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Médias
Fait partie de Agnès
- extracted text
-
C. K.
AGNÈS
Paris 1927
AGNÈS
C. K.
GNÈ
Paris 1927
I.
M.
AUDREY DEACON
\
Mon cher, cher amour, mon amour au dur sourire,
Je vous écris, un peu trop tôt. II y a beaucoup de
chances pour que ceci ne soit pas mis à la poste cette
année, mon amour.
Peut-être jamais. Je le garderai, jusqu'à ce que vous
existiez.
Je m'exprime mal. Vous devez exister, vous avez
vingt-cinq ou trente ans, à cet instant même. Seulement, je ne sais pas votre nom.
La chiromancienne ne m'a pas dit votre nom. Elle
m'a dit : « Je LE vois ! II a du génie ; il a l'air très jeune
quand il rit. » Et puis elle a laissé retomber ma main ;
et moi, je suis rentrée, marchant sur des roses.
II a l'air très jeune quand il rit. Que c'est joli !
_ 6 —
Cela valait bien vingt francs. Oh, que je voudrais, que
je voudrais te voir !
Comment, vous êtes dans ma main, mon amour,
et je ne vous vois pas... Je la regarde et je ne vous vois
pas.
Du génie ! Tous les gens que je connais ont du génie.
Ce n'est pas une distinction.
Elle a annoncé aussi que je vous rencontrerais « dans
un endroit où je ferais des kilomètres et des kilomètres ».
Je me demande quand... Je ne peux pas attendre
très longtemps, c'est pour cela que j'ai été consulter
afin de savoir quand vous arriveriez. Mais il paraît que
ma vie retarde sur ma main... Si vous n'y entriez que
tard ? Non, elle s'est trompée.
***
Je vous donnerai toutes les lettres dès que je vous
rencontrerai, quand vous existerez vraiment. Vous
— 7 —
saurez tout de suite si, oui ou non, je vaux l'amour.
Peut-être dans très longtemps... Alors, la liasse sera
énorme. Que penserez-vous ?
Ah, ma vie est changée depuis que j'ai eu l'idée de
vous écrire. J'ai un ami, maintenant ; j'ai mon ami, le
mien, celui à qui j'appartiendrai quand je serai une
femme. Je l'ai tout de suite, je peux lui parler. II ne
peut pas répondre, mais cela ne fait rien.
Ce qui était difficile à supporter, c'était d'être jeune
sans vous, de sentir ma vie couler de mes mains, de
mes yeux, de mon âme, et se perdre vers toutes les
choses et tous les gens pendant votre absence ! Parfois
c'était une vie quelconque et je ne la regrettais pas ;
d'autres fois c'étaient si bien la minute, la robe, la
pensée qui vous auraient ravi, que j'en voulais au
temps:
ment
Le
sort
des
femmes
dépend
excessive-
du hasard : elles vous rencontrent trop tôt,
trop tard, et celles qui vous rejoignent quand même
ne vous ont jamais à l'heure qui serait la plus délicieuse. Elles ont beau être prêtes,
« maintenant, maintenant... »
attendre,
dire
Vous seul feriez de l'heure un moment extraordinaire, et vous manquez. L'heure irait jusqu'aux étoiles,
et jusqu'à l'extrême fond du cœur. Elle s'écoule, et
creuse dans l'espace une place infinie, et passe, et choit
dans le passé.
Qui est-ce qui les recueille, ces heures-là, qui n'ont
servi à rien ? Quelquefois je crois qu'il est à l'envers du
monde un endroit où elles sont conservées, où elles
tombent comme de l'eau pure, où les morts les boivent,
pour être heureux.
Tout cet amour qui n'est pris par personne, qui sait
où il va ? Mais moi, je vous force avant le temps,
comprenez-vous, je vous ai. Quand l'heure viendra,
quand je serai prête, avec la robe, et le cœur, — quand
je dirai : « maintenant, maintenant, » et que vous ne
viendrez pas (comme tant d'autres fois où vous n'êtes
pas venu), je ne laisserai pas ce que j'ai de meilleur se
dissiper jusqu'à l'autre bord du monde.
Je m'assieds, je vous écris, amour, je vous l'envoie.
Cher, le plus cher de tous,
Ce ne sera pas facile de vous trouver, car je ne connais personne. Pourtant, j'appartiens par alliance aux
gens connus.
Les travaux de père l'ont fait combler d'honneurs.
Grand'mère et moi n'avons pas été présentes à cela :
tout s'est passé à l'étage en dessous. Cinquante-six
marches plus bas... C'est de ce pays fermé de tapisseries, enrichi de livres, animé de curiosités, que semblent me venir tous les rayons de la vie ; mais il est
inaccessible, comme le soleil.
Jamais une des personnes connues ne se trompe, ne
monte les cinquante-six marches, ne sonne chez nous.
Mais quand mon père vient déjeuner ici le dimanche
matin, j'entends, de la bouche du domestique qui sert,
des noms que j 'ai lus dans les journaux : ces noms appellent papa au téléphone.
— 10
On pose l'appareil sur la table. La figure de papa
jette tous les feux de la grâce : « C'est vous, cher ami ? »
Une présence, détachée de l'essaim magnifique,
bourdonne obscurément au récepteur que papa tient
d'une main crispée.
Qui est entré là dans notre grise salle à manger ?
Est-ce un de ces mâles énormes qui changent Tordre
établi, est-ce la reine des abeilles ? — Mon père a
répondu : « Princesse »... c'est elle ! je me redresse
respectueusement .
Peut-être qu'elle a des boucles noires très serrées
autour de la tête, un tailleur bleu marine sans prix, une
voix qui a trop parlé des langues étrangères ; — iris
et cèdre, camélia...
C'est fini. Oh, qu'il en vienne un ou une encore !
