ça 1
Si j’avais eu le fusil de mon père, qu’au
greffe ils gardaient, je crois que je me serais
embusqué dans la forêt pour tuer comme un
loup ce méchant noble, lorsqu’il passait à che­
val avec ses chiens, l’air froid et méprisant,
criant lorsqu’il rencontrait quelque paysan sur
son chemin :
— Gare, manant !
En ruminant toutes ces choses pénibles, affolé
par la misère, je vins à penser que nous étions

l3o

lACQCOtl LE ÆtlOQU Anî

à la veille de la Saint-Jean. C’est la coutume
dans nos pays que, ce jour-là, on allume un
feu sur les cafourches ou carrefours, auprès
des villages et des maisons écartées. Dans les
bourgs on en dresse un beau, recouvert de ver­
dure et de feuillage, avec, à la cime, un bouquet
de lis, de roses et d’herbes de la Saint-Jean,
qu’on s’arrache apres. Comme autrefois le druide
célébrant la fête du solstice, à la tombée de la
nuit, le curé vient bénir le feu en cérémonie :
ainsi faisait celui de Fanlac, de qui j’ai appris
cela. Lorsque le feu tire à sa fin, ceux qui n’ont
pu attraper le bouquet emportent des charbons
pour garder la maison du tonnerre, après avoir
sauté le brasier pour se préserver des clous.
Au temps que nous demeurions à Combe­
nègre, d’où l’on voyait au loin s’étager les co­
teaux et les puys, j’aimais à regarder, ce soir-là,
ces milliers de feux qui brillaient dans l’ombre,
sur une immense étendue de pays, jusqu’à l’ex­
trémité de l’horizon, où le vaeillement incertain
de la flamme sc percevait à peine, comme une
étoile perdue dans les profondeurs du ciel. Sur
les cimes, les feux, tirant à leur lin, quelquefois
s’obscurcissaient un instant, puis, ravivés par
l’air, jetaient encore quelques clartés pour finir
par s’éteindre, alors que d’autres, dans la vi­
gueur de leur première flambée, montaient dans
le ciel noir comme des langues de feu.
De la tuilière, au milieu des bois, on ne pou­
vait pas apercevoir tous ces feux, mais je ne

JACQUOU LE CltOQDAJIT

131

m’cn souciais guère, car, sur le coup où j’avais
pensé à cela, m’entra comme une balle dans
la tête cette idée : mettre le feu à la forêt de
l’IIerm! De cet instant, je ne m’occupai d’autre
chose; la nuit, j’en rêvais. Ce n’était pas la
résolution perverse d’un enfant précocement mé­
chant, faisant le mal pour le mal, par plaisir ;
non. A la guerre sans pitié du comte je répon­
dais par une guerre semblable; ne pouvant le
tuer, — ce que j’aurais fait alors sans remords,
— je lui causais un grand dommage. Je tenais
mon serment, je vengeais mon père ; celte pen­
sée me faisait du bien. Tout ça n’était pas, à
ce moment-là, aussi net dans ma tête que je le
dis aujourd’hui, mais je le sentais tout de même.
Le difficile était d’en venir à mes fins. J’y
songeais tous, les jours, cherchant les moyens,
les pesant, les comparant, et, finalement, m’ar­
rêtant aux meilleurs, c’est-à-dire à ceux qui
pourraient rendre l’incendie plus considérable.
Le premier point, c’est qu’il fallait attendre
un jour où il venterait fort ; le second, que le
vent devait venir de l’est, du côté de Bars, pour
ne pas brûler la forêt de La Granval, ni celle
du Lac-Gendre, ce que je n’aurais voulu pour
rien au monde, mais seulement celle de l’IIerm.
La troisième condition, c’est qu’il fallait allumer
le feu à un endroit d'où il pût gagner facilement
tous les bois du comte de Nansac, car, de pré­
parer plusieurs foyers, c’était appeler les soup­
çons ; mis à une seule place, ça passerait pour

i32

JACQUOU LE CROQUANT

un accident. Enfin fe quatrième point, c’est
qu’il fallait mettre le feu la nuit, afin que les
secours ne vinssent pas arrêter l’incendie à son
début.
Pour un enfant de mon âge, tout ça n’était
pas trop mal arrangé : le malheur était que ce
fût pour une mauvaise action; mais, poussé au
mal, je n’étais pas le seul coupable.
Tandis que je ruminais ces choses dans ma
tête, ma mère, ayant su qu’on avait besoin de
faneuses au Cbeylard, y alla le lendemain, me
laissant seul pour tout le temps des fenaisons,
car c’était trop loin pour revenir chaque soir.
Elle se fâchait de ça, mais je la tranquillisai en
l’assurant que je ne m’inquiétais point d’être
seul. Si je lui avais dit la vérité, j’aurais dit que
j’en étais content. Le premier jour, je l’accom­
pagnai jusqu’au Cbeylard, où, ayant demandé
quelque peu d’argent d’avance sur ses journées,
elle acheta chez Je fournier de Roullignac une
tourte de pain que j’emportai.
Mon plan étant bien arrêté, je n’avais plus
qu’à chercher un bon endroit et à attendre le
moment propice. Il y avait une différence de
trois ou quatre ans entre les coupes de la forêt
de l’Herm et celles de La Granval qui se joux­
taient. Les premières étaient bonnes à couper
l’hiver prochain, de manière que la divise, ou
limite était facile à trouver el à suivre, surtout
avec les grosses bornes cornières qu’il y avait
de distance en distance. Ayant bien considéré les

i33

JACQUOU LE CROQUANT

choses, je me décidai pour une place où les bois
de l’Herm entraient en coin dans les autres.
Il y avait justement là un vieux fossé à moitié
comblé: je Gavai un petit four dans le talus,
comme ceux que font les enfants pour s’amuser,
j’assemblai quelques brassées de broussailles
dans le fossé, et je m’en revins sans avoir été
vu de quiconque.
Plusieurs jours se passèrent dans l'attente.
Il faisait un soleil brûlant qui séchait sous bois
les herbes et les brindilles, ce qui me réjouis­
sait, en me faisant espérer une belle flambée ;
mais point de vent. Pourtant, un matin, avec
la lune le temps changea, et un fort vent d’est
se mit à souiller, à mon grand contentement.
Toute la journée, je trépignai, impatient, et, la
nuit venue, j’emplis un vieux sabot de braises
cl de cendres, et, le cachant sous ma veste, je
m’encourus à travers les bois.
Des nuages grisâtres filaient au ciel, le temps
était orageux, le vent soufflait chaud, sous les
taillis, courbant les fougères et la palène, ou
herbe forestière, et balançant à grand bruit les
têtes des baliveaux et des arbres de haute futaie.
Aussi, tout en galopant, je me disais : « Pourvu
qu’il ne pleuve pas cette nuit ! »
Lorsque j’arrivai à mon endroit, j’étais essouf­
flé et tout en sueur. Il pouvait être sur les dix
heures : je relrouvai mon petit four en tâton­
nant, et aussitôt, vidant mon sabot dedans, je le
bourrai d’herbes sèches et me mis à souiller
8

i34

{
i I

1

I

JACQUOU I.E CHOQUANT

sur les braises. L’herbe flamba rapidement : j’y
ajoutai quelques brindilles, et, à mesure que le
feu prenait, des petits morceaux de branches
mortes. Après qu’il fut bien allumé, j’y jetai
une brassée des broussailles sèches que j’avais
amassées et, incontinent, la flamme monta, ga­
gnant le bois. Bientôt, sous l’action du vent, le
taillis fuL en feu, et je me sauvai comme j’étais
venu, par les fourrés, emportant le sabot qui
m’aurait dénoncé.
Arrivé à la tuilière, les mains saignantes, les
jambes éraflées par les ronces, je me couchai
tout habillé, agité, inquiet, ne craignant qu’une
seule chose, que le feu ne s’éteignît de luimême, ou par l’orage qui ronflait au loin. Vers
une heure après minuit, j’entendis de grands
bruits, et, me levant, je sortis. Le tocsin sonnait
aux clochers d’alentour, avec des tintements pres­
sés, sinistres. Une immense lueur rouge ensan­
glantait les nuages qui s’enfuyaient emportés
par le vent, et éclairait les coteaux. Des cla­
meurs montaient des villages voisins de la forêt :
l’IIerm, Prisse, Les Foucaudies, La Lande; et,
au milieu des bois, on entendait les cris des gens
des Maurezies, de la Cabane, du Lac-Vicl, de
La Granval, qui couraient au secours.
Alors je fus pris d’un grandissime désir de
contempler mon ouvrage. Ayant laissé passer
ces gens, je gagnai à travers les coupes un des
endroits les plus élevés de la forêt, où il y avait
un grand hêtre sur lequel j'étais monté plus

JACQUOU LE CHOQUANT

135

d'une fois, et, l’embrassant aussitôt, je me mis
à grimper.
A mesure que je montais, je découvrais le
feu, et, arrivé au faîte, l’incendie m’apparut
dans toute son étendue. La forât de l’IIerm brû­
lait sur une demi-lieue de largeur, semblable
à un grand lac de feu. Les taillis, desséchés par
la chaleur, flambaient comme des sarments; les
grands baliveaux isolés au milieu de l’incendie
résistaient plus longtemps, mais, enveloppés par
les flammes, le pied miné, ils finissaient par
tomber avec bruit dans l’énorme brasier où ils
disparaissaient en soulevant des nuages d’étin­
celles. La fumée chassée par le vent découvrait
ce flot qui s’avançait rapidement, dévorant tout
sur son passage. Les oiseaux, réveillés brusque­
ment, s’élevaient en l’air, et, ne sachant où aller
dans les ténèbres, voletaient effarés au-dessus du
foyer géant. Sur le sourd grondement de l’in­
cendie s’élevaient dans la nuit les pétillements
du bois vert se tordant dans la flamme, les cra­
quements des arbres chus dans l’amoncellement
de charbons ardents, et les voix des gens affolés
travaillant à préserver leurs blés mûrs. Dans
les clairières, des langues de feu s’allongeaient
comme d’immenses serpents, et s’arrêtaient fina­
lement à la lisière des bois. Sur le seuil des
maisons d’alentour, inondées d’une aveuglante
lumière, des enfants en cherhise regardaient
tranquillement brûler la forêt du comte de Nan­
sac. Les lueurs de l’immense embrasement se

136

JACQUOU LE CHOQUANT

projetaient au loin sur les collines, éclairant les
villages de rougeurs sinistres qui se reflétaient
dans le ciel incendié. Plus près, au-dessus des
maisons basses du village, les tours et les grands
pignons du château de l’IIerm se dressaient
comme une masse sombre où brillaient dans les
vitres des reflets enflambés.
Je restai là, à cheval, sur une grosse branche,
jusqu’à la pointe du jour, suivant les progrès
du feu, qui, sauf quelques coins préservés par
un bout de chemin, ne s’arrêta qu’après avoir
dévoré toute la forêt, laissant après lui un vaste
espace noir d’où s’élevaient des nuages de fumée.
Alors, bien repu de vengeance, je descendis de
mon arbre, et m’en retournai à la tuilière, plein
d’une joie sauvage.
Merci à mon petit four, on crut que le feu
avait été mis par des enfants en s’amusant ; ils
furent interrogés, tous ceux de par là, à tour de
rôle, mais inutilement : le comte de Nansac en
fut pour six ou sept cents journaux de bois brûlés.
Dès lors, il me sembla que je devenais un
homme. L’orgueil de ma mauvaise action me
grisait; je mesurais ma force à son étendue, et
je me complaisais dans le sentiment de ma haine
satisfaite. De remords, je n’en avais pas l’ombre,
pas plus que le sanglier qui se retourne sur le
veneur, pas plus que la vipère qui mord le pied
du paysan. Au contraire, la réussite de mon
projet m’aflriandait jusqu'à me faire songer aux
moyens de me venger encore.

JACQUOU LE CROQUANT

iây

Le dimanche, quand vint ma mère passer la
journée à la tuilière, elle me demanda si je
n’avais pas eu peur, la nuit de l’incendie, à
quoi je répondis que non, et que, tout à l’op­
posé, je m’étais réjoui en voyant brûler les bois
du comte.
A l’air dont je dis cela, elle me regarda, prise
d’un soupçon, et puis, comprenant tout à coup,
se jeta sur moi, m’enleva contre sa poitrine et
m’embrassa furieusement.
— Ab! dit-elle en me reposant à terre, il ne
sera jamais assez puni !
Trois ou quatre jours après, les fenaisons
finies, la pauvre femme revenait tard, recrue,
épuisée de fatigue, poui’ avoir peiné toute une
longue journée de quinze heures sous un soleil
pesant. Elle se bâtait fort afin d’arriver avant
l’orage qui la suivait, mais elle eut beau se
presser, 'un peu après avoir passé La Salvelal,
les nuages crevèrent à grand bruit, el toute en
sueur, haletante, une pluie froide mêlée de grê­
lons lui tomba dessus, de manière qu’au bout
de trois quarts d’heure, lorsqu’elle arriva sous
cette pluie battante, trempée jusqu’à la peau,
elle triboulait, c’est-à-dire grelottait, et n’en
pouvait plus. N’ayant pas d’autres habillements
pour se changer, elle se coucha, et moi j’en fis
autant. Toute là nuit, je la sentis contre moi,
brûlante, agitée par la fièvre, et tourmentée dans
son demi-sommeil de mauvais rêves qui la fai8.

i38

JACQUOU LE CHOQUANT

saicnt dcparler, ou délirer. Le matin, comme
c’était une vaillante femme, elle voulut se lever;
mais, ayant mis la marmite sur le feu pour
faire cuire des pommes de terre, elle fut obligée
de se recoucher, prise de frissons avec de forts
claquements de dents, et se plaignant d’un grand
mal dans les côtés.
La voyant ainsi, je la couvris de tout ce que
je pus trouver, de son cotillon séché, et, finale­
ment, de ma veste, mais elle frissonnait tou­
jours. Je pensai alors à aller quérir du secours,
mais lorsque je lui en parlai, elle me dit faible­
ment :
— Ne me quitte pas, mon Jacquoul...
Gomme on doit penser, j’étais bien inquiet.
Ne sachant que faire pour apaiser la soif qui la
tourmentait, je coupai en quartiers des pommes
d’anis que la pauvre femme avait portées pour
moi dans la poche de son tablier, et, les faisant
bouillir, j’en fis une espèce de tisane que je
lui donnais lorsqu’elle demandait à boire, ce qui
était souvent. Quelquefois, je me disais que, si
elle pouvait s’endormir, je courrais jusqu’aux
Granges pour avoir du secours; mais, quand je
me bougeais le moindrement, elle ouvrait les
yeux et disait :
— Tu es là, mon Jacquou ? ne me laisse pas !
Et je lui répondais, en lui prenant la main :
— Ne crains point, mère, je ne te quitterai pas.
Et elle refermait les paupières, brisée par la
fièvre, et la poitrine haletante, oppressée.

JACQUOU J.E CHOQUANT

l3q

Lorsqu’elle s’assoupissait un peu, j’allais sur
la porte et j’épiais si quelqu’un passait par là.
Mais dans cet endroit sauvage, où personne
n’avait affaire, qui n’était sur aucun chemin,
on ne voyait guère jamais personne, sinon, de
loin en loin, un pauvre diable longeant l’orée
des bois, sa serpe sous son sans-culotte, ou
autrement dit sa veste, et s’en allant faire son
faix dans les taillis. Et, personne ne se montrant,
je rentrais bien ennuyé, et lorsque ma mère se
réveillait, j’essayais de lui faire comprendre
qu’il lui fallait avoir la patience de rester deux
heures seule, tandis que j’irais chercher quel­
qu’un; mais à tout ce que je pouvais lui dire,
elle ne savait que répondre toujours :
— Ne me quitte pas, mon Jacquou 1
Ou bien, n’ayant pas la force de parler, elle
secouait la tôle pour dire non.
La nuit d’après, elle se mit à délirer, parlant
de guillotine, de galères, appelant son pauvre
homme, mort là-bas, sur une planche nue, les
fers aux pieds. Tous nos malheurs lui revenaient
dans la tête, et l’affolissaient. Elle criait après
le comte de Nansac, et reniait la vierge Marie
qui n’avait pas sauvé son homme. Dans sa
fièvre, elle battait des bras sur le couvre-pieds
pour chasser le bourreau qu'elle disait voir au
fond du lit, ou cherchait à se lever pour aller
rejoindre son Martissou qui l’attendait. J’avais
grand peine à la calmer un peu ; il me fallait
monter sur le lit, la prendre par le cou et lui

XZ|O

JACQUOU LE CROQUANT

parler comme à un petit drôle en l’embrassant.
Au matin, harassée de fatigue, elle s’assoupit un
peu, et moi, la voyant ainsi, je crus qu’elle
allait mieux; mais, lorsqu’elle se réveilla en sur­
saut avec une longue plainte, je vis bien que
non. Sa respiration devenait de plus en plus
pénible, précipitée, et la fièvre était si forte que
sa main brûlait la mienne. La journée se passa
ainsi, et quand revint la nuit, elle ne pouvait
plus parler, mais se doulait et s’agitait désespé­
rément. Oh ! quelle nuit ! Qu’on s’imagine un
enfant de neuf ans, seul dans une cahute perdue
au milieu des bois, avec sa mère agonisante I
Pendant plusieurs heures, la pauvre malheureuse
sc débattit contre la mort, faisant aller follement
ses bras, essayant d’arracher le couvre-pieds,
sc soulevant tout entière dans les transports de
la fièvre, les yeux égarés, la poitrine haletante,
et retombant sur le lit, le souille lui faisant défaut
un instant, pour reprendre encore par un pé­
nible effort. Vers la minuit ou une heure, la
fièvre cessa, et un bruit rauque sortit de sa poi­
trine, le rommeau ou râle de la mort ! Cela
dura une demi-heure; j’étais sur le banc près du
lit, et, à moitié couché, je tenais la main de ma
pauvre mère serrée contre ma poitrine. La con­
naissance lui revint tout à fait à la lin ; elle
tourna vers moi ses yeux pleins d’un angoisseux
désespoir et deux grosses larmes coulèrent sur
ses joues amaigries et halées ; puis ses lèvres
remuèrent, le râle s’arrêta : elle était morte.

JACQUOU LE CROQUANT

lf|I

Alors, moi, plein de douleur et d’épouvante,
je l’appelai :
— Mère 1 mère !
Et je me mis à sangloter sur sa main que je
gardais toujours dans les miennes.
Je restai longtemps là, immobile, affaissé.
Lorsque je relevai la tête, à la lueur du chalcl,
que le vent venant du trou de la tuilée faisait
vaciller, je vis la figure de ma mère qui prenait
une teinte de cire jaunâtre. Ses yeux étaient
restés ouverts, et aussi sa bouche, dont les
lèvres rétractées laissaient voir les dents. Oh !
de quelle funèbre terreur je lus pris en la voyant
ainsiI Je ne pus la regarder une minute, et, me
cachant la figure dans les draps, rempli de dé­
sespoir et d’effroi, j’achevai de passer de la sorte
cette horrible nuit.
Le jour venu, je me relevai un peu rassuré
et j’avisai ma pauvre mère. Maintenant elle était
Iroide, roidie par la mort ; sa main que je tou­
chais glaçait la mienne; ses cheveux noirs, dé­
faits dans les mouvements de la fièvre, s’épandaient en mèches épaisses sur le lit, comme des
serpents ; sa pâleur était devenue terreuse ; ses
yeux étaient vitreux et ternis, et sa bouche, tou­
jours grande ouverte, semblait clamer le déses­
poir de laisser son drôle seul sur la terre.
Je restai là un moment à la contempler, puis,
faisant ce que j’avais ouï dire qu’on faisait en
tel cas, je lui couvris la figure avec le linceul,

1^2

JACQUOU LE CROQUANT

et, ayant fermé la porte, je m’en fus chercher
quelqu’un. Au Petit-Lac, une femme qui filait
accotée contre un mur, me voyant passer bien
ennuyé, me demanda ce que j’avais. Lui ayant
dit ce qui en était, elle leva les bras en disant :
— Sainte Vierge !
Et puis elle me fil une quantité de questions,
et finit par me dire :
— Ah donc, tu es le drôle du défunt Mar­
tissou !
Et ce fut tout. Gomme elle ne me faisait au­
cune offre de service, je la quittai et m’en allai
tout droit à Bars, chez le maire qui de suite
me reconnut.
— Et qu’esl-ce que tu demandes? me fit-il
rudement, selon son habitude.
Après que je lui eus dit la mort de ma
mère, il fit un geste de mauvaise humeur,
grommela quelques paroles entre ses dents et
finit par me répondre tout haut :
— Tu peux t’en retourner, on fera le néces­
saire.
Je m’en revins à la tuilière et j’attendis assis
devant la porte toute la journée. Sur les cinq
heures, quatre hommes vinrent avec une espèce
de civière à rebords, sorte de caisse longue avec
des brancards dont on se servait pour porter en
terre les pauvres qui n’avaient pas de quoi avoir
un cercueil, ce qui était commun en ce tempslà. Entrés qu’ils furent, l'un d’eux découvrit la
figure de ma mère et dit :

JACQUOU LE CHOQUANT

I/|3

— Pauvre femme I elle était trop jeune pour
mourir !
Voyant qu’elle n’était pas pliée, ensevelie, ils
la laissèrent dans les draps, les rabatLirent, puis
l’ayant mise dans le vieux couvre-pieds, tout
bâti et rapiécé de morceaux différents, après
l’avoir bien arrangée dedans, ils attachèrent les
linceuls au-dessus de la tête et aux pieds. Cela
lait, ils prirent ce pauvre corps roidc et le posè­
rent sur la civière, puis chacun prit un des
quatre bras, et, étant sortis de la maison, ils se
mirent en marche à travers la foret.
La journée avait été chaude ; le soleil qui
baissait envoyait scs rais à travers les taillis
comme des pailles d'or. Les oiseaux commen­
çaient à se retirer pour la nuit el voletaient dans
les branches. On étouffait dans ces bois sans
air, et les chemins étaient mauvais, de sorte que
les porteurs fatigués s’arrêtaient souvent et s’es­
suyaient le front avec leur manche. Puis, reposés,
ils crachaient dans leurs mains, empoignaient
les brancards et sc remettaient en route.
Moi, je les suivais machinalement, m'arrêtant
lorsqu’ils s’arrêtaient, repartant avec eux, perdu
de chagrin, sans penser à rien, regardant d’un
œil fixe le corps de ma mère plié dans le couvrepieds, qui s’en allait secoué par l’effet des acci­
dents de terrain, et autour duquel de grosses
mouches noires venaient bourdonner...
Au sortir de la forêt, les chemins étant décou­
verts et meilleurs, les hommes purent porter

l/|4

JACQUOU LE CHOQUANT

tout le temps sur l’épaule et hâtèrent le pas. En
passant près d’un village, une vieille pauvresse,
qui venait de chercher son pain, comme en fai­
sait foi son bissac à moitié plein sur son échine
courbée, se signa disant à mi-voix :
— C’est grand’ pitié de voir une pauvre créa­
ture portée en terre comme ça 1
Et, tirant son chapelet de sa poche, elle suivît
avec moi.
L’Ave Maria sonnait comme nous arrivions
au bourg de Bars. Les hommes posèrent la
civière devant le portail de l’église, et l'un d’eux
alla quérir le curé. Celui-ci vint, un moment
après, jeta un coup d’œil froid sur le corps, el
dit :
— Cette femme ne fréquentait pas l’église et
n’a pas fait ses Pâques ; elle reniait Dieu et la
sainte Vierge ; c’est une huguenote : il n’y a pas
de prières pour elle... Vous pouvez la porter
dans le coin du cimetière où la fosse est creusée.
Les hommes restèrent un instant étonnés,
puis, reprenant leur fardeau, ils entrèrent dans
le cimetière tandis que la vieille me disait :
— Si tu avais eu de quoi payer, il aurait bien
fait l’enterrement tout de même... Jésus mon
Dieu !
Dans un coin du cimetière, plein de pierraille,
de ronces et d’orties, le trou était là tout prêt,
et l'homme qui l’avait fait attendait. Sur la
planche inclinée, les porteurs placèrent le corps
et, autant qu’ils purent, le firent glisser douce-

i65

JACQUOU LE CROQUANT

ment. Puis ils ôtcrent peu à peu la planche, et
ma pauvre mère se coucha au fond du trou noir,
où elle était à peine étendue que le fossoyeur
commença à jeter la terre et les pierres qui tom­
baient sur elle avec un bruit mat...
Pendant ce temps la nuit était venue, et moi,
noyé dans mon chagrin, j’étais debout, regar­
dant comme imbécile la fosse qui se comblait.
A côté, la vieille, à genoux, disait son chapelet.
Après que l’homme eut achevé, elle se leva, fit
un signe de croix et, me touchant le bras, me
dit :
— Viens-t’en, mon petit, c’est fini.
Et je la suivis jusqu’au village où on la retirait
dans une grange, et, lorsqu’elle m’eut fait
monter, écrasé de douleur et de fatigue, je tombai
sur le foin et je m’endormis d’un lourd sommeil.

9

IV

Le matin, à mon réveil, je fus tout étonné
de me trouver dans un grenier à foin ; mais
bientôt la mémoire me revint. Je regardai autour
de moi : la vieille était partie, mais, se doutant
que j’aurais faim, elle m’avait laissé un bon mor­
ceau de pain. Mon ventre criait, comme ça de­
vait être depuis deux jours que je n’avais rien
mangé. Pourtant, quoique ce pain fût de pur
froment, qu’il eût l’air bien propre, je sentais
une grande répugnance à y toucher. Chez nous
autres, aussi pauvres que soient les gens, ils ont
horreur du pain de l’aumône. On dit commu­
nément qu’un bissac bien promené nourrit son
homme, mais avec ça, le plus chétif paysan,
dans la plus noire misère, s’estime encore heu­
reux de n’en être pas réduit là, et regarde avec

JACQUOU LE CHOQUANT

1/17

une compassion un peu méprisante ceux qui
cherchent leur vie en mendiant.
Moi, songeant à cette bonne pensée qu’avait eue
la vieille, je me sentais comme ingrat de refuser
ce morceau de miche; et puis j’étais affamé, ce
qui est une terrible chose. Je pris donc le pain
et je descendis du fénil. Dans la cour je ne vis
personne, et la porte de la maison était fermée ;
ce qu'ayant vu, je m’en allai en mangeant.
Arrivé à la tuilière, lorsque j’aperçus cette
masure déserte et ce châlit sur lequel il ne restait
plus que la paillasse et une méchante couette,
je m’assis sur le banc et me mis à pleurer en
songeant à ma mère écrasée l'a-bas sous six pieds
de terre et en me voyant tout seul au monde.
Ayant pleuré mon aise pour la dernière fois, je
me décidai à partir. Mais, auparavant, ne vou­
lant pas laisser traîner les méchantes hardes de
ma chère morte, je fis tout brûler dans le foyer.
Ceci fait, je passai le liavresac de corde sur mon
épaule, je pris le bâton d’épine de mon père,
et, ayant jeté un dernier regard sur le lit où il
me semblait toujours voir le pauvre corps roidi
qui n’y était plus, je sortis de cette baraque,
abandonnant notre misérable mobilier.
Mon idée était de me louer comme dindonnier, et je pensai tout d’abord à la Mïon de
Puymaigre, non pour me prendre chez eux, car
pour rien au monde je n’aurais voulu demeurer
sur les terres du comte de Nansac, mais pour
m’enseigner quelque place.

148

JACQUOU LE CROQUANT

Une fois rendu à Puymaigre, je fus étonné d'y
trouver une nouvelle métayère qui me dit que
la Mïon et son homme s'en étaient allés bordiers, du côté de Tursac, et, se reprenant, elle
ajouta: «ou de Cendrieux »; elle ne savait trop.
Je connus de suite que la pauvre femme n’était
pas des plus adroites, car Tursac est sur la Vézère,
en tirant vers le midi, à un endroit où la rivière
fait un grand tour, comme le nom l’indique,
tandis que Cendrieux est au couchant. La lais­
sant donc, je rentrai dans la foret, et, en che­
minant, je vins à penser à Jean le charbonnier
qui avait aidé mon père à se cacher. J’avais ouï
dire qu’il était du côté de Vergt, où il avait pris
du charbon à faire, mais, pour savoir au juste,
j’allai aux Maurezies, où il avait une petite mai­
son à lui. Lorsque j’y fus, on me dit que Jean
avait fini à Vergt, et qu’il était poui’ l’heure
dans la forêt de la Bessède, au delà de Belvès.
Voyant ça, je remerciai les gens et je m’en lus
au hasard, cherchant les bonnes maisons, car
ce n’est pas chez les pauvres qu’on a de grands
troupeaux de dindons à garder.
A ceux que je rencontrais sur les chemins,
dans les villages, je demandais où je pourrais
trouver à me louer, mais les premiers auxquels
je m’adressai ne me surent rien dire de bon.
Lorsque c’étaient des femmes, comme elles sont
curieuses, tout ainsi que des hommes qu’il y a,
elles me demandaient de chez qui j’étais et, après
que je leur avais dit bonnement la vérité, je

JACQUOU LE CHOQUANT

i/jp

connaissais que ça ne les disposait pas bien pour
moi. Le fils de ce Martissou le Croquant, qui
avait tué Laborie et qui était mort aux galères,
ça leur faisait une mauvaise impression ; quoi­
qu’elles sussent bien qu’il n’était pas un scé­
lérat, et il y en avait, sans doute, qui sc disaient
en elles-mêmes le vieux proverbe : « de race le
chien chasse ». Voyant ça, il me vint en idée de
dire un autre nom; aussi, lorsque je fus aux
Foucaudies, à la question forcée : « De chez qui
es-tu? » je répondis assurément :
— De chez Garrigal, de la Jugie,
— Et où c’est-il, la Jugie?
— Dans la paroisse de Lachapelle d'Albarel.
Comme ce n’était pas dans leur rcnvers, ou
voisinage, les gens ne connaissaient pas cet
endroit de la Jugie; et ça aurait été difficile qu’ils
le connussent, d’ailleurs, vu qu’il n’y en a pas
dans la commune de Lachapelle, comme je le
sus deux ou trois jours après.
Ûn aurait cru que, de céler mon nom, ça
allait me porter bonheur, car une femme me dit :
— Tu pourrais aller voir à l’Àuzelie, et puis
ensuite, à la Taleyrandie.
Je me fis enseigner le chemin de l’Auzelie,
mais arrivé que j’y fus, on me dit que tous Jes
petits dindons avaient crevé en mettant le rouge,
pour s’être trouvés sous un orage.
De là je fus à la Taleyrandie, et je me
présentai à la cuisinière, une bonne grosse
femme :

l5o

JACQUOU LE CROQUANT

— Mon pauvre drôle, fit-elle, tu viens trop
tard; on en a loué un.
Je la remerciai et je repartais, lorsqu’elle me
dit d’attendre, et, un instant après, elle me porta
un gros morceau de pain sur lequel elle avait
écrasé des haricots.
Je n’étais pas encore bien maté par la Marane,
ou malchance, c’est pourquoi je devins rouge, et
lui dis que je ne demandais pas la charité.
— Aussi je ne te le donne pas par charité,
fit-elle, mais c’est que j’ai un drôle de ton âge...
Allons, tu peux le prendre, va ! — ajouta-t-elle
en me voyant hésiter.
Je pris le morceau de pain et, ayant bien re­
mercié la cuisinière, je m’en fus devant moi sans
savoir où j’allais.
Vers le soir, je commençai à penser où je
me retirerais pour la nuit. En face de moi, sur
le coteau voisin, un village était campé, dont les
vitres brillaient au soleil couchant avec des reflets
d'incendie. Mais d’aller y demander l’abri, c’était
comme pour le manger, ça me faisait crème.
J’avais pourtant couché la veille dans une grange,
comme un mendiant, mais je m’étais laissé con­
duire par la vieille, ne sachant où j’en étais. Il
faisait beau temps, et chaud, de manière que je
ne me tracassai pas trop de ça, et je continuai
mon chemin. La nuit m’attrapa du côté de la
Pinsonnie, lorsque, avisant dans une vigne perdue
une de ces cabanes rondes au toit de pierre
pointu, j’y allai droit. 11 y avait, dans la logette,

JACQUOU LU CHOQUANT

151

de la brande et des fougères sèches qui mar­
quaient qu’on y venait au guet : je m'arrangeai
sur cette litière et je m’endormis.
Au matin, dès l’aube, je repartis, el, pendant
de longues heures, je marchai au hasard, m’of­
frant dans les grosses maisons mais inutilement.
Ce jour-là, je ne mangeai pas, ayant toujours
honte de mendier, et, quand vint la nuit, je me
couchai au pied d’un châtaignier, dans un tas de
bruyère coupée. Je ne sommeillai pas tout
d’abord, car je commençais à m’inquiéter de ne
pas trouver à me louer, et je me demandais oe
que j’allais devenir si cela continuait ainsi.
Enfin, malgré cette inquiétude et les tiraille­
ments de mon estomac, je finis par fermer les
yeux.
Le soleil levant me réveilla, et je me remis
en marche; mais j’avais tellement faim qu’en
passant dans un village appelé La Suzardie, et
voyant sur sa porte une femme qui avait une
bonne figure, je surmontai ma honte et je lui
demandai la charité, « pour l’amour de Dieu »,
selon l’usage, et en baissant les yeux. La femme
alla me chercher un morceau de pain, qui était
aussi noir et dur que pain que j’aie vu; malgré
ça, je me mis à le manger de suite comme un
affamé que j’étais. Alors, m’ayant questionné,
comme de bon juste, mes réponses ouïes, cette
femme m’enseigna le chemin du château d’Au­
beroche, assez près de Fanlac, où peut-être on
me prendrait, Mais, arrivé à Auberoche, le

I&2

JACQUOU LE CnOQUAAT

maître valet me dit, sans au Ire explication, qu’on
n’avait pas besoin de moi céans.
Je commençais à croire que quelque sorcière
m'avait jeté la mauvaise vue; mais que faire à
cela? Je repartis donc, et, grimpant le rude
coteau pelé au fond duquel est le château, je
m’en allai vers Fanlac.
Tout en montant le chemin roide et pierreux
borde de murailles de pierres sèches, je faisais
de tristes réflexions sur mon sort. Depuis trois
jours que je galopais le pays, j’avais vu des
enfants de mon âge dans les maisons bourgeoises
et chez les paysans, et je songeais que ceux-là
étaient heureux qui avaient leurs parents autour
d’eux, une demeure où se retirer, et la vie à
souhait, ou tout au moins le nécessaire. Non pas
qu’une basse envie me travaillât, mais, en com­
parant ma destinée à la leur, je sentais plus vive­
ment mon isolement et mon dénuement de toutes
choses. Tout de même, je tâchais de prendre
courage en suivant ce chemin pénible, mû par
l’espérance. Le soleil rayait fort et tombait
d’aplomb sur ma figure halée; il faisait une cha­
leur à famé bader les lézards, ou luserts, comme
dit l’autre, et les pierres du chemin brûlaient
mes pieds nus. Aussi, lorsque je fus sur la crête
du haut coteau rocailleux où est pinqué le petit
bourg de Fanlac, j’étais rendu, et je m’assis à
l’ombre de la vieille église pour me reposer.
Il me sembla, en arrivant sur celte hauteur,

153

JACQUOU LE CHOQIIAÜT

d’où l’on domine le pays, que mes chagrins
s’apaisaient. C’est qu’à mesure qu’on monte,
l’esprit s’élève aussi; on embrasse mieux l’en­
semble des choses de ce bas monde où tant de
misères sont semblables aux nôtres, et l’on se
résigne. Et puis on respire mieux sur les hautes
cimes et, en ce moment, avec l’air pur, l’ombre
et le repos me donnaient un bien-être qui m’en­
gourdissait. Le bourg était désert quasi, la plu­
part des gens étant dans les terres à couper le
blé. De tous côtés, les cigales folles grinçaient
leur chanson étourdissante, toujours la même,
et, autour du clocher, dans le ciel d’un bleu cru,
les hirondelles s’entre-croisaient avec de petits
cris aigus. Un écho affaibli des chansons des
moissonneurs montait de la plaine et se mêlait
aux voix des bestioles de l’air. Sur la petite
place devant l’église, au pied d’une ancienne
croix, un coq grattait dans le terreau et appelait
ses poules pour leur faire part d’un vermisseau.
Je contemplais tout cela, machinalement, les
yeux demi-clos, bercé par- ces bruits qui m’en­
veloppaient, et alangui par le manque de nour­
riture. Tandis que j’étais là, rêvant vaguement
au sort qui m’attendait, l’Angélus de midi sonna
dans le clocher, envoyant au loin, sur la cam­
pagne brûlée par le soleil, un son clair, et faisant
vibrer la muraille massive contre laquelle je
m’étais adossé. Puis la cloche se tut, et le curé
sortit de l’église, où il venait sans doute de rem­
placer son marguillier occupé à la moisson. En
9‘

i54

JACQUOD LE CHOQUANT

me voyant, il s’arrêta et me dit avec une voix
forte, mais bonne pourtant :
— Que fais-tu là, petit?
Je m’étais levé, et, pendant que je lui racontais
mon histoire, en gros, il me regardait d’un air
de compassion. J’étais bien fait pour ça, car,
depuis que je traînais mes habillements, ils
étaient en guenilles. Ma culotte trouée laissait
voir ma peau, et, toute effilochée, ne me venait
guère qu’au-dessus du genou, tenue tant bien
que mal par une cheville de bois à mode de
boulon. Ma veste était de même, déchirée par­
tout, et ma chemise, sale, usée et toute percée.
Mes pieds nus et poussiéreux étaient égratignés
par les ronces, et mes jambes de même. J’étais
nu-tête aussi, mais, dès cette époque, j’avais une
épaisse tignasse qui me gardait du soleil et de
la pluie. À mesure que le curé m’examinait, je
voyais, dans ses yeux couleur de tabac, sourdre
une grande pitié. C’était un homme de taille
haute, fort, aux cheveux noirs grisonnants, au
front carré, aux joues charbonnées par une barbe
rude de deux jours. Son grand nez droit,
charnu, partageait une figure maigre, et son
menton avancé, avec un trou au milieu, finissait
de lui donner un air dur qui m’effrayait un peu ;
mais ses yeux, où sc reflétait J a honte de son
cœur, me rassuraient.
Quand j’eus fini de parler, le curé me dit :
— Viens avec moi.
La maison curiale était là, tout près de

JACQUOU LE CHOQUANT

i55

l’église, la porte donnant sur la petite place, pas
loin d'un vieux puits à la margelle usée par les
cordes à puiser l’eau. Entré que je fus derrière
le curé, sa servante, qui était en train de trem­
per la soupe, s’écria :
— Ile! qui m’amenez-vous là?
— Tu le vois, un pauvre enfant mal couvert
el qui n’a plus ni père ni mère.
— Mais il doit avoir des poux?
Moi, je secouai la tête, ce qui amena sur les
lèvres du curé un petit commencement de sou­
rire, tandis qu’il répondait à sa chambrière :
— S’il en a, ma pauvre Fantille, nous les lui
ôterons; le plus pressé, c’est de le faire manger,
car je crois que depuis quelque temps il ne vit
pas trop bien.
Et là-dessus, allant au vaisselier, il y prit
une assiette de faïence à fleurs, une cuiller
d’étain, et ensuite remplit l’assiette d'une bonne
soupe aux choux.
— Tiens, mange.
Tandis que je mangeais avidement, debout au
bout de la table, le curé me regardait faire avec
plaisir. Après que j’eus fini, il prit un pichet que
la Fantille était allé remplir et me versa un bon
chabrol.
— Tu en mangerais bien encore une pleine
cuiller? me dit-il, en montrant la soupe, lorsque
j’eus achevé de boire.
Je n’osais dire oui, par honnêteté, mais il le
connut et me remplit de nouveau mon assiette,

i56

JACQUOU LE CROQUANT

après quoi il passa de l’autre côté, où la servante
lui porta la soupière.
Un quart d’heure après, ayant déjeuné, le
curé m’appela.
— Donc, tu es de la Jugie, dans la commune
de Lacliapclle-Aubareil ? dit-il en déroulant une
carte.
— Oui, monsieur le curé.
Il chercha, un moment, puis me dit d’une
voix grave :
—• Tu mens, mon garçon I
Je devins rouge et je baissai la tête.
— Allons, dis-moi la vérité, de chez qui
es-tu? d’où viens-tu?
Alors, gagné par sa bonté, je lui racontai
tous mes malheurs, la mort de mon père au
bagne et celle de ma mère à la tuilière, il y avait
quatre jours seulement. Pendant que je parlais,
lui expliquant ce qui s’était passé, la haine du
comte de Nansac perçait dans mes paroles, telle­
ment qu’il me dit :
— Alors, si tu pouvais te venger, tu le
ferais P
— Oh! oui 1 répondis-je, les yeux brillants.
Une idée lui vint :
— Peut-être tu l’as déjà fait? dit-il en me
regardant fixement.
— Oui, monsieur le curé...
Et, sur le coup, pris du besoin de me confier
à lui, je racontai tout ce que j’avais fait: l’étran­
glement des chiens eL l’incendie de la forêt;

JACQUOU LE CROQUANT

167

— Comment, malheureux ! c’est toi qui as
mis le feu à la forêt de l’IIerm ?
Après que je lui eus répété la chose, il resta
un moment sans parler, les yeux sur la carte.
Puis, relevant la tête, il me dit, d’une voix qui
me remuait dans le creux de l’estomac :
— Souviens-toi bien de ne plus jamais
mentir I Et rappelle-toi aussi qu’il faut pardon­
ner à ses ennemis.
Pardonner au comte de Nansac ! c’était une
idée qui ne me riait pas : il me semblait que ce
serait une lâcheté et une trahison envers mes
parents morts; mais je ne dis rien, et le curé se
leva en m’avertissant de l’attendre.
Tandis qu’il était dans une seconde chambre
à côté, ou il couchait, je regardai celle où j’étais.
Elle était grande, comme dans les maisons
d’autrefois où l’on ne s’enfermait pas dans des
boîtes ainsi qu’aujourd’hui. Les murs nus, mal
unis, étaient blanchis à la chaux; au plafond,
des solives passées en couleur grise; sous les
pieds, un plancher raboteux et mal joint. Au
milieu était la table massive où mangeait le curé ;
dans le fond, un cabinet ancien en noyer; sur
le grand côté, un grossier buffet du même genre
sans dressoir, faisait face à la cheminée en bois
de cerisier, surmontée d’un crucifix de plâtre
comme en vendent les colporteurs. Autour de
la pièce, le long du mur, de vieilles chaises
tournées, communes, étaient rangées, et, au
bout, une fenêtre à profonde embrasure, sans

i58

JACQUOU LE CROQUANT

rideaux, laissait voir les coteaux au loin et éclai­
rait mal la chambre.
Tout cela sentait la simplicité campagnarde,
l'indifférence pour le bien-être intérieur, le
mépris des choses matérielles.
Cependant le curé revint avec un paquet de
linge sous le bras et m’emmena.
En passant dans la cuisine, la Fantille,
voyant le paquet, hocha la tète :
— Vous savez que bientôt vous n’en aurez
plus pour vous changer !
— Bah! fit le curé sans s’émouvoir, il y a
encore des chènevières dans la commune, et
puis des fileuses... sans compter que Séguin,
le tisserand, ne demande qu’à travailler.
Et nous sortîmes, tandis que la Fantille
disait :
— Oui, oui, riez, et puis quand vous n’aurcz
plus de chemises...
Je n’entendis pas la fin.
Au milieu d’une petite ruelte passant entre des
jardins, et aboutissant à des vignes encloses
de murailles basses d’où sortaient des pousses
de figuiers, le curé ouvrit une porte ronde, et
nous nous trouvâmes dans une cour fermée
par une écurie, des volaillères, un fournil et de
grands murs. Au fond, une vieille maison
terminée d'un côté par un pavillon à un étage
avec un toit très haut.
Dans la cour, une chambrière donnait du
grain à la poulaille et aux pigeons.

JACQUOU LE CROQUANT

1OQ

— Votre demoiselle y est, Toinetle? fit le
curé.
— Oui bien, monsieur le curé, elle est dans
le salon à manger.
— En ce cas, je passe par le jardin.
Et, poussant une petite claire-voie, le curé
longea le mur tapissé de jasmins, de rosiers
grimpants, de grenadiers en fleur, et s’arrêta
devant un perron de trois marches. La portefenêtre était ouverte, et, à l’entrée, une vieille
demoiselle, en cheveux blancs, travaillait assise
dans un grand fauteuil, avec une chaise pleine
de linge devant elle.
Entendant le curé la saluer, elle releva ses
besicles et dit :
— Ah! c’est vous, curé: gageons, que vous
m’apportez de l’ouvrage?
— Tout juste... et de l’ouvrage pressé,
même !
— Vous avez encore fait quelque bonne trou­
vaille?
— Eh ! oui.
Et se retournant, il me montra à la vieille
demoiselle.
— Oh 1 Seigneur Jésus ! s’écria-l-elle, et
d’où sort celui-ci?
— De la Forêt Barade.
— Alors ça ne m’étonne pas qu’il soit ainsi
dépenaillé... Viens ça, mon petit!
Et, lorsque ayant monté les trois marches je
fus devant elle, elle ajouta :

r6o

JACQUOU LE CROQUANT

— Il a bon besoin d’être nippé, c'est sûr.
— Pour commencer, dit le curé, voici de
quoi lui faire deux chemises.
La vieille demoiselle déplia les deux chemises
et fit :
— Hum [ elles ne sont pas trop bonnes,
curé! Enfin, nous tâcherons d’en tirer parti.
Et, ce disant, elle mesurait sur moi, avec une
chemise, la longueur du corps, celle des man­
ches, et marquait tout cela au moyen d’épingles.
— Je vais m’y mettre tout de suite, continuat-elle; Toinette m’aidera, et demain il en aura
une... Il est gentil, cet enfant-là, vous savez,
curé, — ajoula-t-elle en relevant les yeux sur
moi, — et il a l’air éveillé comme une potée
de souris.
— Ah I les femmes I toujours sensibles aux
avantages physiques! dit le curé en plaisanlanL.
— Si cela était, riposta la vieille demoiselle
en riant, nous ne serions pas si bons amis.
— Bien touché! fit le curé en riant aussi. Et
où est M. le chevalier?
— Il est allé jusqu’à La Grandie, voir si le
meunier a ramassé beaucoup de blé.
—- C’est à craindre que non. Avec la séche­
resse qu’il fait depuis un mois, l’étang doit être
à sec... Allons, mademoiselle, au revoir et merci!
En sortant de là, nous allâmes chez le tisse­
rand. Dans une espèce d’en-bas, comme un
cellier, où l’on n’y voyait guère, l’homme était
assis sur une barre, faisant aller son métier

JACQUOU LE CROQUANT

iGl

des pieds el des mains,, comme une araignée
filant sa loile.
— Séguin, dil le curé, il me faudrait de bon
droguet solide pour faire des culottes à ce drôle
et une veste.
— Ça ne sera pas de gloire... Monsieur le
curé, je vais vous donner ça.
Et, ayant fait le prix, l’homme mesura avec
son aune l’étoffe que le curé emporta. En che­
min, il entra dans une petite maison :
— Ton homme n’y est pas, Jeannille?
— Eh non, monsieur le curé, il travaille à
Valmassingeas ; mais demain il aura fini.
— Alors, qu’il vienne demain, sans faute; ne
manque pas de l’avertir; c’est pour habiller ce
drôle : tu vois qu’il en a besoin.
— Oui, le pauvre !
— Maintenant, me dit le curé en nous en
allant, je le ferai porter une paire de sabots de
Montignac et un bonnet : ainsi lu seras équipé.
— Faites excuse, monsieur le curé, mais je
n’ai pas besoin de sabots avant l’hiver, étant
habitué à marcher nu-pieds dans les pierres et
les épines, et, pour ce qui est d’un bonnet, je ne
puis rien souffrir sur la tête.
— C’est vrai que tu as une bonne perruque ;
mais tout ça te servira à un moment ou à
l’autre.
Des que nous fûmes rentrés, la Fantille
demanda au curé où est-ce qu’il entendait me
faire coucher.

i6a

JACQUOU LE CROQUANT

— Dans la chambrctte qui est derrière la
tienne, où l’on met les hardes; tu lui arrangeras
le lit de sangles.
Et il alla dans le jardin lire son office.
Le soir, M. le chevalier de Galibert vint après
souper, et, me voyant, dit :
— AhI ah! voilà le petit sauvage de la Forêt
Barade... Quels yeux noirs, et quels cheveux!
il y a là une goutte de sang sarrasin... Et que
faisais-tu là-bas, garçon?
Lorsque je lui eus conté mon histoire, sans
parler pourtant de l’étranglement des chiens ni
de l'incendie de la forêt, le chevalier tira une
tabatière d’argent de la grande poche de son
gilet, prit une bonne prise, et donna cette
sentence :
Cil va (lisant : « Noblesse oblige, »
Qui, maufaisant, ses pairs afflige.

Puis il s’en fut trouver le curé au jardin en
marmottant entre ses dents :
— Décidément, ce Nansac ne vaut pas cher.
Deux jours après, j’étais habillé de neuf, et
j’avais une chemise blanche. Mon pantalon et
ma veste de droguet me semblaient superbes
après mes guenilles ; mais je continuai à aller
tête et pieds nus.
— A ton aise, m’avait dit le curé; pourtant,
le dimanche, il te faudra mettre les bas que la
Fantille te fait, et tes sabots, pour venir à la
messe.

JACQUOT! LE CROQUANT

i63

Quel changement dans mon existence ! Au
lieu d’être par les chemins à chercher mon
pain, sans savoir où je coucherais le soir, j’avais
le vivre et le couvert, et tout mon travail consis­
tait à aller puiser de l’eau ou fendre du bois
pour la cuisine ; à aider la Fantille au ménage,
et le curé au jardin ; je n’avais qu’une peur,
c’est que ça ne durât pas.
Un soir, tout en arrosant, le curé me parla
ainsi :
— Maintenant que te voilà apprivoisé, je vais
t’enseigner à parler français d’abord, à lire eL à
écrire ensuite; après, nous verrons.
Je fus bien content de ces paroles, car je com­
pris alors que le curé s’intéressait à moi et voulait
me garder. A partir de ce jour, tous les matins,
après la messe, il me montrait, deux heures
durant ; après quoi, il me donnait des leçons
à apprendre dans la journée, et, le soir, il me
faisait encore deux heures de classe avant
souper. J’étais tellement heureux d’apprendre,
et j’avais tant à cœur de faire plaisir au curé,
que je travaillais avec une sorte de rage ; de
manière qu’il me disait quelquefois, le digne
homme :
— Il faut se modérer en tout ; à cette heure,
va-t’en demander à mademoiselle Hermine, ou
à M. le chevalier, s’ils n’ont pas besoin de toi.
Alors je laissais là mes cahiers et mes livres,
et je courais trouver la demoiselle Hermine,
bien heureux lorsqu’elle me donnait quelque

lG/l

JACQUOU LE CHOQUANT

commission. J’allais chez les métayers chercher
des œufs, ou une paire de poulets, ou à La
Grandie quérir de la farine pour faire une tarte.
Puis, lorsqu’on m’eut indiqué le chemin de Mon­
tignac et que la demoiselle m’envoyait acheter
du fil, ou des boutons, et M. le chevalier du
tabac, ah! que j’étais content! On peut croire
que je ne m’amusais pas en route. En partant
de Fanlac, il y avait un mauvais chemin pier­
reux qui descendait dans le vallon par une
pente très roide. Je dégringolais ce chemin en
galopant et en sautant parmi les pierres comme
un cabri, puis, ayant traversé les prés et le ruis­
seau qui va se perdre dans la Vézèrc à Thonac,
je remontais, toujours courant,, la côte du Sablou. 11 me semblait qu’ainsi, en faisant grande
diligence, je marquais ma reconnaissance pour
la bonne demoiselle qui m’avait fait ma première
chemise, sans parler d’autres depuis: elle m'eût
fait passer dans le feu, certes, et j’aurais été heu­
reux qu’elle me le commandât. Et puis elle
avait si bien l’air de ce qu’elle était, bonne
comme le bon pain, que rien que de regarder sa
douce figure et ses cheveux blancs sous sa coiffe
de dentelles à l’ancienne mode, je me sentais
couler du miel dans le cœur.
M. le chevalier de Galihert était un très
bon homme aussi, mais c’était un homme, et il
n’avait pas toujours de ces petites idées délicates
comme sa sœur. 11 était bien charitable égale­
ment, mais il n’aurait pas su deviner les

JACQL'OU LE CB0QUA5T

lC5

besoins des pauvres, et n’avait pas, comme la
demoiselle, ces laçons aimables de faire le bien
qui en doublent le prix. Avec ça, il était d’un
caractère jovial, aimant à rire et à plaisanter,
et il avait toujours à son service une quantité
de vieux dictons ou sentences proverbiales dont
il lardait son discours :
À un malheureux il disait :
Le diable n’est pas toujours à la porte d'un pauvre homme.

A celui qui se plaignait de sa femme :
Des femmes et des chevaux.
Il n’en est point sans défauts.

A un qui avait perdu son procès :
On est sage au retour des plaids.

J A un homme trompé dans un marché, il
laisait :
A la boucherie, toutes vaches sont bœufs :
A la tannerie, tous bœufs sont vaches.

A ceux qui se plaignaient de la pluie, il
prêchait la patience :
Il faut faire comme à Paris, laisser pleuvoir.

Si c’était de la sécheresse, il disait :
En hiver partout il pleut ;
En été, c’est où Dieu veut.

Lorsque les gens trouvaient que les aflaires de

166

JACQUOU LE CHOQUANT

la commune allaient mal, il les consolait de la
sorte :

L’âne du commun est toujours le plus mal bâté.

Et ainsi de suite ; il n’était jamais à court.
Il les faisait bon voir tous les deux, le frère
et la sœur, aller à la messe, le dimanche, ha­
billés à la mode de l’ancien temps. Lui, en habit
à la française de drap bleu de roi, avec un grand
gilet broché, une culotte de bouracan, des bas
chinés l’été, de hautes guêtres de drap l’hiver,
de bons souliers à boucle d’acier, et un tricorne
noir bordé sur ses cheveux gris attachés en
queue, représentait bien le gentilhomme campa­
gnard d’avant la Révolution. Elle, avec sa coiffe
à barbes de dentelles, son fichu de linon noue
à la ceinture, par derrière, sa jupe de pékin
rayé qui laissait voir la cheville mince et le
petit soulier, son tablier de soie gorge-de-pigeon
et scs mitaines tricotées, mince de taille, de
démarche légère, semblait une jeune demoiselle
d’autrefois, n’eût été ses cheveux blancs.
A la sortie, elle prenait le bras de son frère,
tenant de l’autre main son livre d'heures, et, sur
la petite place, tout le monde venait les saluer
et les complimenter, tant on les aimait. Et elle
voyait là tout son monde, s’informait de ses
pauvres, des malades, emmenait les gens chez
elle, distribuait des nippes aux uns, une bou­
teille de vin vieux, de la cassonade, du miel,
aux autres. Ce jour-là, elle donnait les affaires

JACQUOU LE CHOQUANT

167

auxquelles elle avait travaillé dans la semaine :
bourrasses, ou langes, et brassières pour les
petits nourrissons, cotillons et chemises pour les
pauvres femmes. Elle et le curé connaissaient
tout le pays sur le bout du doigt, et ils se rensei­
gnaient l’un l’autre sur les gens. Ce que l’un
était mieux à même de faire, il le faisait; et ces
deux cœurs d’or, ces charitables amis des mal­
heureux, ne s’arrêtaient pas aux bornes de la
paroisse, ils ne craignaient pas d’empiéter chez
les autres, heureusement, car aux environs, ni
même à beaucoup de lieues à la ronde, on ne
trouvait guère de curés et de nobles comme
ceux-ci.
Moi, dans le commencement, j’étais tout
étonné de voir ça. AvanL celui de Fanlac, je
n’avais connu en fait de curés que dom Enjalbcrt, le chapelain de l’Herm, qui nonobstant
son gros ventre avait l’air d’un lin renard, d’un
attrape-minon, et puis le curé de Bars, mauvais
avare bourru, qui avait du cœur comme une
pierre. De nobles, je n’avais vu que le comte de
Nansac, orgueilleux el méchant, qui était la
cause de tous mes malheurs. Aussi dans ma
tête d’enfant il s’était formé cette idée que les
curés et les nobles étaient tous des mauvais.
A mon âge, celte manière de raisonner était
excusable, d’autant plus que je n’étais jamais
sorti de nos bois ; et il y a pas mal de gens,
plus âgés et plus instruits que je ne l’étais, qui
raisonnent de cette façon. Mais en voyant com-

ACQUOU LE CHOQUANT

bien je m’étais trompé, j’avais une grande bonne
volonté de me rendre utile à ceux qui me trai­
taient si bien, et je m’ingéniais à leur marquer
ma reconnaissance. La demoiselle Hermine
aimait beaucoup les donjaux : aussi, à la saison,
je me levais avant le jour pour passer le pre­
mier dans les bois où l’on en trouvait. Et comme
j’étais content de lui en apporter un beau
panier qui lui faisait pousser des exclamations:
— Oh ! les belles oronges !
La jument blanche du chevalier n’avait jamais
été étrillée, brossée, soignée, comme depuis que
prenait surtout soin de ses bœufs et la soignait
un peu à coups de fourche, ainsi qu’on dit. Main­
tenant elle était bien en point et luisante, de ma­
nière que le chevalier lui-même, un jour que je
velours rouge frappé, et les boucles de la bride
jovialement :
— C’est bien, mon garçon...
Qui aime Bertrand aime son chien.

Pour le curé, lui, c’était un homme comme
il n’y en a guère ; il n’était sensible à rien de
ce que tant de gens estiment. L’argent, il en avait
toujours assez, pourvu qu’il pût faire la charité;
du boire et du manger, il s’en moquait, disant
que des haricots ou des poulets rôtis, c’est tout
un. Et, à ce propos, il faisait quelquefois la

JACQUOU LE CHOQUANT

16g

guerre au chevalier qui était un peu porté sur
sa bouche el, pour citer quelque chose de déli­
cat, usait de ce dicton :
Aile île perdrix, cuisse de bécasse, toute la grive.

