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Médias

Fait partie de Veillées d'une chaumière de la Vendée

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AVIS DE L’EDITEUR.

Le petit livre que nous livrons au public
n’est pas purement l’œuvre de l’imagination.

Il y a aussi de l'histoire.
La famille de Jean Carrier est réelle.

L’auteur la connaît ; car elle habite près
d’une propriété qu’il a dans la Vendée. Le
fond de ces veillées est rendu fidèlement.
Le portrait des orateurs du club du lieu

s’applique à des personnages du pays très-

connus. Malheureusement il n’est pas de

club où l’on ne pût trouver des meneurs à
qui l’on pourrait dire : C’est toi que l’on a

voulu peindre !

VEILLÉES
d’une

CUAUMIERE DE LA VENDÉE

Probablement beaucoup de gens ignorent
que le chou et la rave ont fait la prospérité de
la Vendée. Mais qui s’occupe de choux dans ces
temps-ci? Tous les esprits sont en ébullition
par suite des doctrines du socialisme : et ce­
pendant il y a dans le chou et la rave, ces
deux innocents végétaux, mille fois plus de
progrès réels pour le peuple que dans toutes
les théories des Proudhon, des Louis Blanc,
des Considérant, et autres grands docteurs.
Pour le démontrer, nous n’avons qu’à faire
l’histoire d’une de ces nombreuses familles de
paysans de l’Ouest, qui ont acquis une grande
aisance par la culture des végétaux en ques­
tion.
Cette histoire sera simple , mais elle sera
plus instructive et plus utile que les gros li­
vres de nos réformateurs.

— 6 —
Jean Carrier était, en 1770, simple métayer
ou colon partiaire dans un village de la Ven­
dée. Nous n’oserions pas affirmer que ce soit lui
qui ait introduit le chou et la rave dans ces
contrées, mais il en fut assurément un des
plus ardents propagateurs. Son bon sens na­
turel lui avait fait comprendre que, pour amé­
liorer les terres légères du Bocage et du Cholet, il fallait augmenter les bestiaux ; que c’é­
tait aussi le moyen d’appeler du numéraire
dans le pays par l’engraissement des bœufs,
qui se vendraient pour l’alimentation de Paris,
Nantes et autres grandes villes.
Pénétré de sa pensée de progrès, aidé par
sa femme qui n’était pas moins laborieuse que
lui, soutenu par le désir ardent de créer une
honnête existence à ses deux garçons et à ses
deuxfilles, en les rendant propriétaires, il arri­
vait dans son champ avant le jour, et le cré­
puscule l’y retrouvait encore. Quelquefois
même il travaillait au clair de la lune à trans­
porter des fumiers, surtout dans les grandes
chaleurs, afin que ses bœufs ne fussent pas dé­
vorés par les mouches. En trois ans, il parvint
à tripler son bétail. Il engraissait huit beaux
bœufs, en automne avec le chou, en hiver
avec la rave et le foin. Au printemps , il fai­
sait une seconde graisse de huit autres bœufs
avec les petites raves laissées dans le champ

— 7 —

pour être consommées quand elles seraient en
fleurs.
Il réalisait communément un bénéfice de
120francs par bœuf; il vendait, en outre, une
partie de son froment ; sa femme entretenait
la maison avec le beurre, les fromages, les
œufs et la volaille. La plus stricte économie
régnait dans le ménage ; on mangeait rare­
ment de la viande; on ne buvait de vin qu’à
l’époque des moissons. Carrier ne fréquentait
jamais le cabaret que lorsqu’une foire l’appe­
lait à plusieurs lieues de son habitation. Cette
famille n’était pas seulement active et économe;
elle était aussi fort religieuse. Tous les soirs
on y faisait la prière en commun avec un grand
recueillement. Le dimanche, un domestique
ou un membre de la famille gardait la maison ;
tout le reste allait à la Messe ou à Vêpres; et
quand les offices divins étaient terminés, on
regagnait la métairie pour soigner les bestiaux
et le ménage.
Il est facile de concevoir qu’avec tant de sa­
gesse, tant d’ordre, tant d’activité, tant d’in­
telligence pour les travaux de la terre, Carrier
dut conquérir une petite fortune. Eu 1784, il
acheta la métairie qu’il cultivait, pour le prix
de 33,000 francs, et il lui restait encore une
vingtaine de mille francs en écus de six livres,
qu’il avait mis dans des pots de grès et enfouis

en terre. Il lui répugnait religieusement de
placer son argent à intérêt, et d’ailleurs,
comme presque tous les habitants de la con­
trée à cette époque , il n’avait pas confiance
dans les banques.
Cette richesse éblouit un peu le sage Car­
rier et le fit dévier de son bon sens habituel.
Le notaire qui faisait ses affaires ne contribua
pas peu, nous le disons pour atténuer la faute
de Carrier, à l’entraîner dans cette erreur. Le
tabellion avait remarqué que l’un des fils de
Carrier montrait quelque goût pour l’étude ;
il persuada au père d’en faire un lettré, avec
la perspective de devenir un jour avocat ou
médecin.
Le jeune Pierre Carrier, en sortant de l’é­
cole du village, fut envoyé dans un collège à
Nantes. Au bout de deux ans, sur l’avis du no­
taire, il fut dirigé sur Paris, pour achever ses
classes et faire son droit. Enfin Pierre Carrier
parvint, avec beaucoup d’efforts, à obtenir un
diplôme d’avocat. Mais s’il avait une assez
grande aptitude pour les sciences , la nature
lui avait refusé l’éloquence. Admis au barreau
de Saumur, il n’y réussit point, et la petite
clientelle qu’il s’était d’abord créée disparut
bientôt.
L’insuccès rendit à Pierre Carrier le bon
sens qu’il tenait de son père et de sa mère; il

— 9 —
revint aux champs et prit la courageuse réso­
lution de travailler comme l’avait fait son
père. Celui-ci continuait à prospérer avec
d’autant plus de facilité que ses champs s’é­
taient graduellement améliorés. Quand notre
avocat malheureux rentra sous le toit paternel,
il trouva la famille en possession d’une autre
métairie, et les pots de grès n’étaient point
dégarnis.
En 1802, l’excellent père Carrier mourut,
après avoir partagé sa fortune, en égales por­
tions, entre ses quatre enfants. Chacun eut ,
en propriétés ou en écus, une valeur d’environ
20,000 fr.
Pierre Carrier épousa une paysanne robuste,
vertueuse et belle, qui lui apporta une dot de
6,000 fr.
Notre jeune avocat, redevenu paysan par
raison, n’avait pas encore les qualités phy­
siques du travailleur. Il avait passé douze ans
à l’étude, ses membres et ses muscles s’étaient
affaiblis. Il eut beaucoup de peine à s’accou­
tumer aux durs travaux des champs. Dans les
premiers jours, ses mains trop tendres étaient
garnies d’ampoules ; ses bras et ses reins
étaient brisés. Mais, soutenu par sa ferme ré­
solution , au bout d’un an il était déjà un bon
travailleur, et, aujourd’hui, il est cité dans
tout le canton comme un modèle. Sa fortune

— 10 —
s’est accrue tout doucement ; il a si bien con­
quis la confiance de tous les paysans du voisi­
nage, qu’on vient le consulter sur l’agriculture,
et aussi sur les affaires d’intérêts, en raison de
ses anciennes éludes.
Jusqu’ici nous n’avons parlé que du fils aîné
de Jean Carrier; ses filles furent mariées à de
bons paysans. Quant au second fils, Paul Car­
rier, il fut, dès son enfance, très-jaloux de la
grande éducation que l’on donnait, à son aîné,
pendant qu’il ne recevait d’autre instruction
que celle du magister du village. Ce n’eût pas
été un grand malheur pour lui, si son précep­
teur avait eu du bon sens; mais c’était un de
ces hommes qui, orgueilleux du peu qu’ils
savent, ne se croient jamais à leur place, ja­
lousent tout ce qui est au-dessus d’eux, et ac­
cusent la société d’injustice. Ces dispositions,
beaucoup trop fréquentes chez les hommes de
cette profession , étaient encore inspirées par
les fausses idées d’organisation sociale répan­
dues par la révolution. Cette mauvaise éduca­
tion influa sur toute la vie de Paul Carrier; il
prit peu de goût au travail de la terre, qui ne
conduisait pas assez vite à la fortune et deman­
dait trop de sueurs. Paul se fit trafiquant de
bestiaux et de graines ; il négligeait ses champs
pour fréquenter tous les marchés à vingt lieues
à la ronde. Il fit quelquefois d’heureuses spé-

- 11 —
culations ; mais il éprouva aussi de grandes
pertes. Au total, au lieu d’augmenter sa for­
tune, il fut contraint par des créanciers , de
vendre la meilleure partie des propriétés que
lui avait laissées son père.
Malgré la différence de leur esprit et de
leurs goûts, les deux frères restaient unis.
Paul avait le sentiment de la supériorité de
son aîné, et, s’il suivait rarement ses avis, il ne
l’en consultait pas moins dans toutes les cir­
constances difficiles.
De 1815 à 1848 , Paul fut un chaud libéral.
Il s’était fait l’artisan actif des élections, et
c’était toujours pour la gauche qu’il travaillait.
Pierre se mêlait peu de politique, mais il vo­
tait toujours pour un candidat soutien du gou­
vernement. A la révolution de Février, Paul
devint républicain et socialiste; on eût dit
qu’il l’était de la veille. Il ne se borna plus à
demander l’avis de son frère; il voulut l’en­
traîner dans les idées nouvelles. Mais Pierre
lui opposait toujours sa froide raison, mûrie
par l’expérience et l’étude de l’histoire, à la­
quelle il se livrait dans ses loisirs.
Chaque jour il s’établissait entre les deux
frères de curieux dialogues, que nous allons
rapporter, d’après le récit qui nous en a été
fait par un voisin qui assistait à ces vives conversationsde la veillée. Elles ne pouvaient avoir

— 12 —
lieu le jour, car alors Pierre était au travail, et
Paul au café ou au club. C’était dans ces écoles
funestes que Paul puisait les idées et les ar­
guments qui devaient lui servir à combattre
son frère et à le ramener à ce qu’il croyait
être le véritable libéralisme.

PREMIÈRE VEILLÉE.

PAUL CARRIER.

Pierre, pourquoi ne viens-tu jamais au club?
Tu es fort instruit ; mais cependant tu pour­
rais apprendre là beaucoup de choses que tu
ne sais pas , car je ne t’en ai jamais entendu
parler.
PIERRE.

Et qu’y apprends-tu ?
PAUL.

Le peuple s’y instruit de ses droits et de la
science sociale.
PIERRE.

Je t’avoue , Paul, que si je n’ai pas été cu­
rieux d’aller au club de notre canton, c’est
que je connais trop bien les orateurs qui y pé­
rorent. Je ne saurais me persuader qu’ils
aient rien de bon à apprendre au peuple.
Serait-ce Frossard , ce mauvais petit avocat
qui n’a jamais eu à plaider que les causes
véreuses dont ses confrères ne voulaient pas,
etqui a ruiné une foule de familles en les en­
gageant dans des procès injustes , insensés?