Je contemple le téléphone, ainsi fait l' amoureux, la
porte qui peut s'ouvrir. Le courant va relier quelqu'un
à quelqu'un, comme s'ils s'aimaient, ils se parleront
en se regardant l'âme, comme s'ils étaient morts, mais
ils mentiront, comme des vivants. Papa ment toujours
moins que l'autre.
Chaque réponse me mène à mi-chemin d'un sentiment que je ne comprends pas et que je m'explique
avec mon souhait. Chaque nom me fait former un visage.
Chaque nouvelle
m'instruit
:
je
me
compose
Paris.
...Une multitude d'esprits charmants, de femmes à
la fois mélancoliques, gaies, profondes. Tant de science.
Tant d'élégance... Tant d'art... Mais papa est revenu à
son journal, et à la pile de lettres qui déborde sur les
compotiers.
II se lève, il part. Où va-t-il ?
Sa haute taille est droite, ses yeux étincelants
semblent d'avance rire aux idées. Une invisible Fortune
doit le conduire. II vous rencontrera peut-être. Mon
cœur part avec lui.
— 12 —
* **
Cher, cher,
Vous avez quelques années de plus que moi, probablement. Vous êtes déjà tout fait. En vous connaissant, j'apercevrai une personne parfaitement composée, dont beaucoup de volontés seront accomplies,
dont beaucoup de curiosités seront instruites ; mais moi,
je n'ai pas de forme solide encore.
Ce matin, voici ce que je pense : j'ai une longueur de temps à vivre avant de vous voir. Ce temps
m'énerve et me creuse un vide dans le cœur. Eh bien,
je vais l'employer à me préparer pour vous. Je veux
que vous trouviez toute la pensée comme toute la
grâce du monde en moi.
En ce sens, il vaut même mieux que je ne vous rencontre pas tout de suite : il me manque beaucoup de
choses. Je fus élevée par grand'mère, comme j'ai voulu ;
et je ne voulais pas l'ennuyeux ; mais tout ce qu'on
apprend est ennuyeux. L'histoire ancienne des peuples
de l'Orient est ennuyeuse, les montagnes du Thibet
sont ennuyeuses, les nombres premiers sont ennuyeux,
la théorie du levier est ennuyeuse, les dates des traités...
Alors, j'ai 17 ans, et je ne sais pas tout cela ; ni le reste !
Je sais ce que j'ai lu, couchée à plat ventre dans la
bibliothèque ; et saoulée de textes bizarres je fais
illusion à quelques personnes, et à moi-même. Mais
devant vous, cela ne tiendrait pas dix secondes. Vous
me jugeriez. Vous me parleriez comme on parle à quelqu'un d'autre. Mais je veux que, quand vous sortirez
de votre âme pour penser dans la mienne, cela ne vous
change pas ; être plus près de vous qu'une femme ;
savoir, comme un frère, ce que vous savez.
Et vous savez tout, naturellement.
L'exaspérant, c'est que ce tout commence par les
montagnes du Thibet, la théorie du levier, les nombres
premiers. Mais tant pis ; on n'arrive au plus haut de
soi que contre soi.
II faut qu'à vingt ans je sois prête. Cela me donne
trois ans ; trois ans suffisent.
— 14 —
A ce moment-là, voici comme je veux être : plus
grande de cinq centimètres ; les dents aussi blanches
que maintenant, mais mieux rangées ; peser à peu près
cinquante-cinq kilogs, nue ; savoir le latin, et le commencement de toutes les sciences.
Et enfin, qu'il y ait au dedans de moi un renseignement précis sous chaque enthousiasme... Si je
« savais » tout ce que « j'aime », je serais quelqu'un.
D'ailleurs rien n'est ridicule comme l'enthousiasme
mal renseigné : cela fait dire aux dames : comme elle
est vivante !, mais Dieu se moque de vous, évidemment.
Cher beau et sage, cher grand frère de plus tard, si
vous m'aimez, si vous me voulez, ce ne sera pas pour
des charmes dont j'aurai fait la singerie. Rien ne vous
trompera, dans la jeune fille qu'aujourd'hui je commence à élever, pour vous entre tous.
***
...« Mademoiselle a laissé tomber les devoirs de Made-
— 15 —
moiselle » dit Honorine en apportant une grande feuille
que le vent poussait dans le corridor.
Lisez-la. Ce n'est pas précisément un devoir, c'est
un projet ; quelque chose comme un devis d'architecte. C'est l'état premier de la construction Agnès.
Voici comment je me bâtis :
CORPS
AME
ESPRIT
Golf, handicap 7.
Possession de soi.
Pouvoir suivre le raisonnement le plus
difficile.
Tennis, i re série.
Gaieté.
Histoire des religions
d'Orient.
Cheval, monter à l'en- Naturel.
traînement.
Physiologie. Biologie
Danse :
tane,
nègre.
Physique, chimie, cosmographie.
russe, gi- Douceur.
javanaise,
Vêtement parfait.
Espérance.
Latin, grec, allemand,
anglais, italien,
espagnol.
Musique.
Hardiesse.
Histoire des doctrines.
Dessin.
Persévérance
Savoir choisir.
Santé.
Sincérité absolue.
Se former une foi.
— i6 —
Comparer avec l'état actuel :
CORPS
AME
ESPRIT
Golf : 21.
Se laisse emporter par Comprend pas un mot
ses nerfs.
aux mathématiques.
Tennis, 2 e série.
Tendance au retour Lu au hasard.
sur soi.
Cheval : des dons.
Tendance à étonner Vagues notions Croix
Rouge.
l'auditeur.
Danse : des dons.
Violence de senti- Néant.
ments ou de langage.
Robes quelconques.
Tendance au déses- Allemand, anglais.
poir.
Musique médiocre.
Hardiesse théorique, Nomenclatures...
inopérante.
Dessin nul.
Se laisse battre par Ne sait pas où sont
les belles choses.
les difficultés.
Trop sensible
changements.
aux Capable de mentir Du mysticisme à la
négation.
par fatigue ou pour
plaire.