Mais c’était pour rire qu’il le piquait ainsi,
sachant fort bien que plus d’une fois il avait
envoyé les meilleurs morceaux à des voisins
malades. Quoique enfant encore ignorant, comme
celui qui ne fait que commencer à apprendre,
je m’étais vite aperçu que rien n’était plus
agréable au curé que de faire le bien, et de voir
en profiter ceux à qui il le faisait. C’est ce qui
me donnait tant de cœur à étudier, en voyant
de quelle affection il me montrait.
— Aussitôt que lu sauras bien lire, m’avait-il
dit, lu apprendras les répons de la messe, et tu
me la serviras, car ce pauvre Franccs se fait
vieux.
Quand la bonne volonté y est, on apprend
vite. Aussi le curé me dit un jour :
— A Pâques, tu seras en état de servir la
messe.
Je le remerciai simplement, car il n’était pas
façonnier et n’aimait pas les compliments,
quoique bon comme il n’est pas possible de le
dire.
Lorsque vint le jour de Pâques, je savais mes
répons sur le bout du doigt. Une chose cepen­
dant m’ennuyait, c’était de ne pas comprendre
les paroles latines ; je l’avouai au curé qui ne le
IO

170

JACQUOU LE CHOQUANT

-couva pas mauvais, car lui-même prêchait tou­
jours en patois pour être compris. 11 m’expliqua
donc ce que voulait dire ce latin, et je fus con­
tent, parce que je trouvais sot de dire des mois
sans savoir ce que je disais. J’étais crâne, ce
jour-là, bien habillé d'étoffe burelle, et aux
pieds une paire de souliers que la demoiselle
Hermine avait commandés à Montignac. Moi qui
n’en avais jamais eu, je m’en carrais, et je trou­
vais ces souliers tellement beaux qu’en mar­
chant je ne pouvais m’empêcher de baisser la
tête pour les regarder. Le chevalier m’avait
acheté une casquette pour mes étrennes, de
manière que j’étais tout flambant, ce jour-là,
car la casquette était encore neuve, ayant l’ha­
bitude d’aller tête nue au soleil, à la pluie et au
froid.
A partir de ce moment, je servis de marguillier au curé, eL le vieux Francès n’eut plus
besoin que de sonner l’Angélus et se promener
avec sa bourrique pour ramasser le blé et l’huile
qu’on lui donnait pour scs peines, comme c’était
la coutume. J’étais content plus qu’on ne peut
le dire d’être utile au curé. Lorsqu’il fallait por­
ter le bon Dieu à quelque malade, je m’en allais
devant avec un falot, sonnant la clochette, et
derrière le curé suivaient la demoiselle Hermine
et quelque deux ou trois vieilles femmes du
bourg, disant leur chapelet. Tandis que nous
passions dans les chemins pierreux, les gens
qui étaient à travailler par les terres faisaient

JACQUOU LE CROQUANT

lyi

planter leurs bœufs s’ils labouraient, ôtaient leur
bonnet, se mettaient à genoux et disaient un
Notre-Père pour le malade. Et des lois, au loin,
au milieu des brandes, une bergère, oyant
le son clair de la clochette, faisait taire son
chien qui jappait, et, se mettant à genoux, priait
aussi.
Pour ce qui est des enterrements, le curé
allait toujours faire la levée du corps à la mai­
son du défunt, aussi loin qu’il faillit aller,
quelque misérables que fussent les gens. Et,
soit que ce fût un enterrement, un mariage ou
un baptême, quand on lui demandait ce qui lui
était dû, il répondait :
— Rien, rien, braves gens, allcz-vous-cn
tranquilles.
Et les gens s’en allant, l'ayant bien remercié,
il disait parfois à demi-voix :
— Gc que vous avez reçu gratuitement, donnez-le gratuitement.
Lorsque c’était des propriétaires riches, comme
ceux de la Coudonnie, de Valmassingeas, de La
Rolpliie, ils insistaient:
— Monsieur le curé, au moins pour votre
église, pour vos pauvres, laissez-nous faire
quelque chose!
— Puisque vous le voulez, disait-il alors, il
ferait besoin d’une nappe d’autel.
Ou bien :
— Faites porter un sac de blé chez la veuve
de Blasillou.

172

JACQUOU LE CROQUANT

El les autres faisaient :

— A la bonne heure, monsieur le curé ;
n’ayez crainte, nous ne l’oublierons pas.
Il est vrai qu’aux étrennes, les gens, recon­
naissants, portaient bien des affaires à la mai­
son curiale : c’était une paire de chapons, ou
de poulets, ou des œufs, ou un panier de
pommes, ou un lièvre, ou une bouteille de vin
pinaud, ou un quarton de marrons, ou quelque
chose comme ça. Il y eut meme, une fois, une
pauvre vieille qui lui apporta trois ou quatre
douzaines de nèfles dans les poches de son
devantal, et, comme elle s’excusait de ce qu’elle
n’en avait pas davantage el puis qu’elles n’étaient
pas trop mûres, le curé lui dit de bonne grâce :
— Merci, merci bien, mère Babeau; celui qui
donne une pomme, n’ayant que ça, donne plus
que celui qui offre un coq d’Inde de son troupeau.
Et comme son cœur était réjoui, ce jour-là, de
voir combien tout ce peuple l’aimait, il ajouta
en souriant ce dicton du chevalier’ :
Avec le temps et la paille, les nèfles mûrissent.

Mais ces affaires qu’on lui portait ne restaient
pas toutes chez lui ; il en redonnait la moitié à
ses pauvres, et, si la Fantille ne s’était pas fâchée
et n’avait pas serré les cadeaux, il aurait, ma
foi, tout donné. Ainsi, lorsqu’on lui offrait une
bonne bouteille d’eau-de-vie, bien sûr qu’elle
était pour le vieux La Ramée : — ça n’était pas
son nom, mais on ne l’appelait pas autrement.

JACQUOU LE CHOQUANT

Jy3

Ce La Ramée, donc, était un ancien grena­
dier de Poléon, comme disait la bonne femme
Minette, de Saint-l’ierre-dc-Chignac ; il s’était
promené en Egypte, en Italie, en Allemagne et
en dernier lieu en Russie; où il s’était quelque
peu gelé les orteils, de manière qu’il ne marchait
pas bien aisément. Après le retour du roi, on
lui avait fendu l'oreille, comme il disait, cl il
s’en était revenu au village, où il aurait crevé
de faim sans sa belle-sœur, pauvre veuve qui
l’avait recueilli. Et encore, si le chevalier et le
curé ne lui avaient pas aidé, clic n’en serait
jamais venue à bout, n’ayant pour tout bien
qu’une maisonnette et une terre de trois quartonnées. Mais La Ramée se serait plutôt passe
de pain que d’eau-de-vie et de tabac, vu la
grande habitude qu’il en avail : aussi le curé
lui en donnait de temps en temps. Et alors le
vieux troupier reconnaissant, lorsqu’il s’en allait
par l'a dans quelque coderc, ou pâtis communal,
garder les oisons de sa belle-sœur, avec une
houssine, et qu’il rencontrait le curé, il se plantait
droit, les talons sur la même ligne, portait mili­
tairement la main à son bonnet de police qu’il
n’avait pas quitté, puis, d’un geste montrant les
oisons, il faisait piteusement:
— Et dire qu’on a été à Austerlitz !
Le jour où l’on portait comme ça des cadeaux,
il y avait table ouverte chez le curé pour rece­
voir les gens, et nul ne s’en retournait sans
avoir bu et mangé : aussi une charge de vin y
toi

l'jfl

JACQUOU LE MOQUANT

passait, tout près; heureusement, il n’était pas
cher en ce temps-là.
Quanti j’eus mes douze ans, le curé me fit
faire ma première communion. Moi, voyant que
tous les drôles de mon âge la faisaient, je m’ef­
forçais de les surmonter en apprenant le caté­
chisme de façon à contenter le curé en ça,
comme en tout. Au reste, pour toutes ces choses
de la religion, il n’était pas tracassier et exigeant,
comme il y en a. 11 avait tôt fait de me confesser;
d’ailleurs vivant chez Jui, toujours sous ses
yeux, lui disant tout ce que je faisais, le consul­
tant lorsque j’étais embarrassé, il me connaissait
aussi bien que moi-même je me connaissais.
La veille de la première communion, pour
toute confession, il me demanda si j’avais encore
de la haine dans le cœur contre le comte de
Nansac, et, après que je lui eus répondu par un
« oui » timide, il me dit de si belles choses sur
l’oubli des injures, et me fil tant d’exhortations
de pardonner à l’exemple de Notre-Seigneur
Jésus-Christ, que je l’assurai que je m'efforcerais
de tout oublier, et de chasser la haine de mon
cœur. J’étais bien dans les dispositions de le
faire à ce moment-là, mais ça ne dura pas.
A ce propos, je conviens bien que c’est une
grande et belle chose que de pardonner à ses
ennemis et de ne pas chercher à se venger ;
seulement, il faudrait que le pardon lut réci­
proque entre deux ennemis, parce que, si l’un

JACQUOU I.E CHOQUANT

176

pardonne et l’autre non, la partie n’est plus
égale. Comme disait le chevalier :
Lorsqu’on se fait brebis, le loup vous croque.

Malgré la misère de mes premières années,
j’étais, lors de ma première communion, grand
et fort, de manière que je paraissais avoir quinze
ans. D’un autre côté, depuis trois ans que j’étais
chez le curé, j’avais appris tout ce qu'il m’avait
montré, mieux et plus vite que ne font tous les
enfants d’habitude. Je savais passablement le
français; un français plein d’expressions du ter­
roir, de vieux mots, d’anciennes tournures,
comme le parlait le curé, puis l’iiistoire de
France, un peu de géographie et les quatre
règles.Mais, où j’étais bien plus fort qu’un drôle
de mon âge, c’était pour raisonner des choses et
connaître ce qui était bien ou mal, vrai ou faux.
Cela venait de ce que, en toute occasion, le curé
m’enseignait, et me formait le jugement, soit
en travaillant au jardin, soit en allant porter
quelque chose à un malade, soit dans les mo­
ments de loisir que les gens vulgaires emploient
à baguenauder ou à faire pire. Il savait, à pro­
pos d’une chose très simple, très ordinaire, me
donner des leçons de bon sens et de morale,
me montrer où étaient les véritables biens, dans
la sagesse, la modération, la vertu.
Moi, je me conformais bien tant que je pou­
vais à scs préceptes, et j’y avais goût; mais il y
avait au fond de mon être une chose que je ne

i76

JACQUOU LE CHOQUANT

pouvais pas vaincre, c’était ma haine pour le
comte de Nansac. Comme je viens de le dire,
lors de ma première communion, j’avais bien
taché de le faire, de bonne foi, mais, huit jours
après, je n’en avais même plus la volonté. Lorsque
le passé douloureux de ma première enfance me
revenait à la mémoire, je me disais que je serais
un fils ingrat et dénaturé, si j’oubliais toutes les
misères que cet homme nous avait faites, tous
les malheurs qui nous étaient venus par lui. Et,
quand je songeais à mon père mort aux galères,
à ma mère agonisant dans toutes les angoisses
du désespoir, ma haine se ravivait ardente,
comme un feu de bûcherons sur lequel se lève
le vent d’est.
On comprend que, dans ccs dispositions, tout
ce que j’apprenais au désavantage des Nansac
me faisait grand plaisir. Un jour, j’eus de quoi
me contenter. Étant au jardin à biner des pom­
mes de terre, tandis que le curé et le chevalier
se promenaient dans la grande allée du milieu,
j’entendis raconter à ce dernier que l’aînée des
demoiselles de Nansac était partie avec un frelu­
quet, on ne savait où. Cela me lit prêter l’oreille,
et j’ouïs tout ce que disait le chevalier :
— Moi, mon pauvre curé, je ne suis pas
comme vous, ça ne m’étonne pas :
Elle a de qui tenir.
Le sang ne peut mentir.

*— Que voulez—vous dire?

JACQUOU I,E CROQUANT

*77

— Mon cher curé, j’avais une tante qui était
un vrai registre de tout ce qui touchait à la
noblesse du Périgord, et, d’elle, j’ai appris
beaucoup de choses. Je vois maintenant quantité
de gens qui se sont faufilés parmi la noblesse
et qui eussent été mis honteusement à la porte
s'ils s’élaient présentés pour voter avec nous en
1789 : quidams prenant le nom de terres nobles
achetées à vil prix ; roturiers émigrés pour des
causes qui les auraient menés tout droit à la
guillotine, — car la République a eu cela de
bon qu’elle n’était pas tendre pour les fripons ;
— bourgeois emparticulés, un moment disparus
dans la tempête révolutionnaire, et se prétendant
maintenant nobles comme Créqui; tous ces
gens-là ne m’en font pas accroire. Je leur dirais
volontiers avec un des leurs qui avait du bon
sens :
Quelques nobles, ou soi-disanls,
S’ils entendent bien les mystères,
Trouveront qu’ils sont des paysans,
Parmi les écrits des notaires.

Le curé, qui trouvait que le chevalier lirait
les choses d’un peu loin, dit à ce moment :
— Pardon... mais je ne vois pas bien le rap­
port. ..
— Vous allez le voir, mon ami. Le cas des
Nansac n’est pas tel : ils sont nobles, mais à la
façon de ceux de Pontchartrain, qui vendait les
lettres de noblesse deux mille écus. Le père du

I78

JACQUOU LE CROQUANT

vieux marquis d’aujourd’hui était tout bonne­
ment un porteur d’eau, natif de Saint-Flour,
qui avait commencé sa fortune dans la rue Quincampoix, et l’avait grossie en tripotant dans les
fournitures militaires et dans un tas d’affaires
véreuses. Ce maltôtier, nommé Crozal, se faisait
appeler: «de Nansac», à cause d’une métairie qu’il
possédait dans son pays. 11 acheta la terre de
l’Herm, et fut anobli, grâce à ses écus. Son fds,
le marquis actuel, avait épousé une femme sans
principes, qui se rendit célèbre par ses frasques,
en un temps où il était difficile de se distinguer
en ce genre. L’étendue de ses relations amou­
reuses l’avait fait surnommer : La Coin' et la
Ville. Parmi ses nombreux amants, elle en eut
d’utiles. Le vieux débauché La Vrillière, ministre
tout puissant de Louis XV, se pliait à tous ses
caprices. Ce fut lui qui fit conférer au fils du
porteur d’eau le Litre de marquis dont il est
affublé... Vous comprenez maintenant, curé,
que les filles du comte ont de qui tenir, ayant
eu une telle grand’mère.
— Voilà de vilaines histoires, dit le curé; je
ne connaissais pas cette origine. Mais avouez,
chevalier, que si le trône et la noblesse ont été
fortement secoués pendant la Révolution, c’était
un peu bien mérité.
— Je l’avoue, et j’y joins une notable partie
du clergé, que vous oubliez : moines vicieux,
abbés de ruelles, curés concubinaires et tous ces
prêtres incrédules qui n’osaient plus annoncer

JACQUOU LE CHOQUANT

179

en chaire Jésus-Christ crucifié et ne parlaient
que du « législateur des chrétiens ».
— Oh ! fit le curé, je vous les passe volontiers...
De tout ceci, ajouta-l-il, on pourrait conclure
que la Révolution n’a pas été inutile, car assu­
rément le clergé de notre temps vaut mieux
que l’ancien.
— Oui, dit le chevalier, et la noblesse aussi.
La correction a peut-être été un peu rude, mais
c’est Dieu qui tenait la verge, et il est le seul
bon juge de ce que nous avions mérité tous.
Moi, j’écoutais celte conversation sans en
perdre un mot. Ça n’était pas bien, j’en conviens,
mais la tentation était trop forte. Je fus tout
content de savoir que les Nansac n’étaient pas
des nobles de la bonne espèce; et, de vrai,
lorsque je les comparais au chevalier et à sa
sœur, qui étaient la fine tleur des braves gens,
bons comme du pain de chanoine, honnêtes
comme il n’est pas possible, je ne pouvais pas
m’empêcher de croire qu’il y avail deux races
de nobles, les uns bons, les autres méchants.
C’était une idée d’enlant; depuis, j’ai vu que là
c’était mélangé, comme partout.
Quelque temps après cet entretien, le curé me
dit :
— Jacquou, maintenant il te faut songer à
prendre un état. Voyons, que préfères-tu? Veuxtu être tisserand? sabotier? maréchal? veux-tu
te mettre en apprentissage avec Virelou le tail­

i8o

JACQUOU LE CROQUANT

leur ? as-tu quelque idée pour un métier quel­
conque?
— Monsieur le curé, je ferai ce que vous nie
conseillerez.
— Cela étant, mon ami, je te conseille de te
faire cultivateur. C’est le premier de tous les
états, c’est le plus sain, le plus intelligent, le
plus libre. C’est, vois-tu, le travail des champs
qui a libéré de la servitude le peuple de France,
et c’est par lui qu’un jour la terre sera toute aux
paysans... Mais n’allons pas si loin. Comme je me
doutais de ta réponse, voici comment j’ai arrangé
les choses avec M. le chevalier. Tu travailleras
le jour à la réserve avec Cariol : c’est un bon
ouvrier terrien qui te montrera à labourer,
sarcler, biner, faucher, moissonner, façonner les
vignes, et le reste. Tu vivras avec lui et la Toinette chez M, le chevalier, mais tu coucheras ici,
parce que, le soir, je pourrai encore te donner
quelques leçons et l’enseigner des choses qui
te seront utiles plus tard. Nos bonnes gens de
par là, qui ont vu leurs anciens ne sachant ni A
ni B, et qui sont eux-mêmes aussi ignorants,
disent qu’il n’est pas besoin d’en savoir tant pour
cultiver la terre ; mais ils se trompent. Un
paysan un peu instruit en vaut deux, sans comp­
ter que celui qui ne connaît pas l’histoire de son
pays, ni sa géographie, n’est pas Français, pour
ainsi parler : il est Fanlacois, s’il est de Fanlac,
et voilà tout. De même, celui qui ne sait ni lire
ni écrire, c’est comme s’il avait un sens de

JACQUOU LE CHOQUAKÏ

iSl

moins... Lorsque tu seras grand, que lu sauras
bien ton état de laboureur, Lu trouveras aisément
à Le louer; et, plus tard, ayant mis de côté tes
gages, tu chercheras une honnclc fille économe
cl lu le marieras, et vous serez chez vous autres;
ce qui est une belle et bonne chose, et bien à
considérer : ainsi voilà qui est entendu.
Je remerciai bien le curé, comme on pense,
et, dès le lendemain, j’allai travailler avccCariol.

11

V

Cinq années se passèrent ainsi, bien pleines
et sans nul souci présent pour moi. De temps
en temps, il me sourdait quelque pénible sou­
venir du comte de Nansac et de tous mes
malheurs, comme une piquée d'écharde dans
la chair, mais le travail amortissait ça un peu.
La semaine, je travaillais dur tout le jour, je
mangeais comme un loup et je dormais comme
une souche. Le dimanche, après la messe, je
faisais aux quilles avec les autres garçons du
bourg, ou au bouchon, que nous appelons tible,
ou encore au rampeau. L’hiver nous allions
énoiser dans les maisons, et après, chacun son
tour, on allait faire l’huile au moulin de la
Grandie. El puis il y avait les veillées, où l’on
aidait aux voisins à égrener le blé d’Espagne, à

184

JACQUOU LE CHOQUANT

Mon capitaine I
Le Gui-l'an-ncuf vous demandons,

El puis l'éticnne !
Y avait trois dames sur ce pont...

El nous entrions dans les maisons où il y avait
des filles, principalement, pour leur demander
l’étrenne d’un baiser.
Il est question de Paris dans ces deux chan­
sons, de Paris la grande ville : c’est que, pour
le pauvre paysan périgordin de jadis, Paris
était le paradis des riches et des belles dames.
Pampelune aussi avait frappé son imagination,
comme un pays lointain, quasi chimérique. On
disait de celui dont on n’avait ouï parler depuis
de longues années : « Il est à Pampelune ! »
Lorsqu’on parlait d’un pays dont on ignorait la
situation, on disait : « C’est à Pampelune 1 »
Pourquoi Pampelune plutôt que toute autre
ville? Le curé Bonal disait que ça venait peutêtre de ce qu’un cardinal d’Alhret, très puissant
en Périgord autrefois, était évêque de Pampe­
lune, ancienne capitale du royaume de Navarre.
Moi, je n’en sais rien; je laisse ça à d’autres
plus savants.
L’été, il n’était plus question de tous ces amu­
sements : on n’avait que le temps de travailler,
de manger et de dormir ; et encore, de dormir,
pas trop. Dans le moment des fenaisons ou des
moissons, il fallait se lever à trois heures du

JACQUOU LE CROQUANT

l85

matin et, des fois, il était neuf heures le soir,
lorsqu’on avait fini de rentrer le foin ou les
gerbes si la pluie menaçait. Tout cela était
coupé par les dimanches et quelques fêtes chô­
mées comme la Noël, Notre-Dame d’Août et la
Toussaint.
A propos de cette dernière fêle, qui tombe la
vigile du jour des Morts, il y avait dans certaines
maisons, et non des pires, un usage ancien assez
curieux :
Le soir on soupait en famille, et, pendant le
repas, on s’entretenait des parents défunts, de
leurs qualités, de leurs vertus, même de leurs
défauts ; et ce qu’il y avait de plus étrange, on
buvait à leur santé en trinquant. Ce souper de­
vait être composé de neuf plats, comme soupe,
bouilli, fricassée, daube, saugrenade, tourtière,
fricandeau, etc.
Le repas fini, on laissait sur la table les viandes
et tout ce qui restait de chaque plat pour le sou­
per des anciens, morts, et on rapportait du
pain et du vin lorsqu’il n’y en avait pas assez.
Après ça, on faisait un beau feu et on ran­
geait les chaises en demi-cercle autour du foyer.
Puis on se retirait pour laisser la place aux dé­
funts, après avoir récité des prières à leur inten­
tion.
Le curé Bonal disait bien que tout cela sentait
fort la superstition ; mais en raison des prières et
de l’intention pieuse, il fermait un peu les yeux.
Outre toutes ces fêtes, il y avait notre vote ou

186

.ÎAGQÜ0Ü LE CHOQUANT

frairie, qui tombait le vingt-deux d’août, et celles
des paroisses voisines, comme Bars, Àütiae,
Tlionac, où nous ne manquions guère. Mais où
on ne Paillait jamais d’aller, c’était a Montignac,
le vingt-cinq novembre, à la grande foire de
la Sainte-Catherine. Ça, c’était do rigueur, et,
ce jour-là, avec le curé, la demoiselle Hermine
et La Ramée, il ne restait dans le boürg que
les vieux, vieux, qui ne pouvaient quitter le
coin du feu, et les tout petits enfants; et meme,
de ceux-ci, il y avait beaucoup de clampasses de
femmes qui les y traînaient par la main, ou les
portaient sur les bras quand ils étaient trop
petits. Le chevalier lui —môme y allait sur sa
jument, pour rencontrer ses amis, petits nobles
des environs, et manger ensemble une tête de
veau et une dinde truffée au Soleil d’Or.
Les choses marchaient donc à souhait ; tout
le monde était satisfait de moi, et moi bien re­
connaissant à tous ceux qui me faisaient bien.
Mais, « si ça marchait toujours au gré de tous
sur la terre, les gens ne voudraient pas aller
en paradis», comme disait le chevalier.
Depuis quelque temps il n’était pas content,
le brave et digne homme, il trouvait dans sa
gazette des nouvelles de Paris qui ne lui con­
venaient pas. Les affaires de la politique pre­
naient une vilaine tournure : on avait guillo­
tiné quatre sergents de La Rochelle, fusillé des
généraux, des officiers ; les jésuites revenus

JACQUOU LE CHOQUANT

187

étaient les maîtres partout, et c’étaient de mau­
vais maîtres. Les missionnaires envoyés par
eux prêchaient de ville en ville, provoquant des
persécutions contre les incrédules, les jacobins,
excitant quelquefois des troubles, durement ré­
primés ; tout cela causait par toute la France un
mécontentement général qui favorisait le déve­
loppement des sociétés secrètes.
— Vous verrez, disait le chevalier en racon­
tant çà, vous verrez que ces ultras finiront par
faire renvoyer le roi en exil.
Je ne savais point ce qu’étaient ces ultras,
mais, d’après tout ça, je me figurais que ce de­
vait être une espèce de royalistes dans le genre
du comte de Nansac.
Pour ce qui regardait les missionnaires^ la
chose était sûre, car à Montignac ils avaient
planté une croix sur la place d’armes, juste à
l’ancien endroit de l’arbre de la liberté, et par
leurs sermons violents, leurs paroles de haine,
ils avaient réussi à soulever un las de gredins
contre les patriotes connus pour leur attachement
à la Révolution.
— Ccs diables de missionnaires, ajoutait le
chevalier, ont failli faire jeter à la Vézère le vieux
Cassius,qui nous a sauvés jadis, ma sœur et moi.
Et sur l’interrogation du curé, il poursuivit :
— Oui, un jour, à la Société populaire, un
bouillant patriote demanda la mise en réclusion
des ci-devant nobles, La Jalage et sa sœur, mais
Ghabannais, dit Cassius, se leva :

i88

JACQUOU LE CROQUANT

» — Laissez en paix le citoyen et la citoyenne
La Jalage; c’est eux qui nourrissent les pauvres
de leur commune, et il y en a.
» Et, par deux fois, il prit la parole pour nous
défendre, et finit par faire passer l’assemblée à
l’ordre du jour.
— Mais, fit le curé, vous dites : « La Jalage »;
est-ce donc votre nom?
— Parfaitement. C’est notre nom patrony­
mique; Galibert est un nom de terre. Nous des­
cendons du fameux Jean de La Jalage, dont
vous voyez la grossière statue commémorative
dans une niche carrée du mur extérieur de
l’église qu’il défendit contre des routiers anglais.
Et, saisissant l’occasion aux cheveux, le che­
valier, grand diseur d’histoires, raconta celle de
Jean de La Jalage.
— C’était, dit-il, un sergent d’armes du temps
de Charles VI, qui avait suivi le maréchal Boucicaut lors de son expédition contre Archamhaud, le dernier comte de Périgord, et s’était
ensuite établi à Fanlac, après la prise de Mon­
tignac en i3g8.
» En ces temps les Anglais étaient dans nos
pays, de sorte qu’une troupe de ces brigands
mêlés de malandrins des grandes compagnies,
traversant le Périgord, vint à passer par le Cern
et Auriac, se dirigeant vers Fanlac. Notre église
était fortifiée, comme il apparaît encore. Jean de
La Jalage la fait garnir de provisions et y fait
retirer les gens de la paroisse, en sorte que

JACQUOU LU CHOQUANT

189

lorsque les Anglais arrivèrent, ils trouvèrent à
qui parler.
» Il y eut plusieurs assauts, tous repoussés, et
ce fut dans la sortie faite pour mettre ces rou­
tiers en fuite, que Jean de La Jalage reçut un
coup de hache d'armes qui lui abattit le bras :
c’est pourquoi sa statue le représente manchot.
Les Anglais, fortement étrillés, filèrent du côté
de Rouiïignac en laissant la moitié de leur bande
autour de l’église.
» C'est en récompense de ce fait d’armes et de
ses anciens services, que le duc d’Orléans, alors
comte de Périgord, donna à mon ancêtre le fief
noble de Galibert dont il prit le nom, ainsi que
ses descendants, en sorte que celui de La Jalage
était totalement délaissé.
» Ainsi Cassius nous appelait, La Jalage,
comme on appelait le pauvre Louis XVI, Capet.
— Alors, dit le curé, je m’explique mainte­
nant vos armoiries : la jalage, est, en patois,
l’ajonc, ou genêt épineux.
— Oui, dit le chevalier, Jean de La Jalage,
anobli et possesseur du fief de Galibert, prit pour
armes un ajonc épineux de sinople fleuri d’or,
sur fond d’argent, avec la devise : Cil se pique,
qui s'y frotte ! Et de fait, c’était un rude homme
auquel il ne faisait pas bon se frotter, même après
qu’il fut estropié...
J’ai dit que le chevalier n’était pas content de
la manière dont marchaient les affaires, mais bien­
tôt le curé eut encore plus sujet de se plaindre.
11.

190

JACQUOU LE CHOQUANT

Quelques jours après l’hisloire de Jean de
La Jalage, le piéton de Montignac lui apporta
une lettre cachetée de cire violette, venant de
Périgueux. Après en avoir pris connaissance, le
curé vint trouver le chevalier et lui dit qu’il
avait besoin de moi pour m’envoyer à La Granval.
— 11 est à vous plus qu’à moi, fit le cheva­
lier : la permission est inutile.
M’étant habillé promptement, le curé me dit :
— Tu vas aller à La Granval trouver le Rey
et tu lui diras qu’il me faudrait une avance de
dix écus sur le pacte de la Saint-Jean. Il n’est
pas nécessaire de courir : couche là-bas et re­
viens demain, ce sera assez tôt.
Là-dessus je partis en çoupant au plus court, je
traversai les brandes au delà de Fanlac, et je
fn’en fus tout droit à La Granval, en passant
par Chambor, Saint-Michel et le Lac-Viel. Arrivé
que je fus., la femme du Rey ne voulait pas me
reconnaître:
— Ça n’est pas Dieu possible que ce soit toi
Jacquou I
Enfin, lui ayant rappelé tout ce qui s’était
passé lors de nos malheurs, elle finit par s’en
accertainer. Le Rey, étant survenu peu après,
me reconnut bien, lui, et me dit :
— Te voilà tout à fait dru, petit !
Le soir, je soupai avec ces braves gens, et puis
ils me firent coucher. Etant au lit dans cette mai­
son où mon pauvre père avait été pris, je pensai

JACQUOU TÆ CROQUANT

igi

longtemps à des choses trisles, et puis je finis par
m’endormir. A la pointe du jour, je me levai.
Le Rey me donna les dix écus et je repartis, non
pas sans avoir bu un coup et trinqué avec lui.
Il me faut dire ici que, depuis quelque temps,
lorsque je voyais un garçon et une fille se pro­
mener seuls dans un chemin, ou se parler le
dimanche sur la place en se tenant par la main,
cl s’amitonner, ça me tournait les idées du côté
de l’amour, et alors, je ne sais pas pourquoi,
je me prenais à penser à la petite Lina, Je me
demandais si elle était toujours à Puypaulier, ce
qu’elle faisait, si elle était aussi jolie qu’étant
petite; et je me disais que je serais bien heureux
de l’avoir pour mie. Tout ça fit que, me trou­
vant de ces côtés, je fus pris d’un grand désir
de la revoir : ça m’allongeait bien un peu de
passer par Puypautier, mais je n’étais pas pressé.
En approchant du village, assez embarrassé de
savoir comment m’y prendre pour la voir sans
que cela se sût, je rencontrai une drolette qui
gardait ses oies, comme autrefois Lina quand
je l’avais connue. M’étant informé à celte petite,
elle me dit que la Lina touchait ses brebis, et
qu’elle devait être dans des friches qu’elle me
montra. Je m’en fus par la, et, en approchant,
je la vis seulette qui faisait son bas, accolée contre
un chêne de bordure, tandis que ses brebis brou­
taient l’herbe courte. Sans faire de bruit, je vins
tout près d’elle :
— Oh ! Lina ! c’est donc loi I

192

JACQUOU LE CROQUANT

— Jacquou ! dit-elle en me l’econnaissant et
en devenant toute rouge.
Alors je lui demandai le portage d’elle et
de chez elle et j’appris bien des choses : que le
vieux Gérai s’était marié avec sa mère, et qu’elle
était maintenant la fdlc de la maison.
Cette nouvelle ne me fit guère plaisir : j’au­
rais préféré la retrouver pauvre comme moi ;
mais, au reste, j’étais si heureux de la revoir
que ce ne fut qu’une contrariété d’un instant.
Elle était toujours gente, la Lina. C’était main­
tenant une belle fille, de moyenne taille, bien
faite et d’une jolie figure. Son mouchoir de tête
laissait voir ses cheveux châtain clair ; ses yeux
bruns et doux étaient abrités par de longs cils
qui faisaient une ombre sur ses joues duvetées
comme une pêche mûre, et sa petite bouche,
rouge comme une fraise des bois, découvrait ses
dents blanches lorsqu’elle riait :
— Que tu es donc joliette, Lina!
— Tu dis ça pour rire, Jacquou !
— Non, par ma foi, je le dis tel que je le
pense.
— Les garçons disent tous comme ça.
— Ah! il y en a donc qui te le disent?
fis-je, piqué de jalousie.
— On ne peut pas empêcher ça; mais rien
n'oblige de les croire.
— Et moi, dis ? me crois-tu?
— Tu es curieux, Jacquou !... fit-elle en riant,
— Oh ! écoute, ma petite Lina ! depuis huit

JACQUOU LE CROQUANT

If)3

ans que je ne l’ai vue, j’ai songe souvent à toi.
Il me semblait te voir encore toute nicette, avec
ta petite tête frisée, gardant tes oies par les
chemins, mignarde comme une tourterelle des
bois. Plus j’ai grandi, et plus mon idée se tour­
nait vers toi ; et, maintenant que je t’ai revue,
tu ne sortiras plus de ma pensée, quoi qu’il
advienne !
— Oh I Jacquou! tu es un enjôleur... El
où donc as-tu appris à parler comme ça ?
Et alors, je lui racontai mon histoire tout du
long, maudissant le comte de Nansac et faisant
de grandes louanges du chevalier, de sa sœur, cl
du curé Bonal, qui m’avait enseigné. Je voyais
bien que ce que je lui disais lui faisait plaisir,
et qu’elle était contente que je fusse un peu
plus instruit que l’on n’était à cette époque de
nos côtés, où l’on aurait pu chercher à deux
lieues à la ronde autour de la forêt sans trou­
ver un paysan sachant lire. De temps en temps,
elle levait les yeux sur moi, sans lâcher de faire
son bas, et je connaissais qu’elle ne me haïs­
sait pas, rien qu’à son regard qui disait toute sa
pensée, la pauvre drôle.
En parlant du curé, ça me fit songer que
depuis deux heures j’étais là à babiller, et qu’il
me fallait m’en aller. Mais, avant, je voulus
que Lina me dît où je pourrais la revoir. D’al­
ler lui parler le dimanche à Bars, au sortir de
la messe, sa mère qui était toujours là ne le
trouverait pas à propos, croyait-elle.

11)4

JACQüOll I.E CHOQUANT

— Adonc, je ne te verrai plus ?
— Ecoute, me dit-elle, je dois aller à Auriac
le jour de la Saint-Rémy, le a3 du mois d’aoul,
avec une voisine...
— J’irai donc à la dévotion de la SaintRémy.
Et, la regardant avec amour, je lui pris la
main :
— Oh I ma Lina, à cette heure je suis bien
content... Adieu 1
El, en même temps, l’attirant un peu à moi, je
l’embrassai, touLe rougissante.
•—■ Tu profites de ce que je suis trop bonne,
Jacquou I
Je l’embrassai une autre fois, et je m’en fus,
non sans regarder souvent derrière moi.
En m’en allant, il me semblait que j’avais des
ailes, et que tous mes sens avaient crû soudain.
Je trouvais le pays plus beau, les arbres plus
verts, le ciel plus bleu. Je sentais en moi une
force inconnue jusqu'à ce jour. Quelquefois,
arrivant au pied d’un terme, j’étais pris du be­
soin de dépenser celte force; je grimpais en
courant à travers les pierres et les brousssaillcs
et, parvenu en haut, je me plantais, les narines
gonflées, et je regardais, tout fier, le raide co­
teau escaladé.
Lorsque j’entrai chez 1e curé, il était en
train de causer avec le chevalier.
— Moi, j’en reviens toujours là, disait celuici : « Que diable vous veut-on ? »

JACQUOU LE CROQUANT

ig5

— Rien (le bon, sans doute. II y a là quelque
tour de ces renards de jésuites, qui m’auront
desservi à l’évêché.
Le lendemain matin, le curé, ayant emprunté
la jument du chevalier, et ses houseaux, mon­
tait à cheval et parlait pour Périgueux par les
clieminsde traverse, en passant par Saint-Geyrac.
— Bon voyage, curél lui dil le chevalier, la
jument est solide, mais tenez-la' tout de meme
dans les descentes ; vous savez le proverbe :
Il n’est si bon cheual qui ne bronche.

Lorsque le curé revint le surlendemain, je
connus à sa figure que quelque chose n’allaiL
pas bien. Lui ayant demandé s’il avait fait bon
voyage, il me répondit :
— Oui, Jacquou, quant à ce qui est du
voyage lui-même.
Je n’osai en demander davantage, et j’emme­
nai la jument à l’écurie.
Aussitôt qu’il sut le retour du curé, le che­
valier vint au presbytère savoir ce qu’il en était,
et, le soir, il raconta tout à sa sœur. Le curé
avait, lors de la Révolution, prêté sermenl à la
constitution civile du clergé, et voici que, trente
ans après, on s’avisait de le chicaner là-dessus ;
ouil et onlui demandait une rétractation publique
de son serment.
Lui, avait répondu à l’évêque qu’il avait au­
trefois prêté ce serment, parce qu’il n’intéressait
point les dogmes de l’Eglise ; que sa conscience

ig6

JACQUOU LE CROQUANT

ne lui reprochait rien à cet égard, et qu’il n’était
point disposé à une rétractation, ni publique, ni
secrète.
Là-dessus, l’évêque, de son air de grand sei­
gneur ecclésiastique, l’avait congédié en l’invitant
à réfléchir mûrement avant que de s’engager dans
une lutte où il serait brisé comme verre.
— Les ultras du clergé, c’est-à-dire les jésuites
et leur séquelle, perdront la religion, comme
les ultras royalistes perdront la royauté ! —
ajouta en manière de conclusion le chevalier.
— Et que va faire le curé ? demanda la demoi­
selle Hermine.
— Rien ; il dit qu’il les attend.
Sur ces entrefaites, le chevalier attrapa un
refroidissement et fut obligé de se mettre au lit.
Sa sœur le tourmentant pour voir un médecin,
il me fit appeler :
— Maître Jacques, pour faire plaisir à made­
moiselle, tu vas aller à Montignac quérir un
médecin.
— Il y en a un jeune, dit-elle, qu’on prétend
très habile: il faudrait faire venir celui-là.
— Point, ma sœur, fit le chevalier :
Les jeunes médecins font les cimetières bossus.

» Tu iras, Jacquou, trouver, ce vieux Diafoirus de Fournet. S’il ne peut venir, tu lui
expliqueras que j’ai besoin d’une drogue pour
suer, m’étant refroidi. Et lorsqu’il t’aura donné
l’ordonnance, tu la porteras chez Riquer, l’arque-

JACQUOU LE CHOQUANT

J97

busicr de ponant, en l’avertissant de ne pas
prendre un bocal pour l’autre :
Dieu nous garde d’un et cætera de notaire,
Et d’un quiproquo d’apothicaire !

— Oli ! fit le curé qui entrait en ce moment;
je vois que vous n’êtes pas en danger !
Étant à Montignac, le soir, la commission
faite à M. Fournct, le hasard lit que je passai
devant l’église du Plo, où prêchaient des mis­
sionnaires ; la curiosité me poussa à y entrer.
Il y avait en chaire un jésuite maigre et jaune,
à figure de belette, qui déclamait contre les jaco­
bins, les impies, les incrédules. Il avait l’air d’un
de ces hypocrites qui se donnent la discipline
avec une queue de renard. Après avoir bien
daubé sur les ennemis de la religion, sur ces
loups dévorants enfantés par les philosophes et
la Révolution, il ajouta que celte Révolution
avait été tellement satanique dans ses principes
et dans ses œuvres, que des pasteurs même,
ayant charge d’àmes, s’étaient laissé séduire. Et
il s’écriait :
— Oui I jusque dans le sanctuaire, le démon
a fait des prosélytes ! Ne croyez pas que je parle
de pays lointains I Aux portes de celle cité qui,
après l’orgie révolutionnaire, est revenue à Dieu,
il en est, de ces loups qui se couvrent de peaux
de brebis pour mieux perdre les âmes dont notre
Seigneur Jésus-Christ leur a donné la charge;
qui cachent sous le manteau d’une charité men-

I

I

ig8

JACQUOU LE CHOQUANT

teusc l’orgueil, des renégats et les vices des liber­
tins hypocrites !
Et, ce disant, ce coquin-là tendait le bras du
côté de Fanlac, de manière que tous les assis­
tants comprenaient bien qu il parlait du curé
Bonal qui avait été vicaire à Montignac, autre­
fois.
Moi, oyant celte bête-là parler ainsi du curé,
je fus au moment de lui crier sur le coup de la
colère qui me monta : a Tu en as menti! gre­
din ! »
Mais je me retins, et je le dis seulement à
demi-voix, ce qui fit retourner plusieurs per­
sonnes dans le fond de l’église, où j’étais, puis
je partis furieux.
« Est-il possible, pensais-je en m’en allant,
qu’un homme si bon, si charitable; qu’un prêtre
d’une vie si exemplaire, et digne par son carac­
tère des respects de tous, soit ainsi vilainement
calomnié par ses confrères ! »
Je dis par ses confrères, car, outre les mission­
naires, il y avait aussi dans le voisinage, des
curés qui, pour se faire bien venir des jésuites
tout-puissants, prenaient leur mot d’ordre et
semaient à la sourdine un tas de calomnies
contre le curé Bonal, Us ne l’aimaient point,
d’ailleurs, tous ceux du doyenné de Montignac,
parce que sa conduite les accusait tous. On ne
le voyait pas dans ces ribotes qu’ils faisaient les
uns chez les autres, sous le prétexte de la fête
de l’endroit, ou sans prétexte aucun, ribotes

JACQUOU T.E CHOQUANT

>99

d’où ils sortaient les oreilles rouges, gorgés de
bons vins, et le ventre enlripaillé. Lorsqu’il étail,
par état, obligé d’assister à une réunion, à un
repas, il ne passait pas la nuit avec les autres, à
jouer à la bouillotte ou à la bête liombrée ; il
trouvait une raison honnête pour se retirer.
Celui qui disait le plus de mal de lui, derrière,
car par devant il faisait le cafard, Ja cliattemile,
c’était dom Enjalbert, le chapelain de l’IIerm.
C’était lui qui, en allant piquer l’assiette chez
les curés d’alentour, répandait depuis longtemps
de mauvais bruits sur le curé Bonal. Le curé le
savait, mais ne s’en souciait guère, comptant
bien que sa conduite le cautionnait assez ; et, en
effet, dans sa paroisse, il était aimé et respecté
comme il le méritait. Du côté de l’évêché, il
avait etc tranquille tanL que le diocèse avait dé­
pendu de l’évêque d’Angoulême, mais depuis
quelques années qu’on avait rétabli l’évêché de
Périgueux, il avait essuyé des tracasseries, des
vexations, et maintenant il comprenait bien
qu’on voulait le perdre.
— S’ils avaient affaire à moi, — lui disait
quelquefois le chevalier, — je les démasquerais
publiquement, tous ces mauvais chrétiens !
— Oui I bien souvent le sang bout dans mes
veines... mais Je scandale retomberait sur la
religion : il vaut mieux que je me taise.
Pourtant, s’il avail su tout ce que ces misé­
rables disaient de lui et de la demoiselle lier-

200

JACQUOU LE CHOQUANT

mine, comme je l’appris en revenant de la fête
d’Auriac, peut-être n’aurait-il pas eu tant de
patience.
Car j’y allai, à celte dévotion de la SaintRémy : je n’eus garde de faillir à l’assignation,
comme on pense. La veille, je profitai du moment
où le curé était venu voir le chevalier, pour leur
en demander la permission à tous deux. Ma
requête ouie, le chevalier dit :
— Zii pèlerinage voisin,
Peu de cire, beaucoup de vin.

— Mais, monsieur le chevalier, répliquai-je
Rome est trop loin !
— Oh ! tu serais romipète que ce serait même
chose :
Jamais cheval ni mauvais homme,
N’amenda pour aller à Rome.

Et, tout content de lui, le chevalier ajouta :
— Si M. le curé y consent, moi, je le veux
bien.
— Comme je compte qu’il sera sage, je le veux
bien aussi, dit le curé.
Et je me retirai bien aise.
Le lendemain, ayant déjeuné de bonne heure,
la demoiselle Hermine me dit :
— Te voilà dix sols pour faire le garçon.
Je la remerciai bien et je m’en fus tout joyeux.
J’avais déjà, en sous et en liards, vingt-deux
sous et demi, noués dans un coin de mon mou­
choir; j’y ajoutai les dix sous, et je m’en allai,

JACQUOU LE CHOQUANT

2OX

me croyant riche déjà. Je descendis passer à
Glaudou, de là sous Le Verdier, et je montai à
travers les bruyères prendre le vieux grand
chemin du plateau, près de la Maninie, à un
endroit appelé Goupe-Boursil, ce qui n’est pas
un nom trop rassurant; mais, en plein jour, mes
trente-deux sous et demi ne risquaient rien. Ce
chemin était très large, comme ça se voit encore
en plusieurs places. On dit que c’est celui que
suivit le maréchal Boucicaut lorsqu’il alla assié­
ger Montignac. Il faisait très chaud; sous le soleil
brûlant, les cosses des genêts éclataient avec
bruit, projetant au loin leurs graines noires :
aussi j’avais seulement, sur mon gilet, une
blouse bleue, toute neuve, et j’étais coill'é d’un de
ces chapeaux de paille que les femmes, par
chez nous, tressaient à leurs moments de loisir
en allant aux foires ou en gardant le bétail. La
paille n’était pas aussi fine que celle des cha­
peaux qu’on vend partout aujourd’hui ; mais
elle était plus solide, et, dans les campagnes,
mut le monde portait de ces chapeaux — les
paysans, s’entend. Un quart d’heure avant d’ar­
river aux Quatre-Bornes, je pris un raccourci et
je m’en fus passer au village de Lécheyrie, puis
le long des murs du jardin du château de Beaupuy, d’où je finis de descendre dans le vallon
de la Laurence, où se trouve la chapelle de
Saint-Rémy, à un petit quart de lieue au-dessus
d’Auriac.
Au long des prés, sur le bord du vieux che-

aoa

.

.IACQUOU LE CHOQUANT

min, dans une espece de communal, est bâtie
la vieille chapelle aux deux pignons ornés de
figures grimaçantes. Autour, l’herbe pousse
maigre et courte sur le terrain pierrailleux et
sablonneux; mais, tout contre les murs, la terre
bien fumée par les passants fait foisonner des
orties, des carottes sauvages, des choux d'âne,
des menthes âcres d’une belle venue. En temps
ordinaire, cet endroit a l’air triste, abandonné,
et cette construction, aux murs noircis par les
siècles, ressemble à une grande chapelle de cime­
tière.
Au contraire, les jours de pèlerinage, le lieu
est bruyant et animé. On y vient de loin, plus
que de près: les saints sont commeles prophètes,
ils n’ont pas grand crédit chez eux. Les paroisses
des environs, au-dessus et en aval de Monti­
gnac y envoient bien des pèlerins, mais c’est
surtout les gens du bas Limousin qui y affluent.
Seulement, comme à ces Limougeaux la dévo­
tion ne fait pas perdre la tête, quoiqu’ils en aient
une bonne suffisance, ils apportent dans les bastes
ou paniers de leurs mulets, des fruits de la saison,
mais surtout des melons. C’est la fête des melons,
on peut dire, tant il y en a. Sur des couches de
paille, ils sont là étalés, petits, gros, de toutes les
espèces: ronds comme une boule, ovales comme
un œuf, aplatis aux deux bouts, melons à côtes,
lisses, brodés, verts, jaunes, grisâtres, est-ce que
je sais? Et il s’en vend! C est du fruit nouveau
pour le pays, car les environs de Brives et d’Objat

JACQUOU LE CROQUANT

203

sonl Bien plus précoces que par ici; en sorte que
les gens de chez nous venus à la dévotion tien­
nent à emporter un melon. C’est une sorte de
témoignage qu’on a été à la Saint-Rémy d’Auriac.
Je dis, d’Auriac, parce que saint Rémy a encore
une autre dévotion en Périgord ; c’est à SaintRaphacl, sur les hauteurs, entre Cherveix etExcideuil. 11 y a là, dans l’église, le tombeau du
saint que l’on va chevaucher, comme à Auriac
on se frotte à sa statue, pour guérir de toutes
sortes de maladies et douleurs, et on y est guéri
comme à Auriac.
Autrefois, le tombeau de saint Rémy n’était
pas au bourg de Saint-Raphaël, mais à une
cafourche de quatre chemins, où aboutissaient
quatre paroisses : Cherveix, Anlhiac, SaintMédard et Saint-Raphaël. Comme ce tombeau
attirait beaucoup de monde, ces quatre paroisses
se le disputaient. Un jour, les gens d’Anlbiac
amenèrent leurs meilleurs bœufs, les attelèrent à
la pierre du tombeau, mais ne purent la faire
bouger d’une ligne. Ceux de Saint-Médard
essayèrent ensuite et 11e réussirent pas davantage.
Alors les riches propriétaires de Cherveix, avec
leurs grands forts bœufs de la plaine, bénits
pour la circonstance, montèrent sur les coteaux
et à leur tour essayèrent d’entraîner la susdite
pierre; mais sans plus de succès que les autres.
Enfin les gens de Saint-Raphaël vinrent en pro­
cession avec un âne — tout ce qu'ils avaient,
les pauvres! — et après que le curé eut invoqué

2o4

jacquou le croquant

le grand saint Rémy, l’âne attelé au tombeau
traîna facilement la pierre, à travers les friches,
jusqu’à Saint-Raphaël, où elle est restée.
Voilà ce que racontent les gens du pays; moi,
je ne garantis rien.
Pour en revenir à la dévotion d’Auriac, c’est
encore une foire aux paniers ; non pas de ces
paniers de vîmes grossiers pour vendanger ou
ramasser les noix et les châtaignes, mais de ces
jolis paniers en osier blanc, de toutes formes,
depuis le grand panier plat pour porter les fro­
mages de chèvre au marché, jusqu’au joli petit
panier de demoiselle à cueillir les fraises, sans
oublier les corbeilles à fruits, et ces belles pa­
nières rondes ou carrées, à deux couvercles, où
il tient tant d’affaires, lorsqu’on revient de la
foire.
Il y a là aussi, pour soutenir les gens venus
de loin, des boulangers de Montignac, vendant
des choines et des pains d’œufs parfumés au
fenouil, et aussi des marchandes de tortillons.
Puis, contre les haies, à l’ombre, bien abritées de
branchages, des barriques sont là, en chantier,
où l’on vend le vin à pot et à pinte.
Lorsque j’eus dépassé le moulin de Reaupuy,
et que je fus sur la petite hauteur qui domine
le vallon, je m’arrêtai, tâchant de reconnaître
la Lina dans cette foule de monde qui était autour
de la chapelle, mais je ne le pus. Je voyais des
coiffes blanches, des mouchoirs de couleur, des
pailloles ou chapeaux de paille de femme, des

JACQUOU LE CROQUANT

205

fichus bariolés, mais c’était tout. Mc remettant
alors en marche, je finis d’arriver à la chapelle
et je commençai de chercher dans tout ce peuple.
Je fus un bon moment à me promener partout,
enjambant les tas de melons, les paniers de
pêches, poussant les gens pour avoir place, jouant
des coudes pour avancer, et je ne voyais pas
Lina. « Sa mâtine de mère, me pensai-je, l’aura
peut-être empêchée de venir!... » Tandis que
j’étais là assez ennuyé à cette idée, voici mon­
tant du bourg, dans le chemin bordé de haies
épaisses, la procession du pèlerinage. Gomme je
regardais si Lina : l’était pas dans les rangs, j’ouis
dire derrière moi :
— Eh bien, il p ense joliment à toi !
Je me retournai coup sec, et je vis Lina avec
une autre fille :
— lia! Le voilà donc! Et comment ça va-t-il
vous autres? Il y a un gros moment que je vous
cherche; où étiez-vous donc?
— Nous ne faisons que d’arriver.
— Aussi je me disais : « Si elle était là, je
l’aurais vue, pour sûr! »
Et voilà que nous nous mettons à babiller tous
trois ; non pas de choses bien curieuses, peutêtre, mais il suffit que ce soit avec celle qu’on
aime, pour y prendre plaisir. A de certaines
paroles, quelquefois, on comprend qu’elle veut
faire entendre autre chose que la signification des
paroles, et on l’entend, encore qu’on ne soit pas
bien fin, car, pour ces affaires-là, on a toujours
12

ni

206

JACQUOU LE CHOQUANT

assez d’esprit. Et puis il y a la joie de la pré­
sence, il y a les yeux qui parlent aussi, les mains
qui se serrent, el on regarde les lèvres s’agiter
vives et souriantes, et on est heureux des petits
rires musiques qui laissent voir les dents saines
et blanches.
Pendant que nous étions à caqueter, la pro­
cession arriva. En tête, comme de bon juste, le
marguillier portant la croix, petit homme brun,
qui avait l’air pas mal farceur, et se réjouissait
d’avance, ça se voyait dans ses yeux pétillants,
de ce que celle journée allait lui rapporter.
Ensuite, sur deux fdes, les pèlerins les plus dé­
vots, qui sortaient d’ouïr une messe à la paroisse,
et venaient encore à celle de Saint-Rémy bien
plus estimée ce jour-là. Ces pèlerins, c’étaient des
femmes des paroisses des environs de Montignac;
puis celles venues du causse de Salignac, qui
tire vers le Quercy, coiffées de mouchoirs à car­
reaux rouges et jaunes, habillées de cotillons de
droguet avec des devantaux rouges; puis d’autres
du causse de Thenon et de Gabillou, en bas
bleus, avec des coiffes à barbes et des fichus
d’indienne à grandes palmes, retenus par devant
avec leur tablier de cotonnade. Et puis, pour la
plus grande part, c’était des femmes du bas
Limousin, tirant vers la frontière de l’Auvergne,
habillées de cadis, coiffées de bonnets en dentelle
de laine, noirs, comme des béguins, avec par­
dessus des chapeaux de paille, noirs aussi, à
fonds hauts avec des rebords par devant sem-

JACQUOU UE CHOQUANT

207

blables à de grandes visières. Celles-là marchaient
lourdement, chaussées de gros souliers ferrés,
comme leurs maris. Les hommes étaient habillés,
selon leur pays, de culottes en grosse toile de
sacs, ou de droguet; peu de blouses, mais des
vestes de bure, ou des gipous de forte étoile
bleue, avec des poches par derrière dans les pans
écourtés de cette espèce d’habit. Et c’est là qu’on
connaissait les gens ménagers de leur argent,
au morceau de pain qui enflait leur poche d’un
côté, et à la petite roquilic de terre brune qui
dépassait dans l’autre poche, bouchée avec une
cacarotte, ou épi de blé d’Espagne égrené. Il y
en avait qui au lieu de pain avaient dans leur
poche un tortillon, mais ceux-là passaient pour
des prodigues.
Tous ces hommes, leur grand chapeau noir à
larges bords à la main, marchaient lentement
dans la pierraille poussiéreuse avec leurs lourds
souliers, sous un soleil brûlant qui leur faisait
cligner les yeux. Les femmes, leur chapelet
d’une main, et portant de l’autre un petit cierge
dont la flamme se voyait à peine sous ce soleil
aveuglant, suivaient à petits pas en remuant les
lèvres. Parmi les gens sains, on voyait des boi­
teux traînant avec une béquille une jambe atta­
quée du mal de Saint-Antoine, ou érysipèle;
d’autres qui avaient un bras en écharpe, plié
dans des linges tout blancs pour la circonstance ;
et d’autres encore qui avaient attrapé un effort,
comme en témoignait leur culotte soulevée par

ao8

JACQUOU LE CHOQUANT

une grosseur à l’aine. Entre tous ces visages
brûlés par les fenaisons et les métives, il y avait
clés Figures malades, jaunes, terreuses, qui sen­
taient la fièvre et la misère. Quelques-uns à
demi aveugles, un bandeau sur les yeux, étaient
menés par la main. Tout ce monde venait de­
mander la guérison au bon saint Rémy : ceux-ci
avaient des douleurs, ou du mal donné par les
jeteurs de sorts, ou des humeurs froides ; ceux-là
tombaient du haut mal, ou se grattaient, rongés
par le mal Sainte-Marie, autrement dit la gale,
assez commune en ce temps. Parmi ces malades,
il y en avait de vieux, de jeunes ; des hommes
fatigués par un mauvais rhume tombé sur la
poitrine; des femmes incommodées de suites de
couches ; des fdles aux pâles couleurs ; des enfants
teigneux ; de pauvres épouses bréhaignes qui,
n’ayant pas le moyen d’aller à Brantôme ou à
Rocamadour, toucher le verrou, venaient deman­
der un enfant à saint Rémy.
Derrière les deux longues files de pèlerins,
venaient les curés, chantant des litanies ; les uns
en surplis à ailes, les autres en ornements
brodés à fleurs ; et puis, le dernier, le curé de
la paroisse, en chasuble dorée, portait le calice
recouvert. Il les faisait bon voir tous en bon
point, avec des figures rouges, luisantes, bien
fleuries sous le bonnet carré ou la calotte de
cuir, et les cheveux noirs ou grisonnants des­
cendant bouclés sur le cou. Iis n’étaient pas
malades, ceux-là, oh I non, ça se voyait tout de

JACQUOU LE CROQUANT

2Og

suite : c’était des curés à l’ancienne mode, de
bons vivants qui n’allaient pas chercher midi à
quatorze heures, et touchaient leur troupeau
vers le paradis sans s’embarrasser du Sacré-Cœur,
ni de l’Immaculée-Conception, ni de l’infailli­
bilité du pape. Sans doute, il y en avait bien
qui faisaient jaser les gens pour aimer un petit
peu trop l’eau bénite de cave, ou avoir deux
chambrières de vingt-cinq ans pour une de cin­
quante, ou encore quelque nièce; malgré ça ils
valaient autant ou mieux que d’aucuns d’aujour­
d’hui qui baptisent leur vin et ont de vieilles
servantes, mais qui sont bilieux, haineux, hy­
pocrites, intrigants, avares, et vont chercher
chez leurs paroissiennes, ce qui leur manque au
logis.
Mais après tout, ça m’est égal : celui-là qui
passe en couleur les mongeltes ou haricots de
coque, fera le tri si ça lui convient.
Tous les trois, Lina et son amie, nous regar­
dions curieusement défiler cette multitude bigar­
rée qui s’engouffrait dans la chapelle. Les curés
faisaient des détours pour éviter les tas de melons
et les paniers, jetant çà el là un coup d’œil de
côté sans tourner la tête, lorsque parmi cette
foule pressée devant l’entrée ils reconnaissaient
une gentille ouaille. Après eux, nous entrâmes
dans la chapelle qui était bondée quoi qu’elle
soit assez grande. On n’y voyait pas bien clair,
car les fenêtres très étroites étaient solidement
grillagées de barreaux de fer, de crainte des vo­
is.