— 14 —
tu sais bien que, par se-s œuvres, notre cousin
Jacques Billaud a vu vendre par autorité
de justice sa jolie petite propriété, et
qu’il est aujourd’hui métayer. Les hono­
raires (mot très-impropre ici) dé Frossard ,
des avoués et des huissiers, ce qu’on appelle
les frais , en un mot, entraient pour les qua­
tre cinquièmes dans la ruine de ce pauvre
Billaud , et tu crois que Frossard est un ins­
tituteur du peuple ? Pauvre garçon , que tu
es simple et que tu as peu de mémoire quand
tu prends ce charlatan pour un républicain
de la veille ! Tu as donc oublié que , sous
Louis-Philippe , il a fait toutes sortes de bas­
sesses pour être nommé substitut, et que,
dans ce but, il n’a pas laissé un instant de
repos à notre député ? C’étaient lettres sur
lettres dans lesquelles il protestait de son dé­
vouement à la dynastie dé juillet, de sa haine
pour les hommes de l’opposition ; et quand
notre député revenait, il allait le baranguer
à la limite du canton de manière à le faire
rougir. Sa vie privée est-elle plus honora­
ble ? Tu dois savoir qu’il laisse son vieux
père dans la misère , après l’avoir ruiné par
sa vie licencieuse lorsqu’il faisait son droit
à Paris. Il vit mal avecsa femme, et il a brouillé
plusieurs ménages. Il est dur et fier avec les
paysans; il se fait toujours donner de l’argent

— 15 —
d’avance, et, quand il le tient, il laisse traîner
l’affaire pour en avoir d’autre.
L’as-tu jamais vu s’associer à une œuvre
de bienfaisance ou d’utilité publique ? Il a
la bourse fermée pour les souscriptions en
faveur des pauvres , et il n’a pas voulu faire
partie dé notre comice agricole parce qu’il
lui aurait fallu payer une cotisation de 12 ou
15 francs! Voilà un ami, un professeur du
peuple !
Diras-tu que ce mauvais chirurgien Murat
est un autre homme que lui ? tu devrais con­
naître sa vie désordonnée, immorale, et sa ra­
pacité envers les pauvres cultivateurs. Il n’est
pas d’audience du juge de paix où il ne traîne
quelques-uns de ses malades qui ne peuvent
payer ses comptes d’apothicaire.
. Ce mot n’est pas une comparaison , car il
fournit les drogues prescrites par ses ordon­
nances , et c’est surtout avec cela qu’il ruine
ses pauvres clients , quand il ne les tue pas.
S’ils n’ont pas d’argent, il leur prend en paie­
ment quelques-unes de leurs denrées, déjà in­
suffisantes pour les alimenter pendant l’an­
née. On raconte que, ne trouvant autre chosedans une misérable chaumière qu’un peu
d’huile, il en remplit sa seringue (1) et l’empor- (1), Historique.

— 16 —
ta à titre d’à-compte.... C’est peut-être une
charge, mais le peuple y croit, parce qu’il con­
naît le pèlerin. Est-ce là encore un ami, un
bon conseiller du peuple?
Ai-je besoin de te parler de votre troisième
orateur, M. Grimaille, instituteur libre et trèslibre? Qui ne sait pas qu’il vit en concubi­
nage avec une femme qu’il a recueillie on
ne sait où? Il emprunte partout et ne paie
personne ; sa conversation est souvent licen­
cieuse ou anarchique ; ses mauvais écrits ne
le sont pas moins. Il a fait plusieurs pièces
de vers détestables pour outrager de la ma­
nière la plus grossière les notabilités mili­
taires et politiques de la France. Tu ne lui
confies pas tes enfants, et tu vas écouter ses
discours pour t’instruire !
Mon ami, j’aime mieux sarcler mes raves
que d'aller entendre les déclamations ab­
surdes et dangereuses de ces misérables. Ah !
j’irais , s’il m’était permis de les combattre
et de désabuser les tristes victimes qui les
écoutent. Mais ces apôtres de la liberté ne la
veulent que pour eux. Un de mes amis vou­
lut parler dans un club voisin et opposer la
vérité au mensonge, il fut chassé avec force
bourrades.
PAUL.

Comme tu arranges les amis du peuple !

— 17 —
Je conviens qu’il y a bien quelque chose à
dire sur la vie passée de ceux-là. Mais tous
ne sont pas de même; et puis, que m’im­
porte à moi, si maintenant ils sont dans le
vrai et nous disent du bon, s’ils nous ensei­
gnent les moyens d’améliorer le sort du
peuple ?
PIERRE.

Tu te trompes, Paul, sauf quelques jeunes
gens fanatisés, ils sont tous à peu près de la
même étoffe, ces orateurs de club. Informetoi d’eux à Bourbon-Vendée, à Nantes, à
Saumur, partout, et tu trouveras des hom­
mes qui, par leur inconduite, n’ont pu se
faire une bonne place. Ils en accusent l’or­
ganisation sociale et ils saisissent avidement
l’occasion d’une révolution pour s’élever sur
les épaules du peuple, et souvent sur ses ca­
davres. Tu as maintenant le secret de cet
amour du peuple qu’ils portent si haut dans
leurs discours anarchiques, pleins d’em­
phase , d’ignorance et de mauvaise foi. Il est
aussi difficile que de pareils hommes disent
de bonnes choses au peuple, qu’il le serait
de tirer de la farine d’un sac de charbon. Mais
enfin , voyons, que disent-ils?
PAUL.

D’abord, ils disent que la société est mal
organisée ; que les uns ont tout et que d’au-

— 18 —
très n’ont rien ; que dans leur société à eux.
il n’y aura ni pauvres ni riches , mais que
tout le monde aura le nécessaire , car Dieu a
fait les richesses pour tout le monde , et il
en a fait assez. Je suis curieux de savoir ce
que tu pourras répondre à cela.
PIERRE.

Mon ami Paul, ta soulèves là des ques­
tions qui demandent une assez longue ré­
ponse. Il est neuf heures , je veux aller me
reposer afin de pouvoir me lever avant le
jour pour transporter le fumier avec lequel
je compte planter demain deux boisselées de
choux à vache ; mais je te répondrai demain
soir. Sois tranquille , tu n’y perdras rien. Il
y a longtemps que j’ai réfléchi à toutes
ces belles promesses de vos trompeurs de
peuple.

DEUXIÈME VEILLÉE.

PIERRE.

J’ai bien retenu, mon cher Paul, ce que
tu m’as dit hier soir en terminant la veillée ;
je vais te suivre pied à pied , si tu as la pa­

— 19 —
tience de m’écouter; tu me feras ensuite tes
objections, et j’y répondrai.
La société est mal organisée, disent tes
docteurs. Mon ami, il y a des montagnes
d’orgueil et d’ignorance dans- cette assertion,
car c’est Dieu qui a la plus grosse part dans
l’organisation sociale par les lois qu’il a im­
posées à la nature , par les instincts , les sen­
timents, les besoins qu’il a donnés à l’homme
en môme temps que les moyens de les satis­
faire. Les hommes n-ont eu qu’à faire des
lois pour empêcher que les méchants ne
troublassent les bons dans la marche que
Dieu leur a tracée, et qu’ils suivent depuis
six mille ans , en cherchant toujours à
améliorer leur existence matérielle et mo­
rale.
Les hommes se sont souvent trompés dans
leurs lois. Ils ont contrarié l’œuvre de Dieu,
et c’est ce qu’ils font encore en ce moment
par les faux systèmes qu’ils veulent notre appli­
quer violemment.
Mais les règles posées par l’Éternel ont
toujours repris leur empire.
Ce n’est pas d’aujourd’hui, mon cher Paul,
que l’on trouve la société mal organisée; dans
tous les temps il s’est trouvé des philosophes
insensés ou pervers qui ont voulu changer la
marche du genre humain, et des hommes fous

- 20 —
ou vicieux pour les écouter. Leurs doctrines
n’ont jamais pu s’établir , et ce sont leurs
vieilleries que les Louis Blanc, les Gabet, les
Proudhon, les Considérant veulent nous don­
ner comme du neuf!
N’oublie pas que les bases de cette orga­
nisation tant décriée dans les écrits et les
clubs socialistes , viennent de Dieu. Il n’y a
jamais eu de lois humaines pour établir que
l’homme aimerait sa femme et ses enfants;
que cet amour formerait la famille ; que
cette famille défricherait un champ , le met­
trait en valeur par des travaux incessants, des
constructions, etc.; que ce champ, ainsi arra­
ché à la stérilité, resterait sa propriété et celle
de ses enfants.
Non, la loi humaine n’a fondé ni la fa­
mille ni la propriété : elle s’est bornée à
donner des garanties à ces deux grandes
bases de l’avenir de l’humanité. Elle a réglé
les rapports des familles entre elles, et les
droits de l’individu dans la famille ; elle a
sauvegardé la propriété contre les usurpa­
teurs et les voleurs.
Voilà ce que les socialistes veulent ren­
verser! et pour cela, ils font la même ma­
nœuvre que ces industriels qui, ayant dé­
robé quelque bijou au milieu d’une foule,
crient à tue-tête: Au voleur! Dis-moi, crois-

— 21 —
tu que notre bon père ait volé la propriété
qu’il nous a laissée ? Te rappelles-tu tout ce
qu’il a versé de sueur, tout ce qu’il s’est
imposé de privations pour nous amasser
quelque chose ? Crois-tu qu’il eût fait tout
cela pour les trente-cinq millions de frères que
les socialistes veulent nous donner pour co­
partageants ? il eût peu travaillé et il aurait
mangé tout ce qu’il aurait produit.
Je ne t’en dirai pas davantage sur l’origine
de l’organisation sociale et de la propriété :
je t’engage à lire l’excellent livre de M. Thiers
sur ces matières, et un tout petit livre du
maréchal Bugeaud sur le même sujet : ils
t’en apprendront plus que je ne pourrais le
faire.

Ils t’ont dit encore, tes professeurs, que
les uns ont tout et que les autres n’ont rien.
Qu’est-ce que tout? Est-ce la fortune pré­
sente et future , créée et à créer? Qui donc
possède la richesse à créer? Celle-là n’ap­
partient à personne encore, et elle est à la
disposition de tout le monde par le travail.

Connais-tu des aristocrates qui aient entre
leurs mains la récolte de 1850? Tu sais bien
qu’elle est dans les mains de Dieu qui fait
les saisons et dans les bras vigoureux des
cultivateurs. Il en est de même de tous les

— 22 —
objets qu’on doit labriquer dans la même an­
née (l).
Tu me diras peut-être ? mais les aristo­
crates , ayant la terre, disposent par cela
même de la récolte.
De singuliers aristocrates que nos quinze
millions dé petits propriétaires qui ont dé­
coupé la plus grande partie du sol en la­
nières ! mais passons, et voyons si tout le
monde ne prend pas sa part de la récolte,
comme de tous les produits , et s’il n’y a pas là
réellement une grande communauté mille fois
mieux organiséeque celle de vos communistes.
Dis-moi, le blé pousse-t-il dans nos champs
et se récolte-t-il sans travail?le propriétaire
qui fait valoir , ou le fermier, n’emploie-t-il
pas des valets de charrue et des manœuvres ?
Il faut les payer recta; avec quoi? avec le
produit le plus net de la récolte. Ces salaires
ne gèlent pas, ne brouillardent pas, ne grê­
lent pas : tous les risques sont pour le pro­
priétaire ou lé fermier, et ils sont grands,
nombreux. Faudrait-il encore donner la récolte
aux ouvriers, après leur avoir donné une
grande partie de sa valeur et quelquefois
(1) Quant à la richesse créée, elle n’est rien ou presque rien ;
1 es riches sont si peu nombreux comparés aux travailleurs, que
leur prenant tout, on ne satisferait pas les besoins des masses
pendant trois mois, si celles-ci ne travaillaient pas.

