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Médias

Fait partie de Dix-huit ans au dix-neuvième siècle : opuscule offert aux jeunes gens

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-1857

DIX-HUIT ANS

DIHBB SIHU
OPUSCULE OFFERT AUX JEUNES GENS

pjr

MARIE-JOSEPII-ÉMILE

Jacques LECOFFRE et C°, libraires—éditeurs
29, rue du Vieux-Colombier,

1857

é.e
Pz



*<

DIX-IIUIT ANS
AU

DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

i
El il avait iliv-Iiuit an«, cl II disait :

J’ai dix-huit, ans ! le champ de la
liberté s’ouvre large devant moi.

J’ai dix-huit ans ! au loin tous les

avis, au loin tous les conseils. Oh !
qu’il est heureux celui qui ne doit ren­

dre à personne compte de sa conduite.
4

—< 6 —

Je vois enfin tomber les chaînes que

pendant dix-huit ans m’a imposées une
obéissance importune.

J eunes amis, et vous les compagnons

fidèles de mes premières années, ve­
nez , accourez tous près de moi ; venez,
je suis libre, seul je suis mon maître,
je ne connais plus ni bornes ni limites :

j’ai dix-huit ans!

Libre enfin comme l’oiseau qui vole

dans l’espace, libre comme l’air sur
les montagnes, je vais dire adieu, et
peut-être un éternel adieu, à tous ceux

qui enchaînèrent ma liberté.
Loin de ces lieux qui me rappellent
ma dure servitude, j’irai couler des

jours tranquilles et heureux, et pour

long-temps je fermerai tous mes livres.

En vérité, je ne crois pas à mon

bonheur. Soustrait pour toujours aux
reproches de tout le monde, n’enten­

dre plus une voix qui gourmande et
conseille, être seul, seul au milieu des

l'êtes les plus attrayantes, seul enfin
maître de sa vie, de ses moments, de
ses pensées, de ses affections, c’est là,
je crois, l’apogée du bonheur. J’ai dix-

liuit ans, et le bonheur me sourit.
Ainsi parlait, au sortir du collège,
un jeune homme à l’âge de dix-liuit

ans, et quelques jours après il allait à
Paris prendre place parmi les nom-

— 8 —

breux étudiants en droit, et il avait

mis le comble à tous ses vœux : il était
libre, et il n’avait que dix-huit ans.
Étant à Paris, il fut bientôt fatigué

par les lettres pleines de bons conseils

que lui écrivait sa vertueuse mère ou
son vieux père, qui connaissait tous les

dangers auxquels son fils se trouvait
exposé.
Je ne comprends pas, disait-il, pour­
quoi l’on vient encore me tourmenter

par des avis et par des observations.

Sois sage, travaille bien, épargne ton
argent, sois vertueux, choisis tes so­

ciétés, écris-nous plus souvent : voilà
autant de phrases banales qui remplis­

sent toutes mes lettres-, et ma pauvre
mère n’oublie pas d’ajouter : Fais tes

prières, vas à la messe. En vérité, je
n’y tiens plus; j’ai dix-huit ans; tout

cela c’était bon quand j’étais dans la
famille, à l’âge de douze ou de treize
ans; mais maintenant, je suis à Paris,

j’ai dix-huit ans, et puis mes camara­
des se moqueraient, de moi, ils me trai­

teraient d’ermite, d’anachorète et de
jésuite. A la place de ces exercices fa­

tiguants, nous faisons des parties de
plaisir, nous allons au bal, au théâtre

et ailleurs.
J’ai dix-liuit ans! Eh bien! si l’on

voulait croire les parents et les vieux

10 —

moralistes, il faudrait tenir la robe de
sa mère jusqu’à l’âge de trente ans;

mais je ne suis pas de cet avis, et ils

trouveront fort peu de partisans.

Et il avait dix-huit ans, et il disait :

Ce serait par trop ridicule qu’il fal­

lût établir un courrier pour demander
à sa mère la permission d’aller un soir
au bal, un autre soir au théâtre, de

fréquenter telle personne, d’aller en

soirée, de faire telle emplette ; ma foi,

mon vieux père paiera mes dépenses.
Bah, bah, contes de vieilles femmes

que tout cela; ma fortune ne suffirait
pas à cette correspondance.
,1 ’ai dix-huit ans ! il ne faut pas être

— 11 —

si scrupuleux et se laisser ainsi brider
la, volonté ; il faut se mettre un peu audessus de cette maladie des parents

qui voudraient régenter un pauvre
jeune homme jusqu’à l’âge de vingtcinq ans; à dix-huit ans, l’on doit sa­

voir, il me semble, ce que l’on a à

faire ; on a déjà de l’expérience, et le

jugement est assez développé. J’ai dixhuit ans !