Voilà qui est clair.
Je vais épingler ces deux
papiers dans ma chambre, et je marquerai les progrès
qui me feront passer du tableau i au tableau 2. Je
pourrais exposer en face une autre page, avec vos Corps
Ame Esprit à vous ?
Je ne les connais pas... Si, je les connais, puisqu'ils
— 17 —
sont ce que je désire ! — Et qu'est-ce que je désire ?
— L'être du tableau i. Mais ce sera moi. Diable, diable,
diable, diable.
Vous êtes, en somme, précisément ce que je veux
que je sois. Tout vous va, le golf, le grec, la hardiesse,
la douceur, la mathématique. II n'y a que quelque
danse à vous retirer.
L'amour, ce serait donc de rencontrer à l'état séparé
La perfection de moi-même ? Quand les femmes parlent
de leur « idéal », est-ce de celui-ci ?
Quelle perplexité ! Pour que vous me plaisiez, il faut
que vous soyez moi. Un autre peut-il être moi ? S'il
n'est pas moi, tout est manqué.
II peut être très bien, d'ailleurs, mais manqué.
Je ne veux pas des amours imparfaites que l'on
raconte.
Je joue toute ma vie sur vous, hasard.
2
* **
J'ai prié grand'mère de m'arranger une pièce où
je pourrais travailler. Elle m'a demandé pourquoi je
ne travaillais pas dans ma chambre, mais je n'arriverai jamais à m'obliger à
rigoureuse
si
je
ne
une manière de vie
recommence
pas
dans une
pièce toute neuve ; il me faut un endroit pour vous où
personne n'entrera jamais, où j'irai seule vous écrire
et vous parler. Le moment présent est lourd et lent à
mon cœur ; est-ce qu'il ne serait pas possible d'avoir un
îlot d'espace environné de silence, où je vivrais maintenant l'avenir ?
Mon fiancé plus doux qu'un frère, Votre existence
est moins certaine quand je suis au milieu des autres.
Mais quand ils ne sont pas là, vous naissez de moi
simplement comme EVE d'ADAM. II ne faudrait qu'un
petit effort de Dieu pour que vous deveniez tout à
fait visible.
— ig —
Je ne peux pas expliquer à grand'mère, jamais elle
ne comprendrait. « Une pièce pour travailler ? » dit-elle.
Dans l'appartement de ton père, c'est impossible, tu
le dérangerais. Ici je ne puis distraire le salon... II y
a bien la petite lingerie... »
J'ai donc eu la petite lingerie désaffectée, sur la
cour, d'où l'on voit une moitié d'un de ces beaux platanes de Paris qui ne sont aimés par personne. C'est
au levant.
Ce n'est
pas
large,
mais c'est très
clair; c'est parfaitement net, comme les pensées que je
veux avoir.
La fenêtre est haute, la cheminée petite ; le papier
des murs répète sur trois côtés des arbres portant des
roses : ce sont ceux de la science du bien et du mal. II
faudra fabriquer aussi une morale, dans cette lingerie.
Je mettrai là une table de bois blanc et des rideaux
émeraude.
— 20 —
*
O VOUS !
Je suis là. Un petit vent hésite entre les feuilles de
l' arbre et mes boucles. Un gros bouquet de roses sur
la table qu'apporta hier le menuisier. Paris gronde
doucement dans le ciel de la cour, et l'appartement est
tranquille.
J'ai peint au-dessus de ma porte : « AU MOI
INCONNU ». Je l'ai peint du pinceau le plus fin, pour
qu'Honorine ne le voie pas.
Sur le mur à droite, il y a les deux tableaux des
Qualités, l'actuel et l'optime. Sur le mur à gauche,
les étagères de livres.
Depuis que je sais que je vous aime, j'achète autant
de livres que je peux : l' histoire des Grecs, de Ménard,
les Annales de Tacite, les traductions des tragiques de
Leconte de Lisle, les Révolutions d'Italie de Ferrari,
Sterne, Browning, un gros Shakespeare, un petit Faust,
Agrippa d'Aubigné, Ronsard, Swedenborg, Taine et
Michel Bréal, et des modernes, et des scientifiques.
Ceux-là ont de laides couvertures.
Grand'maman m'a cédé Corneille, Pascal, Bossuet,
St. Augustin, Ste. Thérèse ; le docteur m'a donné les
œuvres complètes de William James, et j'ai ramassé
hier un Grote en dix-neuf volumes et le « déchiffrement des hiéroglyphes » de Champollion. Comme je
ne sais rien, tout est bon.
Je me suis donc levée à sept heures. II est maintenant midi, le premier Mars.
Après un rapide examen de mes deux tableaux, j'ai
décidé que le plus pressé, c'était le latin, l'algèbre et
la religion.
J'ai d'abord appris le verbe AMO. Cela m'a coûté
deux heures. Puis je me suis mise aux nombres positifs et négatifs, et aux quatre opérations.
Je ne comprends pas la soustraction. C'est désespérant. Ou mon livre a tort oumoi-même; si c'était lui,
cela se saurait. Je suis triste au point de ne pouvoir
— 22 —
continuer à vous écrire. Une chose est sûre, c'est que je
suis bête. Vous ne m'aimerez jamais.
***
Mon bien-aimé, cela va de plus en plus mal. Non
seulement je ne comprends pas les mathématiques,
mais encore je ne comprends pas la religion. Quelle
que soit la catégorie de mon esprit que j'observe, c'est
donc pour y trouver le vide, sous des jugements rassurants qui ne sont pas de moi.
A n'importe quel prix, je saurai où j'en suis.
Or d'une part (algèbre), je suis bête.
D'autre part (théologie), je suis hérétique. Cela
est certain. II est bien vrai, que, depuis des années, je
ne vais à la messe que pour faire plaisir à grand'mère.