— 23 —
pins, comme cette année , par exemple, où
le froment se vendant 15 francs ne paye pas
le prix qu’il a coûté à produire?
Les mêmes considérations s’appliquent exac­
tement à tous les produits de la main de
l’homme. Voilà un château , objet de l’envie
et même de la haine des démagogues. 11 a
coûté 300,000 fr. à construire ou à meubler;
cette somme a été distribuée à 150 espèces
d’ouvriers. Si, selon les doctrines des com­
munistes ou des partageux, on leur donne
encore le château, ils l’auront eu deux fois,
c’est-à-dire qu’ils auront volé les 300,000 fr.
qui n’avaient été produits que par le travail,
et qui, à ce titre, étaient aussi sacrés que le
prix de la semaine de l’ouvrier.
Tu dois voir par là, si tu n’es pas aveu­
gle, que la fortune, de quelque nature qu’elle
soit, créée ou à créer, appartient à tout le
monde; que, par la force des choses, elle
se partage tous les jours de la manière la plus
équitable d’après le travail, l’habileté, l’in­
telligence de chacun. Le riche ne jouit de ses
terres, de ses capitaux en tout genre qu’à la
condition d’en distribuer le produit à tout le
monde. Sans cela, sa terre resterait impro­
ductive; au lieu de construire des maisons,
il laisserait crouler celles qu’il a; au lieu
d’avoir des voitures, de beaux meubles ; de

— 24 —
beaux habits, etc., il enfouirait ses écus dans
la terre. Les ouvriers aimeraient-ils mieux cela
par amour pour l’égalité?
Ah ! il est vrai que les riches jouissent de
certaines choses dont ne jouissent pas les
simples travailleurs. Mais les riches les ob­
tiennent-ils au détriment du pauvre? Je t’ai
démontré le contraire. En jouissant, le riche
partage sa fortune. Les chefs de la démagogie
en sont jaloux, et c’est pour cela qu’ils prê­
chent une absurde et impossible égalité. Mais
quand, au nom du peuple, ils ont eu fait la
révolution de Février, ont-ils fait loger le peuple
dans les palais du roi et des princes ? L’ont-ils
fait rouler dans les carrosses de la cour ? Non,
ces ennemis du luxe qui alimente les ouvriers
ont gardé tout cela pour eux, et le peuple les
voyait avec mépris se pavaner sur les chevaux
du roi. C’est en partie pour cela qu’il les a
renvoyés, en nommant Louis Napoléon pré­
sident de la République.
Les chefs des clubs ont dit aussi que, dans
leur organisation sociale, il n'y aura ni pau­
vres , ni riches ; mais que tout le monde aura
le nécessaire, car Dieu a fait les richesses pour
tout le monde et il en a fait assez. Tu vois que
je n’ai pas oublié tes paroles d’hier soir. Il y
a là des questions capitales qu’il faut soigneu­
sement examiner.

— 25 —
Dieu n’a pas fait les richesses. S’il les eût
faites , il n’eût pas condamné l’homme à tra­
vailler pour le punir de sa faute; punition
douce, car l’homme aurait une triste exis­
tence, s’il ne travaillait pas. Il lui a donné
tout simplement les éléments de la vie et de
la production: l’intelligence, la force, la lu­
mière, la terre, l’air, le feu et l’eau. Tout le
reste, il faut que l’homme le produise à la
sueur de son front. Aucune richesse à l'usage
de l’homme n’est préexistante au travail. Il
n’y a donc rien à partager que le travail, et
ces richesses qui, selon le langage des em­
poisonneurs du peuple , doivent, bien répar­
ties, faire l’aisance de tout le monde, n’exis­
tent que dans leur imagination détraquée. Le
travail, le travail, voilà la source de tout ;
voilà le meilleur des partageux. Chacun re­
cueille en raison des forces, de l’activité, de
l’intelligence que Dieu lui adonnées, et voilà
justement pourquoi l’égalité est chimérique.
La poursuivre est une absurdité funeste, car
elle peut faire répandre des torrents de sang
et elle ne peut atteindre que le niveau de la
misère. Si Dieu l’eût voulu , il eût coulé tous
les hommes dans le même moule ; ils auraient
tous même force, même taille, même intel­
ligence, même goût, même économie. Au
lieu de cela, il les a faits très-inégaux sur
1*

— 26 —
tous ces points. Puis-je être l’égal de notre
voisin Nicolas, qui, au lieu de travailler
comme moi, du point du jour à la nuit,
passe la moitié de son temps au cabaret?
Faut-il que je partage avec lui mon froment,
mes choux, puisqu’il ne veut pas en pro­
duire, quoiqu’il ait des champs aussi bons
qu’étaient les miens ?
C’est ’sans doute par le communisme que
tes docteurs veulent donner une honnête ai­
sance à tout le monde. Ici, je te renvoie encore
au petit livre du maréchal Bugeaud, ce soldat
laboureur. Il a essayé, lui, ce que les com­
munistes se bornent à prêcher ; il a associé
de fiers soldats, tous jeunes et robustes, pour
travailler en commun de très-bonnes terres, et
il leur a donné tout ce qu’il fallait pour réus­
sir. Eh bien ! ça n’a pas pu tenir plus d’un an.
Ces camarades, associés pour la gloire et la
vie de caserne, ont tous demandé à se désassocierpourle travail. «Pourquoi? leur a deman­
dé le vieux maréchal Bugeaud. — Parce que
nous ne travaillons pas. — Et pourquoi ne
travaillez-vous pas ? — Parce que nous nous
mettonsau niveau des paresseux. » Ces simples
paroles en disent plus que tous les livres et
tous les discours des socialistes.
Crois-tu que je ferais ce que je fais, si j’é­
tais associé à trente-cinq millions de frères?
"s

- 27 Ce sont ces marmots qui me poussent ; c’est
pour eux et pour ma femme que je travaille
souvent au clair de la lune, pour ne pas per­
dre les bénéfices d’un beau temps. Nos habi­
les réformateurs me diront que c’est de l’é­
goïsme de famille qu’il faut remplacer par la
fraternité universelle. Je leur réponds que,
presque tous les chefs de familles agissant
ainsi, il en résulte le bien général, beaucoup
mieux que par un sentiment factice de frater­
nité que Dieu n’a pas mis dans notre cœur ;
qu’il est bien démontré aujourd’hui qu’on
produit fort peu par le travail en commun, et
que, si l’on produit moins, je ne vois pas
comment on assurera une honnête aisance à
tous uniformément.
Mon ami, je ne vois qu’un moyen pour sa­
tisfaire aux théories de tes utopistes dange­
reux, c’est que Dieu fasse suffisantes pour tous
ces richesses, que leur imagination prête
aux riches. Nous aurons quelque chose qui
approchera de l’égalité du bien-être, le jour
où l’Éternel aura décidé que tout ce qui est
nécessaire à l’homme tombera du ciel. Quand
il y aura uniformément sur toute la surface
du sol une pluie d’habits , de chaussures , de
chapeaux, d’aloyaux, de beefsteaks, de gigots
de mouton, de saucisses, de jambons, de
pains de quatre livres , etc., etc., etc., alors

— 28 —
Louis Blanc, Proudhon, Cabet, Considérant,
Raspail, Blanqui, Barbés, Ledru-Kollin et
les autres, ne seront plus absurdes ou
infâmes. Ils n’auront plus qu’à se taire, tout
sera fait. On divisera la terre de France en
trente-cinq millions de parcelles égales, et
chacun ramassera ce qui tombera dans son
carré. Mais , tant qu’il faudra travailler dure­
ment pour produire le nécessaire, chacun
aura ce qu’il produira. Seulement, la charité
chrétienne, si elle est bien entendue, bien
réglée, viendra au secours des malheureux,
et même des malhabiles, dans la mesure du
possible. Nous aurons occasion de parler de
cela plus tard ; pour le moment, j’ai répondu
en gros à toutes les idées que tu as émises.
J’aurais pu trouver mille autres bonnes rai­
sons pour les combattre, mais cela nous au­
rait pris deux ou trois veillées de plus. Le
club nous donnera assez de besogne pour
que nous ne prenions que la fleur des sujets.
PAUL.

Tudieu ! tu parles comme un livre, et j’a­
voue qu’il faut une foi robuste dans les sys­
tèmes socialistes pour ne pas être ébranlé.
Tu m’as secoué jusque dans le fond de l’âme;
mais je veux faire encore agiter les mêmes
questions au club de demain, et je viendrai
passer la soirée avec toi.

— 29 —
PIERRE.

Eh bien ! adieu; allons nous coucher. Em­
brasse tes enfants pour moi, et pense à eux.

TROISIÈME VEILLÉE.

PIERRE.

Eh bien ! Paul, les instructeurs du peuple
ont-ils agité de nouveau les questions dont
nous avons causé hier?
PAUL.

J’ai fait l’avocat du diable : je leur ai pré­
senté quelques-uns de tes arguments pour
provoquer la discussion. L’un d’eux m’a ré­
pondu avec étonnement et indignation que
sans doute j’avais conversé avec un réac, un
aristo, un repu, qui trouve que tout est bien
organisé dans une société où il y a beaucoup
de mendiants, et encore plus de gens qui
vivent péniblement au jour le jour avec un
modique salaire. Je confesse que la peinture
qu’il m’a faite de ces misères m’a touché jus­
qu’aux larmes, et que je me suis plus Con­
vaincu que jamais qu’il y a quelque chose à
changer dans une organisation sociale qui
donne de si tristes résultats.

— 30 —
PIERRE.