II
Dix-huit ans ! ! !

L’avez-vous entendue la raison de

dix-huit ans? ou plutôt n’avez-vous
^érBÜO?Htü!JL

(

Ci_ LA VîLLt !
Oc P Ë FU GUEUX !

— 12 —
pas fermé vos oreilles à ces blasphèmes
impies? Quel égarement! quelle illu­

sion! Quel ange, quel esprit de ténè­
bres a pu dicter ces paroles? L’avezvous entendue la raison de dix-huit

ans? Oh! quel abîme de science et de

connaissances variées !
Dix-huit ans ! Ce mot ne résume-t-il

pas à lui seul toute la sagesse d’un So­

crate et la gravité d’un Caton? Bril­

lants génies de l’antiquité et des temps

modernes, inclinez-vous; dix-huit ans!
c’est là l’apogée du jugement et de la
raison ; dix-huit ans ! mais savez-vous

qu’à, dix-huit ans on comprend bien
des choses; on sait fumer, danser,

— 13 —

passer le temps dans des inutilités,
dans des frivolités, et trop souvent^

hélas ! dans des amusements coupa­

bles. On ignore peut-être le chemin de
l’Église ; mais, en revanche, on con­

naît celui qui conduit au déshonneur.
On lit couramment et avec passion les
ouvrages obscènes et, dégoûtants de

nos impies romanciers, et on s’endort
sur les pages sublimes de la Bible,

en méprisant tout ouvrage dont l’au­
teur paraît être lrop catholique.

11 est vrai , à dix-huit ans on sait
bien des choses ; les parents ne peu­

vent plus rien apprendre à leurs en­

fants, et même, au besoin, taxés d’i-

14 —
gnorance, la raison de dix-huit ans ne

se ferait pas scrupule de redresser le
jugement de ces vieux radoteurs.

Belle science ! admirables principes !

doctrine infernale ! à dix-huit ans, on
sait-, on comprend bien des choses;

vraiment, j’avoue mon incrédulité; je

ne la croyais pas si avancée dans le
vice cette jeunesse de dix-huit ans. In­

sulter ses parents, leur désobéir, les
déshonorer, les ruiner, faire pleurer
sa mère, oui, la faire gémir et se la­

menter sur sa conduite! mais savezvous que c’est là une belle science ;
oui, vraiment, il faut avoir dix-huit
ans pour prêcher, afficher par sa con-

15
duite, sinon toujours par ses paroles,

une si belle doctrine !
Continuez, jeunes têtes de dix-huit,

ans, vous en savez assez; jouez-vous

de vos parents, méprisez-les, ne les
écoutez plus, <-ous avez dix-huit ans ;

faites pleurer vos mères, oui, faites
couler leurs larmes; une à une vous

devriez les recueillir pour vous en faire
un breuvage ou pour les conserver

comme des perles précieuses ; mais

non, faites-les pleurer, faites-les bien
gémir sur votre conduite, vous avez
dix-huit ans, vous êtes en droit; con-

duisez-les à la tombe, marlyrisez-les,
celles qui vous ont donnçlle jour, et,

— 16 —
fils assassins de vos mères, montrez-

vous ensuite au monde en disant :

Nous avons dix-huit ans !

ni
El à

ans il «tait A Paris.

Et chaque jour ajoutait un plaisir
nouveau aux plaisirs de la veille, et il

allait de fête en fête, de déliauche en
débauche, consumant sa fortune, son

honneur et sa vie, et déjà son front,

accusait un âge avancé.

Il est vrai, il avait dix-huit ans, il
se croyait tout permis, et l’infortuné

ne sentait pas que tous les jours il pre-

— 17 —
naît un poison subtil qui usait lente­

ment les organes de sa vie ; il s’étour­
dissait sur les conseils de sa mère chré­

tienne ; il traitait de chimères les lois

de la religion, et même il méprisait et
ne comptait pour rien les avis de ses

compagnons île débauches, qui, aussi
corrompus que lui, apportaient cepen­

dant quelque ménagement et quelque

mesure dans leur conduite déréglée,
car ils sentaient que la vie leur échap­

pait, et que, loin d’être sur la route du

bonheur, ils s’acheminaient à grands
pas vers la tombe.