2 10

JACQUOU LE CROQUANT

leurs. Pourtant, je ne sais ce qu’ils auraient pu
y voler. Les murs blanchis à la chaux, verdis
çà et là par l’humidité, n’avaient pas de riches
tableaux, ils étaient nus, excepté au-dessus de
l’autel, où un vilain barbouillage, dans un cadre
de bois peint en jaune pour imiter l’or, repré­
sentait le bon Dieu, avec une belle barbe, rece­
vant saint Rémy dans le paradis. Ce tableau
n’avait jamais été beau, sans doute, et il était
très vieux, de manière que les couleurs passées
s’écaillaient par endroits, emportant le nez du
saint ou l’œil d’un ange qui jouait de la flûte.
L’autel était peint en gris, avec des filets bleus
autrefois. Les grands chandeliers étaient de bois
badigeonné d’un jaune d’or, maintenant terni,
ainsi que toutes les couleurs dans cette chapelle
humide, qui sentait le moisi et comme le relent
des plaies qu’on y étalait depuis des siècles. Sur
une petite table recouverte d’une sorte de nappe,
par côté du chœur, était une statue de saint
Rémy en bois, qui avait l’air d’avoir été faite
par le sabotier d’Auriac, tant elle était mal tail­
lée. On l’avait bien passée en couleurs depuis
peu, pour la rendre un peu plus convenable,
mais la robe bleu de charron et le manteau
rouge d’ocre n’embellissaient guère ce pauvre
saint.
Je la fis voir à Lina en lui disant à l’oreille :
— J’en ferais bien autant avec une serpe!
— Ecoute la messe, fit-elle en souriant.
C’élail le curé d’Auriac qui la disait, qui la

JACQUOU LE CHOQUANT

211

chantait plutôt, vieux homme gris pommelé, de
bonne mine et encore vert. Il était servi par
deux enfants de chœur et, de plus, assisté de deux
autres curés en costume, qui lui faisaient de
grandes révérences, mains jointes, qui embras­
saient les objets avant de les lui donner, lui
soulevaient sa chasuble lorsqu’il s’agenouillait,
enfin faisaient un tas de cérémonies de ce genre.
Moi qui n’avais jamais vu que la messe du curé
Bonal, qui officiait plus simplement, je trouvais
tout ça bien étrange. Il y eut beaucoup de
femmes qui communièrent, de sorte qu’avec
toutes ces cérémonies la messe dura longtemps ;
mais enfin elle s’acheva et je n’en fus pas fâché.
Au moment de sortir, le curé annonça qu’ils
allaient déjeuner, et qu’il nous engageait chacun
à en faire autant, afin qu'à deux heures tout
le monde fût là, parce qu’on chanterait les vêpres
avec sermon et bénédiction du Saint-Sacrement,
après quoi on continuerait à donner les évan­
giles.
— Mais, ajouta-t-il, comme il y en a qui sont
de loin et ne peuvent attendre si tard, M. le curé
d’Aubas va rester pour donner les évangiles à
ceux-là.
Et en effet, aussitôt que les autres furent
partis, le curé d’Aubas, un livre à la main,
assisté du marguillier qui tenait une soupière
d’étain, fut entouré par une foule do gens qui
demandaient l’évangile. Le curé avait bien dit :
« donner», mais c’était une façon de parler, car

212

JACQUOU LE CHOQUAST

on les payait. Lorsqu’on avait remis les sous au
marguillier, qui les jetait dans la soupière, il
disait :
— C’est à celui-là.
Alors chacun à son tour s’approchait du curé
qui leur mettait son étole sur la tête et récitait
des versets de l’évangile selon saint Matthieu,
où il est question de la guérison de plusieurs
malades et infirmes. Après l’évangile, les gens
allaient se frotter au saint : car l’évangile, ça
n’était rien au prix de saint Rémy, d’autant plus
que l’évangile se payait et que le saint frottait
gratis. Mais ce n’était pas celui qui était dans le
chœur : on avait eu beau le passer en couleurs,
personne ne le regardait. Le véritable, c’était un
petit sainL de pierre qu’on avait tiré de sa niche
et que chacun prenait pour se frotter la partie
malade, ou se faire frotter par un voisin, lorsque
les douleurs étaient dans l’échine ou dans les
reins. On se frottait l’estomac avec, les bras, les
jambes, les cuisses, sur la peau autant que ça
se pouvait. Ce bonhomme de saint avait une
telle réputation de guérisseur, que les gens l'ap­
pelaient en patois : saint Rémèdy, comme qui
dirait : saint Remède ; et que dans le courant de
l’année, la chapelle étant fermée, les passants
affligés de douleurs, allaient pleins de confiance
se frotter contre le mur extérieur de la chapelle
au droit de sa niche.
Mais les jours de dévotion comme celui-ci, on
se frottait directement. Ceux qui avaient la scia-

JACQUOU I.E CnOQUANT

2l3

tique se le faisaient promener depuis la hanche
jusqu’au talon, par-dessus la culotte; mais, des
lois, des vieilles, percluses de douleurs, qui
n’avaient pas peur de montrer leurs lic-chausscs
ou jarretières, se le fourraient sous les cottes,
ayant fiance que le frottement sur la peau avait
plus de vertu. Ah ! il en voyait de belles, lo
pauvre diable de saint!
Quand je dis qu’il en voyait de belles, c’est
une manière de dire, car il n’avait pas d’yeux,
pas plus d’ailleurs que de nez et de bouche.
Depuis des siècles qu’un curé adroit avait
inventé ce saint, il avait tant frotté de bras, de
jambes, de cuisses, d’épaules, d’écbines, de
côtes, de reins, qu’il en était tout usé. Comme
ces marottes de carton qui servaient jadis aux
modistes de campagne pour monter leurs coif­
fures et qui, à force d’avoir servi, n’étaient plus
que des boules de carton éraillées où l’on no
voyait plus ni traits ni couleurs, le malheureux
n’avait plus figure de saint, ni même d’homme.
Ses bras, ses jambes, ses pieds, scs mains, sa
tête, tout cela avait tellement frotté qu’on n’y
connaissait plus rien, qu’on n’y distinguait plus
aucune partie du corps ni de la figure; tout
était confondu sous l’usure. Ça pouvait être
aussi bien une vieille borne déformée par les
roues des charrettes, rongée par les pluies et les
gelées, qu’une statue mangée par des siècles de
frottements. Mais ça n’ôtait rien a la foi des
pauvres gens désireux de guérir : on se dispu-

JACQUOU LE CROQUANT

2l5

reviennent; il est deux heures, c’est le moment
du mérenda, mangeons.
Lina faisait des façons, ayant crainte que
quelqu’un de par chez elle ne la vît et ne le dît
à sa mère ; pourtant à force je la rassurai, et
nous étant assis sur l’herbe contre une haie, je
coupai le pain, le melon, et nous nous mîmes à
manger en devisant gaiement.
— Mais, dit tout d’un coup en riant la cama­
rade de Lina, qui s’appelait Bertrille, comment
allons-nous boire puisqu’il n’a y pas de gobelets?
— Ma foi, répondis-je, vous boirez la pre­
mière à la bouteille ; Lina boira ensuite, et moi
le dernier, comme de juste.
— Les hommes, répliqua-t-elle, sont plus
assoiffés que les femmes : ça serait à vous de
commencer.
— Non pas, je suis trop honnête pour ça !
Et je lui tendis la bouteille.
Elle la prit en guignant un peu de l’œil,
comme qui dit: « Je te comprends, va! »
Ayant bu, elle passa la bouteille à Lina, qui
après quelques gorgées me la donna.
— Je vais savoir ce que tu penses, Lina 1
dis-je.
Et, prenant la bouteille, je me mis à boire
lentement.
— Il va la finir! disait en riant la Bertrille.
Mais ça n’était pas pour le vin que je faisais
durer le plaisir; et, tout en buvant, je coulai à
Lina un regard qui la fit rougir un peu.

,

2lG

JÀCQUOU LE CnOQUAST

Tandis que nous étions là, on entendait les
curés chanter vêpres à pleine voix, comme des
gens qui ont pris des forces et qui savent qu’ils
se reposeront à table le soir; mais je n’étais
pas bien curieux d’y aller, ni les drôles non
plus, étant bien où nous étions.
La bouteille ayant été vidée à la troisième
tournée, je voulus aller en faire tirer une autre,
tant je prenais goût à cette manière de boire
après Lina; alors toutes deux me dirent que
j’étais un ivrogne, et que, pour ce qui les tou­
chait, elles ne boiraient plus. Voyant ça, je
rapportai la bouteille à l’homme de la barrique,
et nous fûmes nous promener à Auriac, tandis
qu’on commençait à prêcher.
Les auberges étaient pleines de gens qui
buvaient. Ceux-là, c’étaient des gens de la
paroisse, qui n’avaient pas grande dévotion pour
le saint, et le laissaient pour les étrangers
forains, mais qui l’aimaient tout de même, parce
qu’il faisait aller le commerce de l’endroit, et qui
le fêtaient le verre au poing,
A ce moment, les pétarous, ainsi qu’on appelle
ces marchands de fruits des environs de Brives
et d’Objat, commençaient à repartir, ayant vide
les bastes de leurs mulets, et rempli de gros
sous leurs bourses de cuir. Ceux à qui il restait
quelques melons les donnaient pour presque
rien à leur auberge, ou aux adroits qui avaient
attendu sur le tard pour acheter. Nous nous pro­
menâmes assez longtemps dans le bourg et sur

JACQUOU LK CROQUANT

217

la place où l'on dansait à l’ombre des gros
ormeaux. Je dansai une contredanse et une
bourrée avec Lina, autant avec la Bertrille, el
nous revoilà sur le chemin tous les trois ; Lina
et moi nous tenant par le petit doigt, comme
c’cst la coutume des amoureux, en remontant
vers la chapelle où j’entrai seul. Les ollices
étaient finis, on avait donné la bénédiction, et
les curés s’en allaient. Mais pour ça la chapelle
ne désemplissait pas. Un autre curé avait relevé
celui d’Àubas, qui disait les évangiles aupara­
vant, et le fait est qu’il devait être fatigué. Pour
le pauvre marguillier, qui était seul de marguil­
lier, et qui ne voulait peut-être pas non plus
quitter la soupière, il lui fallait rester là ; mais
il se consolait en la voyant se remplir de sous
parmi lesquels reluisaient des pièces de quinze
et de trente sous, de tout quoi il comptait avoir
sa part.
Et le saint frottait, frottait toujours, passant
de mains en mains, toujours disputé, toujours
tirassé par les gens impatients. A cause de la
chaleur grande, tout ce monde s’était rafraîchi,
quelques-uns un peu beaucoup ; de manière que
la foule était plus bruyante qu’après la messe,
et qu’il y en avait qui, rouges comme des coqs
de redevance, empoignaient le saint et l’arra­
chaient à d’autres qui se rebiffaient comme de
beaux diables, n’ayant pas eu le temps de se
frotter. Dans cette chapelle, sentant la poussière
moisie et le renfermé, il s’échappait de celle
i3

2l8

JACQUOU LE CHOQUANT

presse de gens à l’iialeine vineuse, sales, suants
et échauffés par la marche, ou ayant des plaies,
une odeur dégoûtante. On commençait à ne plus
se gêner ; on parlait fort, les gens se débou­
tonnaient ; on défaisait les manches pour se
frotter le bras ; les femmes se dégrafaient le
corsage pour faire toucher au saint une tétine
gonflée par un dépôt de lait, ou se troussaient
pour détacher leurs jarretières et se frotter les
jambes à nu, laissant voir sans honte leurs
genoux crasseux. Parmi ceux qui étaient là en
curieux, comme moi, il y avait parfois une
rumeur de risée en voyant tout cela; mais les
bonnes gens croyants, qui attendaient leur tour
et guettaient le saint, regardaient de travers les
moquandiers. Du milieu de ce bourdonnement
sourd, de ce brouhaha de réclamations et d'apo­
strophes salées, s’élevait parfois la plainte d’un
malade poussé par une main brutale, ou le cri
d’une femme dont le pied était écrasé par un
gros soulier ferré. Car tous ces gens, comme
affolés, se poussaient, se bousculaient, se mar­
chaient sur les orteils et s’enfonçaient les côtes
à coups de coudes, avec des jurons étouffés.
Et, dans ce temps, à l’entrée du petit chœur,
le curé récitait toujours des versets de l’évan­
gile, et les sous tombaient toujours, emplissant
presque la soupière du sacristain.
De la cohue pressée sortaient des hommes qui
se reboutonnaient, des femmes qui s’agrafaient
ou rattachaient leurs bas bleus avec le bout de

JACQUOU LE CROQUAS!

219

chanvre ou de lisière qui leur servait de liechausses. Et peu à peu, comme il ne venait plus
personne, le tas diminuait de tous ceux qui
avaient satisfait leur manie superstitieuse, et
bientôt il n’y eut plus là que quelques vieilles
folles qui ne pouvaient se décider à s’en aller.
Alors, des coins de la chapelle où ils attendaient,
sortirent, se traînant, clopinant, des malades,
des infirmes, des estropiés, des impotents qui
n’avaient pas osé se fourrer dans la foule où on
les aurait pilés ; et ils vinrent se frotter à leur
tour, étalant sans vergogne leurs hideuses mi­
sères, et se rendant charitablement un bon office
lorsque l’endroit malade le requérait. Le mal­
heureux saint frotta encore quelques échines
tordues, quelques jambes pourries, quelques
bras desséchés ; il subit encore quelques sales
attouchements de plaies croûteuses ou vives,
d’ulcères suppurants, et puis enfin fut replacé,
tranquille pour un an, dans sa niche, par le
marguillier qui avait cessé de recevoir des sous,
le curé ayant cessé de réciter ses versets d’évan­
gile, faute de pratiques. Et, tout le monde étant
parti, il ne resta plus sur le pavé, plein de terre
et de gravats apportés par les pieds des dévolieux, que des boutons arrachés dans la pré­
cipitation et plusieurs morceaux de jarretières
cassées.
J’ai ouï dire que, depuis ce temps-là, celte
dévotion a beaucoup perdu et que les gens n’y
courent plus à troupeaux comme jadis. La foi à

220

JACQUOU LE CROQUANT

ce tronçon, de pierre informe, qu’on appelle le
saint, s’en est allée, comme tant d’autres belles
choses, et il n’y a plus guère que les bas
Limousins qui font semblant d’y croire à cause
de leurs melons. Mais, en revanche, ceux qui
ont absolument besoin d’être trompés s’en vont
porter leur argent aux diseuses de bonne aven­
ture dans les foires ou acheter des poudres aux
charlatans, ce qui en finale revient au même.
Lorsque je sortis, je trouvai les deux drôles
qui revenaient de se promener un peu toutes
seules, et il fut question de partir. Bien entendu,
je voulus leur faire un bout de conduite, car
c’est à peine si, dans cette foule, j’avais pu
parler tranquillement à Lina. Pour dire la vérité,
cette dévotion ne va pas bien pour les amoureux :
on est toujours en vue, dans ce vallon de la
Laurence où il n’y a que des prés, et, d’un côté
comme de l’autre, des coteaux de vignes, a la
réserve de la garenne du château de la Faye.
Quoique sans mauvaises intentions, on aime à
se cacher un peu. AhI ce n’est pas comme au
pèlerinage de Fonpeyrinc, où l’on est au beau
milieu des bois.
Nous nous en fumes donc tous les trois, suivant
d’abord le grand chemin d’Angoulême à Sarlat,
qui passe dans la combe, le long des prés de
Beaupuy, pour monter ensuite à la Bouyérie
et aux Quatre-Bornes. Je tenais Lina par la taille
et par une main, marchant tout doucement et
lui parlant de choses et d’autres : combien j’étais

JACQUOU I,E CHOQUANT

22 I

content de cette journée, tout le plaisir que
j’avais eu à la passer avec elle, et aussi comment
nous pourrions faire pour nous revoir. Bertrille
côtoyait Lina, mais, de temps en temps, la
bonne fille faisait semblant de ramasser quelque
fleurette sur le bord du chemin, et restait un peu
en arrière pour nous mieux laisser causer.
Lorsque nous fûmes aux Quatre-Bornes, j’aurais
dû les quitter, mais je dis à Lina :
— Je vais aller avec vous autres un peu plus
loin.
Et nous voilà suivant le chemin tracé par les
charrettes à travers les grands bois châtaigniers.
Nous étions si occupés à parler, Lina et moi,
que nous fûmes près de l’Orlégie sans nous en
être aperçus. Mais la Bertrille, qui, elle, était
dépareillée, me dit alors :
— Vous ferez bien de nous laisser là ; il vaut
mieux qu’on ne nous voie pas ensemble dans le
village.
Ça m’ennuyait bien, mais, comme je sentais
que c’était raisonnable, de crainte de faire avoir
des reproches à Lina, je les laissai après les
avoir embrassées toutes deux, Bertrille la pre­
mière, et ma bonne amie si longuement que
l’autre me dit en riant :
— Vous voulez donc la manger!
Je lâchai Lina sur ces paroles, et elles s’en
furent. Pour moi, appuyant sur la gauche, j’allai
descendre dans la combe qui vient de dessous
Bars, et je suivis le ruisseau de Thonac, qui

222

JACQUOU LE GllOQUAKT

n’est guère qu’un fossé jusqu’au moulin de la
Grandie. A la rencontre de la combe de Valmassingeas, qui rejoint l’autre, et avec elle s’élargit
en vallon, je trouvai un homme qui portait sur
l’épaule, avec son bâton, quelque chose de rond
noué dans son mouchoir, Lorsqu’on rencontre,
ce jour-là, quelqu’un portant un melon, on peut
dire qu’il vient de la Saint-Rémy,
— Et vous en venez donc aussi ? lui dis-je.
— Eh! oui, fit-il en tournant un peu la tète
vers son melon, comme qui dit : « Vous le
voyez ».
Là-dessus, nous cheminâmes en causant.
L’homme me dit qu’il était de la Voulparie,
dans la commune de Sergeac, et qu’il venait
de se frotter à saint Rémy, pour un mal de tête
qui le prenait de temps en temps et le rendait
quasi imbécile. Puis il se mit à parler de la fêle,
et s’en alla remarquer que notre curé n’y était
point.
— Aussi bien y étaient-ils assez tout de même,
lui répliquai-je, pour manger le fricot du curé
d’Auriac !
— Sans doute, fit l’homme, mais avec ça,
comme voisin, il aurait dû être à cette dévotion
où les gens viennent de si loin ; mais on dit
qu’il ne croit pas à grand’chose, et même qu’il
ne se conduit pas trop bien.
— Et qui dit ça?
— On le dit.
— Ceux qui le disent sont des imbéciles I

JACQUOU LE CROQUANT

223

— En ce cas, il y a beaucoup d’imbéciles
devers chez nous, car les gens ne se gênent pas
pour le dire.
— Et peut-être vous en êtes, de ceux-là qui
le disent?
— Moi, je ne dis que ce que j’ai ouï dire ; et,
probablement, tout le monde dans notre pa­
roisse, le curé en tête, ne le dirait pas si ça
n’était pas vrai. Lorsqu’un bruit court comme
ça, on peut bien croire qu’il n’y a pas de fumée
sans feu.
Le rouge m’était monté et je le rabrouai rude­
ment :
— Pour les pauvres sottards qui croient bêle­
ment tout ce que leur dit votre curé, ils sont
pardonnables ; mais quant à lui, qui sait aussi
bien que personne que le curé Bonal est un
brave homme et un digne prêtre, je vous le dis,
c’est un pas grand’ebose !
Et nous continuions à disputer et noiser en
marchant, moi faisant de notre curé tous les
éloges qu’il méritait, l’homme répétant tout le
mal qu’il en avait entendu raconter, lorsque, à
un moment donné, en face de la petite combe
de Glaudou, sur une parole qu’il lâcha, louchant
la demoiselle Hermine, je le pris au collet et je
le secouai fortement :
— Bougre d’animal! je vois bien, à cette
heure, que saint Rémy est un foutu saint, car tu
as eu beau te frotter la tête, lu es resté plus bête
qu’un âne !

2'ili

JACQUOT

LE CROQUANT

lui, de son côté, m’ayant attrapé par le
col de ma blouse, nous nous saboulions comme
à prix fait, tandis que le melon roulait sur le
chemin.
L’homme était plus âgé que moi de cinq ou
six ans, mais tout de môme je le jetai à terre,
et je lui bourrai la figure à coups de poing,
de manière que je lui fis saigner le nez. Ayant
un peu passé ma colère, je le lâchai; il se releva,
ramassa son melon qui s’était quelque peu écra­
bouillé en tombant, et, sentant qu’il n’était pas
le plus fort, continua sa route, non sans me
faire des menaces de nous revoir.
— Quand tu voudras, grand essoti ! lui criai-je.
Et, montant dans le coteau rocheux à travers
les taillis de chênes clair-semés, je fus bientôt à
Fanlac.
Je fis mon possible, en arrivant, pour ne pas
rencontrer le curé, mais, justement, je m’en allai
me jeter dans ses jambes. Il connut d’abord à
ma blouse déchirée que je m’étais battu, et il
me demanda à quel sujet. J’étais un peu embar­
rassé, ne voulant pas mentir, et ne voulant pas
lui dire non plus de quoi il s’agissait. Pour­
tant, pressé de questions, je finis par lui avouer
l’affaire :
— Ma foi, monsieur le curé, c’est à cause de
vous.
Et je lui racontai tout, excepté que l’homme
eût parlé de la demoiselle Hermine.
— Mon garçon, me dit-il quand j’eus fini,
El

JACQUOU I.E CROQUANT

225

je te sais gré du sentiment qui l’a porté à pren­
dre ma défense; mais, une autre fois, il faut
être plus patient : allons, va te changer...
La Fantillc, à qui je dus aussi expliquer les
accrocs de ma blouse, ne lut pas du même
avis que le curé; elle dit que j’avais bien fait
de corriger cet individu.
— Je te pétasserai toujours de bon cœur,
lorsque tu auras été déchiré en pareille occasion !
— Allons, allons! Fantillc. Il faut être plus
doux et savoir supporlci' les injures et les
calomnies.
— Oh! vous, monsieur le curé, vous vous
laisseriez agonir de sottises sans rien dire.
Le curé sourit un peu, et s’en fut écrire dans
sa chambre.
Moi, je me doutais bien que toutes ces mé­
chancetés répandues par les curés, d’après le
mot d’ordre des jésuites prêcheurs, n’annon­
çaient rien de bon. « Sans doute, me disais-je,
afin de préparer les gens à une mesure de
ligueur contre le curé Bonal, on essaye de le
déshonorer à l’avance. » Dans mon idée, on
voulait l’ôter de Fanlac, et l’envoyer dans
quelque mauvaise petite paroisse au loin, rien
ne pouvant lui êLre plus pénible que de quitter
ses chers paroissiens, qui Faimaient tant... Mais
je ne connaissais pas bien ses ennemis et persé­
cuteurs.
Quelques jours après, arriva une autre lettre
t3,

2 3.6

JACQUOU LE CHOQUANT

cachetée de cire violette comme la première.
L’ayant lue, le curé, qui était maître de lui, ne
broncha pas ; il replia la lettre et s’en fut se
promener dans le jardin, tout pensif, et, une
heure après, alla trouver le chevalier.
Lui; ne prit pas la chose aussi patiemment
que le curé, et il s’écria, aussitôt qu’il sut de
quoi il s’agissait, que c’était une infamie, et une
ânerie par-dessus le marché ; qu'il fallait que
l’éveque eût perdu la tête pour faire une chose
pareille, ou .qu’on l’eût trompé ; que quant à lui,
il ne ficherait plus les pieds à la messe —- dans
sa colère, il lâcha le mot, — puisque les tar­
tufes faisaient forclore de l’Eglise le meilleur
curé du diocèse.
Le lendemain se trouvant un dimanche, le
curé Bonal monta en chaire, pour la dernière
fois. Lorsqu’il annonça à ses paroissiens, que
d’après la décision de monseigneur l’évêque, il
était interdit et ne dirait plus la messe, même
ce présent dimanche, ni n’administrerait plus
les sacrements, ce fut dans l’église bondée de
monde une explosion de surprise qui se con­
tinua en une rumeur sourde que le curé fut un
instant impuissant à dominer.
Ayant obtenu le silence, il exposa que c’était
un devoir pour tous, paroissiens et curé, de se
soumettre à l’autorité de l’évêque ; que, pour
lui, quoique sa conscience ne lui reprochât rien,
car il avait toujours agi, non dans un intérêt
personnel, mais pour la paix de l’Eglise, il obéi-

JACQUOU LE CROQUANT

227

rait sans résistance et sans murmure. Mais il
ajouta que cette obéissance lui coûtait beaucoup,
parce qu’il les aimait tous comme ses enfants,
et qu’il avait espéré leur faire entendre long­
temps la parole de Dieu, et finalement reposer
dans le petit cimetière où il en avait tant con­
duit déjà. Il parla ainsi longuement, avec tant de
cœur et de bonté que tout le monde en était
ému et que les femmes, les yeux mouillés, se
mouchaient avec bruit. Mais, ce moment d’émo­
tion passé, la colère prit le dessus, et, à la sortie
de l’église, les gens s’assemblèrent et se dirent
entre eux qu’il ne fallait pas laisser partir le
curé. Tous, Jes uns et les autres, se montèrent
la tête de manière que plusieurs des plus décidés
s’en allèrent trouver le chevalier de Galibert,
toujours coléré, quoique ce fût un bon homme.
Lui, voyant comme ça tournait, monta sur les
marches de la vieille croix, et commença à prê­
cher les gens. Il leur dit que la conduite de
leur curé, sa patience, sa résignation dans celte
circonstance, prouvaient combien il était digne
de leur affection et de leur respect.
— Mais, nous autres paroissiens, nous avons
bien le droit d’agir un peu différemment... Nous
pouvons nous rappeler qu’autrefois le peuple
élisait scs curés et participait à l’élection des
évêques et même des papes. Ce n’est pas une
raison parce que des rois se sont entendus avec
d’aucuns de ceux-ci pour confisquer nos anti­
ques privilèges, de ne pas nous en souvenir.

228

JACQUOU UE CROQUANT

Il faut donc que loute la paroisse adresse une
pétition à l’évêque pour lui demander le main­
tien de notre curé. Mais, •— ajouta-t-il, —
comme il n’y en a guère que deux ou trois qui
sachent signer, nous ferons comme on faisait
jadis, nous appellerons un notaire qui dressera
un acte de notre protestation :
Parle papier !

Voilà, dans la position où nous sommes, ce
qu’il y a de mieux à faire. Un chien regarde
bien un évêque, nous pouvons donc lui adresser
la parole. Etes-vous de cet avis?
— Oui ! oui ! crièrent tous les gens qui
étaient là.
— Eh bien! donc, je vais envoyer quérir le
tabellion. Vous autres, revenez à l’heure de
vêpres, et soyez là, tous, sans faute; que per­
sonne ne reste à la maison : plus nous serons,
mieux ça vaudra... Maintenant, je vous dirai
que les gens en place, qu’ils aient une robe ou
un habit, né voient pas toujours les choses
comme il faut, en sorte que je ne sais pas trop
ce qu’il adviendra de notre protestation : peutêtre s’en ira-t-elle en eau de boudin, en brouet
d’andouilles, nous le verrons bien!
Il ne faut pas laisser de semer pour la crainte des pigeons.

» Pour moi, je l'ai dit d’abord : si on nous

JACQUOU LE CROQUANT

22g

ôte notre curé, je ne mets plus les pieds à
l’église !
— C’est ça! c’est ça! Ni nous non plus!
— Et si on nous en envoie un autre, il dira
sa messe tout seul!
Un chien est fort sur son palier,
Un coq sur son fumier.

Tout le monde applaudit, et, la chose bien
convenue, le chevalier m’expédia à Montignac
chercher maître Boyer, ou un autre à son dé­
faut.
À trois heures, le notaire était l'a, et sur la
place, noire de monde, à l’ombre du vieux or­
meau où l’on avait porté une table, il commença
à instrumenter en écrivant son préambule. Puis
tous les gens de la paroisse, hommes et femmes,
le chevalier en tête, défilèrent devant lui, et,
après avoir couché sur son acte leurs noms et
surnoms, il continua ainsi :
— « Lesquels, adressant respectueusement
mais fermement la parole à monseigneur l’évèque
de Périgueux, tout comme s’il était présent, lui
ont dit et remontré que, depuis le rétablissement
du culte catholique, le sieur curé Bonal a donné
dans cette paroisse l’exemple de toutes les vertus ;
qu’il l’a édifice par sa vraie et sincère piété ;
qu’il a été, depuis bientôt trente ans, la provi­
dence des pauvres, et le père et l’ami de ses
paroissiens, en sorte que tous, vieux et jeunes,
pauvres et riches, désirent ardemment le con-

23o

jacquou le choquant

server, tant qu’il plaira à Dieu de le laisser sur
celte terre.
» A celle fin, lesdils comparants supplient très
instamment mondit seigneur évêque de révoquer
les ordres par lui signifiés, et de continuer ledit
sieur Bonal dans ses fonctions de curé de ladite
paroisse de Fanlac ; ajoutant lesdits comparants,
que le seul exemple de leur curé a fait de bons
chrétiens de tous les habitants de cette paroisse,
et que, le bien de la religion s’accordant avec
leur vif désir de le conserver, ils espèrent que
mondit seigneur évêque prendra la présente de­
mande en considération ;
» Et, sans se départir aucunement du respect
dû audit seigneur évêque, lesdits comparants,
au cas où leur requête demeurerait sans effet,
protestent très fermement contre les inconvé­
nients qui pourront résulter, pour la religion
et ses ministres, d’une mesure qui les atteint
dans leur piété et leur affection pour leur curé.
» De tout quoi lesdils comparants m’ont
requis acte, que je leur ai concédé sous le sccl
royal, etc. »
Et après avoir fait signer les deux ou trois qui
savaient, le notaire signa lui-même avec un
paraphe savant, car c’était un notaire de l’an­
cienne école, comme ça se voit à son acte.
Le surlendemain, le chevalier en emporta une
copie superbement moulée, et s’en fut à Péri­
gueux la remettre à l’évêque.
Celui-ci^ à ce que connut M. de Galibert,

JACQUOU LF. CKOQUAMT

2.3 I

comprit un peu tard qu’on lui avait fait faire
une bêtise; mais, comme les gens en place ne
reconnaissent pas facilement qu’ils se sont trom­
pés, les évêques moins que les autres, monsei­
gneur persista dans sa décision, malgré tout ce
que put lui dire le chevalier, qui plaida cha­
leureusement la cause de son ami.
— Je vous prédis, monseigneur, fit-il en par­
tant, que vous regretterez votre refus :
Tel maintenant refuse,
Qui par après s’accuse !

L’évêque, passablement offusqué de la liberté
que prenait ce laïque, ne répondit rien, et le
chevalier s’en alla.
La veille de son retour, le curé qui connais­
sait bien les gros bonnets du clergé, et savait
que la démarche du chevalier serait inutile,
m’avait envoyé à La Granval parler au Rey pour
venir faire des arrangements. Le Rey vint trois
ou quatre jours après, et, comme il n’avait plus
qu’une année de ferme à courir, il consentit à
résilier le bail, et à se retirer dans le bien qu’il
avait à la Roissonnerie, moyennant une petite
indemnité. Tout bien convenu, il s’en retourna,
et le curé commença à penser à déloger, parce
que le refus de l’évêque, bientôt connu de toute
la paroisse, échauffait les têtes; et il ne voulait
pas être l’occasion de quelque désordre.
Il fut entendu entre le chevalier et lui que je
le suivrais à La Granval, comme je le lui avais

232

JACQUOU LE CROQUANT

demandé. Aussi, quelque peine que j’eusse de
le voir dans cetle passe, je fus un peu consolé
par l’idée de le suivre et de lui être utile. Je
commençai à emmener le mobilier, qui n’était
pas très important. Outre ce que j’en ai dit, il y
avait encore dans la chambre du curé un lit
tout simple, sans rideaux, une petite table recou­
verte d’une serviette sur laquelle il y avait une
cuvette et un pot à eau en faïence, une autre
table à écrire, plus grande, encombrée de
papiers, quelques livres sur une tablette, deux
chaises, une grande malle longue recouverte
de peau de sanglier, et c’était tout. Malgré ça,
avec le lit de la Fantille et le reste, avec quel­
ques provisions, il me fallut trois jours pour
emporter toutes les affaires, peu à peu, à cause
des mauvais chemins. Je ne faisais qu’un voyage
par jour : encore fallait-il coucher à La Gran­
val, car il y avait loin, et les bœufs ne vont pas
vile.
Un matin, tandis que je chargeais le buffet
sur la charrette avec Cariol, je te vois arriver
un grand diable de curé, sec comme un pendu
d’été, de poil rouge, torcol, avec de gros yeux
ronds et un nez crochu, qui me demanda où
était le presbytère.
— A ous y êtes, lui dis-je, voici la porte.
Et, un instant après, je le suivis, pour m’as­
surer que c’était le nouveau curé. Précisément
c'était lui; et, ensuite des civilités d’usage, il

JACQUOU I.E CHOQUAIT

233

s’enquit du jour où il pourrait faire amener ses
meubles qui étaient à Montignac.
— Demain nous achèverons de déménager,
répondit le curé Bonal, et après-demain le pres­
bytère sera libre.
Et là-dessus, toujours honnête, il offrit à son
confrère de se rafraîchir, ce que l’autre accepta,
en faisant des façons, comme s’il avait eu peur
de se compromettre. Alors le curé appela la
Fantille et lui dit de donner le nécessaire pour
faire collation. La Fantille, au lieu d’obéir, s’en
alla toute colère par les maisons du bourg dire
que le remplaçant du curé venait d’arriver, et
qu’il avait une de ces figures qu’on n’aimerait
pas à trouver au coin d’un bois. Ne la voyant
pas paraître, le curé passa dans la cuisine et me
dit d’aller tirer à boire, tandis que lui-même
prenait le chanteau, dans une nappe, avec des
noix. Quand je mis la bouteille sur la table,
le nouveau curé était en train de questionner son
prédécesseur sur ce que rapportait la cure, com­
bien on payait pour les baptêmes, les mariages,
les enterrements, la bénédiction des maisons
neuves, celle du lit des nouveaux mariés; si les
paroissiens faisaient beaucoup de cadeaux, et s’il
y avait de bonnes maisons pieuses où l’on rece­
vait bien les curés.
« Toi, me pensais-je en m’en allant, si lu
en attrapes beaucoup, de cadeaux, ça m’éton­
nera ! »
Tandis que le curé nouveau faisait collation,

a34

JACQUOU IÆ CROQUANT

les femmes du bourg, mues par la curiosité, une
à une, deux par deux, arrivaient sur la petite
place, qui filant sa quenouille, qui faisant son
bas ou de la tresse de paille pour les chapeaux.
Elles furent bientôt là une vingtaine, avec leurs
drôles pendus à leurs cotillons, et puis quelques
vieux érenés, et même La Ramée qui fumait son
brûle-gueule.
Au bout d’une demi-heure, ou trois quarts
d’heure, que je ne mente, lorsque le nouveau
curé traversa la place pour s’en retourner, tout
ce monde le regarda de travers.
— Eh bien, mon brave, dit-il en passant à
La Ramée, vous fumez votre pipe ?
Et comme le vieux soldat l’avisait d’un mau­
vais œil, sans répondre, il ajouta :
— Vous n’êtes pas bavard !
— Ça dépend.
— Alors, ce serait que je ne vous conviens
pas ?
— 11 se pourrait.
— Vous n’êtes pas bien gêné!
— Je suis comme ça.
Voyant que La Ramée continuait de tirer des
bouffées sans plus dire mot, que les hommes ne
le saluaient pas, et que les femmes faisaient
semblant de ne pas le voir, le curé, tout étonné,
grommela quelque chose entre ses dents et s’en
alla.
Pendant qu’il était encore à portée d’entendre,
Cariol, de la charrette, cria à La Ramée :

■TACQUOTI LE CROQUANT

235

— Comment le trouves-lu, ce levraut?
— Pas mal, pour ce que j’en veux faire !
Le lendemain, le curé Bonal suivit toutes les
maisons de la commune pour faire ses adieux
à chacun, entrant dans les terres pour parler
aux gens qui étaient au travail, et n’oubliant
personne, riches ou pauvres. Le soir, il rentra
fatigué, regarda tristement le presbytère vide, et
s’en fut souper et coucher chez le chevalier.
A ce que me raconta la Toinette, ce fut un
triste souper, aucun des trois n’étant de goût de
manger.
— Ce qui me console dans ce malheur, disait
le curé, c’est que je sais que mes pauvres n’en
pâtiront pas, mon bon chevalier, et que vous et
mademoiselle Hermine me remplacerez digne­
ment.
— Mon pauvre curé, oui, je lâcherai de vous
remplacer en ce qui regarde la charité matérielle;
mais pour ce qui est des consolations morales, de
ces bonnes paroles qui aident les malheureux
à porLer patiemment leurs peines, de ces exhor­
tations charitables aux fins de relever les faibles...
qui vous remplacera? Moi, je sens bien ce qu’il
faudrait dire, mais je ne sais pas trouver les pa­
roles...
— Alors, dit le curé, je suis sûr que made­
moiselle Hermine me remplacera à cet égard.
— Certes, fit-elle, je ferai de bonne volonté
tout ce que je pourrai...
Et ils restèrent silencieux, les braves cœurs.

236

JACQUOU I.E CROQUANT

Le lendemain après le déjeuner, le curé Bonal
prit son bâton et, accompagné de ses liôtes, s’a­
chemina vers La Granval. Tous trois mar­
chaient lentement comme pour retarder le mo­
ment de la séparation, échangeant de temps en
temps quelques paroles. Arrivés à la cafourche
où une croix de pierre est plantée depuis les
temps anciens, le curé s’arrêta et ils se firent
leurs derniers adieux. Le chevalier, moins rési­
gné que ses compagnons, récriminait contre la
décision de l’évêque, ce pendant que la demoi­
selle Hermine, ayant tiré son mouchoir, s’es­
suyait les yeux, el que le curé regardait la terre
en tapant de petits coups de son bâton.
— Mes amis, dit-il en relevant la tête, nous
ne serions pas de bons chrétiens si nous ne sa­
vions pas supporter l’injustice. Ce saint em­
blème, ajouta-t-il en montrant la croix, nous
enseigne la résignation : que la volonté de Dieu
soit faite!
Et, s’étant fraternellement embrassés, le curé
commença à descendre la combe raide. Les
pierres du chemin roulaient sous ses pieds et il
s’appuyait sur son bâton pour se retenir. Peu à
peu sa haute taille diminuait dans le lointain et
enfin il disparut dans les fonds boisés. Alors
le chevalier et sa sœur, qui l’avaient suivi des
yeux, rentrèrent tristement chez eux.
Sur les cinq heures du soir, le curé arriva à
La Granval, où, aidé de la Fantille, j'avais mis

JACQUOU LE CKOQUAVT

287

tout à peu près en ordre. L’ancienne maison
était grande assez ; il y avait une vaste cuisine,
une belle chambre où l’on aurait pu mettre
quatre lits, et deux petites. Le curé jeta un coup
d’œil sur l’installation, et sembla retrouver sous
le vieux toit de famille les souvenirs de son
enfance, car il resta longtemps pensif devant
le feu.
L’heure du souper approchant, la Fantille mit
une nappe au plus haut bout de la table, et y plaça
le couvert du curé, puis elle trempa la soupe.
— Dorénavant, dil-il en la voyant faire, nous
mangerons tous ensemble. Il n’y a plus ici de
curé, obligé par état de garder certaines conve­
nances ; il n’y a plus que Pierre Bonal, fils de
paysan, redevenu paysan. Demain Virelou vien­
dra pour me faire d’autres habillements.
— Comment! s’écria la Fantille enjoignant
les mains ; vous allez poser la soutane, mon­
sieur le curé !
— Sans doute, puisque je ne suis plus curé,
et qu’il m’est défendu de la porter... Allons,
mets des assiettes sur la table pour toi et Jacquou.
La Fantille hésitait, ne sachant plus où elle
en était, mais elle finit par obéir.
Alors le curé, se levant, s’approcha de la
Labié, fit le signe de la croix et récita le Béné­
dicité.
Ayant fini, il s’assit, prit la grande cuiller et
nous servit, à Fantille et à moi, chacun une

238

II

JACQUOU LE CROQUANT

pleine assiette de soupe ; après quoi, il se servit
lui-même moins copieusement.
Après souper, nous parlâmes de la manière
qu’il convenait de gouverner le domaine, et je fis
connaître au curé mes idées là-dessus. Je l’assu­
rai que j’étais capable de faire le travail tout
seul, et bien; mais il me répliqua qu’il n’en­
tendait pas rester oisif, et que, nonobstant ses
soixante ans passés, il était robuste et comptait
m’aider. Sur les huit heures, je lus donner aux
bœufs, car le Rey avait laissé le cheptel, comme
c’est la coutume, en ayant pris en entrant; après
quoi, chacun alla se coucher.
Je pensai longtemps avant de m’endormir à
la manière de conduire les affaires la plus pro­
fitable pour la maison. Je comprenais qu’il
fallait charrier droit et travailler ferme, car la
propriété n’était pas grande, valant une dou­
zaine de mille francs au plus, et le pays, juste
au beau milieu de la forêt, n’était pas des meil­
leurs. Mais le courage ne me manquait pas, et
je me sentais tout lier et heureux d’être utile au
curé et de lui témoigner ma reconnaissance.
Puis, il faut que je le dise, quoique je fusse
bien marri de ce qui lui arrivait, le plaisir de
me sentir plus près de Lina me donnait du •
cœur. Certes, si la chose eut dépendu de moi,
je serais retourné à la cure de Fanlac avec lui,
très content de le voir heureux. Mais comme
cela ne se pouvait, je m’en consolais en pen­
sant au voisinage de ma bonne amie. L’homme

JACQUOU LE CHOQUANT

239

a un fond égoïste; tout ce qu’il peut faire, c’est
de se vaincre lorsque le devoir le commande.
Virelou vint le lendemain, et, quatre jours
après, le curé était habillé comme un bon
paysan, de grosse étoile brune avec un chapeau
périgordin à calotte ronde, à larges bords.
C’était un dimanche: il nous engagea à aller
tous deux, Fantille et moi, à la première messe
à Fossemagne, disant qu’il garderait la maison
de ce temps-là, d’autant qu’il craignait que sa
présence à l’église ne fît du scandale.
— Mais la soupe! fit la Fantille, qui n’en
revenait pas de le voir ainsi habillé.
— J’attiserai le feu sous la marmite, ne
crains rien.
Elle joignit les mains et leva les yeux aux
poutres comme qui dit :
— Que verrons-nous de plus, grand Dieu!
Nous étions à peine de retour de la messe, Ja
Fantille et moi, lorsqu’à l’orée du défrichement,
dans la direction de la Mazière, nous vîmes le
chevalier déboucher du bois sur sa jument,
qu’il poussa au grand trot. Un moment après, il
mettait pied à terre dans la cour et serrait avec
chaleur les deux mains du curé.
— Je viens manger la soupe avec vous,
dit-il.
— Soyez le très bien venu, mon vieil ami!
Et tandis que j’emmenais la jument à l’étable,
ils se promenèrent aux alentours de la maison.
-— Heureusement qu’il y a une poule dans la

JACQUOU LE CROQUANT

2/|I

main, traçait de vagues figures géométriques sur
la nappe. Tous deux goûtaient les plaisirs de
l’amitié à leur manière. Le chevalier, heureux
du moment présent, n’oubliait pourtant pas ses
griefs, et s’exprimait assez librement sur le
compte de l’évêque qui avait frappé son ami et
son curé ; quant au successeur de celui-ci, il
n’était pas bon à jeter aux chiens.
Le curé Bonal, qui avait peut-être ressenti
plus vivement le coup de cette séparation de
tout ce qu’il affectionnait, avait pourtant plus de
résignation, et tâchait, dans l’intérêt de la reli­
gion, d’apaiser le chevalier.
— Mon ami, disait-il, avant tout il faut
connaître votre nouveau curé. 11 n’y a pas huit
jours qu’il est à Fanlac, vous l’avez vu deux
fois : comment pouvez-vous l’apprécier ? Vous
dites qu’il a une mauvaise figure ; mais il se
peut qu’il soit un bon prêtre malgré cela ! Vous
savez, comme moi, qu’il ne faut pas juger les
gens sur la mine : les apparences sont souvent
trompeuses.
— Oui, dit le chevalier:
Ne crois pas ribaud pour jurer,
Ni jamais femme pour pleurer,
Car ribaud toujours jurer peut,
Femme pleurer quand elle veut.

Le ci-devant curé sourit un peu, et le che­
valier continua :
— Avec ça, je ne me trompe guère. Lorsque
i4

3^2

JACQUOU LE CROQUANT

vous vîntes à Fanlac, malgré votre figure noire
et votre air un peu rude, je dis de suite :
«Voilà un brave homme de curé.» Me suis-je
trompé ?
— Mon cher ami I dit Bonal en prenant à
travers la table la main du chevalier.
A la vesprée, après avoir passé quelques bonnes
heures à La Granval, M. de Galibert se mit en
selle pour retourner à Fanlac, chargé de souhaits
de bon voyage et puis de bons souvenirs pour sa
soeur.
11 ne s’était pas mépris au sujet de la messe
du nouveau curé. Un homme de l’Escourlaudie,
que je rencontrai quelques jours après à Thenon,
où. j'avais été acheter quelques brebis, me dit
qu’il n’y avait pas eu un chat, par manière de
parler. Mais ça, ce n’était rien ; à peu de temps
de là, on vit bien autre chose. Un homme de la
Galube étant mort subitement, les parents, n’osant
se passer de prêtre, s’en furent, bien qu’à contre­
cœur, parler au nouveau curé pour l’enterre­
ment. L’autre leur dit que ce serait quinze
francs, et vingt s’il allait faire la levée du corps
à la maison. Les fils du mort et son gendre
trouvaient que c’était cher, d’autant plus que, de
longues années, la coutume de payer s’était
perdue avec le curé Bonal. Us marchandèrent
donc afin de faire rabattre quelque chose au curé.
Mais lui protestait que c’était le tarif, et qu’il
n’avait pas le droit de faire de rabais.
— Pourtant, dit l’un des fils, puisque le curé

JACQUOU LE CROQUANT

2/|3

Bonal rabalLait le tout, vous auriez bien le droit
d’en rabattre la moitié?
Cette raison mit le curé de mauvaise humeur.
— Je ne sais pas comment agissait mon pré­
décesseur, répliqua-t-il sèchement, mais c’est
comme je vous ai dit : à prendre ou à laisser.
Enfin, après avoir bien débattu, avoir apporté
de part et d’autre toutes les raisons d’usage entre
gens qui font un marché; après être sortis pour
se consulter, les autres rentrèrent et acceptèrent,
moyennant que le curé leur couperaiL quarante
sous sur son prix, ce à quoi il consentit. Seule­
ment, et c’est là que l’affaire se gâta, il leur dit
qu’il fallait le payer comptant, car il avait perdu
beaucoup d’argent dans son ancienne paroisse,
par ce que souvent, les honneurs rendus, le mort
enterré, les héritiers se faisaient tirer l’oreille pour
payer; tellement qu’il y en avait qu’il fallait assi­
gner devant le juge de paix et faire condamner.
« Foutre! pensaient les parents du défunt,
il n’est pas cassé, ce curé-là ! »
S’ils avaient eu l’argent, quoique pas contents,
ils l’auraient donné, tenant beaucoup, comme
tous les paysans, à ce que le curé fil les honneurs
à leur vieux; mais ils ne l’avaient pas. Force
leur fut donc de s’en retourner en disant au curé
que, les choses étant ainsi, ils étaient obligés de
se passer du service mortuaire.
Mais, quelques heures après, une dizaine de
jeunes gens vinrent pour sonner le glas, et trou­
vant les cordes remontées et la porte intérieure

I
I

Wi

JACQUOU IÆ CHOQUANT

du clocher fermée, furent demander la clef au
marguillier, qui répondit que le curé lui avait
défendu de la donner. Là-dessus, eux, enfoncent
la porte du clocher avec des haches, et se mettent
à sonner les deux cloches. Le curé vint pour les
faire sortir, mais il fut obligé de s’en revenir
plus vite que le pas et de se fermer chez lui.
Cependant, au son des cloches, les gens des
villages venaient de tous côtés, et bientôt, dans
le mauvais chemin qui montait au bourg, on
vit au loin un cercueil recouvert d’un drap
blanc se mouvoir sur les épaules de quatre
hommes qui se relayaient souvent, car la mon­
tée était rude, et il faisait chaud. En s’en allant,
le curé avait donné deux tours de clef à la
grande porte de l’église, de manière que ceux
qui sonnaient s’y trouvaient pris. Lorsque le
mort arriva, on le posa devant le portail sur
des chaises prêtées par les voisins, puis on fut
chez le curé pour avoir la clef ; mais la maison
curiale était close, et personne ne répondit.
Pourtant il aurait fallu être sourd pour ne pas
entendre, car, après avoir cogné avec les poings,
avec des bâtons, les gens finirent par jeter des
pierres à la porte et dans les fenêtres. La colère
montait les têtes de tout le monde ; des excla­
mations à peine contenues par la présence du
corps s’entendaient au milieu d'une rumeur
sourde. Sur les rudes visages de ces paysans on
voyait l’indignation que leur causait le refus de
ce qu’ils appelaient les honneurs, fait à l’un

21\5

JACQUOU LE CROQUANT

d’eux. Déjà, les plus hardis parlaient d'entrer
de force au presbytère et d’amener le curé,
lorsque ceux qui étaient enfermés dans l’église
finirent par faire sauter la serrure, et ouvrirent
à deux battants. Le cercueil fut alors apporté
devant le chœur, à la place ordinaire; des cierges
furent allumés autour, selon la coutume, el le
marguillier, qu’on avait été chercher et amené
malgré lui, revêtu d’une chape, chanta en trem­
blant de peur l’office des morts. On l’obligea
ensuite à encenser et asperger le défunt comme
eût fait le curé lui-même, et, tout étant fini à
l’église, on partit pour le cimetière, où le pauvre
marguillier, qui se croyait sacrilège, fut encore
obligé de parachever les dernières cérémonies,
jusqu’à la pelletée de terre finale sur le cercueil
descendu dans la fosse.
Pendant que tout ceci se passait, le chevalier,
qui était tenace, avait été à Périgueux faire une
dernière démarche près de l’évêque et lui repré­
sentait le tort que sa décision faisait à la reli­
gion, le curé disant sa messe le dimanche devant
les bancs vides.
— 11 est à craindre, ajouta-t-il, qu’à la pre­
mière occasion il ne se produise un désordre,
tant tous les paroissiens sont outrés du départ du
curé Bonal, et mal disposés pour son successeur
qui semble prendre à tâche de le faire encore
plus regretter !
Mais le pauvre chevalier eut beau plaider et
patrôcinfet là cause de la religion et celle do son
«L

246

JACQUOU LE CHOQUANT

ami, l’évêque lui lit entendre que, quelque consi­
dération qu’eût l’Église pour les laïques pieux,
elle ne pouvait se gouverner par leurs avis.
— Je regrette personnellement, comme gen­
tilhomme, de ne pouvoir accéder à votre demande,
monsieur le chevalier; mais ce que j’ai décidé
dans la plénitude de mon autorité épiscopale
est irrévocable.
A la suite de cet enterrement, les gendarmes
vinrent à Fanlac et s’enquérirent. Puis les gens
du roi s’y transportèrent et interrogèrent une

I

masse de monde. Beaucoup d’arrestations furent
laites, et finalement il y eut une dizaine de
condamnations de six mois à cinq ans de prison.
Le curé Bonal eut grande peine de cette mé­
chante affaire. A chaque occasion, il ne manquait
pas de dire et de faire dire à ses anciens parois­
siens de prendre patience, de ne pas se buter à
l’impossible ; mais c’était inutile, et les condam­
nations achevèrent de les mutiner. Le nouveau
curé voyant ça, dépité de ce que son église était
toujours vide, et ne se croyant pas trop en sûreté,
depuis qu’un soir il avait failli recevoir un
coup de pierre par la tête, finit par demander à
s’en aller, ce qui lui lut accordé, et la paroisse
resta sans curé, à la confusion de quelques-uns,
les meneurs de celte affaire.
Ainsi se vérifiait la prédiction un peu obscure
du chevalier qui avait dit :
— Jl viendra un temps où les renards auront besoin de
leur queue.

VI

Cependant, nous autres éLions bien tranquilles
à La Granval. Celte vie étroitement attachée à
la terre me convenait ; j’aimais à pousser mes
bons bœufs limousins dans le champ que déchi­
rait l’araire, enfonçant mes sabots dans la terre
Iraîche, et suivi de toutes nos poules qui venaient
manger les vers dans la glèbe retournée. Les tra­
vaux pénibles de la saison estivale meme me
riaient, comme les fauebaisons et les métives.
Ça me faisait du bien d’employer ma force, et
quand le matin, ayant fauché un journal de pré,
je voyais l’herbe humide de rosée, coupée régu­
lièrement et bien ras, j’étais content. Alors je
prenais ma pierre à repasser, et j’aiguisais mon
dail en silllant un air de chanson. Le soir, dans le
temps des moissons, lorsque après avoir chargé

268

JACQUOU LE CHOQUANT

la dernière gerbe sur la charrette, je voyais tout
ce blé qui devait faire un bon pain bis et savou­
reux, j’avais comme un petit mouvement de
fierté, en songeant que c’était moi qui avais fait
tout cela, ou quasiment tout. Pourtant Bonal
m’aidait bien autant qu’il pouvait, mais ça n’est
pas à son âge qu’on se met à ces travaux péni­
bles. Il menait la charrette, il aidait à faner,
à lier les gerbes, il taillait la vigne, et autres
choses comme ça. À Fanlac, il avait toujours
aimé à cultiver le jardin, et il mit en ordre
celui de La Granval, qui était mal en train,
comme c’est l’ordinaire dans nos campagnes, où
l’on est tellement pressé qu’on court au plus
essentiel.
Nous vivions donc tranquilles, ne voyant guère
personne, les plus proches voisins étant encore
loin et séparés de nous par des bois, de manière
que leurs poules ne nous gênaient point, ni les
nôtres eux, ce qui est une bonne condition pour
être en paix, car on sait que dans les villages
les trois quarts des brouilles commencent à
propos des poules qui vont gratter dans les jar­
dins. Cela ne nous ennuyait pas, au surplus,
d’être isoles : lorsqu’on est occupé du lever au
coucher du soleil, on ne sent pas le besoin de
fréquenter des étrangers. Avec ça, Jean le char­
bonnier, devenu trop vieux poui’ passer les
nuits a surveiller les fourneaux dans les bois,
s’était retiré dans sa maison des Maurezies après
avoir gagné quelques sous, et il venait nous voir

JACQUOU LE CHOQDAJT

2Z|p

quelquefois. C’était un brave homme, serviable,
comme il l’avait montré dans l’affaire de mon
père, et qui depuis cette époque s’était intéressé
à moi. Il me donnait des conseils pour l’exploi­
tation du bien, ce qui n’était pas de refus, car
quoique je susse bien faire tous les travaux que
requiert un domaine, je n’avais pas d’expérience
assez pour les diriger sûrement en toute occasion,
et ce brave homme me fut d’un bon secours
pour cette raison. Le curé l’aima tout de suite
aussi et l’entretenait en patois, parce que Jean étant
sans instruction aucune, ne savait même pas
parler le français, comme d’ailleurs presque tous
les gens de par chez nous. Mais, ayant tant vécu
seul au milieu des bois, il s’était habitué à penser
et à réfléchir plus qu’à parler, de manière que
le peu de paroles qu’il disait avaient un grand
sens. Le curé n’était pas bavard non plus, mais
tout ce qu’il disait était plein de substance :
aussi s’entendaient-ils bien. Jean, toutefois, lui
portait respect, comme ça sc comprend, et
l’appelait toujours, ainsi que nous autres :
« Monsieur le curé. »
Mais lui, à ce propos, nous dit un jour qu’il
nous fallait corriger cette façon de parler, attendu
qu’il n’était plus curé, ni en droit ni de fait, et
que par conséquent nous ne devions plus le
nommer ainsi.
— Sainte bonne Vierge! s’écria la Fantille,
il y a vingt ans que je vous appelle comme ça,
je ne saurai jamais vous parler autrement !

25o

JACQUOU LE CHOQUANT

— Tu t’y habitueras! Appelez-moi tous de
mon nom : Bonal.
— Ça je ne le pourrai pas ! répliqua la Fantille ; non, monsieur le... écoutez, puisque vous
ne voulez plus qu’on vous y appelle, je dirai :
« Notre Monsieur! »
— C’est ça! fit-il en souriant un peu. Et vous
autres, dit-il en se tournant vers Jean et moi, si
vous voulez me faire plaisir, appelez-moi Bonal.
Et depuis ce temps, selon sa volonté, nous
l’appelions ainsi. La langue me fourchait bien
quelquefois par l’effet de l’habitude, mais je me
reprenais vilement, connaissant que ça lui renou­
velait ses peines de s’entendre dire : monsieur le
curé.
On pense bien que, dans tous ces changements,
je n’avais pas oublié Lina. Le second dimanche
après notre venue à La Granval, je m’en fus à la
messe à Bars. Le curé en était à l’évangile lorsque
j’arrivai et je restai au fond de l’église, jetant
mes regards partout pour voir ma bonne amie. En
cherchant curieusement, je finis par l’apercevoir
au droit de la chaire à prêcher, mais elle n’élail
pas seule, sa mère était avec elle. Tant que dura
la messe, pour dire vrai, je ne suivis guère les
cérémonies du curé, occupé que j’étais à regarder
le cou rond de ma Lina, un peu halé comme
celui des filles des champs, et les petits frisons à
reflets cuivrés qui sortaient de sous sa coiffe des
dimanches. A la sortie, je me plantai devant le

JACQUOU LE CHOQUANT

2ÔI

portail et j’attendis. Les gens se répandaient
sur la place, faisant de petits groupes et se met­
tant, après le portage et les compliments, à
deviser : les hommes, du temps, de l’appa­
rence des récoltes, du prix des bestiaux au der­
nier marché de Thenon ; les femmes, de leur
lessive, de la réussite de leur chaponnage, et les
filles de leurs galants.
Tout d’un coup Lina, sortant, me vit et fit un
mouvement; mais sa mère ne me reconnut point,
ce qui n’était pas étonnant, ne m’ayant plus vu
depuis que je gardais les oies avec sa fille. Elles
s’arrêtèrent pour causer, comme les autres, la
mère avec une autre femme, et Lina avec la Ber­
trille, qui, à un moment donné, se tourna pom­
me regarder, ce qui me fit connaître qu’il était
question de moi. Un moment après, sans avoir
l’air de rien, la Bertrille s’en vint de mon côté
et, en passant près de moi qui me promenais,
faisant le badaud en regardant le coq du clocher,
elle me dit à demi-voix :
— Aux vêpres, sa mère n’y sera pas.
— Bien I
'
Et je m’en fus voir jouer aux quilles, coulant
mon regard vers Lina de temps en temps.
Vers trois heures, au sortir de vêpres, les deux
drôles restèrent un bon moment à causer, pour
laisser aller devant les gens de leur renvers ;
puis elles s’en furent doucement, el moi, peu
après, faisant un détour par un autre chemin,
je les rattrapai.