Mon père y tient aussi, étant athée : car, si je l'imitais,
l'on pourrait dire que son influence me perd ; mais lui,
— 23 —
ne se soucie pas assez de moi, même pour me perdre à
sa suite.
Pour savoir si j'acceptais la religion en vérité, j'ai
jugé ne pouvoir faire mieux ni rien de plus simple tout
à l'heure, que réciter le symbole des apôtres avec grande
attention, en m'épiant moi-même afin de remarquer
à quel passage l'adhésion commencerait à vaciller.
Je ne l'avais pas récité depuis deux ans. Je ne prie
presque jamais plus, excepté parfois dehors, la nuit, à
la campagne, ou à Paris, dans l'heure égarée qui
succède aux réceptions du monde, après que tant
de phrases mal ajustées à la nature ont laissé le sentiment comme étonné, comme solitaire. Un monologue
vers Dieu ressemble alors à ce que j'essaie de vous
dire : c'est toujours, s'efforcer d'être avec un autre,
contre l'humanité que l'on ne comprend pas.
L'un s'explique, le cœur battant ; le divin Autre
se tait sans cesse. Vous l'avez remplacé en un jour,
sans que changent les paroles que je lui adressais.
Mais prier ? Ce n'est pas cette fuite vers soi-même ;
c'est se quitter pour toujours. Je n'ai jamais prié, je
— 24 —
m'en rends compte : j'ai seulement parlé de moi à
l'invisible. J'ai tourné en cercle, pour retomber au
centré de mon histoire, où il y a votre cœur.
Dans ces moments, je me croyais appelée à de
hautes destinées célestes ; il me semblait qu'il y avait,
de moi à Dieu, une relation particulière. Je vois bien
que Dieu, c'était vous.
N'y a-t-il donc pas place pour vous deux dans
mon univers ?
II fallait en décider ; j'ai perdu une heure, la tête
dans mes mains, à murmurer « O VOUS ! O VOUS ! »
pour savoir si vous étiez le même, ou plusieurs.
Eh bien, vous êtes le même si Dieu est l'inconnu,
vous n'êtes pas le même si Dieu est catholique. Voilà
qui est remarquable et curieux.
C'est que le Dieu vague est formé par tout mon
désir, comme aussi, TOI. Tandis que le Christ est
quelqu'un d'autre.
Bien plus, il m'attire en sens contraire ; il m'arrache
à ce que je suis ; alors que par toi, par Vous, cher être
suprême, je me retrouve sans fin.
— 25 —
II me semble que j 'entrevois faiblement une sorte
de justification de l'orthodoxie : l'action de ma vie
occupe tout l'espace où je pense, il faut un autre événement qu'elle, pour me délivrer d'elle. Le seul Dieu
sans histoire n'y suffirait pas, car vous voyez qu'il
vous ressemble, et n'est encore que mon désir. Je ne
peux être tirée loin de moi que par un Dieu qui me
gêne, que je n'aie pas inventé, que je ne puisse pas
tout à fait comprendre, et dont les actes seront plus
intéressants que les miens.
II n'y a pas à sortir de là. Ou je prie le Dieu pur
sans dogme et sans fait, qui n'étonne pas ma raison,
que toute mon âme forme... mais il vous ressemble
tant que vous prenez sa place.
Ou je prie le Dieu catholique, étrange, dont la personne est si compliquée que jamais je ne l'aurais dessinée seule. Sa passion, plus poignante que cette
minute-ci, peut fasciner assez pour que je m'oublie...
Mais il faut la chercher au delà des temps historiques,
croire cent témoignages, et, par un acte de volonté
aveugle, la préférer.
— 26 —
Le puis-je ?
Pour m'éprouver je me suis recueillie; j'ai prononcé tout bas : « Je Crois en Dieu le Père Tout-Puissant... » et ces mots m'ont paru beaux comme la nuit
d'été.
« Créateur du Ciel et de la terre. »
Cela veut dire qu'il a fait de rien le ciel, la terre,
et tout ce qu'ils renferment, explique le catéchisme.
De rien? Je songe. II n'y avait rien que Lui. Comment était-ce ? Une sorte de grande lumière agréable,
qui pouvait penser. Pas de douleur, pas de plaisir,
pas d'histoires, pas de gens, pas de mort.
C'était beaucoup mieux. Pourquoi y aurait-il
jamais eu autre chose ? Pour amuser Dieu ?
Oh, il est l'idée de la beauté, la rosée des esprits,
le sommeil dans la joie, mais il n'a pas créé le ciel et
la terre.
Le monde est suspendu à Lui, il ne vient pas de
Lui. Ou alors pas ce monde ; un autre, sans mort,
sans mal.
Comment ? Mais cela a existé, c'était le Paradis.
— 27 —
Et ie Paradis s'est changé dans cette Europe déchirante, à cause d'Adam.
Je m'arrête encore. Qu'avait-il fait ? Voulu savoir.
Et qu'y a-t-il de plus beau que vouloir savoir ? Je
comprends entièrement Adam. Est-ce que Dieu n'aimait pas l'esprit ? — Je me fais horreur.
Ou Dieu n'aurait jamais dû créer le Paradis, ou il
fallait permettre à Adam de comprendre. J'écris des
choses si affreuses qu'il m'arrivera malheur.
* *
Mon bien-aimé, mon seul recours, prenez-moi dans
vos bras, c'est vous qui êtes cause de tout.
Si je n'avais pas senti que vous viendriez dans ma
vie, je n'aurais pas voulu être une créature extraordinaire ; si je n'avais pas voulu cela, je n'aurais pas commencé par un examen de conscience général ; et si je
ne m'étais pas examinée de toutes mes forces, je vi-
— 28
—
vrais encore aujourd'hui dans les arrangements dont
tout le monde a l'habitude et qui favorisent la santé.
Mais pour être en face de vous absolument moimême, j'ai rejeté tous les vêtements de l'esprit qui ne
sont pas faits sur mesure, et il ne reste plus rien.