Mais lui avait dix-huit ans; il savait
ce qu’il avait à faire; les avis et les

— 18 —

conseils étaient un lourd fardeau dont
il se débarrassait très-facilement ; et
voilà que, loin de mettre, non pas lui
terme, mais quelque réserve dans ses

désordres, ce malheureux jeune homme

se plongeait de plus en plus dans les
abîmes dégoûtants de la corruption la

plus raffinée ; il ne se trouvait jamais
rassasié; jamais, je ne dis plus son
cœur, mais ses sens n’étaient assouvis,
ils demandaient toujours davantage.
Et lui avait dix-liuit ans ; aussi rien

ne leur était refusé.
Mais voilà que bientôt celui qui

avait demandé la liberté en avait trop
abusé pour en jouir long-temps encore.

— 19 —

Il n’avait que dix-lmit ans ; un feu

dévorant lui brûlait les entrailles au
milieu des douleurs les plus vives, les

plus aiguës ; ses yeux, à demi-clos et
retirés au fond de leur orbite, jetaient

parfois avec langueur quelques regards
tristes et égarés; un cercle jaunâtre,
sanguinolent et noir, gardait l’entrée
de ces yeux coupables; un front sou­

cieux, où la volupté, la jalousie et la
tristesse avaient déjà tracé leurs pro­

fonds sillons ; des joues baves et creuses
qu’avaient abandonnées les couleurs

vives du jeune âge et les joies si dou­
ces d’un cœur pur et content; des lè­

vres destinées aux sourires de la fa-

— 20
mille, flétries maintenant et décolorées ;

de longues mains sèches et effdées;
une voix rauque, caverneuse et op­
pressée; une tenue sombre, triste, en­

nuyée ; une marche chancelante, incer­
taine ; le dos voûté et les jarrets pliants :

tel était le triste et touchant spectacle
qu’offrait cet infortuné jeune homme
presque à l’âge encore de dix-huit ans.

A son aspect, à son approche, comme
dit Lamennais, on aurait cru entendre

les pas du fossoyeur se hâtant devenir
enlever un cadavre.

— 21 —
IV
Vigilance et Amour.

Or, il venait d’atteindre sa vingtième

année, et sa pauvre mère désolée s’in­
quiétait de ce que son fds ne revenait

pas. Oh! comme elle aurait voulu le

presser sur son cœur. Elle l’aimait tant,

qu’elle était loin de soupçonner ses dé­
sordres. Mères chrétiennes dont les en­
fants vous ont quittées pour aller dans

nos grandes villes, soyez moins rassurées
sur leur conduite. Le souvenir de la fa­

mille et l’amour du toit paternel s’altè­

rent bien vite au milieu des plaisirs
2

22 —

étourdissants de nos modernes Babylo-

nes. Voyez le jeune étudiant qui vient
au pays natal prendre quelques jours
de vacances, ce ne sont pendant les

premières semaines que fêtes et réjouis­
sances ; on s’amuse, on rit beaucoup ;
mais enfin le jour du départ arrive ;sa

mère en larmes lui fait de touchants
adieux, et trop souvent, hélas 1 le
jeune étudiant n’y répond qu’avec in­

différence et avec froideur. Pourquoi?
Ah ! si vous êtes libre avec lui, il vous
avouera ingénument qu’il commençait

à s’ennuyer et qu’il lui tardait d’aller
reprendre son train ordinaire de vie.

Si vous ne voulez pas plus tard ver-

— 23 —

ser des larmes bien amères et vous
préparer des jours sombres et pleins
de tristesse, entourez vos enfants, ô

mères chrétiennes ! entourez - les dès
l’âge le plus tendre de votre surveil­

lance la plus active et la mieux en­
tendue. Ne laissez pas à des mains

étrangères, ou du moins le plus rare­
ment possible, et toujours avec pru­
dence, tout le soin de cultiver des

plantes si délicates ; soyez orgueilleuses

de faire vous-mêmes l’éducation pre­
mière de vos jeunes enfants, ce sera

peut-être un moyen de retenir parmi
nous l’esprit de famille, qui, tous les

jours, menace de nous abandonner*.

— 24 —

L’enfant conservera toujours quelque

souvenir des premiers principes qu’on
aura jetés dans son cœur.

Vous aussi, pères de famille, n’ou­
bliez pas que vous devez contribuer’ à
la bonne éducation de votre enfant;
soyez pour lui, je dirais presque plus

qu’un père, soyez un ami zélé, tendre
et dévoué. Les véritables amis n’ont

rien de caché entre eux; n’ignorez
donc, s’il est possible, aucune particu­
larité de la conduite de votre enfant.
Et quand, vers l’âge de quatorze ou

de quinze ans, bien souvent, hélas!
avant cet âge, vous verrez la physio­
nomie de votre enfant devenir triste,