2&2

JACQUOU LE CHOQUANT

Et ce fut des rires, des serrements de main,
des amitonnements à n’en plus finir. Puis,
comme elles étaient pressées de savoir comment
je me trouvais là, il fallut leur raconter tout ce
qui était arrivé au curé Bonal. et leur expliquer
que nous étions venus demeurer dans son bien
à La Granval. Elles n’en revenaient pas qu’un
curé pût n’être plus curé et posât sa soutane.
Quant à leur faire entendre que c’était parce
qu’il avait prêté serment à l’époque de la Révo­
lution, et ce qu’était ce serment, ça n’était pas
facile, et je leur dis en gros que c’était d’autres
curés appelés jésuites, grands ennemis des
anciens curés patriotes, qui l'avaient fait casser.
Des jésuites I elles n’en avaient jamais ouï
parler :
— Et qu’esl-ce donc que ces jésuites? deman­
daient-elles.
— D’après ce que dit M. le chevalier de
Galibert, c’est, parmi les curés, comme qui dirait
des renards...
Elles se mirent à rire, et je leur parlai de
choses plus aimables. Je fis entendre à Lina que
maintenant, étant voisins à une heure et demie
de chemin, nous pourrions nous voir plus sou­
vent, et combien j’en étais content. Gela lui
faisait bien plaisir aussi, mais elle craignait que
sa mère ne s’aperçût de notre entente, et qu elle
lui défendit de me parler.
— Nous tâcherons qu elle ne se doute de rien,
lui dis-je; et puis, après tout, peut-être ne se

253

JACQUOU LE CROQUANT

fachera-t-elle point, sachant à coup sûr que
c’est chose impossible d’empêcher un garçon et
une fille qui s’aiment, de se voir ; mais, si ça
arrive qu’elle le trouve mauvais, il sera toujours
temps d’aviser : ainsi, n’aie point de craintes.
Et nous marchions lentement tous trois en
devisant, dans le chemin pierreux bordé de mau­
vaises haies où s’entremêlaient les buissons et les
ronces; moi, au milieu d’elles, les tenant pardessous le bras, et, pour dire la vérité, serrant
un peu plus fort du côté de Lina. Lorsque le
chemin traversait quelque boqueteau de chênes,
je prenais ma bonne amie par la taille et, la
serrant tout doucement contre moi, je l'embras­
sais sur sa joue brunie par le soleil et duvetée
comme une belle pêche de vigne. Le temps ne
nous durait pas, de manière que nous fûmes près
de Puypaulier sans nous en donner garde; mais
la Bertrille, toujours avisée, nous en avertit, et
il fallut se quitter après bien des adieux, des
embrassements et des regards amoureux. Afin
de ne pas me montrer, je pris sur la gauche à
travers un taillis, et j’allai passer à la Grimaudie, pour de là gagner La Granval.
Cela dura quelque temps ainsi, sans point de
destourbier. Toutes les fois que je le pouvais,
j’allais à Bars le dimanche et je faisais la con­
duite aux deux filles. La pauvre Bertrille, elle,
était dépareillée comme je l’ai dit, son bon ami
étant au régiment; mais elle prenait patience, de
même que les dames de Périgueux lorsque la
i5

2&/|

JACQUOU LE CKOQUAHT

garnison est en campagne. Gomme elle ne nous
quittait jamais, on ne pouvait pas dire de mal
de nos rencontres. Mais il y a des mauvaises
langues partout, même à Bars. Quelqu’un s’étant
aperçu de notre manège le dit à Ja mère de Lina,
en sorte qu’un dimanche, à la sortie de la
messe, je m’avisai qu’elle me regardait fort.
Pourtant, elle ne se fâcha pas pour lors après sa
fille; elle lui demanda seulement qui j’étais, où
je demeurais et ce que je faisais.
Lina ayant tout raconté sans détour, sa mère
lui dit qu’elle ne trouvait pas mauvais que je lui
parle, en ce qu’elle entendait que ce fût tou­
jours honnêtement. Et là-dessus, elle ajouta
qu’il leur faudrait bien chez eux un domestique
grand et fort comme j’étais, pour faire valoir
leur bien , maintenant que Gérai se faisait
vieux.
Moi, je m’apercevais qu’au sortir de la messe,
la bonne femme me regardait toujours d’un air
engageant, ce qui n’était pas difficile à con­
naître, car d’habitude elle n’était pas aimable.
Aussi, dans ma bêtise, je venais à penser que,
quoique nous ne fussions pas en âge d’être ma­
riés, elle ne trouvait pas à redire que je parle à
sa fille en attendant. Et un dimanche, je me
crus sûr de la chose, lorsque, passant à l’exprès
devant moi, avec Lina et Bertrille, elle me dit ;
— Puisque tu leur fais la conduite les autres
dimanches, tu peux bien venir aujourd’hui ; ça
n’est pas moi qui te fais peur?

JACQUOU LE CHOQUANT

255

— Que non, Mathive ! alors , avec voire per­
mission, nous cheminerons ensemble.
Tout en marchant, tandis que les deux drôles
allaient devant, la mère de Lina me parla de
ses affaires, et me dit combien la conduite de
leur domaine était lourde pour elle, depuis que
Gérai ne quittait guère plus le coin du feu. Elle
prenait des journaliers, mais ce n’était plus
pareil : il lui faudrait un jeune homme fort dans
mon genre; et, en même temps, elle me regardait
comme pour me dire que je ferais bien l’affaire.
Moi ne répondant pas à ça, après d’autres pro­
pos, elle me demanda si je ne serais pas bien
aise de venir chez eux, me laissant entendre que
puisque nous nous aimions tous deux Lina, dans
quelque temps nous pourrions nous marier. Et,
tout en disant ça, elle me dévisageait d’une
manière un peu trop hardie, à ce que je trou­
vais, comme si elle eût parlé pour elle.
Lors je lui dis, un peu fatigué de scs gri­
maces :
— Ecoutez, Mathivej j’aime la Lina plus que
je ne puis dire! Je serais donc bien content de
venir chez vous, et de travailler de toutes mes
forces et de tout mon savoir, pour faire profiter
votre bien; mais pour le moment, je fais besoin
à La Granval, et, cela étant, je serais une ca­
naille d’abandonner le curé Bonal qui m’a retiré
de l’aumône, maintenant que je lui suis néces­
saire.
— Tu as raison, me dit-elle.

25G

JACQUOU LE CnOQUAST

Et on parla d’autre chose.
Les affaires marchèrent longtemps ainsi. Pres­
que tous les dimanches, j’allais à Bars, et je
rencontrais Lina et sa mère, souvent. Ça ne me
plaisait guère que la Mathive fût toujours là,
mais je patientais, aimant trop mieux voir ma
mie devant sa mère que de ne la voir point du
tout. Celle-ci, d’ailleurs, continuait d’ctre bien
pour moi, me disant à l’occasion quelque mot
pour me faire entendre qu’elle me voyait avec
plaisir; mettant sa fille en avant, toutefois,—en
paroles, — mais à ses mines, à ses airs amiteux, je finis par comprendre que cette femme,
sur le tard, était prise de la folie des jeunes
garçons. Pour ne pas me brouiller avec elle,
je faisais le nesci, celui qui ne comprend pas,
et j’avais l’air de ne pas me donner garde que
des fois elle se serrait un peu contre moi en
marchant, comme si le chemin eût été trop
étroit. Tout cela était cause que souvent, au lieu
de les accompagner, je m’en retournais à La
Granval., sous quelque prétexte, apres avoir dit
un mot à Lina tandis que sa mère achetait un
tortillon pour faire une trempette au vieux Gérai.
Chez nous, tout allait bien. Moi, je travaillais
comme un nègre, me levant à la pointe du jour
et me couchant le dernier. La Fantille, solide
encore, élevait la poulaille, nourrissait les co­
chons, et faisait tous les ouvrages qui, dans une
maison, reviennent de droit aux femmes. Notre

JACQUOU I.E CHOQUANT

267

ci-devant curé Bonal, lui, faisait tout son pos­
sible pour m’aider, soignant les bœufs, gardant
les brebis, s’apprenant aux ouvrages de terre et
ne s’épargnant pas la peine.
A propos de brebis, ça me faisait dépit de le
voir aller toucher les quinze ou vingt que nous
avions, et faire l’office d’une simple bergeretle :
je le lui dis un jour.
— Et pourquoi? fit-il presque gaiement, c’cst
mon métier ! — faisant allusion, comme je
pense, à son ancien état de curé.
Il avait absolument voulu apprendre à labou­
rer et il y était arrivé assez vile. Quelquefois,
lorsqu’il avait fait passablement quelques sillons,
afin de le distraire un peu, sans manquer au
respect qui lui était dû, je lui disais :
— C’est bien ouvré! on dirait que vous n’avez
jamais fait que ça !
— Jacquou, mon garçon, tu es un flatteur!
Et il ajoutait :
— Quand on fait tout ce qu’on peut, on fait
tout ce qu’on doit.
Lorsque je le voyais s’attraper à quelque
chose d’un peu pénible, je lui disais :
— Laissez ça, allez, c’est trop dur pour vous
qui ne l’avez pas d’habitude.
Mais il me répondait qu’il était solide encore
et que le travail lui faisait du bien, lui rendait
la paix de l’âme.
— Vois-tu, Jacquou, disait-il, l’homme est
né pour travailler, c’est une loi de nature ; et,

258

JACQUOU LE MOQUANT

cela étant, de tous les travaux, il n’en est pas
de plus sains, de plus moralisants que ceux de
la terre. Plus on est en rapport avec elle, cl
plus on a de sujet de s’en applaudir, tant au
point de vue de la santé du corps que de celle
de l’esprit.
Et de la il continuait, me disant de belles
choses sur ce sujet, me montrant qu’une des
conditions du bonheur était de vivre libre sur
son domaine, du fruit de son travail :
— Gomme dit le chevalier, « liberté et pain
cuit, sont les premiers des biens ». Manger le
pain pétri par sa ménagère, et fait avec le blé
qu’on a semé ; goûter le fruit de l'arbre qu’on
a greffé, boire le vin de la vigne qu’on a plan­
tée; vivre au milieu de la nature qui nous rap­
pelle sans cesse au calme et à la modération des
désirs, loin des villes où ce qu’on appelle le
bonheur est artificiel, —- le sage n’en demande
pas plus...
Et quelquefois ayant ainsi parlé, il restait
longtemps rêveur, comme s’il eût eu des regrets.
Le dimanche, ainsi que je l’ai dit, Bonal n’al­
lait pas à l’église, pour éviter le trouble que sa
présence aurait pu causer, 11 se promenait le
long d’une ancienne allée de châtaigniers, qui
partait de la cour de la maison et aboutissait à
l'extrémité du défrichement de La Granval, où
elle était fermée par un gros marronnier planté
par le milieu. À l’ombre de cet arbre, il se repo­
sait sur un banc qu’il avait construit, et méditait.

JACQUOU UE CROQUANT

25g

Son esprit rasséréné songeait à l’iniquité dont
il avait été victime, non plus avec les soubre­
sauts douloureux de la première heure, mais
avec cette philosophie sereine qui accepte sans
récriminer les accidents humains. Mais s’il se
résignait en ce qui le touchait seul, lorsqu’il
pensait à ses vieux amis, le chevalier et sa sœur,
à ses paroissiens qui l’aimaient, aux pauvres
dont il était la consolation et la providence, le
chagrin lui serrait le cœur, et il lui fallait des
efforts pour le surmonter.
Il aurait bien voulu revoir tout son monde de
là-bas, mais il n’y allait pas, par raison : les gens
ne l’auraient pas laissé revenir. Aussi était-il
bien heureux, lorsque le chevalier venait déjeu­
ner’ à La Granval et lui apportait des nouvelles
de son ancienne paroisse. Quoiqu'il ne fût guère
parleur, c’était alors des questions à n’en plus
finir sur- un tel, une telle: « Que devenait celuici? cette vieille était-elle encore en vie? la drôle
de chez cet autre était-elle mariée? » Et, sa solli­
citude satisfaite, tous deux parlaient des choses
d'autrefois, et échangeaient de vieux souvenirs.
Quand le chevalier remontait sur sa jument,
chargé de bonnes paroles pour tout le monde,
et emportant du tabac pour La llamée, le pauvre
ancien curé était plus tranquille.
Presque tous les dimanches, Jean venait pas­
ser la journée à La Granval et tenir compagnie
à Bonal. Ça le distrayait un peu, car Jean,
étant ancien, lui rappelait des choses du temps

260

JACQUOU LE CHOQUANT

de sa jeunesse, et à un mot, à un nom quel­
quefois, des faits oubliés depuis longtemps se
réveillaient dans sa mémoire. Ces jours-là, Jean
restait à souper, et le soir, à table, Bonal nous
entretenait de choses et d’autres, et nous inté­
ressait par. des récits curieux, et des remarques
que jamais nous n’aurions songé à faire de nousmêmes.
Par exemple, il nous disait la signification
des noms de villages des alentours, et celle des
noms d’hommes.
— Ainsi Fossemagne, nous disait-il un jour,
signifie : grande Fosse; Fromental, pays à fro­
ment, et ton nom de Ferrai, à toi Jacquou,
semble indiquer à l’origine un travailleur Je fer
de ces forges à bras communes autrefois dans nos
pays : pour le surnom de Croquant que vous
portez de père en fils, lu sais d'où il te vient.»
— Et ce nom de Maurezies, Je village de
Jean, lui demandai-je, que signifie-t-il?
— Il y en a qui le tireraient des Maures ou
Sarrasins qui ont fait des courses dans nos pays ;
mais moi, j’aime mieux avouer que je l’ignore.
En revanche, je puis te dire que ce village pour­
rait bien être le lieu où saint Àvit perdit son
compagnon Bcnedictus, comme il est dit dans
le propre du diocèse.
Bonal nous faisait voir aussi la ressemblance
de certains mots de notre patois avec le langage
breton ; il nous parlait des Gaulois nos ancê­
tres, de leur religion, de leurs coutumes ; nous

9.6 I

JACQUOU LE CROQUANT

racontait les soulèvements des Croquants du
Périgord, sous Henri IV et Louis XIII, et puis
aussi toutes les vieilles histoires de la Forêt
Barade qu’il connaissait à fond.
Ainsi se passaient honnêtement les moments
de loisir à La Granval, lorsque Bonal commença
à s’habituer à sa nouvelle vie.
Dans les premiers temps, la tristesse le tenait
fort, et il ne parlait guère ; mais peu à peu sa
peine s’amortit, et, en le mettant tout doucement
sur le sujet, il se laissait aller à nous entretenir
principalement de choses du passé. Et puis il
était si bon que, pour nous obliger, il l’aurait
fait tout de même, quoique n’en ayant pas
grande envie. Moi, voyant comme tout ça tour­
nait passablement, je travaillais sans souci,
content d’être plus près de Lina, sans penser
que je m’étais aussi rapproché du comte de
Xansac, ou plutôt sans être inquiet de ce rap­
prochement.
Quelquefois on entendait au loin dans la forêt
le cor du piqueur appuyant les chiens, et alors
tous mes malheurs me revenaient en mémoire,
et ma haine se réveillait, toujours chaude, tou­
jours violente, malgré toutes les exhortations
que m’avait faites jadis le ci-devant curé. C’est
le seul point qu’il n’a pu gagner sur moi, tant
il me semblait qu’en pardonnant j’aurais été
un mauvais fils. Je ne craignais rien, d’ailleurs,
car je me sentais, comme un jeune coq bien
crêté, de force à me défendre.
i5>

262

JACQUOU LE CHOQUANT

Je ne tardai pas beaucoup à en faire l’épreuve.
Un soîr d’hiver, je revenais de couper de la
bruyère pour faire la paillade à nos bestiaux. Le
jour commençait à baisser, et, dans les bois qui
bordaient le chemin que je suivais, l’ombre des­
cendait lentement. Je cheminais sans bruit, ma
pioche sur l’épaule, pensant à ma Ljna, lorsque
tout d’un coup presque, je viens à entendre
derrière moi Je pas pressé d’un cheval.
L'idée me vint aussitôt que c’était le comte de
Nansac, mais je continuai de marcher sans me
retourner. Je ne m’étais pas trompé ; arrivé à
quelques toises de moi il me cria insolemment ;
— Holà I maraud, le rangeras-tu !
Le sang me monta à la tête comme par un
coup de pompe, mais je fis semblant de n’avoir
pas ouï; seulement, lorsque je sentis sur mon cou
le souffle des naseaux du cheval, je me retournai
tout d’un coup, et, attrapant la bride de la main
gauche, de l’autre je levai ma pioche :
— Est-ce donc que tu veux écraser le fils
après avoir fait crever le père aux galères? dis,
mauvais Crozal !
De ma vie je n’ai vu un homme suasi étonné.
D’habitude, les paysans se hâtaient de se garer
de lui lorsqu’il passait, de crainte d’être jetés
à terre ou, pour le moins, d’attraper quelque
coup de fouet: aussi était-il tout abasourdi. Mais
ce qui l’estomaquait le plus, c’était ce nom de
Crozal, si soigneusement caché, ce nom de son
grand-père le maltôtier véreux, que le fils du

JACQUOU LE CROQUANT

263

Croquant lui jetait à la face en lui rendant son
tutoiement insolent.
11 mit son fouet dans sa botte et lira son cou­
teau de chasse.
Le cheval, une bêle nerveuse, grattait la terre
et secouait la tête.
■ — Lâche la bride de mon cheval, méchant
goujat I
La colère me secouait :
— Pas avant de t’avoir craché encore une
fois à la figure, misérable I le nom de ton grandpère, Crozat le voleur!
Et lâchant la bride du cheval qui se ca­
brait, je fis un saut en arrière et je me trou­
vai dans le taillis, tenant toujours ma pioche
levée.
11 resta là un moment, pâle de rage froide,
les yeux venimeux, rinçant les lèvres et cher­
chant à foncer sur moi. Mais le cheval, quoique
rudement éperonné, à la vue de la pioche levée
reculait effrayé. Alors, voyant qu’il ne pouvait
m’aborder de face, et que le bois épais me défen­
dait, le comte rengaina son couteau- de chasse,
et s’en alla en me jetant ces mots :
— Tu paieras cela cher, vermine !
— Je me fouts de toi, Crozat !
Encore ce nom qui l’affolait : il piqua son
cheval cl disparut.
Lorsque je racontai la chose à la maison,
Bonal en fut fort ennuyé, prévoyant bien que
cet homme si orgueilleux, si méchant, chercherait

a6â

JACQUOU LE CROQUANT

à se venger cruellement du pauvre paysan qui
l’avait fait bouquer.
— Il faut te tenir sur tes gardes, me dit-il,
ne pas t’aventurer du côté de l’IIerm, et surtout
ne pas passer sur sesterres, ni dans ses bois.
La première fois que vint le chevalier après
cette affaire, Bonal la lui raconta tout du long.
Ayant ouï, lui, dit en manière de résumé :
— Ça ne m’étonne pas :
Grands seigneurs, grands chemins,
Sont très mauvais voisins.

Je sais bien que ce Nansac est un grand
seigneur de contrebande, mais ceux-là ne sont
pas les meilleurs 1 On dirait, continua-t-il, que
ça tient au château ; les seigneurs de l’IIerm
ont toujours été plus ou moins tyranneaux :
témoin celui de la Main de cire .
— Ab! oui... C’est une vraie légende de
Tour du Nord, dit Bonal, mais encore que ce
ne soit sans doute qu’un conte, j’en suis pour ce
que j’ai dit à Jacquou déjà : qu’il se méfie de
ce mauvais.
— C’est aussi mon avis, fit le chevalier.
D’ailleurs, je ne suis pas inquiet, il est de
taille à se défendre. Le comte a sans doute
quelques avantages, comme d’ctre mieux armé
que lui, mais :
À vaillant homme, courte épée !

Suivant ces conseils, et aussi mon idée, de là

JACQUOU LE CHOQUANT

265

en après, je pris quelques précautions, lorsque
j'allais dans les parages où je risquais de ren­
contrer le comte de Nansac. J’emportais un bon
billou, qui est autant à dire comme une bonne
trique, ou bien un vieux fusil à pierre qui
venait de l’aïeul de Bonal, mais dont lui 11e s’était
jamais servi, n’ayant de sa vie, ainsi qu’il
disait, tué aucune créature vivante. Au reste,
que je fusse loin ou près de la maison, j’avais
toujours dans ma poche le couteau de mon père
dont la lame mesurait dans les six pouces, et avec
lequel j’avais fait reculer Mascret, encore que je
ne fusse alors qu’un enfant. Ainsi précaulionné,
je fus six ou huit mois sans revoir le comte, si
ce n’est une fois au loin. De temps à autre,
j’apercevais bien Mascrct ou l’autre garde qui
avaient l’air de m’épier à distance, mais de
ceux-là, je ne me souciais guère, et puis j’avais
autre chose en tête qui me distrayait d’eux.
Lorsqu’on est amoureux, toutes les idées se
tournent du côté de la bonne amie, et les pas
font comme les idées : aussi je ne perdais aucune
occasion de voir Lina. Sa mère essayait toujours
de m’amadouer, et pour ce faire elle s’attifait
tant mieux qu’elle pouvait, etn’cn était que plus
laide, ce dont je riais en moi-même, pensant au
dicton du chevalier :
A vieille mule, frein doré.

Quelquefois le dimanche, suivant toujours sa

266

JACQUOU LE CROQUANT

pensée, elle me faisait entrer chez eux en revenant
de la messe, et même, des fois, me conviait à
manger la soupe. Moi, je connaissais bien son
manège, mais je ne refusais pas, pour être plus
longtemps avec Lina. Après déjeuner, la vieille
me promenait dans le bien, sous couleur de voir
comment le revenu sc comportait. En faisant
notre tour, tandis que Lina vaquait au ménage,
elle trouvait toujours moyen de me faire entendre
que je lui convenais, et qu’elle voudrait bien que
je fusse chez eux. Elle m’indiquait une terre
restée en friche ou une vigne qu’on n’avait pas
eu le temps de biner, faute d’un homme à la
maison.
— C’est malheureux, disait-elle, que ça sc
trouve comme ça, que tu ne puisses pas sortir
de La Granval. Tu vois, nous avons un grand
bien, qui donnerait le double de revenu s’il y
avait chez nous un jeune homme vaillant comme
toi. Et puis enfin, en travaillant pour nous
autres, tu travaillerais pour toi, puisque la Lina
te trouve à son goût et que nous n’avons qu’elle
de famille.
Et ce n’était pas seulement le bien qu’elle
me montrait, mais les étables, le grenier garni
de blé, le cellier où il y avait une trentaine
de charges ou demi-barriques de vin, vieux en
partie, car Gérai avait toujours eu cette coutume
d'en garder de chaque récolte pour le faire vieil­
lir. Jusqu’aux lingcrcs bondées de linge, jusqu’aux
cabinets pleins d’affaires elle me montrait ; et

JACQUOU LE CROQUANT

267

même, un jour, ouvrant une tirette de la grande
armoire dont la clef ne la quittait jamais, elle
me fit voir un petit sac de cuir, plein de louis
qu’elle étala comme pour me décider :
— Toul ça serait à toi plus Lard, mon ami !
Quand le diable tient les femmes sur l’âge,
comme ça, il leur fait perdre la tête. 11 le faut
bien, car la Malbive, qui avait dans les quarantesept ou quarante-huit ans, qui n’était pas belle,
il s’en faut, étant brèche-dents, ayant le nez
pointu et les yeux rouges, se figurait qu’en me
montrant quelle était riche, ça me rendrait
aveugle el canaille en même temps.
Lorsque je me trouvais seul avec Lina, je lui
contais tout ce que faisait sa mère pour m’at­
tirer chez eux, sans lui expliquer, ça se com­
prend, le pourquoi de tant d’amitiés. Et lors, la
pauvre drôle me disait :
— Vois-tu, Jacquou, je t’aime bien, et tu
penses si je serais contente que lu demeures avec
nous autres, en aLLendant que nous nous mariions ;
mais si tu faisais une chose comme ça, si tu
abandonnais un homme comme le curé Bonal
qui t’a sauvé de la misère, qui t’a appris toul
ce que tu sais, jamais plus je ne te parlerais.
— Sois tranquille, ma Lina, je me couperais
un doigt plutôt que de faire une telle coquinerie.
Et pourtant, combien j’aurais été heureux de
vivre à ses côtés et de travailler pour elle! Tou­
jours avec scs mêmes intentions, la Malbive me
demandait, des fois, pour leur aider à faire les

1

268

JACQUOU LE CROQUANT

foins, ou à fouir les vignes, ou pour quelque
autre travail pressé. Et moi, content tout de
même de leur rendre service, et surtout joyeux
d’être près de Lina, j’y allais, avec le congé de
Bonal. Et lorsque j’étais venu faire des labours
d’hiver, le soir, à la veillée, j’aidais à peler les
châtaignes, cL je m’en allais lard, car jamais la
Lina n’aurait mis les tisons debout dans la che­
minée, comme font les filles qui veulent congédier leur galant.
Un jour, comme j’y fus de bonne heure leur
aider à vendanger, Lina se préparait à faire du
pain et je la regardais faire en mangeant une
frotte d’ail avec un raisin, avant d’aller à la vigne.
D’abord, elle arrangea son mouchoir de tête de
manière à cacher tous ses cheveux, puis elle
releva ses manches jusqu’à l’épaule et se savonna
bien les bras et les mains à l’eau tiède, et après
les rinça à l’eau froide, que je lui faisais couler
dessus avec le tuyau du godet. Ensuite, s’étant
bien nettoyé les ongles, elle prépara le levain,
vida de la farine, puis de l’eau chaude et com­
mença à pétrir. C'était une joie de la voir faire:
elle maniait d’abord la farine, la mêlant à l’eau
tout bellement; puis, quand la pâte fut liée, elle
la prenait comme à brassées, la soulevait et la
rejetait fortement dans la maie. Ses beaux bras
ronds, un peu hâlés au-dessus du poignet, d’un
joli blanc rosé plus haut, s’enfonçaient vigou­
reusement dans la pâte qui collait à la peau,

JACQUOU IÆ CROQUANT

26q

glqante, et qu’elle détachait avec son doigt en
ratissant. « Ali! me pensais-jc en la voyant
ainsi, quel plaisir de planter le couteau dans la
tourte enfarinée, de manger le pain savoureux
de sa ménagère, ce pain qu’elle a fait de ses
mains, qu’elle a parfumé de la bonne odeur de
sa chair! Quel bonheur de communier autour de
la table de famille, enfants et tous, avec ce pain
de bon froment dans lequel elle a mis, pour
ainsi parler, quelque chose de son affection ! »
El, rêvant à cela, je nous voyais déjà, Lina et
moi, soupant avec une troupe de petits drôles...
Mais les choses ne marchenL pas à la fantaisie
des hommes; ça irait trop bien, ou peut-être,
des fois, plus mal. Pendant longtemps, la Ma­
thive m’entretint de ses desseins et me fit reluire
des espérances qui me réjouissaient le cœur,
quoique je visse bien qu’elle n’était pas franche
en me parlant de Lina : tant nous sommes aisés
à nous laisser piper en pareille affaire ! Elle ne
tarda pas d’ailleurs à changer de langage. Un
dimanche, c’était le jour de la Chandeleur,
comme j’étais sur la place, devant l’église de
Bars, attendant à l’accoutumée la sortie de la
messe, la vieille m’aborda et, me tirant à part,
sans plus me lanterner, me dit que, sur mon
refus plusieurs fois répété, elle avait loué un
domestique, et que, par ainsi, je devais com­
prendre que les projets qu’elle m’avait fait entre­
voir ne pouvaient plus tenir : elle le regrettait
fort, ses préférences ayant toujours été pour moi.

270

JACQTJOU T.E CROQUANT

— À cette heure, conclut-elle, il n’est plus 'a
propos que tu parles à Lina.
Oyant ça, je restai tout ébahi, la regardant
fixement, comme si je n’avais pas compris.
Pourtant, bientôt je me repris et lui dis que,
s’il ne m’était plus permis de parler à sa fille,
personne au monde ne pouvait m’empocher de
l’aimer, tant que j’aurais vie au corps.
— Pour ça, me dit-elle, je n’y peux rien ;
mais je ne veux plus que tu fréquentes à la mai­
son, ni que tu la voies dehors.
Ayant ainsi prononcé, la Malbive s’en alla
rejoindre sa fille qui me regardait tristement de
loin, et moi, je m’en fus tout déferré.
Ce domestique qu’elle avait loué était un
garçon de la Séguinie, qui avait travaillé chez
eux comme journalier et qui lui avait convenu.
C’était un fort ribaud qui avait les épaules larges,
le corps trapu, la figure bête, el avec ça voulait
faire le faraud. Pour le reste, c’était une brute
incapable de bons sentiments, et, à part son
intérêt, ne voyant que les choses qui lui cre­
vaient les yeux. Aussitôt quJil s’aperçut que la
Malbive le voyait d’un bon œil, et ça fut d’abord,
il se mit à trancher du maître, et se donna des
airs de commander. Il fut bientôt nippé comme
un coqueplumet de village, avec de bonnes che­
mises de toile demi-fine, une cravate de soie,
un chapeau gris, une belle blouse et des bottes.
Il n’était pas depuis un mois à Puypautier,
qu’il connaissait le sac aux louis d’or de la

JACQUOU LE CHOQUANT

2.7I

Mathive et les lui faisait danser très bien. Tous
les voisins connurent bientôt ce qu’il en était;
pourtant, d’après les conseils de la vieille, il
faisait semblant de parler à Lina, pour cacher
son jeu, mais il était trop bête pour tromper qui
que ce fût.
Ma pauvre bonne amie, elle, était comme moi
bien ennuyée, et d’autant plus qu’elle comprenait
ce qui se passait, quoiqu’elle n’en dit rien. Mais
que faire ? Gérai était toujours dans le canton du
feu, ne pouvant guère se remuer et n’ayant plus
trop ses idées : ce n’élait donc pas lui qui pou­
vait mettre ordre à ça. Malgré que la mère de
Lina le lui eût défendu comme à moi, nous
trouvions moyen de nous voir quelquefois, ce
qui n’étonnera personne. Alors elle me racontait
ses peines, et je tâchais de la consoler et de
lui faire prendre patience, en lui disant que tout
cela n’aurait qu’un temps. Mais, pour dire le
vrai, ça n’en prenait pas le chemin : plus ça
allait, plus ce goujat prenait de la maîtrise dans
la maison, par la folie de la Mathive. Si quel­
quefois elle n’agréait pas quelque chose qu’il
avait en tête, il parlait d’abord de s’en aller, et
la vieille bestiasse de femme cédait et le laissait
agir ; bref, c’était lui qui coupait le farci, comme
on dit de ceux qui font les maîtres.
Encore qu’il fût bête, comme je l’ai dit, ce
garçon, qui s’appelait Guilhem, comprit, au bout
de quelque temps, qu’avec la vieille il pourrait
avoir beaucoup de choses, lui soutirer des louis

2^2

JACQUOU LE CHOQUANT

d’or, un à un, pour aller s’ivrogner le dimanche
à Bars, le mardi à Thenon, et puis riboler aux
ballades des paroisses de par là, mais que pour
ce qui était du bien, qui appartenait tout à Gérai,
il reviendrait à la Lina, puisque le vieux l’avait
reconnue en se mariant avec la Matliive. Et
c’était ce bien qui lui faisait surtout envie, à ce
galapian, parce qu’il se disait que, Gérai venant
à mourir, ce qui fut peu après, Lina resterait
maîtresse de tout, et alors, adieu les bom­
bances ! il lui faudrait filer. Aussi faisait-il
l’empressé près d’elle, devant les gens surtout,
et disait à la vieille, piquée de jalousie, quoique
elle-même lui eût conseillé de jouer ce jeu, que
c’était un semblant pour empêcher le monde de
babiller. La Mathive enrageait d’être obligée de
supporter ça et passait sa colère sur sa fdle, ne
décessant de crier après elle, et, des fois, lui don­
nant quelque bulle.
Au bout de quelque temps, cherchant tou­
jours à en venir à ses fins, Guilhem disait à la
Mathive que le seul moyen de faire poser la
langue aux gens, c’était de le faire marier avec
Lina. Mais la vieille n’entendait pas ça et se
récriait haut. Elle supportait bien à toute lorce
que son goujat fît la mine de courtiser sa fille;
quant à les marier ensemble, c’était une autre
affaire.
L’autre avait beau l’assurer qu’il en serait
après le mariage comme avant, et que ce qu’il
en disait, c’était dans son intérêt à elle, afin que

JACQUOU LE CROQUANT

2"3

personne ne pût la diffamer : tout ça, c’était inu­
tile. La gueuse se doutait qu’une fois marié
avec Lina, Guilhem la laisserait là, et elle refu­
sait fort et ferme. Alors lui, coléré, la rebutait
grossièrement, et, plus elle lui faisait bien, plus
elle le mignardait pour l’apaiser, plus il la
rabrouait durement. La pauvre Lina recevait le
contre-coup de tout ça, car sa mère l’avait prise
en haine, de manière qu’elle en vint jusqu'à
la battre. Moi, qui savais ce qui en était, soit
par elle, soit par la Bertrille, je m’ennuyais
grandement de la savoir malheureuse comme ça
et je m’en tourmentais au point de n’en pas dor­
mir, des fois toute une nuit. 11 me.venait souvent
à l’idée de corriger ce Guilhem, et les mains me
démangeaient; mais Lina me suppliait de n’en
rien faire, et moi je ne bougeais pas, de crainte de
la rendre plus malheureuse encore.
Pourtant, un jour, n’y tenant plus, je le
jointai dans un coin, àTlienon, et je lui signifiai
que, pour ce qui était de la Mathive et de ses
louis d’or, il pouvait en disposer à son plaisir,
cela je m’en moquais; que, quant à Lina, je
lui défendais de s’occuper d’elle en rien.
— Fais attention, continuai-je, que si tu as le
malheur de lui faire soit des misères, soit des
amitiés, j’aurai ta peau !
Il était pour le moins aussi fort que moi; seu­
lement il était lâche, et il me jura ses grands
diables qu’il ne lui avait jamais tenu de propos
reprochables, ni en bien, ni en mal. Tout ce

!

•î'j'l

JACQUOU LE CROQUANT

qu’il avait fait, c’était d’empêcher sa mère de la
tracasser.
— Tu peux le lui demander, à la Lina ; ellemême le le dira.
— Te voilà toujours prévenu ! lui dis-je en
m’en allant, dégoûté de sa couardise et de sa
fausseté.
Sur ces entrefaites, il nous arriva un grand
malheur à La Granval. Un matin, comme il
sortait de la maison pour aller ramasser des
marrons, Bonal tomba raide d’une attaque.
L’ayant porté sur son lit, je lui fis respirer du
vinaigre, tandis que la Fantille lui soulevait la
tête ; mais il mourut au bout de quelques minutes
sans avoir repris connaissance.
Le vieux Jean étant survenu à ce moment,
apres les premières complaintes je le priai de
s’en retourner aux Maurezies et de dépêcher un
de scs voisins à Fanlac, prévenir M. le che­
valier de Galibert. Moi, je m’en fus faire la
déclaration chez le maire et en même temps
commander la caisse.
Quand je revins, Jean était déjà là, et tous
trois avec Ja Fantille, nous restâmes à veiller le
mort. Ordinairement on donne aux défunts leurs
plus beaux habits; mais nous n’avions pas eu à
le faire, Bonal n’ayant d’autres vêtements que
ceux qu’il avait sur le corps. Quelquefois la
Fantille lui disait :
— Vous feriez bien de vous faire faire d’autres

JACQUOU LE CHOQUANT

2^5

habillements. Lorsque vous vous mouillez, vous
n’avez pas seulement pour changer.
Et lui, répondait :
— Quand ceux-ci seront usés... peut-être n’en
aurai-je pas besoin! ajoutait-il, en souriant un
peu.
Tel donc qu’il était vêtu tous les jours, il était
étendu sur le lit. Sa figure était calme, et, n’était
cette pâleur de cire, on eût dit qu’il dormait. Ses
traits s’étaient comme affinés, les ailes de son
nez un peu fort s’étaient amincies, sa bouche
était close doucement, et la trace des chagrins
qui assombrissaient parfois son visage, avait dis­
paru depuis qu’il était entré dans le repos éternel.
La Fantille avait gardé quelques bouts de cierge
pour les temps d’orage, et en avait allumé un, près
du lit, sur une petite table recouverte d’une
touaille, où il y avait aussi un brin de buis des
Rameaux, trempant dans une assiette pleine
d’eau bénite. Mais, si ce n’est Jean, personne
n’était venu asperger le mort, car nous étions
isolés au milieu de la forêt; et puis, il faut le
dire, les gens avaient, je ne dis pas tout à fait
peur de Bonal, mais ils sentaient quelque répul­
sion pour lui, comme curé défroqué, quoique
ce fût bien contre son gré, qu'il l’était, le
pauvre homme.
Après une pénible après-midi, la nuit vint de
bonne heure, comme en automne, et nous trouva
là toujours tous trois. La lumière du cierge
tremblotait sur le lit mortuaire, et nous éclairait,

276

JACQUOU I.E CROQUANT

nous autres assis auprès, laissant dans la vaste
chambre des coins obscurs qui nous envelop­
paient d'ombre. La Fantille égrenait son cha­
pelet, et nous deux Jean, nous songions triste­
ment, écoutant machinalement sur nos têtes un
cussou, autrement un ver, qui faisait grincer sa
tarière dans une poutre : gre, gre, gre... et
échangeant parfois à voix basse quelques mots
qui rompaient à peine le silence funèbre.
Sur les sept heures du soir, nous ouïmes les
pas d’un cheval dans la cour, et j’y fus avec
Jean : c’était le chevalier. Tandis que Jean
menait la jument à l’étable, je le conduisis à la
chambre mortuaire, et lui pris son manteau.
— Pauvre ami ! dit-il en approchant du lit.
Et se penchant, il embrassa pieusement le
front glacé du mort. S’étant relevé, il me demanda
comment c’était arrivé, et, après que je lui eus
narré ce malheur, il s’assit sur la chaise que la
Fantille lui avait avancée, et nous restâmes tous
quatre muets et songeurs.
Il faisait mauvais temps ; le vent soufflait au
dehors, passant sur les gros noyers avec un
bruit de rivière débordée, et, filtrant sous les
tuiles, gémissait en haut sous la porte du grenier,
qui battait parfois, mal fermée. De temps en
temps, une rafale faisait crépiter la pluie sur les
vitres et s’engouffrait avec bruit dans la vaste
cheminée. Nous nous regardions alors, disant :
« Quel temps ! »
Ainsi s’écoula cette longue nuit. Moi qui ne

I

‘I

«ij;

;

277

JACQUOU JÆ CROQUANT

l’avais pas de coutume, ne pouvant rester aussi
longtemps assis, je me levais et j’allais dans la
cour me remuer les jambes, et, tandis que le
vent me fouettait la figure, je regardais passer,
au ciel mantelé de gris, de gros nuages noirs qui
s’enfonçaient dans la nuit.
Lorsque la pointe du jour parut à travers les
vitres, faisant pâlir la flamme du cierge qui nous
éclairait, le. chevalier me demanda si j’avais fait
le nécessaire pour l’enterrement. Je lui répondis
que, hormis la déclaration au maire et la caisse
qui était commandée, je n’avais rien voulu faire,
attendant son avis. Et alors, je lui expliquai que
Bonal nous avait dit souvent qu’il voulait être
enterré au bout de l’allée, sous ce gros marron­
nier qui avait été planté le jour de la naissance
de son père, et qu’il serait bien à propos de suivre
ses désirs, d’autant plus que, si on le portait au
cimetière, le curé, par haine, le ferait mettre dans
le triste coin foisonnant d’orties et de ronces,
réservé pour ceux qui se détruisaient.
Le chevalier pensa un instant, puis me dit :
— Qu’il soit fait selon la volonté de notre
pauvre défunt. Je connais le maire, il n’est pas
homme à s’inquiéter d’un petit accroc à la loi
que peut-être même il ignore; d’ailleurs, s’il y
a ensuite quelque difficulté, je tâcherai d’arranger
cela.
Ayant ouï ces paroles, je sortis, et, prenant
une pioche et une pelle, je m’en allai par l’allée.
La pluie avait cessé ; le temps était frais, et, dans
16

278

JACQUOU LE CROQUAKT

la petite combe au-dessous de La Granval, flottait
au-dessus des prés pleins de flaques d’eau blan­
châtre, une buée légère venant de la fontaine.
Le ciel rougeoyait du côté du levant, et le souille
humide du matin faisait choir lourdement les
feuilles mouillées et les bogues vides. Arrivé au
pied du gros marronnier, je commençai à creuser
tristement la fosse en pensant que c’était le der­
nier service que je rendais au défunt à qui je
devais tant.
Sur les dix heures, ayant achevé, je revins à
la maison, et, au moment où j’ouvrais la bar­
rière de la cour, je vis venir la demoiselle Her­
mine, sur sa bourrique touchée par Cariol. En
entrant dans la chambre mortuaire, elle prit le
rameau de buis, jeta de l’eau bénite sur le corps,
et puis s’agenouilla tout contre le lit, la tête
penchée, et pria longuement. Lorsqu’elle se
releva, elle essuya ses yeux et, regardant le
mort, elle dit :
— À cette heure, ses peines sont finies!
Sur le midi, la Fantille, qui avait mis une
poule au pot, fit prendre un peu de bouillon à
la demoiselle Hermine qui ne voulut rien de
plus ; mais le chevalier mangea un peu de soupe
et but un verre de vin.
Vers deux heures, le juge de paix vint avec
son greffier poser les scellés. Il nous laissa
prendre des draps dans la lingère pour ensevelir
le défunt, et puis ferma tout, les cabinets, les
tiroirs et les placards. Ayant fait, il s’entretint

JACQUOU UE CROQUAIT

279

un moment avec le chevalier en se promenant
autour de la maison, et puis s’en retourna.
Le menuisier n’arrivant pas, je m’en fus au
devant el, peu après, je l’aperçus au loin, mar­
chant derrière son bardot qui portail la caisse
en travers attachée, lui se tenant paresseusement
au bacul. Arrivés à la maison, je posai la caisse
dans la chambre et, étant entré dans la ruelle
du lit, le chevalier étant de l’autre coté, nous
passâmes un drap sous le corps en commençant
par la tête, et puis tous quatre, avec Cariol et
Jean, nous l’enlevâmes du lit pour le coucher
dans le cercueil où la demoiselle Hermine avait
placé un oreiller. Puis, ayant dil notre dernier
adieu au pauvre ci-devant curé Bonal, le linceul
fut rabattu sur lui; après quoi, le menuisier
ajusta le couvercle et se mit à le clouer. Ces
coups de marteau dans cette chambre où jusqu’à
ce moment on n’avait parlé qu’à voix basse,
comme de crainte de réveiller le mort, avaient
quelque chose de brutal qui faisait peine à ouïr.
Cependant le jour tirait à sa fin : après avoir
mis la caisse sur deux chaises, nous passâmes
des serviettes tordues par-dessous et nous sor­
tîmes de la maison. 11 n’y avait pas un étranger,
personne, à la réserve de deux vieilles men­
diantes des environs, à qui Bonal portait de
lemps en temps quelque tourte de pain ou un
morceau de lard pour leur soupe.
Tandis que nous autres, portant le cercueil,
nous marchions dans l’allée d’un pas lourd et

2§O

JACQUOU LE CROQUANT

cadencé, ces deux vieilles, leur chapelet à la
main, suivaient la demoiselle Hermine, et la
Fantille qui portait l’eau bénite. Une bise aigre
soufflait de l’est, faisant flotter le drap qui cou­
vrait la caisse et soulevant nos cheveux. Des
feuilles mortes, détachées des châtaigniers, tom­
baient sur le drap blanc, comme une marque de
deuil des choses inanimées. Des pies criardes
volaient haut, luttant contre le vent pour gagner
leur gîte de nuit. Âu loin, on entendait la corne
d’appel d’un berger et les meuglements d’un
bœuf revenant de l'abreuvoir. Le soleil, prêt à
descendre sous l’horizon, était caché par des
nuages barrés de noir, et une sorte de vapeur
grise tombait sur la terre aux approches de
l'heure nocturne. Gomme nous étions près du
fond de l’allée, le vent nous apporta le son loin­
tain des cloches de Saint-Geyrac qui sonnaient
l’Ave Maria. Il semblait que la voix de la reli­
gion, s’élevant au-dessus des misères de celte
terre, bénissait le pauvre prêtre victime des haines
de ses confrères. Arrivés au bord de la fosse,
le cercueil fut posé sur les déblais, et nous atten­
dîmes.
Alors M. de Galibert, debout, prenant un livre
des mains de sa sœur, récita le De Profundis et
les prières pour les morts; et tous, nous asso­
ciant à son intention, nous adressions notre der­
nière pensée à l’homme honnête et bon qu’avait
été Bonal. Les prières achevées, nous descen­
dîmes le cercueil dans la fosse, et le chevalier,

28l

JACQUOU LE CHOQUANT

ayant dit un dernier adieu au mort, prit le
buis et jeta quelques gouttes d’eau bénite dessus,
puis une poignée de terre. Nous autres, après
lui, nous en fîmes autant et, tandis que la terre
tombait avec un bruit sourd sur la caisse, la
demoiselle Hermine, à genoux, priait avec fer­
veur.
Après qu’aidé de Cariol j’eus comblé la fosse,
tout le monde rentra à la maison. Puis le cheva­
lier et sa sœur s’en retournèrent à Fanlac pré­
cédés de Cariol qui portait un falot. Les deux
vieilles, ayant reçu l’aumône accoutumée, rega­
gnèrent leurs cabanes; Jean s’en retourna chez
lui, et nous restâmes seuls la Fantille et moi.
Le lendemain matin, j’allai lever des glèbes
pour gazonner la tombe de Bonal et, tandis que
la Fantille faisait une croix avec du buis pour
la poser dessus, je me remis au travail, car,
quoique la mort soit entrée dans une maison,
les survivants sont bien obligés de reprendre le
train habituel.
Lorsque le juge de paix revint lever les scel­
lés, il était accompagné d’un quidam, demipaysan, moitié monsieur, qui, à ce que nous
dit le greffier, était un cousin troisième de Bonal.
Cet homme me regardait d’un mauvais œil, et sa
femme aussi, parce qu’ils avaient ouï dire que
leur cousin m’avait donné tout son avoir. Moi,
je n’en savais du tout rien et même je n’y avais
jamais pensé, mais le chevalier, qui connaissait
16.

282

JACQUOU LE CROQUANT

les intentions du défunt, l’avait laissé entendre
au juge, lors de la pose des scellés, et ces choses
restent difficilement tout à fait secrètes.
La lingère ouverte, dans le tiroir du milieu,
dont la clef fut trouvée entre deux draps, le juge
découvrit un papier qui était le testament et,
l’ayant ouvert, il lut :
« Je donne et lègue à Jacques Ferrai, dit
Jacquou, tous mes biens meubles et immeubles
sans exception, à la charge de garder, de nourrir
et d’entretenir avec lui, comme sa propre mère,
ma servante Fantillc durant sa vie.
» BONAL,

» ancien curé de Fanlac. »

Le cousin fîL une exclamation de dépit, et sa
femme, qui déjà s’approchait de la lingère pour
voir s’il n’y avait pas d’argent, me jeta un re­
gard furieux comme si elle allait me sauter à
la figure.
— Malheureusement pour Jacquou, ajouta le
juge, le testament n'est pas valable parce qu il
n’est pas daté.
— Tu vois, mon garçon, fit-il en me mon­
trant le papier. Nous allons continuer, ajoulaL—il, peut-être en trouverons-nous un autre.
Mais il ne trouva rien plus, au grand conten­
tement du cousin eL de sa femme qui, aussitôt la
recherche terminée, refermèrent tous les cabi­
nets, les armoires, et suivirent toute la maison

JACQUOU LE CROQUANT

ÜOO

pour se rendre compte de l’héritage. Ils mon­
tèrent au grenier voir s’il y avait beaucoup de
blé, descendirent à la cave, où il n’y avait
qu’une barrique en perce, allèrent après à la
grange estimer le bétail et tout, se gaudissant
de la bonne aubaine qui leur arrivait, car Bonal
n’avait pas d’autres parents.
— Pour ça, fit cependant la femme, je croyais
que chez un ancien curé ilyaurait plus de linge
dans les armoires.
— Et moi, ajouta l’homme, je pensais qu’il y
aurait plus de vin dans la cave, el du bouché.
Pendant ce temps, je dis à la Fantille :
— Ma pauvre, nous n’avons plus qu’à faire
notre paquet.
Et aussitôt, ne voulant pas rester une heure
de plus avec ces gens-là, tant leur cupidité me
laisaïL horreur, je rassemblai mes hardes et au­
tant en fit la Fantille. Mais, au moment de par­
tir, la femme nous dit :
— Et qu’est-ce que vous emportez dans vos
paquets?
— Rien qui soit à vous, brave femme, n’ayez
crainte.
Sortis de la maison, je demandai à la Fantille:
— Où pensez-vous aller à cette heure?
— Et où veux-tu que j’aille, si ce n’est chez
M. le chevalier? Ils me garderont bien jusqu’à ce
que j’aie trouvé une place, ajouta-t-elle triste­
ment.
Pauvre Fantille 1 elle approchait de la soixan-

28'|

.tacquou le croquant

taine, et n’était plus bien leste, et il lui fallait
aller se louer chez des étrangers, au moment
où elle aurait eu besoin d’un peu de repos.
— Je vais donc vous accompagner, lui dis-je;
mais auparavant nous allons passer chez Jean,
j’y poserai mon paquet.
Arrivés aux Maurezies, je contai à Jean l’his­
toire du testament, et alors il dit :
— Bonal était tellement honnête, qu’il croyait
que c’était assez de faire connaître sa volonté.
Il était bien savant en beaucoup de choses, mais
il ne savait pas celte loi, le pauvre ! Que veuxtu, il a eu la volonté de te bien faire, tu lui
dois la meme obligation.
— Ainsi fais-je, Jean ; je vous certifie que je
me souviendrai toujours de lui avec la même
reconnaissance que si sa volonté était faite.
— Maintenant, reprit Jean, je ne sais pas ce
que tu prétends faire : mais, toujours, tu peux
rester ici ; tu auras du pain et tu ne coucheras
pas dehors.
— Merci, mon Jean, je veux bien, pour.le
moment; mais, par avant, il me faut accompa­
gner la Fantille jusqu’à Fanlac.
Et, posant mon petit paquet, je pris celui de
la vieille femme, qui était assise sur le banc, les
mains croisées sur ses genoux, la tête penchée.
Alors, elle se leva et nous nous en allâmes
vers Fanlac, moi ayant en bandoulière le vieux
fusil de Bonal qu’il m’avait donné.
En cheminant, je pensais, à part moi, que le

JACQUOU LE CHOQUANT

285

chevalier et la demoiselle voudraient peut-être
me garder, par pure bonté, car leur bien n’était
pas tel qu’ils eussent besoin d’un autre domes­
tique dans la réserve que Cariol. Mais j’avais
la fierté de ne pas vouloir leur être à charge,
sachant que leur cœur était plus grand que leur
bourse et me sentant, d’ailleurs, bien capable
de gagner ma vie. Et puis je ne pouvais me
faire à l’idée de m’éloigner de Lina, voulant être
à portée de la secourir, si sa mère la rendait
trop malheureuse. Aussi, lorsque après avoir
marché bien longtemps nous fûmes a la Blaugie,
je dis à la Fantille :
— Vous voici bientôt rendue ; je vais m’en
retourner pour ne pas me mettre à la nuit.
— Et donc, tu ne viens pas jusqu’à Fanlac
conter ce qui s’est passé à M. le chevalier?
— Ma pauvre Fantille, vous le lui conterez
bien; moi, je n’irai pas d’aujourd’hui : voyez,
le soleil baisse déjà... Allons, adieu I Dans
quelques jours je viendrai.
Et, la quittant, je m’en revins aux Maurezies.
La maison de La Granval était une grande
belle maison bourgeoise comparée à celle de Jean
qui n’avait qu’une chambre seulement, éclairée
par un petit fenestrou. Pour tout plancher, c’était
la terre battue, avec des creux par places, et des
bosses là où les sabots laissaient la boue du
dehors. Dans un coin, un mauvais lit ; au milieu,
une vieille table et un banc ; contre le mur
décrépi, un méchant coffre piqué des vers; sous

a86

JACQUOU LE CROQUANT

la table, une ouïe aux châtaignes et une mar­
mite; dans l’évier, une seille de bois, et c’était
tout. La cheminée basse et large fumait à tous
les vents, car les poutres et les planches du gre­
nier étaient d’un noir luisant: il me semblait
être revenu à Combenègre.
Quand j’arrivai, il était tard déjà. A la clarté
de la flamme, je vis Jean assis dans le coin de
l’âtre, attisant le feu sous la marmite pendue à
la crémaillère.
— J’ai fait un peu de soupe, me dit-il, elle doit
être cuite ; làis-lui prendre le boût, moi je vais
tailler le pain.
Et, se levant, il ouvrit la grande tirette de la
table et eu sortit le chanteau; puis se mit à
tailler le pain dans une soupière de terre brune
recousue en plusieurs endroits.
— Tu vois, — me dit-il, en me montrant le
chanteau creusé au milieu et qui avait deux cornes
comme la lune nouvelle. —j’ai mauvaises dents,
je ne peux manger que la mie ; toi, tu mangeras
les croustels.
J’avais grand faim, n’ayant guère mangé
depuis deux jours, tant la mort de mop pauvre
Bonal m’avait troublé. Mais, lorsqu’on est jeune,
on a beau avoir de la peine, bientôt l’estomac
réclame. J’avalai donc deux pleines assiettes de
soupe, pointues ; mais pas moyen de faire ce
chabrol qui nous sauve, nous autres paysans :
Jean n’avait point de vin, ni même de piquette.
Après avoir achevé ma soupe, je coupai un

JACQUOU LE CHOQUANT

287

gros morceau de pain, et je fis une bonne frotte,
en ménageant le sel qui était cher en ce lemps-là.
Ayant fini, je bus un coup d’eau au godet et il
fut question d’aller se coucher. Le lit de Jean
était mauvais, car il n'avait qu’une paillasse
bourrée de panouille de maïs et puis de feuilles
de bouleau pour les douleurs, et par-dessus une
couette; mais il était très large, presque carré,
comme ces lits anciens où l’on couchait quelque­
fois quatre, et je dormis là comme un loir en
hiver.
Le lendemain, je m’en fus rôder autour de
Puypautier pour tâcher de voir Lina, épiant de
loin le moment où elle mènerait ses bêtes aux
champs. Lorsque je la vis sortir delà cour, chas­
sant ses brebis et sa chèvre devant elle et tour­
nant vers la grande combe, au-dessous du vil­
lage, j’allai me cacher dans un bois avoisinant,
le long duquel il y avait un talus plein de buis­
sons, de prunelliers et de vignes sauvages, où
elle vint se mettre à l’abri du vent. De ma
cache, je la voyais filer sa quenouille, levant
les yeux de temps en temps, pour s’assurer que
ses bêtes ne s’écartaient pas. Quelquefois elle
lâchait de filer, laissant pendre la main qui
tenait le fuseau, et paraissait songer triste­
ment. À ses pieds, son chien était assis, sur­
veillant le troupeau, et, à quelques pas d’elle,
sa chèvre, dressée contre un gros tas de pierres
ou cheyrou, couvert de ronces, broutait active­
ment en agitant sa barbiche brune. Le lieu était

29°

JACQUOU LE CHOQUANT

fois que nous nous aimerions jusqu’à la morl,
quoi qu’il pût arriver, j’embrassai une dernière
fois ses beaux yeux humides, et je m’en fus à
travers les bois pour n ôtre pas vu.
Les choses allèrent ainsi quelque temps : Lina
toujours ennuyée, prenant patience pourtant,
moi toujours tracassé de la savoir malheureuse.
Malgré ça, je cherchais à gagner ma vie pour
ne pas être à charge à ce pauvre Jean, mais ce
n’était guère le moment de trouver du travail.
Voyant ça, comme Jean avait quelques quarlonnées de terre autour des Maurezies, restées en
friche parce qu’il était trop vieux pour les tra­
vailler, je m’y embesognai, et, n’ayant pas de
bétail, je les labourai à bras, et je les ense­
mençai, quoiqu’il fût un peu tard. Puis l’hiver
vint, le mauvais temps, et le travail cessa tout
à fait. Alors je m’ingéniai à trouver les moyens
d’apporter quelques sous à la maison. Ayant
rencontré, un jour, à une foire de Roufïignac,
un homme qui avait entrepris une fourniture
de bois de bourdaine, que nous appelons pudi,
dont le charbon sert à faire la poudre, je me
mis à en couper pour son compte. Mais le jeanfesse ne me le payait pas cher, et il me fallait
bien me galérer dans les fourrés et faire bien
des petits fagots pour avoir un écu de cent sous.
Aussi ma principale ressource fut la chasse.
Par les temps de neige, le soir lard, ma lan- '
terne sous ma blouse, ma palette sous le bras,

JACQUOU LE CROQUANT

291

j'allais chasser les oiseaux à l’allumadc, comme
faisait mon défunt père. Dans le jour, je tuais
quelques perdrix en les attirant avec un appeau;
ou bien, par un beau clair de lune, j’allais au
guet du lièvre sur les postes de la forci. Je
passais quelquefois des heures entières à une
cafourche sans rien voir, assis au bord d’un
fossé, mon fusil abrité, triboulant sous la mau­
vaise limousine de Jean, toute percée et déchirée.
D’autres fois, j’étais plus heureux, et dans le sen­
tier, je voyais venir un bouquin le nez à terre,
cherchant la trace d’une hase, et alors mon
coup de fusil, assourdi par les brumes de la
nuit, lui faisait faire la cabriole. Par tous ces
moyens, j’apportais à la maison de temps en
temps quelques pièces de vingt ou trente sous,
ou bien quelque chose qui nous faisait besoin.
Les loups ne manquaient pas dans la forêt, mais
la nuit on ne les voyait guère, car ils sortaient
de leur fort et s’en allaient rôder autour des vil­
lages pour attraper quelque chien oublié dehors,
ou forcer une étable de brebis mal close ; pour­
tant c’eût été une bonne affaire d’en tuer un, à
cause de la prime.
Un matin d’hiver, rentrant du guet à la
pointe du jour, avec un lièvre que je venais de
tuer encore chaud dans mon havresac, je pensais
au moyen d’attraper les quinze francs du gou­
vernement, lorsque je m’en vais voir les pas d’un
gros loup, dont les pieds de devant étaient for­
tement empreints dans la terre humide. « En