11 n’y a rien à changer dans les grandes
et éternelles bases de cet édifice élevé par
Dieu et la force des choses. Il y a des imper­
fections à corriger, de bonnes institutions à
étendre, parie qu’elles sont insuffisantes;
mais, à coup sûr, ce ne sont pas les remèdes
proposés par vos charlatans politiques et
humanitaires qui guériront le mal. Ce n’est
pas en inspirant la haine des riches, qu’on
appelle des égoïstes et des repus, ce n’est pas
en les spoliant de leurs biens, qu’on fera
cesser des misères que l’on exagère d’ailleurs
beaucoup. On n’améliore pas le sort du pau­
vre en détruisant le riche, on les ruine tous
deux à la fois. Tu le vois, depuis un an que
les idées socialistes se sont produites effron­
tément et qu’elles ont eu un commencement
d’application, qu’est-il arrivé? Les riches,
effrayés par des menaces incessantes, se sont
retirés des affaires, et ont mis à couvert ce
qu’ils ont pu de leur fortune. L’industrie a
été privée de capitaux par l’absence du crédit ;
le travail a été réduit des trois quarts, et
le peuple a été bien plus misérable qu’auparavant. Les industriels, les négociants, les
banquiers, les propriétaires, ont-ils gagné ce
que les travailleurs ont perdu? Loin de là;
tout le monde a' perdu , et cela était inévi­

— 31 —
table. Les capitalistes, les industriels, le»
propriétaires et toutes les classes ne peuvent
prospérer que par le travail ; je t'ai déjà dé­
montré que tout venait de là. Quand le travail
s’arrête, ou seulement décroît notablement,
il y a souffrance pour tout le monde. Aussi,
les fortunes anéanties par les théories infer­
nales du socialisme se comptent par milliers,.
et des savants n’évaluent pas à moins de
vingt-cinq milliards les pertes générales de la
France. Et cependant, sauf les ateliers na­
tionaux , nous n’avons eu que la peur du
socialisme. Que serait-ce donc si nous avions
la réalité dans toute son étendue? Nous serions
descendus fort au-dessous des sauvages, car
nous nous sérions égorgés au milieu de la
misère la plus effroyable. Les travaux de la
terre se seraient seuls faits en partie et tant
bien que mal : mais les grands travaux d’amé­
lioration du sol eussent été entièrement arrêtés.
Qui aurait pu construire des édifices ruraux ?
Qui aurait planté des vignes, semé des forêts,
desséché des marais, défriché des landes, et
tant d’autres travaux ?
PAUL.

Arrête-toi un moment, Pierre; tu m’en distant à la filée , que mon esprit se brouille , je
ne saisis pas bien comment tout le monde peut

— 32 —
perdre à la fois ; car il faut bien que les uns
gagnent ce que les autres perdent.
PIERRE.

Il en serait ainsi, mon cher Paul, si la for
tune était comme une rivière qui, tous les
ans, donne le même volume d’eau sans que les
hommes s’en mêlent. Il est clair que si les pro­
priétaires ou fermiers, placés au-dessus d’un
moulin, détournent les eaux pour arroser leurs
terres, le moulin n’ira plus , et les cultivateurs
auront gagné ce qu’il aura perdu. Aussi y
a-t-il des lois pour réglementer les eaux et les
diviser équitablement. Il ne peut pas y en avoir
pour la fortune, parce qu’elle ne coule pas com­
me l’eau de la rivière. Il faut, je te l’ai déjà
démontré, que l’homme la produise par un
travail dur et assidu , et il est juste que chacun
garde ce qu’il a produit. Mais il en fait jouir les
autres en employant le capital acquis à créer
du travail. Si on lui prend son capital, le travail
qu’il a organisé cesse, au moins pour un temps;
il est ruiné et les ouvriers souffrent, lors même
qu’ils auraient eu leur part du capital, car ils
perdraient beaucoup plus qu’ils n’auraient ga­
gné. Pour bien te faire comprendre cela, il faut
t’expliquer quelques vérités et les appuyer
d’un petit nombre d’exemples qui te frappe­
ront, parce qu’ils sont à ta portée.
Le capital se multiplie par le travail des

— 33 —
ouvriers, par l’intelligence et le crédit de ce lui
qui le possède. Cette multiplication tourne-telle uniquement au profit du capitaliste? Non,
assurément. Il n’en recueille qu’une faible por­
tion ; le reste est distribué aux ouvriers, qui
jouissent ainsi non-seulement des capitaux
antérieurs et de ceux qui viennent de se pro­
duire , mais encore de l’intelligence et du crédit
du chef de la fabrique ou du propriétaire de la
terre, qui est aussi un fabricant. Qu’on prenne
le capital et qu’on le distribue aux ouvriers :
chacun aura une faible somme de 40 ou 50
francs ; mais il n’aura plus part au crédit et à
l’intelligence du chef, en un mot, aux capitaux
multipliés. Exemple : notre voisin Reynier a
environ 200,000 fr. de capital pour faire aller
sa forge ; avec cette somme, son intelligence
et son crédit, il fait dans l’année pour 1,200,000
fr. d’affaires ; cette somme peut se subdiviser
ainsi qu’il suit :
Achat de matières premières, telles que
charbon, minerai, castine, etc., fr. 600,000
Rentrée du capital roulant,
200,000
Salaire des ouvriers de tout
genre, frais de commission, de
transport, d’emmagasinage,
380,000
Bénéfices du fabricant,
20,000
Total,

1,200,000

— 34 —
Ainsi, tu vois que les ouvriers de toute espèce
se sont partagé 380,000 fr., provenants des bé­
néfices faits par la fabrique, cet instrument de
travail, par le capital roulant de 200,000 fr.,
et surtout par l’intelligence et le crédit du
fabricant. Il y a donc là une grande association
entre le capital, l’intelligence et le crédit d’une
part, de l’autre, le travail. Celui-ci est-il le
moins bien partagé? Il est aisé de prouver le
contraire : les travailleurs ne courent aucun
risque et ils ont pour eux dix-neuf fois autant
que le fabricant. Il est vrai que chaque ouvrier
a beaucoup moins que le chef, mais il n’a
engagé aucun capital, pas même celui de ses
bras, car son salaire lui était garanti et payé
chaque semaine.

Trouve-t-on que le chef de l’industrie gagne
trop ? mais qu’on réfléchisse donc qu’il engage
toute sa foi tune et celle de sa famille; que
souvent il perd ou gagne beaucoup moins, et
qu’en réalité il n’est que l’agent d’affaires res­
ponsable de tous les ouvriers qu’il emploie. Il
est leur guide et leur payeur : n’est-il pas juste
qu’il soit rétribué, et qu’il retire un intérêt du
capital qu’il a conquis par le travail, au profit
de tous, avant et après?

J’ai établi que les ouvriers se partageaient
380,000 fr. en une seule année. Ils en auront

35 —
probablement autant l’année prochaine et sui­
vantes ; mais si, au lieu de laisser marcher la
forge, ils prenaient le capital, ils se partage­
raient 200,000 fr. une fois, au lieu de 380,000
fr., et l’année suivante ils n’auraient rien.
C’est ce qui s’appelle éventrer la poule pour
manger quelques œufs sans coque ; elle ne
pond plus.
Les socialistes te diront qu’ils lui feront
pondre deux œufs par jour, en associant les
ouvriers de Reynier au moyen des 200,000 fr.
qu’on lui prendra.

Si ce capital a été partagé, il faut qu’on se
dépêche de former l’association et de ren­
caisser les 200,000 fr. Quelque prompt qu’on
soit, il est bien à craindre que grand nombre
de quotes-parts n’aient disparu ou ne soient
fort écornées.

Enfin supposons-les associés, avec un ca­
pital quelconque : dis-moi, connais-tu dans
la masse d’ouvriers du voisin, un seul homme
aussi capable que lui de diriger les travaux de
la forge et toutes les opérations commerciales
qui en découlent? Ils choisiront trois, cinq
ou sept des moins incapables, pour le conseil
d’administration. En mettant à part l’inexpé­
rience et l’inhabileté, ce conseil aura-t-il Pu-

— 36 —
nité de vue et d’action d’un seul bon directeur ?
Aura-t-il, pour conserver et accroître ce ca­
pital qui appartient à tous, la même sollicitude
que Reynier qui avait engagé dans l’entreprise
l’avenir de sa famille? Non, cela n’est pas
possible, car ce n’est pas dans la nature de
l’homme. L’association ne durerait pas 6 mois.
La discorde s’établirait tout d’abord pour la
fixation du minimum des salaires, en raison de
l’habileté et de l’aptitude de chacun, si c’était
ce système de communauté qui fût admis.
Si c’était la communauté égalitaire, elle se
dissoudrait dès les premiers jours , parce que
l’ouvrier habile et actif ne consentirait jamais
à se mettre au niveau de l’incapable et du pares­
seux. Mais quel que soit le mode d’association,
il suffit que le principe de la communauté y
entre d’une manière ou d’une autre, pour
qu’il y ait peu d’ardeur pour le travail, et par­
tant, diminution de produits. On verrait rapi­
dement baisser le dividende , et bientôt il fau­
drait entamer le capital pour faire face aux
besoins des ouvriers. Ce triste état de choses,
joint aux divisions et même aux haines inté­
rieures , pousserait les ouvriers à demander à
Reynier de reprendre sa forge.
Ce que je viens de te dire de cette usine,
s’appliquerait à toutes les autres, etmême à la
terre, qui est aussi une fabrique.

— 37 —
Tu as entendu parler du célèbre Jacques Bu­
jault, propriétaire près de Mesle, qui a écrit
de si bons livres pour enseigner l’agriculture
aux paysans et les rendre plus moraux. Les
cultivateurs firent une grande perte quand il
mourut : il ne se bornait pas à écrire , il prê­
chait d’exemple, et sa propriété était admira­
blement cultivée. Il multipliait ainsi les pro­
duits au profit de tous, ce qui lui permettait
d’employer tous les bras disponibles autour de
lui et dans toutes les saisons. C’est ainsi qu’il
partageait à chacun les fruits de son intelli­
gence et des capitaux qu’il avait accumulés.
Aussi la misère était inconnue dans les alen­
tours.
Tu vois par là que le dernier manouvrier
prenait part à la fortune de Jacques Bujault
sans être possesseur de sa terre. Il est donc
vrai de dire que la fortune des riches est aussi
celle des pauvres , puisque les premiers par­
tagent tous les jours avec les seconds par le
travail que ceux-ci créent avec leur intelli­
gence. Les riches ne sont exactement que les
administrateurs, les tuteurs , les directeurs
des pauvres, et il est évident que Dieu a per­
mis qu’il y en ait pour qu’ils jouent ce rôle.
Si, par une barbare et stupide injustice, les
socialistes les détruisaient, il s’en créerait
2

— 38 —
d’autres, parce qu’ils sont indispensables, et
qu’il résulte de la force des choses et surtout
de la liberté, que tout homme doit avoir le
droit de travailler comme il veut et de jouir
du fruit de ses sueurs.
Comprends-tu maintenant que les trentetrois millions de travailleurs ne s’enrichiraient
pas en prenant les terres, les fabriques et les
capitaux d’un petit nombre de riches, qui
leur sont presque aussi indispensables que
l’air qu’ils respirent ?
PAUL.

J’avoue que tes raisonnements troublent
mon imagination, au point que je me sens
incapable de te répondre. C’est pourquoi je
voudrais que tu vinsses au club pour entendre
nos orateurs.
PIERRE.

Cela n’est pas nécessaire : outre qu’ils ne
voudraient pas, selon leurs habitudes tyran­
niques, écouter mes objections, je les sais
par cœur; j’ai lu leurs livres; cela me suffit;
iis ne font autre chose que répéter des folies
aussi anciennes que le monde pour la plupart.
PAUL.