25 —
ses traits se contracter, son teint deve­

nir pâle et terreux, son front se rider ;

quand vous le verrez fuir les divertis­
sements des enfants de son âge, les
promenades au grand jour, les conver­
sations animées, et que son plaisir et

son bonheur sera de rester au lit dans

une funeste indolence, apprenez que

le ver des mauvaises passions a déjà
piqué votre enfant; et alors, pourvu

qu’il ne soit pas trop tard, avec adresse

et habileté, sans lui apprendre le mal,
retirez par vos conseils de père et
d’ami, retirez votre enfant du préci­
pice où chaque jour il ensevelit l’espé­

rance d’une robuste santé, en se mé-

— 26 —
nageant la triste et déchirante fin d’un
jeune poitrinaire au printemps de sa

vie ; donnez-lui de nombreuses distrac­

tions, fatiguez-le par la variété des
promenades et des amusements; crai­

gnez pour lui, craignez surtout l’oisi­
veté, qui engendre et donne naissance,

en les alimentant, à toutes les mau­
vaises passions. Ayez la force et le

courage de supporter le reproche d’ê­

tre sévère en interdisant à votre enfant
ces promenades au loin avec d’autres
camarades dont vous ne connaissez pas

suffisamment la conduite, et, sous ce

rapport, ne soyez pas trop confiant,

car, au foyer de famille comme au col-

— 27

lége, les mauvaises compagnies gâtent
et corrompent les enfants.

Veillez donc toujours sur les vôtres.
Surveillez et leurs entretiens et leurs

petits complots. Qu’aucun de leurs
mouvements, pour ainsi dire, n’é­
chappe à votre vigilance ; en un mot,

prémunissez vos enfants contre les ha­
bitudes vicieuses et leurs effets terri­
bles.

Mais c’est surtout à l’âge de dix-huit
ans qu’il faut redoubler de sollicitude

et de zèle. Sans doute parfois la chose

est fort difficile, souvent peut-être
même impossible. N’importe, l’amour

d’un père et d’une mère doit être ingé-

28 —
nieux, inventif. Veillez donc toujours
selon toute la facilité que vous aurez

de le faire. Ayez, si vous le pouvez,

ayez alors avec vos enfants une digne
familiarité; soyez leurs amis les plus

ouverts pour qu’ils soient moins cachés
envers vous. Ne croyez pas facilement
à la sagesse et à la prudence de la rai­

son de dix-huit, ans, vous rappelant
cependant que parfois, en ayant l’air

de croire les hommes meilleurs qu’ils
ne sont, c’est un moyen de les engager

à faire quelques efforts pour soutenir
cette réputation qu’ils savent bien ne

pas mériter. A l’âge de dix-huit ans,

où le cœur du jeune homme est un

— 29 —
volcan ouvert d’où cherchent à s’échap­
per à, chaque instant les feux les plus

brûlants des plus ardentes passions, à
cet âge, dis-je, veillez, veillez plus

que jamais.
V.
Et il n’av ait que vingt ans, et son heure était venue.

Ln soir, il se relira plus tard que
de coutume de ses orgies et de ses dé­

bauches, la tristesse sur le visage et la
rage dans le cœur.
A peine rentré dans sa chambre, il
parut être sous l’influence d’un accès

de folie ou de désespoir. Il parcourait

— 30 —
bruyamment sa modeste cellule, ren­

versant et brisant ce qui tombait sous
sa main. A ce bruit se joignaient par­
fois des cris, des pleurs et des soupirs

étouffés. Or, l’infortuné jeune homme
venait d’accepter un duel.
Et il n’avait que vingt ans !

En face de cette pensée, il écumait
de rage ou tremblait de tous ses mem­

bres, et plus il voulait l’éloigner de

son esprit, plus il se voyait en pré­
sence de son adversaire ; il lui semblait
sentir la balle meurtrière, et déjà il
éprouvait les angoisses d’une mort pro­
chaine.

.

Enfin, harassé de fatigue, épuisé,

— 31 —
sans force et presque sans connais­

sance, il se jette sur son lit; nouveau
genre de tortures, des douleurs vives,

aiguës, déchirantes, s’emparent de ses
entrailles ; il s’agite, il se roule par
terre, les douleurs deviennent plus

violentes, un feu brûlant se déclare,
il blasphème, il crie, inutiles efforts; il

appelle la, mort pour terminer ses souf­
frances atroces, et à chaque aiguillon

de la douleur il espère succomber. Vain
espoir ; la plus honteuse et la plus dou­

loureuse des maladies le torture et le
consume.

Pauvre, jeune homme de dix-huit

ans!

— 32 —
VI
Un duel au bois de Boulogne.