Ce 'qui m'est arrivé depuis l'autre matin est plus
triste encore. Décidée à éclaircir le cas d'Adam, j'ai
eu l'idée de chercher le gros traité de mon père sur
l'origine des espèces.
Je n'y voulais pas trouver de théologie certainement, mais ce que peut admettre la science sur la
condition des premiers hommes. Pas de théologie... Et
dès la préface, j'ai lu :
S'il n'y avait jamais eu qu'un dieu, l'on pourrait
y croire.
Et puis :
Les dieux sont comme les hommes, ils se copient.
C'est le dernier venu qui résume le plus d'avantages, et,
à ce compte, c'est le meilleur. Quelle fortune pour le
Christ qu'avant lui, Bouddha ait inventé la bonté, Osiris
la résurrection, et Dionysos V eucharistie !
— 29 —
Ce n'était qu'une incidente, une insouciante parure
d'érudition et de philosophie placée là comme en souriant, parce que mon père s'amuse à savoir aussi les
autres sciences. Et cela effaçait si simplement Jésus...
Alors j'ai mis le livre sous ma tête, et j'ai pleuré.
II y a quinze jours de cela ; je ne vous ai pas écrit,
parce que je travaille à mourir. Je fais trois heures
de latin et deux d'algèbre l'après-midi pour m'empêcher de réfléchir, et le matin je monte au manège.
II n'y a que le dimanche de terrible : c'est le jour
où je dis adieu à Jésus qui a déjà existé trop de fois.
Comme les parents que l'on perd, auxquels on avait
cessé pourtant de donner sa plus chère pensée, je
m'aperçois que je l'adorais.
Je pénètre dans l'église avec grand'mère ; à demi
je crois, à demi je ne crois plus. Mais il faut s'agenouiller
comme les autres devant lc SEIGNEUR. Agenouillée,
je finis toujours par lui parler, et les regrets, les
reproches, les dénégations que je lui adresse lui refont
une espèce d'existence. Grand'mère est certainement
attendrie de ma piété, quand, à l'instant de l'éléva-
tion, elle me voit tomber la tête dans mes mains. Si
elle pouvait entendre que je prie : « faites que vous
soyez vrai ! »
Pourquoi ne serait-il pas vrai ?
Enfin les fidèles courbés se relèvent, fatigués d'avoir
porté le ciel ; ils remuent et respirent. Ceux qui suivent l'ordinaire dans un paroissien lisent : « Vous avez
eu pour agréables, mon DIEU, les sacrifices de l'ancienne loi : recevez avec bonté le nôtre, dont ceux-là
n'étaient que la figure... »
Est-ce qu'il a «eu pour agréables», aussi, les dieux
d'avant qui lui ressemblaient... qui tombaient de
siècle en siècle comme des papillons de l'éternité, qui
étaient pris dans la chair, qui délivraient d'un malheur
dont la cause se perd dans la nuit, qui mouraient sans
mourir afin que leurs croyants pussent mourir sans
mourir ?
Mais le plus beau d'entre eux avait quelque chose
d'excessif et de nocturne. II n'était pas intime à
l'amitié, facile à trouver où qu'on se trouvât, un dieu
tout naturel au cœur et que l'on pense tout éveillé,
— 3i —
comme celui qui est descendu du ciel pour ces gens-ci...
Les voilà qui se lèvent, la messe est finie. Je me
sens soudain détachée ; je pense de nouveau comme
séparée. Ma prière est partie : a-t-elle rejoint quelqu'un ?
Je n'y peux plus rien, je me détourne
d'elle.
Ceux qui ont communié sont tout brûlants ; ceux
qui se sont confessés sont tout légers ; je suis toute
seule. Soyez avec moi. II me faut LUI ou VOUS, vous
entendez.
* *
L' anhydride est binaire,
Rentre tes blancs moutons,
II est d'acide père
Si tu mets Veau dedans.
J'ai tant à retenir que je m'arrange comme je puis.
J'avance en algèbre ; mais toutes ces espèces chi-
iniques ont trop de propriétés ; le chlore surtout, il
a fallu trente-huit vers.
D'ailleurs, il y a au moins trois chimies : celle de
mon programme, celle des grandes Ecoles, et celle de
la collection Toutatous.
II y a aussi trois physiques. Les deux premières
chimies et les deux premières physiques se tiennent ;
mais la chimie et la physique de la collection Toutatous mettent en des états épouvantables : quand on
les lit, l'on est excité comme lorsque l'on est mort et
cinq minutes avant de tout savoir. Je meurs moimême de ne pouvoir en parler avec vous.
Le professeur dit que j'ai tort de les lire, que cela
me trouble, et que les équations sont au-dessus de
moi. Je sais que j'ai tort, mais je ne puis résister.
C'est le démon en moi, c'est le mauvais sang en moi
qui veut savoir, au lieu de me laisser demeurer entourée de mes manuels. Je sors de mes manuels comme
je suis sortie de l'Eglise. Cela ne mène à rien ; je serai
hérétique et refusée, mais c'est si beau !
Mes manuels, n'est-ce pas, ne voient guère plus
— 33 —
loin que mes yeux. En définitive, ils me faisaient toujours calculer une faillite : une énergie perdue, une
force amortie, une dissipation, une extinction, une
chute, un adieu... O mon vieux, ce principe de CARNOT, des derniers chapitres, cette loi qu'ils ont gardée
en réserve comme un cadeau, dont la formule s'applique à tout pour qu'on calcule que tout doit diminuer et de moins en moins paraître, tomber, et déplus
en plus descendre ! je n'y croyais pas.
Je voulais qu'il existât un bel univers où les choses
ne fussent pas tirées par le mauvais sort perpétuellement en bas, plus bas. Eh bien, il existe. C'est l'univers de la collection Toutatous. Mon professeur peine
à me rappeler en arrière parce que ce n'est pas dans
mon programme, mais j'y vais.