Tu m’as exposé les obstacles de l’associa­
tion partielle pour une fabrique ou une terre ;
niais que penses-tu de l’association univer­
selle par la fraternité des peuples? Nos chefs

— 39 —
disent que c’est là qu’il faut arriver par le
progrès de l’idée, et qu’alors il ne pourra y
avoir aucune misère sur la terre parce que
les peuples s’entr’aideront, et que, ne pou­
vant être frappés tous à la fois par les mau­
vaises récoltes, par les crises commerciales
et industrielles, ils en auraient les moyens,
îl me semble qu’il y a là du vrai.
PIERRE.

Voilà de belles phrases pleines de vent.
Si je n’avais pas tant envie de dormir, il me
serait facile de dissiper les illusions qu’elles
produisent dans ton esprit; ce -sera pour
demain, si tu veux. Il est près de minuit : Heu­
reusement c’est demain dimanche.

QUATRIÈME VEILLÉE.

PIERRE.

Eli bien! Paul, qu’as-tu appris au club
aujourd’hui?
PAUL.

Il n’y a pas eu de séance : le président, le
vice-président et trois ou quatre des princi­
paux orateurs étaient appelés devant le juge
de paix pour certaines contraventions et de

— 40 —
mauvaises chicanes que leur font des réac­
tionnaires.
PIERRE.

Cela ne me surprend pas : je connais parmi
vos meneurs plusieurs individus qui ont été
repris de justice; j’en connais un autre qui a
tenu longtemps une maison de prostitution,
et qui ne l’a quittée que parce qu’il a fait ban­
queroute. J’en connais d’autres qui ont fait de
très-mauvaises affaires, parce qu’ils sont fai­
néants et débauchés. Voilà les gens qui sou­
tiennent que la société va mal. Mais laissons
ces indignes réformateurs qui auraient grand
besoin de se réformer eux-mêmes, et repre­
nons notre conversation d’hier soir.
Tu crois qu’il y aurait du bien à attendre de
l’association générale de tous les peuples, et
tu crois sans doute cela possible ?
PAUL.

Il me le semble, mais je suis bien aise de
t’entendre.
PIERRE.

Paul, si lu conduisais seul à grand’peine
quatre chevaux attelés à une charrue, croi­
rais-tu qu’il serait facile d’en conduire cent
d’humeur et de caractère très-divers?
Je t’ai montré les difficultés où presque
l’impossibilité de faire marcher l’association

— 41 —
pour une seule fabrique, et l’on vient nous
dire qu’il faut tendre à l’association univer­
selle ' Mais cela seul aurait dû te faire com­
prendre que vos maîtres sont les plus grands
fous du monde, s’ils sont sincères, ou les
plus grands scélérats, s’ils ne croient pas à
leurs théories.
Je ne ferai pas un long discours pour te
démontrer l’absurdité de ce projet, si fort
au-dessus des forces de l’homme, que Dieu
seul pourrait l’exécuter. Je me trompe, le
citoyen Proudhon, votre grand maître, se
charge de remplacer Dieu, et l’a dit très-mo­
destement.
Je t’ai dit que le maréchal Bugeaud dans
des essais de travail en commun qu’il a faits
en Afrique, avait été obligé de dissoudre
l’association des trois villages militaires, parce
qu’il n’y avait pas d’émulation et que l’on ne
travaillait pas. Ce furent les soldats associés
eux-mêmes, qui demandèrent qu’on établit le
travail chacun pour soi, et ils donnèrent pour
cela de fort bonnes raisons : « Nous nous
mettons au niveau des paresseux, dirent-ils
au gouverneur, et c’est pour cela que nous
perdons notre récolte. » Eh bien! Paul,
crois-tu que, si une soixantaine de soldats
n’ont pu rester associés, il sera facile d’as­
socier le genre humain? Figure-toi donc un

— 42 —
paysan de la Bretagne travaillant en commun
avec les paysans de la Russie? Comprendra-t-il
cela, et, s’il le comprend, crois-tu qu’il tra­
vaillera , quand il saura qu’il doit partager, si
besoin est, avec an cosaque ou un baskir?
Supposons que notre récolte soit mauvaise
et qu’elle soit bonne en Russie': t’imagines-tu
que les cultivateurs russes consentiront facile­
ment à nous envoyer une part de leur froment ?
Mais qui réglera cette part proportionnelle
qu’un peuple devra envoyer à l’autre ou à plu­
sieurs autres pour combler les déficits en tous
genres? Tu comprendras bien qu’il n’y a
qu’un despote absolu de l’univers qui pour­
rait la régler; et il faudrait qu’il fût bien ha­
bile , bien clairvoyant pour faire ainsi la balance
des besoins et des excédants de chaque peu­
ple ou fraction de peuple. Il ne faudrait pas
seulement qu’il répartît les produits en tous
genres, il faudrait encore qu’il dirigeât leur
production sur la surface entière du globe,
car personne ne possédant rien et le gouver­
nement possédant tout, il est chargé de la
direction de tout. Aucun homme ne pourra se
mouvoir s’il n’en a reçu l’ordre, et ce sont les
hommes qui s’intitulent les grands amis de la
liberté qui nous prêchent un despotisme par
lequel l’homme serait ravalé -, non pas au
niveau des animaux des forêts, ceux-là jouis­

— 43 sent à peu près de leur liberté, d’action , mais
au niveau des animaux domestiques.
Nous serions tous obligés de travailler,
de manger, de reposer, de dormir à la même
heure et le même nombre d’heures; c’est
bien clair. Puisque nous serions tous asso­
ciés , il faudrait que chacun apportât la même
quantité de travail à l’association, pour avoir
un droit égal au produit. N’oublie pas qu’ils
ont décoré ce régime du nom d’égalité.
Encore un coup, je ne vois que Dieu ou
Proudhon qui puisse diriger tout cela. Je
n’irai donc pas plus loin; je ne veux pas
discuter la puissance de Dieu ni celle de
Proudhon; je suis trop religieux pour me le
permettre.
PAUL.

Tu es désespérant, Pierre : tu veux ren­
verser une à une toutes les théories sur les­
quelles nous fondons le bonheur du peuple;
mais, du moins, tu m’accorderas bien que,
dans une société bien organisée, le peuple a
droit au travail?
PIERRE.

Qu’entends-tu par là? Est-ce le droit de
travailler? Qui t’en empêche, mon garçon?
Est-ce qu’il y a quelque loi qui t’interdise
d’employer ton activité quand lu veux, où
tu veux, et comme tu veux? Prends-en donc

— 44 —
à ton aise : tu ne verras jamais ni agents de
police, ni gendarmes l’en empêcher. Tra­
vaille comme un, comme deux, comme trois
si tu le peux, et fais de la richesse , rien ne
t’arrête.
PAUL.

Ta ! ta ! ta ! ta ! comme tu y vas ! ce n’est
pas de cela qu’il s’agit. On sait bien qu’on
peut travailler; mais, pour travailler, il faut
avoir du travail. Eh bien! un bon gouverne­
ment doit garantir le travail. Le gouverne­
ment provisoire nous l’a promis dans son dé­
cret du 5 mars, et nous le voulons.
PIERRE.

Le gouvernement provisoire vous en a pro­
mis bien d’autres, et rien de ce qu’il a pro­
mis ou décrété ne s’est réalisé ; excepté pour­
tant les quarante-cinq centimes, parce que
c’était déjà à peu près empoché et dépensé
quand l’Assemblée constituante est arrivée,
et que, d’ailleurs, le gouvernement républi­
cain à bon marché avait fait un tel trou dans
le budget qu’il a bien fallu passer par-dessus les
quarante-cinq centimes pour en boucher une
partie; mais qu’est-il arrivé de tout le reste
de ces pompeuses promesses ? L’impossibilité
ou le danger de l’exécution a conduit l’Assem­
blée constituante à défaire tout ce que le gou­
vernement provisoire avait fait.

— 45 —
Nous voulons le droit au travail, dis-tu?
Paul, le peuple est bien fort : mais fût-il en­
core dix fois plus fort, il ne ferait pas qu’un
bâton n’ait pas deux bouts, ni qu’une chose
impossible soit réalisable. Ton gouvernement
provisoire a essayé du droit au travail : tout ce
qu’il a pu faire, avec la puissance absolue qu’il
avait en main, ç’a été d’amener 120 ou 130,000
fainéants sur des travaux de terrassements
qu’ils n’ont pas faits, mais pourlesquels on les
a bien payés. S’ils n’ont pas fait ces travaux, ce
n’est pas parce qu’ils les jugeaient à peu près
inutiles, c’est parce qu’ils prétendaient que
l’État devait les nourrir sans rien faire.
Ils jouaient au bouchon ou aux caries, ils
fumaient la pipe ou le cigare, ils formaient
des clubs en plein vent, ils discutaient sur
les grands intérêts de l’État, et le pauvre pay­
san payait les quarante-cinq centimes pour
solder ces excellents ouvriers !
Voilà tout ce que le gouvernement provi­
soire a su imaginer pour l’exécution de son
célèbre décret. Mais, dis-moi, Paul, est-ce
qu’il n’y a que des terrassiers en France?
Pourrais-tu me dire combien il y a de mé­
tiers. dans les métaux, depuis l’épingle jus­
qu’à la machine à Vapeur? Combien de mé­
tiers dans les tissus, depuis la fabrication du
lien à 2 centimes le mètre jusqu’à celle de

— 46 —
l’étoffe de soie la plus riche de la manufac­
ture de Lyon? Et les autres métiers, combien
y en a-t-il? À l’infini. Eh bien ! si le droit au
travail était dans la loi, le gouvernement se­
rait tenu de donner du travail à tout cela,
quand une crise commerciale et industrielle
forcerait les fabriques et les ateliers à se
fermer. Supposons qu’il y ait seulement
5,000,000 de travailleurs sur le pavé, y com­
pris les cultivateurs, et dis-moi si ton imagina­
tion comprend comment un gouvernement,
lors même qu’il aurait l’argent nécessaire,
pourrait donner du travail à ces cinq millions
d’ouvriers de métiers si divers? Il lui faudrait
une grande armée d’agents pour diriger ces
travaux, et, en les supposant tous très-habi­
les , ils n’en viendraient pas à bout.
Mais, que ferait l’État des produits? Il ne
trouverait pas à les vendre, car, s’il y avait eu
des débouchés, les fabriques ordinaires au­
raient continué de travailler, et l’on n’aurait
pas eu besoin du droit au travail. Mettra-t-il
les objets fabriqués par le droit au travail
dans de grands magasins ? Mais il y aura bien­
tôt un gros encombrement, à supposer que
les travailleurs travaillent, ce qui n’est pas
prouvé. S’il garde les objets fabriqués, il fera
qu’une crise, qui n’aurait duré peut-être que

— 47 —
deux ou trois mois, durera une ou plusieurs
années.
Mais je m’égare. L’encombrement ne sera
pas si grand que je supposais, car le droit
au travail ne pourra pas avoir satisfaction
pendant trois mois. Où prendrait-on de l’ar­
gent pour solder foutes les industries diverses
de 5,000,000 d’ouvriers? Chez les riches,
disent les démagogues; soit, prenons - leur
tout, et il n’y en aura pas pour trois mois :
ces riches ne consommeront plus, et les pro­
duits resteront en magasin.
Dans ce système, mon cher Paul, il faudrait
brûler sur la place publique tout ce que pro­
duirait le droit au travail; mais alors le capital
ne se renouvellera pas, comme il le fait or­
dinairement, parla vente; et la fortune des
riches étant, comme je l’ai dit, bientôt épui­
sée, il faudra bien que l’on s’arrête malgré
la loi et la force du peuple souverain. Que
deviendra-t-il alors ,-ce pauvre peuple abusé
par les charlatans politiques? Les riches n’ont
plus rien; où prendra-t-il de quoi satisfaire
à ses besoins? S’emparera-t-il de la terre,
des maisons? Mais on ne vit pas avec ça; la
terre ne produit qu’avec de grands travaux, et
il faut attendre au moins six mois pour obtenir
une récolte quelconque. Pillera-t-il les paysans
après avoir ruiné les riches ? Les paysans sont

— 48 —
plus nombreux et au moins aussi vigoureux
que les ouvriers des villes; ils défendront leurs
denrées, et nous aurons la guerre civile.
Voilà, mon cher Paul, où nous conduit inévi­
tablement , fatalement, le droit au travail. Je
n’ai fait qu’effleurer le sujet : il y a un gros
livre à écrire sur cette matière ; mais j’en ai
dit assez, ton esprit et surtout ton cœur me
comprendront. Tu ne veux pas ruiner les
riches, n’est-ce pas? Tu ne veux pas piller
les paysans, et tu ne veux pas la guerre civile ?
PAUL.