292

jacquou le choquant

voilà un, me dis-je, qui était chargé I » Et en
effet, ayant suivi les traces de la bête, je vis à des
endroits la marque des pattes d’un animal qui
avaient raclé le sentier. Quoique le loup emporte
facilement une brebis à sa gueule en la reje­
tant sur son épaule, allant au galop avec ça, il
se peut faire que quelquefois la proie glisse et
traîne à terre.
Dans la journée, je revins chercher les traces
de la bête, et je découvris sa rentrée dans un
grand fourré de ronces, de buissons et d’ajoncs,
où le diable n’aurait pas pu pénétrer. Ayant bien
remarqué le passage du loup à diverses fois, je
connus qu’il avait des habitudes, et, à partir de
la cafourche ou carrefour de l’Homme-Mort,
revenait à son liteau par le même chemin. Cette
cafourche était mal réputée dans le pays, comme
hantée parle diable, et chacun avait son histoire
à raconter là-dessus. Son nom lui venait de ce
que, autrefois, on y avait trouvé un homme
mort, qui, examiné avec soin par le maître chi­
rurgien de Thenon, n’avait aucune marque de
blessure. De cette circonstance, les gens avaient
conclu que c’était quelque individu venu là pour
faire un pacte avec le Diable, et qui était mort de
peur en le voyant arriver tout noir, ayant — cela
va sans dire — des cornes au front, des pieds de
bouc et des yeux luisants comme braise. D’ail­
leurs, l’endroit était bien propre à faire inventer
de pareilles histoires, car c’était un fonceau
perdu dans la forêt au milieu d’épais lialliers,

JACQUOU UE CROQUANT

traversés par des sentes de charbonniers plus
ou moins fréquentées selon les temps et qui se
croisaient juste dans ce creux.
Contre l’ordinaire des gens du pays, je n’étais
point superstitieux, et je me moquais du Diable
et de l’Àversier. Il m’est arrivé de ramasser à
cette cafourche un double liard, déposé là par
quelque fiévreux, sans avoir peur d’attraper les
fièvres, comme le croyait le pauvre imbécile qui
l’y avait apporté. Et lorsqu’en parlant pour la
chasse je rencontrais, cherchant son pain, la
vieille Guillemette, des Granges, qui passait
pour avoir le mauvais œil, ça ne me faisait pas
rentrer à la maison, comme d’aucuns. J’avais
beau voir aussi des oiseaux de mauvais présage,
comme buses, pies, graulesou corbeaux, à droite
ou à gauche, ça m’était égal. Le défunt curé
Bonal m’avait débarrassé de bonne heure de
toutes ces bêtises, de ces croyances au loupgarou, à la chasse volante, au lutin, aux reve­
nants, qui au fond de nos campagnes se trans­
mettent, dans les veillées, des grand’mères aux
petits-fils, et font frissonner les jeunes drôles et
les filles tapis au coin du feu.
Ce qui m’occupait, c’était d’avoir le loup.
Pour y arriver, je fis un afïïït au bord du
fourré tout proche la cafourche, et, sur les
minuit, j’allai attendre la rentrée de la bête
dans son fort. Mais j’avais eu la bêtise de pren­
dre le chemin qu’il suivait d’habitude, de ma­
nière que, m’ayant éventé, à une demi-portée

ag/|

JACQÜOE LE CROQUANT

de fusil il. coupa dans le taillis et je ne le vis
Pasa
...
« Sale bête, — pcnsais-jc en m’en retournant
le malin, — lu m’as enseigné : je ferai comme
toi. »
Et en effet, quelques jours après, faisant un
long détour j’entrai sous bois et j’arrivai à mon
affût par le couvert. Je reslai là, bien quaire
heures, immobile, écoutant les bruits lointains.
C’était le coup de fusil de quelque pauvre diable
au guet comme moi; le galop d’une barde de
sangliers à travers les fourrés ; le hurlement
d’une louve en folie appelant le mâle; les abois
des chiens de garde humant dans le vent les
émanations des bêtes fauves; le « clou! clou! »
dJune chouette enjuchée près de là ; le bruit
presque imperceptible, transmis par la terre,
d’une charrette cahotant lourdement sur un che­
min perdu, au cours d’un de ces charrois noc­
turnes aimés des paysans; ou bien encore de ces
rumeurs inexpliquées qui passent dans la nuit.
Autour de moi parfois, des bruits vagues ; le
battement d’ailes d’un oiseau surpris par un chat
sauvage, la coulée d’un blaireau dans le taillis,
ou le fouissement souterrain de quelque bestiole
inconnue.
Malgré ma patience, je commençais à déses­
pérer, quand tout à coup je vois venir dans le
sentier un gros animal dont les yeux luisaient
comme des chandelles. Le loup marchait douce­
ment comme une bête bien repue, qui avait fait

JACQUOT LE CHOQUANT

2g5

grassement sa nuit. A mesure qu’il approchait,
je le voyais mieux : c’était un vieux loup vrai­
ment superbe, avec son poil rude et épais, ses
épaules robustes et son énorme tête aux oreilles
dressées, au nez pointu. Je le tenais au bout
de mon canon de fusil, le doigt sur le déclic et,
lorsqu’il fut à dix pas, je lui lâchai le coup en
plein poitrail. Il fit un saut, jeta un hurlement
rauque, comme un sanglot étouffé par le sang,
et retomba raide mort. Ayant lié les quatre
pattes ensemble, je chargeai ce gibier sur mon
épaule, et je m’en revins à la maison où j’ar­
rivai tout en sueur, quoiqu’il ne fît pas chaud.
Quand je posai l’animal à terre, Jean s’écria :
— C’est un joli coup de fusil!
Comme il me tardait de lui rapporter l’ar­
gent, le matin même, un voisin m’ayant prêté
son âne, j’attachai le loup sur le bat et je m’en
allai à Périgueux. Je relis le chemin que j’avais
tenu avec ma mère autrefois; mais, comme je
marchais mieux qu’alors, j’y fus rendu vers les
cinq heures. Mais il me fallut attendre au lende­
main pour présenter mon loup, et je logeai
dans une peliLe auberge près du Pont-Vieux. Je
ne fus pas plus tôt arrêté que les voisins s'assem­
blèrent pour voir la bête, tant les gens de ville
sont badauds. Ils me faisaient des questions,
demandaient où et comment je l’avais tué, et
discouraient entre eux sur la nature et les habi­
tudes des loups. Il se trouvait des malins pour
assurer que les loups avaient les côtes en long ;

296

JACQUOU LE CROQUANT

ceux qui avaient la sottise de le croire étaient
tout étonnés, en tâtant celui-ci à travers le
poil épais, de trouver que ses côtes étaient comme
celles de toute autre bêle, et alors les autres
fortes têtes s’écriaient :
— Pourtant, c’est sûr et certain, j'ai toujours
ouï dire que les loups avaient les côtes en long!
Peut-être que celui-ci n’est qu’un gros chien !
Moi, ça me faisait lever les épaules de voir
des gens de ville aussi imbéciles; mais je ne
leur dis rien : à quoi bon ?
Le lendemain, je portai mon loup à la Préfec­
ture, suivi par tous les drôles de la Rue-Neuve
où je passai. Le portier me fit entrer dans la
cour et alla chercher un monsieur. Au lieu d’un,
ils vinrent plusieurs, et, comme les voisins de
l’auberge, me firent force questions sur l’en­
droit où j’avais tué la bête, et comment je m’y
étais pris; si je n’avais pas peur d’aller ainsi au
guet la nuit, et autres choses de ce genre. Le
loup était étendu par terre, au milieu d’un
cercle d’employés, jeunes et vieux, échappés de
leurs bureaux, d’aucuns avec la plume derrière
l’oreille, d’autres avec des manches de dou­
blure par-dessus celles de leur lévite, et un qui
devait être un chef, empaletoqué comme un
oignon, de quatre ou cinq vêtements l’un par­
dessus l’autre. L’une, les oreilles baissées, restait
là, patiemment, eL moi, je faisais comme lui.
quoiqu’il me tardât de m’en retourner. Enfin,
lorsqu’ils eurent assez jasé, un des messieurs

JACQUOU LE CROQUANT

297

m’emmena, et, après m’avoir fait attendre un
bon quart d’heure et m’avoir ensuite promené
dans d’autres bureaux, me donna un papier en
me disant d’aller chez le payeur toucher la
prime.
Quand je fus chez le payeur, le caissier me
dit en patois :
— Vous ne savez point signer, n’est-ce pas ?
— Si bien, lui dis-je, je signe.
Il me regarda tout étonné, me passa une plu­
me, et, lorsque j’eus signé, me donna quinze
francs.
A la porte, je repris l’âne, et je m’en fus chez
M. Fongrave lui porter un lièvre que j’avais
dans mon havresac. Mais, à son ancienne mai­
son de la rue de la Sagesse, on me dit qu’il
ne demeurait plus l'a depuis longtemps. Je
repartis, traînant toujours mon âne, et, après
avoir bien cherché, je finis par découvrir la
demeure de l’avocat de mon défunt père.
Gomme il ne s’y trouva pas, je laissai le lièvre à
la servante, en lui recommandant de dire à son
bourgeois que c’était le fils du défunt Martin
Ferrai qui le lui avait remis.
Cela fait, j’allai acheter, pour ma Lina, une
bague en argent, qui me coûta bien trois francs
dix sous; puis, revenu à l’auberge, tandis que
l’âne mangeait quelques feuilles de chou, moi,
après la soupe, ayant bu un bon coup, je repar­
tis avec lui pour les Maurezies, où j’arrivai
assez tard vers onze heures du soir.
■7*

298

JACQUOU LE CROQUANT

Le dimanche d’après, je donnai à la Bertrille la bague que j’avais portée, pour la remet­
tre à la Lina, ce qu’elle fit d’abord, et je m’en
retournai plus content, comme si celte bague
avait eu le don d’arranger les affaires : tant il
faut peu de chose pour changer nos désirs en
espérances.

Vil

Le temps s’écoulait cependant, l’hiver tirait
à sa fin, et dans les bois commençaient à sortir
les violettes de la Chandeleur, que d’autres
appellent des perce-neige. Avec le beau temps,
je pus gagner quelques sous en allant à la
journée d’un côté et d’autre, pour faire les
semailles d’avoine ou d’orge, fouir les vignes et
autres travaux de la saison. N’entendant plus
parler du comte de Nansac, je me relâchais un
peu de mes précautions, en me rendant au tra­
vail ou en en revenant.
Je ne comptais pas qu’il m’eût oublié, et en­
core moins pardonné, mais, comme il y avait
déjà longtemps de notre rencontre, je me disais
que s’il avait voulu me donner, ou me faire
donner quelque mauvais coup par surprise, il
en aurait facilement trouvé l’occasion : d’où je
concluais qu’il ne voulait pas se venger ainsi.

3oo

JACQUOU LE CROQUANT

Pourtant Jean me disait toujours lorsque nous
en parlions :
— Méfie-toi de cet homme, il est capable de
tout. Il fait peut-être le semblant de t’avoir
oublié; en ce cas, c’est pour te mieux attraper.
Si tu n’as pas reçu encore un coup de fusil en
courant la forêt la nuit, c’est qu’il le garde
quelque chose de mieux. Il est fin et adroit, le
mâtin ; et la preuve, c’est qu’il a tiré ses culottes
de ces affaires d’enlèvement des fonds de la
taille, dans la Forêt Barade, où d’autres ont
laissé leur tcte.
J’avais entendu parler en gros, au défunt curé
Bonal et au chevalier, de ces affaires de la
Forêt Barade et d’autres du même genre.
C’étaient des nobles et des gros bourgeois du
pays qui avaient entrepris de faire la guerre à
la République, à la manière des chouans, et
qui n’avaient trouvé rien de mieux que de lui
couper les vivres en volant les fonds qu’on
envoyait des sous-préfectures à Périgueux.
Il y a eu des attaques en plusieurs endroits
du département, mais, rien que dans la Forêt
Barade, il y en eut trois.
Le comte de Nansac était mêlé à toutes
ces affaires, et même il était un des chefs de la
bande qui travaillait dans la forêt. En 1799, une
troupe de vingt-cinq à trente hommes bien
armés, cl masqués de peaux de lièvres, attaqua
le convoi de la recette de Sarlat, escorté par trois
gendarmes, pas loin de la baraque du garde du

JACQUOU LE CROQUANT

3oi

Lac-Gendre, el enleva une quinzaine de mille
francs.
Le chevalier de Galibert racontait à ce propos
qu’un de ces brigands, de sa connaissance,
avait essayé de l’embaucher, mais qu’il avait
refusé, disant que voler le gouvernement ou un
particulier, c’était toujours voler.
Deux ans après celte attaque, un convoi qui
portait plus de sept mille francs fut enlevé dans
les mêmes conditions. On voit que, sans parler
des autres vols des fonds de Nontron et de
Bergerac, ces gens-là ne faisaient pas de mau­
vaises affaires. Ils risquaient leur tête, c’est vrai,
mais à cette époque la police était si mal faite
qu’on ne sut jamais les prendre.
Sous l’Empire, ce fut autre chose.
L’attaque la plus fameuse, où il y eut des
blessés et un mort, ce fut en 1811, à un
endroit appelé depuis : « Aux trois frères »,
parce qu’il y avait là trois beaux châtaigniers
bessons poussés sur la même souche. Celte foisci, le convoi portait quarante et quelques mille
francs, contenus dans quatre caisses solides,
sur deux chevaux de bât. Les brigands n’étaient
pas nombreux, cinq ou six seulement, en
sorte que l’affaire eût été bonne si elle avait
réussi. Malheureusement pour eux, elle tourna
mal finalement, car après avoir capturé le convoi
et lié à des arbres le convoyeur et l’escorte, les
voleurs ne purent emporter qu’une caisse, et
encore pas bien loin. L’alarme ayant été don-

302

H

JACQUOU LE CROQUANT

nce par un homme qui s’était échappé, les
gardes nationaux de Roufïignac et de SainlCernin, assemblés au son du tocsin, se mirent
à leur poursuite et en prirent quatre, après une
fusillade où un garde national fut tué roidc.
et deux autres très grièvement blessés.
Un des brigands, voyant que ça tournait mal,
se sauva et passa à l’étranger, d’où il ne revint
qu’après J a chute de Napoléon.
Quant aux quatre voleurs pris, ils payèrent
pour tous, et, un mois et demi après, furent guil­
lotinés sur la place de la Clautre, à Périgueux.
— Je mettrais ma main au leu que le comte
de Nansac était de celte bande, disait Jean. Mais,
toujours rusé, lorsque de l’endroit où il était
embusqué il vit venir le convoi fort de sept ou
huit personnes, il comprit que ça n’irait pas
tout seul et se lira en arrière avant l'attaque, de
manière que personne ne put dire l’avoir vu
avec les autres. Pour l’affaire de 1801, il y était,
et même il la commandait. D’un fourré où
j’étais couché je l’ai reconnu entre tous, lorsque
après le coup ils suivaient un sentier allant à la
Peyre-Màle, où sans doute ils partagèrent l’ar­
gent volé.
— Tout de même, Jean, disais-je, on se plaint
du temps d’aujourd’hui ; mais, avec ça. il n'y a
plus de bandes volant ainsi à main armée.
— C’est vrai. Ces quatre têtes coupées refroi­
dirent un peu les autres. Mais si on ne vole plus
autant en bande, il y en a toujours qui travail-

JACQUOU LE CHOQUANT

3o3

lent seuls, ou à deux, sur les grands chemins de
par là. Et puis, il y a diablement plus de larrons
et de volereaux : je ne sais pas si on y a beau­
coup gagné... Toi. toujours, continua-t-il, je te
le redis, prends bien garde au comte. 11 tuerait
n’importe qui sans ciller tant seulement; pense
un peu à ce qu’il est capable de le faire I
Moi, des fois, songeant à tout cela, je me confir­
mais dans celte idée, que le comte de Nansac
n’était pas pour se laisser arrêter par un crime,
pourvu qu’il pût le commettre impunément.
« Peut-être, me disais-je, a-t-il besoin de quel­
qu’un de confiance pour l’aider, et attend-il son
fds. Enfin, il faut se méfier, et ne pas le mettre
à nonchaloir. »
La manière de faire du comte montrait bien
au reste ce qu’il était. Il n’y avait personne aux
alentours de l’IIerm qui n’eût à se plaindre de
lui et de son monde. C’était un amusement pour
ce méchant de passer à cheval dans les blés
épiés, avec ses gens ; d’entrer dans les vignes
avec ses chiens qui mangeaient les raisins mûrs;
de faire étrangler par sa meule un chien de ber­
gère, ou une brebis, lorsqu’il avait fait buisson
creux. Il fallait se ranger vitement sur son pas­
sage et saluer bien bas, sans quoi on était exposé
à recevoir quelque bon coup de fouet. S'il ren­
contrait un paysan dans sa forêt, il le faisait
houspiller par ses gens. Un jour même, il envoya
un coup de fusil par les jambes d’un homme de

3oâ

JACQUOU LE CHOQUANT

Prisse, qu’il soupçonnait de braconner sur sa
terre. Le piqueur et les gardes, tous se réglaient
à sa montre, et en usaient de môme, comme
aussi ses invités, souvent nombreux à l’Herm,
où l’on menait joyeuse vie. Ses filles même s’en
mêlaient et ne se gênaient guère pour cravacher,
en passant au galop, un pauvre diable trop lent
à se garer. L’aînée n’étant pas revenue, il res­
tait encore quatre filles, grandes bringues, belles
et hardies, ayant toujours autour de leurs cotil­
lons des jeunes nobles du pays qui les galantisaient et se divertissaient avec elles. Le jour
c’étaient des cavalcades, des visites dans les châ­
teaux des environs, des chasses où cette jeunesse
s’égaillait dans les bois, à sa convenance. Le
soir, la retraite sonnée, on festoyait largement
dans la haute salle, où des arbres flambaient sur
les grands landiers de fer.
Les jours de pluie, il y avait bien quelque
répit pour les villages un peu éloignés, la jeu­
nesse restant au château à danser, chanter et
jouer à cache-cache dans les chambres et les
galetas où il y avait de petits réduits propres à
se musser à deux. Mais, des fois, las de s’amuser
ainsi, ils allaient chez quelqu’un de leurs mé­
tayers, ou chez un voisin du village, qui n’osait
pas refuser, et ils se faisaient faire les crêpes.
Les demoiselles de Nansac riaient aux éclats si
quelqu’un des jeunes messieurs qui les escortaient
tracassait les filles. Et, comme ça allait loin
quelquefois, si une drôle se défendait, si les pa-

m
JACQUOU LE CHOQUANT

3o5

rcnls se fâchaient, ces fous malfaisants disaient
que c’était beaucoup d’honneur pour elles. En
tout, au reste, ils ne se faisaient pas faute d’imiter
le comte et d’être comme lui insolents et brutaux
avec la « paysantaille », comme il disait. Ce
petit-fils d’un porteur d’eau méprisait tellement
les pauvres gens de par là, que s’il se trouvait
surpris par quelque orage, étant à la chasse, il
entrait avec son monde dans les maisons, tous
menant leurs chevaux qu’ils attachaient au pied
des lits. S’il lui déplaisait de voir passer dans
un chemin public où l’on avait passé de tout
temps, il le faisait sien sans gêne au moyen d’un
fossé à chaque bout. Il s’était emparé ainsi des
anciens pâtis communaux du village de l’IIerm,
et personne n’osait rien dire, parce qu’il n’y
avait pas de justice à son égard. Ainsi, dans ce
pays perdu, grâce à la faiblesse et à la com­
plicité des gens en place, qui redoutaient son
crédit et sa méchanceté, le comte renouvelait,
autant que faire se pouvait, la tyrannie cruelle
des seigneurs d’autrefois. Aussi, dans tout le
pays, c’était, contre lui surtout, et puis contre
les siens, une haine sourde qui allait toujours
croissant et s’envenimant ; haine contenue par
la crainte de ces méchantes gens et l’impossi­
bilité d’obtenir justice par la voie légale. Ceux
des villages de l’IIerm et de Prisse étaient les
plus montés contrôle comte et les siens, comme
étant les plus exposés à leurs vexations et à leurs
insolences.

H

3oG

JACQUOU LE CROQUANT

On dira peut-être : «Comment sc fait-il que le
comte et sa famille, qui étaient si dévots, fussent
si méchants ? »
Ah ! voilà... C’est que ces gens-là étaient,
comme tant d’autres, des catholiques à gros
grains, pour qui la religion est une affaire de
mode, ou d’habitude, ou d’intérêt, et qui, ayant
satisfait aux pratiques extérieures de dévotion,
ne se gênent pas pour lâcher la bride à leurs
passions et s’abandonner à tous leurs vices.
Le comte était orgueilleux, injuste, méchant,
capable de tout, et ses fdles étaient folles, inso­
lentes et libertines. Ni les uns ni les autres
n’avaient jamais fait de bien à personne autour
d’eux, mais, au contraire, beaucoup de mal.
Avec ça, ayant un chapelain à leur service, ne
manquant jamais la messe, et communiant tous
aux bonnes fêles.
Cela ne leur était pas particulier, d’ailleurs.
Depuis la chute de l’Empire, et la rentrée en
France de celui qu’on appelait : « notre père de
Gand», la religion était devenue pour' la no­
blesse une affaire de parti. Les gentilshommes,
philosophes avant la Révolution, affectaient main­
tenant des sentiments religieux pour mieux se
séparer du peuple devenu jacobin et indévot,
tout comme autrefois ils étaient incrédules pour
se distinguer du populaire encore englué dans la
superstition. 11 y en avait pourtant qui avaient
persisté dans leur irréligion, comme le vieux
marquis, lequel, au lit de mort avait nettement

JACQUOU UE CHOQUANT

.807

refusé les bons offices de dom Enjalbert ; mais
ils étaienl rares. Par contre, il y avait parmi les
nobles des catholiques sincères, comme la défunte
comtesse de Nansac; mais ceux-là aussi étaient
rares.
Aujourd’hui on voit les gros bourgeois, emparticulés eL autres, marcher avec les nobles et
les singer. Mais les uns et les autres sont moins
zélés que jadis, et font moins bien les choses.
Il en est beaucoup, de tous ceux-là qui se jaclent d’être bons catholiques, dont toute la reli­
gion consiste à demander avec affectation de Ja
merluche le vendredi dans les hôtelleries, lors­
qu’ils sont hors de chez eux, et qui seraient dia­
blement embarrassés de montrer le curé qui
leur fourbit la conscience.
Mais, au temps dont je parle, je ne pensais
pas à tout cela. Toutes ces histoires de Jean me
travaillaient bien un peu par moments, outre ce
que je savais du comte de Nansac, mais qu’y
faire? ouvrir l’œil : c’est bien ce que je faisais,
mais on a beau se méfier, celui qui guette a
l’avantage. Quelquefois,— la nuit, —je rencon­
trais dans la forêt des gens seuls, ou en petite
troupe de deux ou trois, s’en allant à grands pas,
leurs bonnets enfoncés sur les yeux, une grosse
trique à la main, se jetant bien vile dans les
fourrés lorsqu’ils oyaient quelqu’un. Des fois, ils
portaient des sacs bondés ; d’autres fois, ils
avaient leur havresac gonflé sous la blouse,
comme des gens qui vont au marché. Ceux-là,

3o8

JACQUOU LE CHOQUANT

je les connaissais bien : c’claient des hommes de
rapine qui gîtaient dans de vieilles masures
isolées sur la lisière de la forêt ou dans des
cabanes de charbonniers abandonnées en plein
bois. Tous ces individus-là, on pouvait les saluer
à la mode de Saint-Amand-de-Goly : « Bonsoir,
braves gens, si vous l’êtes ! » De temps en temps,
on entendait parler de quelque vol fait dans une
maison écartée, ou de voyageurs, revenant des
foires des environs, détroussés sur les grands
chemins. Je ne m’étonnais pas de ça, sachant
bien que, selon le dicton, la Forêt Barade n’avait
jamais été sans loups ni sans voleurs; mais,
après que je fus aux Maurezies, chez Jean, je
me donnai garde que j’étais épié. Une nuit,
allant au guet du lièvre, je vis de loin au clair
de lune deux hommes qui entrèrent dans un
taillis en m’oyant venir.
a Le plus grand, me dis-je, c’est le comte
de Nansac; pour l’autre, si son fils est revenu
de Paris, ça doit être lui. »
Et cette rencontre me rendit encore plus
méfiant. Je ne marchais pas, la nuit, sans avoir
mon fusil armé sous le bras, prêt à tirer, regar­
dant à droite et à gauche sous bois et évitant
les passages trop fourres, du moins tant que je
le pouvais. Mais on a beau se garder, ceux qui
choisissent leur moment sont les plus forts et,
lorsqu’on a affaire à des scélérats décidés à tout,
il finit toujours par arriver quelque malheur.
11 y avait dans la forêt, au-dessus de LaGran-

JACQUOU LE CHOQUANT

3û()

val, un tuquet, autrement dit une hutte, où se
croisaient trois sentiers. Au milieu était un grand
vieux chêne que cinq hommes à peine pouvaient
embrasser, et que l’on appelait : Ion Jarry de
las Fadas ou le Chêne des Fées. Cet arbre comp­
tait peut-être des milliers d’années; c’était sans
doute un de ceux que révéraient nos pères les
Gaulois, et sur lesquels les druides venaient
couper le gui avec une serpe d’or. Au dire des
gens, cet endroit était hanté par les esprits.
Quelquefois Néhalénia, la dame aux souliers
argentés, descendait des nuages en robe blanche
flottante, accompagnée de ses deux dogues noirs,
et, glissant mystérieusement sur la cime des
arbres dont les feuilles frémissaient, elle venait
se reposer au pied du chêne géant. D’autres
fois, à la clarté des éLoiles, les stries, espèces de
monstres à forme de femme, avec de grandes
ailes de ratepenades, advolant des quatre coins
de l’horizon, venaient s’enjucher dans son im­
mense branchage et, au milieu de la nuit
obscure, épiaient les braconniers accroupis au
pied. Malheur alors à celui qui était mal voulu
de quelque femme ! Tandis qu’il était là, presque
invisible, confondu avec le tronc rugueux, et
que les feuilles du chêne hruissaient pour l’en­
dormir, ces méchantes bêtes, saisissant Je mo­
ment, plongeaient sur lui, déchiraient sa poitrine
comme des oiseaux de proie, lui dévoraient le
cœur, et puis le laissaient aller, vivant désor­
mais d’une vie factice.

3lO

JACQUOU LE CROQUANT

Gomme je l’ai déjà dit, ces contes de vieilles
ne m’effrayaient pas, et j allais souvent à ce
poste, parce qu’il était bon pour tout gibier.
Loups, sangliers, renards, blaireaux, lièvres, y
montaient passer, du diable au loin; et puis, à
cause de la mauvaise réputation du lieu, per­
sonne n’y venait au guet, en sorte que la place
était toujours libre.
Une nuit, j’étais là, assis sur une racine qui
sortait de terre, pareille à l’échine de quelque
monstrueux serpent, et, adossé à l’arbre, le bas­
sinet de mon fusil à l’abri sous ma veste, je
songeais. Il faisait un brouillard humide que la
lune, à son premier quartier, ne pouvait percer
entièrement. Elle éclairait pourtant quelque peu
la terre, à travers le rideau de brume, assez
pour de bons yeux comme les miens en ce
temps-là. Autour de moi, les feuilles de l’arbre
laissaient tomber des gouttes de rosée, sembla­
bles à des pleurs. Nul bruit ne montait de la forêt
ensevelie dans l’ombre. Au loin seulement, du
côté de la Roussie, un chien hurlait lamenta­
blement à la mort. J’étais triste, cette nuit-là,
pensant à ma chère Lina si' malheureuse chez
elle, par le fait de sa coquine de mère et de ce
mauvais Guilhem. Depuis que je lui avais parlé,
à ce chenapan, il ne lui disait pourtant rien,
mais selon sa manière d’être avec la Mathive,
clic en recevait le contre-coup, et, comme d’or­
dinaire il rudoyait fort la vieille, la pauvre petite
n’était pas heureuse. Je l’avais vue le dimanche

JACQUOU LE CHOQUANT

3l I

d’avant, elle avait pleuré en me contant toutes
les misères et les peines qu'elle avait ù sup­
porter, et ce souvenir me faisait passer dans la
tête des folies, comme d’assommer ce misérable
ou de nous enfuir au loin tous les deux. Lina
eL moi ; mais la crainte d’empirer sa position
me retenait.
Regardant l’avenir, je le trouvais rempli do
cruelles incertitudes et do désolantes obscurités ;
et puis, reportant ma pensée en arrière et son­
geant a la fatalité qui semblait poursuivre notre
pauvre famille, je me remémorai mes malheurs,
la morl de mon père aux galères, et celle de
ma mère dont, à celte heure encore, mon
cœur saignait. Et remontant plus haut, je pensai
à mon grand-père, jeté dans un cachot pour
rébellion envers le seigneur de Reignac et
incendie du château, délivré an moment où il
attendait la mort, par le coup de tonnerre de la
Révolution. Et toujours me remémorant le passé,
je me souvins de cet ancêtre qui nous avait
transmis le sobriquet de Croquant, branché dans
la forêt de Drouilhe, par les gentilshommes du
Périgord noir qui poursuivaient sans pitié les
pauvres gens révoltés par l’excès de la misère.
Alors, plein de rancœur, reliant, par la pensée,
les malheurs des miens avec ceux des paysans
des temps anciens, depuis les Bagaudes jusqu’aux
Tard-advisés, dont nous avait parlé Bonal, j’en­
trevis, à travers les âges, la triste condition du
peuple de France, toujours méprisé, toujours

3l2

JACQUOU LE CHOQUAS!

foulé, tyrannisé el trop souvent massacré par ses
impitoyables maîtres. Comparant mon sort avec
celui de nos ancêtres, pauvres pied-terreux, mi­
sérables casse-moites, soulevés par la faim et le
désespoir, je le trouvais quasi semblable. Etait-il
possible, plus de trente ans après la Révolution,
de subir d’odieuses vexations comme celles de
ce comte de Nansac qui renouvelait les méfaits
des plus mauvais hobereaux d’autrefois I Ma
haine contre ce prétendu noble me flambait
dans le cœur, et je me disais que celui qui en
débarrasserait le pays ferait une bonne action.
L’esprit de révolte, qui avait causé la mort de
l’ancien Ferrai le Croquant, qui avait mené mon
grand-père jusqu’au pied de la potence et fait
mourir mon père aux galères, longtemps apaisé
par les exhortations du défunt curé Bonal et les
bontés de la sainte demoiselle Hermine, bouil­
lonnait dans mes veines. J’en méprisais les con­
seils de la prudence, de cette prudence avisée
du barde dégénéré qui fit ce refrain conservé
par tradition dans la partie du Périgord qui
confine au Quercy :
Prends garde, fier Pétrocorieu,
Réfléchis avant de prendre les armes,
Car si ta es battu,
César le fera couper les mains !

Ah! si je n’avais pas eu Lina derrière moi,
comme j’aurais risqué non seulement mes
mains, mais ma tête, pour me venger du
comte !

3i3

JACQUOU LE CROQUANT

Tandis que ces idées se pressaient en désordre
dans mon cerveau, j’entendis sur ma droite le
petit jappement espacé d’un renard menant un
lièvre. J’armai mon fusil et j’attendis. Au bout
d’un quart d’heure, je vis le lièvre qui venait
sans se presser trop. Arrivé à la cafourche, il se
planta à quatre pas de moi, et se dressant, les
oreilles pointées, écouta un instant la voix du
renard qui le chassait. Voyant qu’il avait le
temps, il enfda un sentier, le suivit une cin­
quantaine de pas, puis se lança sous bois d’un
bond, revint à la cafourche, prit un autre sen­
tier, et, après avoir répété sa manœuvre une
troisième fois, et bien enchevêtré ses voies, il se
forlongea en repassant sur le sentier par lequel
il était arrivé, puis, en deux sauts énormes, se
jeta dans les taillis et disparut.
J’avais pris plaisir à le voir’ faire : « Va,
pauvre animal, pensais-je, sauve-toi pour celle
fois, mais gare à la bête puante qui te suit ! »
Je vis bientôt arriver le renard, le nez à terre,
la queue traînante, tellement collé à la voie du
lièvre qu’il en oubliait sa méfiance ordinaire.
A vingt pas, je lui fis faire la cabriole, et, l’ayant
ramassé, je le mis dans mon havresac et m’en
allai.
Il était sur les deux heures du malin; le
brouillard s’était épaissi, la lune sc couchait, de
manière qu'il faisait très brun. 11 fallait con­
naître comme moi les passages et les sentiers
pour se diriger dans cette humide obscurité. Je
18

314

JACQUOU LE CROQUANT

marchais, mon fusil sous le bras, jetant un coup
d'œil à droite et à gauche pour me garder, plutôt
par l’habitude que j’en avais, que par une crainte
de danger prochain, car on n’y voyait point à
deux pas. Tout en cheminant, je songeais encore
à Lina et j’étais travaillé de tristes pensées,
comme il est bien naturel d’après ce que je
savais de chez elle. Je me dépêchais, car il com­
mençait à bruiner, suivant un sentier qui cou­
pait un fourré où il me fallait passer pour
retourner aux Maurezies, lorsque, arrivé vers le
milieu, je m’entrave les pieds dans une corde
tendue à travers le sentier ; et comme je mar­
chais vile, je tombe tout à plat et mon fusil avec
moi. Je n’étais pas à terre, que des gens se jet­
tent sur moi, me bâillonnent au moyen d'un
mouchoir, m’entortillent la tête dans un sac, me
lient les mains derrière le dos, puis les jambes,
me prennent mon couteau, m’attachent en tra­
vers sur un cheval et me voici enlevé.
De doute, je n’en avais aucun. Quoique je
n’eusse pas ouï un mot, j’avais la certitude que
c’était un coup du comte de Nansac, et je me
demandais ce qu’il allait faire de moi : allait-il
me jeter dans l’abîme du Gour ? Un moment,
je le crus, mais, à la direction que nous prîmes
bientôt, je vis que non. Ayant marché une heure
à peu près, je connus au pas résonnant du che­
val que nous passions sur un pont : « C’est le
pont des fossés du château », me dis-je en moimême. Un instant après, le cheval s’arrêta, et

JACQUOU LE CROQUANT

3l5

je fus porlé, ou plutôt traîné par des escaliers
de pierre, puis rudement jeté à terre. Ensuite
on me passa une corde sous les bras, et bientôt
je sentis qu’on me descendait dans le vide en
filant la corde. Après une descente que j’esti­
mai à huit ou dix mètres, je touchai le sol, où
je restai étendu sur le ventre. En môme temps
la corde, tirée par un bout, remonta en haut;
j’entendis un bruit comme celui d’une dalle
retombant sur la pierre, et ce fut tout.
« Me voici enterré dans les oubliettes de
l’IIerm ! » ce fut alors ma première pensée. Puis
je songeai à me tirer de la position incommode
où j’étais. Mais les gredins m’avaient ficelé de
telle sorte que ça n’était pas chose facile. Je
tâchai d’abord de me retourner sur l’échine, et,
après plusieurs sauts de carpe, j'y parvins. Cola
fait, j’essayai de me mettre sur mes jambes,
mais je ne pus y réussir, et plusieurs fois je
chutai lourdement à terre. Meurtri et las, je
restai assez longtemps immobile, puis, me rou­
lant péniblement plusieurs fois, je finis par me
trouver le long d’un mur, auquel, tournant le
dos, je frottai les cordes qui me liaient les mains.
Mais, outre que la manœuvre n’était pas aisée,
les cordes étaient solides, de manière que, après
avoir longuement frotté, je m’arrêtai épuisé de
fatigue. L’air que je respirais avec peine à travers
la grosse toile du sac était lourd, épais; une
odeur fade de souterrain humide me venait aux

3x6

JACQUOU LF. CROQUANT

narines; mais aucun bruit léger ou sourd, même
lointain, n’arrivait jusqu’à moi: j’étais dans un
tombeau.
On pense que je faisais là de tristes ré­
flexions. J’étais condamné à mourir lentement de
faim dans le fond de celte basse-fosse; je con­
naissais trop le comte de Nansac poux’ en douter
un instant. Pourtant je ne perdis pas courage, et,
après m’être reposé, je recommençai à user la
corde à la muraille non sans m’écorcher aussi
les mains. Et elle tenait toujours, celte corde;
heureusement, en tâtonnant, je trouvai une
pierre plus rugueuse que les autres, en sorte
qu’après avoir’ raclé à plusieurs reprises, pendant
une dizaine d’heures, je pense, je sentis mes
liens sc relâcher, et bientôt mes mains furent
libres. Le premier usage que j’en fis, ce fut de
me débarrasser’ du sac qui m’enveloppait la tête,
et du mouchoir qui me couvrait la bouche,
après quoi je me déliai les jambes et je me mis
en pieds.
J’étais toujours dans la plus profonde nuit,
dans un noix' de poix. En marchant à petits pas,
les mains sur’ la muraille, je m’aperçus bientôt
que le souterrain était de forme circulaire; mais
tout de suite une idée me vint qui m’arrêta net :
s’il y avait uxx puits dans le sol de l’oubliette?
Je pensai un peu à ça, et puis je repris ma
marche, lentement, prudemment, allongeant le
pied .en avant pour m’assurex' qu’il n’y avait pas
de vide. Étant revenu à moxx point de départ, ce


JACQUOU LE CHOQUANT

3 17

que je connus en trouvant sous mes pieds les
bouts de corde, je compris que j’étais dans le
plus bas d’une des tours de l’IIerm. Après avoir
tourné en rasant la muraille, je me hasardai à
traverser ma prison en marchant à quatre pattes,
tâtonnant avec mes mains étendues toujours, de
crainte de choir dans quelque puits. Enfin, m’é­
tant traîné dans tous les sens, je fus rassuré à
cet égard, et je reslai avec l’horrible certitude
que j’étais destiné à pourrir au fond de ce cul
de basse-fosse. Pourrir est bien le mot, car l’hu­
midité suintait des murailles, ce qui me prouva
que j’étais au-dessous du niveau des fossés du
château.
Il y avait longtemps que je n'avais mangé, au
moins vingt-quatre heures à en juger par des
tiraillements d’estomac qui me fatiguaient beau­
coup : dans la nuit profonde où j’étais, je n’avais
que ce moyen de mesurer le temps. Accablé,
je m’assis à terre, adossé à la muraille, et je
songeai a tous ceux que j’aflectionnais, et sur­
tout à ma chère Lina que j’abandonnais sans
défense aux persécutions de sa gueuse de mère
et aux entreprises de cette canaille de Guilhem.
Cette idée me crevait le cœur et me faisait
souffrir plus que la faim; mais bientôt j’en fus
distrait par ma propre situation. J’attendais là,
quoi? une mort lente, affreuse, dont la pensée
me donnait le frisson. D’espérance, je n’en avais
guère : je me disais bien que, ne me voyant pas
revenir, Jean serait allé chez le maire, aurait
18.

3i8

JACQUOU LE CROQUANT

envoyé prévenir le chevalier, et j’étais sûr que
celui-ci se remuerait pour me retrouver. Je sup­
posais bien que leur première idée serait que le
comte de Nansac m’avait fait disparaître; mais
ils pouvaient croire qu’il m’avait fait jeter dans
le Gour, une pierre au cou comme un chien,
comme tant de cadavres de malheureux assassi­
nés par des brigands et dont les squelettes main­
tenant gisent dans ses profondeurs insondables.
Pour lui, pour" sa sûreté, c’était bien le mieux;
oui, mais si le comte tenait à se défaire de moi,
il tenait encore plus à me faire souffrir une mort
très lente et angoisseuse. Comment donc Jean
et le chevalier auraient-ils imaginé que j’étais
emmuré au plus profond d’une tour de l’Herm,
dans une oubliette qu’ils ne connaissaient sans
doute pas? C’était difficile ; et, d’autre part, j’étais
bien certain que le comte avait pris toutes ses
précautions pour qu’en cas de recherches au
château on ne pût me retrouver.
Cette terrible pensée d’être enterré vivant me
poignait tellement que, les tortures de la faim
aidant, je ne dormais pas. Devant mes yeux
enflammés par l’insomnie, des visions étranges
flamboyaient. Il me semblait voir des palais de
feu, des paysages lumineux, passer dans l’obscu­
rité et se succéder lentement. Pour échapper à
ce supplice, j’essayais de fermer mes yeux, mais
toujours devant mes paupières abaissées, brû­
lantes, passaient des mirages douloureux, où
montaient lourdement des vapeurs phosphores—

JACQUOU LE CHOQUANT

3*9

cenles ou rougeâtres comme des reflets d’un
énorme incendie. J’étais fatigué d’être assis, et
cependant je n’osais me coucher, car mon imagi­
nation enfiévrée par la privation de sommeil el
de nourriture me faisait redouter de m’endormir
pour toujours. Et alors, malgré ma faiblesse, je
rampai à tâtons sur le sol humide, j’essayai de
le creuser avec mes mains, je m’épuisai à agran­
dir des trous que je trouvai, semblables à des
trous de taupe, et enfin je m’arrêtai à bout de
forces, haletant, étendu sur la terre. Longtemps
apres, je recommençai à explorer mon tombeau,
cherchant machinalement une issue, contre tout
espoir. Tandis que je me traînais ainsi à quatre
pattes, je m’en vais poser les mains sur quelque
chose qui me parut d’abord être un petit tas de
menus morceaux de bois mort; mais tout à coup,
ayant palpé plus attentivement, l’horrible vérité
m’apparut : c'était les débris d’un squelette qui,
pourris par le temps, s’écrasaient sous mes mains.
A ce moment, je sentis la désespérance m’en­
vahir et je me laissai aller à terre accablé, près
de ces restes humains enfouis dans ce lieu depuis
de longues années. Mais tandis que j’étais là
gisant, voici qu’en haut des pa§ lourds résonnent
sur la voûLe. Je me relève et j’écoute : un bour­
donnement à peine sensible, comme celui de
gens qui parlent au loin, arrivait jusqu’au fond
de la basse-fosse, coupé par des pas sourds et
lents.
Ce sont les gendarmes qui

font une perquisi-

320

JACQUOU UE CROQUAST

lion, pcnsai-je, et, l’espoir me revenant, je me
mis à crier. Mais en même temps la rumeur
cessa, les pas s’assourdirent dans l’éloignement,
et je retombai dans le silence de mort qui m’en­
veloppait depuis ma descente au fond de ce
tombeau. Écrasé par le désespoir, je m’affaissai
sur le sol; les horreurs du lieu disparurent de
ma pensée torturée, la tête me tourna et je m’é­
vanouis.
Une douleur aiguë à la joue me réveilla, et,
y portant la main, je sentis quelque chose qui
lâcha prise et s’enfuit, tandis que, le long de
mon corps, j’avais la sensation de semblables
choses qui s’enfuyaient aussi, effarouchées par
mes mouvements.
Et alors j’eus l’explication des trous que j’avais
trouvés dans le sol de l’oubliette : c’était des
anciens terriers de rats. Ces animaux qui foison­
naient, énormes, dans les vieilles murailles des
douves, avaient creusé des souterrains au-dessous
des fondations de la tour, et, avec ce terrible
flair qui perce les murs les plus épais, sentant
une proie, accouraient affamés. L’épouvantable
certitude d’être dévoré à demi vivant par- ces
dégoûtantes bêtes acheva de m’affoler. J’essayai
de me casser la tête contre les murs, mais j’étais
incapable de me tenir debout, el plus encore,
de prendre l’élan nécessaire. Alors je pensai aux
cordes qui m’avaient lié, et, les cherchant à
tâtons dans ces ténèbres horribles, je parvins
péniblement à les retrouver après de longues

JACQUOU LE CROQUANT

321

heures. N’ayant rien où accrocher le bout de
corde, je fis un uœud dans lequel je passai le
cou et je tâchai de m’ctrangler. Mais le jeûne
prolongé m’avait tellement aflaibli que mes bras
retombèrent impuissants, et je restai là inerte,
immobile.
Depuis que j’avais cessé tout mouvement, les
rats, me voyant épuisé, étaient revenus nom­
breux, prêts à se jeter sur moi. Je les entendais
trottiner dans la nuit, et iis s’enhardissaient jus­
qu’à ronger le cuir de mes souliers. L’idée me
vint à ce moment d’en attraper un, pour apaiser
la faim qui me torturait. Ah! avec quelle ardente
concupiscence je songeais à déchirer de mes
dents une de ces bêtes immondes et à la dévorer
crue et vivante !
J'attendis, et bientôt je les sentis grimper sur
moi, cherchant le visage et les mains. En vain
j’essayai plusieurs fois de les saisir, mes mains
n’avaient plus l’agilité nécessaire et je ne pus y
réussir.
Et alors, tenaillé par la faim qui me tordait
les entrailles, la tête perdue, je portai mes mains
à ma bouche et, machinalement, j’essayai de les
ronger, mais je n’en avais plus la force, et je
restai longtemps sans mouvement, comme
anéanti. Maintenant les rats couraient sur moi
sans que je pusse les chasser ; leurs morsures
mêmes me laissaient presque insensible, et je
devenais leur proie sans avoir la- force de me
défendre. Il me semblait que j’étais là depuis

322

■TACQUOU LE CHOQUANT

huit jours; mes oreilles bourdonnaient, ma tête
ne pouvait plus produire une idée, ma volonté
se détendait, s’anéantissait, je sentais la vie me
fuir, el je finis par tomber dans un évanouis­
sement précurseur de la mort.
Quand je revins à moi, j’étais'dans .un lit; on
me desserrait les dents touL doucement, et on
me faisait avaler un peu de bouillon mêlé avec
du vin, dans une cuiller. Mes yeux, par l'effet
de la désaccoutumance, ne pouvaient soutenir
l’éclat du jour, et je les refermai aussitôt. Les
mains et la figure me cuisaient fort par endroits,
là où les rats m’avaient mordu, mais je ne
rapportais cette douleur à aucune cause. Il me
semblait que ma cervelle s’était fondue et que
ma tête était vide comme une calebasse. Inca­
pable de former une idée, je restais là étendu,
n’ayant que la respiration, et encore bien pe­
tite. Puis, peu à peu, avec le temps, et à force
de soins, je commençai à ressusciter et je recon­
nus Jean auprès du lit.
— El Lina? lui dis-je faiblement.
— Eh bien, tu la verras quand tu seras sur
pied. ,
Tranquillisé un peu, je me rendormis.
Quelques jours après, le chevalier vint, et, me
voyant mieux, il fit :
— A celte heure, tu es sauvé... pour cette
fois ! il s’en va sans dire, comme le bréviaire de
messire Jean.
Je souris légèrement et le remerciai de toutes

JACQUOU LE CHOQUANT

3a3

leurs bonlés, car je savais que lui et sa sœur
avaient envoyé des poules pour faire la soupe,
des choines, du vin vieux et du sucre.
— Balil dit-il, ce n’est rien que tout cela, mon
pauvre Jacques.
— Faites excuse, monsieur le chevalier, dil
Jean : sans ce bon vin, je crois qu’il s’en serait
allé dans le pays des taupes.
— Ah I ahl tant mieux, tant mieux que mon
remède ait opéré, mais autrement qu’importe ?
Crotte de chien ou marc d’argent,
Seront tout un au jour du jugement!

Cette fois-ci, je ris un brin plus fort, el le che­
valier s’en fut tout content, non pas sans que je
l’eusse bien prié de remercier fort pour moi la
bonne demoiselle Hermine.
Un mois après, j’étais sur pied, faible encore,
ne marchant qu’à petits pas avec un bâton; puis,
peu à peu, mes forces revinrent. Tandis que
j’étais encore au lit, pensant toujours à Lina et
m’ennuyant fort de ne pas la voir, je parlais sou­
vent d’elle 'a Jean qui avait toujours quelque
parole pour me calmer et me faire prendre pa­
tience. Dans les premiers jours que je fus en
état de comprendre quelque chose, je lui
demandai par quelle chance j’étais là, dans son
lit, et alors il m’expliqua qu’on m’avait trouve
un matin dans la forêt, sur le grand chemin,
gisant comme mort, la figure et les mains
pleines de sang. Tout ce que je lui dis de

3a/i

JACQUOU LE CHOQUANT

l’endroit où j’étais, l’accertaina que c’était le
comte de Nansac qui m’avait enlevé. Je sus
alors que les pas entendus du fond de la bassefosse étaient bien ceux des gendarmes, qui, sur
la plainte du chevalier, faisaient une perquisi­
tion dans le château avec le maire. Le comte
les avait promenés partout, des caves aux gale­
tas, et les avait conduits à la prison; mais, comme
la dalle qui fermait l’oubliette était recouverte
d’une épaisse couche de poussière terreuse, ainsi
que tout le pavé, ils ne s’étaient pas doutés,
ni les uns ni les autres, qu’il y avait un souter­
rain au-dessous. D’ailleurs, le maire était à la
dévotion du comte, et les gendarmes déjeunaient
des fois au château étant en tournée ; puis ce
brigand, qu’ils savaient puissant, leur impo­
sait, de sorte qu’ils firent leur affaire un peu
pour la forme. Il faut dire aussi, pour leur
décharge, que sans doute ils ne croyaient pas le
comte capable d’un coup pareil.
Mais le chevalier, prévenu par Jean, qui
l’avait appris de quelques anciens, de l’existence
d’une oubliette à l’Herm, était revenu un soir
à Montignac, et avait mis en branle le juge de
paix et les gendarmes pour faire de nouvelles
recherches, principalement au-dessous de la pri­
son. Les gendarmes, qui se sentaient quelque
peu en faute, étaient assez ennuyés, d'autant
plus que cette affaire mettait en rumeur tout
Montignac où les gens ne sont pas bien capons.
Celui qui était le plus exaspéré, c’était ce vieux

3a5

JACQUOU LE CIIOQÜAST

Cassius, dont nous avait parié le chevalier. Il
allait par la ville, disant qu’il faudrait refaire la
Révolution, puisque la leçon n’avait pas été suffi­
sante pour quelques-uns qui voulaient recom­
mencer les tyranneaux de jadis.
Devant tout ce bruit et le parler ferme du
chevalier, il fut arrêté qu'une nouvelle perqui­
sition serait faite le lendemain matin. Mais,
dans la nuit, un exprès fut envoyé au comte :
par qui ? on ne l’a jamais su ; toujours est-il
que, le matin, on me trouva sur le grand che­
min, comme j’ai dit, ce qui coupa court à toute
nouvelle recherche. Au surplus, la justice tenait
si peu à éclaircir cette affaire que je ne fus
pas même interrogé.
Pour moi, dès que la force et la volonté me
furent revenues, je renouvelai en moi-même le
premier serment que j’avais fait de me venger
du comte de Nansac, et, dès lors, j’y songeai
toujours. Mais, auparavant, quelque chose me
tourmentait plus que la vengeance, c’était l’envie
de revoir ma Lina. Il me tardait de pouvoir
marcher assez : aussi, dès que je le pus, malgré
que Jean essayât de me faire repousser la chose
au dimanche d’après, je fus à Bars, et j’attendis
la sortie de la messe comme d’habitude. La
Bertrille sorLit d’abord seule, et, me voyant, vint
vers moi.
— La Lina est là ? lui dis-je, sans autre com­
pliment.
Elle me regarda d'un air si tristement étonné,
*9

3s6

JACQUOU LE CHOQUANT

que quelque chose me mordil au cœur. Et, juste
à ce moment, la Mathive sortit de l’église habillée
de deuil.
Je répétai ma question, dans une transe
affreuse.
La Bertrille me tira à l’écart :
— Alors, tu ne sais rien?
— Mais quoi? tu me fais mourir !
— Ilclas I mon Jacquou, tu ne verras plus Ja
pauvre Lina!... elle esL morte!
— Ho ! Dieu ! lis-je, écrasé par cette nouvelle.
Lors la Bertrille m’emmena plus loin, sur un
chemin écarté, et me raconta ce qui était arrivé.
Pour garder son Guilhem, qui parlait toujours
de s’en aller, parce qu’il voyait bien que lorsque
la Lina serait maîtresse de ses droits, ce serait
fini de rire, la Mathive, surmontant sa jalousie,
voulait absolument le faire marier avec sa fille.
La pauvre petite résistait, bien entendu, de ma­
nière que c’était continuellement des trains dans
la maison et des tapages qui faisaient mettre les
voisins sur les portes. Ça en était venu à ce point
que la Mathive s’était adonnée à battre sa fille
quasi tous les jours, pour la forcer à consentir;
d’où il advint qu’un soir qu’elle l’avait labustée,
souffletée, tirée par les cheveux et battue telle­
ment qu’elle en portait les marques à la figure,
la pauvre drôle, épouvantée, s’était sauvée des
mains de sa misérable mère, qui était capable de
la tuer quelque moment. Venue en hâte aux
Maurezies pour me dire qu’elle nJy pouvait1 plus

JACQUOU LE CROQUANT

327

tenir, et me consulter sur ce qu’il y avait à faire,
elle trouva une voisine de nous à qui elle de­
manda où j’étais.
— Ah! pauvre fille 1 qui sait où il est! voici
trois jours et trois nuits qu’âme vivante ne l’a
vu : il était au guet du lièvre, la nuit; sans doute
on l’aura assassiné et jeté dans le Gour.
Là-dessus, désespérée, la tête perdue, la
pauvre Lina s’encourut, remontant au-dessus de
La Granval, et, le lendemain, tandis qu’on me
relevait sur le chemin, on trouvait ses petits
sabots au bord du Gour...
Ayant ouï, je m’enfuis fou de douleur vers
la forêt, et, comme une bête blessée à mort, je
me jetai dans un fourré où je pleurai jusqu’au
soir, sanglotant, mordant l’herbe, et parfois hur­
lant de désespoir comme un loup enragé. Puis,
la nuit tombée, je revins aux Maurezies et je me
couchai sans souper.
De ce jour, je commençai à courir les villages
le soîr, dans les alentours de l’IIerm, là où l’on
avait le plus éprouvé la malfaisance du comte de
Nansac, comme Prisse, Les Bessèdes, Lé Mayne,
La Lande, Martillat, Le Laquens, La Bourdarie,
Monplaisir et autres. Partout je rappelais les
tyranniques vexations de ce gredin, ses méchan­
cetés, la férocité froide avec laquelle il abusait
de sa force ; son insolence, celle de son fils et
de leurs hôtes à l’égard des femmes : à chacun
je ravivais le souvenir de ce qu’il avait eu par-

3a8

JACQUOU LE CHOQUANT

ticulièrement à souffrir de cet odieux seigneur
de contrebande. Je tâchais de relever ces pau­
vres gens courbés sous cette tyrannie humi­
liante, de leur faire sentir qu’ils étaient des
hommes pourtant, et qu’ils seraient débarrassés
de ce brigand, le jour où ils auraient le courage
de lui résister et de prendre leurs fourches.
Tous étaient bien de mon avis, mais voilà,
il y en avait d’apoltronis, qui cherchaient à
reculer le moment d’agir, et ceux-là, tout en
étant d’accord avec moi, soulevaient des diffi­
cultés, disant que le comte était bien puissant,
qu’il avait toujours fait ce qu’il avait voulu, et
que s’attaquer à lui c’était cracher.contre le
soleil et risquer les galères :
— Tu sais bien, mon pauvre Jacquou, qu’il
en a coûté cher à ton père pour s’être rebellé
contre ce méchant homme !
— Écoutez, leur disais-je alors, on ne con­
damnera pas aux galères tous ceux de nos vil­
lages ; le chef paiera pour tous : eh bien ! je
prends toute la coulpe sur moi I D’ailleurs, mes
amis, les époques ne sont plus les mêmes ; nous
ne sommes plus en i8i5, nous sommes en i83o,
et d’après ce que j’ai ouï dire à M. le chevalier
de Galibert, de Fanlac, — le roi des braves
gens, celui-là 1 — la révolution n’est pas loin,
par le fait de ceux qui voudraient nous rame­
ner au temps d’autrefois, comme le comte de
Nansac.
Dans des affaires de ce genre, on est souvent

JACQUOU LE CHOQUANT

32g

obligé de faire attention à qui l’on parle, pour
ne pas avoir de traîtres avec soi; mais ici, point
de danger, le comte n’avait que des ennemis
dans le pays, ses métayers plus que les autres,
peut-être, comme plus exposés à ses méchan­
cetés : aussi ne restaient-ils jamais plus d’une
année chez lui.
Pendant trois mois, je suivis comme ça tout
le pays pour voir les gens. Enfin, à force de les
prêcher, de les encourager, je finis par les tirer
tous à ma cordelle. Lorsque je les vis bien dé­
cidés, je leur assignai un rendez-vous pour une
nuit marquée, dans une friche au nord des
Maurezies.
Dès lés onze heures, j’étais là avec Jean et
un de nos voisins. Je comptais qu’il viendrait
une quarantaine d’hommes ou cinquante, mais
je fus bien étonné lorsque je vis arriver avec
les hommes des femmes en assez bon nombre.
L’endroit était un petit plateau entouré de
bois et loin de tout chemin. Dans le sol pier­
reux, sablonneux, poussaient quelques toufTes
de thlaspi, des immortelles sauvages, et çà et là
quelques genévriers d’un vert grisâtre. En un
endroit, sur la sombre bordure des taillis, un
bouleau au tronc argenté, semé là par le vent,
semblait un revenant dans son linceul. Au milieu
était un amas de pierres géantes appelé : PeyreMaie, ou encore la Cabane du Loup, débris d’un
autel druidique abattu, selon le défunt Bonal, au
temps de Tibère, qui faisait détruire les monu-

33o

.TACQUOV LE ClîOQUAMT

ments de notre antique culte national et mettre
à mort ses prêtres. C’est là que la vieille
lluguette, la sorcière du Cros-de-Mortier, faisait
ses sacrifices de nuit. Ceux qui requéraient ses
divinations se rendaient à cet endroit, portant,
selon le cas, un coq ou une poule que la vieille
saignait après un tas de simagrées. Ensuite,
ayant aspergé les pierres du sang de la bête,
elle lui ouvraiL le ventre d’un coup de couteau et
farfouillait dedans au clair de lune, afin de tirer,
au vu du cœur et du foie, des pronostics sur
l’affaire pour laquelle on la consultait.
La sorcière est morte maintenant et les sacri­
fices de poulaille ont cessé, mais il y a encore
des vieux qui en ont été témoins.
À mesure que les gens sortaient du bois, ils
venaient se grouper autour de la Peyre-Maie, et
attendaient appuyés sur leurs lourds bâtons.
Lorsque je vis que tout le monde était arrivé,
je me levai, et, m’adressant aux femmes, je leur
demandai ce qu’elles venaient faire là.
— Et penses—tu, dit une ancienne de Prisse,
que nous n'ayons rien à venger?
— Nous crois-tu plus couardes que les
hommes ? ajouta une autre.
— A la bonne heure, donc, puisqu’il en est
ainsi I
Et alors, monté sur une de ces grosses
pierres, je refis amplement mes premiers prêches
des villages, et je montrai très clairement la
triste situation où nous étions. Tandis que je

JACQUOU LE CROQUAIT

33 ï

parlais, récapitulant longuement les griefs de
tout le pays contre le comte de Nansac, mes
paroles ravivaient les blessures de tous ces
pauvres gens, et je voyais dans l’ombre reluire
leurs yeux. C’était une chose curieuse que ces
paysans assemblés la nuit dans cet endroit sau­
vage. Ils étaient vêtus misérablement, tous, de
vestes en droguet, blanchies par l’usure, de
vieilles blouses décolorées, salies par le travail,
de culottes de grosse toile ou d’étoffe burelle,
pétassées de morceaux disparates. Quelques
vieux., comme Jean, avaient de mauvaises limou­
sines effilochées par le bas, et d'autres pauvres
diables de loqueteux étaient à demi couverts de
baillons n’ayant plus ni forme ni couleur. La
plupart étaient coiffés de bonnets de coton, bleus,
blancs, avec un petit Hoquet, sales, troués sou­
vent, qui laissaient échapper d’épaisses mèches
de cheveux. D’autres avaient de grands cha­
peaux pén’gordins ronds, aux bords flasques,
déformés par le temps et roussis par le soleil
et les pluies. Point de souliers, tous pieds nus
dans leurs sabots garnis de paille ou de foin.
Les femmes abritaient leurs brassières d’indienne
et leur cotillons de droguet sous de mauvaises
capuces de bure, ou se couvraient les épaules
d’un de ces fichus grossiers qu’on appelait en
patois des coullets.
C’était bien là, la représentation du pauvre
paysan périgordin d’autrefois, tenu soigneuse­
ment dans l’ignorance, mal nourri, mal velu.