Pendant ces scènes déchirantes, le

jour avait paru, et bientôt un de ses
amis frappe à sa porte, entre et lui dit :

« On n’attend plus que toi ; tout est

prêt, dépêchons-nous. — Qu’on at­
tende à demain, s’écrie le pauvre

malade; je n’ai pas encore pris de

sommeil, et mes anciennes douleurs,
s’étant réveillées plus violentes, me

forcent à garder le lit; à demain, à

six heures, je serai le premier, je l’es­

père, au bois de Boulogne. »

— 33 —
En effet, le lendemain matin, ses

vives douleurs s’étant un peu calmées,
il prend un fiacre, se dirige sur le bois
de Boulogne, et arrive à l’heure indi­

quée.
En le voyant pâle et défiguré, ses
amis l’engagèrent à différer le combat.

« Que je meure, dit-il d’une voix éga­

rée; que je meure aujourd’hui ou de­
main, cela m’est indifférent; la mala­
die qui me dévore ne me promet pas
de longs jours; au contraire, il faut se

battre à l’instant, et peut-être ainsi je
m’épargnerai les terribles douleurs de
la plus affreuse des maladies. A dis­

tance; battons-nous sans délai. »

— 34 —
Et en disant ces mots, dictés par le
délire et le désespoir, il parut plein de

courage.

Le sort le favorise; il tire le pre­
mier, et sa balle va frapper au front

son jeune adversaire ; il le voit tomber,

et, saisi d’épouvante, il chancelle et

tombe lui-même à son tour en disant :

« Malheur à moi! je suis assassin! »

Ses amis accourent, et le portent
plus mort que vif dans son fiacre. On

se rend à Paris; mille soins lui sont
prodigués, et ce n’est qu’après quel­

ques heures d’une espèce de léthargie
qu’il reprend connaissance. 11 croyait

avoir dormi et avoir fait un rêve.

Mais, hélas! il se trouvait dans une
triste réalité, sans pouvoir échapper
aux sinistres réflexions qui vinrent alors
l’assaillir. 11 croyait à chaque instant
voir se lever devant lui le cadavre en­

sanglanté de son adversaire ; il croyait

entendre ses parents lui demander
compte du sang de leur fils; il lui sem­
blait voir sa propre mère en larmes lui

reprocher tous ses crimes e t son ingra­

titude. Et la suite de tous ses désor­
dres passant devant lui comme dans
un tableau, il devint tout à coup taci­

turne et rêveur.
Au milieu de cette agitation inté­

rieure, sous prétexte qu’il se sentait

— 36 —
beaucoup mieux, qu’il n’avait plus be­
soin de personne, il pria ses amis de

se retirer, de le laisser seulj car il

avait envie de reposer.
VII
Projet de suicide.

Abandonné à lui-même, ce malheu­

reux jeune homme se ferme dans sa
chambre, et dans un moment de dé­

sespoir, pour couronner tous ses dé­

sordres et tous ses débordements, il
forme l’odieux projet d attenter à ses

jours.
Plein de cette affreuse pensée, il se

-- 37 —
penche sur son lit, les yeux baignés

de larmes. « Je suis perdu, dit-il; j’ai
tué un homme ! Si ma mère le savait,

elle ne voudrait plus me voir, elle me
donnerait sa malédiction. Que vais-je

devenir? Je puis à chaque instant tom­
ber sous le fer. vengeur d’un parent de

ma victime. Que vàis-je devenir, en
proie à une honteuse maladie qui me

déchire, me brûle les entrailles, au

milieu des douleurs les plus aiguës?

Une seule chose me paraît nécessaire
en ce moment : c’est de me soustraire
le plus tôt possible par la mort à la
honte et à la douleur.

» Oh! maudit soit le jour qui flétrit
3

— 38 —
mon honneur en me léguant de si atro­

ces souffrances, et aussi celui où j’ai
fait couler le sang. D’où vient qu’au-

jourd’hui la volupté n’a plus pour moi

de charmes, d’où vient que les plaisirs
ne peuvent plus me distraire ? Ah ! il est
trop tardif ce dégoût. Maintenant1, plus

de remède; triste destinée, à vingt ans
porter la mort dans son sein, n’avoir
que quelques instants à vivre! O dé­

sespoir, malédiction, que ne me suis-je
frappé moi-même en frappant mon en­
nemi? Quelles douleurs! quel feu! quel

brasier! j’ai une fournaise dans les
entrailles. Infortuné que je suis, que
n’ai-je écouté les conseils de ma mère !