Peut-être que vous vous cachez par là...
3
* *
Ange gardien,
La catastrophe est arrivée.
Grand'mère m 'a dit : « Mon enfant, nous allons
faire nos Pâques. »
J'ai répondu : « Plus tard. »
C'était il y a une heure. Elle a repris : « Ce n'est
pas possible. Panis nous attend à confesse aujourd'hui.
Je l' ai fait prévenir afin qu'il soit à la Madeleine. »
— Je n'irai pas. J'aime mieux ne pas communier.
J'ai des doutes sur la religion. »
II me semble qu'en prononçant cela, j'étais verte.
Ma tendresse pour grand'mère se révoltait contre mon
acte cruel ; c'était la tuer. Dans une horreur sacrée,
j'attendais qu'elle vît le bouleversement de mon âme,
et qu'elle en mourût.
Elle répondit : « Mets ton ensemble bleu, ma petite
fille, c'est plus convenable, » et sortit doucement.
— 35 —
A déjeuner, papa, perdu dans son espace, présentait un beau visage passionné, fermé, qui signifiait le
drame de la sagesse, ou du plaisir ?
Ici les dépêches, les lettres, les brochures, les cartes
de visite et les journaux. Grand'mère parle de sa petite
voix. — « Cher Vincent, pourrons-nous avoir la voiture
à trois heures ? — Certainement, certainement, » dit
papa qui écrit au crayon et n'écoute point. « Nous
allons seulement à la Madeleine » continue grand'mère.
Moi, j'ai froid aux mains ; je m'entends prononcer
d'un ton dur que, pour ma part, je n'irai pas.
Enfin, grand'mère devient nerveuse. « Vincent,
Agnès ne veut plus communier. » — « Quelle est cette
lubie ? Je n'aime pas les macaronis » interroge et
assure mon père tout d'un moment, de son assiette à
mon esprit.
Mais bon ou mauvais, c'est le moment de mon
destin. L'âme qui me fait mal en moi de s'efforcer
contre les bornes du monde, quelqu'un va la regarder ;
3*
-36le seul peut-être qui soit où elle est — où vous seriez,
mon frère, mon frère. Quelqu'un, le seul qui
ressemble...
En
ce moment
je suis déjà
vous
devant
vous. Je vous parle pour la première fois, et dans
l'enthousiasme : « J'ai pensé au Credo en récitant le
Credo ; rien n'était plus d'accord. Je ne sais comment
j'ai cru pouvoir communier avec Jésus, je ne peux
plus. S'il n'y avait que lui et moi au monde, je ne
pourrais parler. Je cherche tout ce dont il n'a pas eu
souci. II est du temps de l'empire romain, qu'est-ce
que les autres peuvent lui dire ? »
— Alors tu es païenne ? interromp grand'mère
que l'émotion et les souvenirs du couvent ramènent
simplement à Corneille ; mais papa ne s'y laisse pas
entraîner.
II se lève ; s'arrête un peu près de moi.
« Ne fais pas de peine à ta grand'mère, Agnès, va
te confesser va, va, il y a bien toujours un ciel pour
que ton cœur le trouve... » — comme il dirait qu'il
y a bien toujours une galaxie que nous ne calculons pas.
C'est ainsi que l'on m'a menée vers Panis.
* *
Je n'ai pas pu vous raconter l'affaire Panis hier,
j'étais trop déprimée : il n'y a rien qui me fasse plus
mal au corps que d'être inférieure à l'Agnès de mon
orgueil. En rentrant, j'ai pleuré; Yorick me léchait
la figure ; ensuite j'ai dansé, dansé sur l'église, dansé
sur la famille, et Yorick dansait avec moi.
Voici. A la Madeleine, Panis prévenu par grand'mère m'entraîne à la sacristie où il se tient debout
avec un air mi-figue mi-raisin : « Eh bien, mon enfant,
eh bien, mon enfant ? »
C'est simple ; ils veulent me faire une mauvaise
conscience. La franchise de l'esprit, ce que j'ai de
meilleur, ils rappelleront d'un nom indigne, probablement « vanité ». Ce que j'appelle « bien », ils rappellent « mal ». Est-ce mal de quitter l'Eglise ou
est-ce mal de mentir ?
Je ne resterai pas dans cette position ; je veux
m'en aller : « Mon père, laissez-moi partir. » — « Pas
avant de vous avoir entendue. » Je suis donc là comme
le « traître ».
— Qu'avez-vous contre DIEU, Agnès ? »
C'est fait, il m'a mise dans le mauvais camp.
« Mais mon père, où est DIEU ? Est-il ici, ou loin ?
Est-ce que je vais le perdre en allant ailleurs ? Pourquoi serait-il seulement avec vous ? »
— DIEU est dans l'Eglise Une, Catholique, Apostolique et Romaine. Vous ne le trouverez pas en
dehors d'elle. Vous n'êtes pas la première qui vous
heurtiez au Dogme. Sa vérité n'est pas à votre mesure :
et puis après ? »
— « Je ne me heurte pas au dogme, vous ne m'entendez pas du tout. Ce sont les penseurs qui se heurtent au dogme : probablement il faut des difficultés
aveuglantes pour les éblouir. Moi, s'il n'y avait que
les difficultés du dogme, je resterais fascinée, parce
que tous les peuples l'ont rêvé depuis la naissance
de l'âme... Ce n'est pas naturel... D'ailleurs, les lois de
— 39 —
Dieu ne peuvent être qu'étranges, celles de la physique le sont bien, avec l'électron qui tourne sur des
orbites à l'intérieur de l'atome dans un univers courbe :
voyez la collection TOUTATOUS... »
— Je vois surtout que vous lisez à tort et à travers, AGNES. Ces désordres d'esprit mènent à l'orgueil. Lisez les évangiles et cherchez Jésus. »
— « Mon père, mon père, vous touchez au point le
plus triste ; enfin ce n'est pas le dogme qui m'arrête,
mais Jésus. Je sais bien que c'est LUI qui vous gagne
tous les fidèles, les catholiques sans foi pour la sainte
Trinité, sans foi pour la Résurrection de la chair,
sans foi pour le Saint Esprit.