33a

JACQUOU LE CHOQUANT

toujours suant, toujours ahanant, comptant pour
rien, et méprisé par la gent riche.
Quand j’eus fini mon oraison, je demandai :
— Maintenant, parlez. Votre sort est entre vos
mains, il ne faut que vouloir. Etes-vous bien
décidés à vous venger du brigand de Nansac?
à jeter bas sa malfaisante puissance? à vous
débarrasser pour toujours de cette famille de
loups P
— Oui ! oui ! dirent-ils tous d’une voix sourde.
— C’est très bien !
Et alors, les faisant tourner tous vers le châ­
teau de l’Herm, je les fis jurer à l’antique ma­
nière de nos ancêtres, comme ma mère m’avait
lait jurer jadis. Tous comme moi crachèrent
dans leur main droite et, après y avoir tracé une
croix avec le premier doigt de la main gauche,
la tendirent ouverte en disant à demi-voix après
moi :
— A bas les Nansac !
— C’est bien, mes amis ; et maintenant, que
chacun se tienne prêt. Une de ces nuits, quand
le moment sera bon, lorsque vous entendrez
trois coups de corne secs et espacés, suivis d’un
autre coup prolongé, arrivez tous vitement ici :
la vengeance sera proche et notre délivrance
sera sous notre main !
Là-dessus, la foule se dispersa dans les bois et
chacun s’en revint dans son village.
Un jeune drôle de Prisse, adroit et hardi, guet­
tait le château et me tenait au courant de ce qui

333

JACQUOU I.E CROQUANT

s'y passait. Un soir, comme nous finissions (le
souper, Jean et moi, je le vis arriver :
— Tous les messieurs qui étaient au château
sont partis ; le fils du comte s’en est retourné à
Paris, à ce qu’il paraît. Il n’y a plus maintenant
que le comte, les demoiselles, le chapelain, les
gardes et les domestiques.
— Ah 1 fis-je en me levant, le jour est donc
venu ! Voici, garçon : tu vas courir a La Lande
et au Mayne, et tu diras à François de chez le
Bourru et au grand Michclou de répéter mon
coup de corne lorsqu’ils l’ouïront. Ensuite de
ça, tu iras te cacher aux abords du château, et
quand, ayant lait le tour des fossés, lu verras
que toutes les lumières sont éteintes, tu viendras
me retrouver à la Peyre-Male : tiens, bois un
coup et va.
Et, lui ayant donné un plein verre du vin qui
nous restait de celui que le chevalier avait en­
voyé, le drôle l’avala d’un trait, passa sa main
sur ses babines et repartit courant.
Sur les neuf heures, je pris le fusil de Jean,
le mien ayant disparu lors de mon affaire, et je
m’en fus tout droit au plateau de Peyre-Male.
C’était vers la fin du mois de mai. Il avait plu
dans la journée ; de gros nuages noirs glissaient
lentement dans le ciel, cachant les étoiles, et la
lune était couchée, de sorte qu’il faisait très
brun. Je marchais doucement, calculant en moimême comment il fallait s’y prendre pour
réussir!
«9-

334

JACQUOU LE ClïOQUAST

Mon dessein était d’attaquer le château, et
après l’avoir pris, d’y mettre le feu, afin de
purger le pays de cette famille de brigands.
J’espérais bien, dans l’assaut, trouver le comte
el le tuer à son corps défendant, car tout le
mal qu’il avait fait, rien qu’à moi, méritait la
mort ; et combien d’autres avaient été ses vic­
times! Celui-là, je me le réservais; il me sem­
blait que; de par la haine envenimée que je lui
portais, il m’appartenait. Aussi complais-je faire
l’impossible pour l’avoir en face de moi, pour
l’abattre à mes pieds dans le feu de la colère,
dans la chaleur de la bataille; et ma raison der­
nière de le désirer tant, c’est qu’en me sondant
la volonté, je sentais que si on le faisait pri­
sonnier, je ne pourrais jamais, de sang-froid, le
tuer, ni le laisser tuer, impuissant et désarmé.
Et cela même, quoique ma haine protestât, me
remplissait de fierté, parce que je me trouvais
supérieur au misérable qui avait voulu me faire
mourir à petit feu, comme on dit, après m’avoir
pris en un lâche guet-apens.
Et, réfléchissant à ça, je me disais que si le
comte se tirait vivant delà, son affaire n’en serait
guère moins empirée. C’est que depuis quelque
temps il courait sur lui des bruits de ruine; on
disait qu’il avait mangé toute sa fortune, ce qui
était bien croyable, avec la vie quïl menait.
La chose se savait, parce que depuis deux ou
trois mois il venait des huissiers au château, qui
h’étaierit pas trop bien reçus, à telles enseignes

JACQUOT LK CROQUANT

335

que l’un d’eux, ayant parlé do verbaliser, fut
obligé de sauter dans les fossés, et de se sauver
avant de Peau et de la vase jusqu’aux aisselles.
Cela étant, sa ruine serait achevée par l'incendie
du château, car les compagnies d’assurances,
toutes nouvelles alors, étaient encore incon­
nues dans nos pays ; et ce serait peut-être pour
cet homme orgueilleux, pour ce tyran féroce,
une punition plus griève que la mort, d’être
ainsi réduit à la pauvreté et à l’impuissance.
Une autre chose m’occupait. J’étais sûr que
ça n’irait pas toul seul, et que le comte et ses
gens ne se laisseraient pas déloger sans ré­
sistance, et je cherchais les moyens d’y arriver
sans trop exposer mon monde. Tout de suite je
compris que pour cela il fallait brusquer l’at­
taque du château endormi et la mener vivement.
Je pensai longtemps à la manièro dont il fallait
s’y prendre, et, apres avoir tout bien pesé et
examiné, mon plan étant arrêté dans ma tête,
j’attendis.
Le temps était doux ; la terre mouillée el
attiédie fermentait. Un petit vent passant légè­
rement sur la friche faisait frissonner les herbes
grêles et m’apportait la senteur des bois humides,
des bourgeons ouverts, et l’odeur charriée de
loin des buissons blancs fleuris le long des che­
mins. Sous l’amoncellement des énormes pierres
sur lesquelles j’étais assis, un rat dans son trou
grignotait quelque châtaigne de sa provision
hivernale. Parfois un oiseau de nuit traversait

336

JACQUOu LE CROQUANT

le plateau de son vol lourd et silencieux en jetant
un appel mélancolique à sa femelle. Dans cette
nuit embaumée, on percevait comme la germi­
nation du renouveau de la terre fécondée, inci­
tant tous les êtres à aimer. Et lors, mes pensées
se tournèrent vers la défunte Lina : mes regrets
amers se mêlaient, avec des mouvements de
colère contre ses bourreaux, au cher souvenir
de ma pauvre bonne amie et je rêvai longtemps
la tête dans mes mains.
Un pas rapide à l’orée de la friche me fit
dresser en pieds ; c’était le drôle de Prisse.
— Tout le château est endormi, me dit-il.
— Ça va bien, fils.
Et, embouchant ma corne, j’envoyai succes­
sivement du côté de La Lande et puis du Mayne
trois coups brefs, suivis d’un quatrième qui
s’en alla en mourant, comme le mugissement
d’un bœuf tombant sous la masse du boucher.
Aussitôt, deux cornes me répondirent, jetant
dans la nuit le sinistre appel. Bientôt les plus
proches arrivèrent, et trois quarts d’heure après,
tous les gens des villages étaient là, une nonantaine environ en comptant les femmes qui por­
taient des bâtons, des sarcloirs, des aiguillons.
Les hommes, eux, étaient armés de fusils, de
fourches-fer, de gibes, de haches, et le forgeron
de Meyrignac avait porté le plus gros marteau
de sa boutique.
Les voyant tous là, je les rassemblai en cercle,
et, me mettant au milieu, je leur expliquai

JACQUOU LE CHOQUANT

337

d'abord que, pour réussir sans trop s’exposer,
il fallait faire promptement. La première porte,
celle de la cour, ne fermant qu’au verrou,
serait ouverte doucement par un homme qui
traverserait dans l’eau et grimperait au mur
des fossés en s’accrochant aux petits arbres qui
avaient poussé entre les pierres. Mais la-porte
d’entrée du château était faite d’épais madriers
de chêne, armée de gros clous de défense, soli­
dement close avec une forte serrure, et barrée
en dedans de deux grosses pièces de bois. Atta­
quer cette porte à coups de hache, ça n’était pas
aisé à cause des clous ; l’enfoncer avec le lourd
marteau du forgeron ne serait pas facile non
plus, el en tout cas ce serait long et, pendant ce
temps-là, le comte et les gardes, sans parler des
demoiselles qui maniaient très bien une arme,
nous fusilleraient par les meurtrières : il fallait
donc un engin puissant.
— Savez-vous, par là, une grosse poutre?
quelque arbre coupé puis ébranché?
— A l’Herm, dans le village, me dirent les
uns, le vieux Bertillou fait monter une grange ;
il y a de forts chevrons.
— C’est bien notre affaire. Trente hommes
des plus forts, leurs mouchoirs roulés comme
ceux des drôles qui font à la chatlemite, et,
noués deux à deux, porteront le chevron,
quinze de chaque côté. Lorsqu’ils seront dans Ja
cour, ils courront de toute leur vitesse sur la
porte du château et la choqueront avec le bout

338

JACQUOU liE CROQUANT

du chevron qui dépassera un peu les hommes
de devant. Comme il est sûr qu’elle ne tombera
pas du premier coup, ils reculeront en arrière
pour prendre du champ et recommenceront la
même manœuvre. Pendant ce temps-là, cinq ou
six de ceux qui ont des fusils surveilleront les
meurtrières qui défendent l’entrcc et tireront
dedans s’ils voient passer un canon de fusil. En
même temps, vingt hommes, qui auront pris en
passant dans le village toutes les échelles des
greniers, traverseront les fossés du côté de Prisse
et escaladeront les croisées vitement pour di­
viser ceux du dedans, tandis que quelques-uns,
se répandant tout autour du château, tireront des
coups de fusil dans les vitres et mèneront grand
bruit : de cette manière, le comte et ses gens
no sauront où donner de la tête, et nous les
aurons.
Tout ça bien expliqué, j’assignai à chacun
son poste, et, tout étant convenu, j’ajoutai:
— Et qu’il soit bien entendu qu’on ne touchera
pas à un bouton dans le château. Nous sommes
de braves gens qui nous vengeons, et non des
voleurs 1
— Oui 1 oui ! firent-ils tous à demi-voix.
Alors, je demandai :
— Quelle heure est-il, vous autres?
Les vieux levèrent les yeux au ciel, et, entre
deux nuages, regardèrent la position des étoiles.
— Il doit être environ les onze lieurest dirent
qiielque3-utiSi

JACQUOU LE CROQUANT

33()

— Partons, et ne faisons pas (le bruit.
Au moment de me mettre en roule, je sentis
quelqu'un qui me prenait le bras et je me
retournai :
— Ali ! mon pauvre Jean, je vous avais bien
dit de rester tranquille dans votre lit el de laisser
faire les jeunes !
— Donne-moi le fusil, me répondit-il : il ne
ferait que te gêner pour commander tout. Moi,
j’ai bon œil encore, j’aviserai aux meurtrières :
laisse-moi faire, j’ai plaisir de voir forcer ce
loup dans son repaire.
— Comme vous voudrez, donc !
Et lui donnant le fusil, nous partîmes.
Nous marchions en silence. On n’oyait que le
bruit sourd d’une troupe foulant la terre, et lo
froissement des branches, lorsque nous traver­
sions les taillis. Une fois sur le grand chemin
qui vient de Thenon et passe contre l’IIerm,
nous fîmes plus doucement encore, cl, à mesure
que nous approchions, chacun prenait plus de
précautions. Les femmes même, quoique babil—
lardes, ne disaient mot. A deux cents pas avant
do sortir de la foret qui venait jusqu’au village,
ceux qui devaient porterie chevron, ayant arrangé
leurs mouchoirs, se mirent ensemble. Ceux
qui devaient écheler le château en firent autant,
et tout le monde se remit en marche.
Les chiens des villages de Prisse et de l’Herm
avaient été enfermés dans les étables ou les
maisons, de manière que leurs abois ne firent

34o

, JACQUOU LE CROQUANT

pas trop de bruit. Tandis que ceux qui avaient
été désignés pour ça allaient chercher les échelles
dans les granges, nous autres tous, nous atten­
dions. Le temps était toujours couvert et doux.
Au milieu des vignes, des pêchers difformes
s’entrevoyaient vaguement dans l’ombre. Au
bord des terres, les noyers branchus haus­
saient leurs têtes rondes vers le ciel gris. Autour
des maisons, des chènevières répandaient leur
odeur forte. Au long d’une cour, un sureau
fleuri poussé sur un vieux mur embaumait l’air,
et près de là, dans le silence de la nuit, un
rossignol chantait bellement. Le cœur me battait
en ce moment; non que j’eusse peur pour moi :
depuis la mort de ma pauvre Lina, la vie ne
m’était de rien, et je l’aurais donnée bon mar­
ché ; mais je craignais pour tous ces braves gens
qui me suivaient, et je redoutais de ne pas réus­
sir, sachant bien qu’en ce cas le comte leur en
ferait payer les pots cassés.
Cependant, les autres étant revenus avec les
échelles, je chassai ces idées et je ne pensai plus
qu'à l’exécution. En passant devant chez Ber­
tillou, ceux qui avaient noué leurs mouchoirs
prirent le plus gros chevron et avancèrent len­
tement, marchant au pas, silencieusement sur la
bruyère qui pourrissait dans les chemins du vil­
lage. Alors, passant au devant, je fis descendre
un drôle leste dans les fossés et bientôt la porte
de l’enceinte fut ouverte. Mais, malgré toutes les
précautions, tout ça ne pouvait se faire sans

JACQUOU UE CROQUANT

3/| I

quelque bruit, en sorte que les grands chiens
courants du comte hurlèrent au fond de leur
chenil. Heureusement, comme ça arrivait sou­
vent, les gens du château n'y firent pas atten­
tion.
À ce moment, le chevron arriva, cheminant
comme un monstrueux mille-pattes, et entra
dans la cour. À quinze pas, les hommes se
mirent à courir, fonçant sur la porte, et lui
portèrent un rude coup qui retentit dans la tour
de l’escalier, mais elle ne céda pas. Tandis que
nos gens revenaient en arrière pour prendre du
champ, des têtes effarées apparurent aux croisées
du château, des cris sc firent entendre et bientôt
des lumières coururent partout à l’intérieur. A ce
moment un second coup de chevron ébranla la
porte.
— Courage, mes amis! elle va céder 1 m’é­
criai-je.
Au même instant, des coups de fusil furent
tirés par quelques-uns des nôtres aposLés autour
du château, et ceux qui étaient montés aux
échelles brisèrent les fenêtres à grand bruit.
Pendant que les porteurs du chevron recu­
laient pour choquer de nouveau la porte, des
canons de fusil passèrent par les meurtrières qui
défendaient l’entrée, et plusieurs coups de feu
éclatèrent, tirés tant du dedans que par les
nôtres. Les femmes se mirent alors à crier,
voyant un homme blessé lâcher le chevron ;
mais une belle gaillarde robuste galopa le rem-

M

l

342


I

I
aI
I isf1

ri

JACQUOU LE CROQUANT

placer. De cette même décharge, je me sentis
cinglé à la joue et à l’épaule, mais je n’y pris
garde, dans la grande excitation où j’étais.
— Hardi ! criai-je, cognez ferme 1 la porte va
tomber, cette fois !
Alors, d’un élan vigoureux, s’animant par
leurs cris, nos hommes coururent sur la porte
qui céda, la serrure arrachée, les barres brisées,
les gonds tordus. Comme elle tenait encore
quelque peu, le l’aure acheva de la faire tomber
avec son lourd marteau,
— En avant !
Et empoignant la hache d’un homme, je m’é­
lançai dans l’escalier, suivi de tous ceux qui
étaient là, quelques-uns avec des lanternes, et
enjambant les degrés quatre à quatre. Je fus
bientôt au palier du premier étage, où étaient le
comte et ses filles, ainsi que Mascret, tous à
demi vêtus et se dépêchant de recharger leurs
armes.
— Ah ! brigand ! m’écriai-je en me préci­
pitant sur le comte, la hache levée.
Lui, n’ayant pas fini de recharger son fusil,
le prit par le canon et essaya de m’assommer
d’un coup de crosse.
Heureusement, je le parai avec ma hache,
qui en retomba; puis, aussitôt la levant de nou­
veau, dans un élan furieux, sans faire attention
aux bourrades que Mascret et la plus jeune fille
m’ajustaient par les côtes, à grands coups de
canon de fusil, j’envoyai au comte un coup qui

JACQUOU LE CROQUANT

3/|3

devait lui fendre la tête. Il fit un grand saut en
arrière, évita le coup, et se trouva près de la
porte d’entrée de la grande salle, où, heureu­
sement pour lui, il fut saisi, et aussi le garde,
par ceux de nos gens qui avaient escaladé les
croisées en repoussant le piqueur et les autres
domestiques.
— Ali I mes amis, vous me faites tortl dis-je,
en abaissant ma hache, ne voulant pas le frapper
maintenant qu’il était hors d’état de se défendre.
— Qu’on no fasse de mal à personne main­
tenant 1 ajoutai-je, en m’apercevant que le comte
et les autres étaient malmenés un peu fort.
Trois des demoiselles, voyant leur père pris,
s’étaient sauvées à l’étage au-dessus ; mais la
plus jeune, qu’on appelait Galiotc, sc défen­
dait encore comme un vrai diable, et repous­
sait à coups de crosse ceux qui voulaient la
désarmer. Pour l’avoir sans la blesser, on
arracha un grand rideau d’une fenêtre de la
salle et on le lui jeta dessus. Pendant qu’elle
cherchait à s’en dépêtrer, on lui ôta son fusil,
et on la mit dans l’impossibilité de faire de mal
à personne.
Après que le comte, Mascret, le piqueur et
les autres eurent les mains attachées avec des
cordons de rideaux, on les fit tous descendre
dans la cour. Puis, suivi de quelques hommes,
je montai l’escalier pour rechercher les trois
autres demoiselles qui, moins braves que leur
cadette, s’étaient enfuies. Après plusieurs portes

344

JACQUOU LE CROQUANT

barricadées qu’il fallut enfoncer, on les trouva
cachées au fond d’un cabinet, derrière des robes
accrochées au mur. Tremblantes de peur, elles
se jetèrent aux pieds de ces paysans qu’elles
avaient tant de fois maltraités.
— Ne craignez rien, leur dis-je, nous ne
sommes pas de la race des Nansac, pour insulter
ou battre des femmes : allez vous vêtir et revenez
promptement.
Et je descendis. Dans la cour noire, où bril­
laient seulement quelques lanternes portées par
des paysans, le comte était là, les mains liées,
n’ayant sur lui que son pantalon et sa chemise
toute en loques. Près de lui, épeurés, se tenaient
les gens du château ; et tous ceux des villages,
hommes et femmes, les entouraient et leur repro­
chaient leurs méfaits avec des injures et des
gestes menaçants : quelques-uns même commen­
çaient à crier qu’il fallait faire passer le goût du
pain au Nansac. Lui, très pâle, tâchait d’assurer
sa contenance devant la « paysantaille », comme
il avait coutume de dire, mais on voyait tout de
même qu’il rageait et tremblait en même temps
de se sentir à la merci de cette foule irritée qui
grossissait maintenant des vieux et des petits
drôles des villages, réveillés par les coups de fusil.
Quand j’arrivai, une femme en cheveux gris,
celle qui m’avait répondu la première, là-bas, à
la Peyre-Male, écartait les gens, et, furieuse,
envoya au comte un coup de bâton qui lui tomba
sur le cou au mouvement qu’il fit :

JACQUOU I.E CHOQUANT

345

— Foulu gueux I ma drôle est perdue par la
faute de ton coquin de fils : tu vas payer pour
lui!
Et à cette voix s’en joignaient d’autres, cla­
mant leurs griefs au comte, et, dans la colère, lui
portant les poings sous le nez, cependant que
l’un le tenait déjà à la gorge et que les bâtons
et les serpes se levaient sur sa tête : il était
temps d’arriver.
Le sang découlait de ma joue, et je sentais
ma blessure de l'épaule saigner sous ma veste;
mais malgré ça j’écartai la foule, et, levant le
bras, je criai :
— Arrêtez!... Jusqu’ici, braves gens, je vous
ai bien conseillés, n’est-ce pas? Eli bien, écoutez-moi encore !... Vous avez tous à vous plain­
dre de cet homme et des siens ; il n’est pas de
coquineries qu’il ne vous ait faites...
— Oui ! oui !
Et tous autour du comte, le poing tendu, ou
brandissant une arme, lui crachaient ses canailleries à la face.
— Mais toi, Jacquou, me cria une femme, lu
as le plus à te plaindre de tous 1
— C’est vrai, Nadale ; cet homme est la cause
que mon père est mort aux galères ; que ma
mère est morte de misère, désespérée ; que ma
pauvre Lina s’est allée jeter dans le Gour me
croyant disparu à tout jamais; pour moi, il m’a
tenu quatre jours et quatre nuits dans le fond
de l’oubliette de la prison, et si je n’y suis pas

346

JACQUOU LE CROQUANT

crevé de faim, lentement, mangé demi-vivant
par les rats, c’est grâce au chevalier de Ga­
libert. ..
» Ah! tu nies, gredin! — fis-je envoyant le
comte secouer la tête.
» Allez avec une échelle dans la prison, — dis-je
à trois ou quatre autour de moi, — levez la dalle
et descendez dans ce tombeau, vous y trouverez
les morceaux des cordes qui m’attachaient et que
j’ai usées à grand’peine contre les murailles, et
vous y verrez aussi des os pourris et tombant
en poussière, de quelque malheureux qui y a
été jeté autrefois.
Tandis que ceux-là allaient à la prison, je
me donnai garde de la plus jeune fille du comte.
Elle était là près de lui à moitié vêtue, dans
une attitude crâne. Ses épais cheveux fauves
brillaient comme des louis d’or et retombaient
en masse sur ses épaules nues ; sa bouche serrée
exprimait le mépris, les ailes de son nez un peu
recourbé se gonllaient de colère, et ses yeux
d’un bleu sombre m’envoyaient un regard hai­
neux, pénétrant comme une lame d’épée.
Mais en ce temps-là, je n’avais pas froid aux
yeux non plus, et je Ja regardai fixement sans
ciller. C’était une belle fille de dix-huit ans,
grande, bien faite et hardie, qui se tenait là,
sans honte et sans embarras, à demi nue au
milieu de tout ce monde. Non pas qu’elle fût
dévergondée, car elle était la seule des quatre
sœurs dont on ne dît rien, mais celle altitude

JACQUOU LE CROQUANT

347

venait de son dédain pour tous ces paysans qui
à ses yeux n’étaient pas des hommes.
Moi, j’eus honte pour elle, et je lui dis :
— Allez vous vêtir.
Elle me dévisagea sans répondre, les bras
nus toujours croisés sur sa poitrine, et ne
bougea pas.
— Emmenez votre demoiselle, dis-je à une
des chambrières, ou bien je vais la faire habiller
par nos femmes, tout d’abord.
Alors elle se décida, mais si ses yeux avaient
été des pistolets, j’étais mort.
Cependant les hommes étaient revenus et
rapportaient de l’oubliette des bouts de corde et
des débris d’ossements.
— A cette heure, nieras-tu ? méchant Crozal !
Il devint encore plus pâle, ferma les yeux
et ne répondit pas.
— Il faut le pendre ! mille dieux ! il faut Je
pendre ! criaient quelques-uns.
— Si nous le pendons, m’écriai-je, il ne
souffrira qu’un court instant ; dans deux mi­
nutes tout sera fini : nous avons mieux. Vous
avez tous vu près de la Vézèrc, en allant à la
dévotion de Fonpeyrine, les ruines du château
de Reignac, dans la paroisse de Tursac. il y
avait là, avant la Révolution, un noble si gredin,
si mauvais sujet pour les femmes, qu'on l’appe­
lait dans le pays : le bouc de Reifjnac. Eh
bien, ces ruines, c’est mon grand-père qui les
a faites avec les gens de Tursac, fatigués des

348

JACQUOU LE CHOQUANT

malfaisances de ce misérable. Lorsqu’on lui eut
brûlé son château, le bouc de Reignac, déjà
perdu de dettes, traîna dans le pays quelque
temps et finit par crever de rage et de misère :
ainsi se débarrassa-t-on de lui...
» Puisque vous êtes tous d’accord que j’ai le
plus à nie plaindre de cet homme, laissez-moi en
faire justice. La plus grande punition pour lui,
pire que la mort, c’est d’être ruiné, de traîner,
lui si fier, si orgueilleux, une existence mépri­
sée ; ce qui arrivera de force, car, sans le sou,
il n’aura plus d’amis, attendu que les autres
nobles ne l’aiment ni ne l’estiment non plus que
les paysans.
Ici le comte essaya de ricaner.
— Tu le sais bien, Grozat, qu’ils ne te pren­
nent pas pour un des leurs ! qu’ils se souvien­
nent de ton grand-père, le porteur d’eau auver­
gnat I
Et je repris :
— De même que les gens de Tursac ont brûlé
Reignac, il nous faut brûler l’IIerm. L'abolition
totale de ce repaire de bandits achèvera de rui­
ner ce prétendu seigneur, qui s’en ira mendier
de château en château une pitié méprisante qui
sera son plus grand châtiment!...
» Croyez-m’en, mes amis I je suis d’une race
où l’on s’y connaît. Du temps de Henri IV, un
de mes anciens, chef d’une troupe de croquants,
brûlait les châteaux des nobles, tyrans du pauvre
paysan, et c’est de celui-là que nous vient ce

349

JACQUOU LE CHOQUANT

sobriquet de Croquant ! Mon grand-père brûla
Reignac, comme je viens de le dire; moi, j’ai
commencé, il y a treize ans, en brûlant la
forêt de l’Herm, et aujourd’hui, je vais faire
flamber le château !
— C’est ça I c’est ça !
— Allons, empilez des fagots partout, dans la
cuisine, dans les salles du bas ; montez de la
cave les barriques d’eau-de-vie, l’huile du bac,
et nous allons voir un beau feu de joie 1
Tandis que les gens couraient à l’ouvrage, la
chambrière sortit du château et vint vers moi :
— Mademoiselle ne veut pas descendre.
— J’y vais, répondis-je, venez me montrer où
elle est.
Arrivés en haut, je vis la jeune fdle habillée,
et assise dans un coin de la chambre.
— Il faut descendre, lui dis-je : nous allons
brûler le château.
Elle me regarda durement, sans répondre.
— Si vous ne venez pas de bon gré, vous vien­
drez de force.
Et je m’avançai vers elle.
A ce moment, elle leva un petit poignard sur
moi et essaya de me frapper; mais je lui attrapai
le poignet a la volée et je la désarmai.
— Quoique vous me le donniez un peu par
force, je le garde pour le moment 1 dis-je en
mettant le poignard dans la poche de ma veste.
Et, en même temps, la saisissant à bras-lecorps, je l’emportai, nonobstant sa résistance.
20

35o

JACQUOU LE

CROQUjÉNT

Ce que c’est que l’homme ! Malgré toute ma
haine pour le comte de Nansac, haine qui rejail­
lissait sur les siens, en emportant cette belle
créature à travers les salles et les corridors, j’é­
tais ému. Le souille de son haleine sur ma figure,
et contre moi ce corps superbe se mouvant pour
m’échapper, me faisaient passer dans le cerveau
de ces folies brutales de soudards prenant une
ville d’assaut. La vue du sang qui coulait de
ma joue, tombant sur le front de la Galiote,
achevait de me griser. Et puis nous étions
seuls : la chambrière avait dégringolé les esca­
liers, épouvantée à la pensée du feu. Je m’ar­
rêtai en traversant un corridor.
— Tenez-vous tranquille ! lui dis-je rudement
en plongeant mes yeux dans les siens et en la
serrant plus fort, tandis qu’elle cherchait à me
griffer.
Elle comprit, et ne bougea plus ; un instant
après, je la déposais sur ses pieds, près de son
père.
Puis, tout étant prêt, je pris une lanterne à
un liomme; mais, au moment où j’allais vers
Ja grande salle, une voix s’écria :
— Et le capelan ?
Foutre! personne n'y avait songé.
— Allez donc le quérir, dis-je, et faites vite.
Un moment après, le gros dom Enjalbert
arriva dans la cour, traîné par trois ou quatre
hommes qui l’avaient découvert caché dans les
galetas. Le malheureux criait comme un porc

JACQUOIJ LE CROQUANT

35 I

qu’on va saigner, ne s’interrompant que pour
demander grâce d’une voix piteuse.
— Allons, tais-toi, braillard! ne vois-tu pas
tous les autres sur pied ?... Il n’y a plus personne?
Alors, en avant 1
Et entrant dans le château, je défonçai à coups
de hache deux barriques d’eau-de-vie qui se
répandirent sur Je plancher, puis j’y plis Je fou,
et je ressortis.
A travers les croisées, ouvertes pour aviver
le feu, on voyait la flamme bleuâtre s’élever,
frôlant les murs, enveloppant les meubles, grim­
pant aux rideaux el enflammant Jes fagots entas­
sés dans la grande salle. Un quart d’licure après,
un énorme bûcher flambait jusqu’au plafond,
el l’incendie attaquait les pièces voisines. Les
baies s’illuminaient successivement à mesure
que Je feu gagnait, et, une heure après, tout l’in­
térieur n’était plus qu’une immense fournaise,
vomissant par les ouvertures des torrents de
flammes qui , comme des langues ardentes ,
léchaient les murs extérieurs. Puis le feu s’élan­
çant a l’escalade gagna les hauts étages, el bien­
tôt les vieilles charpentes de châtaignier, chauf­
fées à force, prirent fou comme des allumettes
de cliènevottes. Alors les ardoises commencèrent
à pleuvoir dans la cour, surchauffées par les lam­
bris qui brûlaient : il fallut se reculer. Enfin, la
couverLure s’étant effondrée avec fracas, les
flammes montèrent dans les airs par les travées,
jetant au loin sur les coteaux des reflets rou-

35a

.TACQIjOU le croquant

geâtres, tandis qu’à Roufiîgnac et à SaintGeyrac le tocsin sonnait à coups précipités.
— Oui I oui ! sonnez I sonnez !
Lorsque les gens réveillés par les cloches
voyaient que c’était le château de l’IIerm qui
brûlait, ils ne se dérangeaient pas, disant : «Ça
n’est pas un grand malheur 1 » Et, s’il en venait
quelques-uns, c’était par curiosité.
Quoique ces vieux bois flambassent à plaisir,
les poutres et les chevrons, très forts, résistèrent
longtemps; mais pourtant, sur le matin, la char­
pente s’affaissa, entraînant les restes des poutres
des étages inférieurs et faisant jaillir vers le ciel
des milliasses d’étincelles. Alors il ne resta plus
entre les murs calcinés que des débris de bois
noircis brûlant sur un grand amas de braise.
A ce moment, j’entendis deux hommes se cha­
mailler derrière moi, et, me retournant, je vis
qu’ils se disputaient un fusil double, enlevé à
ceux du château.
— Ce n’est pas la peine de débattre entre vous
de la chape à l’évêque, mes amis. Vous savez ce
qui est convenu : nul n’emportera un bouton.
Et, prenant le fusil, j’allai le lancer dans le
feu par une croisée, et je revins.
— Maintenant que justice est faite, qu’on
laisse aller tout ce monde I dis-je en montrant
le comte et les siens, blêmes et frissonnants
sous l’air frais du matin, malgré le brasier
ardent d’où montaient quelques nuages de fumée
bleuâtre.

353

JACQUOU LE CHOQUANT

Lorsque, une fois déliés, ils se furent éloignés
se dirigeant vers leur plus proche métairie,
j’ajoutai :
— Et vous autres tous, gardez la recordance
que moi seul ai mis le feu au château, rejetez
sur moi ce qui s’est passé, je prends tout sur
mon compte.
Là-dessus, comme je pensais bien que je ne
larderais pas à recevoir la visite des gendarmes,
je m’en fus tout droit à Thenon, avec deux
autres blessés, pour nous faire tirer les balles
de la chair.
Le lendemain, à la pointe du jour, on heurta
fortement à la porte. Jean se leva et revint
disant :
— Les gendarmes sont là.
— Dites-leur que j’y vais.
Et, m’étant habillé, je lui donnai le poignard
de la demoiselle Galiote :
— Gardez-moi cet outil, Jean, et au revoir!
Les gendarmes m’ayant enchaîné les mains,
me mirent entre eux, et s’en furent vers Prisse,
puis à l’IIerm, faisant se musser les petits drôles
épeurés. Après qu’ils eurent rassemblé tout le
monde dans l’enceinte du château, devant les
ruines fumant encore, le juge de paix et le
maire commencèrent des interrogats à n’en plus
finir. Mais ça n’était pas chose facile : il fallait
arracher les réponses aux gens, comme avec un
lire-bouchon; etencore, ça ne les avançait guère,
30.

35/j

JACQUOI' I.E CHOQUANT

car ces réponses ne disaient pas grand’cliose.
Pour moi, j’avouai hautement que j’étais le seul
coupable, que j’avais tout fait; mais ils disaient
que ça n’était pas possible, pour ce qui était de
la prise du château. Enfin, sur les renseigne­
ments du maire el les dénonciations du comte,
d’après les ordres du juge les gendarmes ramas­
sèrent au petit bonheur cinq ou six paysans,
de ceux réputés mauvaises têtes, méchants sujets,
et, nous ayant enchaînés deux par deux, nous
emmenèrent à Montignac. Le malin, on nous
tira de bonne heure d’un endroit puant où nous
avions couché sur la pailje, pour nous conduire
à Sarlat,
Au juge d’instruction qui nous interrogea,
je répondis, comme au juge de paix, que c’était
moi qui avais tout fait, allumé le feu, et Je reste:
les autres, comme il était convenu, me mirent
tout sur le dos. Cependant, comme ça n’était
pas possible, le juge s’entêta à nous faire avouer ;
mais il avait affaire à de plus têtus que lui. Alors
il nous laissa tranquilles quelques jours, et une
grande enquête commença. Tous ceux des vil­
lages d'autour de l’Herm furent mandés à la
mairie de IJouIfignac, où siégeaient le procureur,
le juge d instruction el un greffier, assistés des
estaficrs de la justice. Mais ils ne salirent guère
leur papier à écrire les réponses : personne ne
savait rien ; tous étaient venus oyant le tocsin,
ou voyant le feu ; quant à ce qui s’était passé
avant, personne n’avait rien vu. Cependant,

.TACQU0P LE CHOQUANT

355

comme ces messieurs ne voulaient pas rentrer
bredouilles, on tria encore dans tout ce monde
trois hommes qui vinrent nous rejoindre à la
prison de Sarlat.
Nous n’étions pas trop mal dans cette prison.
Le geôlier, seul pour tous les prisonniers, se
faisait aider par sa fille à nous apporter la
soupe. Cette fille était une grande pâle, qui
avait l’air d’être poitrinaire. Elle s’intéressait fort
à nous; à moi surtout, qu’elle prenait, je crois,
pour un chef de bandiLs célèbre. Do temps en
temps, elle m’apportait des compresses pour
mettre sur mon épaule qui me cuisait fort, et
sous prétexte de voir si nous ne cherchions pas
à nous sauver, elle venait dix fois le jour à une
fenêtre grillée qui donnait sur la petite cour,
entourée de hauts bâtiments, où nous sortions,
et me faisait part de ce qui se disait en ville
sur notre compte. Sur sa demande, je lui
racontai mon histoire, qui l’intéressa tellement,
qu’un soir elle me proposa do poe faire sauver.
— Pauvre petite, lui dis-je, je vous suis bien
obligé de ça el je n’oublierai jamais votre bon
cœur ; mais vous pensez bien que je me ferais
couper le cou plutôt que d’abandonner ceux qui
m’ont suivi ; et puis votre père en pâtirait fort,
vous entendez bien?
On nous garda plus d’un mois et demi à
Sarlat- Dans les commencements, le juge nous
faisait venir pour nous interroger quasi tous les
matins, moi principalement. Le mâtin savait

35C

•IAGQUOU LE CHOQUAIT

son métier, et il me posait quelquefois des ques­
tions à double tranchant comme un couteau de
tripière, d’où j’avais quelque peine à me dé­
mêler. Lorsque ça m’arrivait, je faisais le niais,
celui qui ne comprend pas, pour me donner le
temps de réfléchir. Les autres, eux, ne savaient
rien, n’avaient rien vu, rien entendu, sinon les
cloches sonnant au feu, qui les avaient fait
accourir à l’Herm. Enfin, voyant qu’il ne tirait
pas grand’chose de nous, le juge finit par nous
laisser tranquilles et grabela son affaire tout
seul.
Quoique nous ne fussions pas trop mal là, je
m’y ennuyais fort, car, comme le disait le che­
valier, « il n’y pas de belle prison, ni de laides
amours », et de plus il me tardait d’être jugé.
Aussi fus-je content, lorsqu’un matin le geôlier
nous réveilla de bonne heure.
— Vous partez pour Périgueux, dit-il.
Quand nous fûmes prêts, il nous donna à
chacun un morceau de pain ; puis les gendarmes
vinrent qui nous attachèrent deux à deux.
Au moment où nous partions, la fdle du geô­
lier accourut, et me dit :
— Que Dieu vous garde ! je vais faire brûler
un cierge pour vous autres.
Et, en disant ça, elle me regardait, les yeux
mouillés, et de telle façon que je connus que
c’était pour moi qu’elle parlait ainsi sous le
couvert de tous.
Ça me toucha au cœur :

JACQUOU LE CROQUANT

357

— Grand merci! lui répondis-je, grand merci
de votre bonté !
En ce temps-là, on ne portait pas comme
aujourd'hui les prisonniers en voilure, ni en
chemin de fer, pour la bonne raison qu’il n’y
avait pas de chemins de fer, ni guère de voi­
lures, et de celles-ci, les quelques-unes qu’il y
avait, les pauvres diables n’y montaient pas.
On avait tellement parlé de notre affaire au
pays sarladais, dans les marchés, les foires, et,
le dimanche, devant la porte des églises, que
tout le long de la route les gens nous voyant
passer disaient : « Ce sont les incendiaires de
l’IIerm»; et ils nous apportaient à boire, ce
qui n’était pas de refus, car la chaleur était
grande.
Il nous fallut trois jours pour faire la roule,
mais il faut dire que nous ne marchions pas
vite, plusieurs ayant aux pieds les lourds sabots
avec lesquels ils avaient été pris. Notre premier
gîté d’étape fut à Montignac, où l’on nous
enferma dans la prison puante que nous connais­
sions déjà. Comme nous y arrivions, un grand
vieux qui était là avec quelques autres nous cria :
— Bon courage, citoyens 1
— Merci ! lui répondis-je, merci bien ! Nous
n’en manquerons pas !
Plus tard, je sus que ce vieux était le Cassius
dont M. de Galibert nous avait parlé une fois.
Brave homme, il l’était, car, ne pouvant fai re
autre chose, il trouva moyen de nous faire

358

JACQUOU LE CROQUANT

passer un cornet de tabac à priser pour ceux
qui en usaient.
Le second jour, nous ne finies que deux
grandes lieues de pays, jusqu’il Thenon ; mais
la troisième journée fut dure, surtout pour ceux
qui traînaient leurs sabots, car l’étape est
longue, de sorte que nous arrivâmes lard à
Périgueux, où l’on nous boucla incontinent à la
prison, qui était en ce temps dans l’ancien cou­
vent des Augustin®, sur les allées de Tourny.
Le lendemain, le président des assises vint
m'interroger et me demanda si j’avais un avocat.
— Ou) , monsieur, lui répondis—je, c’est
M. Vidal-Fongraye.
— Ah t M, Vidal-Fongrave?
— Oui, monsieur, il nous défend tous.
Et alors je compris à son étonnement que
notre .affaire ne lui paraissait pas bonne, car
M. Fongrave, T « Jlonnêle-IIomme », comme
on l’appelait, avait la réputation eje ne pas se
charger d’affaires injustes.
Je fui avais écrit de Sarlat pour le prier de
nous défendre, et je lui avais raconté tout au
long ce qui s’était passé. Après que nous fûmes
arrivés a Périgueux, il venait souvent à la pri­
son et nous voyait tous, moi principalement,
afin de bien connaître l’affaire. Je me souviens
qu’un jour, après que je lui eus exposé mon plan
et raconté comment je m’y étais pris pour forcer
le château, il me dit en me tutoyant, comme
m’ayant vu tout petit ;

JACQUOU LE CROQUANT

35g

— Tu aurais dû te faire soldat ! tu as la bosse
du métier.
— Ma foi, monsieur Fongrave, j’ai tiré un
bon numéro et je nai point eu envie de m’en­
rôler ; j’aime trop ma liberté.
Ensuite, en causant de notre défense, il me dit
qu’un grand nombre de gens de l’Herm et des
villages voisins étaient cités comme témoins à
décharge, et qu’il espérait que les dépositions
de toutes ces victimes du comte pèseraient sur
la décision des jurés.
Le jour qu’on commença notre procès, c’était
le 29 juillet i83o. Il y avait grande rumeur
dans le palais, et les avocats et tous les curieux
conféraient des nouvelles de Paris qui annonçaient
la révolution. Les témoins appelés par le procu­
reur étaient le comte, ses fdles, et tous ceux du
château : personne autre n’avait rien vu. Dans
une affaire où beaucoup de gens sont mêlés, c’est
rare qu’il n’y ait pas quelque gredin acheté à
bons deniers pour trahir les autres ; mais ici
rien de pareil, nul ne broncha. Le Nansac me
chargea fort, ainsi que dom Enjalbert qui
raconta tant de choses, qu’on eût cru que lui
seul savait tout ce qui s’était passé. Il m’impa­
tienta tellement que je finis par lui dire :
— Et comment avez-vous pu voir tout ça,
étant caché derrière un coffre dans le grenier?
Tout le monde s’esclaffa de rire, ce qui lui
coupa! totalement la parole,


3Go

JACQUOU LE CHOQUANT

Les trois demoiselles aînées ajoutèrent aussi
quelque peu à la vérité, d’où je connus que ceux
qui avaient eu le plus de peur étaient ceux qui
me chargeaient le plus.
Car la plus jeune, elle, ne témoigna rien que la
vérité. Comme le président, pour guirlander
mon affaire, avait donné à entendre que, lorsque
j’avais été la chercher, j’avais essayé de la vio­
lenter, elle dit nettement qu’il n’en était rien ;
que j’étais le chef de celte bande de brigands
qui avait attaqué le château ; que moi seul y avais
mis le feu; qu’elle regrettait fort de n’avoir fait
que me blesser de son coup de fusil, mais qu’autrement elle n’avait rien à me reprocher.
— Pourtant, mademoiselle, répliqua le prési­
dent, l’accusé Ferrai avait des égralignures au
visage, et vous-même aviez du sang sur la
figure.
— J’ai pu lui donner quelques coups d’ongles
en me débattant, lorsqu’il m’emportait hors du
château ; quant au sang que j’avais au front,
c’était celui de sa blessure à la joue qui coulait
sur moi.
— Voyons, mademoiselle, peut-être éprouvezvous quelque confusion bien naturelle, à confesser
celte tentative ; mais rassurez-vous, votre répu­
tation n’en peut souffrir à aucun degré : ditesnous bien toute la vérité.
— Je l’ai dite tout entière, monsieur : je hais
l’accusé, mais je n’ai pas de griefs personnels
contre lui. Je dois même ajouter que sans lui.

36i

JACQUOU LE CHOQUANT

mon père aurait été certainement assommé par
la foule furieuse.
— C’est bien, allez vous asseoir, fit sèche­
ment le président.
Et puis commença le long défilé des témoins
à décharge. À mesure que tous ces pauvres
gens, victimes des violences cruelles et des
odieuses vexations du comte, faisaient le récit
naïf de leurs misères, on voyait le nez du procu­
reur s’allonger dans ses papiers où il se donnait
le semblant de chercher quelque chose, tandis
que le président tapait de petits coups impa­
tients sur son bureau avec un couteau à papier.
Quant aux jurés, il était visible que cette audi­
tion leur produisait une bonne impression.
La comparution du chevalier de Galibert
eut un grand succès, de curiosité d’abord, car
en ville on avait oublié ces anciens costumes
de nobles de l’ancien régime, tels que le
sien, et ensuite son témoignage me fut telle­
ment favorable que le public, qui s'intéressait
à nous, faisait entendre des murmures d'appro­
bation.
Lorsqu’il eut achevé, M. Vidal-Fongrave se
leva :
— Monsieur le président, je voudrais de­
mander à M. le chevalier de Galibert de nous
faire connaître son opinion sur M. le comte de
Nansac.
— La question me paraît inutile...
Mais déjà le chevalier répondait vivement :
21

36a

JACQUOU LE CnOQUAHT

— Je n’éprouve aucun embarras à m’expli­
quer sur ce point. Un vieux proverbe dit :
On fuit carême prenant avec sa femme, Pâques
avec son curé.
J’y ajoute : « El le sabbat avec le comte de
Nansac. »
Qui le suit, mal s’en suit.
Quoique ce fût un peu tiré par les cheveux,
il y eut là-dessus des rires et une grande rumeur
dans l’auditoire nonobstant les vives admonesta­
tions du président. Puis, comme il était heure
tarde, l'affaire fut remise au lendemain, pour le
réquisitoire du procureur et la plaidoirie de
Me Fongrave qui nous défendait tous.
Le lendemain on savait qu’à Paris le peuple
avait battu les Suisses, la garde royale, et que
Charles X était en fuite. Ces nouvelles estoma­
quèrent quelque peu les gens de la justice qui
alLendaient autre chose ; mais pourtant ça n’em­
pêcha pas le procureur- de demander ma tête
avec âpreté. Ce n’était point l’homme juste qui
s’élève au-dessus des hommes et des choses, qui
pèse les circonstances, scrute les motifs, tient
compte des événements et requiert le châtiment
qui dans sa conscience lui paraît équitable: non,
son métier était de me faire guillotiner, et il fai­
sait tout son possible pour y arriver. 11 assura
que j’avais le crime dans le sang, témoin cet
ancien à moi, pendu autrefois pour- révolte et
incendie, à qui je devais le sobriquet injurieux de

JACQUOU LE CHOQUANT

363

Croquant. De celui-là, il passa à mon grandpère emprisonné à la veille de la Révolution
pour avoir brûlé le château de Reignac ; puis
vint à mon père, le meurtrier de Laborie, mort
au bagne, et enfin, arrivant à moi, il dit que
j'avais dépassé mes ancêtres en précoce perver­
sité, puisque, avant d'incendier l’IIerm, à l’âge
de huit ans j’avais brûlé la forêt du comte.
Ensuite après avoir longuement assuré que la
haine des riches était le seul mobile de mon
crime, il passa aux autres accusés. Pour ceux-là,
il ne refusait pas les circonstances atténuantes,
il se contentait des galères à perpétuité. Mais
pour moi, qui avais conçu, comploté et exécuté
le crime, comme cela résultait de mes propres
aveux, il fallait que ma tête tombât : et en même
temps, d’un geste de sa main sèche, il semblait
me la coupei- lui-même.
Moi, j’écoutais tout ça distraitement, sans
beaucoup m’cn émouvoir; ma pensée était ail­
leurs. Je revoyais mon pauvre père assis sur ce
même banc où j’étais, et ma mère mourant sur
un grabat dans toutes les affres du désespoir ; je
songeais à ma chère Lina gisant au fond de
l’abîme du Gour, et, me laissant aller à toutes
ces tristes pensées, je me disais que maintenant,
ayant vengé ceux que j’aimais, ma lâche faite,
la mort n’avait rien d’effrayant...

— Maître Fongrave, vous avez la parole, dit
le président.
Et alors notre avocaL se dressa en pieds, posa

364

JACQUOU LE CROQUANT

son bonnet (levant lui et commença ainsi d'une
voix grave et profonde son plaidoyer, reproduit
en entier le lendemain, par le journal VEcho de
Vésone :
« Messieurs les jurés,
» Il me semble entrevoir à travers les siècles
quelques traces de la justice inconsciente des
choses. Ce n’est pas certes, cette justice haute et
sereine à laquelle aspire l’humanité, mais une
sorte de talion vengeur qui fait que l’oppression
engendre la haine, que la tyrannie suscite la
révolte, que la violence appelle la violence, et
l’injustice la violation des lois de la justice.
» L’affaire qui vous est soumise n’est qu’un
épisode de cette longue suite de soulèvements
de paysans, amenés par des vexations cruelles,
une insolence sans bornes et par la plus brutale
oppression.
» Tous les coupables ne sont pas là sur ce
banc derrière moi, messieurs I II y manque celui
dont les agissements criminels ont amené les
événements dont les accusés ont à répondre ; il
y manque ce prétendu gentilhomme, ce petitfils orgueilleux d’un vilain qui ramassa des mon­
ceaux d’or impur dans le ruisseau de la rue
Quincampoix...
— Maître Fongrave, interrompit le président,
ces appréciations rétrospectives sont inutiles ;
vous n’avez pas à rechercher les origines de la
fortune d’une honorable famille ; tenez-vous-en

JACQUOU LE CHOQUANT

3G5

aux faits de la cause : la propriété doit être res­
pectée. ..
— Monsieur le président, je souscris pleine­
ment à celle maxime... Je respecte donc la
fortune acquise par un labeur honnête et persé­
vérant, et je respecte aussi la propriété qui est
le fruit visible du travail. Mais lorsqu’une for­
tune est édifiée sur la ruine publique, lorsque
la propriété provient d’une vaste escroquerie,
j’ai le droit comme homme et comme avocat de
les flétrir et de les mépriser !
» Je disais, messieurs les jurés, que le plus
coupable était cet anobli qui apparaît en ce
siècle comme un monstrueux anachronisme.
Et alors, reprenant les dépositions des témoins
à décharge, M. Fongrave fit le tableau effrayant
des misères, des vexations, des cruautés subies
par les paysans voisins du comte. 11 le peignit
Ici qu’il était, orgueilleux, dur et méchant, fou­
lant sans pitié les pauvres gens, les écrasant sous
une tyrannie capricieuse et arbitraire, faisanL le
mal uniquement pour le plaisir de le faire, et le
faisant impunément grâce à la coupable faiblesse
des autorités :
— Voilà, s’écria-t-il, où nous en sommes qua­
rante ans après la proclamation des droits de
l’homme ! Et maintenant, messieurs, ne pourraiton s’étonner que les voisins du comte de Nansac
aient poussé la patience jusqu’à la longani­
mité? qu’ils n’aient pas su dire plus tôt : « Non ! »

U

366

JACQUOIÎ LE CHOQUANT

Puis, passant à moi en particulier, il fit l’his­
toire de ma vie misérable dès ma première
enfance, et raconta tous mes malheurs causés
par la méchanceté barbare du comte. Lorsqu’il
montra mon père miné par la fièvre, expirant
sur le lit de camp du bagne; qu’il lit voir ma
mère, la vaillante femme, mourant affolée par
les angoisses du désespoir, je mis un instant ma
tête dans mes mains et j’essuyai mes yeux
humides.
Et à mesure qu’il continuait, montrant la
haine semée dans mon cœur par la malfaisance
du comte, grandissant, se fortifiant avec l’âge,
et la résolution de venger mes malheureux
parents devenue pour moi une sorte de vertu en
l’absence de toute justice humaine, on voyait sur
Ja figure des jurés transparaître la pitié. Puis,
lorsqu’il en vint à ces quatre jours que j'avais
passés dans le cul de basse-fosse de l’Herm,
torturé par la faim et la désespérance, destiné à
être dévoré à moitié vivant par les rats, il y eut
dans le public un frémissement suivi d’un mur­
mure sourd.
— Comment cet acte d’odieuse tyrannie qui
nous reporte aux plus tristes temps de la féoda­
lité. comment cet abominable crime est-il resté
impuni? s’écria-t-il. Comment ce coupable, qui
perpétue dans ce siècle les plus criminelles vio­
lences des plus méchants hobereaux du temps
passé, n’a—t—il pas été atteint et puni?
» Àh I il ne faut pas s'étonner, messieurs, que

!
Î

; ■

JACQUOU LE CROQUANT

367

lorsque la justice et l’humanité sont ainsi outra­
gées et violées impunément, la vindicte populaire
s’élève et juge sommairement les coupables 1
Heureux lorsque, comme dans cette afl'aire, elle
se borne à des représailles matérielles I
» Si l’on consulte l’histoire, on voit que. jus­
qu’à la Révolution qui en fut comme la synthèse,
tous les soulèvements populaires ont été causés
par la tyrannie cruelle des puissants: Bagaudes,
Pastoureaux, Jacques, Gauthiers, Croquants...
— Arrivez au déluge, maître Fongrave ! dit
le président qui, depuis le commencement de
cette plaidoirie, s’agitait fiévreusement sur son
fauteuil.
— J’y suis, monsieur le président! Ce déluge,
c’est le Ilot populaire qui, dans ces trois jours
de tempête, a submergé le trône de Charles X,
en ce moment sur le chemin de l’exil 1...
A cette réplique envoyée d’une voix forte, les
applaudissements éclatèrent dans le public, mal­
gré les menaces du président. Après que le
silence fut rétabli, M. Fongrave continua:
— Messieurs, je termine. De même que tous
ces révoltés, dont j’aurais pu grossir l’énuméra­
tion ; de même que tous les innommés de l’his­
toire qui ont, eux aussi, essayé en vain, pendant
des siècles, de soulever le fardeau qui les écrasait,
ou, pour mieux dire, la pierre du tombeau qui
les recouvrait; de même, dis-je, que tous ces
malheureux ont été absous par la postérité,
ceux-ci doivent être acquittés par vous. Ce qu’ils

368


Irr! •

JACQUOÜ LE CHOQUANT

ont fait, leurs ancêtres l'ont fait. Poussés à bout
par des brutalités insolentes, par des cruautés
gratuites, par la violation humiliante de leur
dignité d’hommes, ils se sont révoltés. Puisque la
loi n’existait pas pour eux, puisque ceux qui
devaient les protéger contre ces vexations arbi­
traires et ces violences sans nom les ont aban­
donnés, puisqu’on les a relégués pour ainsi dire
hors du droit et de la justice, je le dis bien
haut: ils sont excusables; je dirais presque:
innocentsI Eux pauvres, chétifs et opprimés,
ils ont voulu se remettre en leur droit naturel
et, par manière de dire, de bêtes redevenir
hommes: qui oserait les condamner? Certes, ce
n’est pas dans le pays de LaBoëtie qu’il se trou­
vera douze citoyens pour souffleter ainsi l’huma­
nité! Messieurs les jurésj je remets avec confiance
le sort de tous ces accusés entre vos mains,
certain qu’en ce moment où le peuple de la
capitale a chassé cAix qui voulaient confisquer
toutes nos libertés, vous les rendrez à leurs
familles. Ferrai et ses compagnons ont fait en
petit ce que les Parisiens ont fait en grand : à
défaut de la loi, ils ont appelé la force au ser­
vice de la justice. Acquittez-les, messieurs ! la
Révolution, triomphante à Paris, ne peut être
condamnée ici! Àcquiltez-les, et vous comblerez
les vœux de vos concitoyens qui vous béniront
pour avoir jugé, non en froids légistes, mais
en hommes de cœur que rien de ce qui touche à
l’humanité ne laisse indifférents!

36p

.TACQUOU LE CROQUANT

Et M. Fongrave se rassit au bruit des applau­
dissements.
Le procureur du roi fut tellement déferré par
l’effet de cette plaidoirie, visible sur la physio­
nomie des jurés, qu’il jugea inutile de répliquer.
Quant au président, il essaya bien, en faisant
son résumé, d’elfacer celte impression en faisant
ressortir, en grossissant les raisons du procureur
et en amoindrissant celles de notre avocat, mais
rien n’y fit : après une demi-heure de délibé­
ration, le jury revint avec un verdict d’acquit­
tement pour tous les accusés.
A la sortie, toute une foule nous attendait
curieusement pour nous voir de plus près, tant
les gens des villes sont badaurels. Je crois bien
avoir dit ça déjà, mais c’est que l’occasion de le
dire se présente souvent. En voyant ces curieux qui
se bousculaient disant: « Les voilai les voilà! »
je pensais en moi-même : « Il y en aurait encore
bien davantage s’il s’agissait de nous coupei’ le
cou I » Mais je n’en dis rien pour ne pas gâter la
joie des autres qui avaient eu peur de ne pas
revoir leur monde.
Nous allâmes tous gîter dans cette petite
auberge de la rue de la Miséricorde où nous
avions logé, ma mère et moi, lors du procès de
mon père. Il n’y avait pas assez de lits pour
tous; mais, en ce temps-là, il était ordinaire en
voyage, surtout pour les pauvres gens, de cou­
cher deux ou trois ensemble, ce que nous fîmes.
Le lendemain matin, nous allâmes tous en troupe
ai,

370

JACQUOU LE CROQUANT

remercier M. Fongrave et lui demander ce que
nous lui devions.
— Ah 1 fit-il, sachant que nous étions bien
pauvres, ce n’est rien, mes amis. Je suis assez
payé de ma peine par le plaisir de vous avoir
aidés à vous tirer d’une méchante affaire: allezvous-en tranquilles chez vous autres.
Et après qu’il nous eut à tous donné la main,
nous le quittâmes après lui avoir renouvelé nos
remerciements et l’avoir assuré de notre recon­
naissance. Ça n’est pas pour dire, mais il n’avait
pas obligé des ingrats, car, tant qu’il a vécu, tous
lui ont marqué que nous n’avions pas oublié
sa bonté. C’était les uns une paire de poulets
ou de chapons, ou une panière de beau fruit,
ou un pot de miel, ou des pigeons ; d’autres
lui portaient un chevreau, un agneau ou un piol,
autrement dit un dindon. Moi, je lui avais fait
une rente annuelle d’un lièvre que je lui envoyais
par Gibert, l’épicier, de Thenon, qui allait tous
les ans à la foire des Rois faire ses emplettes;
sans compter aussi quelques bécasses quand j’en
trouvais l’occasion.
Ayant pris congé de M. Fongrave et dévalé
la place du Greffe, nous traversâmes le PontVieux, les Barris, et nous voilà sur la grande
route de Lyon, partis pour la Forêt Barade,
où nous arrivâmes à soleil entré, tous bien
contents de la revoir.