Oh ! non, je ne veux pas tout cela ; mais je
croyais qu’il y avait des moyens pour faire
que la richesse fût mieux répartie, et qu’on
ne vît pas des misérables à côté des gens
opulents.
PIERRE.

Mais, mon pauvre Paul, je t’ai déjà fait
voir comment venait la richesse; l’as-tu déjà
oublié ? Elle est la fille du travail, elle n’a pas
d’autre origine, et c’est par le travail qu’elle se
répartit de la manière la plus équitable. Chacun
est rétribué selon ses œuvres , comme disaient
autrefois les Saint-Simoniens qui sont morts,
bien morts, et qui seront bientôt, j’espère,
suivis dans la tombe par les socialistes de
toutes les nuances. Mon ami, c’est Dieu luimême qui a réparti la richesse en faisant

— 49 —
les hommes avec une force, une intelligence,
une activité, des goûts, des penchants, des
vertus et des vices très-divers. Je rabâcha
peut-être, car je crois t’avoir déjà dit cela ou
à peu près; mais on ne saurait trop répéter
des vérités, si simples, parce qu’elles sont
très-méconnues, même par de savants pro­
fesseurs.
Pendant que je faisais mon droit à Paris et
que je suivais en même temps d’autres écoles,
j’ai entendu très-souvent nos maîtres profes­
ser des idées socialistes et républicaines, car
ils mêlaient tout cela. Mon professeur d’his­
toire y manquait rarement, et c’est de nos
grandes écoles, polytechnique et autres , que
sont sorties toutes ces absurdités funestes.
Voilà pourquoi je n’en veux pas à ce pauvre
peuple de toutes ses folies; ce n’est pas lui
qui les a inventées, il en est la victime, car
cela pèse sur lui autant ou plus que sur les
riches.
PAUL.

Mais, puisque tu démolis toutes les doc­
trines qui font notre espérance, tu me diras
bien au moins, car tu conviens qu’il y a quel­
que chose à faire, quelles sont les mesures à
prendre pour faire cesser les maux que nous
voyons dans la société.

— 50 —
PIERRE.

Je ne connais rien qui puisse faire cesser
tous les maux. Il y aura toujours des pauvres
et des riches, des hommes vigoureux et des
hommes faibles, des hommes intelligents et
des hommes bornés ou stupides, des hommes
prodigues et des hommes économes, des
hommes vertueux et des hommes vicieux. Il
n’y aura donc jamais d’égalité absolue: c’est
une chimère qu’il ne faut pas poursuivre,
car, en la poursuivant, on ferait disparaître
le bien qui existe et on aggraverait le mal. Mais
il y a des moyens d’atténuer les inconvénients
de tout cela: je tâcherai de t’en indiquer
quelques-uns demain soir, si tu veux revenir.
PAUL.

Oh! oui, je reviendrai, car tu m’as rendu
bien malheureux aujourd’hui en ébranlant ma
foi.

CINQUIÈME VEILLÉE.

PAUL.

Je viens de meilleure heure qu’à l’ordinaire,
car je suis impatient de savoir comment tu
remplaceras, pour le bonheur du peuple, les
doctrines de nos maîtres.

- 51 —
PIERRE.

Halte-là! Paul; je n’ai pas la prétention de
réaliser la chimère de l’égalité et de la richesse
pour tous. Je veux seulement aller jusqu’à la
limite de ce qui est possible, si je sais le recon­
naître. Le premier, le plus grand de tous les
moyens d’améliorer le sort du peuple, c’est
de le moraliser et de lui donner de la raison.
Depuis un siècle on s’est appliqué avec ardeur
à détruire chez lui les croyances religieuses,
le respect de l’autorité qui représente la loi,
les liens de la famille, l’amour et le respect
des parents, en un mot, on lui a appris à
mépriser tout ce qui est honnête et sacré. En
même temps qu’on détruisait tout, cela, on lui
enseignait des droits pour la plupart chimé­
riques ou dangereux, et on ne lui parlait ja­
mais de ses devoirs envers la société-, on lui
donnait des appétits, des passions qu’aucune
forme de gouvernement ne pourra jamais satis­
faire. Le plus grand service à rendre au peuple
aujourd’hui, c’est de le ramener à la religion ,
aux sentiments qui font le bonheur et la pro­
spérité des familles, et au respect de la loi.
Il faut aussi lui enseigner à régler ses désirs
et son ambition sur la mesure du possible:
en un mot, il faut dissiper dans son esprit
toutes les erreurs, toutes les illusions que
les démagogues et les socialistes y ont accu-

— 52 —
mutées. Sans cela, mon ami, le peuple, tour­
menté par des idées irréalisables, ne sera
jamais heureux.
Les misères que l’on signale dans les villes,
et surtout dans les grandes, sont principale­
ment dues à la vie peu régulière, peu morale
des ouvriers. S’ils étaient gouvernés par l’es­
prit de sagesse, parles vrais sentiments de la
famille, ils seraient bien rarement en souf­
france. Pourle comprendre, compare le salaire
de l’ouvrier de la ville à celui de l’ouvrier des
campagnes. L’ouvrier de Paris gagne, en
moyenne, de 3 fr. à 4 fr. par jour, pendant
que l’ouvrier des champs ne gagne dans la
plupart de nos provinces que 1 fr. pendant les
trois quarts de l’année et 1 fr 25 c. pendant
la saison des récoltes. Si le premier était
économe , s’il n’allait pas au cabaret le di­
manche, le lundi et quelquefois le mardi, sur
le produit du travail de la semaine, il pourrait
certainement faire des économies qui, accu­
mulées pendant dix ou quinze ans, lui for­
meraient un capital avec lequel il pourrait
s’établir à son tour. Ceci n’est pas une fiction :
la plupart des maîtres et même des gros fabri­
cants sont arrivés comme cela. Mais, me
diras-tu, tous les ouvriers ne peuvent pas
devenir maîtres. C’est vrai, il y en aurait
trop, mais ceux qui ne trouveront pas à deve-

— 53 —
nir maîtres dans leur industrie., placeront leurs
capitaux à la caisse d’épargne ou ailleurs,
et sur leurs vieux jours , quand ils ne pourront
plus travailler, ils auront une honnête exis­
tence: ou bien ils achèteront une petite pro­
priété et se retireront dans les champs. Tu
m’objecteras peut-être encore queles chômages
provenant des crises commerciales les force­
ront à consommer leurs économies : je réponds
que, s’ils sont réellement économes, le chô­
mage n’absorbera jamais toute leur réserve,
parce que les crises commerciales et indus­
trielles n’arrivent que de loin en loin, tandis
que l’économie est de tous les jours.
Les chômages seraient encore bien plus
rares si les ouvriers étaient sages ; si au lieu
de faire des émeutes, ils respectaient les lois
et attendaient tout de la puissance du vote
universel; s’ils voulaient comprendre que le
seul moyen raisonnable et sans danger de
redresser les griefs qu’ils pourraient avoir,
consiste à nommer d’autres députés si ceux
qu’ils ont ne leur paraissent pas bien faire
leurs affaires. Le peuple est roi, qu’il fasse
comme les rois ; quand ceux-ci sont mécon­
tents de leurs ministres, ils les changent ; les
députés sont aujourd’hui les ministres du
peuple. Si, au lieu de cela, il fait uneinsurrection, il s’insurge contre lui-même et il se ruine.

— 54 —
Mais revenons à l’ouvrier des champs. 11
ne gagne que 20 ou 25 sous par jour; il trouve
avec cela le moyen de vivre, et, s’il est sage,
il fait même quelques économies. J’en ai
connu, et toi aussi, qui simples manouvriers
sont arrivés avec beaucoup d’ordre à acheter
un champ sur lequel ils ont fait construire
une assez bonne petite maison. Notre voisin
Jacques l’Auvergnat est venu ici, il y a 20 ans,
sans sou ni maille; et aujourd’hui il a une
propriété qui vaut cinq ou six mille francs , et
sa maison est fort bien meublée. Il est vrai
que, comme il était très-bon ouvrier, il ga­
gnait 30 sous par jour, et il ne passait pas le
dimanche et le lundi au cabaret, comme font
beaucoup des artisans des villes. Le dimanche,
après la Messe, il donnait quelques petits
soins à sa propriété, et souvent il avait travaillé
deux heures dans son champ, au clair de la
lune, lorsqu’il venait chez moi, au soleil le­
vant, pour faire sa journée. Tous les ouvriers
de la terre ne font pas et ne peuvent pas
faire comme Jacques, j’en conviens ; mais tous
ceux qui sont passablement actifs et trèséconomes ramassent quelque chose pour leurs
vieux jours.
Si l’ouvrier de la ville était aussi actif,
aussi sage, aussi modéré dans ses goûts, il
arriverait à l’aisance beaucoup plus vite que

— 55 —
celui des champs, parce qu’il gagne des sa­
laires beaucoup plus considérables, et qu’en
faisant la part des dépenses, plus forte à la
ville qu’à la campagne, il leur reste encore
plus qu’à l’ouvrier de la terre. La preuve que
je dis vrai, c’est qu’il chôme le lundi, souvent
une partie du mardi, qu’il va au spectacle et
qu’il se procure d’autres jouissances parfaite­
ment inconnues de nos paysans.
Ainsi, il n’y a pas à en douter, la plus grande
source de l’aisance et du bonheur du peuple
des villes est dans la morale, qui conduit à une
vie régulière et économique.
C’est donc à moraliser le peuple et à éclairer
sa raison que doit s’attacher l’Assemblée légis­
lative que nous allons élire.
Mais ce remède est lent : on ne détruira
pas tout de suite les erreurs qui tourmentent
les imaginations malades. Il faut donc faire
d’autres choses qui, en améliorant un peu
le présent, calmeront l’esprit du peuple et
nous permettront d’attendre les résultats du
remède souverain dont je viens de parler.
Il faut étendre, multiplier les instructions
de prévoyance et de bienfaisance. Il ne faut
pas seulement que le gouvernement s’en mêle :
les chefs de fabriques, les grands propriétaires
peuvent aussi créer des institutions pareilles
pour garantir des secours aux vieillards et