— 39 —

Ali! plaisirs perfides, quel terrible poi­
son vous cachez sous quelques fleurs !
Que n’ai-je ressenti ces déchirements

le premier jour où je me suis permis
d’abuser de la vie? Peut-être en ce

moment je ne serais pas en proie aux
plus vives angoisses et dans les bras de

la mort, car, sans aucun doute, j’au­
rais pour toujours dit adieu aux plai­

sirs et à la volupté.
» Plus d’espoir, tout est fini pour
moi; je sens la vie s’échapper et s’en­

fuir sous mes pas ; la mort me surveille

et ma tombe se creuse. Tous mes re­
grets sont superflus, mes réflexions
inutiles ; il faut tomber dans l’abîme

40 —

que j’ai creusé sous mes pas; il faut

que j’arrête ici tous mes désordres, il
faut que j’échappe à la honte et à la
souffrance en quittant une vie désor­

mais insupportable. »

VIII
Entrevue.

Il était plongé dans ces mille ré­

flexions quand tout à coup, s’entr’ouvrant subitement, la porte de sa cham­
bre laisse entrer une personne. À sa

première vue, il pousse un cri et tombe

évanoui en disant : « Je suis perdu,
voilà... voilà ma mère! »

— 41 —

En effet, c’était sa vertueuse mère,
qui, n’ayant pas de ses nouvelles de­

puis trois mois, était venue à Paris sa­

voir ce qu’était devenu un fds qu’elle

aimait tendrement, un fils unique.
Pauvre mère! depuis trois jours à

Paris, elle n’avait pu découvrir la de­

meure de son fils, quand par hasard,

en passant dans la rue, elle entendit
ces mots : « C’est M. Ferdinand qui a
tué l’autre. »

A ce nom, elle s’élance vers la per­
sonne qui a parlé, s’informe du nom

de famille de ce Ferdinand, et a le

bonheur et le regret d’apprendre que

ce jeune homme est bien celui que son

— 42 —
cœur de mère cherche. Elle a bientôt
franchi les innombrables marches d’un

petit escalier pour aller serrer dans ses

bras un fds ingrat qui se meurt.
Emue jusqu’aux larmes, cette ten­

dre mère prend son fils dans ses bras :
« Ferdinand, regarde ta mère, dis-moi

que tu m’aimes encore. O mon fils,
parle-moi ; ô mon Dieu,' rendez à mon

amour cet objet de ma tendresse. » Et

Ferdinand, immobile, ne donnait au­

cun signe de vie. Désolée, éperdue,
elle croit tenir un cadavre, et son
cœur de mère, broyé par la douleur,

donne un libre cours à ses samdofs
et
O
à ses gémissements. Cependant, au

— 43 —
milieu de ses soupirs et de ses larmes,

elle applique ses lèvres sur les lèvres
de son fils, comme pour lui donner

une seconde fois la vie ; mais, ô douce
surprise! il respire encore; vite elle
l’expose au grand air et le rappelle

peu à peu de son évanouissement.

Quand de nouveau il a pu reconnaî­
tre sa mère, il a poussé un second cri
déchirant accompagné de ces paroles :
« Retirez-vous, ma mère ; votre fds est

indigne de vous. » Sa mère le serre
davantage, ses baisers redoublent ac­
compagnés de consolantes paroles :

« Mon fds, ne crains rien, tout t’est

pardonné, j’oublierai tes égarements ;

— 44 —

ne songe qu’à m’aimer si tu ne l’as pas

encore fait ; Ferdinand, mon fils, mon
pardon n’est rien si Dieu ne te par­

donne. »
•— « Ali! si tu savais, bonne mère,

connue je souffre, si tu connaissais la

conduite de ton fils, tu fuirais loin de
ces lieux, tu ne voudrais plus me

voir. »
— « Je sais tout, mon fils, et je te
pardonne. Remercions la Providence
de t’avoir conservé à la vie. Dieu est

si bon, il te pardonnera. »

—■ « O ma mère, il n’y a plus de

pardon pour moi, je suis trop crimi­

nel; Dieu est bon, sans doute, mais il

— 45 —
est juste ; je l’ai trop outragé, il va me

punir. »

Cette pauvre mère, les larmes aux
yeux, s’échappe un instant et envoie
chercher le prêtre le plus voisin. 11

n’est pas long-temps à venir; et bien­
tôt, entrant dans la chambre du ma­
lade , il aperçoit un jeune homme mai­

gre, égaré, et se débattant au milieu
des plus affreuses douleurs. Sa mère,

à genoux, lui parlait de Dieu.
Quand le prêtre veut s’avancer, Fer­

dinand, troublé, se couvre le visage en
criant : « Inutile! inutile! Dieu m’a
condamné, je suis trop coupable, je
suis assassin, «

— 46 —

— « Mon enfant, lui dit le prêtre,
à tout péché miséricorde; Dieu est
bon, il vous pardonnera. En mourant
sur la croix, Jésus-Christ pardonne à

ceux qui l’ont crucifié. Bon jeune
homme, écoutez-moi, écoutez votre

pieuse mère. »