VIII

Le premier moment de contentement de me
retrouver libre passé, je tombai dans une noire
tristesse en songeant à ma pauvre Lina. Tant que
ma tête avait été en jeu, je m’étais laissé un peu
distraire de son souvenir par mon propre danger.
L'homme est ainsi bâti, et je crois bien que
d’autres valant mieux que moi en auraient fait
autant. Mais maintenant que j’étais hors d’affaire,
ce souvenir me revenait, amer et douloureux,
comme le ressentiment d’une ancienne blessure.
Quelquefois, le dimanche, j’allais à Bars,
recherchant la Bertrille, pour avoir la conso­
lation de causer de ma défunte bonne amie.
Elle s’y prêtait complaisamment, la brave fille,
el me parlait d'elle longuement, m’entretenant
de tous ces petits secrets que les drôles se disent

3?2

JACQUOU UE CROQUANT

sur leurs amoureux. Quoique d’une manière, ça
ravivât ma peine de savoir, par ce que me disait
la Bertrille, combien la pauvre Lina m’aimait,
je me complaisais tout de même à l’entendre et
je ne me lassais point de la questionner là-dessus.
D’autres fois, le cœur gros, je m’en allais au
Gour, et là, couché à l’ombre des arbres, je
pensais longuement à Lina. Je me remémorais
nos innocentes amours dans tous leurs détails,
je me ramentevais un coup d’œil, un sourire, un
mot amiable. IL me semblait nous voir, nous en
allant tous deux dans quelque chemin creux,
infréquenté, nous tenant par la main, la tête
baissée, sans rien dire, que parfois quelques
paroles qui témoignaient de notre amour, et
nous faisaient relever la tète pour nous regarder
au plus profond des yeux.
Et quand j’avais épuisé les souvenirs heu­
reux, je songeais au martyre que la pauvre
drôle avait souffert dans sa maison, et la colère
me montait. Je me l’imaginais accourant aux
Maurezies, pour me demander secours contre
sa coquine de mère, et, désespérée en apprenant
ma disparition, venir se noyer au Gour. Je
voyais la place où l’on avait retrouvé ses sabots,
et, dans mon chagrin, je me cachais la figure
dans l’herbe et je rugissais comme une bête
sauvage.
Maintenant, tout était fini ; elle était au fond
de l’abîme, couchée dans quelque recoin de ces
grottes aux eaux souterraines, et ce corps char-

■IAGQUOU UE CROQUANT

3?3

niant, perdant toute forme humaine,tombait en
décomposition, pour ne laisser sur le sable
fin, qu’un squelette destiné peut-être dans des
milliers d’années, à fonder le système d’un
savant de l’avenir, après quelque cataclysme
terrestre.
Oli ! sa mère, cette vieille Mathive qui l’avait
poussée au désespoir, combien je la haïssais I
Heureusement son fameux Guilhem se chargeait
de la faire souffrir comme elle avait fait souf­
frir sa fille. 11 n’y avait pas tout à fait trois mois
que la pauvre Lina n’était plus, que, Gérai étant
mort depuis un an, ces deux misérables se ma­
riaient. Le goujat l’avait forcée, cette vieille affo­
lée, de lui donner tout son bien par le contrat,
et maintenant qu’il était le maître, il le faisait
voir, pardieu 1 De travail il ne lui en fallait
pas ; il courait partout les marchés, les foires,
les frairies, buvant, jouant aux cartes, ribolant
avec des coureuses de ballades et rentrant à la
maison pour se reposer seulement. Si alors
elle voulait se plaindre, il la traitait comme
la dernière des traînées, la rudoyait et finissait
par la battre. Et après avoir été bien secouée,
comme pois en pot, quand venait le soir, et
que l’homme avait largement pris son vin
à souper, elle, qui hennissait toujours après
ce fort mâle, faisait l’aimable, et, par manière
de dire, lui aurait embrassé les pieds. Mais il la
mettait à la porte à coups de botte : « A la
paille 1 vieille chienne I », et puis tirait le

i
!

1

87/1

.TACQUOU LE CHOQUANT

verrou. Oh ! le châtiment de cette mauvaise
mère était en bon chemin.
Dans la semaine, j’étais nécessairement dis­
trait un peu de ma peine par le travail; mais ce
n’était pas sans que, de temps en lemps, le sou­
venir de ma pauvre Lina me revînt soudain
comme un coup de couteau. Il me fallait bien
gagner quelques sous, car le peu qu’avait le
vieux Jean n’aurait pu nous nourrir tous deux.
En eût-il eu cent fois plus, d’ailleurs, que je
n’aurais pas voulu vivre en fainéant à ses dé­
pens. J’avais donc recommencé ma vie ordinaire,
travaillant le bien, faisant des journées par-ci
par-là, et vendant quelques lièvres, ou une
couple de perdrix le mardi à Thenon. Puis, quand
l’hiver fut là, je pris du bois à faire dans une
coupe devers Las Motras. C’était l’occupation
qui m’allait le mieux, car on était seul. Le ma­
tin, je partais, emportant dans mon havresac un
morceau de pain noir avec quelque petit fro­
mage de chèvre, dur comme la pierre, un oignon
et une chopine de boisson que j’avais fabriquée
avec des sorbes. Je cheminais par les sentiers,
faisant craquer la glace sous mes sabots dans un
pas de mule, ou poudroyer sur moi le givre des
grands ajoncs et des hautes fougères, lorsque
je traversais les fourres pour couper au court.
Toute la journée seul dans les taillis, je cou­
pais du bois, m’arrêtant des fois, dans un
moment de ressouvenance, et, appuyé sur ma
hache, je regardais fixement devant moi, les yeux

JACQUOU LE CROQUANT

876

attachés sur la masse des bois sombres, comme
si la Lina allait en sortir. Puis, me reprenant,
je crachais dans mes mains et je me remettais
à cogner.
Mais l’homme est homme. Lorsque la mort
de celle qu’il pensait garder toute sa vie à ses
côtés et aimer jusqu’il son dernier jour, lui a
arraché la moitié de son cœur, il croit de bonne
foi qu’il ne survivra pas à cette perle. Il lui sem­
ble que la disparition de celle-là est un mal­
heur irréparable qui touche, non seulement lui,
mais le monde entier. Cependant, à la longue,
lorsqu’il voit les choses suivre leur cours ordi­
naire ; qu’après l’hiver le soleil montant au
ciel inonde la terre de lumière et de chaleur ;
que, tout autour de lui, la vie afflue dans le sol
fécond ; que les oiseaux font leur nid ; que les
amoureux se recherchent, il subit l’influence
des choses qui l’environnent; il se sent revivre
avec la nature, et peu à peu la peine s’amortit,
le souvenir s’efface, el la chère image, crue impé­
rissable, qui, aux premiers jours, apparaissaiL
nettement comme une pièce toute neuve, s’affai­
blit dans la mémoire, eL de\ient moins dis­
tincte, comme l’effigie d'un vieil ccu usé par le
frai.
Ainsi étais-je. Avec le temps, mon chagrin
était moins amer, ma peine moins lourde à por­
ter. Au lieu d’une douleur aiguë et pleine de
révoltes, je me sentais glisser dans une tristesse
résignée. Non pas que j’aie jamais oublié celle

376

JACQUOU LE CHOQUANT

qui fut mon premier et mon plus doux amour;
mais si son souvenir m’était toujours cher, il
n’était plus aussi constamment douloureux.
Depuis l’incendie du château de l’Herm,
j’avais grandi beaucoup dans la considération
des paysans des environs. Aux marchés de The­
non, aux foires de Roufïignac, partout, je trouvais
assez de gens pour me convier à boire une chopine si j’avais voulu. Mais je n’acceptais pas
souvent, ce qui peut-être m’a fait quelquefois
passer pour fier, en quoi on s’est bien trompé,
Je n’avais d’ailleurs aucun sujet de l’être, étant
sans doute des moindres de ceux de par là. Mais
j’avais d’autres idées, d’autres goûts, et, grâce au
curé Bonal, je voyais mieux et plus loin que les
pauvres gens qui m’avoisinaient. Lorsque j’ac­
ceptais de choquer de verre avec eux, c’est qu'il
y avait quelque service à leur rendre. Comme
j’étais dans ces cantons le seul paysan sachant
lire et écrire, au lieu d’aller trouver le régent
de Thenon, ou quelque praticien, ils avaient
recours à moi pour faire une lettre au fils parti
pour le service, ou dresser un compte de jour­
nées, ou régler les affaires d’un métayer à sa
sortie. Et quand je passais par les villages, par­
tout on m’invitait à entrer boire un coup. Même
il y avait des filles ayant bien de quoi qui me
donnaient assez à connaître qu’elles m’auraient
voulu pour galant. Il y en avait de celles-là qui
étaient de belles drôles, fraîches, gentes même,
mais ça n’était plus ma pauvre Lina.

JACQUOU LE CROQUANT

377

Mais ce qui me faisait le mieux venir des
gens, c’était d’avoir pris leur défense, de les
avoir débarrassés du comte et d’avoir aboli ce
repaire de chenapans. Maintenant ils étaient tran­
quilles, ne craignaient plus de voir fouler leurs
blés sous les pieds des chevaux, ou manger leurs
raisins mûrs par les chiens courants. Ils s’en
allaient par les chemins, sûrs désormais de no
pas être cinglés d’un coup de fouet pour no
s’être pas assez tôt garés, et ils allaient aux foires
et dans les terres, certains qu’en leur absence
leurs femmes ou leurs filles ne seraient pas
houspillées par une jeunesse insolente.
Car, depuis l’incendie du château, le comte
était parti, et aussi tous les siens. Lui, on ne
savait trop où il était passé. La plus âgée de ses
filles avait suivi, comme gouvernante, le cha­
pelain dom Enjalbert, qui avait été nommé
curé du côté de Carlux; la seconde était placée
comme demoiselle de compagnie dans une
grande famille où elle ne tarda pas à mettre
le désordre; la troisième, la plus délurée de
toutes, avait été rejoindre à Paris sa sœur aînée
qui depuis longtemps avait mal tourné. Quant
à la plus jeune, à celle que j’avais emportée
hors du château lors de l’incendie, elle s’était
établie pas bien loin de l’IIerm dans un petit
domaine qui était un bien dotal de sa défunte
mère, el que, pour cette raison, les créanciers
n’avaient pu faire vendre comme le reste de
la terre. Elle vivait là, chez la métayère, qui

378

JACQUOU LE CHOQUANT

était sa mère nourrice, couchant dans une
chambrette sur un mauvais lit, mangeant
comme les autres de la soupe de pain noir, des
châtaignes et des milliassous : dans la journée elle
courait les bois, son fusil sous le bras, en com­
pagnie de sa chienne. Avec ses allures de pou­
liche échappée, de toute la famille c’était la
seule qui valût quelque chose. Elle était bien
hère aussi, comme les autres ; mais tandis que
ses sœurs plaçaient mal leur fierté, en conti­
nuant de mener une existence de dissipation,
même aux dépens de leur liberté ou de leur
honneur, elle, préférait une existence dure et
paysanne à leur vie de sujétion ou de désor­
dres. Les autres étaient tellement têtes fêlées,
qu’elles n’avaient pas compris ça; aussi, lorsque
la Galiote leur avait annoncé son intention,
les moqueries ne lui avaient pas manqué :
— Et alors, te voici devenue une vraie Jeanneton ?
— Il ne te manque qu’une quenouille !
— Et tu te marieras avec Jacquou !
a Tu te marieras avec Jacquou !... » Cette mo­
querie dérisoire qui me fut rapportée en riant
fort par la sœur de lait de la Galiote, ramena
ma pensée sur elle. Je me rappelai l’émotion que
j’avais ressentie en l’emportant hors du château,
et je restai tout songeur. Certainement, je
crois bien que tout garçon de mon âge, vigou­
reux et sain comme moi, eût été troublé comme
je l’avais été en sentant se mouvoir et se tordre

.IACQT'OÜ I.E CROQUANT

379

dans mes bras ce beau corps de fille. Je ne
m’étonnais donc pas de ça. Mais comment se
faisait-il que le seul souvenir de ce moment-là
pût m’émouvoir encore, moi qui n'avais jamais
songé à autre femme qu’à Lina? Tout le jour
je m’efforçai de chasser cette scène de ma
mémoire, en me complaisant dans la remémorance de mes chères amours défuntes ; mais
j’avais beau faire, de temps en temps elle me
revenait à l’esprit, tenace comme une ronce
où on est empêtré.
« Que le diable emporte celle Francette de
m’avoir conté telle sottise I » pensai-je plusieurs
fois.
Et de ce jour en avant, il me fut impossible
de me débarrasser entièrement de la pensée
troublante de cette scène, que quelque diable
semblait raviver en moi à mon grand dépit.
Tandis que j’étais dans cel étal d'esprit, mal
content de moi-même, en raison de ce que je
regardais comme une trahison envers la mé­
moire de mes parents et comme un affront à
celle de ma pauvre Lina, le vieux Jean vint à
mourir apres quatre jours de maladie, et je me
trouvai seul. Son neveu, qui était charbonnier
comme lui, vint demeurer dans la maison avec
sa femme et ses cinq drôles, tout heureux de
cette aubaine. Ça n’était pas un mauvais homme,
mais il était si pauvre que ce petit héritage lui
semblait le Pérou : aussi lui et les siens furent
d’abord consolés de la mort de l’oncle Jean.

38o

I 17

JACQUOU LE CROQUANT

C'est, à mon avis, un des grands inconvé­
nients de l’extrême pauvreté que d’étouffer ainsi
les sentiments naturels entre parents. Celui qui,
sans être riche, n’est pas pressé par le besoin,
peut sans trop de peine faire passer l’affection
pour la parentelle avant l’avantage d’hériter.
Mais les pauvres diables qui, comme ce neveu de
Jean, se galèrent toute l’année et peuvent à
peine entretenir le pain à leurs petits drôles, il
est malaisé que le plaisir de les voir un peu
sortir de la misère ne leur fasse pas oublier la
mort des parents.
C’est une des choses qu’on reproche le plus à
nous autres paysans mais on voit tous les jours
les messieurs qui ne manquent de rien en faire
tout autant, en quoi ils sont beaucoup moins ex­
cusables.
Pour moi, je regrettai bien le vieux Jean qui
avait été bon à mon égard, et j’aidai à le porter
au cimetière ; puis après, je me disposai à
déloger.
En rassemblant mes quelques hardes, je trou­
vai le petit poignard de la Galiote, et ça me
remémora les choses que j’avais un peu oubliées
tandis que Jean était malade. Je fus au moment
de le jeter au diable, mais tout de même je le
mis au fond de mon havresac.
Mon paquet ne fut pas long à faire. J’avais
deux chemises, dont l’une sur la peau, un pan­
talon, une mauvaise veste, une blouse, une cas­
quette de peau de renard, une paire de souliers

JACQUOU IÆ CHOQUANT

38i

et des sabots. Avec ça, un petit livre d’un esclave
de l’ancienne Rome que m’avait baillé le défunt
curé Bonal, une hache, et mon fusil qu’on avait
retrouvé dans une cabane, caché sous de la
feuille : voilà tout mon bien. Du temps de Lina,
j’étais curieux de me mieux habiller pour lui
faire honneur; mais maintenant il ne m’impor­
tait guère.
Mon petit paquet fait, je sifflai mon chien et
je m’en fus, laissant la clef à une voisine pour
la remettre au neveu de Jean qui avait été quérir
son peu de mobilier.
J’étais parti délibérément, mais quand je fus
à quelque distance, je m’arrêtai, pensant en moimême où je pourrais aller. Gomme je l’ai dit, il
y avait bien des gens qui me faisaient bonne
ligure, et j’aurais pu sans point de doute trouver
à me placer. Mais quoique la condition de do­
mestique de terre, chez des paysans, travaillant
et mangeant avec eux, n’ait rien de bien pénible,
j'aimais trop ma liberté pour me louer. Peutêtre qu’en me plaçant ainsi, j’aurais pu me
marier sans servir sept ans comme Jacob. 11 y
avait aux Bessèdes une fille accorte qui me
regardait d’un bon œil. La mère, veuve, avait
besoin d’un gendre pour faire valoir le domaine,
et, comme j’y avais travaillé quelque temps à la
journée, elles m’avaient donné à comprendre
toutes les deux que je leur convenais pour mari
et pour gendre. Mais moi, je n’avais envie ni de
la fdle ni du bien, encore que le tout en valût

38a

JACQUOU LE CROQUANT

la peine; aussi je recevais fraîchement les paroles
amiteuses de la fille, et les avances de la mère.
Mais à cette heure il ne s’agissait plus de ça;
où aller? En cherchant bien, je vins à songer à
une vieille masure sise entre Las Saurias et le
Cros-de-Mortier, et qui avait autrefois servi
d’abri passager aux gardes-bois des seigneurs,
mais qui était abandonnée depuis quelques an­
nées. Le dernier hôte était un brigand qui s’y
était établi et qui y avait habité quelque temps,
jusqu’au moment où il avait été pris et envoyé
aux galères pour le restant de ses jours. Celte
baraque, appelée « aux Ages », et les bois au­
tour appartenaient à un propriétaire de Bonneval
que j'allai trouver sur-le-champ. Comme c’était
un bon homme, nous fûmes tout de suite d’ac­
cord. 11 fut convenu que je me logerais là, sans
payer de loyer, moyennant que, tous les ans, à
la fête patronale de Fossemagne, qui tombe le
21 octobre, je lui porterais un lièvre et deux
perdrix de redevance : la chose convenue, je
m’en fus droit à la susdite baraque.
Pour dire la vérité, celle de Jean était une
maison cossue à côté de celle-ci, et je me pris à
rire en répétant un dicton du chevalier :
Foi/à une belle maison, s’il y avait des pots à moineaux!

Il n’y avait que les quatre murs avec la tuilée
en mauvais état. Le foyer était construit gros­
sièrement de pierres frustes ; pour toute ouver­
ture il y avait une porte basse qui fermait au

JACQUOII I.E CROQUANT

383

loquet ; pour plancher c’était la terre nue où
l’herbe avait poussé par l’inhabitation. Le pre­
mier jour, je couchai sur de la fougère que
j'amassai dans un coin; mais le lendemain,
m’étant procuré des planches et des piquets, je
fis une manière de lit comme une grande caisse,
et je dressai une table dans le même genre.
Deux tronces équarries, de chaque côté de l’âtre,
me servirent de banc, et me voilà dans mes
meubles, comme on dit. Après ça, il me fallut
acheter une marmite, une scille de bois, une
soupière et une cuiller. — Heureusement, au
moment de la mort de Jean, j’avais recouvré
quelques sous qui me servirent bien. — L’en­
droit était fort sauvage, mais point déplaisant,
du moins pour moi, car je crois qu’un monsieur
de Périgueux ne s’y serait pas habitué aisément.
Autour de la maison il y avait cinq ou six gros
châtaigniers qui donnaient de l’ombre el sous
lesquels venait une petite herbe courte et drue
comme du velours, parmi laquelle poussaient
par places des fougères et des toulles de cette
lleur appelée bouton d’or, ou en patois : paoutoloabo, parce que les feuilles ressemblent à l’em­
preinte d’une patte de louve. Attenant la mai­
son, il y avait un petit jardin aux murailles
écrasées, plein d’herbes folles, de ronces, de
buissons, d’églantiers, qui avaient étoulïé un
prunier sur lequel grimpait une clématite des
haies, autrement appelée : « herbe aux gueux »,
parce que ces coureurs qui braillent piteusement

384

JACQUOU LE CROQUANT

les jours de foire à l’entrée des bourgs se servent
des feuilles, ou du jus, pour se fabriquer ces
plaies artilicielles qu’ils étalent sous les yeux des
passants.
Au delà des châtaigniers, à quarante pas,
c’étaient des bois taillis épais et vigoureux qui
entouraient de tous côtés la maison, à laquelle
on arrivait par un petit chemin perdu déjà,
mangé par la bruyère, et qui s’arrêtait là. Une
fontaine, dans le genre de celle de la tuilière,
était à trois cents pas de là, au fond d’une petite
combe pleine de joncs ; l’eau n’en était pas bien
bonne, mais il fallait s’en contenter. Les bonnes
fontaines sont rares sur certains hauts plateaux
du Périgord : aussi les belles sources abondantes,
de tout temps depuis les druides, ont été l'objet
d’une grande vénération dans nos pays. Il y
en a beaucoup, où, dans les premiers jours de
l’automne, on se rend de loin, comme en pè­
lerinage, pour en boire les eaux salutaires.
A quelques-unes, les femmes viennent déposer un
œuf sur la pierre, pour porter bonheur à la cou­
vée ; dans d’autres, les filles jettent une épingle
pour trouver un mari ; et, comme toutes veulent
se marier, il y en a où l’on voit au fond de l’eau
des milliers d’épingles. Dans certains cantons
où il n’y a pas de fontaines, les puits sont révé­
rés comme elles, et la fille de la maison, le jour
de la Noël, laisse tomber un morceau de pain
dedans pour que l’eau ne tarisse pas.
Ce qui me plaisait dans cette maison des

385

JACQUOU LE CROQUANT

Ages, c’est qu’elle était toute seule au milieu de
la forêt, assez loin des villages, et qu'il n’y avait
pas de danger d’avoir de dispute avec les voi­
sins. Cet endroit désert allait bien avec mes
idées tristes, et la vie solitaire qu’on y menait
de force, s’accordait bien avec mes goûts. Et
puis j’aimais ma forêt, malgré sa mauvaise re­
nommée. J’aimais ces immenses massifs de bois
qui suivaient les mouvements du terrain, recou­
vrant le pays d’un manteau vert en été, et, à
l’automne se colorant de teintes variées selon
les espèces : jaunes, vert-pâle, rousses, feuillemorte, sur lesquelles piquait le rouge vif des
cerisiers sauvages, et ressortait le vert sombre de
quelques bouquets de pins épars. J’aimais aussi
ces combes herbeuses fouillées par le groin des
sangliers; ces plateaux pierreux, parsemés de
bruyères roses, de genêts et d’ajoncs aux Heurs
d’or; ces vastes étendues de hautes brandes où
se ilâtraient les bêtes chassées; ces petites clai­
rières sur une butte, où, dans le sol ingrat, foi­
sonnaient la lavande, le thym, l'immortelle, le
serpolet, la marjolaine, dont le parfum me mon­
tait aux narines, lorsque j’y passais mon fusil
sur l’épaule, un peu mal accoutré sans doute,
mais libre et fier comme un sauvage que j’étais.
Pourtant, il me fallait bien en sortir lorsque
j’allais travailler dans les environs, mais j’y reve­
nais toujours avec plaisir. Le soir, la journée
faite, après avoir soupe, je m’en retournais aux
Ages, cheminant lentement dans les bois, suivi
aa

386

JACQUOU LE CROQUANT

de mon chien. Je jouissais de me retrouver
seul, débarrassé de la sujétion du mercenaire et
des propos importuns, et je m’entretenais avec
mes souvenirs.
En quittant ics Maurezies, j’avais cru. je ne
sais pourquoi, laisser derrière moi la pensée de
cette Galiote qui me tourmentait, mais il n’en
était rien. En fermant les yeux, il me semblait
la voir encore dans la cour du château, les che­
veux dénoués, les épaules nues, les narines
frémissantes, me jeter un regard acéré. Et je
croyais la tenir encore dans mes bras, me révé­
lant à son insu, en se débattant, les beautés de
son corps, furieuse de recevoir sur son front
des gouttes de mon sang.
Ahl ce n’était plus le sentiment doux et pro­
fond qui m’attachait à Lina ; ce n’était plus
cette tendresse de cœur qui faisait que je ne
voyais qu’elle au monde, mais un furieux
appétit de la chair superbe de cette créature. Je
ne l’aimais pas, je la haïssais plutôt, et cepen­
dant j’étais entraîné vers elle, je la voulais avec
rage. Je me révoltais contre cette passion, je
m’accusais de lâcheté pour mêler ainsi à la haine
que j’avais vouée à cette race maudite des Nansac
un désir qui l’afTaiblissait. Mais, malgré tout,
je ne réussissais pas à chasser de mon esprit
cette vision qui Je hantait.
Pourtant, quoique impuissant à repousser
cette obsession humiliante, je me sentais encore

JACQUOU I.E CBOQI'ASÎ

887

maître de ma volonté et ça me rassurait : mais
bientôt j’eus une terrible secousse.
Un dimanche que je chassais dans la forêt,
entre les Foucaudies et le Lac-Nègre, tandis que
mon chien suivait la voie d’un lièvre, à la croisée
de deux sentiers dans le taillis, je me rencontrai
avec la Galiote. Elle marchait lestement, suivie
de sa chienne, son fusil sur l’épaule, l’air crâne,
la mine assurée. Elle avait des culottes de coutil,
des guêtres de toile qui lui prenaient le mollet,
une grande blouse plissée, en cotonnade rayée,
à ceinture lâche, et un chapeau de feutre gris
dans lequel elle avait piqué une plume de geai.
La large courroie de la carnassière passant entre
ses petits seins les faisait ressortir fermes et
libres sous la légère étoffe. Je m’arrêtai coup
sec en la voyant, comme suffoqué par une sen­
sation brûlante, et lorsqu’elle passa, les joues
rosées, l’œil brillant, un brin de marjolaine
entre ses lèvres rouges, je sentais mes tempes
battre avec bruit.
Elle passa hère, en me jetant un coup d’œil
dédaigneux, et moi, je restai là tout capot, sans
trouver une parole, la regardant s’éloigner de
son pas léger et cadencé.
Cette rencontre aggrava ma situation. J’étais
comme un homme qui a une épine enfoncée
au profond de la chair, et qui, à chaque mou­
vement, ressent un élancement douloureux. Tout
me rappelait la Galiote : un geai criard s’envo­
lant à mon approche me faisait penser à la plume

388

JACQÜOD LE CHOQUANT

de son chapeau; l’odeur de la marjolaine me
rappelait le brin qu’elle avait à la bouche ; dans
les sentiers sur la terre fraîche, je retrouvais
l’empreinte de son petit pied ; enfin, le silence
et la solitude, tout me parlait d’elle, sans compter
le sang bouillant de la jeunesse. Malgré ça, je
résistais toujours, et j’avais même la force de
ne pas aller chasser aux environs de l’IIerm,
pour ne pas la rencontrer de nouveau. Mais
quand le diable s’en mêle, comme on dit, on est
pris du côté où on ne se méfie pas.
Un mardi, à la vesprée, je revenais de Thenon
où j’avais été vendre un lièvre et une couple de
lapins, et je marchais vite, parce que le temps
menaçait. L’air était lourd et étouffant ; les
genêts sauvages, chauffés par le soleil, exha­
laient leur odeur âcre ; des roulements de ton­
nerre se succédaient, après de longs éclairs qui
déchiraient le ciel. Un vent brûlant poussait des
nuages noirs, roussâtres, courbait les taillis et
balançait en l’air les hauts baliveaux. Les oiseaux,
effarés, rentraient de la picorée aux champs
s’abriter sous bois. Les mouches plates se col­
laient sur ma figure, terribles comme des poux
alïamés, et autour de moi les taons tourbillon­
naient enragés.
« Jamais plus je n’arrive assez tôt ! » me
disais-je en regardant le ciel.
Et, en effet, à deux cents toises des Ages, de
grosses gouttes commencèrent à tomber, s’apla­
tissant dans la poussière du sentier d’où mon-

38p

JACQUOU LE CROQUANT

lait cette odeur fade que dégage la terre en
temps d’orage. Et puis la pluie tomba serrée,
drue, comme qui la verse à seaux, de manière
que lorsque j’arrivai à la maison, j’étais tout
trempé.
Ayant quitté ma blouse, je mis ma mauvaise
veste, et je jetai sur les pierres du foyer une
brassée de branches que je fis flamber vilement.
Tandis que j’étais là à me sécher les jambes,
mon chien, qui regardait le feu, se tourna et se
mit à grogner, puis à japper. En même temps,
la porte s’ouvre vivement et je vois la Galiote.
Ça me donna un coup dans l’estomac, mais
elle ne fut pas moins surprise que moi ; en me
voyant, elle s'arrêta sur le seuil.
— Entrez! entrez sans crainte, lui dis-je en
me levant, venez vous sécher.
Elle ferma la porte et s’avança vers le foyer.
— De crainte, je n’en ai point ! dit-elle bra­
vement.
— Et vous avez raison. Tenez, mettez-vous là,
et tournez-vous vers le feu...
Et, en disant ceci, j’avais poussé une des
tronces de bois qui servaient de siège au milieu,
devant le foyer.
Elle posa son fusil dans le coin de la che­
minée, ôta sa carnassière, la mit sur la table, et
s’assit, tournant le dos à la flamme. Pendant ce
temps, mon chien flairait sa chienne et lui faisait
fêle.
Ge n’est pas pour dire; mais, quoique je fisso
3'J.

ÔQO

JACQUOU LE CHOQUANT

le crâne, le cœur me battait fort en la voyant là.
Sa blouse mouillée lui collait au corps, mar­
quant ses belles formes, et bientôt elle com­
mença à fumer, l’enveloppant d une légère buée.
Pour cacher mon trouble, je fus chercher une
brassée de bois sec, que je jetai sur le feu. Puis
il y eut un moment de silence, tandis que dans
la cabane obscure où il fumait comme dans un
séchoir à châtaignes, se répandait la bonne odeur
du genévrier qui brûlait.
— Vous ne venez pas souvent de ces côtés, lui
dis-je pour rompre ce silence embarrassant.
— C’est la première fois ; je me suis égarée
en suivant un lièvre blessé.
-— U est heureux que je sois arrivé à temps
de Thenon ; vous auriez attrapé du mal à rester
ainsi trempée.
■— Oh 1... fit-elle seulement, en haussant un
peu les épaules.
J’aurais voulu me taire, mais je ne le pouvais
pas.
— Votre chapeau dégoutte sur vous, partout,
repris-je ; vous ferez bien de le quitter pour le
faire sécher.
Elle ôta son chapeau et chercha un endroit
où le poser; mais il n’y avait ni landiers, ni
rien.
— Donnez-le-moi, je vais le tenir.
Et je le lui pris des mains, un peu malgré
elle, avide de toucher un objet à son usage.
Lorsqu’elle fut décoiffée, ses lourds cheveux

JAGQX’OP LE CROQUANT

3g I

d'or masses sur la nuque brillèrent aux reflets
de la flaçnme, éclairant la masure sombre. Elle
regardait ce misérable mobilier, ce lit de plan­
ches, garni de fougères, avec une méchante cou­
verte, cette table faite de quatre piquets plantés
en terre, sous laquelle une marmite rouilléc
représentait toutes les affaires de cuisine.
— Alors, vous demeurez ici? dit-elle pour ne
pas affecter de se taire.
— Eh! oui, et vous voyez qu’il n’y a rien
de trop : je couche dans mon fourreau, comme
l’épée du roi.
Elle hocha la tête, comme pour approuver.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel
on entendait, de quelque trou dans la tuilée,
des gouttes de pluie tomber avec un bruit mat
sur la terre battue, régulièrement, comme un
balancier de pendule marquant les secondes. Du
coin du feu où j’étais, je la regardais sans qu’elle
me vît, admirant les frisons d’or qui se tor­
daient sur son cou et sa mignonne oreille rose,
sans aucun pendant. Mais, se sentant sèche dans
le dos, elle se tourna face au loyer, allongea
vers le feu ses petits souliers ferrés, et lendit à
la flamme ses mains humides, avec un léger
frémissement de plaisir.
Alors je m’efforçai de la regarder sans en faire
le semblant. Elle soulevait légèrement sa blouse
qui collait sur sa poitrine et ses bras, et regar­
dait ses guêtres qui fumaient. Ah ! la belle créa­
ture, et quel charme sain et robuste se dégageait

3()2

.TACQTJOIT LE CnOQUANT

de ce jeune corps superbe que ne gâtaient pas
les afïîquets féminins ! Des idées folles me pas­
saient par la tête, en la voyant là, tout près de
moi, à ma merci, pour ainsi dire. De son cha­
peau, que je tenais, montait la bonne odeur de
sa chair : j’étais comme ivre, et je sentais ma
raison s’en aller.
Alors je fis un effort sur moi-même, et je
sortis pour échapper à la tentation, la laissant
seule finir de se sécher à son aise. L’orage était
passé ; on n’entendait plus que quelques loin­
tains roulements du tonnerre. Une bonne fraî­
cheur avait succédé à la chaleur étouffante de
tout à l’heure. Autour de la maison, les feuilles
luisantes des grands châtaigniers laissaient choir
des gouttes qui faisaient trembler les fougères
venues à l’ombre. Je m’éloignai un peu, mar­
chant à pas lents dans le mauvais chemin semé
de flaques d’eau. Dans les bois, tout semblait
rajeuni ; l’herbe était plus verte, les fleurs des
genêts plus jaunes, celles des bruyères plus roses,
ce pendant que les scabieuses sauvages, chargées
d’eau, inclinaient leurs têtes sur leurs tiges grê­
les, et que les houx nains faisaient briller leurs
feuilles rigides. Le soleil tombait derrière l'ho­
rizon, envoyant à travers les bois ses derniers
rais qui faisaient briller les gouttelettes trem­
blotantes aux épillets de la folle avoine. Une
senteur rustique et fraîche venait de la terre
abreuvée où foisonnaient les plantes sauvages :
thym, sauge, marjolaine, serpolet, et l’herbe

JACQUOU LE CROQI VNT

.'S()3

jaune de Saint-Rocli à la subtile odeur. Je me
promenai un moment, la tête nue, aspirant avec
avidité l’air pur et frais, el roulant dans ma tête
des pensées contradictoires comme les sentiments
qui m’agitaient. L’Aue Maria sonnait au clooher
de Fossemagne, et les vibrations sonores s’épandaient dans le crépuscule avec une mélancolique
harmonie. Peu h peu je sentais descendre sur
moi les impressions apaisantes de la chute du
jour, et bientôt la fraîcheur qui m’enveloppait
acheva de me calmer, et je revins à la maison.
Devant le foyer, qui brillait seul au fond de
la masure, la Galiote était debout.
— 11 est tard? demanda-t-elle.
— La nuit vient, lui répondis-je.
— Alors, je vais partir, fit-elle en prenant
son fusil.
— Je vais vous mettre dans votre chemin :
vous vous perdriez dans ces bois.
Et je sortis après elle.
Nous cheminions en silence, moi, pensant à
celte belle créature, non plus avec les ardentes
convoitises de tout à l’heure, mais avec la réso­
lution virile de me souvenir qu’il y avait entre
nous des choses inoubliables; elle, songeant à
je ne sais quoi. Après une demi-heure de marche,
ayant trouvé la grande voie mal famée d’Angou­
lême à Sarlat, nous la suivîmes un moment,
jusqu’au droit du village du Puy, après quoi,
entrant dans les taillis, nous traversâmes la forêt
de l’Herm. Nous passions par des sentiers étroits,

3g/|

JACQUOÜ LE CROQUANT

à peine frayés souvent, tout à fait perdus quel­
quefois. Je marchais devant la Galiote, écartant
une branche d’églantier, l’avertissant de la ren­
contre d’une flaque d’eau ; et lorsqu’une cépée
courbée par l’orage barrait le chemin, je la rele­
vais pour la laisser passer. Au bout de trois
quarts d’heure, le sentier débouchait du bois
dans une lande d’où l’on voyait les vitres de la
métairie où elle habitait, luire faiblement dans
la nuit.
— Vous voici rendue, à cette heure.
— Merci, Jacques, me dit-elle d’une voix
claire, en me regardant fixement ; merci.
Je la contemplai un instant, l’enveloppant tout
entière d un regard ardent, et je fus au moment
de lui répondre : a Je voudrais vous avoir sauvé
la viel », mais je me retins:
— Adieu, demoiselle !
Et, tandis qu’elle s’éloignait, je rentrai dans
le bois.
Pour m’en retourner, je m’en fus passer au
Jarry de las Fadas, et, quand je fus en haut du
tuquet, je m’assis au pied de l’arbre. La lune se
levait rouge, sanglante, sur l’horizon, et montait
lentement, sinistre dans le ciel noir. Je la regar­
dai longtemps, fixement, en songeant à la Galiote.
en me faisant des reproches de n'avoir pas été
plus ferme. J’avais des remords d’avoir fait taire
en sa présence Ja haine que j’avais pour elle et
les siens. G était bien malgré moi, car sa vue
inattendue m’avait troublé au point de me faire

JACQUOU LE CHOQUANT

3g5

tout oublier un moment. Puis, je me cherchais
des excuses : que pouvais-je faire autre que ce
que j’avais fait? Devais-je la repousser hors de
ma cabane, avec ce temps à ne pas mettre un
chien dehors, comme on dit? Non, ça ne se pou­
vait pas. Et, un peu tranquillisé par ces raisons,
je me repaissais de son image que je croyais
avoir encore devant mes paupières.
Certes, son dernier regard, en me quittant,
n’était plus ce regard méchant, transperçant
comme une épée, qu’elle m’avait jeté dans la
cour du château, la nuit de l’incendie. La haine
méprisante qui débordait alors de tout son être
avait disparu. Je comprenais bien que ma ma­
nière d’être avec elle, ce soir, avait dû amener
ce changement; mais il me semblait, en me rap­
pelant ses paroles, son attitude, l’expression de
sa physionomie, qu’il y avait quelque chose de
plus que de la reconnaissance pour un service
rendu. Dans ma folie, je me disais : « Cette
fille fière et rebelle à l’amour, que les mauvais
exemples de ses sœurs et les galanteries des
jeunes fous qui fréquentaient à l’Herm n’ont pu
gâter, a-t-elle été touchée par la passion ardente
qui flambait visiblement en moi, encore que je
m’efforçasse de la cacher? » Certes, en laissant
de côté ma misérable situation, je pouvais n’en
être pas trop étonné. A cette époque, j’étais un
robuste et beau mâle, bien fait pour tourner la
tête d’une de ces grandes dames dont j’avais ouï
parler, qui prennent leurs amants dans une

3f)Ü

JACQUOU LE CHOQUANT

condition inférieure pour les mieux dominer.
Mais, malgré la passion qui me poussait vers
la Galiote, je me révoltais à la pensée de jouer
ce rôle d’amant méprisé. A son orgueil de fille
noble, j’opposais ma fierté d’homme, et, malgré
la fougue de son impérieuse nature, je me sen­
tais assez d’énergie pour la dompter et lui impo­
ser la suprématie virile.
Comme j’étais dans ces pensées, agité, incer­
tain des vrais sentiments de la Galiote, mon
chien, qui était couche en rond à mes pieds,
leva la tête et grogna sourdement. Je me cou­
chai l’oreille à terre, et j’ouïs des pas d’homme
venant vers moi. Aussitôt, prenant mon chien
par la peau du cou, je l’entraînai derrière le
gros chêne où je me cachai, mon fusil à la main,
appuyé contre l’arbre. Quelque dix minutes
après, trois hommes arrivaient en haut du tertre.
Ils étaient habillés de vestes brunes et coiffés de
grands chapeaux rabattus ; leur mouchoir noué
au-dessous des yeux les masquait, et ils avaient
chacun en main un gros bâton, de ceux que
nous appelons en patois, des billous. Je les re­
gardai passer, tenant la gueule de mon chien
avec la main, de crainte qu’il ne jappât, mais il
faisait très noir et, accoutrés comme ils étaient,
je ne les connus pas. Par exemple, il n’était pas
malaisé de voir que c’étaient des brigands qui
revenaient de faire quelque mauvais coup ou y
allaient ; de ceux-là qui tueraient un mercier
pour un peigne.

397

JACQLOU LE CROQUANT

Je restai là une heure encore, puis je revins
vers les Ages, pensant toujours à la Galiote,
marchant doucement, comme celui qui n’est pas
pressé de se coucher, parce qu’il sait qu’il 11e
dormira pas. J’étais à une portée de fusil de la
maison, lorsque tout à coup, bien loin, dans la
direction de la cafourche déserte de la roule de
Bordeaux à Brives et du grand chemin d'An­
goulême à Sarlat, j’ouïs s’élever dans la nuit un
grand cri d’appel : « Au secours 1 » étouffé sou­
dain comme si l’homme avait été brusquement
pris à la gorge ou assommé d’un seul coup. Les
cheveux m’en levèrent sur la tête : « C’est
quelque malheureux qu’on assassine», me dis-je,
et aussitôt je me mis à courir de ce côté. Arrivé
à la cafourche, tout essoullé, suant, je ne vis
rien. Je suivis la route jusqu’à la croix de
l’Orme, criant : « IIô ! hô I » pour avertir, s’il
n’était pas trop tard, puis je remontai à l’opposé
vers le Jarripigîer, criant toujours de temps en
temps, mais je ne vis ni n’entendis rien, de ma­
nière qu’après avoir cherché, viré pendant trois
quarts d’heure environ, je m’en retournai aux
Ages, où je me jetai sur la fougère pour essayer
de dormir. Mais ce cri terrible, angoissé, joint à
ce que j’avais l’esprit troublé par la passion,
m’empêcha de fermer l’œil. « Peut-être, me
disais-je, est-ce quelque pauvre diable allant à
une foire des environs que ces scélérats auront
assommé et jeté ensuite dans le Gour. »
En ce temps-là, il y avait beaucoup de crimes
a3

398

JACQUOU LE CROQUANT

impunis. Des marchands venus de loin, des
porte—balle courant les foires avec leur argent
dans une ceinture de cuir, disparaissaient sans
qu’on y prît garde. Ge n’est que longtemps après,
ne les voyant pas revenir, qu’on s’en inquiétait
dans leur pays. De savoir alors an juste où,
comment et à quelle époque ils avaient disparu,
et surtout quels étaient les assassins, les parents
au loin en étaient bien empêchés : autant cher­
cher une aiguille dans un grenier à foin. C’était
d'autant plus difficile, que les brigands, les fai­
saient disparaître pour toujours dans des endroits
comme l’abîme du Gour, ou encore le trou de
Pomeissac près du Bugue, où tant de personnes
ont été jetées, après avoir été assassinées sur le
grand chemin voisin, qu’on a été obligé de le
faire bouclier...
Mais laissons ces brigandages. Je restai quelque
temps tout imbécile, tirasse entre une grande
envie de revoir la Galiote, el ma conscience qui
me le défendait. J’étais ennuyé et fatigué de ça
et je me disais quelquefois qu’autant vaudrait
pour moi être au fond d’un de ces abîmes d’où
l’on ne remonte pas. « Ah 1 me disais-je, si j’étais
couché pour toujours à côté des os de ma Lina,
tout seraiL fini ! Que puis-je attendre de l’exis­
tence, sinon la misère el le crève-cœur de mes
regrets? » Car j’avais beau être entraîné vers
celte fille du diable, l’appéter comme un fou, je
n’en gardais pas moins le souvenir très pur
el très cher de mes premières amours, que

JACQUOU LE MOQUANT

399

la force de ma passion présente pouvait bien
obscurcir dans des moments de folie, mais non
pas effacer.
Heureusement, ces heures de découragement
étaient rares; j’en avais honte ensuite en mo
rappelant les leçons du curé Bonal, qui disait
coutumièrement que l’homme devait porter sa
peine en homme, et que la force était la moitié
de la vertu.
Je ne cherchais pas à revoir celle qui m’avait
comme ensorcelé, mais tout de même je la ren­
contrais parfois. Avec un peu de vanité, j’aurais
pu croire que ces rencontres ne lui déplaisaient
pas. Nous nous disions quelques paroles en
passant, et des fois elle s’arrêtait pour parler
plus longuement.
Je lui enseignais un lièvre gîté ou une com­
pagnie de perdreaux, et ça lui faisait plaisir. Elle
était bien revenue de ses méprisantes façons
d’autrefois, et voyant qu’au demeurant je n’étais
ni bêle, ni tout à fait ignorant, elle commençait
à soupçonner qu’un paysan pouvait être un
homme. Pour être vrai, je crois que ma per­
sonne lui agréait. Gomme je l’ai dit déjà, j’étais,
on ce lemps de ma jeunesse, grand, bien fait;
j’avais les épaules larges, les yeux noirs, le cou
robuste, les cheveux touffus, el une courte barbe
noire frisée ombrait mes joues brunes, car d’aller
donner deux sous au perruquier de Thenon
toutes les semaines pour me faire raser, je n en
avais pas le moyen.

4oo

JACQUOU LE CROQUANT

Quand nous étions ainsi arrêtés quelques
minutes, je connaissais que cette fille farouche
aux hommes jusqu’ici, commençait à penser à
l’amour. Le sang de sa race parlait dans ses
yeux, lorsqu’elle me dévisageaiL hardiment et me
toisait des pieds à la tête, sans point de gêne,
comme elle aurait admiré un beau cheval. Je
comprenais bien ça, et j’en étais quelque peu
mortifié ; mais comme, de mon côté, c’était la
belle et crâne fille qui me tentait, je ne faisais
pas trop de compte de ses manières.
Dans ces moments, en la regardant, il me
prenait des envies sauvages de me jeter sur elle,
et de l’emporter au fond des taillis épais comme
fait un loup d’une brebis. Elle le voyait bien à
mes yeux qui luisaient, à ma voix qui s’étran­
glait, à tout mon être qui frémissait ; mais elle
ne s’en émouvait pas autrement. Si la chose était
arrivée, je ne sais pas trop comment ça se serait
arrangé, car elle n’était pas de ces filles qui par
faiblesse, ou par bonté de cœur, se laissent aller
à celui qu’elles aiment. C’était une de ccs rudes
femelles qui se défendent des ongles et des dents,
rétives à la maîtrise de l’homme encore qu’elles
le désirent, et, jusque-là, veulent encore com­
mander.
L’hiver se passa ainsi, dans ces tirassements
entre la passion qui me tenait, et ma volonté
qui reprenait le dessus lorsque j’étais hors de la
présence de la Galiote. Pendant la mauvaise sai­
son, je n’avais pas d’ouvrage aux champs, mais

JACQUOü LE CROQUANT

.

/|OI

seulement quelque peu de bois à couper, de ma­
nière qu’il me fallait, pour vivre, chasser et piéger.
Autour de la forêt, dans les friches pierreuses,
semées de genévriers, je tendais des trappcllcs
pour les grives, et, dans les haies de ronces, de
cornouillers eL d’églanLiers, des engins à prendre
les merles. Dans les vignes entourées de mu­
railles, où il y a force clapiers, je posais des scions
pour les lapins. Je prenais des renards, puis des
fouines et autres bêtes puantes dans les vieilles
masures abandonnées, et des fois, au clair de
lune, dans les cantons où il y avait des terriers
de blaireaux, j’allais à l’affût, et j’attendais l’ani­
mal qui venait se dresser contre un pied de blé
d’Espagne oublié au coin d’une terre, croyant y
trouver l’épi. Lorsqu’il faisait trop mauvais
temps, je me tenais à la maison, façonnant des
pièges à taupes, des cages en bois, des manches
de fouet avec des tiges de houx, des paniers,
des fléaux et autres petites gazinerics. Par tous
ces moyens je ne manquais pas de pain, mais au
reste, je mangeais plus de frottes et d’oignons
que de poulets rôtis. Quoique restant souvent
plusieurs jours sans parler à âme qui vive, je ne
m’ennuyais point, ayant été accoutumé de bonne
heure à être seul, et de nature n’aimant guère Ja
compagnie. Et puis dans l’imbécillité d’esprit où
j’étais pour lors, ayant la tête pleine de la
Galiote, j’avais de quoi m’occuper. Quelquefois
je jetais les yeux sur la cosse de bois où elle
s’était assise et je croyais la voir encore allon-

Z|0?.

JACQUOU I.E CHOQUANT

géant vers le feu ses petits pieds et ses mains
roses, où transparaissait le sang. D’autres fois,
je levais la tète et je regardais vers la porte qui,
me semblait-il, allait s’ouvrir pour la laisser
entrer. Le poignard que je lui avais enlevé était
fiché dans une planche au chevet de ma couche,
et quelquefois je le maniais, essayant la pointe
sur un de mes doigts, et le bleu sombre de
la lame d’acier me rappelait la couleur de ses
yeux.
Au sortir de l’hiver, un dimanche de mars,
par un beau soleil, je lus saisi d’une terrible
envie de la revoir. Il y avait tantôt deux mois
que je ne l’avais pas rencontrée, car l’hiver avait
été dur, la neige avait tenu longtemps, et il me
semblait qu’il y avait dix ans. .1 étais mû par un
sentiment instinctif qui me portait de son côté,
tout de même que l’eau coule sur la pente, que
la flamme monlo en l’air, que la plante se tourne
vers le soleil. Je pris mon fusil, desseignanl
d’aller du côté du domaine où elle demeurait,
avec l’espoir qu’en rôdant autour je l’apercevrais
sans être vu. Mais lorsque je fus près de La
Granval, soudain la pensée du défunt curé Bonal
me revint et, avec elle, comme une bouffée
de révolte, les souvenirs de ma jeunesse eL la
mémoire des miens morts de misère et de déses­
poir.
Je m’arrêtai coup sec, effrayé de cet anéantis­
sement de ma volonté : « Misérable 1 me dis-je,

JACQUOU I.E CROQUANT

é|O3

lâche! vas-tu oublier la haine jurée à la race
maudite des Nansac!,.. »
Et sur le coup de la colère, changeant do che­
min, je m’en fus passer au bout de l’allée de
châtaigniers où nous avions enterré lo pauvre
curé. La terre relevée s’était tassée, enfonçant
le cercueil de bois blanc, en sorte que la tombe
ne marquait plus guère. L’herbe poussait égale
et drue dans l’allée abandonnée, recouvrant le
tout. « Encore un hiver, pensai-je, et les pluies
auront nivelé entièrement le terrain, et la trace
de Ja fosse de ce brave homme, disparaîtra entiè­
rement. Son souvenir vivra encore parmi ceux
qui l’ont connu, mais, ceux-là morts à leur
tour, nul plus ne s’avisera do songer’ à lui; l’ou­
bli profond couvrira de son ombre cl la sépulture
et le souvenir : ainsi vont les choses do ce
monde.» Et des idées tristes me venant à l’es­
prit, je m’en fus lentement vers le Gour, et là,
je restai longtemps, les yeux attachés sur celte
nappe d'eau qui montait des profondeurs souter­
raines où dormail la pauvre Lina. Puis je fus
pris par un désir grand de parler d’elle, et j’allai
à Bars trouver la Bertrille.
Un sortait de vêpres comme j’arrivaiB, et je
me plantai contre l’ormeau pour l’attendre ;
mais j’eus beau épier, je ne la vis point. Tout le
monde étant dehors, je me promenai un instant,
espérant trouver quelqu’un de connaissance pour
me renseigner, car je la croyais toujours à Puypautier. Dans la méchante auberge de l’endroit,

ZjoA

JACQUOU LE CHOQUANT

on chantait fort, et en passant j’aperçus le
fameux Guilhem de la Mathive, saoul comme la
bourrique à Robespierre, ainsi qu’on dit, je ne
sais pourquoi. Au bout des maisons, qui ne sont
pas en quantité, au moment où je passais devant
une petite bicoque, la Bertrille en sortit et, me
voyant, vint à moi.
— Et comment ça va? lui dis-je.
— Ilélas! mon pauvre Jacquou, j'ai eu bien
des malheurs depuis que je ne t’ai vu !
— Et quels, ma Bertrille?
— Ma mère est tombée paralysée et ne bouge
plus du lit, et puis mon pauvre Arnaud est mort làbas, en Afrique, six mois avant d’avoir soncongé.
— Pauvre Bertrille, je te plains bien !
Et, là-dessus, nous nous entretînmes de nos
malheurs à tous deux; moi lui parlant de son
bon ami, elle me parlant de Lina.
Et, à ce propos, elle me dit que cette vieille
gueuse de Mathive était tout à fait malheureuse
avec ce mauvais sujet de Guilhem qui avait pris
une jeune chambrière à la maison, mangé le
bien à moitié, et par-dessus le marché la rouait
de coups.
— Et tant mieux 1 fis-je, je ne serai content
que lorsque je la verrai, le bissac sur l’échine,
crever au bord de quelque chemin!... Mais ta
mère, — repris-je, — n’y a-t-il point d’espoir
qu’elle guérisse?
— Ilélas ! non : d’ailleurs tu peux bien la
voir, dit-elle en rouvrant la porte.