Celui-là, ils le trouvent acceptable, l'Ami de tout
le monde, en blanc. Je frissonne si je vous confesse
que c'est à celui-là que je ne peux pas parler. II est
d'une province si distante... Que lui feraient mes
questions ? ... il est si simple, il ne comprendrait pas...
Je les poserais encore mieux à Virgile..., à l' empereur
Auguste... à... à... »
— 40 —
L'abbé Panis fit au-devant de mon front un rapide
signe de croix.
Une dame patronnesse attendait à la porte que je
finisse.
Je tombai dans les profondeurs : « Je ne vous quitte
pas comme ferait un luthérien, mon Père... C'est le
DIEU de l'Eglise que j'adore... »
Du moins je me suis comprise. II n'y a aucun refuge
spirituel pour moi. Le Saint Esprit oblige le courant
électrique à dévier l'aimant,
incline
les soleils ;
le Père est mon éternel repos, — mais Jésus, mais
Jésus, posé tout étroit dans l'histoire et dans la
géographie ?
Le DIEU UN en TROIS dont témoignent les
Conciles, qui défie la raison commune, IL peut encore
appeler en moi le sentiment qui fait qu'on prie ; IL
pourrait éveiller, comme la Science, une curiosité
infinie et un espoir. Entre ce que je sais et LUI, il y
— 41 —
a cent mille sciences!... Mais pour aller à LUI, il faut
aller au Christ de ce petit pays, qui ne les savait pas.
Celui qui ne m'est rien, c'est celui que les consciences les plus difficiles trouvent acceptable.
Acceptable, si l'on veut, mais pas DIEU.
Un Dieu est extraordinaire.
J'ai mal à la tête.
Je voudrais mourir.
***
Et puis maintenant, qu'est-ce qui est bien, qu'est-ce
qui est mal ? Les prêtres ne me le diront plus ; il n'y
a peut-être aucune défense de mettre mes fantaisies
en action.
Pourtant le Coco voulait m'embrasser ; je n'ai pas
voulu, quoique j'eusse un peu envie par la faute de
mon image dans la glace.
C'était vingt et une heures et je ressemblais préci-
— 42 —
sèment à l'amour ce qui arrive quelquefois sans que je
puisse le prévoir, et généralement il n'y a personne.
Mais hier le Coco passait.
La glace m'inspirant, je lui ai joué, rien qu'avec
l'âme, un petit air, — un « ah — vous — dirai-je —
Coco, » pendant un quart d'heure ; et je voyais ses
yeux simples avoir un regard d'homme ; et mon visage
rougissait à mesure, et chacun de nous changeait l'aspect de l'autre, tant il prenait en lumière ce que je
gagnais en couleur, sans même nous toucher.
Quand il m'a touchée tout a été fini, quel dommage.
***
Je veux expliquer l'univers à M. Klein, il coupe
court : « Ce mot n'a aucun sens. »
Alors j'explique l'univers à n'importe qui, parce
que c'est impossible de le garder pour moi seule. Je
— 43 —
l'explique, je le donne. Le donne à grand'mère, à
Belle Alice, au Docteur. Plus j'explique, plus j'espère
de comprendre ; et voici :
L'univers est un vaste trésor, où des colliers d'éléments qui s'assemblent et se quittent, nous enferment
et nous font sentir. Nous sommes pris dans leur trame
épaisse ou brillante ; elle se prolonge au dedans de
nous ; elle était arbres, rochers, rayons, elle finit en
veines.
Le carbone, le fer, la soude, le calcium, l'or, l'argent, le chlore, l'hydrogène, le soufre, l'azote, le manganèse...
Les éléments simples. C'est beau, ce nom. Les Seigneurs
Simples. Et
que sont-ils, enfin ? Ils sont
atomes, dans l' extrême au delà de l' apparence : atome
de fer, atome d'argent, atome de soufre pour l'éternité.
Grand'mère s'est endormie. Alice, à toi je dirai
tout : les atomes non plus ne sont pas éternels... Ils
ne sont pas des seigneurs. Ils changent. Chacun est le
même soleil dans l'invisible, entouré de points qui
— 44 —
sont des lunes : ils seraient pareils s'ils avaient le
même compte de lunes ! à lunes égales, l'atome d'or
est un atome de plomb.
Je touche ma bague : elle sera plomb. Cela se fera
seulement en beaucoup plus de temps qu'il n'en faudra
pour que je devienne terre.
Je serai terre.
Niels Bohr est le Galilée des atomes. Je ne voudrais pas qu'il m'entendît... Mais je n'ai pas acheté
par assez de travail les mots dont il use.
O vous qui n'êtes pas là ! C'est ici que je suis. A
qui parler ? Alice n'écoute plus. Qui se soucie d'un
univers qui change, d'un univers étrange ? Le carbone, le phosphore, le fer, le chlore, l'oxygène, le
potassium, le mercure, leur personne passe aussi...
Ils rayonnent l'être quand ils ne sommeillent pas...
Sommeillent et s'éveillent, sommeillent et s'éveillent... Quand ils sommeillent, Bohr reprend son calcul.
Je suis faite de cela, des pieds au cerveau ; il n'y
a rien d'autre en moi. Mais j'oblige mes éléments à
prendre ma forme : comment ?
— 45 —
Si je savais comment ! je m'arrondirais la figure.
Est-ce qu'en me représentant bien nettement l'itinéraire de mes sels, de mes phosphores, de mes carbones, de mes chlorures, je ne pourrais pas les distribuer à mon- goût ?