— « Àh! monsieur, vous ne savez
pas tout; non, Dieu ne me pardonnera
jamais; je suis perdu, perdu pour tou­

jours! »

— « Mon enfant, à tout péché mi­

séricorde. Auriez-vous commis les plus
grands crimes, auriez-vous indigne­
ment profané le corps divin de Jésus-

Christ dans son tabernacle, auriez-

— 47 —

vous porté une main homicide sur vo­
tre sainte mère, mon fils, Dieu vous
pardonnerait encore si le repentir ga­

gnait votre cœur; à tout péché misé­
ricorde. »

Et le jeune homme écoutait plus at­

tentivement . et sur son visage on
voyait les signes d’une lutte intérieure.

Et le prêtre, saisissant le travail de la
grâce, serre affectueusement la main
du malade, h Mon enfant, lui dit-il,

courage, courage; détestez a os désor­

dres passés, et Dieu les oubliera.
— J’ai commis tant de crimes, que
je n’ose en espérer le pardon.

— 48 —
— Ayez confiance ; à tout péché mi­
séricorde. »
Et, jetant un regard sur sa mère à

genoux, le jeune homme vaincu verse

un torrent de larmes en s’écriant :
« Serait-il possible? Que ton amour

est puissant, ô ma mère! »
— « Mon fils, écoute ce bon prêtre,

et qu’au pardon de ta mère s’ajoute
celui de Dieu ; il t’aime plus que moi. »
A ces mots, la mère se retire, et le

prêtre, se penchant sur le lit du jeune
Homme, lui adresse des paroles affec­

tueuses et pleines de consolations.
Après un court entretien sur la vie
des étudiants, il lui parle de la la-

— 49 —
mille, il lui rappelle les doux et pieux

enseignements qu’il reçut sur les ge­
noux de sa vertueuse mère. Il lui

rappelle le beau jour de sa première

communion. A ce souvenir, Ferdinand,

attendri, verse des larmes et laisse
échapper ces mots : « Ali ! que j’étais
heureux! »
— « Eh bien, bon jeune homme,

reprit le prêtre, vous pouvez encore

goûter ce bonheur. Ecoutez-moi seu­

lement, et répondez à mes questions. »

Alors commence entre eux ce dialo­

gue divin, cet entretien sublime où un
cœur fatigué par le monde, déchiré

par les remords, tourmenté par les

— 50 —

passions, exposé aux attaques meur­

trières de la haine et de l’envie, vient
chercher un cœur d’ami, un cœur de

prêtre qui sache compatir à ses mal­

heurs, comprendre ses égarements et
le relever avec indulgence de ses chu­

tes nombreuses, un cœur où il vienne
chercher des consolations, des encou­

ragements avec la paix et le pardon
de Dieu. O prêtres de Jésus-Christ,

comprenez bien votre tache quand,

s’échappant du milieu des plaisirs

étourdissants du monde, un bon jeune
homme vient dans le secret vous con­
fier les égarements de sa vie et déposer

dans votre cœur le fardeau qui l’acca-

— 51
ble; soyez alors de véritables pères,

ce n’est pas assez, ayez des entrailles
de mères.
Ferdinand avait à ses côtés un de

ces prêtres doux et affables, fermes au
besoin, au caractère franc et loyal,

qui, sans transiger avec les pécheurs,

ont de ces ménagements affectueux
qui gagnent toujours la confiance et
font aimer la religion. Aussi Ferdi­
nand, pour en obtenir le pardon, lui

raconta toute la suite de sa vie dissipée

avec cette liberté, cette familiarité que
provoque naturellement le cœur d’un

véritable ami.
Au sortir de ce colloque suave et

— 52 —

mystérieux, Ferdinand, plein de joie,
se jette au cou du saint prêtre en lui
disant : « Vous me rendez la vie; je
n’ai plus peur de mourir. Je partirai
maintenant avec joie et bonheur. Ce­

pendant, je demande à Dieu, s’il est
possible , qu’il m’accorde quelques
mois encore pour réparer, par ma

bonne conduite, une partie du mal
que j’ai fait et pour détourner quel­
ques amis du sentier honteux du crime

et de la volupté. Oui, mon Dieu, je

suis résigné à votre volonté. Ab ! que
n’ai-je connu plus tôt votre miséri­

corde, votre bonté et votre justice ! Que
vous êtes terrible pour le libertin;