— 56 —
aux infirmes. Ces institutions existent déjà
dans quelques fabriques. J’en connais où les
ouvriers à l’âge de 50 ans sont assurés d’une
pension de quatre à cinq cents francs. Tu
comprendras bien que la bienfaisance des
riches ne suffirait pas pour doter convenable­
ment ces institutions : il faut que les travail­
leurs y aident par un léger prélèvement sur
leur journée. Voilà ce que je voudrais voir
établir dans tous les cantons de France et dans
toutes les fabriques de quelque importance.
Il est facile de comprendre qu’alors les révo­
lutions seraient bien rares : les Proudhon et
les autres socialistes prêcheraient dans le
désert, parce que les ouvriers comprendraient
très-bien qu’une révolution ferait disparaître
les caisses sur lesquelles sont fondées les
espérances de leurs vieux jours.
Joignons à cela toutes les institutions pos­
sibles de charité : il y en a déjà beaucoup,
quoi que disent les démagogues ; la charité
est grande en France. Étendons-la si nous
pouvons: augmentons les hôpitaux, les salles
d’asile, les crêches, etc., etc. ; mais faisons-le
cependant avec prudence, car l’excès du bien
engendre quelquefois le mal. Prenons garde
de donner des primes à l’imprévoyance, à
la prodigalité, au vice; prenons garde que
l’homme, comptant trop sur les secours de

— 57 —
la société, ne compte pas assez sur luimême. Dans cet ordre d’idées, je préfère les
institutions de prévoyance alimentées en partie
par un prélèvement sur le travail, aux insti­
tutions de charité.
Les premières peuvent s’étendre indéfini­
ment sans danger; les secondes, trop éten­
dues , auraient de grands inconvénients.
Je t’ai vidé mon sac, Paul; je ne connais
aucun autre remède; et cependant je te jure
qu’il y a longtemps que j’en cherche, avec le
plus vif désir d’en trouver, car j’aime le peuple
avec passion parce que j’en suis. Il est vrai
que je n’aime pas moins les riches, quoique
je n’aie qu’une bien médiocre fortune : je les
confonds avec les autres dans mon cœur,
attendu que, pour moi, le peuple c’est tout
le monde; c’est une grande association de
frères qui s’entr’aident mutuellement et dont
les intérêts sont parfaitement liés. Bien aveugles
ou bien pervers sont ceux qui, ne voyant pas
cette communauté, cherchent à mettre les
diverses classes de la société en guerre les
unes contre les autres !
Tu trouveras peut-être, mon cher Paul, que
mes recettes sont bien peu de chose. C’est
vrai, si tu les compares aux promesses trom­
peuses que l’on t’a faites; mais tu reconnaîtras
avant peu, j’en suis sûr, qu’elles ont mille fois

— 58 —
plus de puissance que les théories du socia­
lisme. Que dis-je? Dans celles-ci il n’y a que
du mal, et si dans les moyens que j’indique,
il n’y a pas tout le bien désirable, il y en a du
moins beaucoup. Jusqu’ici je n’ai trouvé que
cela de possible : je désire ardemment que
d’autres soient plus heureux que moi. Pendant
que les révolutionnaires de toutes les nuances
emploient toute leur ardeur à propager leurs
détestables doctrines, les hommes éclairés
cherchent les moyens réels d’améliorer le sort
des classes pauvres. Les imaginations sont en
travail, il en sortira certainement quelque
chose de bon, et je m’empresserai de m’y
rallier.
PAUL.

Ah! je suis bien plus content qu’hier, lu
m’as mis un peu de baume dans le cœur. Il
y a donc quelque chose à faire. Embrassonsnous ; si je savais parler au club , je répéterais
ta conversation de ce soir. Je te reverrai de­
main: j’aurai réfléchi à tes paroles, et puis je te
demanderai des explications sur ce que nous
auront dît nos orateurs. Adieu, bonne nuit.

— 59

SIXIÈME VEILLÉE.

PIERRE.

Bonsoir, Paul; tu as l’air bien triste aujour­
d’hui ; qu’as-tu donc, mon ami ?
PAUL.

En réfléchissant à ce que tu m’as dit hier,
la satisfaction que j’avais éprouvée d’abord
s’est bientôt changée en tristesse. Quoi! il n’y
a rien à faire pour le peuple que ce que tu m’as
dit? Moi qui m’étais bercé si longtemps de
l’espoir de voir tout le monde également riche
et également heureux !
PIERRE.

Mon ami, il peut y avoir encore quelque
chose à faire que je n’ai pas imaginée et qu’on
imaginera; mais, quoi qu’on fasse, tu ne trou­
veras jamais la réalisation de tes rêvés. Que
veux-tu qu’on fasse pour le peuple, puisque
c’est lui qui fait tout ? Il n’est pas seulement
souverain politique, il est encore le roi du
travail : or, tu le sais, c’est de là que vient toute
fortune. Où pourrait-on la prendre ailleurs
pour la lui donner, et qui la lui donnerait? Si
cette fortune indépendante du travail existait r
le peuple n’aurait pas besoin qu’on la lui don-

— 60 —
nât: il la prendrait, car il est tout-puissant.
Tout ce que peut faire ùn bon gouvernement,
c’est de bien administrer le peuple au moyen
des impôts que le peuple consent à lui donner.
S’il voulait faire autre chose que cela, il ne
pourrait y parvenir qu’en prenant dans la
poche droite du peuple pour mettre dans sa
poche gauche. Avec l’impôt, le gouvernement,
s’il est habile, favorise le travail en multi­
pliant et en améliorant les voies de commu­
nication par terre et par eau, en créant des
ports, en faisant de bonnes lois de douane
et de bons traités de commerce qui multi­
plient nos relations avec les autres peuples, et
surtout en encourageant l’agriculture ; enfin il
maintient l’ordre, qui est le patron et le pro­
tecteur du travail. Il y a de bonnes gens qui
s’imaginent que l’ordre n’a été inventé que
pour protéger les riches. C’est là, mon cher
Paul, une grave erreur. L’ordre est encore
plus nécessaire aux simples travailleurs
qu’aux chefs du travail. Tu as vu, dans l’année
qui vient de s’écouler, combien le désordre
avait produit de gens oisifs et malheureux.
Les riches ont perdu aussi, et beaucoup; ce­
pendant ils n’ont pas souffert matériellement,
parce qu’ils avaient des avances; mais le
pauvre ouvrier, dontla famille vit avec le salaire
de chaque jour, a dû s’imposer de rudes pri-

— 61 —
vations. Je t’ai dit hier qu’avec une éducation
plus morale on rendrait le peuple plus heu­
reux. Il y a encore une autre source de bon­
heur ; elle est vaste et presque intarissable. Je
la regarde depuis longtemps comme un des
plus grands moyens de guérir les maux de la
société, c’est l’agriculture. Elle peut occuper
deux ou trois fois autant de bras que ceux
qu’elle a, et le sol de la France, exploité avec
intelligence par ces bras multipliés, nourri­
rait trois nations comme la nôtre , c’est-à-dire
environ cent millions d’individus. Tu peux en
juger, Paul, par un petit exemple, par ma
propriété. Elle représente à peu près une
bonne métairie du pays. Autrefois elle était
cultivée par une famille de six personnes qui
y vivait assez misérablement. Aujourd’hui,
par les perfectionnements graduels que j’y ai
introduits, elle nourrit et entretient ma famille,
quatre gros valets, deux filles de ferme et six
ou huit journaliers qui travaillent à peu près
constamment chez moi; et cependant, Paul,
j’ai encore bien des progrès à faire; je ne
m’arrêterai pas là. Maintenant compare ma
petite propriété à ces grands espaces si mal
cultivés que tu as pu observer en traversant le
Berry, le Limousin, l’Auvergne, le Périgord,
une partie du Poitou, la Sologne, la Creuse et
2*

— 62 —
tant d’autres terrains que l’on ne cultive pas
ou que l’on cultive mal, parce qu’on manque
de bras, et tu comprendras l’immensité du
travail et des salaires qu’on peut trouver sur
le sol.
Je gémis lorsque je vois dans nos grandes
villes de si grosses masses de population se
promener sans rien faire, môme les jours ou­
vriers, pendant que dans les champs nous
voyons une solitude affligeante, sauf dans les
environs des grandes villes. La plupart des
travaux restent à faire, et ceux que l’on pra­
tique sont très-imparfaits. Il y a là, cher
ami, une mine bien riche à exploiter au pro­
fit du bonheur et de la moralité de la na­
tion. Console-toi donc un peu. En donnant
au peuple une éducation plus raisonnable, il
ne croira plus aux chimères des socialistes,
et il appréciera mieux la vie des champs. Au
lieu d’aller s’entasser dans les grandes cités,
il restera au village. Il comprendra que, s’il
a un travail plus dur, un salaire moins élevé,
il a une vie plus assurée, plus libre, plus
indépendante des crises politiques et finan­
cières.
Le paysan est moins riche dans une épo­
que de trouble que dans les temps calmes;
mais il ne souffre pas de la faim, et il peut
attendre que l’ordre, ce grand bienfaiteur' de

— 63 —
l’humanité, se rétablisse. En attendant., il
sème son blé et le voit pousser; il soigne ses
vaches et voit naître ses veaux. L’ouvrier de
la ville, au contraire, quand le travail est
suspendu, est livré à la misère et à la plus
complète oisiveté. C’est alors que de mé­
chants ambitieux s’emparent de lui, le pous­
sent au désespoir et lui font faire une émeute
dans laquelle bon nombre payent de leur
sang l’élévation des tribuns qui les ont
excités. Le lendemain, la masse est encore
plus malheureuse, mais les charlatans sont
au pouvoir. Ils font alors des phrases et des
lois creuses, et comme ils sont bien casés,
ils invitent à leur tour le peuple à l’ordre et
à la patience. Oh ! détestables trompeurs de
peuple, que je vous hais et vous méprise !
PAUL.

Cette fois je suis entièrement de ton avis.
Oui, sans le moindre doute, il y a de grandes
ressources d’avenir dans laculture, et je fais
des vœux pour qu’on prenne tous les moyens
possibles pour y retenir nos paysans et pour
y ramener le trop-plein de nos grandes
villes.
PIERRE.

Es-tu allé au club aujourd’hui, et qu’y
a-t-on fait?

— 64 —
PAUL.

