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Fait partie de Le pardon ou l'Idylle d'une jeune grand'mère. Deux poèmes de Jacques Le Lorain

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Eglantine de Valrose

Le pardon
ou

l'Idylle d'une Jeune Grand'Mère

Deux Poèmes de Jacques le Lorrain

PÉRIGUEUX
TYPOGRAPHIE ET LITHOGRAPHIE RONTEIX

7, rue Gambetta, 7
1926

Le Pardon
OU

l’Idylle d’une

Jeune Grand-Mère

C’était par de chaudes journées d’août.
La magnifique plage de Chatelaillon était envahie
par une foule de promeneurs, de baigneurs et de
baigneuses qui s’étalait multicolore et bruyante, sur
le sable d’argent humide encore des flots partis.
Les rires et les clameurs des enfants chantaient vifs
et charmants dans la brise embaumée venue du
large.
Partout du bleu : au ciel et dans les vagues lointaines
qui, près des côtes, se doraient de sable soulevé.
Chaque jour, une femme, jeune encore, accompa­
gnée d'une fillette de quatre ans, venait s’asseoir sous
le hall des « Bains des Fleurs ».
Pendant que l'enfant jouait, creusant des lacs,
silhouettant des rivières ou remplissant de coquillages
un minuscule seau, la jeune femme, pensive, suivait
du regard les mouvements de la gracieuse bambine.
Toute vêtue de mauve, coiffée d’un large et souple
chapeau blanc, elle paraissait avoir 35 ans à peine,
bien qu’elle en eût 48.

- 4 Sur son visage Bottait cependant une légère tristesse
et son sourire avait la teinte pâle des jours d’automne.
Il n’était pas jusqu’à sa voix, tendre et caressante
lorsqu’elle appelait Yvette, qui ne fût voilée de mélan­
colie.
Le regard de ses grands yeux, frangés de cils d’ébè­
ne, avaient'cette gravité que l’on remarque chez les
personnes qui, nées pour aimer et être heureuses,
n’ont trouvé que douleur et larmes sur leur chemin.
Mariée à vingt ans, elle avait successivement perdu
son mari, son fils tué à la guerre, sa bru morte de
couches.

Avant son mariage, elle avait aimé de tout son cœur
vierge encore, un jeune poète de trente ans. Elle en
était adorée, vénérée comme une idole.
L’inflexible volonté de ses parents, un amas de
calomnies l’en avaient séparée.
Et, si elle avait été une épouse affectueuse, irrépro­
chable, se refusant à lire les œuvres de celui qu’elle
avait tant pleuré, il n’en restait pas moins en elle un
amer et ineffaçable remords d’avoir laissé sans réponse
la dernière lettre si triste et si affectueuse.
Il n’avait pas cessé de l’aimer.
Elle était toujours la Muse, l’Inspiratrice de ses vers
les plus beaux, les plus purs, les plus admirés.
Lorsque les vivats crépitaient, c’était elle qu’on
acclamait inconsciemment.

Par un de ces hasards qui tiennent véritablement du

5 prodige chaque jour maintenant elle le voyait se pro­
mener sur la plage, distant, solitaire.
Un après-midi, assise au bord de l’Océan, tout près
des vagues, elle lisait.
La journée s’achevait sans incident quand, tout à
cou]), sur les flots dorés, frangés de voiles blancs, une
grande ombre noire tomba et les fit sinistres et me­
naçants.
Madame Dalbrée s’assura qu’Yvette ne courait aucun
danger et reprit sa lecture.
.... Du bruit, des cris d’épouvante....
La jeune femme se leva frémissante.
Yvette avait disparu !
Tout le monde se précipitait.
Le chapeau de la fillette flottait sur les vagues.
Un homme fouillait les eaux troubles, disparaissait,
reparaissait.
Lui !
Madame Dalbrée poussa un grand cri de douleur.
Au même moment, l’homme reparut tenant dans
ses bras un pauvre petit être inerte ; pâle, défait, il
s’approcha d’elle et lui remit l’enfant évanouie.
Des docteurs lui prodiguèrent leurs soins.
Lt cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’Yvette
avait i épris connaissance.
Le sauveteur avait disparu....
Quelques jours de repos suffirent pour rendre à la
petite imprudente la joie et la santé.

— 6 —

Madame Dalbrée, dont les paupières rougies trahis­
saient les tourments secrets, reparut non sur la plage,
mais sous les tièdes ombrages du parc du Casino.
— Maman, disait souvent l’enfant, je voudrais bien
voir le monsieur qui m’a sortie de l'eau.
— Ma chérie, je ne sais pas où il habite et on ne le
voit plus.
Les recherches discrètes de Madame Dalbrée furent
vaines.
Huit jours s’étaient écoulés....
Un matin, vers onze heures, comme Madame Dal­
brée allait appeler Yvette pour rentrer, elle la vit lâcher
précipitamment le cerceau qu'elle faisait courir, s’en­
fuir et s’arrêter devant.... oui.... devant Lui.... Jean
Thalmin, enveloppé d’un long manteau, le cou cravaté
d’un haut cache-col.
— Monsieur, je veux t’embrasser ! C’est toi qui
m’as sauvée !
Et la fillette, soulevée, noua ses bras mignons et
roses autour du cou de celui â qui elle devait la vie,
promena ses mains menues sur le visage pâli et ses
baisers crépitèrent, sur les joues creuses.
Très émue, Madame Dalbrée s’avança.
Son regard, chargé de reconnaissance, de gratitude
mouillée de larmes, se posa sur Lui.
Elle dit simplement :

— Merci.
Mais Yvette, qui trouvait que c'était vraiment trop
peu, s'écria étourdiment :

- 7 —
— Maman, mais pourquoi donc tu ne l’embrasses
pas ? Vilaine méchante, va !

Alors la jeune grand’mère tendit ses deux mains;
puis, dans un geste d’abandon, passa son bras sous
•celui de Jean Thalmin qui prit doucement les doigts
.fuselés, les garda quelques instants.
Et Madame Dalbrée sentit passer, dans cette lente
pression, le pardon, l’ineffable pardon qui ramenait
3’amour d'antanet le bonheur !

Chatelaillon, 30 août 1924.
ÉGLANTINE DE VALROSE.

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