Zio5

.JACQUOII LE CROQUANT

El j’entrai après elle.
Quelle misère ! Dans un clédier à sécher les
châtaignes où l’on avait fait une cheminée gros­
sière comme celle d’une cabane des bois, les deux
pauvres femmes étaient logées. Il n’y avait
en fait de meubles qu’une table contre un mur,
avec un banc et, de l’autre côté, le méchant lit où
gisait la paralytique. A peine pouvait-on passer
entre la table et le lit, tellement c’était petit.
— Voilà Jacquou qui te vient voir, mère! fil
la Bertrille; tu sais bien, c’est lui qui était chez
le curé Bonal, à La Granval.
La malade, qui n’avait plus de vivant que les
yeux, baissa les paupières, pour dire: « Oui, je
sais. »
Lui ayant dit, en manière de consolation,
qu’il ne fallait pas désespérer, que sans doute
la chaleur venant la guérirait, elle fit aller scs
yeux à droite et à gauche en signifiance qu’elle
n’y croyait point.
Après quelques paroles de réconfort, je sortis
avec la Bertrille.
Nous nous en allions doucement le long du
chemin creux, entre les haies épaisses qui gar­
nissaient les talus. J’avais une idée, mais je
n’osais pas l’avouer à la pauvre drôle, el je regar­
dais machinalement les buissons noirs où res­
taient quelques prunelles bleuâtres flétries par
l’hiver, et le chèvrefeuille qui, s’étalant sur les
ronces et les viornes, laissait pendre des jets sur
le chemin. De temps en temps, je cassais une
a3.

i p

4o6

JACQUOU LU CROQUANT

brindille sans m’arrêter, et je la mâchonnais,
toujours muet ; mais enfin je me trouvai hon­
teux de ma couardise, el, prenant courage,
je dis :
— Pauvre Bertrille, excuse-moi... comment
faites-vous pour vivre, toi ne pouvant aller en
journée ?
— Je filo tant que je peux.
— Et tu gagnes quatre à cinq sous à ce mé­
tier; lu n’as pas pour vous entretenir le pain,
surtout qu'il est cher, ceLte année I
Elle marchait la tête baissée et ne répondit pas.
Quelque chose me traversa lo cœur, comme
une aiguille.
— Et peut-être, repris-je, vous n’en avez pas,
en ce moment ?
Elle ne répondit toujours point.
Alors je lui attrapai la main :
— Regarde-moi, Bertrille.
Elle leva vers moi ses yeux pleins de larmes.
— J’ai trente sous dans ma poche; je t’en
prie, prends-les... les voici...
Elle hésita une seconde, mais, quand elle vit
mes yeux humides, elle prit les sous.
— Merci, mon Jacquou.
— Si les pauvres ne s’aident pas entre eux,
qui les aidera? Je n’ai personne au monde, il
me semble que tu es ma sœur.
Elle mit les sous dans la poche de son devantal, et nous revînmes vers le bourg.
— Écoute, Bertrille, lui dis-je devant sa

JACQUOU IÆ CROQUANT

607

porte, ne te fais pas de peine et no te tue pas à
veiller avec, ta quenouille pour avoir du pain :
moi je suis là; dimanche, je reviendrai.
— Oh 1 Jacquou, je ne veux point te mettre
celto charge de deux femmes sur les bras.
— Jo suis fort assez pour la porter, lui répon­
dis-je, n’aie point de honte de ça : suppose
que je sois ton frère, ajoutai-je en lui tenant la
main.
Elle me regarda avec un tel élancement d’âme
que l'étincelle jaillio de ses yeux me donna un
petit frémissement d’émotion.
— Adieu, lui dis-je, et à dimanche 1
Je m’en allai tout autre que je n’étais venu,
content de moi, le coeur solide, prêt à tout. Le
plaisir d’avoir rendu service à ces deux pau­
vres femmes, la résolution que j’avais prise de
les assister dans leur malheur, tout cela me
transportait. 11 me semblait que désormais je
n’étais plus un clro inutile à tous; j’avais un
but, une lâche à remplir que je m’étais donnée
moi-même, et ceLle lâche avait quelque chose de
sacré qui. me relevait dans ma propre estime ;
tout cela me faisait du bien.
Pendant Ja semaine, je travaillai avec courage,
sans perdre une journée, comme ça m’arrivait
quelquefois lorsque je n'avais à penser qu’à moi,
puis, lo dimanche venu, je m’en fus à Bars.
A la pensée de ce que j’allais faire, jo sentais
une satisfaction intérieure qui m’était inconnue
auparavant, et je marchais allègrement, impa-

Zjo8

JACQUOU LE CROQUANT

lient d’apporter quelque soulagement à la misère
de ces deux malheureuses créatures.
Je les trouvai toujours dans la même situa­
tion : la mère gisant sur son grabat; la fdle, sa
quenouille au flanc, lilant toujours à s’user les
doigts. Lorsque après être resté un instant avec
elles je sortis, la Bertrille vint avec moi, et tout
en marchant je lui donnai l’argent de ma se­
maine ; là-dessus, la pauvre drôle me dit :
— O Jacquou! il faut bien que ça soit toi
pour que je le prenne ! d’un autre je mourrais
de honte.
— Mais de moi tu peux tout prendre comme
de ton frère, je te l’ai dit : accepte donc ce peu,
de grand cœur, comme je te le présente I
Alors, ayant pris l’argent, elle s’attrapa à mon
bras et nous finies une centaine de pas dans le
chemin sans parler.
Puis revenus devant la porte, nous nous
regardâmes un instant, contents l’un de l’autre,
el je lui dis :
— A dimanche, ma Bertrille.
— A dimanche alors, mon Jacquou.
Cela dura près de trois mois ainsi. La joie
d’être moi, chétif, comme une petite providence
pour la Bertrille et sa mère, et le sentiment de
la responsabilité que j’avais prise de moi-même,
me faisaient homme et tout autre. Toutes les
folles pensées, toutes les ardentes convoitises,
toutes les âpres révoltes de la chair qui m’agi-

JACQUOU I,E CHOQUANT

609

laient naguère étaient matées par la satisfaction
du devoir accompli. A peine si de loin en loin
une circonstance extérieure venait me rappeler
la Galiote, et lorsque ça arrivait, je pensais à
elle sans trouble aucun. Je me sentais heureux
d’être débarrassé de celle fièvre amoureuse
qu’elle me donnait, el qui empiétait sur ma
volonté.
« Au moins, me disais-je, si je dois aimer,
que ce soit une fille de la terre périgordine, une
pauvre paysanne comme moi, et non une fille de
cette race exécrée des Nansac! »
Je rencontrais bien quelquefois la Galiote,
quoique plus rarement qu’auparavanl, mais je
ne ressentais plus en sa présence ce bouillonne­
ment de sang, cette rage de désirs sauvages qui
m’affolaient jadis. Les filles, encore qu’elles
n’aient pas eu affaire aux hommes, comme
celle-ci, connaissent bien ces passions qu’elles
excitent : aussi la Galiote s’étonnait de me voir
maintenant tranquille et froid près d'elle. Lors­
qu’un jour, voulant la chasser de ma pensée, je
lui rendis son petit poignard, elle eut comme
un mouvement de dépit. Peut-être était-elle
piquée de ce changement, car certaines femmes
des plus hères prennent, dit-on, parfois un secret
plaisir à l’admiration naïve, au désir crûment
exprimé d’un rustre.
A sa manière d’ctre, il me semblait qu’elle
essayait de souffler sur ce brasier éteint, pour
le raviver; mais c’était peine perdue. Même elle

4l0

JACQUOV LE CROQUANT

présente, j’avais la vision de ces deux femmes
malheureuses là-bas, auxquelles j’étais néces­
saire, el je m’étais trop entièrement dévoué à la
Bertrille, pour désirer encore la Galiote. Au lieu
de la fougue des sens qui me transportait cidevant, je ne vivais plus que par le cœur ;
mais il n’avait pas un battement de plus en
présence de cette superbe fille.
Ge n’est pas que j’aimasse la Bertrille comme
j’avais aimé la Lina; je ne la désirais pas non
plus comme j’avais désiré la Galiote; non I En
ce moment, je l’aimais seulement comme un
frère, ainsi que je le lui avais dit ; je l’aimais
parce qu’elic était pauvre ainsi que moi, parce
qu’elle était malheureuse. Je lui étais obligé de
m’avoir rappelé les leçons du curé Bonal, d’avoir
réveillé en moi ce sentiment fraternel qui com­
mande aux hommes de s’enlr’aider dans l’infor­
tune : près d’elle mon cœur était content, mais
mes sens n’étaient pas émus.
Elle n’était point d’ailleurs comparable, comme
femme, ni à l’une ni à l’autre. C’était une forte
fille de la race terrienne de notre pays, mais sans
point de ces beautés qui, sauf les exceptions
semblables à Lina, veulent pour se développer
dans une suite de générations, l’oisiveté, l’abon­
dance des choses de la vie et le milieu favo­
rable. De taille moyenne, elle n’avait donc point
de ces perfections de forme de la femme des
temps antiques : ses hanches larges, sa poitrine
robuste, ses bras forts, accusaient la fdle d’un

JACQUOU I.E CHOQUANT

4i i

peuple sur lequel pèse le dur esclavage de la
glèbe, qui depuis des siècles et des siècles, peine
et ahane, vit misérablement, loge dans des
lanières, et néanmoins puise dans notre sol
pierreux et sain la force de suffire à sa tâche,
le travail et la génération : on voyait qu’elle
était faite pour le devoir, non pour le plaisir.
Sa figure n’était pas régulière, mais plaisait
pourtant par un air de grande bonté, et par l’ex­
pression de ses yeux bruns qui reflétaient les sen­
timents de son cœur vaillant.
Telle qu'elle était, je sentais que tous les jours
je m’attachais à elle davantage et je m’en réjouis­
sais. 11 me semblait bon maintenant de n’être
plus seul sur la terre, d’avoir une créature
que j’afFeclionnais et à laquelle je pouvais me
confier.
Un dimanche, en arrivant, je trouvai la pauvre
drôle en larmes : sa mère était à l’agonie. Une
vieille femme, venue par pitié, se tenait près
du lit où gisait la mourante et disait son chape­
let. Jamais je n’ai vu rien de plus triste. La
figure n’était plus que des os recouverts d’une
peau jaune, luisante, parcheminée; la bouche
entr ouverte montrait sur le devant deux dents
longues et noirâtres, les seules ; les yeux vitreux
et éteints regardaient devant eux sans rien voir;
de maigres mèches de cheveux blancs sortaient
de dessous le mouchoir de tête en cotonnade;
le nez aminci, racorni, laissait voir deux
trous noirs, et sous la peau qui recouvrait cette

41 2

JACQUOU LE CROQUANT

tête desséchée, transparaissait l’image de la
mort.
Je restai là jusqu’au soir, et puis je m’en fus
en disant à la Bertrille que je reviendrais le len­
demain.
Lorsque j’entrai le matin, sur le coup de huit
heures, la vieille mère était morte, et la Bertrille
assise près du lit éclairé par une chandelle de
résine, la veillait.
Elle sc leva et vint à moi, les yeux rouges.
— Pauvre femme! lui dis-je, ses soullranccs
sont finies 1
Puis je pris le brin de buis qui trempait dans
l’assiette de terre brune où était l’eau bénite, et
j’en jetai quelques gouttes sur le corps.
En ce moment la voisine qui assistait la Ber­
trille rentra :
— Ma drôle, le curé veut huit francs, et qu’on
le paie à l’avance.
— llélas I dit la pauvre fille, je n’avais qu’un
écu de trois francs et je l’ai donné à Bonnelou
pour la caisse !
— C’est un joli parpaillot, votre curé ! mais
ça ne m’étonne pas, — ajoutai-je, en me rap­
pelant l’enterrement de ma pauvre mère, et sa
dureté.
Et comme la Bertrille se désolait que sa mère
fût enterrée sans prières, je lui dis :
— Ne te tourmente pas ; je vais tâcher de
trouver l’argent.
Et, repartant aussitôt, j’allai prendre une peau

JACQUOU LE CHOQUANT

Z|i3

de blaireau et deux peaux de renard que j’avais
aux Ages, et de là je fus à Thenon les vendre à
un marchand qui me les achetait d’habitude. Sur
les trois heures de l’après-midi j’étais à Bars,
ayant assemblé les huit francs au moyen du prix
des peaux et d’une avance que m’avait faite le
marchand.
La voisine alla remettre l’argent au curé, qui
lui dit alors que l’enterrement serait pour les
cinq heures.
A cinq heures donc, avec trois autres hommes,
nous portâmes la caisse à l’église sans peiner
beaucoup, car la pauvre femme n'élail guère
lourde, et puis l’église était tout près.
Le curé attendait en surplis, son étole autour
du cou, son bonnet carré sur la tête. Il eut
bientôt dépêché les prières, et, un quart d’heure
après, nous allions au cimetière; lui devant,
avec le marguillier qui portait la croix et le
seau d’eau bénite, et, derrière le corps, la Ber­
trille avec quelques femmes.
Après que tout fut parachevé, j’allai vers l’en­
droit où ma mère était enterrée. Que dirai-je?
Ça n’y fait rien, n’est-ce pas, que par-dessus
les six pieds de terre qui recouvrent les os d’une
pauvre créature, il y ait des llcurs ou des herbes
sauvages ; mais nous nous laissons facilement
prendre par les yeux sans écouter la raison.
Aussi, lorsque je vis ce coin plein de pierres
des murs à moitié écrasés, envahi par les ronces,
où foisonnaient les choux-d’âne, les mauves et

4l4

JACQUOÜ LE CROQUANT

des orties vigoureuses, je restai là un instant
tout triste, regardant fixement ce fieu abandonné
d’où toute trace de la sépulture de ma pauvre
mère avait disparu. Et, en m’en allant, je passai
près d’une tombe brisée par le temps, rongée par
les pluies, le soleil et les gelées d’hiver, effritée,
réduite en gravats, prête à disparaître, et jo me
dis combien c’était chose vaine que de chercher
à perpétuer la mémoire des morts. La pierre
dure plus longtemps qu’une croix de bois, mais
le temps qui détruit tout, la détruit aussi ; et
puis, que fait cela à celui qui est dessous? Ne
faut-il pas enfin que le souvenir du défunt se
perde dans cette mer immense et sans rives
des millions de milliards d’êtres humains dis­
parus depuis les premiers âges? Dès lors, l’aban­
don à la nature qui recouvre tout do son manteau
vert vauL mieux que ccs tombeaux où la vanité
des héritiers se cache sous le prétexte d’honorcr
les défunts.
Les femmes accompagnèrent la Bertrille, et
moi, ensuite, j’allai lui donner le bonsoir en
lui promettant do revenir le dimanche suivant.
Et, en effet, je revins ce dimanche-là, et tous
les autres apres. IL me tardait fort que la semaine
fût finie pour me rendre à Bars, eL il ne me
semblait pas que je pusse aller ailleurs.
L’hiver vint, puis le beau temps. L’herbe pous­
sait drue sur la fosse de la vieille mère, cachant
la croix de feuillage que, le jour de l'enterre-

JACQUOT I.E CROQUANT

/| I 5

ment, sa fille avait mise dessus. Moi, je me sen­
tais toujours plus entraîné vers la Bertrille;
j’étais heureux de Ja revoir, cl il me faisait peine
de la quitter. Des pensées d’avenir m’occupaient
maintenant, et je médisais souvent quo je vou­
drais l’avoir à femme, pour vivre nos jours l’un
près de l’autre.
Un soir que nous nous promenions sur le
chemin qui va vers Fonrogel, je le lui dis.
— O Jacquou! me répondit-elle, pourquoi
assembler nos misères?
— Pour les mieux supporter à deux, nous
aimant bien.
— Si tu le veux, je le veux donc aussi.
Et en môme temps, s’appuyant sur moi, elle
leva la tête et me regarda.
Je connus lors dans ses yeux qu’elle pensait
comme moi, et, l’entourant de mon bras, nous
marchâmes longtemps en silence. Sur le souvenir
de nos anciennes amours défuntes, avait germé
une nouvelle affection sérieuse et honnête qui
nous liait l’un à l’autre pour la vie, et, sentanL
cela, nous étions bien heureux.
— Etant si pauvres tous deux, nous faisons
peut-être une folie, mon pauvre Jacquou! ditelle après un moment.
— Ne crains point : je suis fort et vaillant
assez et je travaillerai pour nous deux.
— Oui, mais les petits drôlesI...
— Sois tranquille, lui dis-je, on la serrant
contre moi.

4i6

JACQUOU LE CROQUANT

— II faudra attendre la fin de mon deuil,
reprit-elle après une pause.
— Oui, ma Bertrille, maintenant que je
suis sûr de toi, j’attendrai le temps voulu.
Et, me penchant vers elle, je lui donnai lo
baiser de fiançailles.
Puis, l’ayant ramenée jusque chez elle, je la
quittai et m’en revins tout content aux Ages.
Il fut entendu entre nous, ensuite de cela,
que nous nous marierions après la Noël, et, le
temps étant venu, il fallut en parler au curé de
Bars. Lui se disait, sans doute : «Puisque le bon
ami de cette fille a trouvé huit francs pour faire
enterrer la mère, il en trouvera bien dix pour
se marier ! » Et il eut le toupet de les deman­
der à la Bertrille. Ah! ça n’était plus le brave
curé Bonal, qui regardait l'argent comme rien.
Cet autre n’aimait ses brebis que pour la laine ;
et il les tondait de près.
Lorsque la drôle me dit ça, je pensai un
peu en moi-môme, et puis je lui dis :
— Tu vas voir ! puisqu’il fait ainsi, nous
allons l’attraper.
Et je m’en fus trouver le curé de Fosse­
magne, dans la paroisse duquel était la maison
des Ages, et je lui expliquai mon affaire, disant,
comme c'était vrai, que nous étions bien pauvres
tous deux, et que je le priais de nous marier
au meilleur compte.
Lui, qui était un vieux brave homme, se mit
à rire en voyant cette requête et me répondit :

JACQUOü LE CHOQUANT

4^7

— Mon drôle, je vous marierai au meilleur
marché possible; ce sera gratis, pour l’amour
de Dieu.
— Merci bien, monsieur le curé, lui répon­
dis-je en riant aussi, vous n’aurez pas afïaire à
des oublieux.
Comme bien on pense, notre noce ne fut pas
une noce bien belle, et on ne se mit pas sur
les portes pour la voir passer. Moi, je n’avais
nul parent, à ma connaissance, sinon ce cousin
de mon père qui demeurait vers Cendrieux, cl
dont je ne savais même pas le nom. La Bertrille
était comme moi, à peu près, n’ayant que des
parents éloignés, métayers autrefois du côté de
Saint-Orse, mais qui, depuis dix ans qu’elle les
avait perdus de vue, avaient peut-être changé
cinq ou six fois de métairie. Nous fûmes donc
seuls chez le maire de Fossemagne et à l’église,
et les premiers venus servirent de témoins.
11 y a des endroits, dans nos pays, où l’on pré­
sente le tourin, ou soupe à l’oignon, aux novis,
sur la porte de l’église, lorsqu’ils sortent: mais
nous autres, pauvres, sans amis, personne ne
nous fit cette honnêteté.
En sortant de l’église donc, après avoir bien
remercié le curé, j’empruntai le mulet et la
charrette d’un homme du bourg que je connais­
sais pour lui avoir rendu un petit service, et je
m’en fus avec ma femme chercher son peu de
mobilier à Bars.
Ayant chargé le tout, ce qui ne fut pas long,

f '
4i8

jI

I

j

JACQUOU LE CHOQUANT

nous revînmes vers les Ages à travers les mau­
vais chemins de la forêt.
Lorsqu’elle entra dans la masure, et qu’elle
vit la table de planches clouées sur des piquets,
et l’espèce de grande caisse dans laquelle je
couchais sur de la fougère, ma femme me
regarda, les yeux pleins de compassion :
— Tu n’étais pas trop bien là, mon Jacquou 1
— Bah 1 lui répondis-je, je dormais tout de
même.
Après avoir tout déchargé et monté le cliùlit,
je nv’en fus ramener le mulet et la charrette à
l’homme de Fossemagne, tandis que ma femme
mettait au feu la marmite, avec une poule
qu’elle avait toute préparée.
Quand je revins, trois heures après, portant
une demi-pinte de vin que j’avais prise à l’au­
berge, ma femme avait fini de tout arranger
de son mieux. Ça n’était pas grand’chose qu’un
lit et une table dans cette baraque, mais il me
semblait qu’elle était changée du tout au tout.
Le lit, avec des draps d’étoupe, avait remplacé
ma caisse dans le coin, et au milieu, à la place
des planches clouées, était la table. Le feu
brillait clair dans l’âtre noir, et de la marmite
s'échappait par jets une fumée qui sentait bon.
Sur une touaille de toile grise, qui couvrait le
bout de la table, étaient placés le chanteau et
deux assiettes de terre brune.
Et ma femme allait, venait, rinçant deux
gobelets verdâtres, essuyant deux cuillers, tâtant

JACQUOU LE CROQUANT

fiig

la soupe, y ajoutant du sel, taillant le pain dans
la soupière, et enfin, par sa seule présence,
donnant la vie à cette misérable demeure aupa­
ravant triste et solitaire.
Alors, le cœur éjoui. je la pris comme elle
passait près de moi cl je l’embrassai tellement
fort que je la fis rougir un brin.
Et lorsque tout fut prêt, la nuit étant venue,
elle alluma le chalel et trempa la soupe. Puis,
nous étant assis, elle la servit, et, avec la poule
qui avait dans le ventre une farce à l’œuf, ce
fut tout notre repas de noces, qui dura long­
temps tout de même, car nous parlions plus que
nous ne mangions, rappelant nos souvenirs.
— Qui aurait dit que nous nous marierions
ensemble, ma Bertrille, lorsque nous revenions
de la Saint-Rémy ?
— C’est qu’alors, répondit-elle, il y avait
entre nous, deux pauvres créatures qui ne sont
plus I
Tandis que nous devisions en mangeant,
mon chien assis nous regardait faire, balayant
la terre de sa queue, et paraissant satisfait du
changement qui s’était fait dans J a maison.
— Tiens, mon vieux, dis-je en lui jetant des
os, régale-toi bien, car ça ne sera pas tous les
soirs ainsi.
Elle sourit un peu :
— La pauvreté se supporte mieux à deux,
quand on s aime bien ; c’est toi qui l’as dit,
Jacquou !

420

JACQUOU LE CROQUANT

— Et c’est bien la vérité, ma Bertrille;
celui-là est riche qui est content, et ce soir nous
sommes riches, n’est-ce pas? Et puis, — ajoutaije un peu pour rire, — nous le serons encore
plus, lorsqu’il y aura des petits drôles I
— Oui, mon Jacquou, répondit-elle tout sim­
plement,
— À la garde de Dieu ! — repris-je en lui
versant deux doigts de vin; — nous sommes
l’un et l’autre forts et courageux; j’ai la loi que
nous nous tirerons bien des misères de la vie...
A la santé, ma Bertrille I
— À la tienne, mon Jacquou!
Et, ayant trinqué et bu une dernière fois,
comme il faisait froid, nous allâmes vers le
foyer, en continuant à deviser.
Nous restâmes là longtemps. Le chien, repu,
dormait en rond dans un coin de l’âtre, et dans
l’autre, assis sur la tronce, nous étions serrés
l’un près de l’autre, ma femme ayant sa tête
appuyée sur ma poitrine, moi l’entourant de
mon bras.
Au dehors le vent d’hiver souillait âpre et
s’engouffrait parfois dans la cheminée, refoulant
la fumée et faisant vaciller la flamme du chalel
pendu au manteau. Je sentais contre moi le
cœur de ma femme battre à coups sourds et ré­
pétés, et j’étais heureux.
Ma pensée se tournait vers le lointain de cet
avenir où nous entrions tous deux, et tout en
rêvant à cela, je regardais machinalement les

JACQUOU I.E CHOQUANT

/)2I

branches se consumer lentement et se convertir
en braise que l’air extérieur avivait.
Puis la braise se couvrait de cendre blanche
et peu à peu le feu s’éteignait. À un moment,
une forte rafale fit voler les cendres du foyer et
éteignit le chalel :
— Il ne nous faut pas rester là, dis-je à ma
femme en l’embrassant dans l’ombre.

a4

IX

Mon histoire lire à sa fin. Les soixante ans
qui suivent peuvent se conter brièvement: il
n’y a que des événements communs.
Le dimanche après notre mariage, sans plus
tarder, je m’en fus avec ma Bertrille à Fanlac
pour rendre nos devoirs au chevalier de Galibert
et à sa sœur. Quoique je leur eusse mandé que
je prenais femme, ce n’était pas suffisant. Mais,
arrivés là-bas, la veuve de Séguin le tisserand
nous dit que la demoiselle Hermine était morte
il y avait un an à la Saint-Martin. Quant à son
frère, il était toujours là, bien vieilli tout de
même, et attristé de la mort de sa sœur. Nous
le trouvâmes dans le salon à manger, devant un
grand feu de bûches, se chauffant les jambes
où il avait des douleurs qui lui faisaient serrer

JACQUOU LE CROQUANT

le chevalier sc leva en s’appuyant sur les bras
de son fauteuil : puis, s’aidant de sa canne, il
passa à la cuisine et appela :
— Holà 1 Seconde !
La chambrière, qui était dans la cour, arriva.
— Il te faut faire déjeuner ces deux jeunes
gens, tu entends?
— Bien, monsieur le chevalier.
Et lui, se tournant vers moi, dil en manière
d’explication :
— La pauvre Toinette est morte six mois
avant ma sœur.
II resta un moment pensif, et ajouta :
— On trouve remède à tout, fors qu’à la mort.

Et là-dessus, il s’assit près du feu, tandis que
la Seconde taillait la soupe.
Et lorsqu’elle fut trempée, tandis que nous
mangions, le bon chevalier me parlait du temps
passé, et prenait plaisir à rappeler ses souve­
nirs. H m’entretint longuement du curé Bonal,
et finit par conclure ainsi :
— C’était un homme et un prêtre, celui-là 1
Aussi les pharisiens l’ont-ils persécuté.
Puis, entre autres choses, il me demanda ce
qu’étaient devenus les Nansac. Quand je lui eus
dit que tous avaient disparu, hormis la plus
jeune demoiselle qui était restée chez sa mère
nourrice, il fit :
— Elle saura bien s'arranger :
— Belle fille el vieille robe trouvent toujours qui les accroche.

JACQUOU LE CROQUANT

^5

Sur les deux heures, au moment de repartir,
le chevalier me dit :
— Tu sais, Jacquou, si jamais lu étais dans
une passe à avoir besoin d’aide, fais-le-moi
savoir.
— Grand merci, monsieur le chevalier, pour
cette parole, et grand merci mille fois pour toutes
vos bontés passées, desquelles je vous serai recon­
naissant tant que j’aurai vie au corps. Ça n’est
point probable que ça arrive, je suis trop petit
pour ça, mais si, de mon côté, je pouvais vous
êLre utile en quoi que ce soit, ce serait de bien
bon cœur.
— Merci, mon Jacquou ! ça n’est pas de
refus :
On a souvent besoin d’un plus petit que soi.

Allons, adieu, mes drôles 1
— Bonsoir, monsieur le chevalier, et bien de
la santé nous vous désirons.
— Quel brave homme ! me disait ma femme
en nous en allant, et qu’il est plaisant avec ses
ricantaines et ses proverbes !
— Et si tu avais connu sa sœur, donc ! Cellelà, c’était une sainte. Pauvre demoiselle, qui
m’a fait mes premières chemises quand je suis
arrivé à Fanlac!... Je ne me consolerai jamais
de n’avoir pas été à son enterrement 1
Guère de temps après mon mariage, je com­
pris que de travailler, par-ci, par-là, à la jour­
née, gagnant quelques sous, chômant souvent,
ai.

é?.6

JACQUOÜ LF. CROQUANT

et réduit à m’aider pour vivre de quelques petits
ouvrages, c’était chose trop incertaine et ingrate,
maintenant que j’étais en ménage, et que mieux
vaudrait avoir un état, ou entreprendre un travail
où ma petite capacité pourrait me servir plus
profilablement que dans le métier de journalier.
Gomme je n’approuvais qu’à demi le proverbe
que le chevalier disait parfois en riant :
Qui croit sa femme et son curé
Est en hasard d’être damné...

J’en causai donc à notre Bertrille, qui fut bien
de mon avis.
Là-dessus, ayant ouï dire que le neveu de
Jean cherchait quelqu’un pour l’aider, j’allai le
trouver et nous fîmes nos conventions : me voilà
devenu charbonnier.
Lorsqu’on a la raison et qu’on a bonne envie
d’apprendre quelque chose, ça va vite : aussi mon
apprentissage ne fut pas long. Il faut dire aussi
que l’état n’est pas de ceux pour lesquels il faut
une grande habileté de main : c’est surtout
l’expérience qui fait le bon charbonnier, jointe à
un savoir-faire qu’on attrape assez facilement
avec un peu d’idée.
Au reste, il ne faut pas croire que l’état soit
aussi désagréable qu’il est noir; il ne faut pas se
fier aux apparences. Ainsi beaucoup, sans doute,
préféreraient le métier de boulanger comme plus
propre que celui de charbonnier; quelle diffé­
rence, pourtant! Être enfermé dans un fournil où

■TACQUOU T.E CHOQUANT

t\

27

il fait une chaleur d'enler, suer et geindre toute
la nuit, courbé sur la maie ; se griller la figure
pour enfourner, et aller se coucher quand les
autres se lèvent, en voilà-t-il pas un beau mé­
tier 1 Parlez-moi d’ôtre charbonnier.
Pour moi, cet état me convenait bien, parce
qu’on est seul dans les bois, et qu’on vitlà tran­
quille, sans avoir affaire que rarement aux gens.
11 y en a qui ont besoin de la société des autres,
qui veulent se mêler à la foule, à qui il faut
des voisinages, des nouvelles, des échanges de
platusseries ou plats propos; moi pas, et il me
parait que c’est un malheur que de ne pas savoir
vivre seul. Les hommes rassemblés valent moins
qu'isolés. Il en est du moral comme du physique :
les grandes réunions humaines sont malsaines
pour l’esprit et le cœur, comme pour le corps.
Les citadins ont beau se jacter de tel avantage,
de ceci, de cela et du reste, les pauvres gens
n’en crachent pas plus loin que nous. Aussi,
quand j’ois vanter l’habitation des villes, il me
semble qu’on me dévide les tripes sur un dévi­
doir. en bois d’érable, arbre que nous appelons
azérali.
Or donc, pour en revenir, rien n’était plus
plaisant pour moi que ce travail en plein air,
sous le soleil, et la surveillance des fourneaux
à la clarté des étoiles. Ça n’est pas un travail
qui empêche de penser; au contraire, on en a
tout le loisir, et les sujets ne manquent pas.

4 a8

JACQUOU LE CROQUANT

Que de fois, la nuit, levant la tête et voyant
briller sur le bleu sombre du ciel ces millions
de soleils perdus dans des profondeurs immesu­
rables, je me suis pris à rêver. Et que de fois
j’ai admiré ces astres qui se meuvent dans l’infini,
et, exacts comme une horloge bien réglée, vien­
nent passer à tel point de l’espace où ils doivent
passer! A force de les observer, j’ai fini par
connaître l’heure à leur position, aussi bien
qu’avec une montre. Je ne sais rien de plus beau
que de voir l’étoile du soir monter lentement
sur l’horizon. Bien souvent, seul, au milieu des
bois, j’ai suivi son ascension superbe dans le
firmament, en me disant que, peut-être sur cet
astre, quelque charbonnier surveillant scs four­
neaux dans une Forêt Barade quelconque, con­
templait la Terre, comme moi, terrien, sa
planète.
On me dira peut-être : « Tout ça c’est très
joli avec le beau temps ; mais quand il pleu­
vait?... »
Eh bien, quand il pleuvait, je me mettais à
l’abri dans ma cabane; et puis j’avais une bonne
peau de bique qui me gardait de la pluie. Un
peu d’eau, ce n’est pas une affaire, et de temps
en temps, je ne la déteste pas.
Reprenons. J’aimais aussi à observer ce qui
se passait autour de moi, à connaître les mœurs
et habitudes des bêtes et des oiseaux. J’épiais
le hérisson chassant les serpents ; l’écureuil à
la recherche de la faîne ; le renard glapissant

■JACQUOÜ LE CKOQUAST

429

sur une voie de lièvre; la belette et la fouine
surprenant les couveuses dans le nid ; les loups
rôdeurs sortant de leur fort à l’heure où se
lèvent les étoiles, et rentrant le malin après avoir
mangé quelque chien resté dehors autour d’un
village. 11 m’est arrivé de passer de longs mo­
ments à épier le manège de quelque animal qui
ne me voyait pas.
Une chose bien curieuse, c’est de voir les
oiseaux faire leur nid. Leur adresse à tisser la
mousse, la laine, l’herbe, le crin, est étonnante
aussi bien que la rapidité avec laquelle ils ont
achevé. Je connaissais tous les nids : celui de
l’alouette qui fait le sien à terre dans l’empreinte
d’un sabot de bœuf, et qui le cache si bien que
souvent le moissonneur passe dessus sans le
voir; celui du loriot, suspendu entre les deux
branches d’une fourche; celui du roitelet bâti
en forme de boule, avec un petit trou pour
l’entrée ; celui de la mésange,que nous appelons
sanzille, où quinze à dix-huit petits sont pressés
l’un contre l’autre dans un trou de châtaignier ;
celui de la tourterelle, qui est fait de quelques
branchettes croisées sans plus. Rien qu’en voyant
un œuf, je pouvais dire sans me tromper de
quel oiseau il était; cependant, il y en a beaucoup
d’espèces dans nos pays.
J’aurais voulu savoir aussi le nom de cette
grande quantité de plantes qui foisonnent chez
nous; je dis : leur nom français, car de nom
patois, la plupart n’en ont pas, à ma grande

J

43o

JACQUOU LE CHOQUANT

surprise. Mais si je ne savais pas Je nom de
toutes, je Jes connaissais, au moins beaucoup,
par leur forme, le moment de Jeur floraison, el
puis par leurs qualités utiles ou nuisibles,
comme, par exemple : llierbe aux blessures ou
plantain; l’herbe aux chats, qui les met en folie;
l’herbe aux cors ; l’herbe du diable, pour les
conjurations, rherbe aux engelures; l’herbe ù
éternuer; l’herbe à guérir les fièvres ; l’herbe
aux fous; l’herbe qui guérit la gale; l’herbe aux
gueux, ou clématite ; l’herbe aux ivrognes : —
ivraie en français ou virajo en patois; — l’herbe
aux ladres; l’herbe aux loups, qui est un poison ;
l'herbe à soigner les humeurs froides; l’herbe
des sorciers, qui est la mandragore; l’herbe à
lait, pour les mères nourrices qui en manquent;
l’herbe de saint Fiacre, ou bouillon blanc ; l’herbe
à tuer les poux; l’herbe à chasser les puces ;
l’herbe pour les panaris ; l’herbe de saint Rocli,
qu’on attache au joug, le jour de la bénédiction
des bestiaux ; l’herbe à la teigne, ou bardane ;
l’herbe aux verrues ; enfin, pour en finir, les
cinq herbes de la Saint-Jean, dont on fait ces
croix clouées aux portes des étables ; herbes
qu’il ne faut pas oublier lorsqu’on veut réussir
en quelque chose de conséquence.
Sans doute, on ne viendra pas me dire que
ma vie dans les bois n’était pas plus libre, plus
santeuse, et plus intelligente, cent fois, que celle
des gens de ma condition dans les villes, où ils
ont un fil à la patte, bien court, des maladies

JACQUOÜ LE CHOQUANT

Z|3l

inconnues chez nous, et qui ne distinguent pas,
tant seulement, le seigle de l’avoine. Mais quand
même on me le dirait, je n’en croirais du tout
rien.
On pense bien qu’étant toujours dehors et
dans les bois, je n'avais garde d’oublier Ja
chasse. Et, en effet, je l’aimais toujours de pas­
sion, et mon fusil était toujours dans la cabane,
chargé, tout prêt. Seulement il ne faut pas
croire que lorsqu’on est au travail, et qu’on a
des fourneaux allumés on puisse faire péter le
bâton percé aussi souvent qu’on veut : ce n’est
que toutes les fois qu’on peut.
Tout de même, j’avais quelquefois de bonnes
aubaines, comme lorsque j’enlevai toute une ni­
chée de louveteaux dans la forêt, du côté du
Cros-de-Mortier. Ma femme les porta 1 à Péri­
gueux dans un panier, gros comme des petits
chiens de trois semaines, et on lui donna la
prime, qui nous servit bien pour faire un peu
arranger notre baraque de maison et y faire
ajouter une chambre.
Je tuai encore, depuis, quelques sangliers, à
l’affût ou au passage, et puis trois autres loups,
par le moyen que voici : à la saison, qui est
l’hiver, j’appelais les loups en hurlant dans mon
sabot, comme une louve en folie. Je l’imitais
si bien qu’une nuit, de l’endroit où j’étais em­
busqué, je vis quatre beaux loups arriver, qui
jetaient des hurlements de réponse, et bientôt
commencèrent à tourner autour les uns des

432

JACQUOÜ IÆ CROQUANT

autres en grondant, le poil hérissé, jaloux,
comme font les chiens. Je les accordai tous
d’un coup de fusil qui en laissa un sur place.
Les curieux diront peut-être : «Tout à l’heure,
vous parliez de votre femme ; et que faisait-elle,
tandis que vous étiez dans le bois à faire le
charbon? »
Eh bien, moi, je n’étais pas de ces tâtepoules qui ne peuvent pas quitter les cotillons
de leur femme. Certainement je l’aimais bien,
mais il n’est pas besoin pour montrer son affec­
tion, de se cajoler tout le temps : lorsfju’il le
fallait donc, nous nous séparions sans grimaces.
C’est bien vrai aussi, que je n’étais pas comme
les chabrctaïres ou ménétriers qui ne trouvent
de pire maison que la leur, accoutumés qu’ils
sont à faire noce partout où ils vont; au con­
traire, je revenais toujours avec plaisir chez
nous.
Mais dans les premiers temps, pendant que
j’étais à mettre en charbon une coupe du côté
du Lac-Viel, ma femme venait me trouver et
restait avec moi deux ou trois jours, puis s’en
retournait aux Ages voir si rien n’avait bougé,
et revenait après, apportant du pain, ou ce qui
faisait besoin. Dans la journée, elle m’aidait des
fois à monter un fourneau, ou bien filait sa que­
nouille lorsqu’il était allumé. Et puis elle faisait
la soupe et attisait le feu sous la marmite qui
pendait entre trois piquets assemblés par la
cime. Le soir venu, nous soupions aux clartés

JACQUOU LE CHOQUANT

433

du brasier, et ensuite nous nous couchions dans
la cabane sur des fougères et des peaux de
brebis. Il me fallait me relever quelquefois,
pour aller voir aux fourneaux, mais je laissais
ma femme reposer tranquillement, gardée par
le cliien couché en travers de la porte : je ne
puis me tenir de le redire, c’était là une jolie
vie, libre, saine et forte.
Ainsi faisions-nous au commencement que
nous fûmes mariés; mais lorsque, neuf mois
plus tard, ma femme eut un drôle, elle le portait
avec elle, et après qu’il avait télé son aise, le
couchait dans la cabane où il dormait tout son
saoul. Tant qu’il n’y en eut qu’un, ça alla bien;
mais lorsque le second survint, va le faire lanlaire I il lui fallut rester aux Ages, et tenir le
dernier-né, tandis que l’autre commençait à
marcher, pendu à son cotillon, et mon pauvre
Jacquou fut obligé de rester seul au milieu des
bois, et de cuire sa soupe lui-même. El à mesure
que le lemps passait, tous les deux ans, deux
ans et demi, à peu près, il y avait un autre drôle
à la maison, de manière que, pour ma femme,
il ne fut plus question de la quitter, jusqu’à ce
que l’aîné, ayant sept ou huit ans, gardait les
plus petits.
Je ne travaillais, d’ailleurs, pas toujours dans
les environs, ni même dans la Forêt Barade,
quoique ce fût là mon renvers ou quartier.
J étais quelquefois au loin, dans la forêt de
aB

434

JACQUOU I.E CROQUAMT

Vergt, ou dans celle du Masnègre, entre Valojoux et Tamniers : même jusqu’à la Bessède,
près de Bclvès, et dans la forêt de Born, j’ai
entrepris de faire du charbon, principalement
pour les forges. Ainsi, par force, nous avions
pris, ma femme et moi, 1 habitude d’être quel­
quefois séparés ; mais ça n’empêcliait pas que
nous nous aimions tout autant comme aupara­
vant. Si j’osais, je dirais même que ces petites
absences retrempent l’aU'ection, qui languit lors­
qu’on ne se quitte jamais.
Notre position n’élait guère changée depuis
notre entrée en ménage. Dès longtemps déjà, le
neveu de Jean avait vendu sa maison des Mau­
rezies et son morceau de bien, et s’en était allé
du côté de Salignac, en sorte que j’étais seul
de charbonnier dans le pays. J’avais pris un
garçon, le travail le requérant, mais ça ne veut
pas dire pour ça que nous fussions riches, car il
fallait du pain, et beaucoup, pour tous ces drôles
qui avaient grand appétit, et puis des habille­
ments. Encore que jusqu’à l’âge de vingt ans
ils aient marché tête et pieds nus, sauf que l’hi­
ver ils mettaient des sabots, il leur fallait bien
aussi en tous temps des culottes et une chemise,
et lorsqu’il faisait froid, une veste. C’est vrai que,
à mesure qu’ils grandissaient, la vêture passait
à celui qui venait après, comme âge, de sorte
que, en arrivant au dernier, ce n’étaient plus
que des loques rapiécées de partout, mais propres
tout de même. Ce qui donnait le plus de mal à

JACQUOL LE CHOQUANT

435

nia femme, c’était la toile pour faire des chemises
et des draps : l’hiver elle veillait tard et filait tant
qu’elle pouvait, mettant des prunes sèches dans
sa bouche pour avoir de la salive. L’entretien
des drôles et leur nourriture, tout ça donc coû­
tait, sans compter que nous avions été obligés
d’acheter bien des choses : un cabinet pour
serrer les affaires, une maie, et un autre lit pour
tous ces drôles, où ils couchaient les uns en
long, les autres en travers, en haut et aux
pieds.
Le vieux brave curé de Fossemagne, lors­
qu’on les lui présentait à baptiser les uns après
les autres, à mesure qu’ils venaient au monde,
disait en riant :
— AhI ah I j’ai été jovent! j’ai eu bonne
main !
Et pour le prix, c’était toujours le même :
rien.
Mais aussi, à l’occasion, ma femme lui portait
ou envoyait, un lièvre, ou une couple de palom­
bes à la saison du passage, ou un beau panier
de champignons, oronges, bolets ou cèpes, ou
quelque petit cadeau comme ça, pour lui mar­
quer notre reconnaissance.
Quoique n’étant pas riches, nous étions tous
gais et conLents plus que si nous avions eu cent
mille francs. Je ne pensais plus qu’à ma femme,
à mes enfants et à mon ouvrage. Et en songeant
au travail, c’était encore penser aux miens, puis­
que je travaillais pour les nourrir. Je n’avais

i,

436

JACQUOU LE CnOQUAST

pas oublié le passé pourtant, mais il n’était plus
toujours devant mon esprit occupé des choses
du présent.
Pourtant si quelque circonstance venait me
le remembrer, il se réveillait vivace, et cela me
reportait en arrière aux lemps malheureux de
mon enfance et de ma jeunesse. En me souve­
nant de telle canaillerie du comte, je sentais
encore la haine gronder en moi, comme un
chien qu’on ne peut apaiser. Lorsqu’aussi je
passais à des endroits où je m’étais rencontré
avec la Galiote, je me rappelais la fièvre d’amour
qui me brûlait alors, et j’avais quelque peine,
rassis maintenant, dans la plénitude de mon
affection pour ma femme, à comprendre ma folie
d’autrefois. Elle avait quitté le pays vers le temps
de la naissance de mon aîné, car son frère et ses
sœurs, besogneux d’argent, avaient voulu vendre
le domaine où elle demeurait. Où était-elle
allée ? avait-elle fini par mal tourner comme ses
sœurs ? Je ne l’ai jamais su ; cela se peut, mais
j’aime mieux croire que non, car elle valait
mieux qu’elles.
Quant au comte, on dit dans le pays, à l’é­
poque, qu’après avoir vécu quelque temps de
charités, pour ainsi dire, piquant l’assiette dans
les châteaux, ou chez dom Enjalbert, et traî­
nant partout une misère honteuse, il s’était ré­
fugié à Paris chez sa fille aînée, qui était une
bonne tireuse de vinaigre, et finalement était
mort à l’hôpital.

JACQUOU LE CROQUANT

437

C’est bien comme disait le chevalier :
Cent ans bannière, cent ans civière ?...

Quelques années après notre mariage, je par­
lais avec ma femme des quatre terribles jours
que j’avais langui dans les oubliettes de l’Herm,
et quoique ce ne fût pas la première fois, comme
toujours en oyant ce récit, elle joignit les mains
avec des exclamations pitoyables. Elle voulut
connaître l’endroit, et, un dimanche, nous fûmes
à l’IIerm en nous promenant.
Arrivé devant ces ruines habitées mainte­
nant par les chouettes et les ratepenades, un
mouvement d’orgueil me monta en voyant mon
ouvrage, en songeant que moi, pauvre et méprisé,
j’avais vaincu le comte de Nansac, puissant et
bien gardé. Lorsque ma femme vit dans le pavé
de la prison, cette manière de trappe de pierre,
ce trou noir par lequel on m’avait descendu
dans les ténèbres de la basse fosse, elle eut un
frémissement pénible et recula d’horreur.
— O mon pauvre homme 1 comment as-tu pu
vivre quatre jours et quatre nuits là-dedans 1
En sortant de l’enceinte du château, je trouvai
ce garçon qui avait fait le guet le soir de l’in­
cendie. Il était marié dans le village maintenant,
et il nous fallut de force entrer boire un coup
chez lui. Là, tout en trinquant, nous parlâmes
de celte nuit où nous avions fait justice de celle
famille de loups, et alors lui me dit:
— Je ne comprends pas comment les gens du

438

■ÏAGQUOU LE CROQUANT

pays ont pu supporter toutes ces misères si long­
temps 1 le diable me flambe, je crois que sans
toi, nous serions encore sous la main de ces bri­
gands !
— A la fin, sans doute, quelqu’un en aurait
bien débarrassé le pays, répondis-je.
— Peut-être ; mais, en attendant, tu l’as fait!
Et tu en porteras les marques jusqu’à la mort,
— ajouta-t-il en regardant les cicatrices des balles
à ma joue.
Et après avoir trinqué une dernière fois, je
m’en retournai aux Ages avec ma femme.
Une autre fois, nous en allant ensemble à la
foire du 25 janvier à Rouflignac, acheter un petit
cochon, —■ parlant par respect —■ je lui fis voir
la tuilière où j’avais passé de si terribles moments,
lors de la mort de ma mère. Mais depuis ce
temps, il y avait des années, la charpente et la
tuilée s’étaient effondrées , entraînant les murs
de torchis, en sorte que la maison n’était plus
qu’un amas de décombres, un pêle-mêle de terre,
de pierres, de débris de tuiles, recouvert de
ronces et d’herbes folles, d’où sortaient des bois
pourris à moitié, comme les ossements de quelque
animal géant enseveli sous ces ruines.
Et là, je lui dis les horribles angoisses que
j’avais éprouvées, moi tout jeunet, en voyant ma
mère affolée mourir dans les affres de la déses­
pérance.
— Pauvre ! fit-elle, tu n’as pas été trop heu­
reux dans tes premiers ans.

JACQUOl

LE CnOQUANT

439

— Non, mais maintenant, s’il plaît à Dieu,
les mauvais jours sont passés, sauf les accidents
vimaires.
Elle ne dit rien et nous continuâmes notre
chemin.
Lors de ma dernière allée à Fanlac avec ma
femme, j’avais bien recommandé au vieux Cariol
de me faire savoir s’il arrivait quelque chose au
chevalier. Cela m’avait causé, comme je l’ai dit
déjà, beaucoup de regret, el même une véri­
table peine, de n’avoir pas été à l'enterrement de
la bonne demoiselle Hermine. Il me semblait,
quoique ce ne fût pas de ma faute, que j’avais
manqué à mon devoir, et je ne voulais pas réci­
diver. Un matin donc, un drolar arriva aux
Ages de la part de Cariol, nous porter la nou­
velle que le chevalier était mort. En ce lemps-là,
nous avions déjà plusieurs enfants, de manière
que, l’aîné étant déjà grandet, ma femme l’en­
voya me prévenir du côté de Fagnac où j’étais.
Laissant mon ouvrier aux fourneaux, je m’en
vins vite à la maison où, ayant pris mes meil­
leurs habillements, je partis pour Fanlac, où je
fus rendu tout juste pour l’enterrement.
Ce que c’est que d’être un brave homme I Toute
la paroisse était là : vieux, jeunes, hommes,
femmes, petits drôles, et, avec ça, beaucoup de
nobles et de messieurs de Montignac et des en­
virons. Tous les hommes voulurent aider à le
porter au cimetière ou du moins toucher son cer­
cueil. Le curé n’était plus celui qui avait rem-

/|/|O

JACQUOÜ LE CHOQUANT

placé Bonal : les gens le détestaient tellement
qu’il avait été obligé de partir, comme je l’ai
dit. Son successeur, qu’on avait envoyé deux
ans après, fit un beau prêche sur la tombe du che­
valier, et le loua comme il le méritait. Lorsqu’il
annonça que, par testament, le défunt avait
donné tout son avoir aux pauvres de la paroisse,
ce fut un long murmure de bénédictions de tous,
et les bonnes femmes s’essuyèrent les yeux. Mal­
heureusement, ce n’était pas le diable, ce qu'il
donnait, le brave homme, car il ne lui restait
guère vaillant et bien liquide qu’envîron vingtcinq ou vingt-six mille francs, à ce qu’il paraît,
le bien étant fortement hypothéqué. Ce n’est
point par dissipation ou désordre que le chevalier
et sa sœur avaient mangé leur avoir, c’était par
bonté. Lui, n’avait jamais su refuser cent écus
en prêt, à un homme dans le besoin ; et, con­
fiant comme un enfant, il avait souvent mal
placé son argent, ou négligé de prendre les pré­
cautions nécessaires. De même pour les pau­
vres ; le frère et la sœur avaient toujours donné
sans compter: aussi mangeaient-ils leur bien,
petit à petit, et depuis des années vivaient plus
sur le fonds que sur le revenu. Du reste, même
pour ceux qui y regardent de près, il est forcé
que les fortunes se fondent, si quelque source,
industrie, mariage ou héritage, ne les renou­
velle pas. Un petit noble campagnard comme
le chevalier, qui au commencement de ce siècle
était riche avec deux mille écus de revenu, se

t\ (\ 1

JACQUOU LE CHOQUANT

trouvait gêné trente ans plus lard, et serait pauvre
aujourd’hui. Si avec ça il survient quelques
mauvaises années, ou de grosses réparations à
faire, il faut emprunter; les dettes font la boule
de neige, et c’est la ruine totale.
Quelque temps après l’enterrement du cheva­
lier, je revenais des Ages, et m’en allais voir
une coupe du côté de La Rossenie, lorsque sur
le sentier, à une centaine de pas, je vis venir
vers moi une vieille en guenilles, toute cour­
bée, avec un bâton à la main et un bissac sur
l’échine. A mesure qu’elle approchait, je me
disais : « Qui diable est cette vieille? » Et tout
d’un coup, quoiqu’elle fût fort changée, maigre
comme unpic, à son nez pointu, à ses yeuxrouges,
je reconnus la Mathive, et ma haine pour cette
coquine de femme se réveilla soudain. En me
joignant, elle releva un peu la tête, et, m’ayant
reconnu aussi, s’arrêta.
— O Jacquou, fit-elle, lu me vois bien mal­
heureuse !
— Tant mieux ! tu ne le seras jamais assez à
mon gré !
— Guilhem m’a tout mangé, — continuat-elle en s’essuyant les yeux, — et maintenant
je cherche mon pain...
— Vieille gueuse I depuis la mort de la pauvre
Lina, j’ai toujours souhaité le voir crever dans
un fossé, le bissac sur l'échine! Tu es en che­
min, je ne te plains pas !
El je passai.
a5.

JACQUOU LE CÜOQUAST

J’eus tort certainement de ne pas me rap­
peler, en celte <occasion, les leçons du curé
Bonal qui prêchait sans cesse la miséricorde.
Mais la pensée fjue cette misérable mère avait
tant fait souffrir, et finalement tuç, on peut le
dire, sa propre fille, la plus douce et la meilleure
des créatures, me révoltait et me rendait fou de
colère. Et puis, sans doute, il faut bien être misé­
ricordieux, mais il faut faire attention , aussi,
que si l’on est trop facile à pardonner, ça en­
courage les mauvais. Ceux dont la conscience
est morte ont besoin que la conscience des autres
leur rappelle leurs fautes et leurs crimes. De
plus, l’horreur qu’inspirent les méchants est
un juste châtiment pour eux, et sert d’avertis­
sement a ceux qui seraient tentés de les imiter.
Au reste, ce que j’avais souhaité arriva : un
matin d’hiver, on trouva la Mathive morte sur
un chemin entre Marlillat et Prisse, et à moitié
mangée par les loups.
Puisque j’ai nommé ce fameux Guilhem tout
à l’heure, j’en dirai encore ceci que, peu de
temps après la mort de la Mathive, il fut con­
damné aux galères à perpétuité pour avoir, un
soir de foire à Ladouze, assommé et dévalisé
un marchand de cochons, de Thenon, sur la
grande route, à la Croix-de-Ruchard : ainsi
devait-il finir.
Tout ça est loin maintenant. J’ai à cette heure
quatre-vingt-dix ans, et ces choses, quoique un

J.ACQUOU LE CROQUANT

463

peu obscurcies dans les brumes du passé, me
remontent parfois à la mémoire. Comme tous
les vieux, j’aime à raconter de vieilles histoires,
et je le fais trop longuement sans doute, d’autant
qu’elles ne sont pas toujours gaies. Pourtant,
dans le village de l’IIerm, où je demeure pré­
sentement, les gens ne le trouvent pas; mais
c’est qu’ils sont accoutumés à ouïr des contes
interminables, pendant les longues veillées d’hi­
ver. Quoique je leur narre bien tout par le
menu, ainsi qu’il m’en souvient, il y en a qui
trouvent que je ne m’explique pas assez, cl de­
mandent encore ceci ou cela : ils voudraient
savoir de quel poil était mon chien et l’age de
notre défunte chatte.
J'ai eu treize enfants, mâles ou femelles. On
dit que ce nombre de treize porte malheur ; moi,
je ne m’en suis jamais aperçu. Il ne nous en est
pas mort un seul, ce qui est une chose rare et
quasi extraordinaire. Mais, nés robustes et nourris
au milieu des bois, dans un pays santeux, ils
étaient à l’abri de ces maladies qui courent les
villes et les bourgs, où l’on est trop tassé. Si je
dis que j’ai eu tant de drôles, ça n’est pas pour
me vanter, il n’y a pas de quoi, car les hommes
ne souffrent pas pour les avoir : c'est les pau­
vres femmes qui en ont tout le mal, et aussi
la peine de les élever. La mienne avait vingt ans
quand nous nous sommes mariés, eL de là en
avant, jusque vers cinquante ans, elle n’a cessé
d’en avoir un entre les bras, qu’elle posait à terre

I

JACQÎJOU IÆ CROQUANT

lorsque l’autre arrivait. Je dirai franchement
que sur la fin j’en avais un peu perdu le compte :
car, un soir de carnaval, en soupant, je m’amu­
sais à les nombrer, et je n’en trouvais que onze.
— Et la Jeannette qui est là-bas, mariée au
Moustier, dit ma femme, est-ce qu’elle est bâ­
tarde ?
— C’est ma foi vrai ! je n’y pensais plus ;
mais ça ne fait toujours que douze?
Alors elle alla prendre dans le lit le petit der­
nier et me le présenta :
— Et celui-là, donc, tu ne le connais pas?
— Ali I le pauvre ! je l’oubliais.
Et, prenant le petit enfançon qui me riait, je
l’embrassai et je le fis un peu danser en l’air ;
après quoi, je lui donnai à téter une petite goutte
de vin dans mon verre.
Et ce pendant, les autres drôles qui étaient là
autour de la table, s’égayaient de voir que le
père ne retrouvait plus sa treizaine d’enfants.
En ce temps-là, il y en avait de mariés,
garçons et filles, d’autres partis à travailler hors
de la maison, de manière qu’il n’était pas bien
étonnant d’en oublier quelqu’un : oui, seulement
ma femme disait que le carnaval en était la
cause.
C’est bien sûr que si l’homme n'a pas le mal
de faire et d’élever les enfants, il lui faut affancr
pour les nourrir et entretenir, ce qui n’est pas
peu de chose, surtout lorsqu’il y en a tant. Pour­
tant, Dieu merci, je ne leur ai pas laissé man-

JACQUOU LE CROQUANT

[\/|5

quer le pain, ce qui n’a pas été sans bûcher
dur: mais quoi I nous sommes faits pour ça, je
ne m’en plains pas.
On pense bien qu'avec cette troupe de drôles
je ne pouvais pas devenir riche : aussi, dans
toute ma vie, je n’ai pas eu cinquante écus de­
vant moi ; content tout de même, pourvu qu’au
jour la journée il y eût chez nous pour acheter
un sac de blé. Aussi l’héritage que je laisserai ne
sera pas gros : il y aura en tout et pour tout, la
maison des Ages avec trois journaux de pays
autour; l’ensemble acheté quarante pistoles, et
un louis d’or pour les épingles de la dame, et
payé peu à peu par pactes de cinquante francs
à la Saint-Jean et à la Noël.
Je n’étais donc pas riche de bien, mais seule­
ment riche en enfants; et quand j’y songe, je
trouve que j’ai été mieux partagé. Je préfère
laisser après moi beaucoup d’enfants que beau­
coup de terres ou d’argent. On me dira que,
quand je serai mort, ça me fera une belle jambe:
j’en conviens! En attendant, je suis réjoui dès
maintenant de voir foisonner tous ces petits et
arrière-petits enfants venus de moi. Pour le
coup, j’en ai tout à fait perdu le compte, ou,
pour mieux dire, je ne l’ai jamais su. Et puis,
il faut que je l’avoue, il y a dans celte affaire
quelque chose que j’estime haut : c’est le con­
tentement d’avoir fait mon devoir d’homme cl
de bon citoyen. C’est une chose à laquelle on
ne pense guère maintenant, malheureusement ;

446

JACQUOU LE CHOQUANT

mais j’ai ouï conter qu’il y avait autrefois des
peuples où celui qui n’avait pas d’enfants en était
mésestimé, et où le citoyen qui en avait le plus
passait devant les autres ; aujourd’hui on dit
que c’est un imbécile. Les gens, principalement
ceux qui sont fortunés, aiment mieux n’avoir
qu’un enfant et le faire riche. Pourtant, c’est
une chose assez connue que les enfants des riches
en valent moins. C’est une mauvaise condition
que d’entrer dans la vie ayant tout a souhait :
ça fait perdre tout nerf et tout ressort, ou ça
empêche d’en acquérir. Aussi voit-on dégénérer
les familles riches. Il y a sans doute des excep­
tions, mais elles sont rares.
Mais je m’attarde, il est temps d’en finir.
Voici dix ans que ma pauvre femme est morte,
et, depuis ce temps-là, j’ai laissé la maison des
Ages à l’aîné, qui s’arrangera avec ses frères et
sœurs, et je suis venu demeurer à l’Herm, chez
un autre de mes garçons. Ça fut un coup bien
dur que de me séparer de celle avec qui j’avais
vécu si longtemps, sans une heure de déplaisir,
car c’était une femme bonne, dévouée et vail­
lante plus qu’on ne peut dire ; mais les bons
comme les méchants sont sujets à la mort.
Après ça, il m’est arrivé un autre malheur, qui
est que, voici tantôt deux ans à Notre-Dame
d'août, je suis devenu aveugle presque tout d'un
coup. Moi qui allais encore garder la chèvre le
long des chemins, je ne suis plus bon à rien; il
me faut la main de ma nore ou celle de ma

■1ACQD0C LE CHOQUANT

667

petite Charlotte, pour me mener asseoir à une
bonne place à l’abri du vent et me chauffer
au soleil d’hiver. Si ce n’était ça, j’ai encore
toute ma tête, et mes jambes sont bonnes.
Lorsque ma petite-fille me tient compagnie, j’ai
assez à faire à lui répondre, car elle ne cesse de
me faire des questions sur ceci ou ça, comme
on sait que c’est l’habitude des petits drôles
qui veulent tout savoir. Mais, des fois, elle me
laisse pour aller s’amuser avec d’autres enfants
du village, et alors je reste seul, à moins que
notre plus proche voisine, la vieille Peyronnc,
ne se vienne seoir près de moi; malgré ça
nous ne tenons pas grande conversation, car
elle est sourde comme un pot.
Quand je suis ainsi tout seul, au soleil, ou
bien l’été à l'ombre d’un vieux noyer grollici'
resté debout aux abords des fossés du château,
je rumine mes souvenirs et je sonde ma
conscience. Je songe à tout ce que j’ai fait, à
l’incendie de la forêt, à celui du château et,
après avoir tourné et retourné les choses dans
tous les sens, après avoir bien examiné toutes
les circonstances, je me trouve excusable, comme
ont fait les braves messieurs du jury. Il n’y a
que les deux chiens du comte que je regrette
d’avoir fait étrangler avec mes sétons, car les
pauvres bêles n'en pouvaient mais. Pour tout Je
reste, je rendais guerre pour guerre et je ne
faisais que me défendre, et les miens et tous,
contre la malfaisance odieuse et les méchancetés

/|/|8

JACQITOU LF. CROQUANT

criminelles du comte de Nansac : je n’ai donc
pas de remords.
Dans le village et partout on en juge de même,
sans doute, car les gens m’affectionnent et me
respectent comme étant celui qui les a délivrés
d’une tyrannie insupportable. Sans y penser, j’ai
fait le bonheur du pays dJune autre manière :
car, lorsque la terre du comte a été mise en
vente au tribunal, la bande noire l’a achetée
pour la revendre au détail. Alors les gens de
l’Herm, de Prisse et des autres villages alentour,
ont regardé dans les vieilles chausses cachées
sous clef au fond des tirettes, et ont acquis
terres, prés, bois, vignes, à leur convenance,
payant partie comptant, partie à pactes. Ça a
changé le pays du tout au tout. Ainsi, à l’Herm
cl à Prisse, il n’y avait autrefois que deux ou
trois chétifs propriétaires; tout le reste, c’étaient
des métayers, des bordiers, des tierccurs, des
journaliers, tous vivant misérablement, point
libres, jamais sûrs du lendemain qui dépendait
des caprices méchants du comte et de la coqui­
nerie de Laborie et autres. Les fils et petits-fils
de ces pauvres gens qui n’osaient pas tant seu­
lement lever la tête, par manière de dire; qui
étaient épeurés comme des belettes, tant les avait
écrasés cette famille maudite, sont maintenant
de bons paysans, maîtres chez eux, qui ne crai­
Ognent rien et ont conscience d’être des hommes.
C’est là une conséquence qui n’est pas petite et
d'où il faut conclure, que la grande propriété

i

JACQUOU I,E CROQUANT

est le lléau du paysan et la ruine d’un endroit.
Mais il y en a encore une autre bien grande qui
est que, en outre de l’aisance, de la sécurité cl
de l’indépendance, la disparition du comte a
rendu aux gens confiance dans la justice. Aupa­
ravant, lorsqu’ils étaient abandonnés, par les
autorités et les gens en place, aux vexations
et à la cruelle tyrannie de cet homme, ils disaient
communément : « Il n’y a pas de justice pour
les pauvres! » Lui parti, ils ont commencé à la
connaître eL à la respecter. Aujourd’hui, grâce à
d’autres que le pauvre Jacquou, ils savent
qu’elle est pour tous, et celui qui est lésé sait
bien en user. Il y en a meme qui n’en usent
que Lrop, parce qu’ils plaident pour rien, pour
un mouton écorné, pour une poule dans un
jardin. C’est un peu notre maladie, d’ailleurs,
comme disait le chevalier :
Les juifs se ruinent en Pâques, les Maures en noces, les
chrétiens en procès.

Mais au moins nos gens, dont je parle,
n’en sont pas réduits, comme nous le fûmes
jadis, à se faire justice eux-mêmes, ce qui est
une mauvaise chose.
La comparaison du passé et du présent nous
enseigne que les gens ne se révoltent qu’à
la dernière extrémité, par l’excès de la mi­
sère, et de désespoir de ne pouvoir obtenir
justice. Aussi ces grands soulèvements de

»jî
1
!

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