J’ai vu et entendu des choses toutes nou­
velles. D’abord, on y avait amené deux sousofficiers en congé ; tu dois les connaître , ils
sont du voisinage. L’un est le fils de Granger,
l’autre de Guillaume Massot, deux beaux
garçons, ma loi, et qui ont pris un air bien
dégourdi. C’est l’avocat Frossard qui les avait
engagés à assister à cette séance ; elle a été
presque entièrement consacrée à leur éduca­
tion politique. Je n’ai jamais vu Frossard si
éloquent : il a fait un grand discours qui a
duré plus d’une heure, pour démontrer que
les soldats ne devaient jamais faire feu sur le
peuple. Qu’en penses-tu, Pierre?
PIERRE.

Mon ami, il faut d’abord bien s’entendre
sur le mot peuple; pour les démagogues et
les socialistes, le peuple se compose de tous
les fainéants et les vicieux d’une grande
ville, c’est-à-dire la tourbe. Ce peuple-là, à
leur dire, doit être obéi dans tous ses ca­
prices. Il lui est permis de renverser tous les
gouvernements et de tirer sur les troupes,
sans que celles-ci aient le droit de se défen­
dre. Ces prétentions seraient fort commodes;
mais notre brave armée ne les admettra pas :
elle sait qu’elle est instituée pour défendre
le vrai peuple contre les attaques de ces

— 65 —
bandits qui forment l’armée des socialistes
et des révolutionnaires de toute espèce; et
elle manquerait à tous ses devoirs envers le
peuple, si elle ne rendait pas guerre pour
guerre aux gens qui, en attaquant les lois,
attaquent le peuple qui en est la source,
puisqu’elles sont laites par les représentants
qu’il a nommés.
Crois-tu que c’était le peuple qui attaquait
l’Assemblée nationale le 15 mai et le 23 juin?
et t’imagines-tu que nos soldats sont crimi­
nels pour avoir répondu à leurs coups de fu­
sil par des coups de fusil ? Ils ont au contraire
accompli un devoir sacré, et en même temps
ils ont fait usage d’un droit : celui de la dé­
fense légitime. Mais, en supposant que les
hommes qui ont attaqué le gouvernement le
15 mai et le 23 juin eussent des griefs légi­
times , que tu sais bien ne pas exister, est-il
permis à une petite fraction du grand peuple
d’agir en son nom, à main armée , sans en
avoir reçu le mandat de la généralité du peu­
ple? Mais le peuple ne leur donnera jamais
un pareil mandat, parce qu’il sait qu’il a des
moyens tout - puissants pour faire redresser
ses griefs , sans employer la force brutale
avec laquelle il s’assassinerait lui-même; il
nomme d’autres députés, et tout est dit.
Ainsi l’émeute, criminelle sous la monarchie

I

— 66 —
constitutionnelle, l’est encore bien davan­
tage sous le gouvernement du vote universel.
Les soldats doivent donc toujours la com­
battre, quels que soient les motifs ou les
prétextes dont elle couvre ses odieuses at­
taques , et quand tes orateurs leur disent
qu’ils ne doivent pas tirer sur leurs frères, ils
commettent sciemment une erreur et un
crime. Une erreur : parce que des hommes
qui se mettent en révolte contre la loi faite
par tous , abdiquent le titre de frères pour
ne plus mériter que le titre d’assassins et de
scélérats. L’armée ne peut voir des frères
dans ce ramassis de gens sans moralité , qui
sont toujours à la disposition des intrigants,
des ambitieux sans vertu.
Un crime : parce qu’il n’y a rien de
plus odieux, de plus coupable que d’atta­
quer à main armée un gouvernement qui est
la représentation fidèle du peuple tout entier.
Le titre de politique qu’ils donnent à leur
crime , ne l’atténue pas aux yeux de la raison.
Le crime isolé est beaucoup moins condam­
nable , car il n’attaque pas à la fois la société
tout entière. Si c’est un assassinat, un seul
individu en est victime , pendant que la guerre
politique fait des milliers de victimes et atteint
tout le monde dans ses intérêts. Et nos sol­
dats seraient coupables de combattre les

— 67 —
émeutes? non ! mille fois non ! ils méritent au
contraire Ja reconnaissance de la patrie.
PAUL.

Je crois que tu as raison , Pierre , et je com­
mence à comprendre les intentions de Fros­
sard quand il parlait comme il a fait hier.
PIERRE.

Parbleu! c’est bien facile à deviner: Ces
messieurs font comme certains habiles voleurs
qui ont envie de s’introduire la nuit dans un
château. Préalablement, ils viennent caresser
le chien de garde , ils lui donnent de la viande
et des gâteaux , afin de se le rendre favorable
et de pouvoir ouvrir la porte sans qu’il leur
morde les jambes. Voilà le secret de toutes Les
flatteries dont ils fatiguent l’armée depuis
quelque temps, après l’avoir humiliée en la
chassant de Paris et en tenant sur son compte
les plus indignes propos. Nos soldats ont trop
de pénétration pour ne pas voir ce que cela
vaut. La masse est composée des fils de nos
bons cultivateurs, ils ont l’esprit de leurs
pères, et ils n’aiment ni les émeutiers, ni les
partageux. Ils veulent, quand ils auront payé
leur dette à la patrie, retrouver le champ et le
pré que leur père a acquis au prix.de tant de
sueurs et de privations, et sur lesquels euxmêmes , avant de tomber au sort, ont appli­
qué chaque jour le travail de leurs jeunes bras.

— 68 —
Sois donc tranquille, mon ami ; la séduction
ne prendra pas. Nos soldats rendront guerre
pour guerre, et quand on leur criera : « Ne ti« rez pas sur vos frères ! » ils répondront :
« Je ne vous connais pas; mes frères sont
« derrière moi et je les protège. »
PAUL.

Voilà une bonne soirée : tu m’as fait com­
prendre une question sur laquelle je soupçon­
nais la vérité ; mais je n’en étais pas bien sûr,
parce que ce malin de Frossard m’avait em­
brouillé l’esprit.
Demain, il y a un grand banquet patrioti­
que : j’ai promis d’y aller, j’irai donc; mais
cela ne m’empêchera pas de venir le soir
causer avec toi.
PIERRE.

Vas-y, Paul, puisque tu l’as promis; mais
je t’en conjure, que ce soit le dernier. Ne fré­
quente plus ces perturbateurs; ne va plus au
club, et occupe-toi, plus que tu ne le fais, de ta
famille et de tes champs. T’a-t-on dit que j’é­
tais allé l’autre jour visiter ta propriété? j’y ai
trouvé bien des travaux en souffrance et bien
des négligences qui te ruinent peu à peu. Une
foule de détails sont abandonnés quand ils ne
sont pas surveillés par l’œil du maître. Par
exemple, j’ai remarqué que tes charrues, tes
charrettes et même tes bestiaux sont en très-

— 69 —
mauvais état. Les pauvres bêtes sont enter­
rées dans la boue, et je parie qu’il y a près
de deux mois qu’on n’a enlevé le fumier des
étables.
PAUL.

C'est vrai, Pierre, je conviens que ma pas­
sion pour le peuple m’a un peu détourné de
mes affaires.
PIERRE.

Une des bonnes manières de servir le peu­
ple , c’est de lui donner de bons exemples
et de multiplier les produits. Or, au club,
on ne produit que des phrases pernicieuses.
Retire-toi donc de cet enfer, et soigne tes
bœufs et tes vaches.
PAUL.

Je tâcherai, Pierre : adieu, à.demain.

SEPTIÈME ET DERNIÈRE VEILLÉE.

PIERRE.

Tu viens bien tard, mon cher Paul, et
cependant j’étais impatient de savoir des nou­
velles du banquet.
PAUL.

Ah ! mon ami, j’en suis encore malade : ce
banquet a plus fait pour ma conversion que

- 70 —
tes discours. Tu peux me considérer comme
guéri; je suis à toi maintenant, à toi corps
et âme, à ma famille et à mes champs. Je
fuirai les clubs et les banquets patriotiques,
comme on fuit la peste. Je voulais bien le
progrès du peuple et une organisation sociale
qui pût le rendre heureux, mais je n’avais
jamais imaginé qu’on pût vouloir y arriver par
des moyens et des sentiments aussi atroces
que ceux qui ont été formulés aujourd’hui
dans plusieurs toasts qui étaient de véritables
discours de barbarie, d’irréligion, de désor­
dre affreux et de férocité. Croirais-tu qu’on
a bu à Marat, à Robespierre, à Danton, à
Saint-Just et à tous les brigands qui ont ensan­
glanté notre première révolution? On a fait
l’éloge de leur caractère et de leurs senti­
ments patriotiques, et quand ce discours a
été fini, j’ai entendu autour de moi ces hor­
ribles propos : « Oui, il nous faudrait des
hommes comme ceux-là aujourd’hui; on ne
peut régénérer la France qu’en faisant tom­
ber cinq ou six cent mille têtes. »
Un autre a bu aux condamnés de Bourges
et aux transportés, qu’il a décorés du titre
d’illustres victimes de la réaction, de martyrs
de leur amour pour le peuple et la liberté:
il a appelé l’heure de la vengeance, et il a
déclaré qu’on devait être impitoyable.

— 71 —
Un autre a bu aux révolutionnaires italiens,
et il en a tiré occasion pour outrager le Pape
et tous les ministres de la religion, qu’il a ap­
pelés calotins et tyrans du peuple. La plupart
des convives faisaient éclater leur joie féroce
à chacune des phrases de ces orateurs, et j’ai
entendu plusieurs fois : A bas les riches ! À bas
les prêtres ! A bas les tyrans ! Vive la guillo­
tine ! Je me suis cru un moment en enfer, et
j’en suis sorti aussitôt que je l’ai pu. Mais en
sortant, ayant entendu un infâme propos d’un
de nos clubistes, je n’ai pu m’empêcher de lui
en témoigner mon indignation. Il en est résul­
té une querelle; et c’est ce qui m’a empêché
de venir plus tôt. J’étais si outré de tout ce que
je venais de voir et d’entendre, que je voulais
absolument me battre avec ce misérable ; mais
les témoins lui ont fait rétracter ses paroles, et
me voilà.
PIERRE.

Oh ! Paul, que je suis heureux aujourd’hui !
Viens, que je te serre dans mes bras. J’ai re­
conquis mon frère ; mais ce n’est pas tout que
d’avoir abandonné ces terribles doctrines ; il
faut nous attacher à guérir aussi ceux qu’elles
ont infectés. Employons toute notre activité,
toute notre intelligence, pour opérer autour
de nous cette cure patriotique.
Maintenant que tu as vu la lumière, tu trou-

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veras ton bonheur au sein de ta famille, tu élè­
veras tes enfants dans les principes reli­
gieux, dans le respect des lois, dans la sa­
gesse , et tu leur prépareras ainsi un avenir
heureux.
N’oublie pas le chou et la rave, sources de la
petite prospérité que notre vénérable père nous
a laissée. Je suis plus avancé que toi, je t’aide­
rai à élever ta propriété au niveau de la mienne.
Nous nous entretiendrons désormais de ce
sujet si plein d’intérêt. Nous oublierons les
clubs et ces insensés, dont les théories ont
trop longtemps occupé ton esprit.
À'J

PIN.

Tours. — linpr. Marne.