— 53 —
mais aussi que vous êtes bon pour ce­
lui qui suit vos commandements ou

revient à vous quand il a eu le mal­

heur de vous quitter. Non, mon Dieu,
jamais je n’aurais soupçonné tant de
consolations dans l’obéissance à vos

lois. Prêtre de Jésus-Christ, mon libé­
rateur, mon maître et second père,

venez souvent, venez m’instruire plus

au long dans les profonds mystères de
la religion catholique. Venez m’initier,
pendant les quelques jours qu’il me

reste à vivre, aux ineffables délices du
Paradis. Je sens que la vie m’aban­
donne, et il me semble que Dieu per­

mettra qu’un jour, malgré mes désor4

dres, je puisse jouir de ce bonheur
infini dont vous m’avez parlé. Ah 1 que

ma mère va être heureuse! »

À ces mots, le prêtre zélé l’introduit

et disparaît.

— « O nia mère, s’écrie Ferdinand,
que tes prières sont puissantes ! Sans

doute, tu priais alors que je poursui­

vais le cours de mes folies. Prosternée
aux pieds de quelque autel à Marie,
tu gémissais sur les égarements d’un

lils indigne de ton amour. Que de lar­
mes amères je t’ai fait verser, que de
sanglots, que de soupirs dont j’ai été
la cause, et pourtant j’étais encore
aimé! L’amour d’une mère a protégé

— 55 —

mes jours. Mon Dieu, pourrais-;]e ja­

mais reconnaître tous vos bienfaits ! »
En disant ces mots, il fond en lar­
mes , et sa pauvre mère, brisée par la

douleur, et fortifiée cependant par un

rayon d’espérance, ne peut retenir son
émotion dans une scène si touchante.
Elle voudrait commander à la na­

ture, paraître forte, courageuse, et
s’interdire les pleurs pour mieux tran­
quilliser son fils; mais la nature l’em­

porte, et, se penchant sur son lit, elle
couvre de baisers son visage décharné,
mêle ses soupirs à ses soupirs, ses san­

glots à ses sanglots, et ce mutuel épan-

— 56
cliement de cœur fait du bien à leur

Ame.
Pauvre mère ! elle se relève hors

d’elle-même, abattue, fatiguée, sans
pouvoir dire une parole et l’œil tou­

jours attaché sur son fils bien aimé.
IX
Les derniers adieux.

Après quelques jours de repos et de
tranquillité, les médecins les plus dis­

tingués de Paris furent consultés, et,
avec leurs ordonnances, Ferdinand et sa
mère gagnèrent une jolie petite maison

de campagne située dans une de nos

— 57
belles provinces du midi. Là, pendant

quelques mois, les amis de Ferdinand
vinrent souvent le visiter et le dis­

traire; mais tous, en le quittant, se
regardaient et disaient : « Quel sque­

lette, quel cadavre! il tombera avec
les feuilles d’automne. » Et l’on se

trouvait alors dans les chaleurs de juin.
Il faut dire, à la louange de ce jeune

homme, que, malgré ses infirmités, il

avait la force et le courage de donner
des conseils à ses amis et de les dé­

tourner du vice; et, pouvant se pro­
mener, il allait le dimanche à la messe

édifier tout le monde. Ses conversa­

tions ne respiraient plus que la piété

— 58 —
et l’amour de la vertu. Il aurait fallu
l’entendre parler sur les plaisirs du

monde, et l’on aurait compris la mo­
rale de la religion catholique.

Jeune poitrinaire de vingt ans, il

allait parfois, aux beaux jours, errer
à travers la campagne pour bercer son

imagination dans des rêves poétiques.
Et il lui arrivait souvent, dans un lan­
gage empreint de tristesse et de mé­

lancolie , de faire ses adieux à la belle
et riche nature qui l’entourait, et de

laisser échapper, sur un ton plaintif

et attendrissant, les mille sentiments

qui assiégeaient son cœur. Mais tous
ses chants, aussi harmonieux qu’ils

— 59 —

fussent, ne purent attendrir la mort,

et aux derniers jours de l’automne se
firent les derniers adieux, et la reli­

gion consacra cette séparation déchiranté en donnant l’espérance de se re­
voir au ciel !
" BlèuÔ.ÏHF GÏJf
DE
VH.Lt j
l DE PLF.L...

Périgueux., impr. A. BouchaMe.

WWVWW

1

I.

Et il avait dix-liuit ans, et il disait........

II.

Dix-huit ans................................................ 11

III. Et à dix-huit ans il était à Paris.............. 16
IV. Vigilance et amour.................................... 21
V.

Et il n’avait que vingt ans, et son heure
était venué............................................ 29

VI. Un duel au bois de Boulogne.................. 32

VII. Projet de suicide....................................... 36
VIII. Entrevue..................................................... 40

IX. Les derniers adieux................................... 56