Aristote écrivait que la forme préexistante, c'est
l'âme. L'âme serait peut-être une sorte de direction,
comme un chemin fait d'avance pour les éléments qui
vont traverser le corps ? Donc ils s'arrêtent là ou là,
et l'on a un nez pointu.
L'âme qui peut faire un corps parfait et magnifique est étendue sur la première cellule vivante,
comme un oiseau.
L 'oiseau ouvre ses ailes, le corps grandit...
Non, ce n'est pas ainsi.
Où il n'y a pas encore un millième de millimètre
de chair, il y a un point, à l'ultra microscope. Un fil
existe dans ce point, une spirale, un discernable serpent de substance vive, qui dort. Et ce fil seul persiste d'être en être, enroulé, déroulé, pareil de forme
en forme, cédant à chaque accroissement de vie
- 46 -
quelque peu de sa longueur qui doit aller jusqu'à la
fin du monde. Quand le corps est aux abîmes, et qu'il
n'est plus, la spirale animée qui fut le centre de son
premier jour se poursuit dans les corps qui succèdent.
L'habitude, l'expérience, la passion, — l'hérédité,
le passé, tiennent à cela ; personne n'a pu m'enlever
les livres qui l'expliquent. L'âme tient à cela.
J'ai parlé de l'Univers tout le jour à des gens qui
n'en voulaient pas. Le jour fini, j'attends mon père :
« Dans le noyau de la cellule, ce filament enroulé
qui se rompt pour se reformer avec la même matière
à chaque unité de croissance, et qui continue à
travers tous les individus partis d'un même départ,
ses mêmes spirales où l'on croit que les signes de la
race sont fixés, ne pourrait-ce pas être réellement
le serpent de l'Eden ?
Ou penses-tu que ce soit plutôt un réseau, un filet,
qu'un serpent ? Dans ce cas, puisque les tendances
bonnes et mauvaises, c'est-à-dire les âmes, y sont
prises, est-ce que ce n'est pas très curieux qu'un père
de l'Eglise ait comparé les chrétiens à des poissons ? »
— 47 —
Mais celui qui sait ce qui se peut savoir, répond :
« Ta science, Agnès, ressemble à celle de Babylone. »
Encore un jour pour rien.
***
MON CHER FRÈRE,
« Nous partons vers Lourdes la semaine proie
chaine. Grand'mère a jugé que c'était l'endroit le
« plus favorable où passer les vacances de Pâques,
« pour une jeune fille qui avait perdu la foi.
***
« Marie, je n'en peux plus. Votre eau est fraîche,
« Marie.
« Elle vient du pic là-haut, et de l'âme de Berna« dette.
« Je me penche, je bois. Je ne suis pas catholique,
« pourtant je bois, et je demande.
« Donnez-moi l'amour, Marie, je bois une gorgée,
« ou faites-moi mourir, Marie, je bois une gorgée.
« Donnez-moi l'amour ou faites-moi mourir. Deux.
« Donnez-moi l'amour ou faites-moi mourir. Trois.
« II n'y a personne. La basilique est éclatante,
« plongée dans le ciel bleu. C'est dangereux ce que je
« fais. Mon vœu monte droit, plus rapide que ne va
« mon regard. Je ne crois pas qu'il y ait là-haut, une
« vierge toute-puissante : je ne lui parlais plus...
« Tout de même, je parle à quelqu'un.
« Je prie, je vous prie. O Fine, ô Pure, je vous salue
a entre toutes les femmes, donnez-moi l'amour ou
« faites-moi mourir. Me voici. Je me mets à genoux
« comme autrefois, et dans le ciel qui était vide, je
« replace tous les saints, — je replace DIEU, obscur
« au fond d'une lumière éblouissante. Je veux qu'il
« existe, je meurs de soif.
— 49 —
« J'ai peur de moi, je suis enfermée en moi. S'il
« n'y avait que moi avec moi je n'aurais pas peur, j'en
« suis certaine... Mais il y a toutes ces tendresses...
« D'où me viennent-elles ?
« J'aime, j'aime, des corps que je n'ai jamais vus
« D'où me viennent-ils ?
« Est-ce que c'est le péché originel ?
« Où sont-ils ? Au fond de ma mémoire ? Mais
« quelle mémoire ?
« Ils sont au fond de mon corps. II me semble que
« j'ai des corps qui ont aimé mon corps, au fond de
« mon corps. Tout ce qui est doux les appuie contre
« moi, le vent, le printemps... et me fait sourire... et
« puis attendre... et puis désespérer.
« J'aime... j'aime... Je n'ai rien fait de mal. Quand
« un homme est beau et regarde, je regarde ailleurs,
« et il s'en va.
« O qu'il s'en aille, qu'il s'en aille ! II y a des bai« sers dans mes mains, dans mon cœur. Qu'il ne me
« touche pas, je porte Dieu. Je me détourne, l'homme
« part, je prends l'air fier...
— 50 —
« Un jour, j'accepterai.
« II ne faut pas que j'accepte. Et si je n'accepte
« pas, je n'ai plus rien. Comment en sortir ? II n'y a
« qu'un miracle.
« Ave MARIA gratia plena Dominus tecum. Don« nez-moi l'amour, non pas l'homme qui est près
« de moi, à qui je dis « non », mais cela qui est au fond
« de moi, à qui je dis « oui ».
« Ou bien faites-moi mourir, afin que je ne dise
« jamais « oui » par surprise.
« Que je meure maintenant, je fais le vœu. Si
« vous m'exaucez, je croirai.
Qu'elle est fraîche, qu'elle est froide...
CETTE ÉDITION HORS COMMERCE A ÉTÉ
TIRÉE A
CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR
PAPIER D'ARCHES, NUMÉROTÉS DE I A 50,
PAR LA SOCIÉTÉ GÉNÉRALE D'IMPRIMERIE
ET
D'ÉDITION,
71,
RUE
A PARIS.
EXEMPLAIRE N"
DE
RENNES,
